Examen sur l'inconnue et nouvelle caballe des frères de la Rozée-Croix, habituez depuis peu de temps en la ville de Paris. Ensemble l'histoire des mœurs, coustumes, prodiges et particularitez d'iceux.

Maleficos non patieris venire. Exod. 22.
M.DC.XXIIII.
In-8[60].

Depuis la culbute des demons, et que le premier ange apostat eust souffert la punition deüe à sa superbe, superbe qui paroissoit en ces termes: «Je grimperay dans le ciel, je hausseray mon throsne au dessus des astres, je seray assis en la montagne du testament au costé d'Aquilon, je monteray sur la hautesse des nües, et seray semblable au Très-Haut» (Es. 14); depuis, dis-je, que cet orgueilleux eust mesuré la distance du ciel en terre, et qu'au lieu de voltiger sur les orbes célestes, il s'est veu garotté des liens eternels au lac caligineux des enfers, l'homme, son successeur aux siéges du paradis, a eu beaucoup à souffrir. Cet enragé, se voyant forclos de l'heritage qui luy appartenoit comme au fils aisné, et se voyant exilé et vagabond par le monde, n'a cessé de dresser des embuches à son cadet.

Or, les trois plus fortes machines qu'il fist jamais rouller sont comprises en ce passage de l'apostre sainct Jude: Hi, inquit, carnem quidem maculant, dominationem spernunt, majestatem blasphemant. Ces demons, dit l'apostolique escrivain, fouillent et contaminent nostre chair par la contagion du peché, et ce en depit qu'elle a servy de vestement à la divinité.

Ils meprisent et foullent aux pieds toutes puissances superieures, se servans pour ce subject d'un nombre infiny d'heretiques, esprits revesches et libertins, indomptables poulains, rompans licentieusement où les portent leurs caprices, et ce en despit du bel ordre hierarchique dont se maintiennent au ciel empirée les neuf classes des anges confirmez en grace.

Ils blasphèment aussi contre la majesté divine par enchantemens, prestiges, sabbats et autres impietez execrables, dont ils enbaboüinent les simples, et ce pour contre-carrer la toute-puissance de Dieu, faire bande à part, et s'approprier quelque espèce de culte et d'adoration.

Pour faire joüer cette dernière pièce, Sathan a de tout temps entoxiqué les esprits qu'il a jugé les plus souples à ses frauduleuses impressions de je ne sçay quelle science noire et cabalistique, qui ne consiste qu'en certains caractères, figures, cernes, ablutions, sacrifices, invocations, suffumigations, croix doubles, usurpation des noms divins, en sorte que les advancez en cette escolle diabolique se pensent des petits dieux, et veulent tenir tout le monde en bransle souz leur baguette magicienne, ne s'appercevant pas, les miserables, que tous ces prodiges executez par les demons à leur commandement, ne sont que des singeries et des trompeurs appas pour leur faire avaller l'hameçon infernal.

Combien de curieux ont fait naufrage en cette mer perilleuse! combien d'Absirtes ont senty les griffes de cette Medée! combien de Grecs empoisonnez du gasteau de cette Circé! Un Zoroastre, un Porphyre, un Hydrootès, un Apulée, un Agripe, un Thianée, un Arbatel, et autres de telle farine, sçavent bien maintenant, cruciez des flames eternelles, combien frivolles et ridicules sont les dogmes de cette maudite science!

L'Egypte, l'Arrabie et la Caldée, furent seules jadis contagiées de ceste peste; mais aujourd'huy ce venin pullule par toute la terre habitable: le diable a rompu ses liens, l'enfer est ouvert, et nos crimes sont montez à tel point, que l'univers des-jà semble crouller ses fondemens, et ne faisons plus qu'attendre le feu vengeur du ciel pour renouveller les elements et purger les mortels dans la fournaise de l'ire de Dieu.

Que sont, je vous prie, tous ces devins, aruspices, magiciens, cabalistes, triacleurs, charlatans, maistres-mires et autres desesperez, sinon precurseurs de l'ante-christ[61], enfans perdus et fourriers de Sathan? Mais ce que je trouve de plus abominable aux escrits de ces curieux, c'est que pour fueilles de leurs hapelourdes, et pour mieux rendre plausibles leurs estranges maximes, ils osent se couvrir de l'authorité des pères et patriarches anciens, et les faire autheurs de leurs magiques piperies.

Ainsi, si nous croyons à ces blesches, Adam fut le premier inventeur de la caballe; ce fut en l'estude de cette doctrine qu'après sa chute le roy de l'univers trouva de l'allegement à sa douleur, et que par elle il vit en esprit prophetique que de sa race devoit naistre le Restaurateur du genre humain; ce fut par ceste fabuleuse magie qu'Enoch et Helie furent ravis, que Noé se sauva du deluge universel, et Moyse n'eust jamais fait de miracles en Egypte, en la terre de Cham, divisé les flots de la mer Rouge, fait sourcer les eaux des rochers, s'il n'eust estudié en ceste mystique science; ce fut par elle que Josué arresta le soleil au milieu de sa carrière, que Ezechias se prolongea la vie de quinze ans. Gedeon, Sansoh, Jepté, estoient de la première classe; Abraham en tenoit escole ouverte; Daniel et Joseph en apprindrent l'explication des songes; par elle, sainct Paul monta jusqu'au ciel, et luy furent revellez les secrets cachez au reste des hommes; par elle, les trois roys orientaux eurent l'honneur d'adorer des premiers le Sauveur en sa chreiche; c'estoit l'exercice des premiers anachorettes, et les apostres n'eussent eu jamais le don des langues qu'abreuvez de ceste ancienne et venerable discipline.

O blasphèmes! ô impietez! ô monarques! ô magistrats! laisserez-vous toujours ces monstres sur la terre? Ces diables incarnés, ces criminels de lèze-majesté divine, pollueront-ils tousjours impunement le ciel et la terre de leurs sorcelleries?

Et, Louys le Juste, sera-il dit qu'en la metropolitaine de vostre royaume, à la barbe du plus auguste de voz parlemens, sejour ordinaire de Vostre sacrée Majesté, tels endiablez ozent jetter leurs envenimées racines pour y commencer le règne du fils de perdition? Est-il point parvenu jusqu'en vostre Louvre le bruit commun des frères de la Rosée-Croix, bande infernalle, mortes payes de Sathan, brigade abandonnée, sortie de ces derniers temps des manoirs plutonniques pour achever de corrompre un tas de desbauchez qui courent le grand galop aux enfers, et dont les brutalles actions font voir combien peu ils estiment le salut de leurs ames?

