Discours faict au Parlement de Dijon, sur la presentation des lettres d'abolition obtenuës par Helène Gillet, condamnée à mort pour avoir celé sa grossesse et son fruict.

Comme aussi les lettres d'abolition en forme de chartres et arrest de verifications d'icelles.

A Paris, chez Henry Sara, au Palais, en la gallerie des Prisonniers, proche la Chancellerie.

M. DC. XXV.
In-8.


Extraict du plumetif du greffier de la cour du Parlement de Dijon, du lundy second jour de juin 1625[20].

Fevret l'aisné[21] presentant les lettres de pardon obtenues par Helène Gillet, dict:

Messieurs, Helène Gillet, qui se représente au conspect de la Cour, donne de l'estonnement à ceux qui la voyent, et n'en a pas moins elle-mesme.

Elle n'avoit veu la Justice de ceans que dans le trosne de sa plus sevère majesté; elle ne l'avoit apperceuë que le visage plain de courroux et d'indignation, tel qu'elle le faict paroistre aux plus criminels; elle ne l'avoit considerée que l'espée à la main, dont elle se sert pour la punition des maléfices.

Mais, chose estrange! elle treuve aujourd'hui ce premier appareil tout changé: il lui semble que le visage de cette déesse luy rit, comme plus adoucy et favorable; elle voit sa main desarmée, et vous diriez qu'elle tend les bras pour promettre quelque asyle et protection à celle qui, de criminelle, est devenue suppliante.

Vous vistes, Messieurs, cette pauvre fille, il y a quelques jours, le visage couvert de honte par l'ignominie de sa condamnation, la langue noüée dans l'estonnement du supplice, les yeux ternis d'horreur et d'espouventement, l'esprit troublé dans les dernières agitations d'une funeste separation; vous la vistes (dis-je) aller courageusement à la mort pour satisfaire à vostre justice; maintenant elle retourne pour vous dire que le lieu du supplice où les criminels perdent la vie l'a et absoute et sauvée. Elle paroist devant vos yeux pour vous dire que, l'ayant traictée par la rigueur de vos jugemens, vous ne pouvez plus luy refuser vostre misericorde; elle est humblement prosternée à vos pieds pour baiser, de l'intérieur de son cœur, le tranchant de l'espée qui, comme le fer de la lance d'Achille, guerira les playes que luy-mesme a faictes.

Il se pourroit bien treuver des exemples, à qui les voudroit rechercher, de plusieurs qui se sont trouvez garantis de la mort au moment mesme de leur execution, les uns par le commandement inopiné d'un chef d'armée, les autres par l'intercession d'un Tribun, d'autres par la rencontre fortuite d'une Vestale, d'autres par une emotion populaire, qui par des paroles mesmes de railleries heureusement rencontrez en ceste extremité, qui par des stratagesmes pratiquez à l'endroict de leurs complices ou de l'executeur; aliorum in capite gladius flectit, ainsi qu'il en arriva à ceste femme faussement accusée d'adultère à Verseil, qui doit le bonheur de sa memoire à la plume de saint Hierosme; aliorum laqueus contritus et ipsi liberati sunt.

Mais qu'on considère tous ces exemples en gros, qu'on les examine en destail, qu'on en pèse à part ou confusement les plus singulières circonstances, il se trouvera icy quelque chose de plus rare, de plus esmerveillable, je ne sçais si j'oserois dire de plus miraculeux, qu'en tout cela.

Car icy le glaive a tranché, la corde a faict son office, la pointe des ciseaux a secondé la violence des deux; et cependant cette fille, dans l'imbecillité de son aage, dans l'infirmité de son sexe, dans les horreurs du supplice, dans les apprehensions de la mort, frappée de dix playes ouvertes, n'a peu mourir, mais bien plus! ipsam mori volentem mors ipsa quamvis armata perimere non potuit.

Quel prodige, en nos jours, qu'une fille de cest aage ayt colleté la mort corps à corps! qu'elle ayt luitté avec ceste puissante geante dans le parc de ses plus sanglantes executions, dans le champ mesme de son Morimont[22]! et, pour dire en peu de mots, qu'armée de la seule confiance qu'elle avoit en Dieu, elle ayt surmonté l'ignominie, la peur, l'executeur, le glaive, la corde, le ciseau, l'estouffement, et la mort mesme.

Après ce funeste trophée, que luy reste-il, sinon d'entonner glorieusement ce cantique, qu'elle prendra d'oresnavant à sa part: Exaltetur dominus Deus meus quoniam superexaltavit misericordiæ indicium?

Que peut-elle faire, sinon d'appendre, pour eternel memorial de son salut, le tableau votif de ses misères dans le sacraire de ce temple de justice?

Quel dessein peut-elle choisir plus convenable à sa condition, que d'eriger un autel en son cœur, où elle admirera tous les jours de sa vie la puissante main de son libérateur, les moyens incogneus aux hommes par lesquels il a brisé les ceps[23] de sa captivité, et l'ordre de sa providente dispensation à faire que toutes choses ayent concouru pour sa liberation?

