Si les carmes jadis (on nomme ainsi les vers)
Acquirent de l'honneur et du prix en leur style,
Un Homère, un Petrarque, un Ronsard, un Virgile,
En donnent assez preuve au rond de l'univers.
Les grands en firent cas, et les peuples divers,
Et leur gloire supresme eust cours de ville en ville.
Maintenant (quelle honte!) il n'est chose plus vile:
Ils marchent les pieds nuds, tristement descouverts!
Qui leur rendra leur grade aujourd'huy par la France?
Des majestez depend telle heureuse influence.
Les voyant donc si nuds et si mal ajancez,
Il faut que, par devoir, en leur nom je m'escrie:
N'oubliez pas le tronc des carmes deschaussez,
Et vous aurez au ciel une immortelle vie.
Décoration.
Dialogue fort plaisant et recreatif de deux Marchands: l'un est de Paris, et l'autre de Pontoise, sur ce que le Parisien l'avoit appellé Normand; ensemble diffinition de l'assiette d'icelle ville de Pontoise, selon les chroniques de France.
A Lyon, par Benoist Rigaud. 1573. Avec permission. In-8.
Paris commance.
Dieu vous garde, Seigneur!
Pontoise. Et vous aussi, Sire. Où s'adresse vostre chemin (qu'il ne vous desplaise)?
Paris. Je m'en vais en Normandie.
Pontoise. Allons, je vous tiendray compagnie seulement jusques à Pontoise.
Paris. Je ne veux aller plus loing. Allons hastivement, car, si je puis, je seray de retour cejourd'huy à Paris.
Pontoise. Comment (Sire)! je pensois, quand vous avez parlé de Normandie, que vous allassiez au mont Saint-Michel ou à Cherbourt. Vous prenez Normandie bien près.
Paris. Pontoise n'est-il pas de Normandie[40]?
Pontoise. Comment, de Normandie? Si vous aviez debagoulé ce mot-là dans la ville, on vous diroit que vous en avez menty, et fussiez-vous bourgeois de Paris cent mil fois.
Paris. Je suis bien ayse que vous m'en avez averty, de peur de noyse, combien toutefois que je ne m'en soucie pas beaucoup, car je serai quitte pour le prouver.
Pontoise. Pouvez-vous prouver que Pontoise est de Normandie?
Paris. Facilement et par plusieurs raisons, spécialement par un petit livre intitulé la Guyde des chemins[41], que j'ay en mes chausses, et qui me dict que, pour aller de Paris à Rouen, il faut passer le pont de Pontoise, et puis qu'on est entré en Normandie.
Pontoise. Si vous n'avez d'autres probations que celle-cy, vous estes mal appuyé. La raison est que l'autheur du livre est incertain, lequel, s'il eust dict: Passez la rivière à gué, et vous ne serez pas noyé, il n'eust esté croyable en ses paroles; ou s'il eust dict: Passez Ponthoise et vous serez à Rome, il eust menty, car nous sommes bien loing d'Italie. Ainsi je dis qu'il en ay menty malheureusement.
Paris. Je ne vous croy non plus que luy. J'ay toujours ouy dire à mes ancestres que Ponthoise et tout son vicariat est de Normandie, et ne le peuvent nier, car ils sont du diocèse de Rouen, ville metropolitaine de Normandie[42].
Pontoise. Je confesse que nous sommes subjectz à l'archevesque de Rouen; mais le moyen comment, je vous le diray, s'il vous plaist?
Paris. Ouy dea, et seray fort ayse de l'ouyr.
Pontoise. Vous sçavez que Ponthoise et son vicariat est entre quatre eveschez, assavoir: de Paris, Rouen, Chartres et Beauvais. Or, les evesques de Paris, Beauvais et Chartres, eurent grande controverse l'un contre l'autre à qui auroit la possession dudict vicariat, avec ses dependances, immediatement de la cour romaine (comme ainsi soit que les causes jugées par le vicaire dudict lieu n'ayent autre ressort qu'en la cour romaine). Le roy, estant adverty de la dissension desdits evesques, laissa le procez à juger à sa Cour de Parlement. Et pour autant que monsieur de Rouen n'y prétendoit aucun droict, ledict vicariat luy fut baillé en garde jusques à la fin du procez; mais, tant pour les grandes affaires qui survindrent au royaume que pour la mort desdicts demandeurs, le procez est demeuré au croc, et par ce moyen ledict vicariat est demeuré entre les mains de l'archevesque de Rouen. Et qu'il soit vray de ce que j'ay dict, sans aller chez les advocatz pour copier ledict procez, il est probable, car les curez et vicaires dudict vicariat ne sont subjectz d'aller au senne[43] de Rouen aux jours ordonnez.
Paris. Vous avez fort bien prouvé, s'il est vray ce que vous avez dict.
Pontoise. Je ne voudrois pas mentir pour si peu de chose.
Paris. Aussi ne veux-je vous reprendre de mensonge, car ançois qu'eussiez menty et trouvé quelque mensonge, toutefois et quantes que vous voudrez, vous avez congé de vous desdire.
Pontoise. Il est vray que plusieurs de nostre pays veulent user de ce privilége.
Il n'en faut nonobstant tirer consequence que par cela soyons de Normandie, car non seulement les Normands usent de ce privilége, mais aussi toutes les autres nations, specialement à Paris quasi en tous estats.
Paris. Il est vray, et ne vous pourrois prendre par là; mais je vous prie de me monstrer et prouver que Ponthoise a esté quelquesfois subject à d'autres evesques qu'à celuy de Rouen.
Pontoise. Il est facile de le prouver par ce que nous avons dict jà cy devant; neantmoins, s'il vous plaist, je vous diray encore un petit mot, moyennant que je ne vous attedie de parolles.
Paris. Non, certainement; ains suis fort consolé de vous ouyr. Mais hastons-nous d'aller en devisant, car il est dejà tard; je vois bien qu'il me faudra loger aux Deux Anges.
Pontoise. C'est un bon logis pour les gens de bien, et non pour les huguenots.
Paris. Dieu mercy, je ne suis pas huguenot, et ne le voudrois pas estre pour tous les biens de ce monde.
Pontoise. Je ne voulois sçavoir autre chose; mais je n'osois ouvrir la bouche pour le vous demander.
Quand donc vous irez demain le matin à l'église Sainct-Maclou pour ouyr la messe, vous oyerez chanter la messe et les heures canoniales selon l'usaige de Paris, ce qui se faict non seulement en cette ville par toutes les paroisses, mais aussy aux cinq villages de l'environ.
Paris. C'est chose merveilleuse, de quoy plusieurs s'esbahissent, et est par là à presumer que vous n'estes pas subject à l'eglise metropolitaine de Rouen, ains avez esté autres fois subjectz de l'evesque de Paris. Mesmement estes subjectz à nostre parlement de Paris, et non à celuy de Rouen[44]; car quand il y a quelque mauvais garçon à Pontoise qui appelle de sa sentence prononcée par votre juge, on le nous amène à Paris.