Je raconteray icy deux histoires prodigieuses sorties de la boutique de ces nouveaux academiques, tesmoignées par plusieurs personnes dignes de foy.

Deux de ces rustres furent trouver l'un des premiers directeurs des fleurs de lys, dont la consommée doctrine et probité de mœurs sont les deux chandelliers d'or tousjours luysans devant l'image de Themis[62]. La harangue de ces striges et enchanteurs fut un tissu du grec de Demosthène, du latin de Ciceron, de l'arrabe d'Avicenne, de l'hebreu de Joseph; bref, tout le miel d'Hymette, toutes les fleurs du Parnasse, y estoient abondamment espandüs. Neantmoins cet esprit de calibre, ce jugement de fine trempe se douta de l'encloüeure, et recogneut en leurs discours quelque chose de sur-naturel. Après donc quelques complimens faits de bienseance, il les congedie, et leur fait promettre de le revoir en plus grande troupe. Partis que sont ces effrontez, ils rencontrent de hazard un certain senateur, dont la face morne et triste monstroit l'esprit n'estre en bonne assiette. Eux trouvant cet humeur propre à leurs malefices, ils l'abordent, l'appellent par son nom, feignent avoir estudié avec luy, le font ressouvenir de ses jeunesses passées, enfin s'informent de la cause de son ennuy. Il leur dit franchement qu'il estoit pressé de creanciers, et que ses debtes le reculoient de ses pretentions. Ils prennent l'occasion au poil, lui font offres de deniers et luy promettent de livrer à son simple cedule telle somme qu'il desire. Les remerciemens suivent les offres; ils se separent après s'estre dit reciproquement leur logis. Nostre conseiller demeure estonné de l'excessive liberalité de ces incogneus, ne se souvient point les avoir jamais pratiquez, et, contant le fait à plusieurs de ses amis, il eust langue que c'estoient les mesmes qui avoient fait la susdicte visite.

Ces deux juges se voyent, prennent resolution de donner la chasse à ces cabalistes, et pour ce subject y envoient le chevalier du guet et ses archers, qui, venus, frappent à la porte, font commandement d'ouvrir de par le roy. Les frères refusent l'ouverture, respondent insolemment; enfin, les portes rompues, ne se trouve en la maison que les murailles[63].

Un jeune homme de bonne maison, amoureux de la fille d'un droguiste, ne pouvant parvenir à ses desseins, tombe malade. Un des frères de la Rosée-Croix, desguisé en medecin[64], le va voir, luy dit la cause de sa maladie, luy promet la jouissance de ses desirs; enfin, ayant tiré son consentement, luy fait voir un demon succube souz la forme de la droguiste, qui abuse de ce miserable, puis le laisse aliené de son esprit.

Mille autres merveilles se racontent de ceste canaille, qui font assez cognoistre de quel esprit elle est poussée; mais surtout ne sont pas sans admiration les placards et affiches que ces beaux dogmatiseurs ont ozé apposer par les carfours et places publiques. En voicy la teneur[65].

«Nous, les deputez de nostre collége principal des frères de la Rosée-Croix, qui faisons sejour en ceste ville, visibles et invisibles, au nom du Très Haut, vers qui se tourne le cœur des justes, enseignons toutes sciences sans livres, marques ny signes, et parlons les langues des pays où nous habitons, pour retirer les hommes, nos semblables, d'erreur et de mort.»

En ce peu de lignes se remarquent de grands blasphèmes: premièrement, que ces prophanes font mine de s'enroller soubs le drapeau de la croix, que le prince des tenèbres, leur maistre, abhorre sur toutes choses;

Secondement, en ce qu'ils se disent invisibles quand ils veulent, qualité incommunicable à tout corps naturel qui consiste de matière et de forme, et qui ne peut s'acquerir par aucune science legitime;

Tiercement, se jactans d'apprendre toutes disciplines en un moment, sans livres, signes ni marques, ce qui surpasse l'esprit humain: car par épitomes et abregez se pourroit bien faciliter l'acquisition des sciences, mais encore seroit-ce successivement et avec le temps;

Quartement, s'approprians tous vocables et dialectes et parlans toutes langues, prerogative qui n'a jamais esté conferée qu'aux apostres, de la vie desquels ils sont bien esloignez.

Reste à conclure que telles gens ne sont pas envoyez de Dieu pour nous retirer d'erreur et de mort, mais suscitez de Satan pour traisner aux abismes les ames emportées de trop grande curiosité.

Or, avant que terminer cet examen, je veux faire un racourcy de toute la science cabalistique, et en rediger les preceptes, theorèmes et règles universelles.

Le principal donc de cet abominable collége[66] est Sathan, sçavant veritablement, n'ayant rien perdu par sa revolte de ses dons de nature.

Son A B C et premier document, c'est de renier Dieu, createur de toutes choses, blasphemer contre la très simple et individuë Trinité, fouler aux pieds tous les mistères de la redemption, cracher au visage de la mère de Dieu et de tous les saints.

Le second, abhorrer le nom chretien, renoncer au baptesme, aux suffrages de l'Eglise et aux sacrements.

Tiercement, sacrifier au diable, faire pacte avec luy, l'adorer, lui rendre hommage de fidelité, adulterer avec luy, luy vouer ses enfants innocens, et le recognoistre pour son bien faicteur.

Quartement, aller aux sabbats, garder les crapaux, faire des poudres venefiques, poissons, pastes de milet noir, gresles sorcières, dancer avec les demons, battre la gresle, exciter les orages, ravager les champs, perdre les fruits, meurtrir et martirer son prochain de mil maladies.

Voilà les fruicts plus suaves de ceste abominable magie; puis les bons compagnons demandent s'il est loisible de les faire mourir, si l'on doit proceder judiciairement contr'eux, et s'il n'est pas plus à propos de les renvoyer à leurs pasteurs et curez, comme gens estropiez de cervelle, que regler leur procez à l'extraordinaire!

O ames peu zelées de l'honneur de Dieu! sçachez que l'heresie et la sorcellerie sont deux monstres qu'on doit estouffer au berceau; ce feu gaigne bientost pays, et bientost ce venin se communique à toute la masse. C'est pourquoy les saincts cayers en conseillent l'extirpation en ces termes exprès: Maleficos non patieris venire (Exod. 22); et au Levitiq., 20: Anima quæ declinaverit ad magos et ariolos et fornicata fuerit cum eis, ponam faciem meam contra eam et interficiam eam de medio populi sui.

