Tous les travaux avaient cessé: la cloche qui chaque jour en donnait le signal ne se faisait plus entendre; les bannières des métiers ne quittaient plus la place du Marché, afin que nuit et jour elles servissent de point de ralliement aux bourgeois constamment armés, et peu de jours après les trois membres, agissant conformément à leurs priviléges qui avaient prévu le cas où quinze jours se passeraient sans que le prince amendât la faute de son bailli, créaient Liévin Willemets justicier de la ville de Gand.
Le 15 novembre, les doyens et les échevins des deux bancs adressèrent au duc de Bourgogne une longue lettre pour chercher à justifier ce qui avait eu lieu. Une seule phrase nous frappe vivement dans cette apologie: c'est celle où ils se vantent d'avoir agi comme de loyaux et fidèles sujets, parce que dans le jugement des deux suppliciés ils n'ont point eu recours à la suzeraineté du roi de France. C'est à la fois une menace pour l'avenir et l'indice presque certain de négociations secrètes déjà entamées et accueillies avec faveur à Paris. En effet, une ambassade solennelle, composée de l'archevêque de Reims, du sire de Gaucourt et de deux clercs nommés Gui Bernard et Jean Dauvet, se rendit à la cour du duc Philippe, et on lit dans les instructions qui leur furent données qu'ils étaient chargés «de besoigner et de remontrer à monsieur de Bourgogne sur le fait de Flandres.» Charles VII chargeait vers la même époque trois conseillers du parlement de commencer une enquête sur la validité de la cession des villes de la Somme.
Si les Gantois comptaient sur l'appui de Charles VII, qui ne pouvait pardonner à Philippe les complots ourdis avec le duc d'Orléans, la position du duc de Bourgogne, réduit, à défaut d'armée, à recourir sans fruit à d'obscures intrigues, ne les encourageait pas moins dans leur résistance. Les abbés de Saint-Pierre, de Saint-Bavon, de Baudeloo, de Ninove, de Grammont, de Tronchiennes s'étaient rendus près de lui, accompagnés des sires de Praet, d'Escornay et de Boulers et des députés de plusieurs châtellenies, pour l'engager à écouter les plaintes des Gantois; mais leur médiation fut désavouée par ceux-là mêmes dont ils plaidaient la cause. Ce fut en vain que le duc de Bourgogne rappela de la proscription Daniel Sersanders, Liévin Potter et Liévin Sneevoet, en leur donnant un sauf-conduit pour qu'ils allassent engager leurs concitoyens à la paix: fidèles à leur serment, ils portèrent à Gand le message qui leur était confié, et dès qu'il eut été rejeté, quittant les foyers paternels où ils s'étaient à peine, tels que des étrangers, reposés pendant quelques heures, ils s'éloignèrent de nouveau pour rentrer dans l'exil.
Ni les pieuses démarches des abbés, ni les exhortations des nobles aimés du peuple, ni la présence de Daniel Sersanders n'avaient pu calmer l'irritation des Gantois. On y retrouvait à la fois un ressentiment aveugle contre leurs ennemis, une confiance illimitée en eux-mêmes. En même temps, au sein des populations industrielles, arrachées à leurs travaux et placées au-dessus des lois et des institutions par la mission même qu'elles s'étaient donnée de les protéger, grandissait un parti, redoutable par une audace dont les fureurs et les excès rejetaient le frein de toute autorité. C'était la faction des suppôts de l'anarchie qui, après s'être élevés en s'appuyant sur les libertés communales, invoquaient le salut public pour les étouffer sous une tyrannie non moins odieuse que celle du duc de Bourgogne. Leur influence se manifesta, le 3 décembre 1451, par l'élection de trois capitaines, Jean Willaey, Liévin Boone et Everard Van Botelaere, hommes peu respectés et peu dignes de l'être, auxquels ils adjoignirent toutefois par méfiance un conseil de six personnes, supérieur à celui des échevins.
Les capitaines inaugurèrent dès le lendemain leur autorité en allant attaquer le château de Biervliet. Ils espéraient, en imitant servilement l'exemple de Jacques d'Artevelde et de François Ackerman, rappeler leur dévouement et leur gloire; mais ils échouèrent dans leur première expédition, et cette tentative ne révéla que leur impuissance et leur faiblesse.
Cependant, on poursuivait à Gand l'enquête dirigée contre les anciens magistrats qu'on accusait d'exactions et de fraudes. Parmi ceux-ci se trouvaient Jacques Uutenhove, Etienne de Fourmelles, Laurent de Wale; mais le plus important était Baudouin de Vos, seigneur de Laerne et de Somerghem, chevalier et ancien échevin de la cité de Gand où son aïeul avait été rewaert en 1348. Deux fois il monta sur l'échafaud, deux fois il réussit par ses prières et par ses promesses à obtenir un nouveau délai; l'évêque de Liége et le comte d'Etampes contribuèrent puissamment à le sauver; le premier parlait au nom d'une commune puissante où les Gantois étaient fiers de compter des frères et des amis; le second, prince égoïste et ambitieux, petit-fils de Philippe le Hardi aussi bien que le duc de Bourgogne, quoiqu'il affectât une grande soumission à Charles VII pour conserver tous ses domaines héréditaires situés sur les frontières du royaume, pouvait être utile au parti des Gantois par l'élévation de son rang et les vices mêmes de son caractère.
Les bourgeois qui cherchaient à rétablir la paix avaient trouvé dans cet acte de clémence de nombreux motifs de se réjouir. Ils espéraient qu'il serait le présage d'une réconciliation entre le duc de Bourgogne et ses sujets. Malgré l'hiver, de nouveaux pourparlers eurent lieu. Les députés des trois membres de Flandre les poursuivirent à Bruxelles. Le comte de Saint-Pol appuyait leurs démarches; mais il fut bientôt aisé de voir que rien ne se déciderait avant le printemps et que toutes les chances seraient alors pour la guerre. A Gand, on représenta publiquement dans les rues un mystère imité du beau poëme de Baudouin Van der Lore, où une noble vierge, en butte à l'injuste colère de son père, voyait inutilement ses sœurs intercéder pour elle et ne trouvait d'autre remède à ses maux que l'appui «du lion de perles couronné d'or.» Il semblait à beaucoup de bourgeois que ces allusions, en annonçant de nouvelles luttes, devaient en hâter l'explosion: des nouvelles reçues du Brabant confirmèrent bientôt leurs craintes. Le 15 mars, vers midi, l'amman s'était présenté à l'hôtel de ville de Bruxelles: aucun des échevins ne l'accompagnait, car il venait donner lecture de la condamnation de la plus puissante commune de Flandre. Le duc, rassuré sur les intentions du roi de France par le rapport des ambassadeurs qu'il avait envoyés à Paris, déclarait dans ce manifeste que les rébellions réitérées des Gantois ayant lassé son indulgence, il voulait qu'à l'avenir on ne leur portât plus de blé, et qu'on chargeât de fers tous ceux d'entre eux dont on pourrait s'emparer. En même temps le sire de la Vere recevait le commandement de l'Ecluse, où il remplaça le sire de Lalaing qui s'était rendu à Audenarde. On ajoutait que messire Jean de Bonifazio, qui était presque aussi pauvre que courageux, avait offert son épée au duc pour chercher fortune en combattant les riches bourgeois de Gand.