Pontoise. Il est vray, et m'esbahis comme il se peut faire que ne soyons de l'evesché de Senlis, ainsi que nous sommes de son baillage. Je ne puis estimer autre chose sinon que, pendant l'altercation des evesques (dont nous avons parlé), chasque print son lopin de la seigneurie de Pontoise.
Paris. Je voudrois bien sçavoir pourquoy on vous faict porter votre taille à Gisors? Par cela on peut conjecturer que vous estes de Normandie.
Pontoise. Or, pour cela rien: on peut porter l'argent des tailles en Espaigne, et toutefois par cela ne serions dicts Espaignols, car l'argent ne faict pas la nation. Quant à ce que nous sommes de l'election de Gisors, il vous faut entendre que le roy feit un impost sur le baillage de Gisors. Les esleus du dict lieu remonstrèrent au roy qu'ils n'estoyent suffisans pour payer si grande somme de deniers. Adonc le roy ordonna que la chastelenerie de Ponthoise seroit annexée au dict baillage pour payer la dicte somme, et depuis ce temps-là avons esté toujours taxés pour payer aux dicts esleus.
Paris. Voilà trop parler sans boire.
Pontoise. Buvons une fois à Pierrelaye.
Paris. C'est bien dict, beuvons et allons vistement; je voys bien neantmoins que je ne pourray pas ce jourd'huy retourner à Paris: parquoy, allons paisiblement en rachevant nostre propos.
Pontoise. N'est-ce pas assez deviser de cette matière? Je prouve que je ne suis pas de Normandie pour estre natif de Pontoise; pour en faire foy, demandez à tous ceux de la ville: ils vous diront qu'ils n'en sont pas.
Paris. Ils n'ont pas toujours dict ainsi; j'ay ouy dire que le roy feit un impost en l'Isle-de-France pour subvenir à ses affaires. Adonc le commissaire des tailles envoya une commission aux bourgeois de Pontoise, lesquels la refusèrent, se disant estre de Normandie, et non subjectz à l'Isle-de-France. Or il y a une reigle en droict qui dict que volenti et consentienti non fit injuria neque dolus. Puis donc qu'ils ont confessé estre de Normandie, il me semble qu'on ne leur faict poinct injure en les interpellant Normands.
Pontoise. Quand ils avoient faict telle responce que vous dictes, encore n'est-ce pas pour prouver peremptoirement qu'ils fussent de Normandie.
Quand les Galaodites guetoient les Effraites au passaige de Jourdain pour les esgorger et outrager, lesdicts Ephraites nioyent leur lignée et nation. En cas pareil, sainct Pierre, interrogué des juifs s'il estoit de Galilée, dict non, pour craincte que les juifs luy eussent peu faire. Ainsy diray-je de messieurs de Pontoise, lesquels, voyant qu'on les vouloit outrager en leurs biens, les faisant payer un impost faict à la volée, ils ont dict qu'ils n'estoyent subjectz de l'Isle-de-France, comme ainsy soit que desjà eussent payé leur part à Givors par le commandement du roy.
Paris. En bonne foy, voilà une bonne raison, et n'y pourrois aucunement contredire: car si on me venoit querir pour me mettre en prison ou pour me demander de l'argent, je ferois (en la mode de Paris) faire la court en ma porte, et dire que Monsieur n'y est pas, jusques à ce que je n'eusse plus des moiens d'evader. Et je pense ce qui faisoit dire aux bourgeois de Ponthoise qu'ils n'estoyent pas subjectz à l'Isle-de-France n'estoit que pour evader. Mais je vous demanderois volontiers où donc est Normandie. J'ai quelques fois esté en pelerinage au Mont-Sainct-Michel, et si jamais n'ay sceu trouver Normandie.
Pontoise. Je suis certain où commence le pays de Normandie, tant par les annales de France que par les livres qui ont faict quelques fois description de la terre.
Paris. Je vous prie fort de me dire, ainsy que je me trouve en place, où on en fasse mention, que j'en soys resolu.
Pontoise. J'ay trouvé que la Normandie commençoit à Sainct-Cler-sur-Epte, tirant vers Rouen.
Paris. La ville ny le vicariat de Pontoise n'est donc pas Normand, car il ne s'estend plus loing que là.
Pontoise. Je ne l'ay ainsi leu aux chroniques de maistre Robert Guaguin, où il est dict: Apud flumen Eptæ, quod est Neustriæ ad orientem limes, fit conventio: unam fluminis ripam Carolus, alteram Rollo incedit. Intercedentibus legatis res acta est. Rollo Gillam, Caroli filiam, uxorem recipit, et in dotem Neustriam, quæ ab Epta fluento ad Britones terminatur, clauditurque gallico Oceano..... Neustriam adeptus Rollo, eam Normanniam appellavit[45]. Si vous en voulez avoir d'autres temoignages, regardez maistre Hugues de Sainct-Victor, lib. 2; Exceptionum priorum, cap. 10, Chronica chronicorum, le Rosier historial de France, les Chroniques de maistre Nicolles Gilles, la Mer des histoires, la Cosmographie de Seb. Munster, et plusieurs autres que je serois trop long à reciter.
Paris. Venez çà. Par vostre foy, n'avez-vous jamais ouy desbattre ceste matière?
Pontoise. Ouy, par plusieurs fois, et qui plus est, la question a esté proposée par messieurs de la Cour de Parlement pour en donner resolution, à cause de la dissension quy fut, il y a quatre ou cinq ans, quand maistre Guillaume de Boissy, docteur en medecine, natif de Pontoise, fut mis recteur en l'Université de Paris. Les Picards disoyent que Pontoise estoit de Picardie, et pour ce vouloyent user des priviléges octroyés à ceux qui sont de mesme nation que le recteur; les Normands, au contraire, et les François, d'autre costé.
Quand les presidens eurent ouy les parties de chasque costé, on conclud que Pontoise avec ses appendices estoit de France, comme ainsi fut qu'il soit appelle le Vulcain françois.
Paris. Puisque la Cour de Parlement y a passé et que vous avez mesme langage que nous, je ne dy plus mot.
Pontoise. Nous voicy aux fauxbourgs de la ville qu'on appelle l'Aumosne; demandez à quy vous voudrez: on vous dira que c'est la vraye France[46].
Paris. Je ne doubtois pas des fauxbourgs, ains seulement de la ville, à cause que la rivière est entre eux.
Pontoise. Ce seroit chose ridicule que la ville fust de Normandie et les fauxbourgs de France.
Paris. Il n'y a point d'inconvenient, car nous avons le semblable à Paris: c'est assavoir, que l'abbaye Sainct-Germain-des-Prez est de l'evesché de Paris et non subjecte à l'evesché. Autant en pourray-je dire de toute la ville de Sainct-Denis: jaçoit qu'elle soit proche de Paris, n'est toutes fois subjecte à l'Evesque de Paris.
