The Project Gutenberg eBook of Variétés Historiques et Littéraires (01/10)

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Title: Variétés Historiques et Littéraires (01/10)

Editor: Edouard Fournier


Release date: April 3, 2013 [eBook #42464]
Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VARIÉTÉS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES (01/10) ***

VARIÉTÉS
HISTORIQUES
ET LITTÉRAIRES,

Recueil de pièces volantes rares et curieuses
en prose et en vers

Revues et annotées

PAR
M. ÉDOUARD FOURNIER

Tome I

Décoration.

A PARIS
Chez P. Jannet, Libraire
MDCCCLV

Décoration.

PRÉFACE.

Jusqu'à ces derniers temps, pour les études d'histoire et de littérature, l'on ne s'étoit guère adressé qu'aux ouvrages traitant in extenso de la question historique ou littéraire dont on étoit curieux; on n'alloit d'ordinaire qu'aux renseignements consacrés, aux sources connues et en évidence, c'est-à-dire aux gros livres, qui ne répondoient pas toujours; l'on paroissoit à peine, se douter que, tout près de ces documents pour ainsi dire épuisés par l'usage, auprès de ces volumes muets, ou ne parlant que pour se répéter, il se trouvoit de simples livrets, de minces plaquettes, tout remplis des faits omis par les grands livres, d'autant plus intéressants, la plupart, qu'ils étoient plus inconnus, et que l'ignorance où l'on étoit même de leur titre leur avoit laissé, après deux ou trois siècles, tout le piquant de la nouveauté.

Le goût des livres rares, qui s'est si bien développé pendant toute la première moitié de ce siècle, a fait retrouver un très grand nombre des pièces dont nous parlons, et a fait assigner à chacune son prix vénal. Ce n'étoit pas assez: il ne suffisoit pas que ces livrets curieux eussent été trouvés pour le bibliophile; il falloit aussi qu'ils fussent acquis pour l'écrivain préoccupé des curiosités de toutes les histoires, de toutes les littératures; il ne falloit pas seulement qu'ils eussent un prix dans les ventes par devant le commissaire-priseur, il étoit bon qu'ils retrouvassent aussi leur valeur réelle devant l'amateur qui, pour se consoler de ne pas posséder, veut au moins pouvoir lire et travailler.

Leur rareté a fait le prix vénal de ces pièces; la publicité doit montrer leur prix historique, leur valeur littéraire, et ainsi leur réhabilitation ressortira de deux contraires. Voilà ce que nous nous sommes dit, voilà ce qui nous a guidé dans la recherche de celles dont ce volume commence le recueil.

Nous nous adressons à toutes les classes de lecteurs curieux et travailleurs; nous voulons apporter à chacun, quelle que soit la préoccupation de ses études, notre lot de connoissances nouvelles et de documents inattendus; c'est pour cela qu'au lieu de suivre un ordre quelconque, qui nous eût, fatalement rendu exclusif, et nous eût forcé, dès l'abord, de démentir notre titre, nous nous sommes imposé le désordre qu'on remarquera dans ce premier volume, comme dans les suivants, et qui nous permettra, grâce à son sans-gêne et à son mépris des transitions, de satisfaire ensemble et l'une après l'autre toutes les curiosités.

L'immense période comprise entre la seconde partie du XVIe siècle et la Révolution, tel est l'espace que nous nous promettons d'explorer, dans tout ce qu'il a d'intéressant au point de vue des faits de l'histoire ou des œuvres de l'esprit.

Décoration.

Ensuit une remonstrance touchant la garde de la librairie du roy, addressée à toutes personnes qui ayment les lettres, par Jean Gosselin, garde d'icelle librairie[1].

Vous, Messeigneurs, et autres personnes qui avez cest honneur d'aimer les lettres et ceux qui les traittent, je, Jean Gosselin, garde de la librairie royale, vous prie d'entendre le brief discours qui ensuit:

Il y a trente-quatre ans et plus que j'ay la charge de garder la librairie du roy, qui est un des plus beaux thresors de ce royaume, durant lequel temps je l'ay gardée plusieurs années dedans le chasteau de Fontainebleau, et puis, par le commandement du roy Charles IX[2], je la feis apporter en ceste ville de Paris; et combien que, depuis le temps que j'ay la charge de garder la dicte librairie, les sciences et lettres ayent eu beaucoup de traverses et adversitez, si est-ce que Dieu m'a faict la grace d'avoir fidellement gardé icelle librairie, et d'avoir empesché plusieurs fois qu'elle n'ayt esté dissipée ou ruynée, et signamment depuis le commencement des derniers troubles, que quelques uns des supposts de la ligue ont voulu s'ingérer d'entrer en icelle, souz couleur d'y vouloir donner ordre selon leur façon, lesquels j'ay empesché, par la grace de Dieu et par l'ayde de Messeigneurs et amis, et, voyant que je ne pourois plus résister contre la force de tels supposts, estimant aussi qu'ils auroient plus de hardiesse d'entrer en la dicte librairie en ma présence, me contraignant, par emprisonnement de ma personne, leur en faire ouverture, qu'ils n'auroient pas en mon absence, j'ay très bien fermé la porte d'icelle librairie, avec une bonne serrure et un bon cadenat, et par dedans avec une forte barre, et me suis absenté de ceste ville de Paris deux mois devant qu'elle ait esté assiégée, et me suis retiré à Saint-Denis, où estoit Sa Majesté, et par après me suis refugié en la ville de Meleun, qui estoit en l'obéissance du roy, là où j'ay été jusques à la dernière trève, durant laquelle le président de Nully, qui pour lors avoit moult d'autorité en ceste ville de Paris, meu d'une particulière affection, s'est adressé à la dicte librairie, a fait crocheter la serrure et le cadenat dont la porte d'icelle estoit fermée; et ne pouvant ouvrir icelle porte, à cause qu'elle estoit fermée par derrière avec une forte barre, il a fait rompre la muraille afin d'ouvrir la dicte porte, est entré en icelle librairie avec telle compagnie qu'il luy a pleu[3], et y est allé plusieurs fois avec ses gens, qu'on a veu s'en aller avecques luy portans d'assez gros pacquets soubs leurs manteaux, et a possédé la dicte librairie, ainsi qu'il a voulu, jusques au temps que ceste ville a esté réduite en l'obéissance du roy, et que Sa Majesté luy a mandé de me rendre les clefs d'icelle librairie, et remettre en la dite librairie les livres d'icelle si aucuns en avoit pris, et ledit président m'a seulement rendu les clefs, disant qu'il n'avoit pris aucune chose dedans la dite librairie. Je n'en veux pas parler plus avant; mais je reviens à mon propos, à moy plus nécessaire: c'est que vous, messeigneurs et autres personnes qui aymez les lettres et ceux qui les traictent, je vous supplie d'entendre l'estat calamiteux auquel m'ont réduit les supposts de la ligue. Aucuns de ceux qui estoient en ceste ville de Paris, très mal affectionnez envers les serviteurs du roy, estant advertis que je m'estois retiré en ville qui estoit en l'obéissance du roy, viennent en mon logis, auprès de Sainct-Nicolas-des-Champs, où j'avois laissé feu ma femme, et ravissent tout mon bien, tellement qu'il ne me demeure rien, et s'ils m'eussent trouvé, ils ne m'eussent pas laissé derrière. Voylà comment les dits supposts de la ligue m'ont reduit en fort grande nécessité. Mais Sa Majesté, pleine de bonté, ayant entendu les fidelles services que j'ay faits par le passé, et que je faits encores de présent, et aussi la grande nécessité où j'ay esté et suis encores maintenant, a ordonné et commandé très expressement (mesmement par l'advis de son conseil) à maistre Balthasar Gobelin, thresorier de l'espargne, qu'il ait à me payer comptant, des plus clairs deniers de sa charge, la somme de seize cens soixante six escus, à moy deue pour plusieurs années de mes gaiges, et pour deniers par moy desboursez pour l'entretenement de la dite librairie, de laquelle il y a mandement deuement expédié, dont la copie ensuit par cy après.

Et d'autant que monsieur le thresorier ne m'en veult pas faire la raison, la nécessité me contraint de supplier humblement vous autres, Messeigneurs et autres personnes honorables qui aymez les lettres, qu'il plaise à chacun de vous (quand l'occasion se présentera) de remonstrer et persuader audit thrésorier qu'il acquerroit honneur, avec la grace de Dieu et des hommes, en faisant plaisir (suyvant le bon vouloir du roy) aux personnes qui traictent les lettres, font service au roy et au publiq, et spécialement en me payant ce qui m'est deu et ordonné par sa dicte Majesté, afin que m'acquite envers les gens de bien qui m'ont presté argent durant le mauvais temps qui a couru, et aussi que j'aye moien d'avoir du pain et des habilements en l'aage où je suis: car autrement (à mon très grand regret) je seray contrainct, après que j'ay servy fidellement quatre grands roys, par l'espace de trente-quatre ans, de mendier et demander l'aumosne (avec grande honte) à toutes personnes que je cognoistray aymer les lettres, plus tost que de mourir de faim en languissant.


Ensuit la copie du mandement par lequel le Roy mande très expressément à maistre Balthasar Gobelin, thresorier de l'Espargne, qu'il paye à Jean Gosselin, garde de la librairie royale, les gages qui lui sont deuz et les deniers qu'il a desboursez pour l'entretenement de la dicte librairie.

Henry, par la grace de Dieu, roy de France et de Navarre, à notre amé et feal conseiller et tresorier de nostre espargne maistre Balthasar Gobelin, salut. Nous vous avons mandé par nos lettres patentes du diseptième jour d'octobre dernier de payer à nostre bien aimé Jean Gosselin, garde de nostre librairie, la somme de seze cens soixante six escus deux tiers, à luy deue pour les causes et comme il est porté par nos dictes lettres, ausquelles, ainsi qu'il nous a fait humblement remonstrer, vous faictes difficulté de satisfaire, à cause des reglemens par nous nagueires faits en nostre conseil sur le faict de nos finances, nous suppliant très humblement, attendu que c'est chose deue pour ses gaiges et remboursement des frais par luy avancez pour la conservation et entretenement de notre dicte librairie, luy vouloir sur ce subvenir, pour ce est-il que ayant esgard aux longs et fidelles services que le dit Gosselin nous a faits, et aux feus roys nos predecesseurs, en quoi il a reçeu de grandes pertes en ses biens, et desirants luy donner moyen de vivre le reste de ses jours, nous voulons et nous vous mandons très expressement par ces presentes que, sans vous arrester ny avoir aucun egard aux dicts reglements, vous ayez, des plus clers deniers de vostre charge, à payer, bailler et délivrer comptant à iceluy Gosselin, la dicte somme de seize cents soixante six escus deux tiers, selon et tout ainsi qu'il vous est mandé faire par nos dictes lettres cy attachées sous nostre contreseel, sans qu'il luy soit besoing de plus en venir à plainte à nous, nonobstant lesdicts réglements et deffences au contraire, de la rigueur desquelles nous l'avons excepté et reservé, exceptons et reservons, et vous en avons dechargé et dechargeons par ces dictes presentes, signées de notre main, car tel est nostre plaisir. Donné à Paris, le quatrième jour de mars l'an de grace mil cinq cens quatre vings quinze, et de nostre règne le sixième.