Huit jours après la déclaration du duc, les capitaines, échevins et conseillers de Gand écrivirent aux villes de Termonde, d'Alost, de Ninove, de Grammont, d'Audenarde, de Courtray, qui relevaient de la châtellenie de Gand, pour exposer les dangers dont ils étaient menacés. Ils les priaient de ne pas recevoir d'hommes d'armes étrangers et de ne pas exécuter les mandements qui tendraient à suspendre les relations industrielles, notamment le commerce des blés, les assurant que nuit et jour ils seraient toujours prêts à leur venir en aide dans leur résistance à des mesures illégales et oppressives. Les bourgeois de Ninove, quoique voisins des frontières du Hainaut et du Brabant, osèrent seuls annoncer leur intention formelle de fermer, avec le secours des Gantois, les portes de leur ville aux hommes d'armes bourguignons. Ailleurs, de vaines protestations voilaient une neutralité qu'inspirait l'attente des événements. Ce n'est qu'à Bruges que l'on voit, en réponse à de semblables lettres, les magistrats influencés par le comte d'Etampes, désormais hostile aux Gantois, repousser l'appel qui était adressé à l'union et à la solidarité des communes flamandes.
Pour effacer ces dissentiments et rallier en un faisceau toutes les villes que réunissaient les mêmes intérêts, il eût fallu aux Gantois une modération qui ne se retrouve guère dans les situations critiques, une prudence presque toujours étrangère aux délibérations de la multitude inquiète et agitée. Rien n'eût été plus sage que d'accepter la médiation des bonnes villes et des châtellenies de Flandre; agréée par le duc, elle ne pouvait évidemment jamais conduire à la destruction de priviléges qui leur étaient communs; repoussée, elle devenait aussitôt la base d'une vaste confédération nationale. On ne le comprit pas à Gand: les moyens violents y dominaient de nouveau. On venait de décapiter, devant le Châtelet, un bailli du pays de Waes, nommé Geoffroi Braem, et depuis les premiers jours de mars, les remparts étaient gardés comme si l'on eût redouté quelque agression. L'autorité des magistrats était si peu respectée que Gui Schouteet avait été réduit à fuir hors de la ville avec Etienne de Liedekerke, Gérard de Masmines, Jean de la Kéthulle, Jacques Uutenhove, Pierre Van der Zickele et Roger Everwyn. La dictature anarchique restait seule debout: c'était celle des trois capitaines, Jean Willaey, Liévin Boone et Everard Van Botelaere.
Les circonstances devenaient de plus en plus graves. Le 31 mars, le duc de Bourgogne avait publié à Bruxelles un nouveau manifeste où il annonçait son intention de dompter par la force des armes l'opposition des Gantois. Reprenant ses griefs depuis le refus de la gabelle du sel, il rappelait l'influence prépondérante exercée par les deux grands doyens, l'accroissement des métiers par l'adjonction d'ouvriers forains, les sentences criminelles prononcées sans l'intervention du bailli, «et encore, ajoutait-il, lesdits de Gand, non contens de ce, accumulans mal sur mal, demonstrans de plus en plus mauvais courraige, obstination, pertinacité, rebellion et désobéissance envers nous, et pour mieulx accomplir et mettre à effet et execution leur mauvaise, dampnable et détestable voulenté, et afin de troubler et esmouvoir, comme il est à présumer, tout le pays à l'encontre de nous, ont fait et ordonné trois hoftmans, lesquelz se font seigneurs de la ville, exercent le fait de la justice, font éditz, et sont obeiz en tout, et tiennent le peuple en telle cremeur que nul n'ose autrement faire, ne dire que à la voulenté desdits hoftmans et de leurs satellites, complices et adhérens; font aussi faire ou plat pays, bollevars, et fortifier passaiges et chemins, ordonnent de par eulx capitaines, dizeniers et chiefs ès villaiges, envoient ou pays, quérir, prendre et amener prisonniers audit lieu de Gand nos officiers, et meismement ont nagaires envoyé quérir nostre bailli de nostre terroir de Waize, lequel ilz trouvèrent tenant viescare de par nous et en nostre nom, la verge à la main et néanmoins le prindrent et l'ont fait morir, contre Dieu et raison; mandent, commandent et deffendent de par eulx et par leurs lettres où ils se inscripvent dessus comme princes ce qu'il leur plaist et meismement deffendent que, aux commandements de nous qui sommes prince et seigneur d'eulx et du pays, ne soit aulcunement obéy, ce qui est chose bien estrainge et de mauvaise conséquence... Quelle chose donques doit l'en dire des fais desdits de Gand, qui ainsi se gouvernent, et encores, comme conspirateurs, contendent, par leurs mensonges, esmouvoir et soubztraire nostre bon peuple, et le pays mettre en division et rebellion à l'encontre de nous? Certes, il faut dire qu'ilz font comme gens qui point ne recognoissent de Dieu en ciel, ne de prince en terre, mais vuellent par eulx et d'eulx-meismes régner, seignourier et gouverner à leurs plaisirs et voulentez; et se ces choses sont très-grièves, amères, desplaisans et intolérables à nous qui sommes leur prince et seigneur, et qui en sommes esmeuz et courrouciez contre eulx, ce n'est point merveille, et en avons bien cause, car ce sont euvres qui aussi doibvent estre bien desplaisans et abominables à toutes gens de bon couraige et qui craignent Dieu; et combien que deussions piéça y avoir pourveu, toutes voyes, pour compassion que avons eu de nostre bon peuple de Flandre et espérans toujours que lesdits de Gand se deussent raviser et mettre en leur devoir envers nous, nous avons différé de y procéder jusques à ores; mais pour ce que, par honneur et serment, veu l'obstination et continuation mauvaise d'icenlx de Gand, ne povons, ne devons, comme aussi ne voulons plus avant dissimuler, ne tolérer leurs tirannies, cruautez et inhumanitez, ne les injures, vilenie, blasme et mesprisement qu'ilz nous ont fait et montré, qui sommes leur prince, et chascun jour, de plus en plus, font et montrent, nous avons fait notre mandement pour réduire lesditz de Gand à congnoissance, obéissance et humilité envers nous.»
La mémoire de quelques vieillards conservait encore à Gand le souvenir des guerres qu'avait terminées la paix de Tournay. En les voyant prêtes à se renouveler sous un prince dont la puissance était bien plus redoutable que celle de Philippe le Hardi, ils s'effrayaient des désastres qui en devaient être la suite inévitable, soit que les Gantois expiassent une insurrection imprudente par la perte de leurs libertés, soit qu'ils réussissent, après de longs et cruels sacrifices, à obtenir, au prix de leur sang et de leur prospérité, la confirmation de leurs lois et de leurs priviléges. La plupart des bourgeois partageaient leur opinion, et huit jours après le supplice de Geoffroi Braem, le parti des hommes sages se ranima à la lecture du manifeste du duc qui leur annonçait un péril si imminent. Leur influence, leur autorité, leurs richesses, leurs lumières favorisèrent leur intervention spontanée en faveur de la paix, et le 4 avril on porta en procession solennelle la châsse de saint Liévin pour obtenir du ciel le rétablissement de la concorde et de l'union.
Le même jour, six abbés et trois chevaliers, accompagnés des mandataires de toutes les villes de la châtellenie de Gand, quittèrent l'église de Saint-Bavon, où l'on avait célébré la messe du Saint-Esprit, pour se rendre à Bruxelles. Les députés des trois Etats de Flandre s'empressèrent de s'associer à leurs efforts, et, s'étant également assuré l'appui de la duchesse Isabelle et du comte de Charolais, ils profitèrent de la solennité du vendredi saint pour supplier le duc de se montrer généreux et clément en souvenir de Jésus-Christ, léguant du haut de la croix, comme un divin témoignage de son amour, sa paix aux hommes.
