Histoire miraculeuse et admirable de la contesse de Hornoc, Flamande, estranglée par le diable dans la ville d'Anvers, pour n'avoir trouvé son rabat bien godronné[106], le quinziesme avril 1616.

A Lyon, par Richard Pailly.
M.D.C.XVI.
Avec permission. In-8o.

Le luxe a esté de tout temps si depravé, par devant les femmes principalement, qu'il semble qu'elles se soyent estudié le plus à ce subjet qu'à autre chose quelle qu'elle soit. Ceste laxive Egypsienne, Cleopâtre, ne se contentoit de porter sur soy à plus d'un million d'or vaillant des plus belles perles que produit l'Orient, mais en un festin elle en faisoit dissoudre et manger à plus de vingt-mille escus à ce pauvre abusé de Marc-Antoine, à quy à la fin elle cousta l'honneur et la vie.

Je laisse une infinité d'histoires qui serviroient à ce subjet, pour racompter ceste très veritable, modernement arrivée à Anvers, ville renommée et principale de la Flandre.

La comtesse de Hornoc, fille unique de ceste illustre maison, estoit demeurée riche de plus de deux cent mille escus de rente; mais elle estoit fort colerique, et lorsqu'elle estoit fort en colère, elle juroit et se donnoit au diable, et outre ce elle estoit très ambitieuse et subjette au luxe, n'espargnant rien de ces moyens pour se faire paroistre la plus pompeuse de la ville d'Anvers.

Au mois de decembre dernier, elle fut convoyée en un festin qui se faisoit en l'une des principales maisons, où, pour paroistre des plus relevées, elle ne manquoit à ce subjet de se faire faire des plus riches habits et des plus belles façons qu'elle se pouvoit adviser, entre autres des plus belles et deslies toilles, dont la Flandre, sur toutes les provinces de l'Europe, est la mieux fournie pour se faire des rabats des mieux goderonnés. A ces fins, elle avoit mandé querir une empeseuse de la ville pour lui en accommoder une couple, et qui fussent bien empesés. Cette empeseuse y met toute son industrie, les luy apporte; mais, aveuglée du luxe, elle ne les trouve point à sa fantaisie, jurant et se donnant au diable qu'elle ne les porteroit pas.

Mande querir une autre empeseuse, fit marché d'une pistole avec soy pour luy empeser un couple, à la charge de n'y rien espargner. Ceste y fait son possible; les ayant accommodés au mieux qu'elle avoit peu, les apporte à ceste comtesse, laquelle, possedée du malin esprit, ne les trouve point à sa fantaisie. Elle se met en colère, depitant, jurant et maugreant, jurant qu'elle se donneroit au diable avant qu'elle portast des collets et rabats de la sorte, reiterant ses paroles par plusieurs et diverses fois.

Le diable, ennemy capital du genre humain, qui est tousjours aux escouttes pour pouvoir nous surprendre, s'apparut à ceste comtesse en figure d'homme de haute stature, habillé de noir; ayant fait un tour par la salle, s'accoste de la comtesse, lui disant: Et quoy! madame, vous estes en colère? Qu'est-ce que vous avez? Si peux y mettre remède, je le feray pour vous.—C'est un grand cas, dit la comtesse, que je ne puisse trouver en ceste ville une femme qui me puisse accommoder un rabat bien goderonné à ma fantaisie! En voilà que l'on me vient d'apporter. Puis, les jettant en terre, les foulant aux pieds, dit ces mots: Je me donne au diable corps et âme si jamais je les porte.

Et ayant proferé ces detestables mots plusieurs fois, le diable sort un rabat de dessous son manteau, luy disant: Celuy-là, madame, ne vous agrée-t-il point?—Ouy, dit elle, voilà bien comme je les demande. Je vous prie, mettez le moy, et je suis tout à vous de corps et d'âme. Le diable le luy presente au col, et le luy tordit en sorte qu'elle tomba morte à terre, au grand espouvantement de ses serviteurs. Le diable s'esvanouyt, faisant un si gros pet comme si l'on eust tiré un si grand coup de canon, et rompit toutes les verrines de la salle.

Les parens de la dite comtesse, voulant cacher le faict, firent entendre qu'elle estoit morte d'un catharre qui l'avoit estranglée, et firent faire une bière et firent preparer pour faire les obsèques, à la grandeur comme la qualité de telle dame portoit. Les cloches sonnent, les prêtres viennent. Quatre veulent porter la bière et ne la peuvent remuer; ils sy mettent six... autant que devant; bref, toutes les forces de tant qui sont ne peuvent remuer ceste bierre, en sorte qu'ont esté contraint d'atteler des chevaux; mais pour cela elle ne peut bouger, tellement que ce que l'on vouloit cacher fut descouvert. Toute la ville en est abrevée; le peuple y accourut. De l'avis des magistrats, on ouvre la bière: il ne se trouve qu'un chat noir, qui court et s'evanouyt par dedans le peuple. Voilà la fin de ceste miserable comtesse, qui a perdu et corps et âme par son trop de luxe.

Cecy doit servyr de miroir exemplaire à tant de poupines qui ne desirent que de paroistre des mieux goderonnées, mieux fardées, avec des faux cheveux et dix mille fatras pour orner ce miserable corps, qui n'est à la fin que carcasse, pourriture, pasture de vers et des plus vils animaux. Dieu leur doint la grâce que ceste histoire leur profite et les convie à amender leurs fautes!

Ainsi soit-il.

FIN.

Décoration.

Discours au vray des troubles naguères advenus au royaume d'Arragon, avec l'occasion d'iceux et de leur pacification et assoupissement, tiré d'une lettre d'un gentilhomme françois, estant à la suyte de Sa Majesté Catholique, à un sien amy.

A Lyon, par Jean Pillehotte, à l'enseigne du Nom-de-Jesus. 1592.

Avec permission. In-8o[107].