Mais, pour chose que j'en die, je n'en doubte pas, puisque messieurs de la Cour du Parlement y ont mis la main; seulement je desire sçavoir pourquoy ceste nation est tant odieuse par tout le monde.
Pontoise. Vous pouvez penser que ce n'est pour vertu qui soit à ceux du pays, ains pour leur vice, lequel est odieux à tout le monde, et specialement trahison en riant.
Paris. Vous me faictes venir en mesmoire un vers poetique que j'ay autrefois ouy reciter ou leu quelque part:
Normanos fugias, ne fraudis labe graveris:
Ipsos si socias, certe tu decipieris;
Hos vitare stude, nam sunt de germine Jude.
Tr. Tr. la. fla. Normanos dicitur esse.
Pontoise. Ce n'est sans cause qu'ils sont hays, car ils ont faict tant de maux qu'on en feroit une pleine Bible de leur tyrannie.
Sebastien Munster, en sa Cosmographie, recite qu'eux partant du païs Dace, d'où ils ont prins leur origine, pour venir au pays où ils sont de present, allèrent par la grande mer oceanne, ravissant tout, comme pirastes et escumeurs de mer; abordant à Nantes, en Bretagne, entrèrent en la grande eglise, et là, tuèrent l'evesque dudict lieu, lequel celebroit la saincte messe, ainsi que recitent Sigebertus et le Theatre de la vie humaine, liv. 14. Ils mirent le feu en l'abbaye des Jumiéges, où estoient plus de neuf cents religieux, lequel lieu demeura desert et inhabitable environ l'espace de trente ans, ainsi que recite maistre Robert Guaguin et maistre Nicolle Gilles, historiographes françois. Ils ont d'abondant quelquefois bruslé les abbayes de Sainct-Germain-des-Prez et Saincte-Geneviève, lesquelles, pour lors, estoyent hors la ville, tellement que les religieux desdictes abbayes ne recepvoyent jamais pour estre religieux aucuns qui se disent de Normandie[47].
Paris. Je le crois bien, et si je l'ay veu et ouy par experience, et qui plus est, quand ils chantent la litanie, ils disent: A furore Normanorum libera nos, Domine.—Adieu vous dis, Seigneur.
Pontoise. Adieu, Sire; Dieu vous conduise, et ne m'appelez plus Normand.
FIN.
Décoration.
Discours prodigieux et espouvantable de trois Espaignols et une Espagnolle, magiciens et sorciers, qui se faisoient porter par les diables de ville en ville, avec leurs declarations d'avoir fait mourir plusieurs personnes et bestail par leurs sorcilléges, et aussi d'avoir fait plusieurs degats aux biens de la terre.
Ensemble l'arrest prononcé contre eux par la Cour de Parlement de Bourdeaux, le samedy 10e jour de mars 1610.
A Paris, jouxte la coppie imprimée à Bourdeaux[48]. In-8.
L'homme, dès aussi tost qu'il fut fabriqué par l'Eternel, ouvrier divin, fut aussi tost surpris par l'ennemy de nature humaine; du depuis, Satan n'a cessé, par toutes subtillitez et moyens, de pouvoir succomber et arriver le genre humain en ses lacs. Dès incontinant que ce grand capitaine Moyse eut en main la commission pour retirer les Israëlites d'entre les mains de ce pervers et inique roy d'Egypte Pharaon, il luy declare l'ambassade celeste, il le somme à relacher le peuple de Dieu; et, pour preuver son dire, il jette sa verge en bas, qui tout aussi tost prend vie, et se metamorphose en serpent furieux. Les magiciens veulent faire de mesme, mais pour neant: car celle qui est produite par la toute-puissance divine engloutit et dissipe ceux qui sont provenus de l'art diabolique.
De mesme fut fait les raynes, sauterelles et autres animaux provenus d'enchanterie et sortilléges; tellement que l'homme est bien aveuglé et dehors de toutes considerations, qui s'adonne à ces malheureuses et detestables œuvres de magie, quittant son Dieu pour suyvre le diable, laissant la verité pour le mensonge, se précipite du port de grace et salut dans les abismes et gouffres des enfers. Les lecteurs se contenteront de ce preambule, à celle fin de ne les ennuyer pour estre prolixe, se contentant, s'il leur plaist, au recit de ce discours très veritable, prodigieux, et autant admirable que long-temps aye esté mis en lumière.
Trois Espaignols, magiciens, accompagnez d'une femme espagnolle, aussi sorcière et magicienne, se sont promenez par l'Italie, Piedmont, Provence, Franche-Comté, Flandres, et ont par plusieurs fois traversé toute la France; et tout aussi tost qu'ils avoient receu quelque desplaisir de quelques uns en quelque vilotte ou bourgade, ils ne manquoyent, par le moyen de leurs maudits et pernicieux charmes et sorcilléges, de faire secher les bleds, et de mesme aux vignes, et, pour le regard du bestail, il languissoit quelque trois sepmaines, puis demeuroit mort, tellement qu'une partie du Piedmont a senty que c'estoit de leurs maudites façons de faire.
Tout aussi tost qu'ils avoient fait joüer leurs charmes en quelques lieux par leurs arts pernicieux, ils se faisoient porter par les diables dans les nuées, de ville en ville, et quelquefois faisoient cent ou six vingts lieües le jour; mais comme la justice divine ne veut longuement souffrir en estre les malfacteurs, Dieu permit qu'un curé nommé messire Benoist la Faye, natif d'Ambuy, près de Bourdeaux, estant allé à Dole pour poursuivre un du lieu auquel il avoit presté une somme notable, et pour autant qu'il falloit que le dit messire Benoist s'en retournasse à Bourdeaux pour faire enqueste de ce prest, attendu que sa partie nioit, il ne fut pas loin d'une harquebusade de Dole qu'il trouva ces Espaignols et leur suivante, lesquels se mirent en compagnie avec, luy demandèrent où il alloit. Après le leur avoir declaré et conté une partie de son ennuy, et se faschant de la longueur du chemin qu'il avoit à faire, tant d'aller que de revenir, et mesme que les juges ne luy avoient baillé qu'un mois de delay, et passé iceluy il seroit forclos, un de ces Espaignols, nommé Diego Castalin, luy dit ces mots: Ne vous desconfortez nullement; il est près de midy, mais je veux que nous allions coucher à Bourdeaux. Le curé pensoit qu'il le disse par risée, veu qu'il y avoit près de cent lieues; neantmoins ce, après estre assis tous ensemble, ils se mirent à sommeiller. Au reveil du curé, environ les six heures du soir, il se trouve aux portes de Bourdeaux avec ces Espaignols.
