Le 13 juin, le duc de Bourgogne, averti du débarquement du sire de Contay sur la rive gauche de l'Escaut, avait fait écrire aux ambassadeurs du roi qu'il lui était impossible de les recevoir à Termonde et qu'il les invitait à se rendre à Bruxelles. Il eût désiré qu'ils négociassent avec ses conseillers loin du théâtre de la guerre, sans la troubler par leur intervention; mais les instructions formelles de Charles VII s'y opposaient. Ils ne devaient traiter qu'avec le duc lui-même, et lorsqu'on eut réussi à les retenir trois jours à Bruxelles, il fallut bien se résoudre à leur permettre de se diriger vers le camp de Waesmunster.
Un héraut français, parti le 15 juin de Tournay, était déjà arrivé à Gand, porteur d'une lettre par laquelle les envoyés de Charles VII annonçaient qu'ils avaient reçu du roi pleine autorité pour faire cesser la guerre et juger tous les démêlés qui en avaient été la cause. Un grand enthousiasme accueillit à Gand cette déclaration, et les magistrats répondirent immédiatement aux ambassadeurs français «qu'ils ne desiroient que l'amiableté du roy et estre de lui préservez et entretenuz en justice, laquelle leur avoit longhement esté empeschiée.»
Il est aisé de comprendre qu'au camp de Waesmunster la médiation de Charles VII était jugée avec un sentiment tout opposé. Bien que le sénéchal de Poitou et ses collègues exposassent leur mission «au mieulx et le plus doucement qu'ils pussent,» le duc leur répondit vivement, «sans délibération de conseil,» que les Gantois «estoient les chefs de toute rébellion, qu'ils lui avoient fait les plus grands outrages du monde et qu'il estoit besoing d'en faire telle punition que ce fust exemple à jamais.» Enfin, il ajouta que si le roi connaissait la véritable situation des choses, «il seroit bien content de lui laisser faire sans lui parler de paix,» et il pria les ambassadeurs «qu'ils s'en voulsissent déporter.» Le lendemain (c'était le 21 juin 1452), le duc paraissait plus calme: il avait laissé à son chancelier le soin de parler en son nom, et les ambassadeurs firent connaître leur intention d'aller eux-mêmes à Gand «pour le bien de la besongne.» C'était soulever une nouvelle tempête. Le chancelier de Bourgogne, Nicolas Rolin, objecta qu'il ne pouvait y avoir honneur, ni sûreté à s'y rendre. La discussion s'était terminée sans résultats et les envoyés de Charles VII s'étaient retirés à Termonde, quand ils y reçurent une nouvelle lettre des magistrats de Gand qui les pressaient de hâter leur arrivée dans cette ville, «afin qu'on les pust advertir tout au long des affaires et besoingnes, car bon et playn advertissement sont le bien et fondation de la conduicte d'une matière.» Cette lettre légitimait leurs instances. Ils les maintinrent énergiquement dans une conférence avec les conseillers bourguignons, qui se prolongea jusqu'au soir, et bien qu'on leur opposât «plusieurs grands arguments pour cuider rompre leur dite commission et empescher leur alée audit lieu de Gand,» ils fixèrent au lendemain l'accomplissement de leur résolution, après avoir décidé toutefois que le comte de Saint-Pol ne les accompagnerait pas à Gand, puisqu'il se trouvait en ce moment, à raison des fiefs qu'il possédait, tenu de combattre sous les drapeaux du duc de Bourgogne. Les droits de l'autorité royale exigeaient à leur avis qu'ils accueillissent les plaintes de l'opprimé et ils n'y voyaient, disaient-ils, ni déshonneur, ni sujet de crainte: ce qu'ils redoutaient bien davantage, c'était de ne pouvoir se faire écouter ni par un prince obstiné dans ses projets, ni par une population inquiète et accessible à toutes les passions tumultueuses.
Les échevins de Gand et un grand nombre de bourgeois s'étaient rendus solennellement à une lieue de la ville au devant des ambassadeurs du roi. La remise des lettres closes sur lesquelles reposait leur mission eut lieu le lendemain, et dans les conférences qui s'ouvrirent aussitôt après, ils obtinrent que l'on enverrait près du duc l'abbé de Tronchiennes, Simon Boorluut et d'autres députés, afin de tenter un dernier effort pour rétablir la paix, ajoutant que si l'on ne pouvait y parvenir par voies amiables, le roi de France était prêt à maintenir le droit des Gantois par autorité de justice.
Pour juger ce que présentait de sérieux, le 25 juin, ce projet d'un débat contradictoire entre les envoyés du duc et ceux de la commune insurgée, il faut que nous reportions nos regards sur les événements qui se sont accomplis dans le pays de Waes depuis que les ambassadeurs français ont quitté Termonde.
Le 23 juin, Philippe, mécontent et irrité, avait consenti malgré lui à ce que les ambassadeurs français allassent étaler les fleurs de lis royales parsemées sur les cottes d'armes de leurs hérauts au milieu des bannières gantoises. Le même jour, il fit appeler le comte d'Etampes et lui ordonna de s'avancer vers le pays des Quatre-Métiers en mettant tout à feu et à sang. Le comte d'Etampes obéit: la guerre devint de plus en plus cruelle, de plus en plus acharnée; un grand nombre de chaumières avaient été livrées aux flammes et plusieurs retranchements avaient été enlevés d'assaut quand le comte d'Etampes, arrivé près de Kemseke, s'arrêta dans son mouvement. La chaleur était si étouffante, racontent les chroniqueurs bourguignons, qu'il se vit réduit à retourner à Waesmunster: il est bien plus probable qu'il avait appris que six mille Gantois occupaient depuis deux jours le village de Moerbeke et qu'il avait jugé prudent d'ajourner le projet de les y attaquer.
En effet, le 24 juin, l'armée du comte d'Etampes, à laquelle le comte de Charolais avait conduit de puissants renforts, reprit la route suivie par l'expédition de la veille; elle se rangea en bon ordre entre Stekene et l'abbaye de Baudeloo, et l'on envoya des chevaucheurs en avant pour examiner la position des Gantois. Elle était très-forte, et malgré l'avis du sire de Créquy, qui voulait reconnaître de plus près les ennemis, les chevaliers, auxquels était confié le soin de la personne de l'unique héritier de la maison de Bourgogne, résolurent de rentrer de nouveau à Waesmunster.
Lorsque Philippe apprit que son fils était revenu dans son camp, comme le comte d'Etampes, sans que le moindre succès eût couronné ses armes, il résolut, quelque sanglant qu'en dût être le prix, de conquérir sur les Gantois les retranchements de Moerbeke. Les sires de Créquy, de Ternant, d'Humières furent chargés de préparer le plan du combat. Le duc de Bourgogne l'approuva aussitôt et fixa, à tous les hommes d'armes réunis à Waesmunster, l'heure du départ et celle de l'assaut; cependant, lorsque le son des trompettes appela l'armée sous les armes, un mouvement d'hésitation se manifesta; des murmures se firent entendre; ce fut presque une rébellion: les chevaliers eux-mêmes craignaient de s'exposer aux dangers qu'ils prévoyaient. Philippe se vit réduit à céder, mais sa colère éclata en présence des membres de son conseil et on l'entendit donner l'ordre d'enlever l'étendard qui flottait devant son hôtel.
Ceci se passait le jour même où la déclaration des magistrats relative aux négociations était publiée à Gand: le lendemain, 26 juin, le duc accordait une trêve de trois jours.
Si les chroniqueurs contemporains mentionnent à peine cette suspension d'armes, il ne faut point s'en étonner. Le duc l'employa à de nouveaux armements: à Gand, les discordes intérieures allaient devenir un fléau de plus pour le peuple déjà épuisé par une longue guerre.
Henri VI et Charles VII poursuivaient en Guyenne la grande lutte de Jeanne d'Arc contre Talbot: leurs ambassadeurs, portant en Flandre les mêmes sentiments de rivalité, se disputaient l'appui des communes. Les uns, accourus les premiers, sans pompe, sans éclat, et plutôt comme des espions, s'étaient adressés aux souvenirs des temps les plus glorieux et des hommes les plus illustres: les autres avaient essayé de réhabiliter cette suzeraineté trop souvent invoquée par Philippe le Bel et Philippe de Valois, et, en effet, ils avaient paru, entourés de respect et d'honneurs, aussi bien au milieu des Gantois auxquels ils promettaient un protecteur, qu'à la cour du duc qu'ils menaçaient d'un juge.
De l'un et de l'autre côté il n'y avait que des promesses. Les Anglais se persuadèrent assez aisément que le meilleur moyen de faire croire à leur sincérité était de les exécuter sans délai et sans bruit; rien n'était plus habile pour faire échouer les négociations entamées par les ambassadeurs français. Tandis que le sénéchal de Poitou, l'archidiacre de Tours et maître Jean Dauvet retournaient à Waesmunster, on vit arriver à Gand quelques archers anglais venus probablement de Calais. Dès ce moment, il y eut un parti français, ou pour mieux dire, un parti de la paix qui favorisait la médiation des ambassadeurs de Charles VII, et un parti de la guerre qu'encourageait l'impuissance de l'armée bourguignonne devant les palissades précipitamment élevées dans les marais de Moerbeke.