Monsieur et frère, je commenceray la presente pour responce à ce qui est contenu à la fin de celle que j'ay receu de vous du xviij du moy passé, et pour satisfaire à la curiosité que monstrez avoir d'avoir quelque lumière des bruits que l'on faict courir des esmotions, non pas de Valladolid (comme me mandez), mais de Sarragoce, ville capitalle du royaume d'Arragon. Je vous diray qu'il y a environ vingt ans que le roy tenoit à son service un nommé Antonio Perès, lequel il avoit faict son secretaire d'estat, et l'avoit tellement receu en sa grace, que, pour la bonne opinion qu'il avoit conceue de luy, il se reposoit d'une bonne partie de ses plus importans affaires sur sa suffisance et fidelité, tellement qu'il estoit recherché d'un chacun (grands et petits) pour la grande creance que son maistre avoit en luy plus que personne de toute la court. Après s'estre longuement maintenu en cest estat, n'estant pas donné à un chacun d'user en la bonne fortune de la prudence et moderation qui y est requise, il devint si glorieux et insupportable, qu'il se rendoit fort mal voulu des gens de bien, et, non content de ce, s'oublia de tant que de commettre beaucoup de choses desquelles Sa Majesté (avec beaucoup de raison) demeuroit offencée, et telles y en avoit-il qui meritoient une griefve punition, voyre de la vie. Toutesfois, le tout averé, elle se contenta de le faire sortir de sa court et retirer en sa maison, où il jouyssoit de ses biens, qui estoient très grands, pour avoir receu beaucoup de bienfaits pendant qu'il estoit en grace, et de sa femme et enfans fort paisiblement, sans qu'il fust inquieté en manière quelconque. Neantmoins, sa conduicte fut si mauvaise, et y usa de si peu de prudence, que, pour justiffier son eslongnement, il blamoit et accusoit sa dicte Majesté d'ingratitude, detractant de luy plus licentieusement qu'il n'appartient à un subject qui avoit receu tant de biens et honneurs de son maistre, desquels il estoit descheu par ses mauvais deportemens, et aucuns adjoustent qu'il faisoit des deservices prejudiciables à l'estat de son prince; ce qu'estant venu à sa cognoissance, il l'envoya prendre en sa maison, le fit mener en ceste ville, mettre en une maison où il estoit bien logé[108], et mis soubz la garde de quelques uns qui furent commis à ce[109]. On luy permit de jouyr de la presence et compagnie de sa femme, ses enfans, et de ceux qui le vouloient aller visiter, sans luy donner aucun empeschement en la jouyssance de ses biens, et ne voulans qu'il fust fait plus ample information de ses delicts, ni que l'on procedast à l'encontre de luy criminellement, comme il avoit suffisamment de quoy, et pour luy faire perdre la vie. Il demeura long-temps en cest estat[110], jusques à ce que, s'en ennuyant, il trama avec sa femme de se sauver, laquelle, saige et accorte, desireuse de complaire à l'intention de son mary, sceut si bien entretenir ses gardes un soir qu'il fist le malade, qu'il eust moyen de se sauver en habit d'une des servantes de la dicte femme[111], et, estant aidé de chevaux, s'en alla d'une traicte (en la diligence que pouvez penser) à dix lieux d'icy, où il print la poste pour gaigner Sarragoce, de cela il y a peu moins de deux ans, et, y estant arrivé, se presenta à la justice du lieu, remonstra qu'il estoit natif du païs d'Arragon, que l'on l'avoit detenu injustement en prison un long temps par deçà, et qu'ayant trouvé moyen d'eschapper, il se mettoit entre leurs mains, les prioit de luy conserver son innocence, et ne point souffrir qu'il fust traicté contre les priviléges desquels ont accoustumé de jouyr ceux du dict païs d'Arragon: à quoy il fut receu, et par ceremonie mis en prison en la dicte ville. Les officiers de laquelle (jaloux de la conservation de leurs dicts priviléges plus que de leurs femmes mesmes) envoyèrent incontinent des deputez au roy[112], pour l'advertir de ce qui s'estoit passé avec le dict Antonio Perès, promettans, s'il avoit delinqué, d'en faire la justice par la rigueur des loix du pays, lesquelles ne permettent qu'un gentilhomme puisse estre puny de mort ni ses biens confisquez, pour quelque crime et forfaict que ce soit. Sa Majesté les loüa de l'avoir retenu prisonnier, mais monstra desirer qu'il fust ramené par deçà; à quoy ils ont tousjours contredict, comme chose repugnante à leurs dicts priviléges: de manière que, pour tirer ledict Perès de leur pouvoir et le mettre ès mains de la justice de sa dicte Majesté au dict lieu de Sarragoce, il fut ordonné au vice-roi de là de le faire transporter de la prison où il estoit en un lieu hors la ville, qui est en forme de chasteau, où se mettent ceux qui sont accusez de l'inquisition[113], ce qui fut executé au mois de juillet dernier; mais ses parens et amis firent telle clameur parmy le peuple que l'on leur vouloit oster leur liberté et priviléges, leur remontrans le mal qui en resulteroit s'ils enduroient ce qui estoit advenu, qu'à l'instant plus de six mil hommes prindrent les armes, accoururent au logis du gouverneur, où estans entrez de force, ils tuèrent quelques uns de ses gens et le blessèrent, de sorte que quelque temps après il mourut[114]; furent aux maisons des juges de l'inquisition, les contraignirent, les armes à la gorge, de sortir le dict Perès du lieu où il avoit esté mené, et le remettre en leurs mains, et, s'imaginans que le roy, pour avec plus d'apparence le pouvoir faire mourir, vouloit qu'il fust accusé par devant les dicts juges de l'inquisition, voulurent qu'il fust examiné par eux sur toutes choses qui concernent la dicte inquisition, et le firent declarer innocent et exempt d'en estre recherché. Depuis, au mois de septembre, sa dicte Majesté, estant mal satisfaicte de ce qui s'estoit passé, commanda à ceux qu'elle sçavoit luy estre obeissans, de tirer de nouveau le dict Perès du lieu où il estoit gardé, pour le remettre en l'autre où auparavant elle avoit ordonné qu'il fust conduict; à quoy ceux auxquels ce commandement s'adressa desirans d'obeyr, et neantmoins doutans qu'il ne se peust faire seurement sans estre assistez de forces, firent mettre en armes un bon nombre d'hommes, pour, à l'aide d'iceux, executer ce qui leur estoit ordonné. Mais le peuple et ceux qui avoient esté autheurs de la première esmotion, en ayans eu le vent, mirent ensemble cinq ou six mil hommes[115], vindrent avec les autres aux mains, où il y en eust plusieurs tuez et blessez, bruslèrent le coche dans lequel on avoit deliberé de mettre le prisonnier[116], et de la mesme furie allèrent à la prison, le mirent dehors, et avec luy quelques autres coupables de la vie, et leur firent fournir chevaux pour se sauver, comme ils firent, et dit-on qu'ils se sont retirez en France[117]. Ceste audace meritoit (comme pouvez presumer) le juste courroux d'un grand roy, qui, se faisant obeyr et respecter aux parties les plus eslongnées de la terre, souffroit un mespris de ses subjects si près de luy; neantmoins il y proceda avec tant de doulceur que, sur les remontrances qui luy en furent faictes, il dict qu'il sçavoit bien que parmy les bons il y avoit tousjours des mauvais; que l'on fist recherche de ceux qui avoient esté autheurs de ces esmotions; que l'on en fist la justice, moyennant quoy il estoit content d'oublier ce qui s'estoit passé. Mais ceste commune, enyvrée en ses debordemens, ne pouvant ouyr parler de la justice, disant aussi que ce qu'ils avoient faict n'avoit esté que pour maintenir leurs priviléges, et que les loix d'Arragon ne souffriroient qu'un gentilhomme, pour quelque crime que ce fust, peut mourir par justice, se rendirent si obstinez, fermans les oreilles à toutes les propositions, douces et aigres, mesmes retenans par force les princes, seigneurs et gentilz hommes du pays qui pour lors se trouvèrent en leur ville, disans que puisqu'il alloit en ce faict de la conservation de leurs priviléges, il falloit qu'ils les assistassent, ayans aussi semond, non seulement les autres villes d'Arragon d'entrer avec eux en la dicte deffence, mais aussi le royaume de Valence et de la Cathalogne, qui jouyssent des mesmes droits qu'eux, lesquels toutesfois les ont abandonnez en leur mauvaise cause, que Sa Majesté a esté contraincte, pour reprimer telles insolences, de faire tourner la teste à une armée de dix mil hommes de pied et deux mil cinq cens chevaux (tous Espaignolz)[118] qui avoient esté levez l'esté passé pour nostre secours[119], comme je peux le vous avoir cy devant escript, de ce costé là, à laquelle ils se sont voulu opposer, ayans créé d'entre eux par force un pour leur chef[120] (s'estans ceux que j'ay dict cy-dessus avoir esté retenus, sauvez de diverses façons en habitz desguisez), avec lequel ils allèrent en nombre de cinq ou six mil, à trois ou quatre lieües de la dicte ville de Sarragoce, en intention de defendre le passage d'un pont à la dicte armée[121]; mais leur dict chef, non consentant en leurs folies, faignant les mettre en ordre pour combattre, monté sur un bon cheval, les laissa et se retira avec ceux du roy en icelle, dont estonnez, sans sçavoir à quoy se resouldre, se retirèrent en leur ville fort troublez, où ils furent suyvis de la dicte armée, laquelle, à l'intercession des gens de bien, y est entrée sans avoir trouvé aucune resistance, ni usé d'aucune violence ni extorsion. Voilà comment ce faict s'est passé, avec beaucoup d'honneur et de reputation de ce bon roy, lequel tout ensemble faict cognoistre à ses subjects sa douceur et clemence[122], encores qu'il tienne en la main de quoy les chastier rigoureusement. Voilà la verité de l'histoire, que je vous prie de communiquer aux amys, et me conserver en leurs bonnes graces, comme je desire (Monsieur et frère) demeurer pour tousjours en la vostre. De Madrid, ce xxj de novembre 1591.