Philippe qui, peu de jours auparavant, s'était contenté de répondre à d'autres députés des villes flamandes qu'il ne pouvait que recommander à ses hommes d'armes de ne pas piller les biens de ceux qui le soutiendraient, regrettait déjà que des dissensions intérieures l'empêchassent de prendre une part active au mouvement des ambitions féodales en France. Un message venait de lui apprendre que le Dauphin, son allié secret, devenu l'époux d'une princesse de Savoie, petite-fille de Philippe le Hardi, réclamait son appui contre les troupes de Charles VII qui s'avançaient vers le Lyonnais. Dans ces circonstances, Philippe, changeant de langage, accueillit avec douceur les députés de Gand. Il les assura que, malgré tous les méfaits de leurs concitoyens, il était aussi disposé que jamais à tout oublier et qu'il désirait vivement voir la paix rétablie. Il ajouta qu'il consentait volontiers à ce qu'aussitôt après les solennités de la semaine sainte ils entamassent des négociations avec les gens de son conseil. «Et dissimuloit le duc leur malice, ajoute Olivier de la Marche, attendant son point et qu'il eust assuré son faict devers le roy françois avec lequel il avoit toujours quelque chose à remettre.»
Les capitaines de Gand, Boone, Willaey et Van Botelaere, s'alarmèrent d'un rapprochement si inespéré: ils sentaient bien, avec tous ceux qui s'étaient élevés par l'anarchie, qu'entre eux et le duc de Bourgogne, entre l'agitation de la veille et la réconciliation du lendemain, il y avait le souvenir du sang qu'ils avaient répandu. Au mois de décembre, ils avaient refusé de sceller des lettres pacifiques des échevins adressées à la duchesse de Bourgogne et au comte d'Etampes, et leur avaient défendu, ainsi qu'aux doyens, d'écrire ou de recevoir désormais d'autres lettres sans qu'ils en prissent préalablement connaissance, puis ils s'étaient attribué le droit de porter le même costume que les échevins et de marcher dans les rues suivis de douze serviteurs. Ils s'étaient crus bientôt assez puissants pour faire arrêter un secrétaire des échevins de la keure, nommé Engelram Hauweel et pour le faire décapiter sans avoir consulté l'assemblée du peuple. Le supplice de Geoffroi Braem était un autre attentat présent à tous les esprits. Leur sécurité personnelle, troublée sans doute par le remords, était désormais liée au maintien de leur autorité: pour la perpétuer, ils résolurent de lui donner, comme base nouvelle, d'autres désordres, n'ignorant pas que le seul moyen de sauver leur responsabilité, c'était de l'étendre de plus en plus à tous les bourgeois de Gand, et au moment même où les députés de la Flandre s'acquittaient de leur message près du duc de Bourgogne, sans respect pour la sainteté de ce jour consacré par toutes les nations chrétiennes à la pénitence et à la prière, ils envoyèrent quelques-uns de leurs amis surprendre le château de Gavre qui appartenait au sire de Laval, comme si les mêmes lieux, deux fois célèbres dans cette guerre, devaient, à un sanglant intervalle, en voir l'imprudent signal et le fatal dénoûment.
Peu de jours après, un autre complot se forma: il s'agissait cette fois de s'assurer aux bords de l'Escaut une conquête qui, à la fin du quatorzième siècle, avait manqué aussi bien à la gloire qu'à la fortune de Philippe d'Artevelde. Les deux capitaines de la forteresse d'Audenarde étaient absents. Le sire d'Escornay se trouvait dans sa terre; le sire de la Gruuthuse s'était rendu à Bruges, mais nous savons déjà que Simon de Lalaing avait été chargé par le duc de les remplacer. Sa prudence était extrême. Il remarqua que les magistrats d'Audenarde avaient ordonné à tous les habitants des faubourgs de rentrer dans la ville, et prévit que cette retraite motivée par la crainte des Picards permettrait aisément de renouveler aux portes d'Audenarde, avec quelques chariots chargés des biens des fugitifs, la ruse qui avait si bien réussi en 1384 à Philippe le Hardi. Simon de Lalaing soupçonna bientôt quelque trahison: il déclara que le duc ne songeait point à envoyer à Audenarde ces Picards si fameux par leurs maraudages et que, bien que capitaine de l'Ecluse, il resterait à Audenarde pour veiller lui-même à l'exécution de sa promesse. En effet, il manda aussitôt à sa femme et à son fils aîné qu'ils vinssent l'y rejoindre.
L'inquiétude des habitants s'était un peu calmée, quand une troupe de cultivateurs s'introduisit à Audenarde sous le prétexte du jour du marché, avec des armes cachées sous leurs vêtements. A leurs cris, quelques bourgeois se soulevèrent; mais l'intrépidité du sire de Lalaing arrêta l'insurrection avant qu'elle eût pu se développer et la rejeta hors de la ville (13 avril 1452).
Cette tentative, aussi bien que celle qui avait été précédemment dirigée contre le château de Gavre, avait eu lieu de concert avec les trois capitaines de Gand. Dans la soirée de la veille, ils avaient reçu un message des habitants de la châtellenie d'Audenarde qui favorisaient leurs projets, et ils avaient immédiatement convoqué tous leurs amis pour leur représenter que la châtellenie d'Audenarde relevait de Gand et qu'il fallait la secourir et la délivrer. A les entendre, il ne leur devait pas être moins aisé, dès qu'ils auraient défait le sire de Lalaing, d'aller attaquer le duc de Bourgogne, et déjà ils répétaient; «Allons, allons à Philippin aux grandes jambes!» Liévin Boone décida le mouvement en montrant une besace pleine de grandes clefs qu'il prétendait être celles de la forteresse d'Audenarde, et il partagea avec Jean Willaey l'honneur de commander tous ceux qu'il avait séduits par ses astucieux discours.
Il était près de midi quand Boone et Willaey parurent devant Audenarde. Apprenant que leur complot avait échoué, ils se contentèrent d'annoncer aux habitants que, loin d'être guidés par des desseins hostiles, ils venaient uniquement les aider à repousser les étrangers qui voudraient s'introduire dans leur ville, et qu'ils espéraient être reçus en amis; mais Simon de Lalaing leur fit répondre qu'il était faux que des étrangers menaçassent Audenarde, et que si les Gantois croyaient, par leur présence, exciter quelque nouvelle sédition, ils seraient déçus dans leur attente.
Lorsqu'on sut à Gand que les capitaines étaient sortis de la ville avec un petit nombre de bourgeois, moins hardis que présomptueux, pour combattre l'un des plus braves chevaliers bourguignons, qui pouvait appeler des renforts soit des garnisons du Hainaut, soit de l'armée que le comte d'Etampes réunissait à Seclin, l'inquiétude fut vive, l'alarme universelle. On pouvait craindre que la renommée de la cité de Gand ne fût compromise et que l'opprobre d'une défaite n'affaiblît la puissance de son droit. L'agitation s'accrut au moment où l'on apprit la réponse énergique du sire de Lalaing, et les bourgeois, quel que fût leur sentiment sur le caractère de l'expédition, crurent devoir faire proclamer sans délai la wapening pour s'associer à un armement que leur prudence eût désavoué si, avant de l'entreprendre, on eût jugé utile de la consulter. Liévin Boone, Jean Willaey et Everard Van Botelaere triomphaient: ils avaient réussi, par une démarche téméraire, à engager l'honneur, le repos et la prospérité de leurs concitoyens dans une guerre acharnée. Ils espéraient qu'elle confondrait désormais dans une même cause les intérêts sacrés des libertés publiques et les intérêts ambitieux de leur dictature.