Le 29 juin, maître Jean Dauvet était revenu à Gand pour y annoncer qu'on n'avait pu obtenir du duc une trêve d'un mois comme les Gantois l'avaient demandé aux ambassadeurs français. Il était en même temps chargé de rendre compte des premières négociations: les principes qui y avaient présidé étaient, d'une part, le maintien de l'autorité du duc si longtemps méconnue, de l'autre, la conservation des priviléges menacés d'une sentence de confiscation, et avant tout le droit d'arbitrage des envoyés du roi en n'y attachant d'autre sanction légale que l'amende, dans le cas où les Gantois seraient reconnus coupables de quelque délit. Cette déclaration, soumise à l'assemblée de la commune pour qu'elle y adhérât, fut vivement combattue et bientôt rejetée: la collace n'accepta la médiation des ambassadeurs qu'en repoussant leur arbitrage, et elle se réserva non-seulement ses priviléges et le soin de se justifier des griefs du duc, mais aussi le droit de ratifier toutes les conditions relatives au rétablissement de la paix.
Une expédition s'était organisée sous l'influence de ce sentiment hostile aux négociations. Les partisans des Anglais, se croyant assurés de vaincre les Bourguignons parce qu'ils conduisaient avec eux quelques archers de Henri VI, avaient formé le projet de s'emparer de Hulst. Ils savaient qu'Antoine de Bourgogne, qu'on appelait le bâtard de Bourgogne depuis la mort de son frère Corneille s'y tenait avec Simon, Jacques et Sanche de Lalaing et une partie de l'armée hollandaise: il avait même pillé et dévasté le pays jusqu'à Axel. A l'approche des Gantois qui s'avançaient avec une nombreuse artillerie, il recourut de nouveau à l'une de ces ruses que nos communes ne surent jamais prévoir. Tandis qu'il multipliait sur les remparts de Hulst de vains simulacres de défense, Jacques de Lalaing et Georges de Rosimbos, cachés hors de la ville avec un grand nombre d'archers, enveloppaient les Gantois, et presque au même moment le capitaine d'Assenede, qui portait l'étendard de Gand, le jeta à ses pieds en criant: Bourgogne! Cette attaque, cette trahison non moins funeste et non moins imprévue, répandent la confusion et le désordre parmi les milices communales. Jacques de Lalaing s'y précipite: cent glaives se dirigent vers sa poitrine et trois chevaux tombent sous lui; mais il triomphe, et les Gantois fuient jusqu'aux portes de Gand, où Jean de Vos fait saisir et décapiter quelques-uns de ceux qui n'ont été ni assez prudents pour traiter avec dignité, ni assez intrépides pour combattre avec honneur.
La gloire de la Flandre eût reçu une tache indélébile dans cette journée, si quelques bourgeois de Gand n'avaient continué à lutter presque seuls contre la multitude de leurs ennemis, afin que leur courage fît du moins oublier la honte de leurs compagnons. Leur résistance se prolongea longtemps, et ceux d'entre eux qui survécurent à un combat acharné refusèrent de recourir à la clémence du duc pour se dérober à la hache du bourreau, aimant mieux perdre la vie que de se montrer indignes de la conserver. «En vérité, raconte Jacques Duclercq, je vous diray ung grand merveille, et à peu sembleroit-elle croyable: c'est que les Gantois estoient tant obstinés à faire guerre qu'ils respondirent qu'ils aimoient mieulx mourir que de prier mercy au duc, et qu'ils mouroient à bonne querelle et comme martyrs (29 juin 1452).»
Cependant les vainqueurs, craignant quelque autre attaque des Gantois, avaient envoyé des messagers à Waesmunster afin de réclamer des renforts. Hulst n'est éloigné que de quatre lieues de Waesmunster. Le duc ordonna le même soir à toute son armée de se réunir. En vain les ambassadeurs du roi lui représentèrent-ils qu'un de leurs collègues était resté à Gand et qu'il ne tarderait peut-être point à apporter des nouvelles qui rendraient désormais inutile l'effusion du sang, le duc se contenta de répondre que les mauvaises intentions des Gantois lui étaient assez connues. L'avant-garde, le corps principal et l'arrière-garde se mirent successivement en marche; les chariots suivaient, afin que ceux qui viendraient à se briser ne formassent point un obstacle sur le chemin. Le duc, ayant ainsi chevauché toute la nuit, s'arrêta à une demi-lieue de Hulst. Il y fut rejoint par quelques hommes d'armes hollandais commandés par le sire de Lannoy, et donna aussitôt à Jacques et à Simon de Lalaing l'ordre d'aller examiner de quel côté il serait plus aisé d'escalader les remparts d'Axel, mal défendus par de larges fossés dont un soleil ardent avait épuisé les eaux.
Ces précautions étaient inutiles. Les Gantois, avertis de la marche de l'armée bourguignonne, s'étaient retirés pendant la nuit. Le duc fit mettre le feu aux trois mille maisons qui formaient le bourg d'Axel, et se rendit à Wachtebeke où il passa deux jours, attendant les vivres que les sires de Masmines et de la Viefville étaient allés chercher à l'Ecluse.
Pendant ces deux jours, les hommes d'armes du duc se dispersèrent pour parcourir les champs. Ils découvrirent un petit fort où quelques Gantois s'étaient retranchés. Ils les prirent et les mirent à mort. Leur principal but, toutefois, était de piller. Les laboureurs, dans leur fuite précipitée, avaient abandonné leurs troupeaux qui paissaient dans les prairies. Ils étaient, disent les chroniqueurs, si nombreux que l'on vendait au camp du duc une belle vache du pays de Waes pour cinq sous: pour quatre écus on en avait cent.
Devant le village de Wachtebeke s'étendent de vastes marais qu'arrose un bras de la Durme. Les sires de Poix et de Contay y avaient fait établir un passage pour que l'armée bourguignonne pût les traverser; mais dès qu'elle se fut mise en marche, le sol humide de la route céda et elle devint impraticable. Il fallut reculer, et les hommes d'armes du duc, à demi noyés dans la fange et dans la boue, rentrèrent à Wachtebeke. Bien que leur départ fût fixé au lendemain, on avait profité de ces retards pour incendier quelques villages. La chronique de Jacques de Lalaing en nomme un seul: celui d'Artevelde.
Le 6 juillet, le duc quitta Wachtebeke qu'on livra aux flammes, et passa la Durme près de Daknam. Le lendemain, il se rendit à Wetteren, gros bourg situé sur l'Escaut, à deux lieues et demie de Gand, et y plaça son camp. Les ambassadeurs du roi, qui étaient restés à Termonde pendant ces combats, l'y suivirent et firent de nouvelles instances pour qu'il suspendît la guerre par une trêve qui permettrait de recommencer les négociations. Le moment de ces remontrances était mal choisi: le duc refusa de les écouter, et le 10 juillet il ordonna au duc de Clèves de prendre son étendard et de s'avancer jusqu'auprès de Gand. Il espérait engager les bourgeois à sortir de leur ville et à lui livrer bataille. Il avait même fait connaître, sans qu'on sonnât les trompettes, que chacun scellât son cheval et se tînt prêt à combattre. Toison d'or accompagnait le duc de Clèves et avait amené avec lui tous les rois d'armes, hérauts et poursuivants de la cour du duc, afin qu'ils lui apprissent de suite l'attaque des Gantois.
Cependant les Gantois instruits par les revers de Basele, trompèrent ces espérances. Ils vinrent en grand nombre escarmoucher aux portes de leur ville; mais lorsqu'ils se sentaient pressés de trop près, ils reculaient et attiraient eux-mêmes les hommes d'armes du duc assez loin pour qu'ils pussent les atteindre avec les arbalètes, les coulevrines et les canons placés sur leurs remparts. Le combat se prolongea pendant deux heures sans que les Gantois cessassent de conserver l'avantage. Un grand nombre d'hommes d'armes du duc avaient succombé, et tous leurs efforts n'avaient amené d'autre résultat que l'incendie de quelques maisons des faubourgs.
Philippe n'avait point assez de forces pour songer à assiéger une grande et populeuse cité comme celle de Gand, qui pouvait armer chaque jour, disait-on, quarante mille défenseurs et en porter même le nombre à cent mille, si le péril l'exigeait. Cette fois, du moins, il avait compté inutilement sur l'inexpérience et l'imprudente témérité de ses ennemis, et il ne lui restait plus qu'à opter entre une retraite honteuse et une inaction qui épuiserait ses ressources sans moins dissimuler son impuissance. Dans cette situation, il n'hésita pas à subir la nécessité d'un trêve, et le 15 juillet, sans consulter ni son chancelier ni les membres de son conseil, il annonça son intention à Jean Vander Eecken, secrétaire des échevins des parchons, qui se trouvait depuis plusieurs jours à Wetteren avec les ambassadeurs du roi. Cette suspension d'armes devait durer six semaines depuis le 21 juillet jusqu'au 1er septembre.
Le duc licencia aussitôt son armée. Il se contenta de laisser de fortes garnisons à Courtray, à Audenarde, à Alost, à Termonde et à Biervliet; mais il n'osa point en envoyer à Bruges, de peur de mécontenter les habitants de cette ville, à qui il avait donné pour capitaine un de leurs concitoyens, qui jouissait d'une grande autorité parmi eux, messire Louis de la Gruuthuse. Les Gantois s'étaient déjà empressés d'écrire au roi de France pour placer leurs droits sous la protection de sa suzeraineté. Le duc lui-même lui adressa de Termonde, le 29 juillet, une lettre écrite dans les termes les plus humbles, pour le supplier d'entendre ses ambassadeurs, Guillaume de Vaudrey et Pierre de Goux, avant d'accorder à ses adversaires «aucuns mandements ou provisions à l'encontre de luy.»