Estant enquis de ses amis qu'il avoit fait, il monstre ses actes faites du mesme jour dans Dole. Nul ne peut croire ce fait; il asseure au contraire. Un conseiller de Bourdeaux en fust adverty: il voulut sçavoir comment cela s'estoit passé; il declare les trois Espagnols et la femme qu'ils menoient; on fouille leurs bagages, où se trouve plusieurs livres, caractères, billets, cires, cousteaux, parchemins et autres denrées servant à magie; ils sont examinez, ils confessent le tout, et plus que l'on ne leur demandoit, disant entre autres d'avoir fait, par leurs malheureuses œuvres, perir les fruits de la terre aux endroits où il leur plaisoit; d'avoir fait mourir plusieurs personnes et bestail, et estoient resolus, sans ceste descouverte, de faire plusieurs maux du costé de Bourdeaux. La Cour leur fit leur procez extraordinaire, qui leur fut prononcé le premier mars mil six cens dix, en la manière que s'ensuit:
Extrait des registres de la Cour de Parlement.
Veu par la Cour, les chambres assemblées, le procez criminel et extraordinaire par les conseillers à ce deputez, à la requeste du sieur procureur general du roy, en ce qui resulte à l'encontre de Diego Castalin, natif de Boquo en Espaigne, et de Francesco Ferdillo, natif de Lina en Castille, et de Vincentio Torrados, natif de Madril, et de encores Catelina Fiosela, natifve de Colonasos, les conclusions du sieur procureur general du roy. Ouys et interrogez par la dite Cour, les dits accusez, sur les enchantemens, magies, sorcileges et autres œuvres diaboliques, et plusieurs autres crimes à eux imposez, tout consideré, dit a esté que la dite Cour a declaré et declare les dits Diego Castalin, Francesco Ferdillo et Vincentio Torrados, et encore Catalina Fiosella, deuëment attaints et convaincus des crimes de magies, sorciléges et autres pernicieuses œuvres malheureuses et diaboliques; et pour réparation desquels crimes, les a la dite Cour condamné et condamne à estre prins, mené par la haute justice en la place du Marché aux porcs, et estre conduits sur un buscher pour illec estre bruslez tous vifs, et leurs corps estre mis en cendres, ensemble leurs livres, caractères, cousteaux, parchemins, billets et autres servant à magie. Donné à Bourdeaux, en Parlement, le 10 mars 1610.
Estant sur le buscher, ils declarent plusieurs malheureuses œuvres diaboliques qu'ils exerçoient par art de magie, et dirent qu'ils avoient apris le dit art à Toledos en Espaigne, où ordinairement s'en faisoit escole publique, et que par le moyen de ceste fanatique science ils avoient puissance de faire perir plusieurs personnes, bestail, et porter beaucoup de dommages aux fruicts de la terre; aussi ils confessèrent d'avoir voulu entrer dans la Rochelle, ce qui ne leur fut permis, et n'y alloyent à autre fin, sinon pour faire, par leur diabolique science, perir plusieurs personnes; disant que, quand ils vouloyent, avec certaines poudres qu'ils brusloient, ils infectoient l'aër, tellement que plusieurs personnes, attaints de ceste mauvaise et pernicieuse odeur, mouroient subitement.
L'Espagnolle qui les suyvoit, nommée Catalina Fiosela, dit et confessa une infinité de meschancetez par elle exercez: entre autres, par ses malheureux sorcilléges, elle avoit fait avorter une infinité de femmes enceintes, et d'avoir infecté avec certaines poisons plusieurs fontaines, puits et ruisseaux, et aussi d'avoir fait mourir plusieurs bestail, et d'avoir fait par ses charmes tumber pierres et gresles sur les biens et fruits de la terre. Après sa confession, elle fut incitée à crier mercy à Dieu, ce que jamais ne voulut faire.
Ainsi fut la fin de ces maudits magiciens, lesquels, estant possedez du diable, meurent sans aucune contrition de leurs fautes et pechez.
Voilà qui doit servir d'exemple à plusieurs personnes qui s'estudient à la magie; d'autres, si tost qu'ils ont perdu quelque chose, s'en vont au devin et sorciers, et ne considèrent pas qu'allant vers eux ils vont vers le diable, et quittent leur Dieu et createur pour suivre l'ennemy et le prince des tenèbres.
Mais qu'en vient il à la fin? Une ruine miserable, comme il est arrivé à ces pauvres malheureux; car Dieu, qui est jaloux de son honneur et de sa gloire, ne permet pas que ces tours de Babel, qui ont esté edifiées par cet arrogant et superbe qui ne tasche qu'à obscurcir sa gloire, puissent durer long-temps, et dès aussi tost qu'il commence à s'ennuyer de ces crimes trop odieux, du premier mouvement qu'il remue sa main pour les accabler, tout cela s'en va en poudre, et n'en sort qu'une confusion miserable de ceux qui s'y sont arrestez. Voire encore, ce qui devroit effrayer davantage leurs imaginations, il fait d'ordinaire que celuy qui les a fait broncher en ces filez par ses belles promesses, c'est celuy qui les prent dedans, et leur fait endurer une fin miserable; aussi est-ce le bourreau de la justice de Dieu, qui ne se plaist qu'en la perte des ames, et qui roule toutes ses machines pour les abismer au gouffre de damnation, où il leur fait puis après payer l'usure des maux et execrables parricides qu'ils ont attenté et mis en exécution sur leurs frères. C'est une chose du tout estrange de dire que l'homme se laisse tellement aveugler en soy-mesme qu'il perde tout sentiment et de l'humanité et de la religion, laschant ainsi la bride à ses passions pour executer les desseins de Satan sur les creatures, et bouchant l'oreille aux inspirations du ciel, qui luy font voir parmy les tenèbres de son erreur la deformité de ses pechez. Ils ne se soucient plus de salut, et logent toutes leurs espérances en morte paye en enfer, sans se soucier de rien, sinon d'estre compagnons du diable; et celuy qui peut faire quelque acte dont l'abomination fasse dresser les cheveux, voire à ses compagnons, c'est celuy qui s'estime le plus gentil de la trouppe, et qui merite plus de salaire; de façon qu'il n'y a meschanceté que ces maudits ne mettent en exécution. D'où penserons-nous que cela provienne, sinon de ce qu'ils oublient entièrement Dieu et son paradis pour se donner en holocauste à la cruauté de l'enfer? Recognoissons donc nostre Dieu et craignons ses jugemens, puis qu'il permet ainsi que ceux qui l'oublient tresbuschent en des horreurs si estranges, et, le priant de confondre ceste engeance perverse, retournons-nous à luy par penitence, et le supplions qu'il luy plaise reveiller ceux qui sont enyvrez de ces charmes pour se remettre au droit chemin.
FIN.
Décoration.
Histoire admirable et declin pitoyable advenu en la personne d'un favory de la cour d'Espagne. A Paris, chez Nicolas Rousset, rue de la Calandre, au Saumon.