Décoration.

Recit naïf et veritable du cruel assassinat et horrible massacre commis le 26 aoust 1652 par la compagnie des frippiers de la Tonnelerie, commandés par Claude Amand, leur capitaine, en la personne de Jean Bourgeois, marchand espinglier ordinaire de la royne, bourgeois de Paris, aagé de trente-deux ans; tiré des informations et revelations faites en suite des monitoires obtenus et publiez en aucunes des parroisses de ceste ville de Paris[123].

Le 15 dudit mois d'aoust, ledit Bourgeois[124] se rencontrant, près Sainct-Eustache, sur le pas de la porte du sieur Deganne, marchand, comme les frippiers de la Tonnellerie revenoient de garde de la porte de Montmartre, un passant luy demanda quelle compagnie c'estoit, auquel il repondit: C'est la synagogue[125]. Ces paroles, quoyque dites assez bas et sans dessein de les offenser, furent pourtant entendues par aucuns d'eux, qui se saisirent aussitost de luy, l'outrageant de coups de hallebardes et de fusils, lui baillèrent quelques soufflets, et le menèrent, suivant leur marche, chez ledit Amand, leur capitaine, où, après plusieurs mauvais traitements, ils le contraignirent de se mettre à genoux, et en cette posture leur demander pardon et faire amende honorable, le menaçant de le tuer à faute de le faire. Pendant que cela se passoit ainsi, plusieurs frippiers s'attroupèrent, avec leurs femmes et enfants, au devant de la maison dudit Amand, criant tous d'une voix: Il le faut tuer, parcequ'il a offensé tout nostre corps! Ce qui obligea ledit Bourgeois d'attendre la nuit pour se retirer à la faveur d'icelle et eviter leur fureur[126]. Ce n'est pas là tout: leur insolence naturelle passa outre. Dès le lendemain, ils se mocquèrent de luy, et, en toutes occasions où il se rencontroit depuis dans les rues, ils le faisoient railler, contrefaisant les soumissions qu'il leur avoit faites, et les faisans passer pour une reparation authentique, à la honte et confusion dudit Bourgeois, qui, se voyant si mal mené et ressentant de plus en plus les excez et meurtrissures qu'il avoit receues sur son corps, se resolut d'aller au conseil, par l'advis duquel il trouva à propos de se pourvoir par justice. Il fit sa plainte par devant le baillif du For-Levesque, l'injure ayant esté faite sur les terres dependantes de sa juridiction. Il obtint decret de prise de corps en vertu duquel il fit, le 24 dudit mois, emprisonner ès prisons du For-aux-Dames[127] le nommé Michel Forget, caporal de ladite compagnie, par lequel il avoit esté le plus excedé. Le mesme jour, qui estoit la feste de saint Barthelemy, apostre, ledit Amand, supposant une sentence de la ville pour faire eslargir le prisonnier, vint ès dites prisons, accompagné de deux cents hommes, tous armez de fusils, mousquetons et pistolets, qu'il laissa au devant d'icelle, demandant ledit Forget au geollier, qui luy dit qu'ayant esté emprisonné en vertu d'un decret decerné dudit baillif, il ne le pouvoit mettre dehors sans son ordre. Ce refus ne plust audit Amand, qui voulust en mesme temps se saisir des clefs desdites prisons, à quoy il trouva de la resistance; ce qui l'obligea de sortir, et demeura toute la nuict avec ses gens armez au devant et ès environs desdites prisons, qu'il entreprist diverses fois de forcer, sous pretexte d'y amener quelque prisonnier. Mais la courageuse resolution du geollier fist avorter ce dessein trop hardy. Amand se vit par là obligé de se retirer le lendemain dimanche, 25 dudit mois, par devers ledit baillif, qui luy bailla volontairement ou de force, sans appeler la partie et contre tout ordre de justice, l'eslargissement dudit Forget[128], se contentant seulement d'en faire charger ledit Amand, lequel ne manqua pas de l'aller aussitost faire sortir. Ledit Forget, parmy la joye de sa delivrance, ne put dissimuler le ressentiment de son indignation; il dit plusieurs fois, jurant et blasphemant le sainct nom de Dieu, qu'il tueroit ledit Bourgeois. Ceux de sa compagnie en dirent autant, et entre eux le nommé Macret, qui passa outre, disant que, s'il ne se trouvoit personne qui voulust faire le coup, luy-mesme le feroit de son mousqueton. Et enfin l'adieu dudit Forget au geollier et à sa femme et autres fut que l'on entendroit bientost parler de luy. Ces menaces furent bientost suivies de l'effect, mais le plus etrange et le plus cruel dont on ait jamais ouy parler. Le lendemain, vingt-sixiesme jour dudit mois, dès les cinq heures et demie du matin, les frippiers s'emparèrent des advenues et des portes du cimetière des Saincts-Innocens; quelques uns s'y glissèrent et cachèrent, d'autres firent mine de se pourmener, et envoyèrent le nommé Pierre Jusseaume[129], qu'ils avoient gagné par argent, vers ledit Bourgeois, pour, sous couleur d'amitié et de luy vouloir communiquer quelque chose qui luy importoit, l'attirer dans le cimetière. Ce traistre s'approcha de luy, et, le voyant avec les sieurs de Bourges et Godelat, marchands, ses voisins, à l'ouverture de leurs boutiques, demanda à luy parler en particulier. Il repondit que c'estoient ses amis, et qu'il n'y avoit point de danger de tout dire devant eux. Le perfide insista à le vouloir entretenir en secret, et l'obligea d'entrer audit cimetière, où ledit Bourgeois ne fut pas plustost que le nommé François Haran, qui estait caché derrière le premier pillier dudit cimetière, se jetta sur luy, jurant et blasphemant, luy porta un coup du bout de son pistolet dans l'estomac, duquel il le renversa par terre. Aussitost il donna le signal aux autres conjurez, au nombre de trente à quarante, entre lesquels, outre ledit Haran, ont estez remarquez Jean et Michel Forget frères, Philippes Saydes, Noël de Barque, Simon Cahouel, le Roux, Ruelle le jeune, Bryare le jeune, Belargent, Macret et Laurent Hattier, tous armez de fusils, mousquetons, espées nues et d'instruments non encore usitez, et qu'autres que des frippiers n'auroient pu inventer, tous lesquels, renians et blasphemans, se ruèrent impetueusement sur ledit Bourgeois, l'outragèrent de coups de poings et de pieds en toutes les parties de son corps, le frappèrent du bout de leurs armes, luy arrachèrent les cheveux, luy donnèrent plusieurs coups de ces meurtrières nouvelles, qui sont peaux d'anguilles et lizières de drap, entre lesquelles sont cousuës dix balles de mousqueton des plus grosses[130], desquelles ils luy donnèrent plus de cinquante coups, dont la moindre blessure est mortelle, et, entre autres, le nommé Briard le jeune, frippier. Il eust pourtant assez d'adresse et de vigueur pour s'eschapper des mains de ces bourreaux, mais ce ne fut pas pour long-temps: car, n'ayant que des pantoufles à ses pieds et des chaussettes non liées à ses jambes, il ne put guère courir sans broncher, et par ainsi retomber plus perilleusement encore au pouvoir de ses ennemis, lesquels, après l'avoir traisné d'une partie dudit cimetière par les pieds, la face contre terre, le saisirent qui par les bras, qui par les jambes, qui par les cheveux, et, après avoir redoublé sur luy les effects de leur cruauté, de telle sorte qu'il ne pouvoit plus parler, ains seulement haletoit et souffloit, l'entraisnèrent de ceste façon par la porte dudit cimetière du costé des halles, jusqu'au milieu de la Petite Friperie, où ils firent pose, pour l'exposer de nouveau à de nouvelles injures et mauvais traitements, disant: Voilà celuy qui a faict emprisonner M. Forget. De là ils achevèrent de le mener, sur les six heures du matin, en la maison dudit Amand, lequel, non moins passionné que les frippiers, et voulant avoir sa bonne part à leur felonie, fit aussitost battre la caisse par tout le quartier, posa corps de garde au devant et au dedans de sa boutique, et des sentinelles, comme à la garde des portes d'une ville. Pendant que la compagnie s'assembloit, on fit, l'espace de quatre heures et plus, souffrir audit Bourgeois, à la veue dudit Amand, toutes les indignitez que la rage peut suggerer: on luy tire et arrache la barbe et les cheveux, on le soufflette, on le perce et picque de poinçons et grandes aiguilles, on luy presse du verjus en grappe dans les yeux, et, pour l'accabler entierement de douleur, ayant demandé un peu d'eau à cause de la grande alteration qu'il avoit, on luy en presenta qui estoit corrompuë. Ce n'est pas là tout; mais, ô barbarie inouïe! l'on luy refusa la consolation d'un confesseur, qu'il demanda plusieurs fois, voyant et entendant la resolution que ses ennemis avoient prise de le massacrer inhumainement[131]. Alors Amand devoit, ce semble, estre rassasié de cruauté; pourtant il fait paroistre le contraire, et qu'il veut estre jusqu'à la fin le principal acteur de ceste funeste tragedie. Pour cet effet, il veut voir luy-mesme si la compagnie est complette et en estat de marcher; il en fait la reveuë, il renvoie les garçons qui estoient venus à la place de leurs maistres, il marche ayant le hausse-col, et va de porte en porte, le pistolet à la main, pour les obliger et forcer de venir en personne, les menaçans de l'amende. Cependant les bourgeois des quartiers circonvoisins et autres passans par là, entendans le bruit de ce tambour à une heure extraordinaire, estoient portez de curiosité de sçavoir le sujet de ceste assemblée, et pourquoy on retenoit et traittoit ainsi ce jeune homme. Les uns respondoient: C'est un coquin qui nous a appelez Synagogue; il a affaire à huit cens hommes qui l'entreprennent; d'autres que c'est un voleur qu'ils ont pris volant une maison en leur quartier, et d'autres que c'estoit un mazarin qui avoit voulu tuer M. de Beaufort.