Philippe avait désigné la ville de Lille pour les conférences relatives à la paix. Louis de Beaumont et ses collègues s'y rendirent immédiatement. La commune de Gand, qui en ce moment même voyait s'associer à sa magistrature les noms influents des Rym, des Sersanders, des Vanden Bossche, des Steelant, des Everwin, avait choisi, pour la représenter, Simon Borluut, Oste de Gruutere, Jean Vander Moere et d'autres bourgeois, auxquels les historiens bourguignons n'hésitent pas à donner le titre encore si recherché et si rare de chevaliers.
Les députés flamands avaient réclamé les conseils d'un avocat du parlement de Paris, nommé maître Jean de Popincourt. Le mémoire qu'ils présentèrent indique, par son titre, le but dans lequel il avait été rédigé: «C'est le régiment et gouvernement qui longtemps a esté au pays de Flandres contre les anciens droitz d'icelluy pays, et contre raison et justice en grant grief de la chose publique et de la marchandise sur laquelle le dit pays est principalement fondé.» On y lisait successivement que les impôts prélevés par le duc dépassaient ceux que ses prédécesseurs avaient recueillis pendant un siècle, que les transactions commerciales avaient été soumises à des impôts illégaux dont l'exclusion des marchends osterlings avait été le résultat, que le commandement des forteresses de Flandre avait été confié à des étrangers. On y rappelait le complot tramé par George Debul pour l'extermination des bourgeois de Gand, puis les préparatifs belliqueux du duc auxquels s'étaient jointes d'autres mesures prises pour les affamer. Enfin sur chacun des points qui avaient été l'objet des différends du prince et de la commune, on y trouvait citées quelques-unes de ces nombreuses chartes de priviléges octroyées à la ville de Gand depuis Philippe d'Alsace jusqu'à Jean sans Peur. Toutes ces plaintes se résumaient dans ce texte de la keure de Gand de 1192: Gandenses fideles debent esse principi quamdiu juste et rationabiliter eos tractare voluerit.
La réponse du duc n'embrasse pas un moins grand nombre de griefs. Si dans le système des Gantois le maintien de leurs priviléges est la condition de leurs serments et la base de leurs devoirs, les conseillers bourguignons n'y voient que le prix d'une obéissance humble et complète. A les entendre, les chefs de la commune insurgée «avoient intention de prendre et tenir le pays de Flandre, de s'en dire et porter contes et de le départir entre eulx et leurs complices,» et pour les punir, le duc pouvait à son gré ou enlever à la ville de Gand ses priviléges, ou même la détruire et la raser usque ad aratrum.
Le duc de Bourgogne avait, en quittant Wetteren, annoncé aux ambassadeurs du roi qu'il les suivrait de près à Lille: il y arriva peu de jours après eux. Sa présence sembla devoir imprimer immédiatement une nouvelle marche aux négociations, car, dès le 21 août, les envoyés de Charles VII abordèrent l'exposé du second point de leur mission, ce qu'ils n'avaient osé faire ni à Wetteren, ni à Waesmunster. Ne sachant trop comment entrer en matière pour présenter une réclamation si étrange et, il faut le dire, si peu justifiée, ils commencèrent par rappeler qu'il y avait eu «aucunes paroles et ouvertures à cause d'aucunes terres et seigneuries du roi» entre le comte de Saint-Pol et les sires de Croy, à qui Charles VII attribuait la promesse verbale, si malencontreusement omise dans le traité d'Arras. Il fallait, à leurs avis, supposer que ces terres et seigneuries qui n'avaient point été désignées, source fortuite et éventuelle de contestations, étaient les villes de la Somme, et que le duc, en protestant de son désir de complaire au roi en toutes choses, avait annoncé le dessein de les lui restituer. A ce langage si inattendu et si nouveau, Philippe ne put retenir sa surprise. «Je me donne merveilles, dit-il au sénéchal de Poitou et à ses collègues, de ce que vous me distes touchant la restitution des terres, veu que jamais je n'en ai parlé à messires de Croy, et s'ils se sont advancés d'en parler, je les désavoue, et ils en paieront la lamproye.» Antoine et Jean de Croy assistaient à cette audience; ils se hâtèrent de démentir ce qu'on leur avait attribué. Les ambassadeurs français, s'étant retirés pour délibérer sur ce qu'ils avaient à répondre, jugèrent qu'il ne fallait pas insister davantage sur les paroles et ouvertures des sires de Croy, et ils cherchèrent seulement à établir que la cession des villes de la Somme n'avait été qu'une cession provisoire, destinée à protéger contre les Anglais les frontières des Etats du duc de Bourgogne, et que cela avait été expressément convenu, quoiqu'il n'en eût point été fait mention dans le traité d'Arras. Bien que Philippe se montrât peu disposé à céder, son langage s'était adouci, et il congédia les ambassadeurs en leur déclarant «que la matière estoit grande et qu'il y eschéoyt bien penser.»
Evidemment le duc de Bourgogne ne pouvait consentir à la restitution de ces villes, dont le rachat avait été fixé à la somme énorme de quatre cent mille écus d'or: si elles avaient cessé d'être une barrière contre les Anglais chassés de la Normandie, elles restaient, pour le duc Philippe, ce qu'elles étaient avant tout à ses yeux, une ligne importante de défense contre les rois de France, qui avaient si fréquemment envahi, sans obstacle, les plaines fertiles de l'Artois et de la Flandre. La puissance du duc de Bourgogne reposait sur le traité d'Arras; il ne pouvait, sans en abdiquer les fruits, en déchirer le texte dans l'une des clauses qui lui étaient les plus avantageuses. Cependant il n'ignorait pas que Charles VII, triomphant à la fois du Dauphin réduit à s'humilier et des Anglais expulsés de la Guyenne, réunissait à ses frontières du nord tous ses chevaliers et tous ses hommes d'armes pour le combattre. Il temporisait et attendait son salut de l'Angleterre. Une guerre civile, fomentée par le duc d'York, avait été étouffée par la fortune victorieuse de la maison de Lancastre, à laquelle la duchesse de Bourgogne appartenait par sa mère, et le gouvernement était de nouveau dirigé par le duc de Somerset, si favorable au duc Philippe qu'il avait été accusé au parlement de l'année précédente de vouloir lui livrer Calais. Il n'est guère permis de douter que des agents bourguignons n'aient suivi à Londres le cours des événements, prêts à en profiter dans l'intérêt de leur maître, et s'appuyant sans cesse sur tout ce que les passions nationales conservaient d'hostile contre les Français; l'histoire ne nous a conservé ni leurs noms, ni les traces de leurs négociations; mais nous en connaissons le résultat: le choix de Jean Talbot, le fameux comte de Shrewsbury, pour commander une expédition qui allait aborder dans la Gironde.
C'était le 21 août que les ambassadeurs français avaient réclamé du duc Philippe la restitution des villes de la Somme, «ayant charge de s'adresser à sa personne et non à autre, privément et rondement, sans entrer en grans argumens,» car il suffit d'être fort et redoutable pour avoir le droit de parler haut et bref. L'invasion imminente des Anglais, en appelant de nouveau dans les provinces du midi les forces de Charles VII, qui s'était trop confié dans la trêve, modifia tout à coup leur position. L'ambassadeur mandataire de la colère et des vengeances du seigneur suzerain s'effaça: il ne resta que l'homme timide et faible, entouré des séductions d'un vassal plus riche que le roi lui-même.
Le 30 août, les envoyés du roi de France adressèrent aux échevins de Gand une lettre où ils avouaient que jusqu'à ce jour ils n'avaient rien obtenu du duc de Bourgogne, et toutefois, d'après leur propre aveu, le moment approchait où la fin des trêves nécessiterait l'adoption d'un «appointement.» Quel qu'il dût être, ils leur défendaient, au nom du roi, «qui a bien le vouloir de donner remise à leurs griefs,» de chercher à s'y opposer «en procédant par armes ne par voie de fait.»
Les craintes que fit naître cette déclaration, si ambiguë dans ses termes et si menaçante dans ce qu'elle laissait entrevoir, ne devaient pas tarder à se confirmer. Le 3 septembre, vers le soir, les députés flamands qui avaient pris part aux conférences de Lille rentrèrent tristement à Gand. Leur mission avait été terminée par le rejet de toutes leurs demandes, et dès le lendemain on publia à Lille, au cloître de Saint-Pierre, la sentence arbitrale des ambassadeurs français, toute favorable aux prétentions du duc. Elle ordonnait que les portes par lesquelles les Gantois étaient sortis pour attaquer Audenarde seraient fermées le jeudi de chaque semaine; que celle par laquelle ils s'étaient dirigés vers Basele le serait perpétuellement; qu'ils payeraient une amende de deux cent mille écus d'or; que toutes leurs bannières leur seraient enlevées; que les chaperons blancs seraient supprimés; qu'il n'y aurait plus d'assemblées générales des métiers; que les magistrats de Gand n'exerceraient aucune autorité supérieure sur les châtellenies voisines, et ne pourraient prendre aucune décision sans l'assentiment du bailli du duc; que ces mêmes magistrats se rendraient, en chemise et tête nue, au devant du duc, suivis de deux mille bourgeois sans ceinture, pour s'excuser en toute humilité de leur rébellion et en demander pardon, grâce et miséricorde.
Quelques jours s'écoulèrent. Un héraut chargé par les ambassadeurs français d'interpeller les Gantois sur leur adhésion à la sentence du 4 septembre, quitta Lille et se rendit à Gand. Dès qu'il fut descendu dans une hôtellerie, il s'informa de quelle manière il pourrait remplir son message. «Gardez-vous bien, s'écria l'hôte prenant pitié de lui, gardez-vous bien de faire connaître quel motif vous amène, car si on le savait, vous seriez perdu.» Et il cacha le héraut dans sa maison afin qu'il pût attendre un moment plus favorable pour s'acquitter de sa mission. Cependant l'agitation ne se calmait point. La collace, convoquée le 8 septembre, avait rejeté tout d'une voix le traité de Lille comme contraire aux priviléges de la commune, et il ne resta au héraut qu'à tourner sa robe ornée de fleurs de lis et à feindre qu'il était un marchand français revenant d'Anvers. Il y réussit, se fit ouvrir les portes de la ville et frappa son cheval de l'éperon jusqu'à ce qu'il fût rentré à Lille.