Au son de la cloche du beffroi, toute la commune de Gand s'assembla. Dix-huit ou vingt mille combattants, choisis dans les connétablies, prirent les armes et sortirent des remparts de Gand, suivis d'une artillerie si nombreuse qu'il n'était en Europe pas de roi qui n'en eût été jaloux. De village en village des renforts importants venaient les rejoindre, et leur premier soin en arrivant devant Audenarde fut de se diviser en deux corps: l'un campait sur les bords de l'Escaut, que l'on y traversait sur un pont construit à la hâte, l'autre occupait la route d'Alost; le blocus établi autour de la ville ne permettait aux assiégés de recevoir ni secours, ni approvisionnements, et l'artillerie des Gantois vomissait sans relâche au milieu d'eux, de ses mille bouches tonnantes, une grêle de projectiles incendiaires. Simon de Lalaing se préparait toutefois à une vaillante résistance: par son ordre, on avait détruit les faubourgs, et dans toutes les rues on avait placé de grandes cuves remplies d'eau où l'on jetait avec des pelles les boulets, rougis au feu, des bombardes gantoises.
Le 15 avril, un messager du sire de Lalaing, qui avait réussi à grand'peine à traverser l'armée des assiégeants, arriva à Bruxelles. Le duc Philippe comprit toute la gravité de la situation qui attachait de nouveau aux murs d'Audenarde le maintien de l'autorité du prince ou le triomphe des communes insurgées. Il congédia les députés de la Flandre dont les pacifiques tentatives étaient restées stériles, et tandis qu'il adressait en toute hâte au comte d'Etampes l'ordre de se porter en avant avec les milices picardes et bourguignonnes campées à Seclin, il monta lui-même à cheval, avec ses conseillers et ses chambellans, pour se diriger vers les frontières de la Flandre et du Hainaut. Il arriva le même soir à Ath, plein d'agitation et d'inquiétude. Tous les récits lui représentaient la grande puissance des Gantois, et il avait appris en passant à Enghien que six cents paysans de Sotteghem, conduits par Gauthier Leenknecht, Samson Van den Bossche et Galiot Van Leys, avaient escaladé les murs de Grammont; on y attendait, ajoutait-on, des renforts que Gauthier Leenknecht s'était empressé d'aller chercher à Gand. Le duc de Bourgogne n'avait en ce moment avec lui qu'un petit nombre d'hommes d'armes; mais, trois cents chevaliers s'avancèrent aussitôt, sous les ordres de Jean de Croy, pour rétablir sa bannière sur les remparts de Grammont. Samson Van den Bossche et Galiot Van Leys opposèrent une vive résistance: leur mort livra la ville aux chevaliers bourguignons, et elle avait été abandonnée pendant deux heures au pillage des Picards, quand Jean de Croy, craignant le retour inopiné de Gauthier Leenknecht et d'un corps gantois, donna l'ordre de charger le butin sur des chariots et de reprendre la route du Hainaut.
Cependant le comte d'Etampes avait vu l'armée réunie à Seclin atteindre le nombre de dix ou douze mille combattants, parmi lesquels on remarquait un grand nombre d'illustres chevaliers, tels que les sires de Hornes, de Wavrin, de Lannoy, de Montmorency, de Harnes, de Dreuil, de Dampierre. Dès qu'il apprit la tentative de Liévain Boone, il se dirigea vers le pont d'Espierres, que les Gantois avaient fortifié pour défendre le passage de l'Escaut. Les Picards se jetèrent aussitôt à l'eau pour forcer leurs retranchements; ils étaient guidés par Jacques de Lalaing, qui avait voulu faire partie de cette expédition pour être le premier à secourir Simon de Lalaing, dont il était le neveu. Les Gantois, inférieurs en nombre, cédèrent: les uns battirent en retraite sous les ordres de Jean Boterman; les autres se réfugièrent dans l'église d'Espierres et y soutinrent un assaut où furent blessés le sire de Roye et Antoine de Rochefort (21 avril 1452).
Le comte d'Etampes poursuivit sa marche vers Helchin, dont il reconquit le château, ancien domaine des évêques de Tournay. Quelques lances et quelques archers, qu'il avait envoyés en avant sous la conduite de Jacques de Lalaing, pour reconnaître la position des Gantois devant les murs d'Audenarde, l'avaient à peine rejoint lorsque des lettres du duc lui furent remises; Philippe l'invitait à venir unir ses forces à celles qu'il avait lui-même rassemblées à Grammont, jugeant qu'il était imprudent de songer à aller, avec des ressources trop peu considérables, attaquer les Gantois dont on évaluait le nombre à trente mille hommes.
L'habileté du duc calculait les chances d'une bataille: pour des chevaliers, plus le combat était inégal, plus il était glorieux. Le comte d'Etampes convoqua le conseil. Quelques-uns prétendaient qu'il fallait obéir au duc, mais le plus grand nombre s'écriaient que ce serait une grande honte que de s'être approché des Gantois sans les attaquer, et d'abandonner ainsi sans secours les chevaliers enfermés à Audenarde. Leur avis fut adopté, et dès ce moment on commença à tout préparer pour le combat. Deux hommes, qui connaissaient bien les chemins et la langue du pays, avaient été choisis pour avertir Simon de Lalaing de la tentative qu'on allait faire pour le délivrer; en effet, ils réussirent à traverser l'Escaut, et Simon de Lalaing ordonna que pendant toute la nuit on travaillât à démurer les portes de la ville, afin qu'il pût assaillir les Gantois au premier moment favorable.
Le lendemain, dès l'aube du jour, le comte d'Etampes se mit en marche, précédé du bâtard de Bourgogne qui commandait l'avant-garde: aussitôt qu'il apprit qu'on n'était plus loin d'Audenarde, il pria le bâtard de Saint-Pol de l'armer chevalier; puis il donna lui-même l'accolade au bâtard de Bourgogne, à Philippe de Hornes, aux sires de Rubempré, de Crèvecœur, d'Aymeries, de Miraumont, et à un grand nombre d'autres écuyers. Jacques de Lalaing les exhorta à bien combattre. «Voilà leur dit-il, l'heure de gagner honorablement vos éperons dorés.» Il racontait qu'il avait remarqué un endroit où le retranchement des ennemis était peu élevé et leur fossé peu profond, et il ajoutait qu'il serait fier de s'avancer avec eux pour disperser la multitude des Gantois. A sa voix, ils se dirigèrent vers une troupe de milices communales qui s'était rangée en bataille dans un champ labouré, protégée par quelques fortifications qui coupaient la grande route d'Audenarde à Courtray. Bien que les Gantois leur présentassent bravement la pointe de leurs piques, les chevaliers, d'un effort vigoureux, rompirent leurs premiers rangs; mais ils se ralliaient et se mettaient déjà en bon ordre, quand Jacques de Lalaing, aiguillonnant son cheval de l'éperon, se précipita plus avant: tous les chevaliers suivirent son exemple. Ils combattaient entourés d'ennemis qui les séparaient sans pouvoir se secourir les uns les autres. Enfin d'autres chevaliers parvinrent à les rejoindre et forcèrent les Gantois à se retirer. Le comte d'Etampes, avec le gros de l'armée, paraissait déjà. Les archers picards décochaient sur les Gantois une nuée de flèches qui traversaient leurs hauberts et les atteignaient de loin sans qu'ils pussent se défendre. Dès ce moment, le désordre se mit dans leurs rangs, et ils se replièrent précipitamment vers Gand sans être poursuivis (24 avril).
Le comte d'Etampes laissa son armée à Heyne et entra à Audenarde; de là, il envoya un héraut à Grammont annoncer sa victoire au duc. Philippe fit aussitôt sonner les trompettes et ordonna qu'on se hâtât de prendre les armes pour couper la retraite des Gantois. Le comte de Saint-Pol et Jean de Croy s'armèrent les premiers et galopèrent jusqu'à l'entrée des maladreries de Gand, près de Merlebeke: là, sur le tertre d'un moulin, sept ou huit cents tisserands s'étaient ralliés sous la bannière de Notre-Dame. A mesure que les archers picards arrivaient, les chevaliers les rangeaient en bon ordre; mais dès le premier mouvement qu'ils firent pour attaquer les Gantois, ceux-ci se retirèrent dans les faubourgs, poursuivis et harcelés de toutes parts. Au milieu de cette confusion et de ce désordre, on remarqua le courage d'un bourgeois, nommé Seyssone, qui portait leur étendard. Couvert de blessures, il combattait à genoux et continuait à se défendre: bientôt il ne put plus se soutenir et tomba étendu sur le sol; mais, lorsqu'on l'acheva, sa main n'avait pas quitté la bannière qui lui était confiée.