Ainsi signé: Henry, et plus bas: Par le roy, Pottier; et scellé sur simple queüe en cire jaune, et au dos est écrit ce qui s'en suit: Enregistré au contrerolle général des finances, par moy, soubzsigné, à Paris, le septième mars mil cinq cens quatre vings quinze.

Signé: de Saldaigne.

Ceux qui embrassent Pluton et le préfèrent aux thresors de Palas vont estre mal contents de la petite remonstrance, à cause de quoy je suys iniquement traicté touchant cest affaire.

Ventus en est vita mea.

Décoration.


Le Diogène françois[4], ou les facetieux discours du vray anti-dotour comique blaisois. Jouxte la coppie imprimée à Limoge, par Guillaume Bureau, imprimeur et libraire, près l'église Sainct-Michel.

M. DC. XVII.
In-8.

AUX LECTEURS.

Les subjects trop serieux se convertissent le plus souvent en un ennuy qui nous rend paresseux à la lecture; par divertissement, et pour les heures moings occupées, j'ay fagoté ce paradoxe facetieux, pour servir d'apozeme cordial aux esprits melancholiques et moins curieux. Les matières graves temperées par la consolation de quelque gaillardise ne sont que plus agreables, de mesme que le printemps plus récréatif par les froidures d'un importun hyver. Il vaut mieux rire franchement et avecques ses amis, et sans crainte, que faire la chattemitte et estre du nombre de ceux qui furtim coëunt et sua furta regunt.


A CE LIVRET.

Passe, tu es assez fort,
Ton humeur est ta conduite,
L'on ne te peut faire tort,
Tes ennemys sont en fuite.


PARADOXE
SUR LES CHOSES PETITES.

Parvi parva decent, à petit mercier petit pannier. Voyons d'où vient la cause efficiente de ceste matiere. Hier justement à deux heures et demye deux minutes, et un moment après midy, estant au jour d'une vieille fenestre casuellement trivialle, appuyé comme un Astrophile, j'entendy deux grosses chambrières grasses, grosses et rebondies, dont l'une complaignante disoit: Hélas! qu'il m'ennuye en ceste ville! Les hommes y sont si petits qu'il n'y a ny sel ny saulce. Comment! lui respondit sa camarade; il en arrive tous les jours de si grands, de si gros et de si longs à votre logis, que n'en prenez-vous quelqu'un pour le prix de vostre argent? Sur ce discours, la ratelle s'esmeut de telle sorte, que je fus sur l'après de passer le pas, comme celuy qui mourut à force de rire voyant un âne qui mangeoit des figues sur sa table. Cela fut cause que tout aussitôt je mis la main à la plume, et qu'à chapeau relevé je resoluz de rembarrer cette insatiable caqueterie, et qu'en despit de sa langue jasarde, je decrete la manutation, le support et protection des choses petites, que je concluds, di-je, à sourcil refrongé, de les mettre en lustres et frontispice.

Primo. Est-il rien plus petit que l'amour? plus poupin que l'amour? plus mignard que l'amour? plus abrégé que l'amour? C'est luy toutefois qui premier fendit le chaos, et qui premier mit la réunion entre les choses confuses: voyez, de grace, les forces, la vertu et l'energie de ce petit babouin d'amour! Aussi dit-on: Omnia vincit amor.

Secundo. Lors qu'une beauté veut emprisonner quelque amoureux trancy, par où fait-elle sa capture? Par les yeux, la partie la plus delicatte de ceste masse de chair: c'est pourquoy Ovide tient que oculi sunt in amore duces. Tous les philosophes assemblez, voulant signifier ce que c'estoit que de l'homme, l'ont appelé microcosme, tanquam parvus mundus; l'ont, dis-je, deffini par ce mot de petit monde, pour notifier que les choses petites ont je ne sçay quoy de plus que les grandes, et igitur aures arigite, admiranda canam. Il est certain qu'Apulée, ayant mangé un petit bouton de rose, laissa sa forme asinaire et reprit sa premiere. Un bon orateur se recognoist lors qu'il parle en peu de mots, succinctement et laconiquement, au contraire de nos procureurs, chicaneurs, appariteurs et garde-nottes, qui estendent et pourfillent le miserable cahyer, pour faire valoir leurs escritures. Juxta illud odor lucri bonus est ex re qualibet, que quelque maleficié et morfondu presente une pistole à son medecin pour son ordonnance, jaçoit qu'elle soit petite et rongnée contre la reigle hic et hac et hoc nimis, au diable s'il en fait refus: donum quodcumque sumendum. Voylà, voilà: les maximes d'accipe, sume, cape, sont cejourd'huy si ressentes et familières, qu'on est contrainct d'avouer à monsieur le bachelier, pour la peine de ces recipez, materiam non formam, si mieux il ne vouloit recevoir du febricitant stercus aureum en champ de gueule.