Il nous reste à raconter ce qu'était devenue la négociation relative aux villes de la Somme. Le 9 septembre, c'est-à-dire, selon toute apparence, le jour même du retour du messager français envoyé à Gand, le duc Philippe, ne tenant aucun compte de la sentence rendue en sa faveur par les envoyés de Charles VII, repoussa tout ce qu'ils avaient allégué sur l'origine de la cession de 1435, en se contentant de répondre que les causes en étaient assez connues, mais «qu'il ne le vouloit point dire pour l'honneur du roy.» C'était rappeler l'attentat de Montereau, l'alliance du duc Jean et des Anglais, et l'humiliation du roi qui, pour ne pas subir la loi des étrangers, l'avait acceptée d'un vassal. Cette réponse était un défi au moment où le duc se félicitait de voir les Anglais menacer de nouveau la Guyenne et peut-être même se préparer à reconquérir la Normandie.
Du reste, Philippe ne méconnaissait point les bons services des ambassadeurs français qui avaient condamné les Gantois. Comme s'il prévoyait qu'ils pourraient être mal accueillis à leur retour à Paris, il leur promit d'écrire au roi en leur faveur, puis il leur fit donner six mille ridders «pour leur travail.»
Les Gantois avaient déjà chargé un religieux cordelier de porter à Charles VII une protestation contre la sentence de ses ambassadeurs, protestation où ils mentionnaient toutes les promesses qui leur avaient été faites et les réserves admises dans ses négociations pour leurs priviléges et leurs franchises: «néanmoins,» ajoutaient-ils dans leur lettre au roi, «vos ambassadeurs ont fait tout au contraire, mettant arrière et délaissant leurs susdites promesses; car après le partement de nos députés de Lille et sans la présence d'aucun d'iceulx, ont prononcé un très-rigoureux et malvais appointement contre nous, contre nos droits et nos priviléges, franchises, libertés, coutumes et usaiges, et sur nos doléances ne ont-ils baillé quelque provision, ne appointement pour nous.» Puis, arrivant à la défense qui leur avait été faite de poursuivre la guerre, ils en rejetaient la responsabilité sur le duc de Bourgogne qui avait continué «à tenir clos les passages par lesquels vivres et marchandises sont accoutumés estre amenés, ce qui est plus grande et griefve voie de fait que faire nous peut.» Ils cherchaient aussi à établir la légitimité de leur résistance par les dangers qui les entouraient, «veu qu'autrement ils seroient enclos en grande angoisse et nécessité, sans avoir vivres, et destruits et ruinés, ce qui n'est à souffrir.» Cette énergique protestation se terminait en ces termes: «Pour ce, très-chier seigneur, que toutes ces choses sont très-malvaises et frauduleuses, contre votre vraye intention et le contenu de vos lettres, et aussi contre nos droits, privilégées, franchises, libertés, coutumes et usaiges et por ce à rebouter de toutes nos forces, desquelles nous nous complaignons très rigoureusement à Vostre Royale Majesté, comme raison est, nous vous supplions en toute humilité qu'il vous plaise les délinquans corriger et ès dites fautes remédier et pourveoir.»
Les Gantois abordaient déjà cette nouvelle lutte dont leur lettre à Charles VII offrait l'apologie: de toutes parts, ils recommençaient la guerre. Le 17 septembre, le bâtard de Blanc-Estrain quitta Gand pendant la nuit avec les compagnons de la Verte-Tente et se dirigea vers Hulst. Tandis qu'il faisait allumer des torches près des remparts afin de tromper les Bourguignons dans ces mêmes lieux où une ruse semblable avait été fatale aux Gantois, il y pénétrait du côté opposé sans trouver de résistance, et passait la garnison au fil de l'épée. Il enleva tous les canons et les ramena à Gand, après avoir fait mettre le feu à la ville de Hulst pour que les ennemis ne pussent plus s'y établir. Peu de jours après, il sortit de nouveau de Gand, s'empara du bourg d'Axel et détruisit le château d'Adrien de Vorholt, chevalier du parti du duc. Le 24 septembre, le bâtard de Blanc-Estrain alla attaquer Alost; mais le sire de Wissocq se tenait sur ses gardes, et il ne parvint qu'à en brûler les faubourgs: le même jour, une autre expédition s'éloignait de Gand sous les ordres de Jean de Vos; elle incendia Harlebeke et menaça Courtray sans rencontrer d'obstacle dans sa marche.
La situation du duc était fort embarrassante. Ses trésors s'épuisaient, et la continuation de la guerre l'obligeait à de nouveaux emprunts. Le Luxembourg se révoltait. Il avait d'autres sujets d'inquiétude pour ses Etats de Bourgogne. Mais il était loin de pouvoir songer à étouffer avec vigueur les désordres du Luxembourg, et ce fut de la Bourgogne même qu'il se vit réduit à appeler en Flandre le maréchal de Blamont. Il lui confia le commandement supérieur de l'armée dont le centre était à Courtray. Courtray avait été aussi, sous Philippe le Hardi, la résidence du sire de Jumont, si fameux par sa cruauté. Le sire de Blamont, né dans le même pays que lui, devait au même titre atteindre la même célébrité. «Le marescal de Bourgongne, qui estoit homme boiteux et contrefait, commanda, porte une ancienne chronique, que tous les villages et maisons estant à cinq lieues entour de la ville de Gand feussent mis en feu et flambe, pour lequel commandement furent en une sepmaine arses et anéanties plus de huit mille maisons, et ne furent, comme on disoit, oncques gens d'armes veus faire tant de desrisions que ceulx dudit marescal faisoient, car ils prenoient hommes, femmes et enfans et les menoient à Courtray et à Audenarde, liez comme bestes et les vendoient ès marchiés, et ceulx que ils ne povoient vendre estoient par eulx noiez, penduz ou esgeullez.» Le sire de la Gruuthuse, ce noble chevalier qui retenait, par l'affection dont il était l'objet, toute la commune de Bruges sous les bannières bourguignonnes, avait seul osé protester contre ces barbares dévastations.
Le sire de Blamont avait également ordonné que tous ceux qui habitaient dans le pays de Gand se retirassent dans quelque forteresse: sa protection inspirait peu de confiance, et malgré ses proclamations, les populations préférèrent chercher un refuge à Gand. On n'exécuta pas davantage une ordonnance du duc qui prescrivait de prendre la croix de Saint-André, en annonçant qu'il considérerait comme ennemis tous ceux qui ne la porteraient point.
Le sire de Blamont, irrité, ne se montra que plus terrible dans ses vengeances. Il se rendait de village en village, ne laissant derrière lui que des ruines. Tantôt il brûlait les églises, afin qu'on n'y sonnât plus le tocsin à son approche; tantôt il renversait les châteaux des nobles ou les fermes des laboureurs, pour que les Gantois n'y trouvassent point un asile. Le pillage et le butin remplissaient son trésor.
Le 27 octobre, un corps de Bourguignons parut devant Gand. Ils avaient quitté Alost sous les ordres du bâtard de Bourgogne. Pleins de confiance dans leurs forces, ils espéraient pouvoir exciter les Gantois à venir les attaquer, et se croyaient trop assurés de vaincre s'il leur était donné de combattre. A peine étaient-ils arrivés à une demi-lieue de la ville que les Gantois s'avancèrent en grand nombre, précédés de quelques Anglais à cheval. Le bâtard de Bourgogne ordonna aussitôt que chacun mît pied à terre; mais cet ordre ne fut point exécuté: dès le premier choc la confusion se mit parmi ses gens, et ils se débandèrent sans que ses prières ni ses menaces les pussent arrêter. Il eut lui-même à grand'peine le temps de remonter à cheval avec son gouverneur, messire François l'Aragonais, et suivit, avec une vingtaine d'hommes d'armes, la route où les fuyards avaient jeté leurs lances, leurs arcs et leurs harnois. Cette retraite rapide, qui les couvrit de honte, assura du moins leur salut. Quatre mille Gantois étaient sortis par une autre porte de la ville pour leur couper la retraite; mais lorsqu'ils parvinrent au but de leur marche, les Bourguignons s'étaient déjà cachés dans les murs d'Alost.
Le maréchal de Bourgogne chercha à réparer cet échec par de nouvelles vengeances. Ses archers chassèrent les Gantois d'Eecloo et incendièrent cette ville; le même sort était réservé au bourg de Thielt. Le 3 novembre, ce sont les moulins d'Assenede qui sont livrés aux flammes; deux jours après, c'est le bourg de Waerschoot. Peut-être les Picards se souviennent-ils que les communes flamandes, à leur retour de Montdidier, ont saccagé leurs campagnes comme ils ravagent eux-mêmes celles de la Flandre.