Ce fut un commencement de bon-heur en ce desastre que, le lendemain de l'execution, la Cour entra dans les feries nouvelles que le Roy avait concedées par lettres expresses peu auparavant entherinées. Ce fut encore quelque chose de plus signalé, qu'alors qu'on recourut à la bonté du Prince pour impetrer des lettres de pardon, luy et sa cour estoient en allegresse et festivité, à cause de l'heureux et tant desiré mariage du roy de la grande Bretagne[24] avec madame Henriette Marie, princesse du sang de France. Ce fut bien plus de voir qu'à l'instant que le discours de ceste sanglante catastrophe eut frappé l'oreille de ce sage Orphée, de ce doux ravissant esprit[25], qui tient dignement le premier rang en l'eminence de l'ordre de la justice, il ait aussitost empoigné la lyre pour charmer la dureté des Parques, revoquer la juste severité des loix, rappeler les décrets inviolables de la mort, revivre ceste infortunée Euridice, morte civilement par la condamnation, et presque naturellement par la peine. C'est une merveille digne d'admiration, que celle qui debvoit estre dans l'oubly d'une mort infame vive encore avec ce contentement, qu'elle donnera subject à la postérité de dire que nostre Prince, avec le tiltre juste qu'il s'estoit legitimement acquis, ait merité par ceste action le nom de clement et misericordieux, pour avoir pardonné, et sans autre peine que de prier Dieu pour la prosperité de sa personne et de son estat.

Quam bonus princeps qui indulget, quam pius qui miseretur, quam fidelis qui vel a nocentibus nil nisi preces et supplicationes exposcit, quam pene divinitati proximus qui veniam criminum non supplicii gravitate, sed votorum nuncupatione pro sua totiusque imperii salute dispensat!

Puissiez-vous ainsi tousjours, juste Roy, marier heureusement la justice avec la paix, le jugement avec la misericorde, la clemence avec la severité! Puissiez-vous si glorieusement terrasser les ennemis de vostre Couronne, qu'après les avoir domptez par la rigueur de vostre justice, vous leur imprimiez les mouvemens d'une humble et fidelle obeissance par les effects de vostre clemence et debonnaireté! Puissiez-vous, grand monarque, punir si parfaittement les crimes, que les coulpables, ayans satisfait à la peine, puissent survivre à leur supplice pour exalter à longs jours la felicité de vostre règne et de vostre domination!

Cependant, puisqu'il a pleu à Dieu de redonner la vie à ceste fille, au Roy de luy conceder l'abolition de son crime, elle vous demande, Messieurs, la liberté, sans laquelle le reste luy tiendroit lieu d'un second et dernier supplice, et soubs esperance d'obtenir ce qu'elle poursuit, elle vous presente en deuë reverence ses lettres de pardon, vous suppliant de proceder à l'entherinement d'icelles[26].

Louis, par la grâce de Dieu roy de France et de Navarre, à tous presens et advenir salut. Nous avons reçu l'humble supplication de Helène Gillet, aagée de vingt et un ans ou environ, fille de Pierre Gillet, nostre chastellain en nostre ville de Bourg en Bresse[27], contenant qu'induitte par mauvaises recherches[28], elle se seroit trouvée enceinte, et comme la crainte de ses parens, gens d'honneur et de bonne famille, luy faisoit apprehender leur blasme et le chastiment de son père, elle auroit, par mauvais conseil, resolu de dissimuler sa faute, tellement sollicitée de son malheur, que mal assistée en son part[29], son fruict se seroit treuvé meurtry: si que, pour reparation, elle auroit esté condamnée à avoir la teste tranchée par sentence rendüe au bailliage de Bourg[30], confirmée par arrest de nostre Parlement à Dijon du 12 du present mois; en suitte de quoy, la suppliante delivrée à l'executeur de la haute justice, et par lui conduitte au lieu du Morimont en nostre-ditte ville de Dijon, après avoir fait ses prières à Dieu, et soumise au supplice ordonné, ledit executeur luy auroit eslancé un coup de coutelas sur l'espaule gauche[31], dont elle seroit tombée sur le carreau de l'eschaffaut, puis relevée par ledit executeur à l'ayde de sa femme, elle seroit tombée d'un second coup qu'il luy auroit porté dudit coutelas à la teste. Ce qui auroit excité telle rumeur dans le peuple que ledit executeur, intimidé de plusieurs pierres ruées sur ledit eschaffaut, se seroit jetté en bas, laissant la suppliante en la disposition de sa femme, qui, l'ayant traisnée dans un coing dudit eschaffaut avec une corde qu'elle luy jetta au col, auroit fait plusieurs efforts pour l'estrangler, soit en serrant le col, ou luy pressant l'estomac de plusieurs coups de pieds, et voyant ces supplices inutils, elle se seroit aydée de ses cizeaux en intention de luy coupper la gorge, lui en ayant porté plusieurs coups au col et au visage. Finalement ladite femme, pressée de la clameur et indignation du peuple, seroit descendue dudit eschaffaut en la chapelle qui est au-dessoubs, traisnant avec ladite corde la suppliante la teste en bas, où elle seroit demeurée mutillée en toutes les parties de son corps[32], sans poulx, sentiment, ny cognoissance, pendant que le peuple irrité assomoit à coups de pierres et de ferremens ledit executeur et sadite femme. Ce mouvement passé, quelques uns, meus de compassion, auroient levé et transporté la suppliante en la maison d'un chirurgien, où elle a repris quelque esperance de vie par les secours et remèdes qui luy ont esté promptement administrez. Mais pourceque nostre dit parlement a commis sa garde à un huissier, l'apprehension d'un nouveau supplice luy est une continuelle mort, qui la contraint implorer nostre misericorde, et requerir très humblement nos lettres de remission necessaires. Eu esgard à l'imbecilité et fragilité de son sexe et de son aage, et à la diversité des tourmens qu'elle a soufferts en ses divers supplices, qui esgalent, voire surpassent la paine de sa condamnation; à ce que, la vieillesse de ses père et mère relevée de ceste infamie, elle convertisse sa vie à l'employer à louer Dieu[33] et le prier pour nostre prosperité: SÇAVOIR faisons qu'inclinant pour la consideration susdite, à la recommandation d'aucuns nos speciaux serviteurs, en faveur mesme de l'heureux mariage de la Royne de la grande Bretagne nostre très-chere et très-aymée sœur, de nostre propre mouvement, grace speciale, plaine puissance et authorité royale, NOUS avons à ladite Helène Gillet, suppliante, quitté remis et pardonné, quittons, remettons et pardonnons, par ces presentes signées de nostre main, le faict et cas susdit, comme il est exprimé, avec toute peine et amende corporelle et civile qu'elle a encourue envers nous et justice; et mettant à neant toutes informations, decrets, mesmes ladite sentence et arrest de mort qui en sont ensuivis, la restituons et restablissons en sa bonne renommée et en ses biens non d'ailleurs confisquez; imposons silence à nos procureurs généraux, lieutenans, substituts, presens et advenir. SI DONNONS en mandement à nos amez et feaulx conseillers les gens tenans nostre Cour de Parlement à Dijon ces presentes nos lettres de remission entheriner, et de leur contenu faire jouir ladite suppliante plainement et paisiblement, sans permettre y estre contrevenu: Car tel est nostre plaisir. Et afin qu'elles soient stables, nous y avons fait mettre nostre seel, sauf, en toutes choses, nostre droict et de l'autruy. Données à Paris au mois de may l'an de grace 1625, et de nostre regne le 16. Signé Louys. Et sur le reply, le Beauclerc. Visa Contentor. Signé Le Long et seellées en cire verte du grand seel à laqs de soye rouge et verte.