N'en déplaise à messieurs nos courtisans, ils ayment aussi les choses petites, le chapeau petit, la barbe petite en queue de canard, le petit manteau à la clisterique[5], la petite espée, et, foy de Platon, le plus souvent la bourse si petite, qu'il ne se trouve rien dedans, suivant ces mots: A demain, je n'ay point de monnoye, les pistoles me font ombre. Que feroit-on là? Il faut confesser qu'aujourd'huy vanitas vanitatum et omnia vanitas. Leurs lettres amoureuses s'appellent poulets, in diminutivo, et non pas chappons[6], où avecque peu de discours ils font espanouyr ceste rose qui fleurit tous les moys.

Pour crayonner une belle Helène, il faut qu'elle aye un petit sorcil à perte de veüe, une petite bouche, un petit manton, un petit tetin rondelet, blanchelet et mignardelet, et non point de ces poupes et tetasses à la perigourdine, propres à charger sur l'espaule comme une besace; il faut, di-je, qu'elle aye une petite main potelée et caillotée, absque fuco et cerusa, un petit pied, et un petit, petit, petit, etc.

Appelles, voulant dépeindre une beauté parfaite, emprunta les attraits plus beaux des plus gratieuses filles de la ville de Crotone, par le moyen desquelles il se fit un petit tableau soubz le nom de madame Venus, l'une des merveilles du monde, et dit-on que ceste bonne dame avoit les talons si petits et si courts, qu'à toute heure elle tomboit à la renverse. Pour moy, je n'en parle que par ouyr dire; je m'en rapporte à Flore et Laïs, ses compagnes.

Hippocrate nous advertit que les bonnes drogues se mettent ordinairement ès petites boëtes, et ses disciples par succession tiennent qu'une petite mouche fait souvent peter et vessir un grand ase. S'il est ainsi, nous aurons besoing cest an nouveau de forces queües pour les chasser, si mieux on ne fait inhibitions et défences à ces taons et frelons du repos public de passer les portes de la ville en ces mots:

Troupe picquante et du tout vile,
Des asnes le vray chastiment,
Nous vous faisons commandement
De reculer de nostre ville.

Et si, par le moyen de la prosopopée, ces guespes vouloient s'arraisonner et contester leur antienne liberté, espouventez-les en ceste façon, comme Ænée parlant à Turne:

Nos Arcades à ceste fois
Ont sur vous un tel advantage
Qu'ils naissent soubz humain visage,
Comme les feuilles par les bois.

Les maistres des sales noires qui percent le vent avecque la boure[7] tiennent que les meilleurs joueurs de paulme se recognoissent quand à frise corde et à fauciles imperceptibles ils mettent dans les petits troux; il en est ainsi des champions d'amour: les grands troux leurs sont odieux, desplaisants et desagréables. Prenons-les doncques petites et jeunes, vertes et tendres comme la fleur en son matin, selon Virgile: collige, virgo, flores, dum flos novus et nova pubes: una dies aperit, deperit una dies.

Un jour, appuyé sur la boutique d'un tisseran en cuir, après plusieurs discours sur les guerres d'Ostande, de Juilliers, de Hongrie, de Flandres[8], je luy demanday: A qui est ce petit soullier si bien fait, si bien coupé, si bien cousu et si bien paré? Il me répondit: A une jeune damoyselle, miste, belle, gaillarde, dispose, gratieuse et affaitée, qui ne chausse qu'à trois petits points, mais il est bien vray qu'elle couche à douze grands, mesure de Saint-Denis en France; et qu'ainsi ne soit, me dit-il, considerez ce satyre, in laudem ex parte cujusdam amasi irritati: car il parloit latin, le drôle, et s'il m'affirma ne l'avoir jamais apris qu'au siége des Toopinambous, près de Marathon, soubz l'equateur oriental.

Petite, que vous estes sotte,
Dans ceste robe de prix!
Je n'ayme point le mespris.
Quitez-la, qu'on la décrotte.
Je n'ayme point que l'on trote
Pour efforer les esprits:
Cela ressent sa Cypris
Lorsqu'à Mars on la garote.
Que si vous craignez les loix
De la courrière des mois
Et de mort estre ferue,
Sans bruit accourez à moy:
Avecq' un bon pied de roy:
Vous serez tost securüe.