Gand s'émeut de ces dévastations. Une levée de cinq hommes par connétablie est ordonnée: on leur confie le terrible soin des représailles. Tandis que les Picards dévastent Ruysselede, Aeltre et Sleydinghe, les milices de Gand brûlent Oostbourg et Ardenbourg, menacent l'Ecluse et réunissent deux cents chariots de butin. Les Picards s'en inquiètent peu; ils s'avancent, le 19 novembre, près de Gand, jusqu'à l'abbaye de Tronchiennes. Le lendemain, les Gantois, prenant de nouveau les armes, se dirigent, au nombre de dix mille, vers Alost. Mais leur marche est retardée par des tourbillons de neige et de pluie, et ils se retirent en apprenant que le sire de Wissocq, prévenu de leurs desseins, a mandé des renforts de Termonde. Peu de jours s'étaient toutefois écoulés quand les compagnons de la Verte-Tente vengèrent cet échec par une autre excursion dans le pays d'Alost. Triste spectacle qui n'appartient qu'aux guerres civiles! Pendant qu'à l'est de la ville de bruyantes acclamations saluaient le butin conquis dans une riche et fertile contrée qui était aussi une terre flamande, des gémissements et des larmes répondaient, sur les remparts opposés, à ces cris de joie. Les habitants de Somerghem, réfugiés à Gand, voyaient à l'horizon se dessiner les lueurs de l'incendie qui dévorait leurs maisons, et maudissaient les Picards comme d'autres maudissaient les Gantois.
Un combat plus important eut lieu le 2 décembre. Mille Gantois étaient allés protéger les habitants de Merlebeke menacés par Philippe de Lalaing. Un instant repoussés, ils reçurent des renforts et poursuivirent les Bourguignons jusqu'à une lieue d'Audenarde. Là, Jacques de Lalaing accourut au secours de son frère et la lutte recommença; déjà un corps de quatre mille Gantois, hâtant sa marche, se préparait à envelopper les ennemis, quand il cherchèrent dans les murailles d'Audenarde un refuge contre les Gantois, qui passèrent la nuit à l'abbaye d'Eenhaem. Depuis ce jour, les escarmouches devinrent de plus en plus fréquentes; les Bourguignons se voyaient réduits à laisser des garnisons dans les principales forteresses; les intempéries de l'hiver gênaient leurs communications, et les chevaliers n'osaient guère s'aventurer hors des châteaux, de crainte de voir leurs destriers s'enfoncer dans un terrain trempé par les pluies ou les inondations.
Le bruit des succès des Gantois arriva jusqu'en France. Charles VII, apprenant d'une part le rétablissement de l'influence du parti d'York en Angleterre, d'autre part, rassuré sur l'invasion des Anglais dans la Guyenne, se souvient tardivement de la protestation des Gantois, et le 10 décembre 1452, il charge à Moulins son chambellan, Guillaume de Menipeny, Guillaume de Vic et Jean de Saint-Romain, l'un conseiller au parlement, l'autre membre de la cour des aides, d'une mission presque semblable à celle de Louis de Beaumont. Le roi de France sait que les Gantois accusent ses premiers ambassadeurs d'avoir excédé les limites de leur droit d'arbitrage; en sa qualité de leur souverain seigneur, il ne peut refuser d'entendre leurs plaintes; il est même tenu, s'ils le demandent, de leur accorder provision en cas d'appel; mais il désire surtout de voir la paix rétablie dans leur pays. Ses ambassadeurs porteront aussi au duc de Bourgogne les plaintes du roi sur les excursions de ses hommes d'armes dans le Tournésis et sur l'asile qu'ont trouvé dans ses Etats des maraudeurs anglais. Tel est le texte des instructions qui nous ont été conservées; mais, s'il faut en croire les chroniques flamandes, les Gantois avaient reçu vers la même époque des lettres royales bien plus explicites dans lesquelles Charles VII désavouait la sentence prononcée par ses députés comme obtenue par fraude contrairement à sa volonté.
Guillaume de Menypeny, Guillaume de Vic et Jean de Saint-Romain, partis de Paris le 16 janvier 1452 (v. st.), passèrent huit jours à Tournay pour s'enquérir «des maulx et dommaiges que les gens de monsieur de Bourgogne avoient faicts sur les subjects du roy,» notamment du sac du village d'Espierres, situé dans la châtellenie de Tournay. Ils y reçurent le sauf-conduit qu'ils avaient fait demander aux Gantois; puis ils se rendirent le 29 janvier à Lille, près du duc de Bourgogne. Huit jours s'écoulèrent avant qu'ils obtinssent une audience. On leur disait que le duc était «ung peu malade,» mais ses conseillers ne leur cachaient point «qu'ils faisoient grand desplaisir à monseigneur de Bourgogne de luy parler de la matière de Gand.» Ils le trouvèrent enfin, le 5 février, assis près de son lit dans un fauteuil qu'il ne quitta qu'un instant pour les saluer en portant la main à son chaperon, et lorsqu'ils eurent exposé leur créance, le chancelier de Bourgogne leur promit, au nom du duc, une réponse qu'ils devaient longtemps attendre.
Philippe n'avait rien négligé pour faire échouer la nouvelle tentative de médiation qu'il redoutait. En apprenant l'envoi des lettres de Charles VII qui désavouait la conduite de ses premiers ambassadeurs en en désignant de nouveaux, il avait essayé d'abord de profiter des discordes qui régnaient entre les bourgeois de Gand. Jean de Vos, jaloux peut-être des succès des compagnons de la Verte-Tente, accusait le bâtard de Blanc-Estrain d'avoir violé la prison du Châtelet pour en retirer un de ses amis, et les disputes devinrent si vives que les magistrats ordonnèrent que les deux adversaires fussent momentanément privés de leur liberté, comme l'avaient été en 1342, dans des circonstances semblables, Jacques d'Artevelde et Jean de Steenbeke; toutefois ces divisions cessèrent lorsqu'on annonça qu'un capitaine anglais, nommé Jean Fallot, avait trahi avec quelques-uns des siens la cause des Gantois. Thierri de Schoonbrouck, qui avait présidé à l'arrestation du bâtard de Blanc-Estrain et de Jean de Vos, se plaça lui-même à la tête de leurs factions réconciliées, pour aller incendier les retranchements de Termonde où les transfuges avaient trouvé un asile.
Le complot de Jean Fallot avait été découvert le 25 janvier, c'est-à-dire le jour même où les ambassadeurs français écrivaient de Tournay aux échevins et aux capitaines de Gand; s'il eût réussi, le messager de Charles VII, le poursuivant Régneville, à l'écu fleurdelisé, n'aurait trouvé aux bords de l'Escaut que les souvenirs de la puissance communale un instant flattée par la puissance royale: mais ce complot avait échoué et, grâce à un revirement rapide de la politique bourguignonne toujours habile, le héraut français ne rencontra au marché du Vendredi qu'un autre héraut revêtu de la croix de Saint-André; celui-ci était aussi chargé d'offrir la paix, non pas la paix incertaine et éloignée à la suite d'une intervention à laquelle, depuis les conférences de Lille, le peuple ne croyait plus, mais la paix immédiate et complète, négociée en Flandre même, sans intermédiaires étrangers, entre le duc, légitime successeur de trois dynasties de princes, et la commune, héritière incontestée de trois siècles de grandeur et de liberté. Ce langage devait séduire et rallier les esprits; on crut que l'intérêt du duc pouvait le rendre sincère, et dès le 28 janvier des députés gantois allèrent porter des paroles d'union et de paix au bâtard Antoine de Bourgogne dans cette ville de Termonde où, deux jours auparavant, ils avaient lancé la flamme pour venger une trahison.
La mission des ambassadeurs français devenait de plus en plus difficile. «Nous étions, racontent-ils eux-mêmes, en grant perplexité sur ce que nous avions à besoigner, car nous savions bien que monsieur de Bourgogne n'avoit pas grande fiance au roy, ne à nous, et luy sembloit que nostre alée par delà estoit à son préjudice, car on luy avoit dit que, n'eust esté l'empeschement de Bourdeaux, l'armée du roy fust tournée sur luy.» Tantôt on leur parlait des conférences qui s'étaient déjà ouvertes, d'abord à Damme, ensuite à Bruges, entre le comte d'Etampes et les députés de Gand; tantôt on ajoutait que Philippe s'était assuré l'alliance du duc d'York et qu'il n'avait même consenti à recevoir, le 5 février, les envoyés de Charles VII qu'afin de pouvoir instruire de l'objet de leur mission le bâtard de Saint-Pol qui allait partir pour l'Angleterre. Las de trois semaines d'attente, ils résolurent d'aller trouver Pierre de Charny, chevalier de la Toison d'or et l'un des principaux conseillers du duc, moins pour se plaindre que pour se faire un mérite de leur inactivité. Ils avouent eux-mêmes qu'ils n'osaient poursuivre leur voyage en Flandre, craignant «que le bastard de Saint-Pol fist quelque mauvais appoinctement avec les Anglois et que monsieur de Bourgongne voulsist prendre son excusation sur leur alée de Gand.» Le sire de Charny exprima nettement le mécontentement du duc et son dessein de continuer la guerre contre les Gantois, lors même qu'ils obtiendraient provision du roi: il termina en essayant de les corrompre comme on avait, quelques mois auparavant, déjà corrompu Louis de Beaumont et Jean Dauvet. Le lendemain, dans une autre entrevue, le chancelier de Bourgogne exprima le même dédain pour les protestations des ambassadeurs français. Il feignit d'ignorer que des conférences avaient eu lieu à Bruges, et accusa le roi d'offrir aux Gantois une intervention qu'ils ne sollicitaient pas plus que le duc «qui n'eust oncques espérance en son ayde ou secours.»