Amand, ayant mis sous les armes environ quatre-vingts hommes de sa compagnie, se jugea assez fort pour executer de plein jour et au milieu des rues le pernicieux complot fait en sa maison contre ledit Bourgeois. Pour cet effet, il supposa avoir un ordre de la ville pour l'y conduire, lequel ne pouvoit estre que faux ou mandié après temps, puisque, comme il a esté remarqué cy-devant, ledit Bourgeois avoit esté enlevé dès les cinq heures et demie du matin, auquel temps ledit Amand ne pouvoit pas avoir obtenu un ordre de la ville en la forme et avec les circonstances qu'il l'a depuis fait paroistre. Il ne laissa de commander audit Bourgeois de le suivre, qui repondit ne le pouvoir faire, estant tout roué et ayant le genouil cassé de coups; et il le pria de luy envoyer querir une chaise, avec offre de la payer. Une chaise! repartit Amand en luy dechargeant un soufflet, cela est bon pour les princes; mais à toy, il te faut un tombereau. Neantmoins, quelqu'un de la bande se mit en peine pour cela, et on fist apporter une sorte de fauteüil, laquelle sert à porter à l'Hostel-Dieu les pauvres malades. Ledit Amand envoya querir quelques paquets de mesches et de cordes, et commanda de lier ledit Bourgeois sur ledit fauteuil, ce qui fut promptement executé par les nommez Masselin et Sayde, sergens de la compagnie, sçavoir par le millieu du corps, les bras sur les appuis du fauteüil et les jambes separement sur les batons qui servent à le porter, et cela si rudement et serré, que les cordes en demeurèrent imprimées en sa chair; envoya querir deux crocheteurs pour le porter, ausquels il repondit en son nom de leur salaire, duquel il les fit satisfaire le lendemain par sa femme. Cet innocent captif, sans secours et sans defense, fit paroistre une telle constance en la durée de tous ses tourmens, qu'il ne lascha aucune parolle capable d'offenser les frippiers ny leur capitaine, lequel, environ les dix heures et demie de la mesme matinée, fist battre la marche, et en cest equipage, luy et Guillaume Leguay, son enseigne, chacun avec leur hausse-col et les pistolets à la main, marchant à la teste de la compagnie, les sergens et caporaux en leur rang, les rangs quatre à quatre, sortirent de leur quartier de la Tonnellerie, faisant porter ledit Bourgeois au milieu de ladite compagnie, à costé du tambour, vinrent droit à la rue Tire-Chappe; et, quelques uns des plus effrontez ayant dit qu'il falloit marcher et le faire passer à la barbe du père, au lieu d'entrer en icelle, enfilèrent à celle de Sainct-Honoré, entrèrent en celle des Bourdonnois, puis en celle de la Limace, où ledit Amand, capitaine, fit faire halte et cesser le tambour, pour tenir entre eux le dernier conseil pour l'execution de leur vengeance. Après, ils continuèrent leur marche en celle des Deschargeurs, où estans, se saisirent de toutes les advenües circonvoisines, firent plusieurs decharges de leurs fuzils, tant contre ceux qui les suivoient, dont aucuns furent atteints et blessez, qu'en haut, pour empescher de regarder aux fenestres; firent fermer les boutiques qui estoient ouvertes, et, voyant ce lieu-là fort propre pour mettre fin à leur pernicieux dessein, firent poser ladite chaise où estoit ledit Bourgeois contre le meur d'une maison nouvellement bastie près la rue du Plat-d'Estin. Et alors, plusieurs ayant dit qu'il estoit temps de s'en deffaire, et le capitaine dit: Main basse! firent une decharge de fuzils à bout portant sur ledit Bourgeois, dont il fut atteint d'un coup à l'œil senestre qui luy arracha la vie, fit voler la cervelle par le derrière de la teste et emplir son visage et le pavé de sang. Un charitable ecclesiastique, aumosnier de M. l'abbé de Sillery[132], s'estant trouvé engagé dans ceste rüe, s'efforça, malgré la resistance de ces meurtriers, d'approcher ledit Bourgeois pour le reconcilier et donner la benediction. La chose ainsi achevée, le capitaine, asseuré de la mort dudit Bourgeois par celuy mesme qui avoit fait le coup, tint nouveau conseil avec les principaux de ladite compagnie pour adviser ce qu'ils feroient de ce corps mort. Après le resultat, il fit recharger et remettre sa compagnie en ordre, commanda aux porteurs de reprendre ladite chaise et porter ledit deffunct, les y força sur leur refus, passant de la rue des Deschargeurs par celles des Mauvaises-Parolles, Thibaultodée, Sainct-Germain, et de là droict à la Grève, disans tousjours que c'estoit un voleur et un mazarin qui avoit voulu tuer M. de Beaufort, qu'ils le conduisoient à l'Hostel-de-Ville, et de temps en temps faisoient des decharges de leurs fuzils sur ceux qui couroient et crioient après eux à la veuë d'un tel spectacle. D'abord, ils se saisirent du perron de la porte de l'Hostel-de-Ville pour en empescher l'entrée aux parents et amis du deffunct. Amand et quelques uns des siens montèrent où Messieurs de la ville siegeoient, et, pour excuse de l'abominable crime qu'ils venoient de commettre, leur supposent que, plusieurs personnes s'estant presentées pour leur ravir ledit Bourgeois, ils avoient esté obligez de le tuer. Ainsi, cette victime innocente fut posée dans la cour dudit Hostel-de-Ville, qui devoit estre le lieu de franchise et l'azile des opprimez. Ce fait, Amand et ses complices se retirèrent chez eux par les rues les moins frequentées, et néantmoins tousjours suivis par la pluspart de ceux qui avoient veu ce sanglant et espouvantable spectacle, qui les auroient dès lors punis tout chaudement de leur forfait, si Dieu ne les eust reservez pour en faire un chastiment et une punition exemplaire à toute la posterité[133]. C'est ce que le père, les parens dudit deffunct et tout Paris attendent et espèrent de sa justice et de celle de Messieurs du Parlement.