Le duc de Bourgogne et le comte de Charolais s'étaient avancés jusqu'aux faubourgs de Gand. Toutes les cloches de la ville sonnaient à pleines volées, et le peuple, s'armant au son du tocsin, se précipitait vers les portes et sur les remparts. Dans cette situation, le duc de Bourgogne n'osa pas, avec le petit nombre de chevaliers qui l'entouraient, livrer sa fortune aux chances incertaines d'une lutte décisive. Le même soir, il effectua sa retraite du côté du château de Gavre, dont il espérait intimider la garnison; mais elle refusa de parlementer, et pendant toute la nuit ses canons ne cessèrent de tirer sur les sergents d'armes picards qui campaient dans les champs et au milieu des jardins. Le lendemain, Philippe se retira à Grammont, après avoir chargé le sire de Miraumont d'observer les mouvements des Gantois.
Tout retraçait dans la première ville de la Flandre le spectacle ordinaire des peuples livrés aux orages des révolutions, que frappe un désastre subit et imprévu. Une accusation de trahison avait retenti contre les capitaines de Gand: peut-être leur incapacité et leur défaite étaient-elles leur plus grand crime aux yeux de la multitude; mais ils resteront toujours coupables, devant l'histoire et devant la postérité, d'avoir excité l'anarchie qui avait préparé la guerre, et d'avoir plus tard provoqué la guerre pour éterniser l'anarchie. L'épée que leurs mains débiles, ambitieuses de gloire et de puissance, avaient essayé de soulever, était devenue l'instrument de leur honte; la hache du bourreau, que pendant longtemps ils avaient promenée sur les places publiques rougie du sang des victimes, retomba sur leur tête. Il n'y avait rien, ni dans les souvenirs de leur pouvoir, ni dans les accidents de leurs revers, qui pût les justifier ou atténuer leurs fautes. Arrêtés le 25 avril, peu d'heures après le combat de Merlebeke, ils périrent cinq jours après: ils léguaient à leurs juges, comme une fatale nécessité, le soin de venger ceux qu'ils avaient conduits à la déplorable expédition d'Audenarde, et dans les derniers jours d'avril, après une revue de tous les habitants en état de porter les armes, les bourgeois élurent pour capitaines Pierre Van den Bossche, que Jean de Vos remplaça bientôt après, Jacques Meussone, Jean de Melle, Pierre Van den Ackere et Guillaume de Vaernewyck. En 1199, Marc de Vaernewyck était déjà l'un des plus riches bourgeois de la cité de Gand. Yvain et Thomas de Vaernewyck accompagnèrent Gui de Dampierre au château de Compiègne; Simon de Vaernewyck combattit à la journée de Courtray. Peu d'années plus tard, Guillaume de Vaernewyck fut tour à tour l'un des témoins qui signèrent l'acte d'appel de Louis de Nevers contre Philippe le Bel, et l'un des échevins qui résistèrent à Louis de Male, devenu l'allié de Philippe de Valois. L'un de ses fils était Philippe d'Artevelde au siége d'Audenarde. Il ne faut point s'étonner de la perpétuité des noms dans ces grandes communes, où les libertés dont ils servaient la cause étaient si anciennes qu'elles semblaient avoir toujours existé.
Sous l'influence de cette élection qui retrempait toutes les forces de la commune aux sources les plus pures de sa gloire et de ses franchises, une énergie admirable succéda à l'abattement le plus profond. Quelques vives escarmouches attestèrent combien il faudrait verser de sang pour la vaincre et la dompter. Le sire de Lalaing fut repoussé devant la porte de Saint-Pierre. Une attaque, que le comte d'Etampes dirigea contre le château de Malte, situé près du village de Saint-Denis, qui appartenait à messire Baudouin Rym, ne fut guère plus heureuse. Il ne parvint à s'en rendre maître qu'avec de grandes pertes, et vit succomber dans cet assaut l'un des plus vaillants chevaliers de l'armée, messire Jean de Miraumont, qui fut atteint d'un trait dans la poitrine; enfin, au moment où il croyait, après de longs efforts, s'être assuré de l'honneur de la journée en détruisant les faibles murailles qui l'avaient arrêté, il apprit que le capitaine des chaperons blancs avait enlevé Deynze et le château de Peteghem (mai 1452).
Lorsque le duc connut la résistance opiniâtre des Gantois et la mort de Jean de Miraumont, il ordonna qu'on tranchât la tête à tous les prisonniers qui étaient en son pouvoir, et promit un marc d'argent à quiconque lui en amènerait. Ces supplices ne pouvaient toutefois lui tenir lieu de victoires. On reconnut, dans un conseil tenu à Audenarde, que puisqu'il était impossible de s'emparer immédiatement de Gand, il fallait affaiblir les ressources de ses habitants en interceptant toutes leurs communications. Le comte d'Etampes resta à Audenarde; les sires de Saint-Pol et de Croy se rendirent à Alost; les sires d'Halewyn et de Commines à Courtray.
Le duc de Bourgogne et le comte de Charolais s'étaient réservé le soin d'occuper Termonde, point fort important par sa position sur l'Escaut, près de la Zélande et du Brabant. Philippe s'empressa d'y construire un pont fortifié, afin que son armée pût à son gré faire des excursions sur la rive gauche du fleuve. Ces expéditions avaient lieu le plus souvent la nuit; mais la garnison de Termonde ne réussissait point à surprendre les Gantois qui défendaient le pays de Waes. Partout où elle se présentait, ses projets étaient connus et leur accomplissement semblait devenu impossible, quand le hasard fit remarquer au haut du clocher de Termonde une petite lumière qui servait de signal. Deux espions des Gantois y furent découverts et bientôt après décapités. Les tentatives des Bourguignons continuaient toutefois à être couronnées de peu de succès. Les bandes armées que Philippe avait envoyé piller le pays jusqu'aux portes de Gand furent surprises à Lembeke et à Melle: tout le butin qu'elles avaient réuni leur fut enlevé, et par de justes mais cruelles représailles, les prisonniers furent mis à mort. Peu de jours après elles échouèrent de nouveau lorsqu'elles voulurent disperser les ouvriers qui travaillaient aux fossés de la ville, près de la porte Saint-Liévin. Jacques Meussone les repoussa, et une décharge de coulevrines, placées au haut d'une maison qui avait appartenu à Galiot Van Leys, l'un des capitaines gantois tués à Grammont, acheva de mettre le désordre dans leurs rangs.
La puissance des Gantois ne résidait pas uniquement dans les retranchements qu'ils avaient élevés autour de leur ville au bord des canaux, à la jonction des routes, à l'entrée des villages. Ce n'était pas seulement en Flandre que les Gantois comptaient des alliés secrets dans les villes inquiètes pour leurs priviléges et parmi les populations des campagnes que le duc de Bourgogne avait, disait-on, menacées d'un impôt sur le blé, aussi onéreux pour elles que la gabelle du sel pour les bourgeois des villes. Hors des frontières de Flandre, le souvenir des mémorables confédérations du quatorzième siècle s'était également conservé dans tous les esprits, et le sentiment des mêmes intérêts et des mêmes périls pouvait produire de nouvelles alliances, fatales à l'ambition du duc de Bourgogne. Les Gantois avaient réclamé le secours des Liégeois et entretenaient avec eux des relations suivies. La ville de Tournay les favorisait, et pendant toute la guerre les biens qui appartenaient à ses habitants furent respectés des Gantois. A Mons, on avait doublé la garde des portes. Les échevins de Gand écrivaient à ceux de Dordrecht comme à des amis dont l'appui leur était assuré, et l'on venait de trancher la tête à Simon Uutenhove, qui avait été arrêté près de Biervliet porteur d'un message des bourgeois de Gand «pour séduire et à eux attraire ceulx de Hollande.»