Les nouvelles qu'on recevait de Flandre continuaient à être obscures et confuses. Au nord de Gand, Geoffroi de Thoisy, qui, dix années plus tôt, avait glorieusement combattu avec une flotte bourguignonne contre les Turcs dans les mers de l'Archipel et au siége de Rhodes, avait été chargé du commandement d'une galère, d'une berge et d'un brigantin, dont les équipages formaient à peine cent cinquante hommes, et il croisait dans les canaux du pays des Quatre-Métiers, non plus pour défendre la croix menacée par le croissant, mais pour saisir quelques chargements de blé et affamer l'une des cités les plus populeuses du monde chrétien. Au même moment, les amis du bâtard de Blanc-Estrain déployaient, du côté opposé de la ville, une activité et une énergie que rien ne pouvait suspendre ni affaiblir. Après avoir enlevé Grammont, pillé Lessines, et défait les hommes d'armes de Jean de Croy dans la plaine de Sarlinghen, ils avaient vaincu au pied des faubourgs embrasés de Courtray, Gauvain Quiéret, dont l'aïeul, serviteur dévoué de Philippe de Valois, avait succombé en luttant contre les communes flamandes à la fameuse journée de l'Ecluse; puis ils avaient cherché, non loin du théâtre de ce succès, à s'emparer de la duchesse de Bourgogne, et un sanglant combat avait eu lieu, dans lequel Simon de Lalaing eût partagé le sort du sire de Quinghien, frappé à ses côtés, si le sire de Maldeghem n'était accouru pour relever sa bannière un instant abattue.
C'était au milieu de ces scènes de désolation que Jérôme Coubrake et ses collègues traitaient à Bruges avec le comte d'Etampes. Ces négociations duraient encore lorsque le duc de Bourgogne, complètement rassuré sur la conclusion d'une alliance de Charles VII avec la commune de Gand, consentit à faire connaître sa réponse aux réclamations qui lui avaient été naguère présentées par les ambassadeurs français. Dans une audience solennelle à laquelle assistaient le comte de Charolais et plusieurs chevaliers, maître Nicolas Rolin, chancelier de Bourgogne, prit la parole et déclara que le duc de Bourgogne ne permettrait point aux envoyés de Charles VII de se rendre à Gand, car «il ne vouloit estre en rien obligé, ne tenu à eulx.»—«Laquelle réponse ouïe, ajoutent les ambassadeurs dans la relation de leur mission, nous requismes à monsieur de Bourgongne que nous eussions icelle par escript; mais ledit chancelier respondit qu'il n'estoit jà besoing et le refusa.»
Immédiatement après on voit les ambassadeurs français annoncer «qu'ils sont contens de surseoir pour ung temps,» et se retirer à Tournay. Ils y apprirent que les conférences avaient cessé à Bruges, et ils terminaient, le 28 mars, en ces termes, la lettre par laquelle ils mandaient au roi la rupture des négociations: «Monseigneur de Bourgogne faict très-grosse armée, et dit-on communément par deçà que l'aliance des Anglois et de monsieur de Bourgogne est faicte, et qu'il doit brief arriver à Calais de six à huit mille Anglois et y voyons de grandes apparences.»
Ces bruits sur l'alliance du duc et des Anglais se propageaient de plus en plus. On ajoutait même qu'elle devait être cimentée par le mariage du comte de Charolais avec une fille du duc d'York. Les ambassadeurs français redoutaient cette confédération au moment où Charles VII se préparait à combattre les Anglais en Guyenne et une nouvelle Praguerie dans le Dauphiné. Ils ne s'étaient retirés à Tournay qu'afin «de ne pas donner matière à monsieur de Bourgongne de consentir quelque chose villaine avec les Anglois.» S'ils n'ignoraient point qu'ils ne pouvaient, sans mécontenter le duc de Bourgogne, «s'embesogner» de la paix, ils savaient aussi que les Gantois étaient peu disposés à accepter de nouveau l'arbitrage du roi de France. Ils leur avaient toutefois adressé deux lettres, mais les bourgeois de Gand leur avaient répondu pour leur exprimer leur étonnement de ce qu'ils ne faisaient point usage de leur sauf-conduit, et pour les presser de se rendre dans leur ville. Ils n'osèrent jamais céder à ces prières: ils commençaient même à penser que dans l'intérêt du roi de France il valait mieux que la guerre de Flandre ne cessât pas sitôt.
Cependant il fallait, pour l'honneur de la tentative du roi, qu'elle parût avoir été accueillie avec quelque déférence par les deux parties, et que ses envoyés, «se despartissent le plus agréablement que faire se pouvoit.» Ils écrivirent donc une nouvelle lettre aux Gantois pour leur annoncer qu'à toute époque le roi recevrait leur appel et leur accorderait provision. Cette fois, ils ne la confièrent pas à un poursuivant d'armes, qui eût peut-être été exposé à quelque insulte, mais à un messager obscur et inconnu: c'était un barbier nommé Jean de Mons.
Avant qu'ils connussent le résultat de cette démarche à Gand, Jean de Saint-Romain se rendit à Lille, où l'on venait d'apprendre que le duc d'York avait pris possession du gouvernement de l'Angleterre sous le titre de protecteur du royaume. Jean de Saint-Romain rencontra à Lille des agents du Dauphin et des émissaires du duc d'Alençon. On chercha à lui persuader que pour ces derniers il s'agissait de la collation d'un bénéfice: quant au Dauphin, il n'envoyait, lui disait-on, vers le duc Philippe que pour réclamer un gerfaut. Rien n'était d'ailleurs moins rassurant que l'orgueil des conseillers du duc. Lorsque les ambassadeurs du roi leur demandèrent s'ils étaient disposés à traiter avec les Gantois, ils répondirent sèchement que non et changèrent de propos pour menacer Charles VII de voir bientôt éclater au sein de ses Etats une insurrection aussi dangereuse que celle des communes flamandes. «Le peuple de France est mal content du roy, leur dit le sire de Charny, pour les tailles et aydes qui courent et la mangerie qui s'y fait, et il y a grant dangier.»—«Sachez, au regard des aydes, repartit Jean de Saint-Romain, que l'ayde du vin ès pays de monsieur de Bourgongne, monte plus en une seule ville que toutes les aydes du roy en deux villes;» puis il se retira.
Quand Jean de Saint-Romain revint à Tournay, le barbier Jean de Mons y arrivait annonçant que les Gantois, après l'avoir fait attendre six jours, ne lui avaient pas donné de réponse et s'étaient contentés de déclarer «qu'ils ne demandoient que ce qu'on leur avoit promis, et qu'ils n'estoient pas délibérés de plus rescripre à quelque personne du monde.»
Le 14 avril 1453, les envoyés français quittèrent Tournay pour retourner près de Charles VII, qui s était rendu au château de Montbazon d'où il surveillait les préparatifs de son expédition contre la Guyenne.
Résumons brièvement les événements qui entretenaient la confiance des Gantois. Vainqueurs des Picards à Essche-Saint-Liévin et à Sleydinghe, ils avaient, malgré la garnison d'Audenarde, étendu leurs excursions jusqu'aux frontières du Tournésis et avaient arboré aux portes de Bruges, à Male, sur le vieux château des comtes de Flandre, la bannière de Gand. Deux attaques avaient été dirigées contre la ville de Termonde; on les avait vus aussi, au nombre de quatorze mille, menacer Alost où s'était enfermé le sire de la Viefville, et se retirer en bon ordre, sans qu'un corps d'armée bourguignon, commandé par le sire de Wissocq, osât les inquiéter. Enfin, Adrien de Vorholt, surpris par les paysans du district d'Axel, n'avait survécu à la défaite de ses compagnons d'armes qu'en traversant à la nage les ruisseaux qui abondent dans le pays des Quatre-Métiers. L'audace des Gantois était devenue si grande que l'un d'eux pénétra dans la ville de Lille et jeta une mèche enflammée dans une tour de l'hôtel du duc, où étaient déposés plusieurs tonneaux de poudre, «et si l'on n'y feust allé, dit Jacques Duclercq, toute l'artillerie du duc eust esté arse.»
Ces combats affligeaient surtout ceux qui y trouvaient le présage d'une guerre plus terrible et plus sanglante que rien ne pouvait arrêter ni prévenir. Philippe était résolu à tenter un dernier effort: il avait convoqué, le 15 mai, ses sergents et ses hommes d'armes, recrutés presque tous parmi des mercenaires, auxquels les bonnes villes fermaient leurs portes, car il suffisait au duc de Bourgogne que son armée fût nombreuse et surtout qu'elle fût promptement réunie. Charles VII maintenait l'ordre dans l'intérieur de son royaume et se préparait à en rétablir les anciennes frontières. On annonçait d'ailleurs que l'insurrection du Luxembourg contre le joug bourguignon se développait de jour en jour: elle pouvait s'étendre plus loin, et rallier aux communes de Flandre les populations des bords de la Meuse et du Brabant.
Dans ces circonstances, au moment où l'agitation renaissante annonçait déjà la guerre, les marchands des nations tentèrent un dernier effort pour faire entendre les plaintes impuissantes de l'industrie et du commerce «dont ledict pays de Flandre le plus est «soutenu.» Ils conduisirent à Lille, avec eux, les députés de Gand, Philippe Sersanders, Jean Van der Moere, Jean Van der Eecken et Jérôme Coubrake. Les députés de Gand n'obtinrent, malgré les démarches des nations, rien de plus à Lille qu'à Bruges, et lorsque, rentrés dans leur patrie, ils rendirent compte de leur mission à leurs concitoyens, l'on n'entendit sur la place publique qu'une acclamation unanime: «La guerre! la guerre! l'on verra quels sont les loyaux Gantois qui combattront pour leur liberté!»