Décoration.

Role des presentations faictes au Grand Jour de l'éloquence françoise. Première assize le 13 mars 1634[67]. In-8.

S'est presenté le procureur des Pères de l'Oratoire, requerant que tous les mots de spiritualité quy sont dans les livres du feu cardinal de Berulle[68] soient tenuz pour bons françois.—Respondu: Soit communiqué au sieur Arsent[69] et au Père Binet[70].

S'est presentée la dame vicomtesse d'Auchy[71], requerant que toute l'Ecriture saincte soit traduicte en termes aussy doux que ceux qu'elle a employé en son livre, et que desormais ceux qui la traicteront par parolle ou par escript ayent à s'abstenir de plusieurs mots terminez en ment, comme categoriquement, substantiellement, et cætera.—R. Soit communiqué au syndic de la Faculté de theologie de Paris.

S'est presenté le sieur Montmor, le Grec[72], requerant pour monsieur le P. de N.[73] qu'il plaise à la compagnie de declarer que le françois du dict sieur P. de N. est de bon debit.—R. Soit communiqué à l'imprimeur Estienne.

S'est presentée la dame marquise de M.[74], requerant que, pour eviter les occasions de mal penser que donnent souvent les parolles embiguës, le mot de conception ne soit tenu pour françois qu'une fois l'an, et ce seullement à cause de l'epithète immaculée, et que, pour le surplus de l'année, à yceluy mot de conception soit subrogé celuy de penser.—Monsieur le president a demandé à ladicte dame en quel nom elle procedoit, et elle a repondu qu'elle requeroit seullement de son chef ce qu'elle croyoit importer à la pureté de la langue françoise.—R. La requerante fera apparoir de procuration de toutes les parties ayans interests à sa requeste, et ce dans huictaine pour tout delay, à peine d'estre deboutée.

S'est presenté Richard de Sainct-Felix, sieur de la Serre, fondé en procuration de tous les couchez sur l'estat de volerie, requerant que le vol ne fust pas cassé.—R. Remis au bon plaisir de Sa Majesté.

S'est presenté un capitaine licencié apportant sa lettre de licenciement, quy commence par: Nostre amé et feal, desquels mots il demande l'interprétation.—R. Renvoyé au conseil des despesches.

S'est presenté H. de Fierbras, cadet gascon, se faisant fort sur tous ceux de son pays, requerant qu'on n'ostast point le poinct à leur honneur, ny l'eclaircissement à leur espée.—R. Pour ce quy est du poinct, soit communiqué aux professeurs de mathematiques; pour l'eclaircissement, renvoyé aux fourbisseurs.

S'est presenté Jean le Preux, dict la Coque, sergent de la maistre de camp de Menillet, requerant que reiglement soit faict entre les soldats et les couriers pour le mot de poste.—R. Le sieur de Nouveau sera prié d'en conferer avec messieurs les marechaux de France.

S'est presenté noble Anthoine Partout, sieur de Passevolant[75], chevau-leger de Montestruc, menant par dessous les bras la demoiselle Niepce de la Guimbarde en simple coiffeure de nuict, eux requerant conjointement que, pour eviter à grands inconveniens, il plaise à la compagnie declarer que cornette est diminutif de cor ou de corps, et non de corne.—R. La compagnie, ayant esgard à l'interest que peuvent pretendre à ce mot messieurs les officiers de justice, a presentement deputé le sieur B. pour prier le sieur Gillot, conseiller en la cinquiesme des enquestes, d'en conferer à messieurs de sa chambre, et, en cas qu'ils se trouvassent partys et que, selon la coustume, l'affaire tombast à la première des enquestes, suffira que le dict sieur B. la recommande au sieur de *** conseiller, distribué en ycelle; que si, par proposition d'erreur contre l'arrest quy pourroit estre donné en ladicte première des enquestes, l'affaire doit estre terminée au conseil, ledict sieur B. solicitera à ce que le sieur *** soit donné pour rapporteur.

S'est presenté le sieur Rouillard, syndic des advocats, requerant qu'il soit declaré que, sans desroger à la pureté de la langue, les advocats auront droict de continuer à se servir de tous les mots de pratique, surtout de salvation, forclusion et autres en ion, même d'intimation avec son O, quy est ny en grec, ny micron, mais notoirement bon françois, puis qu'il donne à vivre à tant d'officiers du roy en cour souveraine, declarant excepter de sa requeste les mots de haro et de chartre, qu'il recognoist n'estre que de pratique normande.—R. La compagnie, sans avoir esgard à la requeste verbale dudict Rouillard, a ordonné que le jargon des advocats ne peut estre receu françois que sus lettres royales quy ne soyent ni obreptices ny subreptices.

S'est presenté le syndic des secretaires de Sainct-Innocent[76], requerant qu'il soit dit que le mot de secretaire ne peut signifier en bon françois le clerc d'un conseiller.—Respondu: Seront sur ce faites remontrances au roy de la Bazoche.

Se sont presentées plusieurs dames expressement revenues du cours pour requerir qu'elles peussent s'approprier le mot de ravissant[77] et l'appliquer à tout.—R. Accordé, reservée l'opposition des tresoriers.

S'est presentée une mercière du Palais, requerant qu'il fust declaré que c'est parler bon françois de dire qu'une dame porte un galand[78].—R. Accordé.

Se sont presentés... curateurs de la poesie du feu sieur de Malherbe, requerant qu'il soit declaré que les mots de face, canton et ligue, ne sont pas françois.—R. Pour le mot de face, sera escrit à monsieur de Marcheville pour le supplier d'en conferer avec le premier vizir, pour tascher de savoir si le grand Turc se le veut approprier privativement; pour les mots de canton et ligue, semblable despesche sera faicte à messieurs les ambassadeurs vers les Suisses et Grisons.

S'est presenté l'intendant des planettes, requerant que errer et tout ce qui en derive soit declaré n'estre pas injure en françois.—R. Accordé, en consideration du favory de la lune.

S'est presenté un novice en poesie, requerant, de peur de se mesprendre en chose d'importance, qu'il plaise à la compagnie desclarer quel genre sont les mots navire et affaire[79].—R. La compagnie surseoit à opiner sur sa requeste jusques à l'arrivée du sieur Racan[80].