M. de Boyvin-Vaurouy, rapporteur.

Décoration.

Les Grands jours tenus à Paris par M. Muet, lieutenant du petit criminel[134].

M.D.C.XXII.
In-8o de 32 pages.

Je me suis trompé quand j'ay creu que j'aurois du repos et tranquillité d'esprit lors que, retiré de toutes affaires, je jouyrois de la nuict pour refuge de mes travaux: car j'y ay trouvé de l'inquiétude, et mille visions se sont presentées qui me l'ont empesché.

Je croy qu'il est necessaire que le jour j'eusse ruminé et songé à tout ce qui se passe de bien et de mal en mon temps, et que j'eusse desiré la reformation du mal, dont je ne pouvois venir à bout, puis qu'en songe il m'a semblé qu'il s'est presenté à moy le venerable juge du petit criminel, Me Nicolas, avec sa barbe assez mal peignée et sa fraize à l'espagnolle, empezée de son, qui, en levant la teste avec une parole assez rude et brutine, assisté tant des procureurs de son temps, Carré, Goguier, Mauclerc, Pamperon, Bois-Guillot, Humbelot, que infinis autres qui m'estoient incogneus, qui disoit ce qui en suit:

Et quoy! est-il necessaire de revenir au monde pour reformer ce peuple insolent, lequel j'ay si bien chastié de mon temps, ne leur ayant donné autres viandes plus solides pour leur caresme que des amandes? Et neantmoins c'est tousjours à recommencer. J'espère bien, avant que de partir de ce monde, d'y mettre tel ordre par mes jugemens, qui leur en souviendra. Je viens tenir mes grands jours pour cet effet.

J'ay choisy pour mon greffier un homme assez sage et discret, quoy qu'il soit camus et impotant des deux mambres. Ce que j'en ay faict est affin qu'il tienne pied à boulle, et que sans discontinuation il redige par escrit mes jugemens, pour estre executez par Tanchon, qui à présent n'a nul empeschement, puisque sa femme est mariée ailleurs.

Et vous, l'huissier Cornet, qui autrefois avez eu tant de vogue à la justice de saint Ladre, et qui avez esté, par miracle ou autrement, trente-deux ans sans changer d'habit ny de chapeau, qui sert encores à présent à Pierre Parru, cordonnier de la grosse pantoufle de saint Crespin, je vous ay choisi pour appeler les causes et faire taire les babillards, pour lesquelles appeler vous n'aurez qu'un sol de la douzaine, veu le grand nombre qui se presente à juger, afin que le peuple ne soit point foulé. Or sus, appelez.

—Carré, avez-vous des causes? Plaidez.

—Monsieur le lieutenant, j'aurois besoing de plaider pour moy le premier, afin de me faire donner le moyen d'avoir une robbe et un bonnet, car la mienne est toute deschirée d'avoir esté attiré si souvent à la table Roland[135] par mes parties, aussi que j'ay perdu la pluspart de ma praticque depuis que j'ay fait le voyage de Golgotha. Donnez-moy patience que je sois en meilleur poinct, et cependant faites plaider Goguier.

—Goguier! Goguier!

—Monsieur le lieutenant, il est necessaire, avant que de plaider, de faire une reigle en vostre justice, et que vous ordonniez que l'audiance commencera à quatre heures du matin, que tout le monde est à jeun: car, pour mon regard (ny de plus d'une douzaine de mes compagnons), il nous est impossible de bien reciter ny faire entendre le faict de nos parties depuis huict heures du matin jusques à neuf heures au soir, que nous avons l'esprit preoccupé du son des pots et du remuement des verres[136].

—Ho, ho! par saint Lopin, si vous me faschez, je donneray licence aux parties de plaider sans vous, et feray ma justice consulaire, puisque vous coustez plus à saouler, que le fonds du procès ne vaut. Sus, sus, donnez tout à vostre ayse; chancelez comme de coustume; parlez du coq à l'asne avec le plan: je ne veux plus vous escouter; et vous, parties, plaidez distinctement les uns après les autres, sans vous confondre.

—Monsieur le lieutenant, nous nous y opposons; il y a d'honnestes procureurs qui sont revenus de l'autre monde pour gaigner leur vie; ne permettez pas cela.

—Qui estes-vous qui parlez? Estes-vous le turbulant Mauclerc? Plaidez, et ne vous mettez poinct en cholère, afin de n'estre poinct suspandu de vostre charge, ny condamné à l'amande comme autrefois: car cela vous a faict mourir, au grand dommage de la fille du Chat.

—Monsieur le lieutenant, si vous forcez mon naturel, je ne diray rien qui vaille: car il faut que je süe en plaidant, que je crie quand ma partie adverse parle, afin que l'on ne l'entende pas, et que je face d'une meschante une bonne cause. C'est ce qui m'a faict avoir tant de pratiques en mon temps. Il est vray que je n'ay pas tant duré au monde, mais j'ay eu grand renom.

—Or, changez de naturel, si vous voulez assister aux grands jours, mitigez vostre cholère, tandis que j'ecouteray messieurs les frippiers. L'huissier Cornet, appelez.

—Messieurs les frippiers, on vous donne licence de plaider sans procureurs; aussi bien les tromperiez-vous comme vous faictes les autres.

—Monsieur le lieutenant, nous avons grand subjet de plainte: nous ne gaignons plus tant que nous soulions, et la cause est qu'à force de crier après les prevosts des mareschaux de Paris, ils ont faict une capture depuis peu de deux cent seize voleurs, au nombre desquels il y avoit vingt-deux manteaux rouges qui estoient à gages, et qui jettoient par le soupirail des caves[137] ce qu'ils avoient butiné par la ville, qu'on avoit à vil pris, et en faisoit-on fort bien son proffit: car on sçait changer un manteau en pourpoinct, en chausse et en tout autre vestement, si bien qu'il estoit impossible de rien recognoistre. Or, à present, on a envoyé ces honnestes gens-là aux gallères, et nous avons de la peine maintenant à vivre et à gaigner nostre vie. Nous vous demandons justice.

—Levez la main tous. Par le serment que vous avez faict, estes-vous chrestiens?

—Monsieur le lieutenant, à la verité nous tenons encores un tantay du judaïsme[138] plus de deux douzaines d'entre nous, et neantmoins nous faisons bonne mine à la paroisse S.-Eustache, où nous ne croyons pas la moitié de ce que l'on y dict. Mais n'en dites mot. Faictes-nous justice pourtant.

—Escrivez, greffier:

«Il est enjoint à Tanchon d'interroger les gallères pour sçavoir qui sont les recelleurs frippiers, et, deument informé, qu'il les fera compagnons d'écolle aux galleriens, et neantmoins, pour l'antiquité de leur race, qu'il fera mettre les frippiers au costé droict des dites gallères, et leurs biens acquis et confisquez à l'hostel Dieu.»