Sur le dos est escrit: Registrata, avec paraphe.

Extraict des Registres du Parlement.

Veu les lettres patentes obtenues à Paris au mois dernier par Helène Gillet, fille de maistre Pierre Gillet, chastellain royal à Bourg, par lesquelles le Roy, pour les causes y contenues, à la recommandation de ses speciaux serviteurs, en faveur mesme de l'heureux mariage de la Royne de la grande Bretagne, sa très-chère et très-aymée sœur, de son propre mouvement, grace speciale, plaine puissance et authorité Royalle, auroit à ladite Gillet quitté, remis et pardonné le faict et cas exprimé ès dittes lettres, avec toute peine et amende corporelle et civile qu'elle avoit encourue envers sa Majesté et justice, mettant à neant toutes informations, decrets, mesme les sentence et arrest de mort qui s'en estoient ensuivis, la restituoit et restablissoit en sa bonne renommée et en ses biens non d'ailleurs confisquez, imposant silence à ses procureurs generaux, leurs substitus presens et à venir, et à tous autres; arrest du deuxiesme du present mois de juin, par lequel, sur la presentation faicte en audience par laditte Gillet desdittes lettres, et ouy Picardet, procureur general du Roy, auroit este ordonné que, sur le contenu en icelles, elle seroit ouye et repetée par le commissaire au rapport duquel avoit esté donné l'arrest du 12 dudit mois de may, pour après estre pourveu sur l'entherinement d'icelles, ainsi qu'il appartiendroit; cependant demeureroit laditte Gillet en la garde d'un huissier; interrogations, responses et repetitions de laditte Gillet par devant ledit commissaire; ledit arrest du 12 de may confirmatif de la sentence donnée au bailliage de Bresse le 6 fevrier precedent, par laquelle laditte Gillet auroit esté declarée deuement atteinte et convaincue d'avoir recelé, couvert et occulté sa grossesse et son enfantement; et pour reparation, ayant aucunement esgard à l'aage et qualité de ladite Gillet, icelle condamnée à avoir par l'executeur de la haute justice la teste tranchée, en l'amende de cent livres envers le Roy, et ès frais et despens de justice: LA COUR a intheriné et intherine lesdittes lettres; ordonne que ladite Gillet jouira de l'effet d'icelles selon leur forme et teneur. Faict en la Tournelle, à Dijon, le cinquiesme de juin mil six cens vingt cinq.

Décoration.

Histoire veritable de la conversion et repentance d'une courtisane venitienne, laquelle, après avoir demeuré long-temps souillée dans les lubricitez et ordures de son peché, Dieu a faict reluyre dans son ame les rayons de son amour et l'a retirée à soy.

Traduit d'italien en françois. A Paris, chez Guillaume Marette, ruë Sainct Jacques, au Gril.

1608.—In-8o.

Entre tous les vices et pechés qui se sont enracinez dans le cœur des hommes et qui plus manifestent l'ire de Dieu, ç'a esté la paillardise: car Dieu a fait pleuvoir feu et foudre pour advertissement d'un si enorme et detestable peché devant sa divine Majesté. Quelle chose est sous le ciel plus abominable et plus digne de hayne que ce vice, qui est la source et fontaine de tous maux? Certains auteurs remarquent qu'il n'y a rien au monde qui offence plus le corps et l'esprit, et qui nuise plus à la santé corporelle et spirituelle, qui engendre plus de maladies interieures et exterieures, qui rende l'homme plus brutal et insensé que ce mechant acte voluptueux qui tue le corps et l'ame. Tous les livres des anciens et des modernes sont si remplis d'infinis exemples, que, si nous les feüilletons, nous verrons les punitions, misères et malheurs qui l'accompagnent. Les enfans d'Hely nous ont servi d'exemple de la divine vengeance, et ceux qui estoient du temps de Noë, comme parle nostre Seigneur en son Evangile. Valère[34], livre 9, chapitre 12, nous en fournit assez quand il parle du poëte lascif et vilain qui mourut où il se plaisoit tant. Mais nous nous arresterons seulement pour le present à la recerche curieuse de la vie, meurs et façons de ceste Leonor Venitienne, issuë de riches et fameux personnages dont je tais le nom, à laquelle Nature avoit desparti tous ses dons et graces, et l'avoit doüée de parfaicte beauté, enrichie dès son commencement de vertus requises à une damoiselle bien née comme elle estoit.