Je recognus par ce sonnet que nostre tireur de rivet vouloit rapporter ses douze grands points à ce bon pied de roy, gaige suffisant pour contenter les plus degoustez: o parva iterum quam excellentissima! Que dirons-nous de plus? Si nous sommes à quelque sympose ou banquet françois, est-il pas plus beau de voir sur notre assiette des os de perdriaux, de cailles, de faisandeaux, d'alloüettes, d'ortolans, de pigeonneaux, de poulets, de ramiers, de palombes, de tourterelles, de grives, de levraux, que non pas ceux d'un bœuf, d'une vache, d'un pourceau, d'une truye, d'un bouc, d'une chèvre et autres bestes puantes, grossières et massives? Baste, baste, in parvis virtus, in magnis virus. Par comparaison, qu'on demande à quelque pucelle de vingt ans estant à table: M'amye, voulez-vous manger de ces fricandeaux? de ces petits gougeons? de ces lamperons? de ces loches frites[9]? de ces barbillons? de ces soles à la gibelote? de ces brochetons? de ces grenouilles à la saulce blanche? Sage et civilisée, elle respondra: Un petit, s'il vous plaist, monsieur. Je remets à vos jugements quelle grace si elle disoit: Les plus gros et les plus longs me sont les meilleurs. Quid magis? Si quelque amoureux, pour favoriser sa maistresse et parvenir au but de ses bonnes graces, luy présentoit un bouquet composé d'une fleur de pavot, de chardon, d'herbe au soleil, de lys champestre, avec une feuille de choux ou de boüillon blanc à l'entour, se rendroit-il pas ridicule et stupide par devant les plus idiots de sa jurisdiction? Comment agencerons-nous donc ce bouquet pour sa grace et perfection? Avec une fleur de violette, de giroflée, de pensée, de jasmin, de jacinthe, de narcis, de paquerette, d'œillets, de boutons de rose, avec le myrthe plus petit et la marjolaine plus franche qu'il se pourra trouver: voylà la gloire et l'immortalité des choses petites. Entre les oyseaux, l'on se plaist à nourrir un tarin, un rossignol, un serin, un lynot, un pinçon, un passereau, un chardonneret, un verdier, une alloüette et autres petits animaux plaisans à la vëue et à l'ouye. Il semble que la cour de nos princes sembleroit nüe et sans ornemens si elle ne s'accommodoit d'un pigmée, d'un nain, d'un mysantrope prodigieux et contrefaict, tant l'esprit de l'homme est agité de divers appetits changeans et variables! Voyons ce quatrain fait sur l'un des plus petits frantaupins de l'Europe:

La doubleure d'une baguette
Dessoubz la peau d'une belette
Suffit pour luy faire en tout point
Le bas, la trousse et le pourpoint[10].

Il est à suposer que ce petit botiné estoit bastant de s'embarquer vers le nord pour boire du fleuve Strymon, en despit des grües ennemyes maistresses de ce rivage. Attendant mieux, soustenez et cherissez les choses petites, et j'auray occasion d'en loüer le premier dessein. Valete et plaudite.

Suite des Choses petites.

Je ne puis oublier les choses petites, tellement insculptées, enracinées, caracterées, cizelées, imprimées, voyre s'il faut dire infuses dans le cerveau de mon intellect, que deum timo pascent apes, dum rore cicadæ, toujours, toujours j'auray en reverence le fond de la cause du subject de ceste matière, tant opulentissime et tant excellentissime! O parva turturella! parva colombella! parva muliercula! parva filiola! parva puella! Je maintien à visage refrongné, à poil hérissé et à barbe partialisée, qu'il n'est rien de plus poupin, de plus mignon et de mieux calamistré (ce mot est bon jaçoit que pedentesque, calamistro, as, âre, penultima longa; il passera en despit du censeur); est-il rien, dis-je, de plus poly que la chose petite?

Margoton sans fin m'agite
En son giron arresté,
Non pas tant pour sa beauté,
Que pour ce qu'elle est petite.

Commençons donc par ce syllogisme parodoxiquement formé à la ciceroniène: La lune est plus grande que la terre; la lune nous semble plus petite: ergo, la chose petite nous doit sembler plus grande que toute la terre. Et bien! bouches antiperistasées, qui, comme les Thyades, Menades et Bacchantes, forcenez contre les choses petites, avez-vous jamais ouy dire qu'à petit chien grande queüe? à petit rouet bon ressort? et à petite braguette grand engin? Ouvrez les yeux, testes degoustées, et aprenez que soubz un petit buisson gist un grand lièvre, que dans une petite cheminée on y faict un grand feu, et que dans une basse maison la vertu le plus souvent y séjourne. Parvus et pauper scientiarum magister. Le nombre des sages est petit, celuy des foux universel; un seul Platon suffit pour user la vie à une iliade de bouriquets, officiers sedentaires, arcades de Mirebeau. Que dirons-nous de ce petit poisson Remora, qui, malgré toute tempeste, arreste les plus grands vaisseaux en plaine mer? D'où ceste vertu occulte et cachée? Aristote, lisant sur sa vertu, Aristote, lequel envoya dans Euripe pour un semblable subject. Aristo non Euripium, imo Eurip. Aristo. Cela me fait souvenir de ce grand Hercul, qui se laissa embabouiner par Omphale, petite femelette, afin d'esteindre sa chandelle et exterminer son chaud et bouillant desir au monument du tambour de nature. Avoit-il raison, le compagnon, de tourner le fuseau et soubs l'habit de femme chanter toute la nuit! Et compressa fuit Omphale. Quel dompteur de monstres! quel officier d'amour! il aymoit mieux un dedans que trois dehors. Que dirons-nous de ce petit animal que nos cosmographes appellent Ichneumô, lequel, espiant l'absence du crocodil, destruict et ronge ses œufs, et par ce moyen delivre l'Egipte d'une mortelle apprehension? Que dirons-nous de l'abeille, dont Virgile a voulu enrichir son quatriesme des Georgiques, le commençant par ces mots: Protinus aris mellis celestia dona exequar, où il est descript si amplement ses roys, ses loix, son peuple, ses bornes, sa coustume et tout ce qui dépend d'une vraye republique? Que dirons-nous du mouscheron dont le même Virgile a faict le tombeau, Parve culex pecudum custos, etc., sinon advouer les choses grandes inferieures aux petites? Silene, monté sur son asne, eust perdu la bataille contre les Indiens sans le secours d'une guespe, qui, tenant son asne aux fesses, le picqua si vivement qu'il passa tout au travers des ennemys, lesquels, espouvantez des eslancs prodigieux de ceste furieuse beste, prindrent la fuitte à la gloire de ce bon vieillard. C'est pourquoy Bacchus, en commémoration d'un tel benefice, par sentence donnée sur le pressoir, tous les tonneaux, muids, poinssons et bariques assemblez, ordonna que lesdites guespes et freslons repaistroient doresnavant et sans contredict des raisins blancs et noirs, et assisteroient prerogativement à la vendange. Voyez quel privilége, pour faire bien contre sa volonté! Si tels freslons alegoriques ne vivoient que de moust, le vin seroit à meilleur prix et le pain à plus juste compte. Nec est omnibus adire Corinthum. Que dirons-nous de plus? Le coq, par le trechat de son chant, faict fuir le lyon; une grenouille fut bastante d'arrester dernièrement en Antioche, quinze jours devant la canicule, le coche du colonel des bons beuveurs, cosmographe des pantagones, lignes diagonales et accens circomflets, lors assisté de Robinette, du Filoux et de la Gazette normande; une damoyselle soubz-riant sur son petit mestier, ou soit qu'elle fust pressée du derière, ou qu'elle fust subjecte à telles ventositez, ou que l'exez de la faculté du ris la portast à ceste gaillarde action, fit un petit pet tellement parfumé, que toutes les cassolettes, parfums, oyselets de cipre[11], musquadins, n'eussent pas eu plus competiteurs poursuivans que ce sonnet invisible, spirituel et organisé.