—Monsieur le lieutenant, vous n'aviez que faire de revenir en ce monde pour donner des jugemens si cruels contre les bourgeois de Paris; les juges qui sont à present sont plus favorables et ne penètrent pas si avant. Nous en appellerons devant monsieur Lusigoly, et de là à la cour, où nous ferons trotter nos alliances pour avoir de la faveur, car nous avons cet honneur, pour nostre argent, d'avoir marié nos filles aux plus anciennes maisons de Paris, sans que pour cela on ait eu esgard à cet ancien dicton (garde-toy de l'alliance d'un juif, d'un fol et d'un ladre), ce qui estoit escrit en lettres d'or au dessus du portail du cimetière des saincts Innocens; mais, par succession de temps, nos confrères, ayant brigué la marguillerie, ont si bien faict, qu'ils l'ont fait effacer.

—Allez, allez, on vous le fera manger sans peler; sortez de l'audiance, et laissez plaider les autres. Appelez, huissier.

—Carré! Carré! si vous estes de sens rassis, plaidez.

—Monsieur le lieutenant, en ceste cause il est question d'un point de droict pour sçavoir si un enfant doit estre meilleur que son père. Il y en a un qui est à present prisonnier pour avoir, en continuant ses debauches, espousé une femme contre le gré de son père; si elle est garse, je ne m'en suis pas informé; si elle est legitime, encore moins. Quoyque s'en soit, le père, qui est de grande alliance, tonne, crie, tempeste, arrache, frappe, consulte, court, employe ses amis, parle mal de son fils, bref, fait retentir la cour du peché de sa maison; cependant je demande l'eslargissement du fils.

—Carré, plaidez une autre cause: celle-là merite d'estre appointée au conseil. On plaide à huis-clos, car je trouve en nostre code une loy qui dict:

Sæpe patri filius similis esse solet,

qu'il faut expliquer en compagnie.

—Cependant, monsieur le lieutenant, je demande acte de mon emprisonnement, pour me servir lors que je brigueray l'eschevinage.

—«Acte est joinct au principal pour estre faict droit conjointement.»

Appelez un autre.

—Mauclerc! Mauclerc! plaidez, et vous souvenez du temps passé pour estre sage.

—Monsieur le lieutenant, je plaide pour les pères qui ne sont pas ce qu'ils veulent en ce monde, et ausquels, par une subtilité extraordinaire, on coupe la broche de leurs desseins. Il est question qu'un certain marchand de Paris desiroit s'allier en bon lieu, et donner sa fille en mariage à gens de son calibre, où il y avoit du fonds; et toutesfois, pour avoir permis à cette fille la communication et fréquentation d'un advocaceau qui la visitoit et la langueoit souvent, le père n'a sceu faire condescendre sa fille à ce mariage: si bien que, de cholère, le père luy dit que jamais il ne parleroit de la marier; pour à quoy remedier par la fille et l'advocat, après une consultation secrette, la fille a laissé aller le chat au fromage si souvent, que l'on s'est apperceu qu'il falloit r'eslargir sa robbe, qui a esté le subject que, pour ne point descrier la maison, le marchand luy-mesme a esté le postulant pour avoir l'advocat, qu'il refusoit auparavant; et l'advocat, faisant semblant de le mepriser, a eu du bien avec la fille beaucoup plus qu'il n'avoit volonté de donner, et ont esté mariez secrettement; et si on a accouché avant terme d'un roussin qui a queue, crin et oreille. A ceste cause, je demande que l'antiquité soit restablie, et qu'il ne soit pas permis de faire communiquer les filles avec les jeunes hommes que le jour de leurs accordailles.

—Où sont les gens du roy, Bourguignon et Gouffé? Qu'ils concluent.

—Monsieur le lieutenant, ils sont empeschez à la chambre civile à faire leurs affaires. Vous pouvez juger sans eux.

—Escrivez, greffier:

«Attendu que tels accidens ne proceddent que de la faute des folles mères, qui donnent trop d'estat et de licence à leurs filles, au respect du temps passé, nous ordonnons que la fascherie que les père et mère en porteront leur sera precomptée sur les peines du purgatoire.»

Appelez un autre.

—Goguier! Goguier!

—Monsieur le lieutenant, excusez si je prens le faict et cause des garçons de taverne: je les ayme autant comme Harlequin faisoit son petit pourceau; je les reputte comme mes clercs, car ils ont tousjours mon sac et ma liasse en garde. C'est pourquoy je desire qu'on leur fasse justice.

—Plaidez.

—Monsieur, ce dont je veux parler est advenu depuis huict jours en çà, au grand dommage du clerc de taverne du Pied-de-Biche, près de la porte du Temple, auquel cinq ou six manteaux rouges ont faict un affront, les quels, sous ombre de boire pinte ensemble, luy ont faict une querelle d'Allemant, l'ont bien battu, et, qui pis est, arraché de force son tablier à bourse, où l'argent de sa journée estoit, qui se montoit à trente livres pour le moins, et, pour l'intimider, afin qu'il ne peust crier aux larrons, ont tous deguené leur espée, et faisoient semblant de s'entretenir l'un l'autre, tandis que l'on emportoit sa bourse; et, comme ils sont sortis par la ruë, les bourgeois espouvantez se sont retirez en leurs maisons, et ces manteaux rouges evaddez, si bien qu'il ne sçait à qui s'en prendre. Je demande attendu qu'il n'y a point de partie capable pour en respondre, qu'il soit faict une queste à la porte de l'eglise du temple.

—Escrivez, greffier:

«Attendu que c'est un cabaret où toutes les putains et macquereaux font retraite, qu'il a faict la courte pinte et mis de l'eau à son tonneau, ses coups de bastons luy serviront de penitence pour son peché et de recompence pour son tablier à bourse.»

Un autre.

—Boisguillot, Boisguillot, vous serez condamné à l'amande; pourquoy venez-vous si tart à la justice?

—Monsieur le lieutenant, la cause pourquoy je suis arrivé si tart est legitime: je suis logé fort loing, vers la ruë Sainct-Denis, en une ruelle aussi renommée à Paris que la court de Miracle[140], en un bas où mon estude, ma cuisine et ma chambre sont tout ensemble. Le malheur a voulu que ceste nuict le chat a fait tintamarre, faict choir mes plats et mes papiers, que j'ay eu de la peine à remettre par ordre.

—Que ne demourez-vous ailleurs, pour estre plus honorable en vostre vacation?

—Monsieur le lieutenant, c'est le plus brave quartier pour nostre estat qui se puisse trouver; il n'y a jour qu'il n'y ait quatre querelles et six batteries. S'ils ne plaident point, je gaigne pour les accorder, et toutesfois il y en a un pour lequel je demande justice.

—Plaidez.

—Je suis pour Rolland Patrouillart, pauvre homme qui exerce un office de charbonnier soubs monsieur... Monsieur le lieutenant, je n'oserois le nommer, d'autant qu'il est officier de la ville. Quoy que s'en soit, cet office luy est escheu par droict de bienseance, qu'il garde et fait exercer par autruy et en tire le revenu. Or, monsieur, en rendant compte par ma partie des voyages qu'il a faicts, il s'est trouvé que ma partie luy en avoit frippé quatre ou cinq, pour laquelle fripperie, outre qu'il a esté battu et frappé, il l'a depossedé de sa charge, si bien qu'à present il n'a le moyen de vivre. Il demande à estre reintegré ou recompensé.

—Escrivez, greffier:

«Nous ordonnons que le pourveu des offices les exercera en personne, fust-il eschevin[141], afin que l'on cognoisse à sa mine de quel mestier il est, si mieux il n'ayme reintegrer ledit Patrouillart.»

Un autre.

—Pamperon, Pamperon, ne vous amusez pas tant à manger des lamproyons; vous donnez plus de pratique aux apotiquaires qu'à ma justice.

—Plaidez.