On voit ordinairement qu'en un bel arbre fruitier il y a quelques branches qui sont pourries et mortes, et que, si on ne les coupoit, elles gasteroient tout l'arbre; de mesme les parens de ceste Leonor, qui estoient beaux arbres florissans et eslevés en haut, enracinez en la vertu, produirent une branche, de commencement verdoyante, et qui, petit à petit, comme elle croissoit, elle se pourrissoit: car, dès que l'amour aveugle eut decoché ses fléches dans son cœur, elle aperceut des nouveaux traitz et desirs d'aimer, qui sont les enfans et avant-coureurs d'Amour, qui luy firent clorre les yeux de chasteté pour ouvrir ceux de lubricité: car ayant atteint l'aage de quinze ans, lors vray miroir de vertu et beauté, et estant delaissée orpheline depuis deux ans et unique heritière des biens paternels, fust recherchée de plusieurs braves cavaliers, qui, espris de ses beautez, ne pouvoient respirer que l'air de ses bonnes graces; et comme la coustume de ces païs porte que les filles soient retirées des compagnies, principalement de celles des hommes; mais elle estoit maistresse de soy-mesme et se laissoit aller où sa volonté et plaisirs la poussoient. Elle attiroit par sa beauté les cœurs de ceux qui la regardoient, et, en la regardant, l'admiroient, entre autres le cavalier Lysandro, qui, jà long-temps auparavant, avoit esté adverti des beautez de ceste damoiselle, estant envoyé à Venise pour l'estude des sciences et exercices de noblesse, tascha par subtils moyens de pouvoir treuver lieu, temps et heure commodes pour offrir et sacrifier les veux de son service sur l'autel des merites de ceste beauté, et ne pouvant treuver telle commodité comme il desiroit, il se delibera de l'aller voir à son logis, accompagné d'un homme seulement, et là estant, la treuva aussi gratieuse que belle; incontinant luy commença à descouvrir la douleur qu'il avoit enduré dès que les rayons de sa beauté eurent penetré son cœur, et qu'il la supplioit et conjuroit d'alleger le tourment de son mal. Tous deux au mesme instant furent comblez d'heur et desir, comme ils souhaitoient; il ne manque point tous les jours en après la voir; enfin tous deux sont embrasés de l'amour de l'un et de l'autre. Et ainsi passionné luy donna à entendre, comme la coustume est, qu'il la prendroit pour sa loyale espouse, et que cependant elle esteint les feux ardens d'amour qui le brusloient. Alors les parens de l'un et de l'autre, estans advertis du faict, firent moyen de les separer et esloigner, afin d'esteindre le feu et la fumée du bruit qui estoit semé d'eux par la ville. Mais Lysandro, qui ne desiroit plus belle occasion que celle, afin d'eviter les rets où il estoit pris s'il ne s'en retournoit à la maison de son père, la quitte, ayant assoupi ses lubricitez l'espace d'un an; et ainsi elle demeura grosse d'une fille. Je ne vous pourrois representer les douleurs et afflictions accompagnez de souspirs et repentirs de ceste pauvre Leonor, qui au premier commancement avoit gouté les fruicts de l'amour si doux, et maintenant luy sont si amers! La voilà delaissée et abandonnée d'un chacun, reputée pour une autre Laïs, fameuse putain, qui, estant morte, afin de faire revivre sa memoire, fut mis sur son tombeau une lionne qui esgratignoit un belier par les fesses, pour designer que le belier estordy, à sçavoir, l'homme, se laisse piper à la femme, qui luy tire le sang et luy oste la laine. Elle est contraincte en après de poursuivre comme elle avoit commencé, et s'addonne tellement à toutes sortes de lubricitez, qu'au lieu que c'estoit un miroir de vertu et chasteté, ce n'est que le receptacle des vices: sa beauté et elegance de son corps estoit flestrie, sa conscience offencée, laquelle l'epoinçonnoit ordinairement avec des vives attaintes d'un repentir; son nom tout difamé, sa vie abregée, le cœur et l'ame perduë. Mais Dieu, qui ayme les siens, et qui ne cerche la mort du pecheur, fit reluyre peu à peu les effects de son amour dans le cœur de ceste creature, afin de la retirer des ordures et saletés du peché où elle estoit plongée; si bien que le 26e jour du mois de mars, entendant la predication d'un R. P. de l'ordre S. François, qui avoit prins pour thème de son sermon la conversion de la Magdaleine, luy esmeut et incita une telle ardeur de l'amour divin, accompagné d'un repentir et remord de conscience d'avoir offencé un si long temps celuy qui l'avoit creée à son image, qu'incontinant que le père fut descendu de la chaire, elle se prosterna à ses pieds, luy demandant humblement pardon, le priant de vouloir entendre une confession auriculaire de tous ses pechés, qu'elle vouloit faire. C'estoit auparavant une Laïs, maintenant c'est une autre Magdelaine, que les souspirs et pleurs qu'elle respand pour ses pechés passés, et la penitence qu'elle a commencée luy acquerront les cieux. Cependant elle s'est retirée à un couvent des religieuses de S. François, où elle vit avec telle penitence, jeusnes et oraisons; ayant party tout le reste de ses biens paternels, et ceux que la lubricité lui avoient acquis, aux pauvres et au couvent, remit sa fille à la suitte d'une grande dame.