Au moment où le duc de Bourgogne se préparait à tenter un nouvel effort contre la commune de Gand dont la résistance attirait l'attention et sans doute aussi les sympathies et les vœux de tant d'autres communes, il se trouvait placé entre la nécessité de ne pas laisser se développer une insurrection formidable et la crainte de s'exposer à une défaite qui eût pu être le signal d'un semblable mouvement dans toutes les provinces voisines: il résolut donc de recommencer la guerre avec ordre et avec prudence en enlevant successivement aux Gantois toutes les barrières qui les protégeaient. Le duc chargea le comte d'Etampes de diriger l'attaque du côté de Nevele; il se réserva le soin d'envahir le pays de Waes. Dès le 13 mai, on découvrit une conspiration formée pour lui livrer cette riche et importante contrée. Le duc de Bourgogne ne se découragea point toutefois; il ne devait se consoler du mauvais succès de ce complot qu'en en préparant d'autres plus menaçants et plus terribles.
En 1337, Philippe de Valois avait choisi la plus vénérable de toutes les solennités de la grande semaine des chrétiens pour surprendre les bourgeois de Gand livrés à l'exercice des saints et paisibles devoirs de la religion. En 1452, son arrière-petit-fils Philippe, troisième duc de Bourgogne de la maison de Valois, résout une attaque générale contre Gand, et le jour qu'il fixe pour exécuter avec la même ruse de semblables desseins est celui de la fête de l'Ascension (18 mai 1452). En 1337, Jacques d'Artevelde s'armait avec la commune entière pour repousser l'agression, et son génie faisait sortir de la victoire la puissance, la grandeur, l'ordre et la paix même du pays. En 1452, l'on retrouve chez les bourgeois, dans chaque acte isolé de leur vie, ou le même courage, ou le même dévouement; mais ils ne voient apparaître au milieu d'eux aucun de ces hommes qui s'élèvent au sein des difficultés et des périls pour les dominer de tout l'éclat de leur gloire; cette stérilité des peuples à produire à l'heure venue les intelligences supérieures qui manquent à leurs destinées n'est que trop souvent le signe certain de leur décadence.
Les sires de Lannoy, d'Humières, de Lalaing commandaient l'armée qui sortit de Termonde. La plupart des archers du duc les avaient suivis sous les ordres du bâtard de Renty. Ils s'emparèrent sans résistance des premiers retranchements qui s'offrirent à eux. Mais avant de se retirer, l'un des capitaines gantois mit le feu au bourg de Zele pour que les Bourguignons ne pussent ni le piller ni s'y établir. De Zele, les hommes d'armes bourguignons se dirigèrent vers Lokeren. Là comme ailleurs, les Gantois ne s'attendaient point à être attaqués. Les uns cherchèrent à la hâte un asile dans l'église, les autres s'enfuirent au delà de la Durme. Heureusement, ils avaient depuis longtemps, par mesure de précaution, rompu le pont qui conduisait au pays de Waes pour le remplacer par une planche étroite où l'on ne pouvait passer, même à pied, qu'avec peine.
Les hommes d'armes du duc s'étaient divisés: la plupart entouraient l'église; d'autres, sous les ordres du sire de Lalaing, se précipitèrent vers la Durme. Un écuyer breton fut le premier qui cherchât à en forcer le passage, mais il avait peu d'espoir d'y parvenir, lorsqu'on vint annoncer qu'on avait découvert, un peu plus loin, un gué facile à franchir. Jacques de Lalaing s'y porta aussitôt, accompagné d'une centaine d'hommes, et poursuivit les Gantois jusque dans les bois.
Pendant ces escarmouches, le bâtard de Renty s'était arrêté au milieu du bourg, dans un carrefour dont les principales rues se dirigeaient vers l'église et vers la rivière. Ce fut de là que, durant deux heures, les Picards se répandirent de maison en maison pour piller et chercher du butin. Cependant les sons du tocsin descendaient, à travers les campagnes, des clochers de tous les villages environnants. Les fugitifs semaient au loin le récit des dévastations dont ils avaient été les témoins. Les paysans s'armaient: les uns s'avançaient vers Lokeren parles grands chemins, les autres se glissaient à travers les champs couverts de moissons ou le long des haies pour surprendre leurs ennemis.
Le sire de Lalaing était allé rallier ceux de ses hommes d'armes qui étaient restés au delà de la Durme, afin d'aider le sire d'Humières à attaquer les Gantois retranchés dans l'église de Lokeren: à peine s'était-il éloigné que le bâtard de Renty, cédant à un sentiment subit d'effroi, abandonna ses archers sous le prétexte d'aller s'aboucher lui-même avec le sire d'Humières. Son départ fut le signal d'une terreur panique. Tous fuyaient au plus vite: la plupart abandonnaient même leurs chevaux pour franchir plus aisément les obstacles qui s'offraient devant eux. A mesure qu'ils pénétraient plus avant dans un pays qu'ils ne connaissaient point, séparés les uns des autres par de larges fossés et par les arbres dont les Gantois avaient jonché les chemins, leur déroute devenait plus complète. Il suffisait qu'on leur criât: Voilà les Gantois! pour qu'ils fussent si épouvantés «que les vaillants ne les povoient «rassurer.»
Tandis que ceci se passait, Jacques de Lalaing réunissait ses hommes d'armes. Il avait traversé la Durme avec sept des siens seulement, laissant à quelque distance le reste de ses gens, lorsqu'un héraut d'armes lui annonça que les Gantois avaient reparu pour lui couper la retraite, et que le bâtard de Renty s'était enfui sans l'attendre. Le danger était grand. Jacques de Lalaing mit pied à terre et déploya tant de courage qu'il parvint à arrêter presque seul la multitude des assaillants, jusqu'à ce que les hommes d'armes bourguignons eussent pu se retirer vers les portes de Termonde. Sans la valeur héroïque du jeune sire de Lalaing, pas un seul de ceux qui étaient entrés à Lokeren n'en serait sorti (18 mai 1452).
Le duc s'irrita de ce revers: il assembla aussitôt son conseil. On y résolut d'appeler de nouveaux renforts de Picardie et de promettre un mois de solde à quiconque prendrait les armes. En même temps il fut arrêté qu'on tenterait une autre expédition pour laquelle on réunirait toutes les forces dont on pouvait disposer. Antoine de Croy et Jacques de Lalaing étaient les chefs de l'avant-garde; à leur suite marchaient un grand nombre d'ouvriers munis de cognées, de pelles et de scies pour enlever les arbres des routes et combler les fossés. Les sires de Lannoy et de Hornes étaient chargés du soin de les soutenir. Morelet de Renty avait conservé le commandement des archers. Le comte de Saint-Pol conduisait le corps de bataille; l'arrière-garde devait obéir à Jean de Croy.