M.DC.XXII. In-8.
Histoire admirable en laquelle on voit les principes abjects, progrez magnifiques et declin pitoyable d'une grande fortune, en la personne d'un favory de la cour d'Espagne.
Rien de plus superbe, rien de plus indomptable qu'un homme eslevé de la poussière au sommet de quelque haute fortune. Ce Thraso, ce bravache, gourmande les destins, bat la terre d'un pied glorieux, et croit que le ciel luy est obligé de ses influences. Jupin a perdu ses foudres, la mer ses tempestes, et tous les tremble-terre du monde ne lui feroient pas (ce luy semble) changer ses orgueilleuses demarches. Ce fut ceste consideration qui fit refuser à Platon de prescrire les loix aux Atheniens: La prosperité, disoit ce grand philosophe, est un rapide torrent qui entraisne et bouleverse les esprits qui n'ont jetté des profondes racines au champ de la vertu, et qui d'un sang noble et genereux n'ont esmané leur origine. Mais sur tous ceux-là sont indignes de grandes fortunes et d'estre employez aux affaires publiques, qui ont pris leur estre d'un sordide concubinage; ces aiglons adulterins n'osent regarder le soleil, et leurs foibles cerveaux se lassent au premier essor. Enfin, il faut conter entre les miracles naturels lorsqu'un infame bastard essaye d'amender par ses louables actions les defauts de son extraction. L'histoire suivante mettra le doigt du lecteur sur ces veritables propositions et realisera ses maximes.
Dom Rodrigo[49] estoit fils de François Calderon, lequel estoit soldar en Flandres, et de Marie Sandelin, de nation allemande[50], et fut engendré auparavant le mariage, mais depuis fut legitimé par celuy de son pere et mere. Il naquist en Envers, entre le peu de richesses et l'infortune de la guerre, et ne se pouvoit douter de la sienne, puis qu'estant nouveau-né il fut enlevé par dessus les murailles de la ville pour ne scandaliser la reputation de sa mère, et fut donné en nourrice hors la ville. Sa mère deceda peu de temps après, et son père, estant vefvier, quittant Envers, s'en alla à Valdoric, d'où il estoit natif, issu d'honnestes parens, dont il en herita de quelques commodités. Peu de temps après, il se remarie; voyant son jeune enfant desjà grandelet et mal aymé de sa belle-mère, il essaye de trouver moyen de le placer pour passer sa vie. Il fit donc tant que, par la faveur de ses intimes amis, il fut le premier page du vice-chancelier d'Arragon, et en après, à cause de sa beauté et gentillesse d'esprit, il fut mis au service du marquis de Denia, dom François Gormez de Sandoval et Rosas, qui alors estoit duc de Lerme, et reveré comme vice-roy de toute l'Espagne et seigneur de la plus grande privance du roy dom Philippe troisiesme, lequel est en gloire. Mais, pour la mesme cause de dom Rodrigo, il est demis de toutes ses charges, et l'on pourchasse à present pour le faire mourir.
Dom Rodrigo devint si grand à l'ombre de la puissance de son maistre, gaignant les bonnes graces des princes et seigneurs d'Espagne, qu'il fut soustenu de deux fortunes, et fit tant par ses prières, reverences et supplications, qu'il parvint à estre ayde de la garde-robbe royalle: il succeda à l'estat de dom Pedro de Franqueya, comte de Villalonga, secretaire d'estat, ayant en son seul maniement plusieurs papiers et escritures, lesquelles estoient du precedent entre les mains de diverses personnes, ayant pour son compte l'expedition des plus grandes affaires de ce royaume. Il estoit doué d'un esprit fort prompt, bien entendu aux choses qui dependoient de la republique; il estoit d'une agreable taille, mais aussi fort presomptueux envers ceux qui estoient sous sa domination[51] (qui estoient pour lors en grand nombre). Il se maria avec la comtesse d'Oliva; il fut fait chevalier de l'ordre de Saint-Jacques, et quelque peu de temps après commandeur de Ocanna, puis comte d'Oliva, tiltre lequel il passa en après à son fils dom François Calderon, premier nay de sa maison, marquis de Sept Eglises[52], et sa dernière qualité estoit d'estre capitaine de la garde allemande.
Son père, estant homme fort vertueux, bien qu'il devînt plus riche, ne meit jamais en oubly son origine. Ains, sans aucun desir d'atteindre au sommet des honneurs mondains, remonstroit souvent à dom Rodrigue en quel peril se jettoit celuy qui s'asseuroit sur le glissant pavé des hautesses humaines; mais d'autant plus il luy remonstroit, d'autant plus il devint ambitieux et remply d'orgueil, jusques à prendre à deuil les dites remontrances, et l'en avoit en haine.
Neantmoins, voyant son père vefvier pour la seconde fois, il tascha de le gorger du mesme suc de ses grandeurs[53], car, comme aimé et favory du roy, il luy fit obtenir l'ordre de chevalier de Sainct-Jean, qui sont comme les chevaliers de Malte en France; en après chevalier de Sainct-Jacques, vicomte de Suegro, estat qui ne se donne qu'à celuy en qui Sa Majesté se fie le plus et plus privé de sa personne. Il fut lieutenant de la garde allemande et l'ordre de mayeur d'Arragon, en quoy il voulut limiter sa fortune, ainsi qu'omme bien advisé.
La renommée de Rodrigue volloit par tout le pays. La familiarité qu'il avoit avec le dit duc[54], et l'authorité et puissance qu'il avoit au gouvernement, le rendit si orgueilleux, qu'il franchit toutes les limites d'humilité, et estimoit à peu les nobles du pays, et traitoit fort mal ceux qui estoient sous sa domination. Ses richesses et delicts marchoient d'un mesme pas; il se faisoit porter un grandissime respect, et bien souvent ceux qui tenoient le frein de la justice se tenoient très heureux d'estre à ses bonnes graces, et lui deferoient ce qui estoit de leur devoir pour tousjours s'entretenir en icelles, et en ceste manière de vivre commença à se faire hayr de plusieurs, et se mettre en mauvaise odeur du commun peuple, qui fit tant que son avarice fut portée jusques aux oreilles du roy, qui, l'ayant fait venir devant luy, sceut si bien pallier son mal à force de blandices et belles parolles, qu'il obtint son pardon, luy disant qu'il ne croyoit rien de ce qui luy avoit esté rapporté.