Cest escrit m'estant tombé entre les mains, j'ay desiré le mettre d'italien en françois, afin d'emouvoir et inciter un chacun à fuïr et avoir en horreur ce vice et peché si enorme devant la divine Majesté, et conjurer ceux qui ont esté seduits et attrapez par les retz et filetz que le diable, ennemy immortel, leur prepare tous les jours, de tascher par tous moyens de s'en delivrer, car toujours il a esté divinement puny. Qui pourroit donc mettre en registre tant de villes ruinées, saccagées, apauvries et desolées par ce malheureux vice? Les monarchies des Perses, Assyriens, Mèdes, Macedoniens, Troiens, Romains, les florissantes cités de Lacedemone, Thèbes, Athènes et autres, ont esté perdues par ce monstre detestable. Je serois trop prolix de deduire les malheurs qui l'accompagnent, mais cecy servira de miroir et vray exemple de chasteté, afin que ces belles ames ne se viennent à souiller, fletrir et secher par les retz de l'ordure de ce péché: car, ayant ce lustre si resplendissant, on reluyra de tous costez, rejettant ceste insatiable volupté, qui ameine avec soy un repentir qui mord et pince la conscience ordinairement, et engendre en l'esprit une douleur perpetuelle, et faict oublier le doux pour succer l'amer, et depeint en nous une infamie; et comme dit le poète,

O passion dissoluë!
O volonté trop gouluë!
Plus l'hydropique met peine
De succer une fontaine,
Plus il creuse son tombeau, etc.

FIN.

Décoration.

Les singeries des femmes de ce temps descouvertes, et particulièrement d'aucunes bourgeoises de Paris[35].

M. DC. XXIII. In-8o.

Dernierement je me rencontray en un lieu où je vis plusieurs gentils-hommes et damoiselles qui discouroient sur diverses choses; enfin, chacun faisant à qui mieux paroistre quelque beau traict d'esprit, nous tombasmes sur les singularitez, tant du corps que de l'esprit, qui se rencontroient ordinairement aux dames, singularitez ausquelles les jeunes gens, de quelque profession qu'ils fussent, sembloient avoir beaucoup d'obligation, comme leur servant de première leçon pour se façonner.

Ces parolles diversement promenées de bouche en bouche, à l'advantage des femmes, et assez bien recueillies de la compagnie, se rencontra un homme de la trouppe, lequel, par manière de rire, soit ou quil eut conçeu quelque inimitié contre les femmes, ou autrement, voulut contrepointer de point en point ceste opinion et renverser ceste proposition.

Vous qualifiez du nom de singularité des choses que je nomme singeries des femmes, dit-il, car si vous ostez de ce sexe les singeries et les folies dont elles sont remplies, vous destruirez toute leur essence, et ce qu'elles ont de singulier en elles.

A ce mot, chacun commença à murmurer; un bruit sourd s'espandit dans la chambre, et les femmes qui assistoient à ceste assemblée se promirent bien de le faire desdire de la parole qu'il advançoit.

Mais le gentil homme, d'un visage hardy: Non, non (poursuit-il), ne vous estonnez aucunement de ceste mienne première demarche; mais suspendez un peu votre jugement: j'espère faire en sorte de vous rendre contens en ce que je vous ay proposé.

Il y a quelques années que, feuilletant un ancien codice intitulé: le Répertoire des choses humaines, je trouvay que les dieux, voulant bastir et former l'homme, prindrent une grosse masse de terre, laquelle ils pestrirent longuement avec je ne sçay quelle mixtion celeste, et un temperament des qualitez elementaires (bien que les chimistes soient d'une autre opinion), puis, ayant mis toute cette masse à la fonte, firent l'homme composé d'une ame raisonnable, œuvre où l'art surmonta la nature, et où les dieux mesmes admirerent leur propre industrie, pour les richesses et raretez qui y furent encloses; et d'autant qu'il se rencontra beaucoup de matière qui restoit, ne voulant les dieux qu'une si divine composition fust perdue, ils la remirent de rechef à la fonte; mais ils ne s'apperceurent qu'à la façon des chimistes et soufleurs, en voulant purifier et rendre ceste matière plus excellente, elle se précipita et devint plus lourde et terrestre, et de ceste estoffe ils en formèrent la femme, beaucoup plus stupide et grossière que l'homme, et qui n'a rien de viril que ce que l'homme luy en fournit.

Il restoit encor quelque peu d'escume de la femme, dont les dieux, pour ne rien perdre, natura enim non facit frustra, bastirent et façonnèrent de petits avortons de nature, qui furent appelez pigmées ou nains, et des singes, leurs demi-frères.

De façon que l'homme est mitoyen entre les dieux et la femme, et ainsi la femme tient le milieu de l'homme et des pigmées et singes, qui ne leur ressemblent point trop mal.

Et ainsi on peut dire que les dieux, voulans former les femmes, prirent un peu de la nature et raison de l'homme, un peu des pigmées et de leur essence, et le reste ils le tirèrent des singes; et, de fait, on remarque plusieurs indices des singes qui se retrouvent en la femme. De là vient que les femmes sont ordinairement plus petites que les hommes, qu'elles se veulent mesler de tout faire et manier tout, et le plus souvent les hommes ne s'en apperçoivent qu'après que la besogne est faite. Les femmes, recognoissant de leur costé que de leur escume avoit esté fait et procréé le singe, animal assez plaisant, et voyant qu'elles estoient nées en ce monde pour servir de singe aux hommes et leur complaire, s'estudièrent de là en avant de proceder de bien en mieux, et, par un artifice nouveau, alambiquèrent la quintescence des singes, que nous apellons singeries, qui leur sont si familières et ordinaires, que, quand vous repasserez sur toutes les singularités de corps et d'esprit qu'estimez resider en elles, vous n'y trouverez autre chose que singeries.

Un second passage, qui confirme grandement tout ce que j'ay advancé des singeries des femmes, est celuy qui se retrouve dans le mesme autheur.

Au commencement du monde, les dieux avoient fait un beau verger et avoient planté l'homme et la femme au milieu pour contempler les fruicts; or, entre autres arbres, il y en avoit un de science et l'autre de singes, fruicts si agreables aux femmes, qu'elles quittoient le boire et le manger pour cueillir desdits singes, et despouilloient les branches, ne laissant rien sur l'arbre que les queües (de là vient que les singes sont aujourd'huy sans queüe).