Cependant quatre ou cinq cents archers et quelques hommes d'armes avaient à peine traversé le pont de Termonde lorsqu'il se rompit; mais le duc se rendit lui-même sur les lieux, et fit si bien qu'en moins d'une heure il fut rétabli. L'armée bourguignonne put continuer sa marche en se dirigeant vers le bourg d'Overmeire, d'où elle devait se rendre à Lokeren pour y venger sa première défaite. Elle était encore à quelque distance des retranchements des Gantois quand des chevaucheurs accoururent pour annoncer que ceux-ci se portaient en avant en faisant sonner leurs trompettes. Le premier héraut d'armes du duc, qu'on nommait Toison d'or, alla avertir l'armée: «S'il est, s'écria-t-il, quelque écuyer qui veuille devenir chevalier, je le conduirai devant les ennemis.» Selon l'usage de ces temps, on croyait qu'après un semblable honneur on ne pouvait jamais prouver trop tôt que l'on en était digne. Le sire de Croy arma donc plusieurs chevaliers, qui à leur tour conférèrent à leurs compagnons l'ordre de chevalerie: c'étaient, entre autres, Adolphe de Clèves, le bâtard Corneille de Bourgogne, les sires de la Viefville, de Wavrin, d'Oignies, d'Humbercourt, de Châlons, de la Trémouille. Ils rivalisèrent de courage dans la lutte qui s'engagea, lutte opiniâtre et acharnée. Jacques de Lalaing combattit de nouveau au premier rang jusqu'à ce que toute l'armée, guidée par le comte de Saint-Pol, eût rejoint l'avant-garde. La supériorité du nombre décida la victoire, et bientôt les Gantois se virent réduits à regagner leurs retranchements, dont les fossés arrêtèrent assez longtemps les ennemis pour qu'ils pussent se retirer sans être inquiétés. Les hommes d'armes du duc les poursuivirent inutilement jusqu'aux villages d'Overmeire et de Calcken qu'ils livrèrent aux flammes (23 mai 1452).
Ce succès semblait devoir les conduire à Lokeren, quand ils virent se présenter à leurs regards un corps de Gantois qui, non moins nombreux que celui qu'ils avaient déjà combattu, marchait aussi au devant d'eux en bon ordre et bannières déployées. On se trouvait dans de vastes bruyères coupées de fossés. Les hommes d'armes bourguignons y cherchèrent longtemps la route qu'ils devaient suivre. Au centre, les fossés étaient absolument inabordables: à gauche, on ne pouvait les franchir qu'à pied; mais vers la droite, Jacques de Lalaing, le sire d'Aumont, et les deux sires de Vaudrey parvinrent à faire passer leurs chevaux et les lancèrent au milieu des Gantois, tandis que les hommes d'armes du sire de Croy, qui revenaient du sac d'Overmeire, les attaquaient par derrière. Les difficultés du terrain facilitèrent la retraite des Gantois. S'ils laissaient quatre ou cinq cents de leurs compagnons sur le champ du combat, leur mort intrépide égala du moins leur résistance à une victoire, car l'armée du duc, affaiblie par ses pertes, effrayée des tintements du tocsin qui résonnaient au loin, s'arrêta et retourna à Termonde livrer au bourreau quelques prisonniers qu'elle emmenait avec elle (23 mai 1452).
Que se passait-il au même moment au sud de Gand? Qu'était devenue l'expédition du comte d'Étampes, entreprise simultanément avec celle du duc de Bourgogne? Avait-elle obtenu, grâce à cette tactique habile, un succès plus décisif? L'ordre du récit nous conduit à de nouveaux combats, et quels qu'en doivent être les résultats, il est trop aisé de prévoir que nous verrons s'y associer d'autres scènes de pillage et de dévastation.
Le comte d'Etampes s'était dirigé d'Audenarde vers Harlebeke pour faire lever le siége du château d'Ingelmunster que bloquaient quelques Gantois. Il y réussit aisément, et ce fut en chassant devant lui toutes les troupes gantoises qui étendaient leurs excursions jusqu'à Courtray, qu'il poursuivit sa marche vers Nevele.
Nevele était un gros bourg entouré de fossés. Les Gantois, commandés par Jean de Vos y avaient élevé un fort retranchement, et, comme si ces précautions ne leur eussent pas suffi, ils avaient fait couper toutes les routes environnantes et avaient placé dans les blés des pieux destinés à arrêter les chevaux. Le comte d'Etampes s'inquiéta peu de ces préparatifs. Son armée était fort nombreuse, puisque les chroniques flamandes l'évaluent à huit mille chevaux; il avait d'ailleurs avec lui la plupart de ses intrépides chevaliers qui avaient délivré Audenarde. Le bâtard Antoine de Bourgogne commandait l'avant-garde; le sire de Saveuse éclairait la marche de l'armée. Elle se porta immédiatement en avant pour assaillir les Gantois, qui s'attendaient peu à cette attaque, et les hommes d'armes bourguignons, protégés par les traits des archers, s'emparèrent facilement des retranchements qu'ils rencontrèrent. A peine les Gantois eurent-ils le temps de se replier au delà de Nevele, se défendant toutefois si courageusement que la chevalerie bourguignonne ne put les entamer.
Nous retrouvons à la prise de Nevele toutes les circonstances de la prise de Lokeren. Le comte d'Etampes, qui était resté hors du bourg de Nevele, avait donné l'ordre de poursuivre les Gantois. Les plus braves chevaliers de l'armée et la plupart des hommes d'armes s'empressèrent d'obéir et s'éloignèrent pour les atteindre. Ceux qui ne les avaient pas suivis ne songeaient qu'à piller, lorsque des renforts importants arrivèrent de Gand sous les ordres de Pierre Van den Nieuwenhuus: au même moment, quatre ou cinq cents paysans, avertis de ce qui se passait, se réunirent au son du tocsin et marchèrent vers Nevele en poussant de grands cris. Le sire de Hérimès, qui occupait le bourg, les entendit, et rassemblant quelques archers, il se fit ouvrir les barrières et s'avança imprudemment pour combattre. Les Gantois, un instant ébranlés par le choc des Picards, les forcèrent bientôt à reculer jusqu'au pont, et là toute résistance cessa. Le sire de Hérimès, que l'on citait comme l'un des plus vaillants chevaliers de l'armée du duc, tomba sous leurs coups; avec lui périrent des chevaliers de la Bourgogne, du Dauphiné, de la Picardie, qui étaient venus chercher la mort sous la massue ou sous les pieux ferrés de quelques obscurs laboureurs. Les Gantois pénétraient déjà dans Nevele et frappaient tous les hommes d'armes qui s'offraient à leurs regards. Le comte d'Etampes pâlit en apprenant ce désastre. Il fit appeler Simon de Lalaing, à qui il avait confié sa bannière, et lui demanda conseil. «Monseigneur, lui répondit le sire de Lalaing, il convient sans plus tarder que tantôt et incontinent cette ville soit reconquise sur ces vilains; car si on attend à les assaillir, je fais doute que tantôt qu'il sera sçu par le pays, les paysans s'élèveront de tous côtés et viendront secourir leurs gens.» Le comte d'Etampes approuva cet avis et ordonna que chacun mît pied à terre pour attaquer les Gantois. Le combat s'engagea avec une nouvelle fureur: le désir de réparer une défaite encourageait les uns; celui de conserver leur avantage soutenait les autres. Par un hasard favorable aux Bourguignons, le bâtard de Bourgogne et ses compagnons, renonçant à une poursuite infructueuse, revenaient déjà vers Nevele. Ils tardèrent peu à reconnaître, au bruit de l'assaut, que les Gantois avaient reconquis le bourg, et joignirent leurs efforts à ceux que le comte d'Etampes faisait du côté opposé. Enfin l'enceinte de Nevele fut forcée. Les Gantois que les vainqueurs purent saisir furent impitoyablement mis à mort. Quelques-uns s'étaient réfugiés dans une petite île: on les entoura, et pas un seul n'échappa à la vengeance des hommes d'armes bourguignons. C'était aussi à Nevele que, soixante et onze années auparavant, Rasse d'Herzeele avait péri avec un grand nombre des siens en combattant Louis de Male.