Le restablissement du dit duc en sa maison servist de rechef de butte aux calomnies du peuple, qui à haute voix l'accusoit de grands delits, meurtres, faussetés et sorcelleries, et dessus tout d'avoir levé de grandes daces[55] sur eux, ce qui lui occasionna de se retirer de la cour, et s'en alla à Valdoric avec une frayeur de sa disgrace, à cause qu'entre plusieurs informations qu'on faisoit pour lors de quelques ministres d'estat, la sienne se trouva très meschante et digne de mort. Il fut quelque temps à Valdoric pour determiner ce qu'il devoit faire à son infortune, et en confera à une religieuse qui estoit en son monastère de Porta-Cely, et lui disoit qu'il vouloit eviter la furie d'un roi offensé et courroucé. La saincte religieuse luy dit que, s'il se vouloit sauver, qu'il attendît le succès de ses affaires. Il l'entendoit du corps, elle l'entendoit de l'ame. Pendant ce temps, il cacha chez ses amis plusieurs papiers d'importance, ensemble or, argent et autres richesses, pensant que la rumeur du peuple se passeroit[56]. Mais il succeda un effect tout contraire à son intention, d'autant qu'en une nuict dom Fernando Ramirez Farinas, conseiller au royal conseil, assisté d'hommes en armes, le vint prendre, et le bailla en seure garde à dom Francisco de Itazabal, chevalier de l'ordre de Sainct-Jacques, et le menèrent au chateau de Montaches, et alors fut esleu pour ses juges dom Francisco de Contreres, à present president de Castille, et Louys de Salcedo, et dom Petro del Cortal, conseillers du suprême conseil, pendant lequel temps on descouvrit plusieurs choses en divers lieux, à force mandemens et censures.
Il fut fait inventaire des biens meubles qu'il avoit au dit Valladolid, où il se trouva une richesse inestimable, outre plusieurs registres et papiers qui donnoient tesmoignage de plusieurs faussetez en son compte. Quelques jours en après, il fut changé de prison, et mené à Santercas avec la même garde, et pour sa dernière il fut amené à son logis, et fut donné en garde ès mains de dom Manuel Francisco de la Hinozosa, chevalier de l'ordre de Sainct-Jacques, lequel l'assista au dit logis jusqu'au jour de sa mort. Deux coffres remplis d'escritures, qui furent trouvés chez un sien parent, esclaircirent beaucoup d'affaires procedant aux informations. Il fut mis à la question, où il endura tous les tourmens de la gesne, et la seconde fois il l'eust extraordinairement, laquelle il supportoit avec autant de constance et generosité comme auparavant. Toutes les ceremonies de justice furent observées avec tel droit et equité, que lui-mesme en loüoit grandement la procedure, et les juges en beaucoup d'occasions. Il ne sortoit hors de la chambre, qui estoit celle où il couchoit du precedent, petite et très obscure; c'est pourquoy il y avoit tousjours de la chandelle, et n'entroit en icelle que deux gardes de porte, qui se changeoient à certaines heures, et un sien serviteur, auquel n'estoit permis de sortir, qui luy donnoit ce qui luy estoit nécessaire. Le reste des gardes estoient dehors, au nombre de dix-huict hommes, sans lesquels jamais ne s'ouvroit la porte. Aucune personne de qualité ne parla à luy jusques à ce que sa sentence fut donnée, sinon ses procureurs, advocats et son confesseur, non toutesfois sans la presence de ceux de sa garde. La plus grande partie du temps il estoit au lict, qui fut cause qu'estant assailly d'une goutte, difficilement pouvoit-il marcher sans l'aide d'un baton pour aller à costé d'icelle, où estoit construit un petit oratoire fait exprès pour lui faire entendre la saincte messe, assisté tousjours de sa garde. Il y avoit aussi une autre chambre où ses juges instruisoient son procès. En la grande salle estoit la marquise sa femme, qui recevoit toutes ses visites.
Le neufiesme de juillet luy fut notifié deux sentences, l'une pour les fautes qu'il avoit contre le civil, et l'autre à cause du crime de lèse-majesté; par icelle liberté luy fut donnée, parceque le procureur fiscal qui l'avoit accusé complice de la mort de dame Marguerite d'Austriche, reyne d'Espagne[57], ne peut en faire preuve vallable; mais pour les assassinats de dom Alphonso de Caravajal, reverend père Christofle Suarez, de la compagnie de Jesus, Pedro Cavallero et Pedro del Camino; pour l'emprisonnement et mort d'Augustin de Avila, vivant sergent en la cour, et tout ce qui se passa en sa mort, et même pour avoir commis et fait faire l'assassinat contre la personne de Francisco de Xuara, par les mains d'un sergent de compagnie nommé Juan de Gusman, et pour avoir impetré de Sa Majesté (lequel est en gloire) remission de ses delictz, faussetez et mensonges, fut condamné que, de la prison où il estoit, il seroit mené sur une mule sellée et bridée (qui est l'ordre de mener les criminels de qualité, car les autres on les meine sur des ânes), avec un crieur, lequel publieroit ses fautes, et de ceste sorte seroit mené par les rues accoustumées de la ville, et conduit au lieu patibulaire, au quel lieu il seroit pour cet effect dressé un theatre, et que sur iceluy il seroit degorgé (qui est la manière comme sont punis les criminels de qualité, car on ne décolle par derrière que les traistres); et par sa sentence civile, laquelle l'on dit contenir deux cens quarante-quatre delicts, a esté condamné à un milion deux cens cinquante mil ducats, et pour chapitre final, où fut remis beaucoup d'offences touchant le dit civil, a esté condamné à tous et tels offices, tiltres, dons et choses qu'il possédoit, et en tout son vaillant, sans faire mention de ses enfans, qui sont deux masles, et tout cecy il entendit avec une grande generosité de cœur, se remettant entre les mains de Dieu. Pour le diffinitif de la sentence, et pour estre bien examinée, fut nommé d'avantage les juges que cy-dessus, desquels dom Rodrigo en recusa quelques uns, et à cause d'icelle recusation en fut nommé d'autres; il fut declaré ignoble, parquoy il fut condamné à douze mil maravedis, qui est une amende que doivent les criminels de qualité. Et pour n'avoir les juges approuvé le consentement de la mort de la reyne, quelques jours après ses advocats et procureurs appelèrent que la sentence ne s'executast, parceque la loy du pays ne permet d'executer les sentences criminelles le mesme jour, ains les laissent quelque espace de temps pour avoir recognoissance de leurs fautes. Si tost qu'icelle sentence lui fust notifiée, l'on donna permission à tous religieux de le visiter, et le disposer de se resoudre à la mort; ce que voyant s'y resoult. Il diminue donc son manger, ne dort en lict, et se règle du tout à penitences et disciplines. Il passoit les jours à plorer ses pechez et offences, et les nuicts à oraison, demandant pardon à Dieu. Sa penitence estoit si grande, que par plusieurs fois frère Gabriel du Sainct-Esprit, religieux de l'ordre des carmes (exemple de toute religion), lequel l'assistoit journellement, le reprint d'une si grande cruauté qu'il usoit sur son corps, tant en jeusnes, disciplines, mortifications de chair, comme d'oraisons et repentance de ses pechez, et outre plus une grande patience de ses maux, lesquels il representoit à Dieu pour la diminution de tous ses pechez. Pendant ce temps, il se confessa et communia par plusieurs fois, non jamais sans avoir les yeux baignant en pleurs.