Les dieux ayant remarqué ceste singerie, en punition attachèrent les femmes sur l'arbre et les entèrent sur les queuës des singes; c'est pourquoy maintenant les femmes aiment tant la queüe, n'y ayant morceau de chair ni venaison qui leur semble de meilleur goust, et depuis ce temps-là on a nommé toutes les actions des femmes singeries.

Si maintenant je veux allegorier ce discours et en venir à l'experience, quelle femme se peut rencontrer en tout l'univers qui n'a passé son temps en singeries, en momeries, bombances et niaiseries? Il ne faut point aller chercher d'exemples en Italie, le lupanar et la sentine de toutes les salletez des femmes; il ne faut aller en Espaigne ny en Angleterre, mais il faut venir à Paris: vous y verrez une fourmilière, non de femmes, bien qu'elles en ayent le visage et le dehors, mais un escadron de singes.

Les singes se remarquent à leur poil et à leur exterieure façon; à cela recognoistrez-vous les femmes; les singes ont une face que, si elle etoit masquée, ce seroit une vraye femme, et quand on me monstre une femme masquée, je m'imagine de voir un singe, tant le rapport a de proximité et de concurrence. Le singe cache mille ravauderies dans les concavitez de ses joües; la femme, sous un visage trompeur, cache tout ce qui se peut imaginer au monde de perfide et de meschant. Souvent vous croirez qu'elle vous caresse, mais, pire qu'une serène, elle taschera de vous engluer en ses rets et se mocquera de vous. Il n'y a rien de plus inconstant que la face: c'est une lune qui a ses croissans, ses cartiers et son plain; tantost elle paroistra plaine, à l'autre elle semblera carne[36]; et comme jadis la teste de Meduse convertissoit toutes choses en pierre, ainsi l'homme à l'aspect de la face de sa femme deviendra cornu. La femme est un vray Prothée, il n'y a rien qui change plus tost.

Fiet enim subito sus horridus atraque tigris
Squammosusque draco et fulva cervice leena.

Le singe a les mains, ou, pour mieux dire, les pattes, semblables aux mains des femmes, sinon que celles des singes sont velues par dehors, en quoy vous remarquez la mesme difference que celle qui est entre le né et le cul: le cul est velu par dehors et le né dedans. Reste à parler de la queüe, qui est la principale pièce, et de qui despend tout le mistère. Les singes n'ont point de queüe, n'aussi n'ont les femmes, et c'est en quoy elles se plaignent aussi bien que les singes; toutefois, elles ont mille inventions pour en trouver: car, pour une seule peau de connin, elles auront la queüe de plus de cent veaux, ce que ne peuvent faire les singes. Aussi les femmes ont tousjours le bruit de mieux traffiquer que tout autre animal, et, de fait, elles bailleront tousjours le double pour le triple. Les singes, de honte, sont tousjours assis sur le cul, à cause qu'ils n'ont point de queüe, et les femmes se couchent sur le dos afin d'en avoir. Bref, il y a une grande simpathie entre le corps d'un singe et le corps d'une femme.

Venons maintenant à esplucher les actions de l'un et de l'autre, et voyons si la femme n'a pas une grande correspondance d'esprit avec la nature essentielle et quidditative du singe.

Le singe a un certain instinct de faire tout ce qu'il void faire, et de produire les mesmes actions au jour qu'il void exercer par ceux qu'il regarde; peut-on trouver une singerie plus belle en la femme, laquelle ne s'ingère pas seulement de faire ce qu'elle void faire, mais mesme se veut quelquefois vaincre soy-mesme et aller au delà de ses forces?

N'estoit-ce pas une vraye singerie que ceste royne superbe des Assiriens, Semiramis, laquelle massacra son mary et son fils Ninus pour regenter sur les hommes, et osa bien mesme, tant elle avoit le cœur d'imiter les actions des hommes, quitter les habits de femme et se revestir du manteau royal?

N'estoit-ce point une singerie bien formée, de voir les cinquante Danaïdes feindre avec passion de caresser leurs maris la première nuict de leurs nopces, et cependant sous leurs chemises porter le cousteau fatal dont elles leur ravirent la vie?

Je serois trop prolixe si je voulois parler de toutes les singeries qu'ont exercé les femmes de l'antiquité: nostre siècle nous en produit assez d'exemples, et principalement la ville de Paris, où les cornes croissent invisiblement plus qu'en autre lieu du monde.

La singerie de ceste marchande de la rue Sainct-Martin estoit admirable, lors qu'elle fit venir son courtisan dans une basle de marchandise, et qui de nuict elle alloit visiter la basle et joüoit du flageolet cependant que son mary soufloit la cornemuse.

C'estoit une belle singerie que pratiqua ceste brunette d'auprès Sainct-Innocent, de se faire servir par un jeune garçon habillé en fille de chambre; mais tout le fait fut descouvert par le moyen du garçon de boutique, qui voulut faire l'amour à la fille de chambre, et trouva que son cas n'alloit pas bien.

C'estoit une singerie remarquable que celle de la procureuse du Chastelet, laquelle se faisoit ventouser par son clerc, quand son maistre arriva, sans sçavoir qu'il fust acteonisé, ou qu'on l'eust placé au zodiaque, au signe du capricornio.

Mais il y a bien plus à rire pour l'autre de la rue de Sainct-Honoré, assez proche de la Croix du Tiroir, qui fit entrer un certain bourgeois de la rue aux Ours en son logis, sous espérance de traitter avec luy, et cependant trois ou quatre estaffiers luy mirent la main sur le collet et luy donnèrent les estrivières. Il n'y avoit point à rire pour tout le monde, et principalement pour le susdit, qui depuis a juré qu'il n'avoit jamais dansé à telle feste.