Femme qui pète, ce dit-on,
N'est pas signe qu'elle soit morte,
Quand le cul parle, dit Platon,
Le ... voisin se reconforte.

Par experience, et pour maintenir la grandeur des choses petites, quel plaisir d'entendre le murmur d'un petit ruisseau, de voir bondir et sauteler le chevrel, l'aignelet et autres petits fans, compagnons des forests et des bruyères! La grâce, en effect, n'ayme point la chose grande; la femme, pour sa propreté, doit porter un petit estuy, de petits cizeaux, de petits cousteaux, un petit drajouer, un petit manchon et un petit chien, pour servir de couverture aux exhalaisons du ventricule, suyvant ce proverbe (Chassez ces chiens, ces femmes vessent). Quelqu'un, ruminant soubz son bonnet, me pourra objecter qu'aujourd'huy la plus grande part de nos courtisanes portent de grands patins. Il est vray, mais telles femmes sont sujettes à glisser et à mesurer le pavé avec le cul, suyvant ce quatrain:

Ceste femme qui, si debille,
Se fait porter dessoubz les bras,
Si elle estoit entre deux draps,
Elle en lasseroit plus de mille.

M'objecteront davantage qu'elles portent de grandes vertugades. De rechef je leur respondray que c'est la verité; mais Lycurgue appelle tels lève-culs cages de Taurus et Geminj, où tous bons colliers peuvent aprendre la règle de Rectum persæpe tacemus, joint que le naturel de la femme est tel, qu'il se passeroit plustôt de chemise que de bourrelet.

Les masques et vertugades
D'un tel crédit se sont ornez,
Que les femmes seroient malades
Sans leur culz et cachenez.

Non, non, par necessité necessitante, il faut advouer que les merveilles sont incluses parmy les choses petites. Que dirons-nous d'un grain de froment qui jaunit tous les ans les guerets de l'Europe et de la Thessalie, d'un grain de mil, de panis et autres semences, la recource annuelle de tant de sortes de nations? Un bon cappitaine se recognoist lors qu'avecque une poignée de gens il deffaict et met en fuite une puissante armée; un sergent avec un petit bout de plume faict autant d'execution au logis d'un pauvre homme qu'un maquignon parmy un haras pour un quart d'escu. Je n'aurois jamais faict sur les choses petites; je les finiray jusques au premier jour, avec une reverence du costé gauche à la pedentesque. Valete et iterum valete.

Décoration.

Histoires espouvantables de deux magiciens qui ont esté estranglez par le Diable dans Paris la Semaine saincte. A Paris, par Claude Percheron, rue Galande, aux Trois Chappelets.

In-8.

A MONSIEUR D., DOCTEUR EN MÉDECINE.

Monsieur,

Sur le bruit qui couroit hier de la mort de deux magiciens estranglez par le Diable, je fus me promener en divers lieux pour me rendre certain de cest espouvantable accidant, où, après en avoir tumultuairement recueilly quelque chose au bruit de la cour, la nouveauté du faict me sembla si estrange, que je l'ay jugée digne de vous estre escrite, et me tardoit que je misse la main à la plume pour vous en tracer quelque chose, laquelle d'un plain vol a passé sans s'arrester par dessus ce petit discours mal tissu et limé, aussy que je n'ay point esté curieux en la recherche des beaux mots, me contentant de vous en escrire unement et sans fard la verité. Vous la recepvrez donc, s'il vous plaist, d'aussy bon œil que si le stile en estoit plus relevé, attendant que je puisse trouver en autre endroit l'occasion de vous pouvoir tesmoigner par effect plustost que par paroles l'affection que j'ay de demeurer à jamais,

Monsieur,

Vostre très affectionné serviteur,
F. L. M.
P. P. D.
S.

De Paris, ce 16 avril 1615.

Décoration.

Histoires espouvantables de deux magiciens[12].