S'est presentée la demoiselle de Gournay, requerant qu'on ne retranchast pas du bon françois les mots qu'elle a succé avec le laict, qu'elle pourroit soustenir signifier tout ce qu'ils veulent dire, declarant toutefois la dicte demoiselle que, pour eviter à procez quy finiroit à peine avant sa vie, elle ne demande en ceste premiere assize que le restablissement par provision de ains, jadis et pieça, bons et vieux gaulois, comme sçavent tous ceux quy ont leu les livres modernes[81].—R. Pour jadis et pieça, fins de non-recevoir; pour ains, soit communiqué au sieur abbé de Croisilles[82].

S'est presenté le procureur des Petites Maisons, requerant que le langage de l'Erty[83] ne fust pas supprimé.—R. Soit communiqué au sieur de Vaux[84].

S'est presenté Bocan[85], bon violon, requerant que bail à ferme n'aye point de pluriel, si bal pour dancer n'en a aussy, le tout pour eviter à noyse, quy arrive souventefois faute de s'entendre, luy requerant, quy n'a pas si bien en main le pied que la langue, ayant couru, il y a un peu plus de deux sepmaines, il ne sait quel hazard, pour avoir dict, selon qu'il luy vint à la bouche et sans premeditation, qu'un caresme prenant luy faisoit bien faire ses affaires, parce qu'il ne se faisoit point de baulx où, malgré les envieux, il ne fust appelé et prié d'y prendre telle part que bon luy sembleroit; un partyzan, quy par malheur estoit de la compagnie, et pour lors avoit baulx à ferme en teste, s'imagina à tort qu'yceluy requerant couroit sur ses marchez, et, preoccupé de passion nullement amoureuse, luy dressa une querelle où tout au moins la poche[86] dudict Bocan eust cassée esté, si par amis communs n'eust esté remonstré au partyzan que les baulx dont avoit parlé Bocan n'estoient que pour dancer, et non pas à ferme, ledict mot de baulx pouvant signifier les uns et les autres en pluriel, ce qu'ils le prioient de croire tout au moins par interim, jusqu'à la tenue des Grands Jours de l'eloquence françoise, à la première assise desquelz se chargeoit ledict Bocan d'obtenir pour ledict mot de baulx reiglement entre les partyzans et les baladins; accommodement quy fut enfin accepté respectivement, pour auquel satisfaire de sa part, conclut ledict requerant ainsy que dessus.—R. A cause de l'importance de ce quy est requis, est deputé le sieur de Bois-Robert pour en conferer avec le sieur de B.

S'est presentée Guillemine, la revenue recommandaresse de nourrices, exposant que, quand elle presente quelqu'une de sa cognoissance pour estre nourrice en bonne maison, la première demande qu'on fait à ladicte exposante est si la nourrice qu'elle recommande sçait bien parler françois, ce qu'elle ne peut ny ne doit garantir, mais seulement, ce quy est de son etat, que la nourrice a bon laict, est et sera tousjours, si Dieu plaist, de bonne vie, et mourra sans reproche: de quoi ne se contentent pas les monsieux, disant qu'il faut à leur enfant une nourrice quy parle françois, et encore immatriculée au secretariat des Grands Jours de l'eloquence françoise, quy sont qu'elle n'entend point; mais elle supplie qu'on ne luy oste pas sa chalandize.—R. Sans approuver le mot de recommandaresse que l'exposante prend pour qualité, à ce que soit promptement pourveu au cas par elle exposé selon son exigence, dans huictaine la compagnie donnera cognoissance des commissaires pour approuver les nourrices capables d'apprendre à parler aux petits enfans.

S'est presentée Perrette Lemaigre, doyenne des harengères de la halle, suppliant pour la My-Caresme.—R. Renvoyé après Pasques.

S'est presenté Gilles Feneant, sieur de Tourniquet, l'un des ordinaires de la maison du roy de Bronze, fondé en procuration du Filou et de Lanturelu, requerant qu'il plaise à la compagnie declarer que vrayement, C'est mon, Voilà bien de quoy, et toutes chansons de ceste sorte composées par quelques autheurs que ce soit, ne contiennent que bon françois.—R. Soit communiqué à Jean de Nivelle.

S'est presenté le sieur Renaudot, suppliant qu'on le desdommageast de la perte qu'il estoit contrainct de souffrir par l'establissement des Grands Jours de l'eloquence, evidente en ce que les Allemands et autres nations n'auront plus recours à son bureau[87] pour avoir adresses aux maistres de la langue françoise. Item a requis le sieurdict Renaudot qu'affin que la fille n'estouffast pas sa mère, le lundy soit jour de vacation pour Messieurs, comme samedy pour les predicateurs.—R. Communicquera ledict Renaudot ses griefs pretendus au procureur de la compagnie.

S'est presenté le sieur B., fondé en raisonnement, requerant que, sans interloquer ny deputer commissaire, soit declaré par la compagnie que le mot car[88] est bon et naturellement françois, et tout au moins très utile à la langue. Sur ceste requisition, a remonstré le sieur de Gomberville que, sauf meilleur advis, le sien estoit qu'il fust traicté de de, de du, de a, de au; articles il, le, luy, ils, les, leur, son et autres pronoms, le tout par preferance audict car, quy tout au plus, ce luy semble, ne pouvoit pretendre que conjonction. Monsieur le president a demandé au procureur de la langue ce qu'il concluoit, tant sur la requysition cy-dessus que sur la remonstration dudict sieur de Gomberville, lequel procureur a dit que pour le deu de sa charge il concluoit aux fins de la remonstrance dudict sieur de Gomberville, sans que toutesfois sa conclusion ne portast aucun prejugé au fond de l'affaire de car, mais seulement à ce que fust conservé son rang et ordre à chaque partie de la grammaire: à quoy la compagnie doit avoir principal esgard.—R. La compagnie a ordonné que sera procedé suivant les conclusions du procureur de la langue.

Finalement, a requis ledict procureur que naturalité fust naturalisée par la compagnie, parce qu'il en falloit des lettres à intriguer, agir, negotier, ministre, genie, parque, et à quantité d'autres necessaires, ce luy sembloit, à l'entretien des Grands Jours. R. La compagnie a naturalisé ladicte naturalité et ordonné au secretaire de la langue d'en expedier des lettres aux desnomés en la requysition cy-dessus.