Mais ces singeries-là n'ont rien d'esgal à celles qui se joüent au cours, où toutes les Nimphes, Orcades, Naiades, Driades, Bocagères, Montaigneuses et autres, se rencontrent avecque les Satirs, Capripèdes, Chevrepiés, Silvains, et telles manières de gens qui font leurs affaires sans chandelle et qui ne vont qu'à tatons. Dernièrement il me print une humeur d'y aller; mais je ne sçay si seray metamorphosé en Acteon: car je vis une belle Diane de la rue Sainct-Anthoine toute nue entre les bras d'un gentil-homme de la rue Dauphine; mais en ma vie je ne fus si estonné, et à peine que de ravissement les cornes ne me montèrent en la teste.

Je ne veux oublier les singeries de ceste grande dame à cinq estages de la rue Sainct-Jacques, qui toute nuict fait la sucrée et la Diane, et le matin, quand son mary est dehors, se donne du bon temps et passe ainsi sa jeunesse.

Je ne veux aussi oublier par mesme moyen celle du costé des Bernardins, qui enferme son mary dans une chambre cependant qu'elle luy plante des cornes sur le front. Tout cela peut estre appellé singeries.

Mais, pour conclure, n'est-ce point une vraye singerie de voir les femmes de crocheteurs vouloir faire les bourgeoises, et les bourgeoises imiter les damoiselles, et celles-cy les princesses[37]? En quel siècle sommes-nous? Vit-on jamais tant de bombance et de superfluitez qu'on en voit maintenant? Qui vid jamais tant de singes et tant de singeries? Ma commère a un cotillon à fleurs, et toutefois elle n'est point si riche que moy: pourquoy mon mary ne m'en donnera-il point? S'il ne le fait, je sçay bien le moyen d'en avoir qu'il ne me coustera rien.—Et moy, qui suis grosse marchande, sera-il dit que ceste mercière sera plus brave que moy? Il faut resolument que je me face raccommoder tout de neuf. Et ainsi des autres.

Pleust à Dieu que les singes et singeries[38] fussent dans un basteau et s'en allassent tous au vent! Nous ne serions point en la peine où nous sommes.

Adieu.

FIN.

Décoration.

La Chasse et l'Amour, à Lysidor.

MDCXXVII.
In-8o. 15 pages.

L'Amoureuse Chasse, à Lysidor.

Lysidor, voicy le printemps
Qui remet sa gaye verdure;
Mais les bons veneurs en ce temps
Ont une bien maigre adventure.
La saison ne rit à leurs cœurs;
Envain s'y romproient-ils la teste,
La senteur de l'herbe et des fleurs
Prive leurs chiens d'aller en queste.
Ils ont beau sonner de leurs cors,
Et brosser dans les forets vertes;
Ils ont beau picquer dans les forts,
Leurs meutes n'y vont qu'à leurs pertes.
Ny leurs forhus, ny leurs relais,
Ny leurs routes, ny leurs brisées
Ne servent qu'à rendre à leurs frais
Toutes leurs peines abusées.
Mais si vous aymez à chasser,
Vous plaisant à la venerie;
Si vous aymez à relancer,
Que ferez-vous donc, je vous prie?
Tandis, si vous le desirez,
Estant chasseur comme vous estes,
Doucement vous esquiperez
Vostre chasse pour les fillettes.
Bien garny de tout ce qu'il faut,
Et les voyant de bonnes prises,
Sans les aller courre en deffaut,
Les belles vous seront acquises.
Tantôt la blonde vous suivrez,
Remarquant son erre et sa voye;
Ore à la brune vous irez,
Mariant la peine à la joye.
Ore un tetin dont l'Orient
Ne sera que lys et qu'ivoire,
Un teint de rose, un œil friand,
Vous induiront à la victoire.
Ores vous prendrez les devants,
Maintenant vous ferez l'enceinte:
Les veneurs expers et sçavans
Usent d'une pareille feinte.
Maintenant vous plierez le trait
Du limier avec retenuë,
Ou l'alongerez, comme on fait
A l'heure que la beste est veuë.
C'est le moyen de r'habiller
Les désordres que l'on peut faire:
Lysidor, il y faut veiller,
Et regarder à son affaire.
On eslogne souventes fois
La venaison que l'on pourchasse,
N'usant des statuts et des loix
Qui sont de l'amoureuse chasse.
Or les plaines et les forests
De ce quartier, sans raillerie,
Assez, de loin comme de près,
Nourrissent telle venerie.
Chassez donc et soir et matin,
Car telle chasse le merite;
Et, pour un si digne butin,
La gloire n'en sera petite.
Revoir, rencontrer, retourner,
Demesler, cognoistre le change,
Lancer, r'embucher[39], ramener,
Vous donneront heur et louange.
Quand vous aurez fait tout cela,
Cherchant le frais de la serée
Comme gens qui font le holà,
Vous sonnerez pour la curée.
Lors (s'il me doit estre permis
De vous le dire sans feintise),
Vous obligerez vos amis
De quelque chose de la prise,
Afin qu'ils soient mieux restaurez
Des biens qui viennent de la chasse,
Qu'ils n'ont esté remunerez
De ceux des muses du Parnasse.

Eslection d'une maistresse.