Il n'y a rien au monde qui soit si capable de trouver place dans un esprit malsain et qui a tant soit peu esté haleiné du vent d'ambition et des vanitez mondaines, que l'imaginaire contentement de la possession des richesses et de la vaine jouissance des grandeurs et dignitez terrestres. C'est ce qui fait que beaucoup d'hommes couverts toutefois d'un faux masque de chrestiens font banqueroute à leur conscience, et, abandonnant le culte qu'ils doivent au service divin du Tout-Puissant, sacrifient et dressent des autels tous les jours et des vœux aux faux dieux des anciens payens, Junon et Venus, c'est-à-dire aux honneurs, aux richesses et aux plaisirs, et enfin (pour s'estre desmunis de l'assistance du grand Dieu et du bon ange gardien que sa divine Majesté a gardée à chacune de leurs ames à l'instant de leur création) se laissent attirer dans les precipices de magie par une allechante friandise de pouvoir par dessus la nature mesme, de se faire aimer, de se venger, et nuire aux ennemis, car c'est ce qui les incite à ce damnable mestier. Joint que cest imposteur Sathan ne manque de leur promettre qu'ils feront miracles, et à la parfin, après qu'ils se sont empestrés avec ce maudit et cauteleux serpent, et à l'heure qu'ils le servent le mieux, c'est alors que ce pervers ouvrier d'iniquitez vient à les posseder ou estrangler. Voilà la recompence que Dieu donne à ces esprits maniaques qui ont renié sa puissance pour se faire cognoistre à eux par les effets du ministre de sa haute justice, à la puissance duquel (quand Dieu lui lasche la bride) il n'est rien de comparable sur la terre, comme dit Job. La preuve de cecy se peut clairement faire par deux petites histoires autant admirables et espouvantables en leur esvenement que pleines d'impieté et irreligion en leur subject. J'ai toutefois horreur de prendre, ô miserable, malheureuse et desreglée meschanceté! ô effrontée et intolerable volupté! ce tesmoignage entre les chrestiens, et de voir ceste peste de magie, non seullement condempnée par les loix divines et humaines, mais encore abhorrée et destestée par les payens même, comme faict voir le poète Virgile, par ces grands serments et adjurations que faisoit Didon, voulant persuader à sa sœur que, malgré elle, il falloit avoir recours aux charmes et arts magiques:

J'atteste les grands Dieux et toi, ma sœur, ma mie,
Qu'il faut que malgré toi tu t'aides de magie,

trouver place encore dans les âmes qui ont cognoissance d'un seul Dieu tout-puissant! Mais puisque Paris est le spectacle de deux estranges tragedies qui se jouèrent entre le Diable et deux magiciens, les 11 mars, veille des Rameaux, et 14 dudict mois, jour de mardy sainct dernier, 1615, j'en feray, le petit discours qui s'en suit:

Première Histoire.

L'un de ces deux miserables qui ont servy de proye aux démons se nommoit Cæsar[13], lequel a non seulement tonné dans les airs, mais estonné toute la France par les effects extraordinaires de sa magie, qui avoit tousjours en sa bouche ce que disoit un ancien magicien:

Je suis necromancien qui, par ma necromance,
Faits fleschir quand je veux souz moy toute puissance;
Je faits trembler la terre et mouvoir les cieux;
Il pleut, il grèle, il vente, alors que je le veux.

Et pouvoit aussi dire ce que Petronius Arbiter faisoit dire à sa sorcière Enothée:

Tout ce que tu peux voir dessouz le ciel doré,
Au desir de ma voix est tousjours preparé;
Par mes charmes j'attire en ce monde la Lune,
Et tiens dessouz mes loys les Dieux et la fortune.

Ces merveilles ne sont pas difficiles à croyre, car il avoit un esprit familier qui s'appeloit Sophocles, lequel parloit à luy à toute heure et en toute compagnie; et faire eslever des nuées noires, arracher le feu, la gelée, l'orage, la foudre, troubler les elements, ce sont jeux de Sathan. Les petits enfants aux païs septentrionaux font à milliers de ces tours pour plaisir. Tout cela n'estoit que des moindres traitz de son mestier. C'est luy qui avoit predit la mort de monsieur le maréchal de Biron[14], et, depuis, la mort du roy[15] Henri le Grand, qui a apporté tant de malheurs et de desordre à notre desolée France. Il avoit un chien avec luy[16], qu'il envoyoit où il vouloit porter des lettres, et en tiroit responce s'il en estoit besoing. Je ne l'ay jamais veu; mais il y a sept ans que je commençay à le cognoistre par réputation: ce fut lors qu'il fut fait prisonnier sur ce qu'on l'accusoit d'avoir fait une image de cire[17] pour faire mourir en langueur un certain gentilhomme; de laquelle accusation, par le moyen de son demon, après avoir gardé longtemps sa prison, il fust renvoyé absouz. Mais quelles meschancetez et diableries n'a-t-il point faict depuis, qui ne peuvent venir à la cognoissance des hommes! Il fut soupçonné une autre fois d'avoir donné quelques philtres et potions amatoires, que les anciens jurisconsultes ont tant condamné par leurs loix, à un jeune homme, pour le faire jouyr d'une fille à laquelle il fit un enfant, dont il s'ensuivit un enfanticide, et pour ce demeura encore longtemps en prison. Enfin, tant de maux ne pouvant demeurer impunis, il y a près de deux mois qu'il fust remis en prison à la Bastille, à Paris, pour s'estre vanté d'avoir chevauché au sabbat une grande dame de la cour. Les philosophes, les theologiens et les historiens disent qu'il y a quatre sortes de demons, les infernaux, les aquatiques, les aïriens et les subterriens, et que les plus pervers, menteurs et trompeurs de tous, sont les subterriens et aïriens, du nombre desquels estoit celuy de ce malheureux (car les autres ne se familiarisent pas), comme il lui a bien montré. Ce demon donc, tant qu'il vit qu'on ne faisoit pas grande instance contre son maistre, le visitoit souvent en sa prison (comme le disoient les prisonniers de sa chambre), le caressoit, luy faisoit mille belles promesses et l'asseuroit tousjours de le mettre bientost en liberté, comme il avoit fait autrefois, jusques à ce qu'il vit qu'on eust tiré beaucoup de preuvres contre luy et qu'il estoit en danger de perdre la proye qu'avec tant de soin il avoit si longtemps conservée. Lors, jouant un tour, non de serviteur, comme il avoit tousjours esté, mais de maistre, s'en alla dans la prison samedy dernier, veille des Rameaux, à la nuict, non doucement, comme il avoit accoutumé, mais avec un grand tintamarre qui esveilla et espouvanta fort les autres prisonniers, qui entendirent une voix effroyable qui dict: Eh bien! Cæsar, il est temps que tu viennes avec moy, et ouyrent cest abominable magicien crier: Mes amis! Ce qui les espouvanta tellement, qu'il n'y eust pas un d'eux qui ne demeura en pamoison plus de demie heure, de la craincte qu'ils avaient euë que ce diable deschesné ne leur en fist autant, car ils s'imaginèrent d'abord ceste mort desesperée. Le jour venu, il fit paroistre sa lumière dans la chambre par une fenestre qui avoit esté rompue à ce combat, qui fit voir ce miserable duelliste mort et decouvert sur son lict.