Comme l'assize estoit preste à se lever, s'est presenté tumultuairement le sieur de l'Usage, declarant par le notaire le Peuple qu'il se portoit pour appelant devant quy il appartiendroit de tout ce quy seroit ordonné par Messieurs tenant les Grands Jours de l'eloquence françoise, si au prealable ne luy estoit communicqué en Cour, où il elisoit domicile.

La compagnie a dit que ne pouvoit pour le present estre opiné sur ceste affaire, parce que l'heure d'aller chercher à vivre venoit de sonner, après laquelle est arresté aucune affaire ne pouvoir estre traictée ny proposée, echeant besoin notoire à la plus grande partie de Messieurs de sortir precisement à icelle.

FIN.

Décoration.

Recit veritable du grand combat arrivé sur mer, aux Indes occidentales, entre la flotte espagnole et les navires hollandois, conduits par l'amiral Lermite, devant la ville de Lyma, en l'année mil six cens vingt-quatre[89].

A Paris, pour la vefve Abraham Saugrain, en l'isle du Palais.

M. DC. XXIV.
In-8o.

Amy lecteur, il est cogneu de plusieurs et diverses personnes de ces Pays-Bas que l'année 1623 il partit de ce pays de Hollande une flotte de douze navires, laquelle l'on nommoit la flotte incognuë, d'autant que l'on ne sçavoit où elle devoit aller. Elle partit de Hollande sous la conduite de l'admiral Lermyte, afin de mettre à execution ce qui leur avoit esté commandé par les très puissants seigneurs Messeigneurs les Estats, et par Son Excellence le très illustre prince d'Orange. Ils ont esté près d'un an sans que l'on aye peu sçavoir de certaines nouvelles d'eux; neantmoins, plusieurs personnes de ces Pays-Bas languissoient de sçavoir de leurs nouvelles[90], afin de comprendre leur dessein. A present, je veux faire entendre et sçavoir à un chacun ce qui est advenu auxdits navires. Il y a quelque temps qu'il arriva en Hollande et Zeelande quelques navires venans des Indes occidentales, lesquels faisoient entendre par certain bruit sourd qu'il s'estoit rendu un combat, mais qu'ils n'en sçavoient aucune certitude quoy et comment ledit combat se pouvoit estre fait; mais à present, afin de faire entendre amplement à un chacun la verité de ce qui est advenu en cedit combat, faut sçavoir que l'admiral Lermyte a envoyé une patache à Messeigneurs les Estats et à Son Excellence le prince d'Orange, afin de leur faire entendre et advertir de tout ce qui leur estoit advenu, et de la grande et nompareille victoire que Dieu tout-puissant leur avoit donnée contre la grande flotte d'Espagne. Les mariniers, lesquels sont venus dans ladite patache, rapportent avoir esté audit combat, et disent verballement qu'ils sçavoient trois jours auparavant qu'ils se devoient battre dans peu de jours, d'autant qu'ils estoient advertis que la flotte d'Espagne estoit devant la ville de Lyma, au nombre de trente navires[91], où ils nous attendoient pour nous battre, d'autant qu'ils sçavoient que nous n'estions que douze navires. Nostre admiral, en ayant esté adverti, dit qu'il les vouloit aller visiter, et pour cet effect fit venir à son navire le vis-admiral et tous les autres capitaines, lesquels, s'estans tous ensemblement juré serment de fidelité de s'assister les uns les autres jusques à la mort, prindrent resolution de ce qu'ils devoient faire[92]; par après un chacun se retira dans son navire, et mismes à la voille et prismes nostre routte tout droit à la ville de Lyma, de laquelle nous eusmes cognoissance au troisième jour, ensemble de la flotte d'Espagne, sur laquelle nous allions courageusement pour les attaquer. Les capitaines encourageoient tant les soldats que mariniers, d'une grande et vehemente affection, et en outre cela firent trotter les bidons pleins de bon vin deçà et delà, afin de nous resjouyr le cœur. Ceux de la flotte espagnolle, voyant cela, s'appretèrent incontinent pour nous venir battre, n'estimant pas que nous y fussions venus pour cet effect, et croyoient fermement qu'ils nous deussent supedier, d'autant qu'il y avoit longtemps qu'ils nous attendoient, et qu'aussi ils sçavoient que nous n'estions que douze navires. Leur conseil avoit arresté entr'eux que, sy nous ne les fussions venus chercher, qu'ils nous fussent venus chercher, d'autant qu'ils avoyent beaucoup ouy parler de nous. La flotte d'Espagne estoit composée de trente navires, et y avoit dans l'admirai bien au nombre de huict cens hommes, le vis-admiral cinq cens hommes, et tous les autres trois cens hommes à chacun. Ils furent incontinent prests pour nous venir visiter. Nos capitaines avoient fort bien arresté entr'eux l'ordre qu'ils devoient tenir, et, après nous estre jetté à genoux, fait nostre prière et invoqué Dieu, afin qu'il luy pleust nous donner la victoire sur nos ennemis, lesquels nous allions combattre pour la gloire de son nom[93], nous fismes voille, allans à l'encontre de nos ennemis, ayant le vent en pouppe. Ce que voyant, l'admiral espagnol en fut fort estonné; mais nous approchasmes fort près d'eux, de telle façon que nostre admiral et le navire nommé l'Unité de Encuise[94] s'en allèrent aborder l'admiral espagnol, le cramponnant chacun d'un costé, et posèrent incontinent leurs encres et tirèrent leurs canons dans iceluy si courageusement et furieusement qu'il y avoit du plaisir à le voir. Nostre vis-admiral, avec un autre de nos navires, abordèrent aussi le vis-admiral d'Espagne chacun à un costé. Nos autres huit navires, en ces entrefaites, se battoient sy vaillamment et furieusement parmi la flotte espagnole que la mer devint rouge du sang des Espagnols. Le combat ne dura pas demie-heure que l'admiral des Espagnols fut coullé à fonds, et le feu fut mis dedans le vis-admiral, qui brusloit; ce que voyant, nostre vis-admiral s'en alla attaquer un autre navire espagnol, lequel il accommoda de telle façon qu'il coulla aussi à fonds. Tous nos capitaines se deffendoyent courageusement comme des lions, et l'on ne voyoit personne avoir aucune crainte. Le combat ne durit pas deux heures qu'il y eut six navires espagnols bruslés et trois coullés à fonds. Les Espagnols nageoient par centeines dans la mer, et se grimpoient avec les mains à nos navires, comme des chats; le restant des Espagnols ne se vouloyent pas neantmoins rendre, d'autant qu'ils avoient encores beaucoup plus de navires que nous, mais au contraire se deffendoient vaillamment, combien qu'ils fussent fort estonnés, et tiroient le plus souvent par le dessus de nos navires sans nous faire du dommage, d'autant que nos gens se tenoient dessous leurs ponts, qui causoit que nous les endommagions grandement, et ne pouvions tirer sans les endommager. Ce combat durit s'y longtemps et de si grande furie que le sang sortoit de tous costés par les dallots hors des navires espagnols. Les Espagnols, voyans que nous continuions encores à les canoner furieusement et à bon escient, et ne pouvans remarquer qu'ils nous eussent fait du dommage remarquable, et au contraire, voyans leur admiral, avec plusieurs autres de leurs navires, tant coullés à fonds que bruslez, et le restant fort endommagez, brisez et fracassez, eurent de la frayeur et crainte, et disoient entr'eux: Ce ne sont pas des hommes, mais ce sont des diables. Aucuns d'eux se pensoient retirer vers la ville pour se garentir; mais ils en furent empeschés par nos navires. Les Espagnols, ne voyant aucun remède pour se sauver, reprindrent courage, et commencèrent de rechef à tirer, tant de coups de canons que mousquets, lesquels ne nous pouvoient endommager, d'autant que nous nous tenions bas. Finalement, ils mirent un sinal blanc, demandant paix. Nous leur demandasmes s'ils se vouloient rendre à nostre misericorde. Ils respondirent que non, d'autant qu'ils estoient encores en plus grand nombre que nous. Alors nous recommençasmes de nouveau à prendre courage et à tirer aussi furieusement qu'auparavant. Nostre admiral se trouva entre deux navires espagnols, auxquels il en donna tant à eux deux qu'ils ne durèrent guères dessus l'eau. Le dernier combat fut si heureux qu'en moins d'une heure il fut encore coullé quatre navires espagnols à fonds et sept de bruslez, tellement qu'il y a en tout vingt deux navires de perdus devant la ville de Lyma. Deux de nos navires furent brisés, mais les gens furent sauvez. Il y eut par ce moyen telle crainte et frayeur dans la ville que plusieurs prenoient la fuite, et y a apparence que, si nous nous fussions attacqués à la ville, que nous l'eussions prise, et y eussions trouvé des richesses extraordinaires; mais il nous fust besoin premièrement de nous reparer et rafraichir jusques au lendemain, qu'il estoit trop tard, d'autant qu'il estoit venu beaucoup de gens de la campagne pour secourir la ville en cas de necessité, et aussi que nos gens estoient assez contens de la grande victoire que Dieu nous avoit donné à l'encontre de nos ennemis. Nous en rendismes graces à Dieu, lequel nous prions de continuer à nous garentir de nos ennemis.