Cette guerre allait s'ouvrir sous de funestes auspices. Le 16 juin, la garnison d'Ath avait dispersé les compagnons de la Verte-Tente et blessé leur célèbre chef, le bâtard de Blanc-Estrain. Deux jours après, le duc de Bourgogne quittait Lille; il réunit son armée à Courtray et la conduisit devant le château de Schendelbeke, d'où les Gantois faisaient de nombreuses excursions dans le Hainaut. Bien qu'il eût une forte artillerie, il y rencontra pendant quatre jours une vaillante résistance; le cinquième, il fit proposer une trêve et négocia avec les assiégés. Jean de Waesberghe, qui commandait à Schendelbeke, n'avait que cent quatre compagnons avec lui; il fit ouvrir les portes et se confia à la générosité du duc; mais le lendemain, lorsqu'on délibéra sur son sort, le grand bailli de Hainaut, Jean de Croy, qui avait à plusieurs reprises échoué dans ses efforts pour s'emparer du château de Schendelbeke, demanda la mort de tous ceux qui l'occupaient. Son avis prévalut: le duc ordonna que l'on pendît toute la garnison, son chef Jean de Waesberghe au pont-levis de la forteresse, les autres Gantois aux arbres les plus voisins.
Un seul prisonnier avait été épargné: c'était le capitaine du château de Gavre. On avait jugé que sa vie pouvait être plus utile au duc que sa mort, si en la lui conservant on s'assurait un nouveau succès. En effet, le maréchal de Bourgogne le conduisit devant le château de Gavre: il le contraignit à crier de loin aux siens qu'ils cessassent toute résistance; mais ils refusèrent de l'écouter et répondirent par des décharges d'artillerie. Le maréchal de Bourgogne, ayant échoué dans sa tentative, se vengea du moins de la fermeté des défenseurs de Gavre en leur offrant le spectacle du supplice de leur capitaine. Si le capitaine du château de Gavre ne s'était pas trouvé à Schendelbeke, la cause des communes de Flandre eût probablement été sauvée.
Philippe, après s'être arrêté à Harlebeke pour y présider à d'autres supplices, s'était rendu devant le château de Poucke.
Le château de Poucke avait été bâti, à une époque reculée, près des bruyères d'Axpoele, où Thierri d'Alsace fut vaincu par Guillaume de Normandie. Au quinzième siècle, il était devenu l'asile des milices communales, qui avaient attaqué le comte d'Etampes à son retour de Nevele, et qui depuis lors n'avaient cessé de parcourir tout le pays depuis Bruges jusqu'à Roulers. Dès le mois de juillet de l'année précédente, le sire de Praet, qui n'avait pas quitté Gand, avait consenti, comme tuteur de Roland de Poucke, à ce que l'on en détruisît les ponts pour en rendre la défense plus aisée. Au mois de septembre, le sire de Blamont avait vainement cherché à s'en emparer et n'avait réussi qu'à brûler les bâtiments extérieurs.
Les ressources dont disposait le duc de Bourgogne lui permettaient d'espérer un succès plus complet: son artillerie était formidable; elle avait à peine été placée vis-à-vis des murailles qui paraissaient les plus favorables à l'attaque, lorsque Jacques de Lalaing arriva de l'abbaye d'Eenhaem, abandonnée par les Gantois, que le duc lui avait ordonné de livrer aux flammes. Son premier soin fut d'examiner les préparatifs du siége; il avait quitté le parapet construit par les Bourguignons et regardait, avec le sire de Savense et le bâtard de Bourgogne, par l'ouverture d'une palissade, quand une pierre, lancée par une machine de guerre, l'atteignit au front; il tomba, essaya de parler, joignit les mains et mourut. Ce même jour, il s'était dévotement confessé à un docte frère prêcheur de l'incendie de l'abbaye d'Eenhaem; il ne l'avait toutefois exécuté qu'à grand regret et par la volonté expresse du duc, et la renommée de ses vertus était si grande que pendant les trêves de 1452 les Gantois avaient résolu, par une délibération solennelle de la collace, de concourir à ses efforts pour délivrer le pays des meurtriers et des maraudeurs. «Il fust, dit son chroniqueur, chevalier doux, amiable et courtois, large aumosnier et pitoyable; tout son temps aida les pauvres, veuves et orphelins. De Dieu avoit été doué de cinq dons: et premièrement, c'estoit la fleur des chevaliers, il fust beau comme Paris, il fust pieux comme Enée, il fust sage comme Ulysse le Grec. Quand il se trouvoit en bataille contre ses ennemis, il avoit l'ire d'Hector le Troyen, mais quand il se véoit au-dessus de ses ennemis, jamais on ne trouva homme plus débonnaire ni plus humble.... Quand mort le prit, il n'avoit qu'environ trente-deux ans d'âge.»
Jacques de Lalaing, succombant dans tout l'éclat de la jeunesse et de la gloire, rappelle l'infortuné Gauthier d'Enghien, également frappé par la mort lorsqu'un long avenir semblait réservé à ses exploits. Tous deux périrent en combattant les communes flamandes; le premier avait été pleuré par Louis de Male, le second fut si vivement regretté de ses compagnons d'armes, qu'un lugubre silence succéda tout à coup dans le camp de Philippe au tumulte et à l'agitation.
Le château de Poucke, protégé par une faible garnison et privé des ressources de sa position par les chaleurs de l'été qui en avaient desséché tous les fossés, résista pendant neuf jours. Le capitaine, nommé Laurent Goethals, était célèbre par l'audace qu'il avait montrée en dirigeant, l'année précédente, au début de la guerre, l'escalade du château de Gavre; il avait épousé la fille de ce Jean de Lannoy qui avait péri le même jour que le sire d'Herzeele en se précipitant du haut de la tour de Nevele au milieu des piques ennemies. Son courage ne fut pas plus heureux; contraint à capituler après une résistance acharnée, il partagea avec les siens le sort du capitaine de Schendelbeke; à peine épargna-t-on quelques prêtres, un lépreux et deux ou trois enfants, et c'était toutefois l'un de ces enfants, fils d'un pauvre aveugle, qui, en mettant le feu à une coulevrine, avait enlevé à l'armée Bourguignonne et à toute la chevalerie chrétienne son modèle et son héros.
L'énergie de la défense des Gantois à Poucke et à Schendelbeke avait étonné le duc de Bourgogne; si son armée se trouvait ainsi arrêtée devant tous les châteaux qu'occupaient ses ennemis, pouvait-il espérer quelques résultats d'une tentative qui aurait pour but d'assaillir la vaste enceinte de la puissante métropole des communes flamandes? Dès le 20 juin, on avait publié à Gand que tout bourgeois qui voulait sauver sa vie et celle de ses enfants était invité à ne plus déposer les armes. A ces difficultés qui effrayaient le duc de Bourgogne, il faut joindre les murmures de ses hommes d'armes, qui ne recevaient plus de solde et qui avaient rasé jusque dans leurs fondements les châteaux de Schendelbeke et de Poucke sans y recueillir le moindre butin. On ne pouvait rien pour les apaiser, les finances étaient épuisées; la Bourgogne était un pays pauvre qui produisait peu, et l'on n'osait demander des subsides aux villes de Flandre, de peur de les mécontenter et de se les rendre hostiles. Philippe se vit tout à coup réduit, après une stérile campagne de vingt jours, à donner l'ordre de charger l'artillerie sur des chariots et de reprendre la route de Courtray. Dans une lettre écrite de cette ville le 13 juillet, il expliquait lui-même en ces termes les causes de sa retraite à Antoine de Croy: «Nous avons fait faire tant de la place de Poucke que des gens tout ainsi que de Schendelbeke, et, ce faict, nous sommes retraiz en ceste nostre ville de Courtray où nous arrivasmes samedi derrain passé, et n'avons depuis peu plus avant procéder au fait de nostre guerre, pour ce que paiement ne s'est peu faire de nouvel à noz gens d'armes, et nous a convenu jusques à présent séjourner icy où nous sommes encoires de présent à nostre très-grand dommaige et desplaisance. Toutevoies nostre chancellier est en nostre pays de Brabant, pour illec recouvrer et faire finance, laquelle espérons brief estre preste.»
Grâce à l'habileté du chancelier de Bourgogne, le duc ne tarda pas à recevoir l'or qu'il attendait et il en fit aussitôt deux parts: l'une servit à assurer, par le payement d'un mois de solde, l'obéissance et la fidélité de l'armée; l'autre fut destinée à saper secrètement cette formidable puissance des communes, qui ne reposait que sur la concorde et sur l'union. Que fallait-il donc pour qu'elle fût renversée? Il suffisait qu'un seul homme trahît, pourvu qu'il jouît de quelque influence et sût la faire servir, sous de faux prétextes, à la ruine de sa patrie. Cet homme se rencontra. C'était le doyen des maçons, Arnould Vander Speeten. Ajoutons, à l'honneur de la Flandre, que loin de compter un complice parmi ses concitoyens, il n'en trouva que parmi les mercenaires étrangers. Quelques mois s'étaient écoulés depuis que Jean Fallot avait fui à Termonde. Deux autres capitaines anglais, Jean Fox et Jean Hunt, entraînés par l'exemple de l'alliance du duc d'York et du duc de Bourgogne, s'associèrent cette fois à un complot dont les résultats devaient être plus complets et plus désastreux.
Arnould Vander Speeten était devenu capitaine du château de Gavre. L'Escaut, entourant de ses eaux profondes les murs de cette forteresse, paraissait la défendre à la fois contre le tir des bombardes et contre l'approche des hommes d'armes. Les murailles en étaient hautes et épaisses, mais le regard du voyageur en chercherait vainement aujourd'hui quelques traces parmi les herbes d'un pré marécageux; il n'y existe pas même une ruine désolée pour rappeler tous les souvenirs de deuil attachés au manoir, dont la fatale destinée pesa encore au seizième siècle sur le comte d'Egmont.