Il lui fust signifié le mardy au matin, dix-neufiesme d'octobre, qu'il eust à faire testament de deux mille ducats, et qu'il se disposast pour souffrir la mort dans trois jours consecutifs. Il donna mille embrassemens à celuy qui luy apporta ceste nouvelle, le remerciant du bonheur qu'il luy apportoit pour sortir si promptement d'une si miserable vie et pour voir la fin de ses travaux; de rechef il impetra très affectueusement la misericorde de Dieu, disposa aussi de son âme au mieux qu'il luy fut possible, s'apprestant comme bon chrestien à la dernière heure. Le jour venu, il ne cessa de se discipliner, sans prendre aucune refection, pleurant tousjours ses fautes devant un crucifix et un image de la saincte mère Therèse de Jesus, au quel il avoit une singulière devotion; il pria que l'on luy portast devant luy jusques à la mort. Ce dit jour il deschargea le sergent Juan de Gusman, condamné avec luy à la mort pour l'assassinat de Francisco de Xuara, et confessa qu'il avoit donné une memoire signée de Sa Majesté au dit sergent, laquelle estoit fausse, et depuis luy avoit ostée et rompue.
Le mercredy de relevée, par un decret du conseil des ordres, un religieux et un chevalier de S.-Jacques lui allèrent arracher l'ordre du dit S.-Jacques, acte le quel il regretta grandement, et neantmoins le laissa prendre avec une grande patience; toutesfois il dit qu'il eust bien desiré mourir avec le dit ordre, et que jamais on ne l'avoit osté à ceux qui avoient commis de pareils crimes.
Il fut publié par la ville, et enjoint à tous sergens royaux et à tous ceux de la cour de monter à cheval et leur trouver le jeudy à la place publique. A icelle heure la dite place se trouva vide de plusieurs estats qui y estoient, à cause qu'en ce lieu on y vend les fruicts, et n'y avoit rien qu'un eschaffaut haut, grand et large, et au milieu une chaise de bois couverte de noir, qui par après fut descouverte, pour eviter l'esmotion du peuple, le quel en murmuroit, et ne vouloit que on lui fist tant d'honneur. En la dite place, et par toutes les rues où il devoit passer, il se trouva si grande quantité de peuple que c'estoit chose impossible de le pouvoir nombrer.
A unze heures et demie du matin, estoit attendant à la porte du logis de dom Rodrigo, les croix des deux confrairies qui ordinairement accompagnent toutes personnes que l'on execute, et plus de soixante et dix sergens à cheval. Il descend donc en bas, accompagné de 4 religieux cordeliers, 4 de la Trinité, 4 augustins, 4 carmes et 4 penitens des carmes, et avoit vestu une robe de deuil et chaperon en forme de babelou, le tout de baguette, avec la face descouverte, laquelle il montra assez venerable et de bonne presence, les cheveux jusques sur les espaules, (d'autant que depuis le temps qu'il avoit esté prisonnier il ne s'estoit fait couper son poil), et la barbe jusques à l'estomach.
Avant que de monter sur la mulle, laquelle l'attendoit caparaçonnée et couverte d'une housse de baguette noire, il fit le signe de la croix par deux fois, et print un crucifix en sa main, et d'un grand courage se mit le chaperon, pour n'avoir le visage decouvert, et baisoit fort souvent le crucifix; et auparavant que sortir de la maison fit autre signe de la croix et sortit de sa porte, assisté à ses costez de deux sergens, et devant lui marchoient les croix et bannières des deux confrairies; en sortant à la rue, jetta ses yeux partout, et contempla la grande quantité de populace qui l'attendoit, et jetta sa veüe au ciel, fut de cette sorte l'espace de deux credo, et rejetta ses yeux sur le crucifix, jamais ne les leva jusques à estre arrivé à l'eschafaux. Son confesseur lui donnoit courage, et lui respondit: A la bonne heure, mon père, car je ne manque de courage à souffrir la mort, d'autant que mon sauveur Jesus-Christ l'a endurée pour moi plus honteusement. Allons donc au nom de Dieu. Puis que Sa Majesté le veut, je vay très content accomplir sa volonté, et payer les excez de mes enormes pechez et offenses. Puis, rejettant les yeux sur le crucifix, le baisant en commemoration de celuy qui nous a rachetez, lui demanda pardon et misericorde. Il eut toujours le courage si grand, que, mesmes ceux qui pensoient, par quelque pieux discours, le consoler en ses grandes afflictions, il les encourageoit et les consoloit luy-mesmes, desprisant les grandeurs et vanitez de ce monde, les figurant comme une ombre ou une fumée au prix de celles de la beatitude eternelle, tellement qu'il attiroit le peuple à si grande compassion, qu'ils avoient plus de doleance de son infortune qu'il n'avoit luy-même à la mort que il alloit librement souffrir. Aussi ceste generosité, que les plus offensez remarquèrent en luy, servit d'eau pour esteindre le feu de leur animosité. L'executeur des hautes sentences criminelles luy menoit lui-mesme sa mule par la bride, estant l'ordre et la coustume du dit païs quand c'est quelque homme de qualité qui a acquis quelque supresme degré, ainsi que cestuy-cy avoit; et, commençant à marcher ce funèbre arroy (bien que la multitude du peuple les empeschât assez), le crieur public, à son accoustumée, commença à s'escrier tout haut, à prononcer sa sentence, avec les crimes qu'il avoit miserablement commis, disant ainsi:
«Voicy la justice que fait faire le roy nostre sire à cet homme, pour en avoir fait massacrer miserablement un autre, commetant delicts d'assassinat, et avoir esté coupable en la mort de plusieurs personnes de remarque, soit pour en avoir commis plusieurs et diverses offences, lesquelles ne doivent estre declarées, et sont reservées en secret dans le procès, pour lesquelles il est condamné à estre degorgé pour son chastiment, afin qu'il puisse servir d'exemple à ceux qui commettront un tel excez; qui tel fera, ainsi le payera.»