FIN.

Décoration.

Discours veritable[95] de l'armée du très vertueux et illustre Charles, duc de Savoye[96] et prince de Piedmont, contre la ville de Genève. Ensemble la prise des chasteaux que tenoyent les habitans de la dite ville, avec tout ce qui s'y est passé depuis le premier jour de juin dernier jusques à présent, par I. D. S., sieur de la Chapelle.

A Paris, pour Anthoine le Riche, rue S. Jacques, près les Trois-Mores. 1589.

Avec permission. In-8o.

Il n'y a rien plus vray que ce proverbe doré, et souvent recité par la bouche des hommes lettrez, par lequel il est dit que la conscience est plus que mille tesmoings, chose indubitablement aperte et manifeste en celuy qui se sent coulpable en soi-mesme, et qui a quelque ordure en sa fluste, comme l'on dit, lequel est tellement bourrellé en sa conscience cauterisée et vitieuse et esprouve jour et nuit de telle sorte les furieux assaux des sœurs Eumenides, qu'il luy est presque impossible de reposer asseurement sur l'une et l'autre oreille, estimant, par une deffiance trop demesurée, qu'à chaque bout de champ on tient propos de luy, et que tout ce qui se faict et passe est fait à son prejudice, confusion et desavantage, ce qui a esté pour vray remarqué et practiqué depuis deux ou trois moys en çà à l'endroit, je ne diray plus des politiques protestans pretendus et reformez de la ville de Genève, mais je diray pour adroit et useray du mot plus usité des huguenots, auxquels il faut imposer un nom nouveau, les appellant Henrions, diction insigne et memorable, à raison de son etymologie; et si quelqu'un demandoit: Pourquoy sont-ils dignes de telle appellation? il faudroit dire: Pour l'intelligence qu'ils ont toujours eüe avec les Henrys[97], ennemis de l'Eglise catholique, apostolique et romaine. Or, pour reiterer nostre propos, ce que dessus a esté merveilleusement bien experimenté en ces crapaux immondes et sales animaux nourris et alimentez des eaux infectes et puantes du lac de Genève: car, si tost que le roy catholique eut conjoinct sa fille du lien stable et indissoluble de mariage avec le genereux et bien zelé prince de Savoye[98], alors ils commencèrent d'entrer en je ne sçay quelle deffiance et soupçon d'esprouver bien tost combien est valeureux en faict de guerre un tel prince et combien poise son bras fort et belliqueux; et, pour se delivrer de telle crainte, ils firent quelque levée, et, par certaine surprise et subtil stratagème, saisirent le fort de Ripaille[99], appartenant au magnanime duc de Savoye, auquel lieu ils trouvèrent assez bonne quantité de vivres et force munitions de guerre, et, outre plus, s'emparèrent de quelques vaisseaux jà appareillez et flottans sur l'eschine du lac spatieux de Genève. Mais telle surprise et ruse bellique de peu d'importance n'empescha point que le prince debonnaire ne soit enfin venu à bout de ses justes et heureux desseins[100].

Car tout incontinent que Son Altesse eut esté advertie de la prise du dit chasteau et fort de Ripaille, à l'heure mesme se delibera de dresser ses forces, et manda Monsieur le grand lieutenant general de son armée, lequel s'achemina à grande diligence, accompagné et assisté de quatre mille Piedmontois, deux mille de la val d'Oste et de trois mille Espaignols, soustenus de deux mille cavaliers italiens, joint un regiment de Bourguignons: de sorte que le tout se pouvoit bien monter jusques à dix-huict mille hommes.