—Monsieur le lieutenant, je plaide pour un honeste gentilhomme qui est icy present, homme d'honneur et plain de commoditez, vivant de ses rentes et revenus, comme il nous a dict, qui a une juste plainte à vous faire, qui est que toutes et quantes fois qu'il passe par la vieille ruë du Temple, le perroquet d'une certaine maison, qui est sur la fenestre, l'appelle macquereau, qui est une injure atroce et scandaleuse. C'est pourquoy, outre qu'il demande reparation contre le maistre ou maistresse de la maison, requiert que le perroquet soit mis sur la ruelle, où il ne passe personne, et où certaines gens demeurent que l'on ne cognoist point.

—Monsieur, levez la main. Par le serment que vous avez fait, dictes: De quel pays estes-vous?

—Je suis Gascon, monsieur.

—Où demeurez-vous à present?

—Pardieu! qui, çà qui là, rien d'asseuré.

—De quel estat estes-vous?

—Advoué de monsieur d'Espernon.

—Avez-vous rentes ou pignon sur ruë pour vivre?

—Non pas.

—De quoy vivez-vous doncques.

—Que diable! faictes-moy justice, et ne vous enquestez point tant; cela n'est pas ma cause.

—Escrivez, greffier.

«Le perroquet est reputé avoir dict vray, et le maistre de la maison absous.»

Un autre.

—Alexandre! Alexandre!

—Monsieur le lieutenant, j'ay vendu ma pratique, à cause que j'estois si petit que je ne paroissois point à la presse; je baisois le cul à l'audiance à tous les autres.

—Plaidez... Plaidez doncques, Richer, et n'alez plus aux prunes avec Ryme, et n'entretenez plus vostre nourrice, puisque vous avez une femme.

—Monsieur le lieutenant, je plaide pour les habitans de Mont-Rouge, Arcueil et Gentilly, qui se plaignent du grand degast qui est faict en la presente année de leurs bleds et mars, qui se sont trouvez tous versez, foulez et trepignez par les femmes debauchées qui hantent et frequentent le pays. Je demande qu'il vous plaise y donner ordre, les faire prendre pour estre chastiées selon les loix.

—Escrivez, greffier:

«Il est enjoint à l'huissier Cornet de faire advertir le sieur Cordiable, baron de Malva, lieutenant du prevost des mareschaux, que, en faisant sa chevauchée vers le pays de Trefou[142], il ait à se faire accompagner des gens de guerre qui sont en ses roolles et liasses, pour, avec le baston ordinaire dont il chastie les dites garses quand il les trouve, prendre vengeance tant du dit degast que des poulins que son commis a gaignez avec elles en allant à sa maison, sauf à ordonner de ses salaires.»

Appelez un autre.

—Humblot! Humblot! prenez vostre robbe de semoneux[143] et vostre bonnet plain de duvet, et venez plaider.

—Monsieur le lieutenant, soyez-moy favorable en justice: car, si je gaigne ceste cause, j'espère en avoir une neufve, car elle est de consequence.

Je parle pour deux créanciers de la royne Marguerite, à sçavoir, un sommelier et un charpentier, ausquels il est deu de dettes bien verifiées plus de six cent livres tournois, et, pour avoir payement des interests de la dite somme, en attendant le fort principal, le procureur scindicq des creanciers, au lieu d'argent contant, leur a donné sa quittance pour recevoir les dits loyers. Ils ont poursuivy plus de trois mois durant, et n'en ont peu tirer aucun denier, parceque ceux qui les doivent, se sont damoiselles de Dannemarc[145], marquées à la fesse, qui ne gaignent plus rien, et sont en friche pour l'absence de la cour; et encores, pour leur paine d'avoir tant attendu, les dites damoiselles leur ont donné la verolle, qu'ils suent à present. Nota: C'est pourquoy ils ont besoin d'argent. Je demande que le procureur scindic ait à reprendre les dites quittances pour aller luy-mesme aussi gaigner la verolle si bon luy semble, et nous fournir argent comptant, sauf à monsieur l'advocat du roy à prendre telles conclusions qu'il verra bon estre contre ceux qui ont fait de la maison d'une princesse une maison vitieuse.

—Gens du roy, concluez.

—Monsieur, j'aurois beaucoup à discourir sur la loi quod semel est imbuta; mais je la passe sous silence, et reviens au fonds.

Ces creanciers-cy ont esté payez en rubis et escarboucles, qu'il est besoin de mettre à pris, à fin que tous les autres creanciers y participent, puisque tous ensemble ils ont fait les baux à loyer à telles gens, sans qu'ils ayent doresnavant autre payement, pour avoir descrié la maison d'une princesse liberale, qui de son vivant leur a fait tant gaigner d'argent à ses batimens.

—Escrivez, greffier:

«Il est enjoint aux damoiselles de Dannemarc de donner la verolle à tous les autres creanciers, en punition de ce qu'ils ont esté si vilains de decrier la maison d'une princesse qui leur a fait de son vivant plus de bien qu'ils ne merittent, sans qu'ils puissent demander cy après autre payement, et les deniers provenans de la vente de la maison confisquez à l'Hostel-Dieu.»

Appelez un autre.

—Mathieu, Mathieu, vous estes un paresseux!

—Monsieur le lieutenant, excusez-moy: j'estois empesché à assister au Te deum que les officiers de l'escritoire[146] ont fait chanter en l'église S.-Bon pour le grand bien et pratique que leur ont donnée ceux qui ont mis le feu au pont.

—Plaidez.

—Monsieur, je plaide pour Guillaume le Sourd, pauvre cocher, homme fort bon et paisible, pourveu qu'il aye tout ce qu'il luy faut, lequel s'est loüé à un honneste homme, jeune financier, nouveau maryé, pour la conduicte d'un carosse qu'il a esté contrainct d'avoir, parce que sa femme l'en pressoit fort, auquel cocher on a promis deux sols par jour pour son vin, du potage le matin et un morceau de cher le soir, avec une casaque des couleurs de Madamoiselle, outre les gaiges de cinquante livres par an. Or il a esté fort bien payé de ce que dessus huict ou quinze jours durant; mais à present on luy veut retrancher son vin et sa cher, d'autant qu'il ne travaille pas beaucoup, et que ny Monsieur ny Madamoiselle n'ont aucune maison aux champs, et que leur parenté est de basse condition, que l'on ne visite point en carosse, et n'ont pour tout que le promenoir du cours du bois de Vincenne. Et quant il dit à Monsieur que ce n'est pas la raison de luy retrancher son vivre, il fait reponce qu'il faut aller selon la jambe le coup, qu'il faut faire petite despence pour l'entretenement de Madamoiselle, autrement qu'il seroit taillé d'avoir un substitud, aussi qu'il luy a fallu financer cette année une grosse somme de deniers pour une nouvelle attribution faite à son office, qui luy a emporté tout son argent et absorbé ses gaiges; de quoy ma partie n'a que faire, et à quoy elle vous supplie avoir esgard, et ordonner que son maistre sera tenu de luy bailler ce qu'il luy a promis, sans que pour le chasser il puisse luy oster sa casaque de livrée, comme il l'a menacé.

—Escrivez, greffier:

«Il est ordonné que la damoiselle fera une conversion d'appel en opposition, qu'elle reprendra son chapperon de drap, fera vendre son carosse et ses chevaux pour vivre plus modestement et n'en faire point accroire à ceux qui voyent bien cler; qu'elle payera et chassera son cocher, et en son lieu qu'elle nourrira trois poulles et un coq pour avoir des œufs pour les vendredis.»

Appelez un autre.

—Cabarin! Cabarin! plaidez, et ne vous amusez plus à vendre du son.