Pour faire une belle maistresse,
Capable de ravir mon cœur
Et d'estre un jour une deesse,
Malgré le temps et sa rigueur,
Voicy comme je la desire
Et comme je la veux eslire.
Premièrement, je la demande
Entre seize et dix et sept ans,
De taille qui soit riche et grande,
Et que la fleur de son printemps
Ait un air de qui la merveille
La fasse juger nompareille.
Je ne la recherche trop grasse,
Ny trop maigre je ne la veux:
Toutes deux ont manque de grace
Pour embarquer un amoureux.
Un gresle embonpoinct je souhaitte,
La desirant toute parfaicte.
Je veux qu'elle ait la face ronde,
Peinte de roses et de lys,
Et qu'une amorce autre que blonde
Rende ses cheveux embellis,
Frisez en leur brune teinture
Par un miracle de nature.
Je luy desire un front d'yvoire,
Et que deux bruns sourcils pareils
Ombragent l'une et l'autre gloire
De ses yeux (deux humains soleils)
Riant, sans l'emprunt de la bouche,
Pour attirer le plus farouche.
Aussi je veux en ceste belle
Un nez de moyenne longueur,
Traitis, comme l'eut jadis celle
Par qui Roland fut en langueur,
Et que son oreille desclose
Imitte la nouvelle rose.
Sa bouche soit ronde et petitte,
Vermeille dehors et dedans,
Où deux rangs de perles d'elitte
Se manifestent pour les dents
Avec une grace alléchante,
Soit qu'elle rie ou qu'elle chante.
Qu'aux deux bords deux fossettes rient,
Et que, par l'effect de leurs ris,
En ravissant elles marient
Et la civette et l'ambre gris.
Sous une haleine parfumée,
Naturellement embasmée.
Comme la pomme nouvelette
Qui n'a plus rien de son cotton
Paroist en embas jumelette,
Ainsi la belle ait un menton;
Sa gorge soit doüillette et blanche
Comme nège au long d'une branche.
Son col apparoisse de mesme,
Droit, charnu, bien uni partout;
Et que, d'une blancheur extresme,
Ses tetins, fraisez sur le bout,
Lentement, d'une suitte esgalle,
Soient agitez par intervalle.
Que ses mains aux lys fassent honte;
Que ses longs doits appareillez
Ay'nt une beauté qui surmonte
Les marbres polis et taillez;
Ses pieds ay'nt la forme divine
Des pieds de la nymphe marine.
Les autres beautez soient pareilles:
J'entends celles qu'on ne voidt pas,
Et dont les secrettes merveilles
Attrairoient les dieux icy-bas,
Et feroient marcher en trophée
Les monts et les bois, comme Orphée.
Mais, si je la veux excellente
Et parfaitte en beauté de corps,
Je la desire aussi brillante
Par dedans comme par dehors,
Recherchant un esprit en elle
Qui soit digne d'une immortelle.
J'entends qu'elle soit bien apprise
Toujours dans la civilité;
Qu'elle parle avec galantise,
D'un entendement arresté,
Sans vouloir estre dedaigneuse
Que par une feinte amoureuse.
Je veux (si, partant de l'enfance,
On peut acquerir un tel art)
Qu'elle ait parfaitte cognoissance
De tous les escris de Ronsard
Et de tous les chants de Petrarque,
Dignes de surmonter la parque.
Je veux qu'elle adore leur style,
Dont l'air est toujours de saison,
Dont la seule voix est habile
Pour une fille de maison:
Le jargon d'un autre langage
Est pour les filles de village.
Rien d'austaire je ne desire,
Ny de revesche en son humeur:
La severité n'a l'empire
Que sur le fait d'un age meur.
Les ris, les jeux et les blandices
D'amour sont les vrays exercices.
Je veux donc qu'elle soit gaillarde
Comme un chevreuil dedans un bois,
Impatiente et fretillarde,
Et moderement, toutesfois,
Car en cette humeur vive et prompte,
Mon desir est qu'elle se domte.
De plus, je veux que ses œillades
Facent mille et dix mille tours,
Soit pour rendre les cœurs malades,
Soit pour alleger leurs amours,
Donnant, comme Achille en Mysie,
D'un coup et la mort et la vie.
Je veux qu'à la dance elle monstre
Je ne sçay quoy de nompareil,
Et que son chant, de sa rencontre,
Plonge les yeux dans le sommeil,
Quand au luth ses mains charmeresses
Joindront ma peine ou mes liesses.
Je la souhaitte bien parée,
Nette, propre et sans afficquets,
N'estant seulement bigarée
Que de perles et de bouquets
A l'oreille, au col, sur la teste:
L'excès est tousjours mal honneste.
Aussi la desiré-je encore
De bon sang et de bons ayeux,
Affin que mieux elle decore
Les graces qu'elle aura des cieux
Toujours une eau claire desrive
Et jaillit d'une source vive.
Pour cela, qu'elle ne mesprise
Les fers de ma captivité;
Le soleil, bien qu'il ne reluise,
Empesché de l'obscurité,
Ne laisse pas neantmoins d'estre
Le soleil comme il est veu naistre.
Bref, je demande qu'elle passe
Toutes les filles de son temps
En gentillesse, en bonne grace,
Pour rendre mes esprits contens,
Et pour gaigner en mon service
Un nom qui jamais ne perisse.
Telle je veux une maistresse
Pour loüer ses jeunes beautez
Et pour en faire une déesse
Là-haut, parmy les deitez,
Qui, la voyant si bien choisie,
En auront de la jalousie.
Mais toutesfois, si quelque belle
Et d'autre air et d'autre couleur,
Me fait voir quelque chose en elle
Digne de penetrer un cœur,
A l'heure, je ne veux pas dire
Que peut-estre je ne l'admire.
Ainsi donc me plaist-il de vivre
Eslogné des soins de la cour;
Ainsi me plaist-il de ressuivre
Encor' la banière d'amour:
Car de chanter les grands du monde,
C'est battre l'air et frapper l'onde.

Sonnet de l'infortune des bons vers.