Et s'estant, par le vouloir du bon Dieu, le prince zelé et magnanime en peu de jours joint à son lieutenant general, sans aucun sejour s'achemina droit au chasteau de Terny[101] (qui est distant de la ville de Genève d'une lieue ou environ), lequel fort ayant industrieusement assiegé, le fit sommer environ le quatorziesme jour de juin; mais, nonobstant ceste première sommation, les assiegez ne firent aucun estat d'obtemperer aux volontez du dict prince.

Après l'advertissement fait à Son Altesse de la contumacité, refus et rebellion des luteriens, se delibera et fut d'advis d'y envoyer nombre suffisant de canon, ce qu'il fit, et de rechef les fit sommer, qui estoit jà pour la seconde fois.

A quoy ne voulans entendre en façon quelconque, mais demeurans resolus et constans en leur perverse et maudite volonté, trouva le prince de Savoye juste et legitime argument de reprimer leur audace, commandant de les battre à coups de canons, et leur disant: Jusques à quand, paillards de Genève, abuserez-vous de nostre faveur et patience?

Les assiegez furent chargez de telle sorte par la main forte du Tout-Puissant, qu'ils furent enfin contrains, considerant que leurs forces n'estoient bastantes pour resister après avoir receu tant de canonades, finalement se soumettre à la mercy et devotion de Son Altesse.

Laquelle, après qu'elle eut cogneu par tant de fois l'opiniastreté et resistance de son ennemy, jaçoit qu'il se voulut rendre par composition et se ranger au vouloir de sa susdicte Majesté, si est-ce que toutesfois, eu esgard au refus et bravades faictes assez obstinement par deux fois, telle fut sa volonté, et tel son plaisir, en faire mourir en l'air une grande partie, de manière que ilz furent pendus et estranglez jusques au nombre de quarante neuf à cinquante des plus signalez et remarquables du chasteau, affin puis après de servir d'exemple aux aultres, qui, se mirant desormais sur telles canailles, se vouldroient ingerer d'algarader les princes chrestiens et catholiques fidelles serviteurs de Dieu, qui, comme fermes colonnes de sa vraie et antique religion, ne feroient difficulté par cy après, si le cas le requeroit, d'emploier leurs biens, voire leur propre vie, pour telz louables exploits et dignes entreprises.

Le reste fut taillé en pièces, après avoir faict mille resistances sur l'esperance vaine et inutile d'avoir quelque secours de leurs confederez, complices et coadjuteurs de la ville de Genève, sur lesquels ils avoient plus d'esperance que non pas sur la bonté infinie et indicible de nostre bon Dieu, doux, benin et misericordieux, lequel pouvoit bien lire dans leurs consciences perverses et malefices, les salaria du guerdon dignes de telles pestes, et tous leurs vains efforts n'ont en rien empesché que nostre bon Duc ne les ait gouvernez ne la verge de fer et qu'il ne les ait plus facilement fracassez que le vaisseau du potier.

Peu de temps auparavant, les crapaux enflez du lac de Genève avoient fait demolir et raser à fleur de terre toutes les maisons situées sur le pont d'Erve[102], qui peut estre distant de la ville environ deux fois la portée d'un mousquet, et ce à telle fin et intention d'y faire dresser un fort que l'on dit estre desjà edifié, et outre plus estre totallement inaccessible, qui occasiona le prince, suyvant le rapport qu'on luy en avoit faict, de se resouldre à l'instant de l'aller saluer de ses trouppes; et pour ce faire il envoya les regiments du seigneur de Disimieux et du seigneur de La Grange, gentils hommes notables, et non moins experimentez en l'art militaire que bien zelez au faict de la religion, lesquels avoient chacun un des beaux regimens qu'on puisse jamais avoir veu depuis la memoire des hommes, et estoient naguères arrivez du Lyonnois pour aller recognoistre la place. Le vingt et deuxiesme du dit mois, ils commencèrent la première escarmouche, qui dura l'espace de cinq grosses heures, et nos ennemis furent chargez de telle furie, par l'aide de Dieu, qu'enfin ils ne trouvèrent rien plus commode pour leur advantage, sinon de se mettre à couvert dans leur fort, où, pour obvier à la perilleuse gresle qui menaçoit leurs oreilles empoisonnez, se retirèrent au petit pas; mais au preallable de ce faire, on trouve qu'ils avoient bien perdu de leurs gens pour le moins deux cens hommes de guerre.

Le lendemain, qui estoit le 23 du mois, nos gens retournèrent de rechef pour leur faire quitter leur fort, et lors ils cogneurent que c'est une chose merveilleusement dure, pierreuse et ferme en la faulse opinion que le cœur de l'heretique, accompagné et aveuglé tousjours d'une temerité outrecuidée, de sorte que ce n'est pas sans juste occasion que sainct Augustin dit ces mots en son 22e livre contre Fauste. Car il faut entendre que les canonnades envoyées de la part des nostres ne les esmouvoient non plus qu'une pierre, tant y a qu'ils receurent une seconde charge quatre heures durant; mais par ce que les deux susdits regimens n'avoient bastante quantité de canon, ils ne peurent passer plus outre[103].

De façon qu'ayant rebrousé chemin vers le village de Coulonge, il arriva, par cas fortuit, que ceux du chasteau de la Pierre firent une sortie sur nos gens avec les paysans du dit lieu, qu'il fault quilz confessent qu'ilz furent maniez furieusement; toutes fois que, si n'eussent tourné le doz, difficilement eussent-ilz peu aller dire des nouvelles de tout ce qui s'est passé en ce lieu aux Genevois. D'abondant on a remarqué que, par la violence des harquebousades tirées de part et d'autre, le feu se mit dans les villages de Coulonge, par permission divine, chose, à la verité, terrible et espouvantable à voir, où il y eut plus de deux centz maisons bruslées; et tout esprit conduict de pieté n'estimera jamais autrement que ce ne fust une punition envoyée d'en haut pour les pechez enormes de telle raquaille de Genève; que si l'on vouloit s'amuser à faire une narration de tous les vices auxquelz ilz se veaultrent journellement comme pourceaux, certainement ce ne seroit jamais faict, et enfin on ne trouveroit autre chose, sinon un progrès. Toutefois, on remarque principalement un vice leur estre entre autres fort commun, sçavoir est la paillardise; et toute leur intention et desseins tendent signamment à pouvoir entretenir leurs appetiz charnelz et desordonnez, et ne me peux persuader qu'il y ait peuple soubs la voulte du ciel encore plus addonné aux incestes que ce peuple de Genève, comme de faict il est appert par leurs loix et coustumes, qui portent que le cousin germain peut avoir affaire à sa cousine germaine, le frère à sa sœur, et (s'il faut ainsi parler) le père à sa propre fille, disans que l'inceste n'est pas defendu de Dieu, mais de l'Eglise seulement, et mesme que c'est mesme chose d'abuser d'une seculière ou d'une sacrée fille de religion, d'une qui ne nous est parente ou d'une de nostre sang, en quelque degré que ce soit.