—Monsieur le lieutenant, je plaide pour plusieurs habitants de Paris qui ont juste occasion de plainte à l'encontre de messire Ravanalo di Bosco[147], Italien de nation, soy-disant ingenieur, refugié de son pays à cause qu'il est encores à choisir une religion, qui a entrepris de fournir tous les jours aux bourgeois un muid d'eau par la subtille invention qu'il a trouvée d'un moulin à vand dressé au haut d'une maison en l'isle de Nostre-Dame, lequel moulin à vand il n'ozeroit faire tourner, d'autant qu'il esbranle toute la maison où il est posé, et qui ne peut durer six mois en continuant à tourner; si bien que, au lieu du dit moulin, il est contraint de faire travailler des chevaux aveugles, encore ne peut-il venir à bout de son entreprise; si bien que les dits bourgeois, qui ont fait de grands frais, chaument d'eau, et sont contraints de recourir au secours des porteuses d'eau comme auparavant. Je demande qu'il ait à nous descharger de la rente qu'il pretend sur nostre heritage pour ledit cours d'eau, ou qu'il face joüer son angin.

—Escrivez, greffier:

«Attendu qu'il tasche à tromper le public, et que son angin n'est pas permanant et durable, tout le plomb qu'il a mis en terre est acquis et confisqué, avec deffence d'oresnavant de permettre un estranger huguenot servir le public, si ce n'est par l'advis de la cour ou une ample experience.»

Appelez un autre.

—Rossignol! Rossignol! votre temps de chanter est passé; plaidez.

—Monsieur le lieutenant, je plaide pour deux honnestes femmes, l'une vefve d'un savetier, l'autre femme d'un tailleur qui ne vaut guères mieux, car son mary se meurt, pource que, vendredy dernier, leurs maris, voulant prendre recreation à la farce de Mont-d'Or[148], où ils estoient allez exprès, il intervint tumulte, causé par quelques jurez de la courte espée[149] qui se trouvèrent à la presse saisis d'une bourse, lesquels voleurs estoient assistez de nombre de leurs compagnons, gens d'espée exempts de la guerre, qui commencèrent à battre et frapper pesle mesle, sans recognoistre, où le savetier fut tué et le tailleur bien blessé, sans y comprendre plusieurs mal contans, qui ont juré qu'ils en auront leur revanche. Or, Monsieur, les pauvres femmes n'ont point de partie civille, car chacun s'en est enfuy. Je vous demande, monsieur le juge, à qui je m'en prendré.

—Concluez, procureur.

—Monsieur le lieutenant, je ne sçay contre qui, car, si je conclus contre Mont-d'Or, il dira: J'ai permission; si contre le bailly du Palais, vous n'avez point de justice sur luy; si contre nos maris pour avoir quitté leur boutique, je parlerois contre moy. Je suis bien empesché: concluez pour moy.

—Escrivez, greffier:

«Il est deffendu à tous ceux qui seront gratez à telles assemblées, specialement le vendredy, de se venir plaindre; permis à ceux qui iront de mourir de faim à faute de travailler, et sans despens.»

Appelez un autre.

—Deschamps! Deschamps! on a retranché vostre ordinaire, et reduict à deux lots par repas.

—Monsieur le lieutenant, je plaide pour une honneste femme qui est de la paroisse S.-Paul, ayant soixante et deux ans pour le moins, et qui a toutes les babines usées à force de dire son chappellet, qui est tousjours en trance, plaine d'inquietude à cause d'une fille qu'elle a qui va souvent aux cours se promener avec les financiers et la noblesse, et qui va entendre une petite messe à l'Ave-Maria pour deviser plus à son aise; la pauvre mère a beau luy faire des remontrances au vieux loup, et mesme, pour tascher à corriger sa fille, elle norit un petit moineau, à qui elle dict souvent en sa présence: Guillery, garde ta queüe[150]. Nonobstant elle ne fait que sauter, dancer, chanter, et n'en tient conte. Elle voudroit bien la marier, mais elle ne trouve personne pour son argent, par ce qu'elle a pris un trop grand vol; elle demande d'où peut proceder cela, et luy donner conseil.

—Ma bonne dame, levez la main. Par le serment que vous avez faict, dites vérité. Comment vous estes-vous gouvernée en jeunesse?

—Monsieur le lieutenant, elle est sourde; elle n'entend pas ce que vous luy dictes.

—Procureur, faictes-luy entendre et criez bien haut.

—Madame, monsieur le lieutenant demande comment vous vous estes gouvernée en jeunesse?

—Et Dieu! mon amy, je ne viens pas icy pour cela; je viens pour avoir conseil. Ne songez plus au temps passé; chacun a faict sa charge, faictes la vostre. C'est à un curé de nostre parroisse à qui j'ay autrefois tout dict, qui est mort, et puis il s'est passé depuis quarante ans, plus de trois jubilez, qui nous ont tout debarbouillez.

—Escrivez, greffier:

«Attendu que la fille ressemble à la tulippe, qu'elle est belle à la veüe et puante à l'odorat; aussi que la pye ressemble tousjours à sa mère par la queüe, il est ordonné que la fascherie de la mère luy servira de penitence pour le temps passé.»

Appelez un autre.

—Leroux! Leroux! vous vous cachez; où est vostre robbe?—Monsieur, je n'ozerois la porter, car je suis suspendu.—Playdez en manteau.

—Monsieur le lieutenant, je plaide pour deux officiers du roy, conseillers et eslus en l'eslection de Rozoy, en Brye, gens honorables, plains de moyens et d'honneur, meprisans les superfluitez, puis qu'ils n'ont point changé d'abis il y a plus de quinze ans, lesquels, prevoyans que tandis que Chalange[151] et les autres partizans et maltotiers viveroient, qu'ils auroient tous les jours des nouvelles attributions, augmentations de gages, qualitez de conseillers, exemptions de tailles, droits de signatures de rolles et infinies autres, pour lesquelles payer leurs gages sont tousjours saisis, parce qu'ils n'ont aucuns biens plus apparans, ils s'estoient advisez, comme gens d'esprit, et de faict l'ont executé, de faire nourir par certains paysans de leur eslection des cochons à moytié. Or il est advenu, à leur grand prejudice, que les gensdarmes, passant par leurs villages, ont par force tué ou faict tuer deux desdits cochons, si bien qu'il n'en reste plus qu'un à partir en trois. A present ils se battent à qui aura le grouin. Monsieur le lieutenant, ils vous supplient d'en ordonner.

—Escrivez, greffier:

«Combien que de droict le grouin et la grognerie en appartienne aux esleus privativement à tous autres qui ne se peuvent resjouir de tels accidens, il est ordonné que Chalange en fera la partition, puisque il est cause de la querelle.»

Appelez un autre.

—Grandin! Grandin! mettez vostre nez des dimanches, et venez plaider.

—Monsieur le lieutenant, on dit communement que les femmes sont de la nature des fruicts, qu'elles ne preignent leur principalle nouriture que par la queüe; c'est pourquoi monsieur... monsieur... monsieur... (excusez-moy, je ne le puis nommer à présent, mais pourtant c'est un procureur assez cogneu), qui a eu un mauvais soubçon de sa femme pour avoir trouvé son clerc le soir, comme il alloit coucher, caché sous son lit[152], où par hazard il le trouva comme il vouloit ramasser sa monstre qui estoit cheutte à terre, lequel fit un grand vacarme et luy pensa donner un coup de canivet[153]; mais il n'avoit pas son escritoire. Il reveille sa femme, qui estoit couchée il y avoit une heure, luy demande pourquoy ce clerc estoit là; fit responce qu'elle n'en sçavoit rien, qu'elle dormoit, que c'estoit un mauvais garçon et mal instruict, qu'il le falloit foüiller pour voir s'il avoit quelque instrument à crochetter. Cependant je demande qu'il aye à sortir de la maison, et auparavant qu'il soit interrogé.

—Levez la main, le beau fils, et gardez de gaster vostre ranver à la guimbarde[154]. Par le serment que vous avez fait, qu'aliez-vous faire sous ce lict? Parlez; estes-vous muet?

—Monsieur le lieutenant, il vaut mieux qu'il se taise que de dire quelque chose qui decrie la maison. Je vous prie, jugez-le.