Qui ne connaît les fabuleux exploits du premier baron de Gavre dont les armes étaient les mêmes que celles de Roland, qui combattit en Espagne avec Roland, qui mourut avec Roland à Roncevaux? Qui n'a lu la gracieuse légende de ce vaillant Louis de Gavre qui alla chercher des aventures avec son écuyer Organor dans les montagnes du Frioul, sur les côtes d'Istrie, à Corfou, dans les mers de la Phocide et de l'Eubée, jusqu'à ce qu'il épousât la belle Ydorie, fille du duc Anthénor d'Athènes?
Avec la fin du quatorzième siècle s'ouvre un autre genre d'histoire pour le château de Gavre.
Lorsque, après la bataille de Roosebeke, François Ackerman et Pierre Van den Bossche relevèrent la bannière des communes, ils eurent soin de garnir le château de Gavre de vivres et d'artillerie. Charles VI songea à aller l'assiéger après son expédition dans le pays des Quatre-Métiers; mais ce fut par des négociations pacifiques que Jean de Heyle prépara, l'année suivante, dans ses conférences secrètes avec Ackerman au château de Gavre, le rétablissement de l'autorité des ducs de Bourgogne. En 1451 (v. st.) le château de Gavre, surpris par les Gantois, avait été le premier prétexte de cette guerre dont ses murailles devaient voir la dernière journée si cruelle et si funeste.
Le duc de Bourgogne avait hésité quelque temps sur les projets qu'il devait adopter: il avait même déjà mandé aux milices du Franc qu'elles le rejoignissent le 30 juillet à Somerghem pour aller s'emparer des retranchements de Sleydinghe avant que les habitants du métier d'Oostbourg eussent eu le temps de rompre leurs digues. Cependant il changea d'avis pour favoriser la trahison du doyen des maçons et résolut d'attaquer d'abord le château de Gavre. Ce fut le 16 juillet qu'il en forma le siége: avant de recommencer la guerre il avait envoyé le comte de Charolais auprès de sa mère, de crainte que le légitime héritier de ses Etats ne succombât dans quelque escarmouche sous les coups des Gantois, comme le grand bâtard de Bourgogne à Rupelmonde. Cette fois la duchesse de Bourgogne, tenant un langage tout opposé à celui qu'elle lui adressait avant la bataille de Basele, mit tout en œuvre pour le retenir; mais ce fut inutilement qu'elle allégua tour à tour les nécessités politiques et la volonté du duc; le comte de Charolais ne voulut rien écouter; il répondit à la duchesse Isabelle qu'il valait mieux que les Etats dont sa naissance lui assurait l'héritage le perdissent jeune que de leur conserver un prince sans courage et sans honneur, et sans tarder plus longtemps, il retourna près de son père.
Les Gantois, accourant pleins d'alarmes sur leurs remparts, entendaient depuis quatre jours les détonations de l'artillerie bourguignonne. Les bourgeois ne quittaient plus les armes, et le 22 juillet on avait inutilement percé toutes les digues qui environnaient la ville, dans l'espoir que les inondations de l'Escaut forceraient le duc à s'éloigner. L'inquiétude devenait de plus en plus vive, et les historiens du temps ont soin de remarquer que la nuit s'était écoulée triste et sombre quand aux premiers rayons du jour le capitaine de Gavre se présenta aux portes de la ville. Aussitôt entouré d'une multitude agitée qui se pressait pour l'interroger, il s'empressa de raconter qu'il s'était laissé descendre du haut des créneaux du château de Gavre dans les fossés qu'il avait franchis à la nage, et il venait lui-même, disait-il, réclamer les secours qu'on lui avait promis. Les discours d'Arnould Vander Speeten respiraient l'ardeur la plus belliqueuse: il se vantait d'avoir traversé, l'épée à la main, tout le camp de Philippe, et prétendait que l'armée bourguignonne était si affaiblie et si peu nombreuse que jamais occasion plus favorable ne s'était offerte pour l'anéantir.
L'un des capitaines anglais, Jean Fox, appuya ces paroles. Arnould Vander Speeten atteignit aisément le but qu'il se proposait; l'enthousiasme populaire demanda à grands cris le combat, et la cloche du beffroi en donna le signal à toute la cité. Tandis que l'on se hâtait de charger sur des chariots les canons et les vivres, les échevins, se plaçant sous les bannières de la commune et des métiers, appelaient à les suivre tous les bourgeois en état de porter les armes depuis l'âge de vingt ans jusqu'à celui de soixante. Les vieillards eux-mêmes offraient à leurs fils l'exemple du zèle et du dévouement, et les femmes se pressaient dans les rues pour exhorter leurs maris à bien combattre.
C'était ainsi que, sous les auspices perfides des discours du doyen des maçons, les habitants d'une grande cité se préparaient à confier leurs destinées et celles de toute la Flandre communale aux chances douteuses d'une bataille. Trente-six ou quarante mille bourgeois avaient quitté les murs de Gand. Il formaient deux armées. L'une, composée des hommes les plus braves et les plus vigoureux, et précédée d'une avant-garde d'archers anglais et de bourgeois à cheval, commandée par Jean de Nevele et le bâtard de Blanc-Estrain, s'avança rapidement vers Merlebeke et de là vers Vurste, par la route la plus directe qui conduisît à Gavre. L'autre, plus nombreuse, s'était dirigée vers Lemberghe, où la rejoignirent les milices communales accourues du pays de Waes. Sa marche était plus lente, car elle avait avec elle une artillerie considérable où tous les canons portaient le nom des métiers, qui en avaient payé le prix par des contributions volontaires afin de remplacer les veuglaires perdus au siége d'Audenarde et à la bataille de Basele.
Déjà Jean de Nevele descendait des hauteurs de Semmersaeke. Jean Fox se tenait à côté de lui à la tête des archers anglais. Dès qu'il aperçut les chevaucheurs bourguignons de Simon de Lalaing, il frappa son cheval de l'éperon et galopa vers eux en faisant signe de la main qu'on le protégeât: «Je vous amène, dit-il, les Gantois comme je vous l'avais promis, faites-moi conduire vers le duc de Bourgogne, car je suis son serviteur et de son parti.» Cette défection eût pu éclairer les Gantois sur la sincérité des hommes qui les avaient entraînés au combat: ils n'y virent, dans leur indignation, que la honte de quelques traîtres qu'il fallait chercher pour les punir au milieu même des rangs ennemis, et, se précipitant en avant avec une ardeur irrésistible qu'encourageait l'exemple du bâtard de Blanc-Estrain, ils culbutèrent devant eux les archers de Jacques de Luxembourg, les hommes d'armes allemands du comte de Lutzelstein et les cent lances du sire de Beauchamp. Des ravins bordés de haies épaisses leur permettaient de s'approcher sans obstacle du camp de Philippe, rempli de munitions et d'approvisionnements; mais Simon de Lalaing parvint, en multipliant les escarmouches et par un mouvement simulé de retraite, à les attirer du côté opposé, et les Gantois de Jean de Nevele, arrivés à l'extrémité des bois qui les environnaient, aperçurent, au moment où ils se croyaient déjà vainqueurs, l'armée du duc de Bourgogne qui s'était hâtée de s'éloigner des bords de l'Escaut pour occuper une forte position sur les hauteurs de Gavre; ils découvrirent en même temps au delà de cette armée, à l'ombre des tours du château qu'ils venaient délivrer, de grandes potences couvertes des cadavres de leurs compagnons abandonnés par Arnould Vander Speeten, et de ceux de quelques Anglais que le duc Philippe avait fait pendre plus haut encore que les Gantois, pour les punir d'avoir été plus fidèles aux communes que leurs capitaines.
L'armée bourguignonne, qu'Arnould Vander Speeten avait dépeinte faible et réduite à quatre mille combattants, était aussi nombreuse que formidable. Divisée en trois corps principaux, elle comptait sous ses bannières tout ce que la chevalerie avait de noms fameux et d'illustres courages, tout ce que les bandes de condottieri formées dans les longues guerres de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne possédaient de passions avides et cruelles. Philippe voyait autour de lui, dans cette journée, Adolphe de Clèves, Jean de Coïmbre, le comte d'Etampes, les sires de Saveuse, de l'Isle-Adam, de Neufchâtel, de Toulongeon, de la Viefville, de Noyelle, de Noircarme, de Charny, de la Hovarderie, de Créquy, de Ligne, de Rougemont, de Montigny, de Harchies, de Miraumont, de Hautbourdin, de Crèvecœur, de Zuylen, de Goux, de Champdivers, de Fallerans, de Foucquesolle, de Grammont, de Jaucourt, d'Humières, de Guiche, de Beaumont, et une multitude d'autres chevaliers accourus non-seulement de ses Etats, mais de tous les royaumes de l'Europe. Jean de Croy s'était placé au milieu des nobles du Hainaut; ceux de l'Artois et de la Picardie entouraient le comte de Charolais; parmi ceux de Flandre, les chroniqueurs citent Adrien d'Haveskerke, Philippe Vilain, Josse Triest, Aymon de Grisperre, Adrien de Claerhout, Henri de Steenbeke, Louis de la Gruuthuse; mais le duc les avait relégués à l'arrière-garde, soit qu'il ne se confiât point assez complètement en eux, soit qu'ils se fussent eux-mêmes éloignés d'une lutte fratricide, dominés comme les chevaliers leliaerts à Roosebeke par le souvenir de leur origine, et ce sentiment invincible d'affection pour la patrie que la nature a gravé dans le cœur de tous les hommes, naturali amore patriæ capti et originis potius quam militiæ memores.