Il arriva à l'échafaud. Le père maistre frère Gregoire de Pedroza, de l'ordre de S.-Hierosme, predicateur de Sa Majesté, et grand ami de Rodrigo. Il monta premierement tous les religieux, et lui avec quelques uns, se decouvra du chaperon, et montra son visage encore avec la mesme miserable gravité seigneurialle; il fut quelque temps à parler au dit père Pedroza sur les bras de la chaise, pendant que tous les religieux estoient à genoux, et lui faisoient la prière et recommandation de son âme. Il se reconcilia de rechef avec un grand courage, print congé de tous, et s'est assis dans la chaise, donnant permission à l'executeur afin qu'il lui liast les bras, pieds et le corps, et lui-mesme denoua les cordons de sa fraise, ce que après l'executeur lui osta tout à fait, lui demandant pardon. Dom Rodrigo l'embrassa, et approcha par deux fois sa joüe auprès de la sienne et lui donna, lui disant qu'il estoit son plus grand amy; et, se descouvrant fort bien la gorge pour recevoir le coup, de rechef il s'offrit à Dieu, adorant le crucifix avec une douleur amère et repentance de ses pechez, pendant que l'executeur lui accommoda un bandeau de taffetas devant ses yeux, et, lui renversant la tête sur le dossier de la chaise, lui coupa la gorge[58], rendant en un même instant l'âme à son createur, sans que le corps fist aucun mouvement[59], ce qui encourageoit tous les assistans à faire prières et oraisons pour luy, ce que firent aussi les religieux, et ne se peut ennombrer les cris et lamentations du peuple de voir un si horrible spectacle, considerant les deux extresmes degrez où la fortune l'avoit reduit.
Incontinent après, le corps fut delié et mis sur une bayette noire; deux carreaux de dueil estoient sur l'eschaffaux, qui servirent à cet effet; son visage ne fut couvert, mais tout le reste de son corps le fut de la mesme estoffe, qui fut mise dessous luy. Un crucifix fut mis dessus son estomach, et quatre flambeaux furent mis à ses costez; plusieurs officiers de la justice y faisoient une soigneuse garde, et tout incontinent il fut publié à son de trompe de n'enlever ce dit corps sur peine de la vie jusque à ce que le sieur president en eust ordonné. Il fut veu et visité de plusieurs personnes pour voir s'il etoit mort entierement, et estoient auprès de luy grande quantité de prestres et religieux, lesquels, par grande devotion, faisoient à Dieu prières et oraisons pour son âme. Sur le soir il fut donné permission de l'enterrer, où il s'assembla très grande quantité du clergé et religieux, avec des flambeaux dont on se sert en ce pays au lieu de torches, et s'apprestoit-on à faire de grandes solennitez pour l'enterrement d'un personnage tel qu'il estoit; mais il vint un commandement et deffence que aucun ne l'eust à assister au dit enterrement, et ne fust permis à aucune personne de le descendre pour l'ensevelir honorablement, et fut enseveli par les deux femmes qui ordinairement ensevelissent les criminels. Ses vestemens furent delivrez à l'executeur par les officiers de la justice. Il fut depouillé devant tout le peuple; je ne sçay cœur si dur qui n'en eust eu pitié. Par dessus une tunique blanche il luy fut mis la robbe d'un cordelier, parce que c'est la coustume du pays que, lors qu'on ensevelist une personne, s'il a devotion à quelque religion, on lui met une robbe des dits religieux avec luy. Il ne fut mis dans un coffre, ains dans la mesme bière de sa parroisse, et fut couvert avec la même bayette noire, et porté sur les espaules par les six frères d'Anton Martin, qui sont ceux qui portent les executez. Deux croix des confraires de la Paix et de la Misericorde l'accompagnèrent; six pauvres avec six flambeaux, et quatre prestres de la parroisse, et le portèrent sans qu'on sonnast aucune cloche au monastère des Carmes penitens, où il requist estre inhumé au capitoire. Ces bons pères avoient tendu leur eglise de noir, et dirent pour luy plusieurs messes et autres prières. Le desaccoustrant de ses vestemens, il fut trouvé une très apre haire. L'acte de la contrition (qui est une image de Nostre Seigneur portant la croix) lui fut trouvé sur son estomach, un chapelet de bois en sa pochette, et tout son corps meurtry et deschiré des grandes disciplines qu'il s'estoit données; d'estre à genoux continuellement, il en avoit de grandes playes. Dieu permist qu'il fust despouillé en public, afin que sa penitence fust reconnue et manifeste.
Voicy un exemple où l'on peut gouster quel est le succez de la felicité humaine, et quel poison c'est que les richesses qui s'y peuvent posseder, car Dieu dispose de l'advenir, et rabaisse assez souvent l'orgueil de ceux qui, eslevez au sommet de quelque dignité, veulent braver sa divinité et mescognoistre la cause dont ils ne sont qu'un petit effet. Dieu veuille mesurer sa misericorde à l'aspresté de sa penitence, et lui donner son paradis! Mandement et execution fut donné contre dom Rodrigue pour deux cens soixante et douze millions cent soixante et deux mil neuf cens soixante et quatre maravedis, qui valent en France 887066 escus, aux condamnations pecuniaires, les joyaux et meubles de la maison appliquez à Sa Majesté, qui ont esté appreciez à cent quatre vingt mil ducats, qui valent 165000 escus.
Il estoit marquis des Sept Eglises, comte de la Oliva, commandeur de Ocana en l'ordre de Sainct-Jacques, capitaine de la garde allemande, concierge de la maison d'Arragon, greffier en la chancellerie de Valladolid, tresorier des ouvrages de la dite ville, grand prevost, et sergent mayeur, concierge de la prison royale, et avoit deux regimens, avec voix et place au conseil, et en la première antiquité; il estoit grand courrier de la dite ville, et avoit un maravedy de chacune bulle de la croisade qui s'imprime à Valladolid, qui se monte à plus de six mil ducats de rente, qui valent, monnoye de France, 5500 escus; aucune personne ne peut demeurer en Espagne sans avoir la bulle; il avoit sa chambre perpetuelle aux comedies de Valladolid, et une autre à la cour de la Orix; il estoit resident de Soria, qui vaut autant qu'eschevin, ayant voix au conseil et assemblées; gardien et patron du monastère de Portacely en Valladolid; il avoit aussi deux regimens en la cité de Plasencia; il estoit gardien de la chapelle royalle du monastère de la Trinité en Madrid. Ses meubles furent prisez à quatre cens mil ducats, qui valent 366666 escus. Il avoit la moitié du butin qu'on apporte des Indes; il avoit le droict du bois du Bresil qui vient à Lisbonne, qui luy valloit 11000 escus de rente, et le roy lui avoit donné que nul ne pouvoit traicter aux Indes en meules de moulin et d'esmouleur que luy, qui luy valloit grand revenu.
Il s'est trouvé pour certain que chacun an il entroit en sa maison plus de deux cens mil ducats de rente, qui seroit 183333 escus de rente, sans les particulières richesses, qu'il est impossible de nombrer.
Son père et sa femme, avec deux fils et deux filles, s'exemptèrent de cette ville deux jours avant son execution, après avoir fait de grandes diligences pour lui sauver la vie, et avoir jetté plusieurs larmes; et tient-on qu'ils se sont retirez à Oliva, qui est ce que l'on peut raconter de ceste presente histoire.
De Madrid, le vingt-deuxiesme jour d'octobre mil six cens vingt-un.
FIN.
Décoration.