Et je donne à penser, suyvant ceste malheureuse et meschante coustume, combien de mariages illicites se traitent journellement entre gens de semblable farine. Que si quelque jeune femme mariée, aiant un mary de bonne foy, est une fois ensorcelée et tant soit peu encharmée des enchantemens de leur doctrine, si faire se peut ils la seduisent, luy preschant si dextrement à leur mode la voye de salut, qu'ils la retirent de la compagnie de son vray mary, de sa puissance et de son authorité, et la mainent à l'infame bordeau de Genève, où, par une devote charité, ils paillardent ensemblement, couvrant toutesfois leur mal-heureux adultère d'un faux et simulé mariage. Je laisse une si longue diggression, appartenant plustost à l'orateur qu'à l'historiographe, pour revenir à mon propos et à la vehemence du feu eslancé par le vouloir de Dieu sur le village de Coulonge, et, bien que ce ne soit une chose non encore veue que de voir embraser les villes et villages, si est-ce que toutesfois je veux bien advertir cette pernicieuse ville de Genève qu'elle prenne garde à elle, à laquelle il pourroit bien arriver semblable inconvenient, comme il arriva à Sodome et Gomorre; et faut estimer que le feu de Coulonge n'est qu'un commencement et rien plus qu'une menace ou un signe evident de la perte et ruine totale d'un tel bordeau. Partant, je luy mettray ce vers en avant comme en façon d'advertissement:

Tunc tua res agitur, paries cui proximus ardet.

D'avantage l'experience, maistresse des choses, nous fait sage et nous apprend journellement que nostre Dieu a de coustume de punir griefvement les pecheurs et delinquans par les mesmes choses contre lesquelles le peché est commis; comme, pour exemple, nous avons veu depuis quelque temps en çà que le plus inique tyran que la terre jamais porta, pour s'estre attaqué trop irraisonnablement à l'Eglise, faisant malheureusement assassiner les princes debonnaires et chefs de la religion, enfin luy-mesme a perdu la vie par le moyen du plus humble et plus simple serviteur de l'Eglise de Dieu. N'est-ce pas donc chose raisonnable, et voire plus que raisonnable, puisqu'il est ainsi que ce peuple malheureux de Genève ne cesse journellement de blasphemer contre le sainct feu, qui est le purgatoire, voulant tollir et du tout abolir son estre, soit aussi griefvement puny par le feu mesme, et voire en ce monde present aussi bien comme en l'autre?

Or, pour reprendre le fil de nostre discours, le premier jour du moys[104] en suivant l'on retourna assieger le dit chasteau de la Pierre, et après que nos gens eurent bien descouvert jusques à seize enseignes que ceux de Genève y avoient envoyez pour la defense et tutèle de la place, nostre bon et magnanime duc de Savoye en ayant eu advertissement, aydé du Tout-Puissant, les approche, et avecques ses forces donna si vivement dessus qu'il y eut perte pour eux bien de quatre à cinq cens hommes, le reste se retirans dans la ville de Genève avec ung regret et remors de conscience d'avoir perdu une si forte place par le sainct vouloir de Dieu, se servant de la vaillance d'un si vertueux et fidelle prince, à la devotion duquel le chasteau fut remis.

Ces choses ainsi considerées, Son Altesse, voyant que Dieu, premierement la fortune de toutes les aultres choses, favorisoit ses entreprises, fait faire un fort[105] distant de la ville de Genève environ une lieüe françoise, pour empescher qu'il ne puisse y aller ny venir chose quelconque, tant à l'advantage de ceux de la ville que au detriment et prejudice de nos gens, tellement que il nous fault entrer en ceste bonne et saincte esperance que le vertueux duc de Savoye, moyennant l'ayde de Dieu, pourra, par trait de temps, venir à bout de ses très heureux desseins à son advantage et au dam des Genevois, lesquelz veritablement semblent presque vouloir declarer la guerre au Dieu vivant, non plus ny moins que jadis les enfans de la terre taschèrent par trop temerairement d'extorquer le sceptre des mains de Jupiter, amasser montagnes sur montagnes, et tout ce que nous esperons de ce vertueux prince, nous le devons par mesme moyen esperer des autres princes catholiques et zelez, lesquels nostre Dieu a choisis pour la defense de la saincte religion, sur la fidelité desquels reposons, nous disans avec David: Il est bien vray que nos ennemis pourront faire quelques bresches aux murailles de nostre fort, et que nous y aurons des assaux terribles; mais ils ne le pourront forcer, car avec nous defendra la brèche l'ange invincible, lequel eut victoire sur les Assyriens et les mit en route (2, Paralipo., 32), lequel pareillement seul mit à mort cent quatre vingts et cinq mille hommes de l'armée du roy Sennacherib (des Rois, 19), et se faut attendre que le vaillant capitaine lequel deffit la superbe et espouvantable armée en la mer Rouge y combattra avec nous (Exod., 14). C'est le tout-puissant capitaine, lequel, d'un seul coup de langue qu'il donna contre une cohorte de juifs tous armez, les rua par terre et les renversa du son seulement de ces deux mots: Quem quæritis; de façon que, estans ainsi bien accompagnez, nous n'avons occasion de craindre; mais avec une telle asseurance nous ne devons laisser de nous adresser à la divine Majesté, laquelle nous prions tous unanimement qu'il luy plaise, par sa bonté infinie et misericorde, garder et maintenir ce preux et vaillant chef de guerre, monseigneur le prince de Piedmont, lequel, comme nous sommes bien asseurez, ose bien exposer sa vie pour la querelle de Jesus-Christ et pour la manutention de l'Eglise catholique, et avec luy tous les autres princes catholiques, lesquels journellement se hazardent pour la mesme fin, postposant leurs biens et leur vie à la defense et protection de la très juste querelle de Dieu et soulagement du pauvre peuple.

FIN.

Décoration.