Deuxième Histoire.

L'autre et seconde tragedie est d'un duquel, pour le respect que, comme bon chretien, je dois à sa profession, je tairay le nom et la qualité, et me contenteray de dire seulement qu'il estoit Florentin et qu'il demeuroit à Paris chez un mareschal de France[18], qui ne cherissoit personne plus que luy; mais, ô vergongne! ô sacrilége! ô malheur qu'un tel homme ayt esté si aveuglé que de se laisser charmer les sens par ces appas magiques, et que des grands aient de telles personnes en leurs maisons, qu'ils n'en facent ce que dict Philon Juif au traicté des lois particulières, qui dict qu'aussi tost que nous apercevons des serpants, des scorpions ou autres bestes venimeuses, nous les tuons auparavant qu'elles mordent ou blessent! Ainsy se faut-il promptement defaire des sorciers empoisonneurs, qui mettent leurs soins à changer la nature, douce, sociable et raisonnable, au naturel sauvage des bestes cruelles, n'ayant plaisir qu'à mal faire à tout le monde. Je n'ay jamais ouy dire qu'il eust faict aucune meschanceté, sinon qu'il estoit grand astrologue, qu'il se mesloit de predire les choses à venir[19], et qu'il s'entendoit fort à faire des horoscopes, qui est astrologie judiciaire, du tout contraire à sa profession et tant condamnée par Hieremie, qui dict: Ne craignez pas que les signes du ciel puissent quelque chose contre vous, comme font les Gentils; ce sont toutes inventions vaines. Et par la bouche de Dieu mesme, qui profère ces mots dans Job: Te voudrois-tu bien vanter de connoistre l'ordre du ciel, et serois-tu bien si hardy d'en appliquer les raisons ou bien d'en faire là-bas des supputations en terre? Horace mesme, seulement esclairé de la lumière de nature et non de la cognoissance du vrai Dieu, resprouve ceste precognoissance des Dieux choses futures quand il dict:

Ne veuille rechercher ce qui doit demain estre. Les Chrestiens devroient avoir honte que les payens leur façent leçon, comme font aussi les satyriques en plusieurs endroits, de fuir la recherche de ce que Dieu nous a voulu exprès cacher, pour nous contenir dans les bornes de l'humanité, de la modestie et de la loy. Le diable ne se mesle pas dans ces folles et vaines ames qui se laissent emporter hors les termes de la nature, et les pousse à vouloir faire comme luy, quand il voulut non pas estre Dieu, car il connoissoit bien cela estre impossible, mais il eust cette ambition d'estre egal à Dieu. Je n'ai pas ouy dire autre chose de ce Florentin, c'est ce qui m'empesche de faire un asseuré jugement de luy; toutefois, ce qui luy arriva le jour du mardy sainct, en la nuict, peut faire croire qu'il n'avoit pas l'ame meilleure que celuy qui luy fraya le chemin quatre jours auparavant; au contraire, qu'il estoit plus pernicieux et endiablé que l'autre, et que ses entreprises estoient plus haultes, puisque Dieu luy a faict sentir la juste rigueur de sa justice par l'entremise de Sathan, qui fut sur la minuict dans sa chambre, et, disent l'homme et le laquais de ce Florentin, qu'ils n'entendirent rien qu'un grand bruit quy sembloit faire abismer toute la maison, et que le matin ils trouvèrent leur maistre mort, hors de son lict, ayant la tête tournée le devant derrière.

Telle fut la juste recompence que ces impies et abominables receurent, qui, infidèles et ingrats envers leur Createur, s'estoient empestrés dans les lacs de Sathan, ennemy juré du genre humain, lequel, après les avoir chastiez en ce monde, les a emportez au plus profond abisme des enfers pour y recevoir eternellement la juste punition de leurs demerites.

De bonne vie, bonne mort.

FIN.

Décoration.