Cependant, dès que l'avant-garde eut rejoint le corps d'armée, le comte d'Etampes fit mettre le feu au bourg de Nevele et ordonna la retraite. Il en était temps. Le tocsin des villages voisins n'avait pas cessé de retentir, et de toutes parts les laboureurs s'assemblaient, les uns pour combattre, les autres pour fermer par des abatis d'arbres la route qu'avait suivie l'armée du comte d'Etampes. Le péril était plus grand que jamais, et sans la prudence des chefs de cette expédition, elle eût enveloppé dans un désastre commun tous ceux qui y avaient pris part. De nouveaux obstacles arrêtaient à chaque pas la marche et accroissaient le désordre, lorsque le capitaine du château de Poucke assaillit impétueusement l'arrière-garde avec sept ou huit cents combattants. L'alarme gagna le corps principal: le désordre d'une retraite précipitée succéda aux chances égales d'une bataille. Ce fut à grand'peine que les chevaliers rallièrent leurs hommes d'armes autour de l'étendard du comte d'Etampes. A chaque pas, la mort éclaircissait leurs rangs, et cette brillante armée, épuisée de fatigues et de privations, ne parvint à atteindre Harlebeke que vers le milieu de la nuit (24 mai 1452).
La guerre était devenue si acharnée et si cruelle que, dans l'armée des Gantois aussi bien que dans celle du duc, les prisonniers offraient en vain les plus fortes rançons: ils n'évitaient la mort sur les champs de bataille que pour périr le lendemain noyés, pendus ou décapités. La fureur des combattants ne respectait pas davantage les priviléges du rang le plus élevé ou des noms les plus illustres, et plusieurs chevaliers bourguignons jugèrent prudent de chercher à éloigner le comte de Charolais «d'icelle mortelle guerre, pour doubte de male fortune et que dolereuse aventure n'avenist au père et au fils ensamble, qui eust esté la totale destruction de tous les pays du duc de Bourgogne.» Le duc Philippe partagea leur avis et chargea le sire de Ternant de conduire son fils à Bruxelles, près de sa mère; mais la duchesse de Bourgogne, instruite des motifs de ce voyage, ne témoigna aucune joie de voir l'unique héritier de Philippe le Hardi s'abriter dans le sein maternel comme dans un pacifique asile. Elle garda le silence et se contenta d'inviter à un banquet «les chevaliers, escuyers, dames et damoiselles.» Déjà la fête s'achevait, lorsque la fière princesse portugaise, élevant la voix, s'adressa en ces mots au comte de Charolais: «O mon fils, pour l'amour de vous, j'ay assemblé ceste belle compaignie pour vous festoyer, car vous estes la créature du monde, après monseigneur vostre père, que je ayme le mieulx.... Or doncques, puisque monseigneur vostre père est en la guerre à l'encontre de ses rebelles et désobéissans subjetz, pour son honneur, haulteur et seigneurie garder, je vous prye que demain au matin vous retournez devers lui, et gardez bien que en quelconque lieu qu'il soit, pour doubte de mort ne autre chose en ce monde qui vous puist advenir, vous n'eslongiez sa personne et soyés toujours au plus près de luy.» Le comte de Charolais revint à Termonde; mais le duc de Bourgogne, en le revoyant dans son camp, se sentit plus disposé aux négociations, et peu de jours après le retour du comte de Charolais, les marchands d'Espagne, d'Aragon, de Portugal, d'Ecosse, de Venise, de Florence, de Milan, de Gênes et de Lucques, résidant à Bruges, se rendirent à Gand pour s'efforcer de rétablir la paix.
La cité de Gand restait puissante et redoutée. De quelque côté que se portassent ses regards, l'horizon moins sombre semblait s'éclairer de quelques rayons. Le roi de France se montrait disposé à abjurer le système hostile de Philippe le Bel et de Philippe de Valois, tandis qu'à Londres rien n'avait affaibli les sympathies séculaires qui unissaient la patrie de Jacques d'Artevelde au royaume d'Edouard III.
Le 24 mai 1452, les capitaines, les échevins et les doyens des métiers adressaient à Charles VII une longue lettre pour lui faire connaître leurs griefs et leurs plaintes. Ils y exposaient que le duc de Bourgogne avait mandé des hommes d'armes pour les combattre et qu'il s'efforçait de les livrer à la famine, protestant toutefois que bien que la guerre fût «moult dure, griefve et déplaisante,» ils étaient résolus à maintenir leurs droits, leurs priviléges, franchises, coutumes et usages, dont le roi, comme leur souverain seigneur, était «le gardien et conservateur.»
Deux jours après, des ambassadeurs anglais arrivaient à Gand, chargés par Henri VI d'offrir un secours de sept mille hommes.
Enfin, peu d'heures avant que les représentants des marchands étrangers, des nations, comme on avait coutume de les nommer, eussent salué les bords de l'Escaut, six mille Gantois, sous les ordres de Jean de Vos, quittaient Gand par la route de Nevele pour se diriger vers Bruges. Ils avaient pour mission de rappeler à leurs anciens alliés leur serment de sacrifier d'étroites rivalités aux intérêts d'une patrie commune, de les soutenir s'ils tentaient quelque mouvement favorable, de les menacer peut-être dans le cas où l'influence du duc y étoufferait tous les efforts de leurs amis. En effet, ils apprirent bientôt que Louis de la Gruuthuse et Pierre Bladelin avaient fait fermer les portes, et d'un commun accord ils s'arrêtèrent à Moerbrugge, assez près du Beverhoutsveld. Un de leurs trompettes se présenta à la porte de Sainte-Catherine avec plusieurs lettres adressées aux divers métiers de Bruges: «S'il vous plaît, écrivaient-ils aux Brugeois, nous faire assistence pour nous aidier à entretenir nos droits et franchises, lesquels nous en nulle manière ne pensons délaissier ne souffrir estre amendris à l'aide de Dieu et de nos bons amis, nous vous promettons que nous vous ferons samblable assistence à l'entretenement de vos droits et franchises, et que nous, pour plus grand sureté de ces choses, jamais ne ferons paix sans vous; car vous et nous ne porions mieulx entretenir iceulx nos droits et franchises, se non par bonne union.» Ces lettres ne furent point remises. Louis de la Gruuthuse et Pierre Bladelin, étant sortis par un guichet pour parlementer, réussirent à persuader aux Gantois que les magistrats de Bruges étaient disposés à appuyer leurs réclamations, et que le but de leur voyage était atteint par la démarche des nations. Les Gantois se retirèrent vers Oedelem et Knesselaere; ils acceptaient comme un succès complet ces vagues et douteuses espérances.
Les marchands des nations avaient déjà été admis à Gand dans la collace. Dans un discours rédigé avec habileté, ils représentèrent vivement les désastres qui menaçaient une contrée célèbre entre toutes celles du monde par les richesses qu'elles devaient à son commerce. Ils ajoutaient que les Gantois agiraient sagement en cessant de rappeler à tout propos leurs franchises et leurs priviléges et qu'il serait agréable au duc de leur voir supprimer leurs «chievetaineries.» Les Gantois eussent craint de paraître, par leur silence, renoncer à leurs priviléges: quant à la mission de leurs capitaines, ils déclaraient qu'elle n'avait d'autre but que de maintenir au milieu des agitations de la guerre la sécurité et l'ordre intérieur, et l'on eût tout au plus consenti à leur donner un autre nom. Cependant la médiation des nations fut acceptée et quatre religieux furent choisis pour seconder leurs efforts: c'étaient l'abbé de Tronchiennes, le prieur des Chartreux, le prieur de Saint-Bavon et un moine de la même abbaye, nommé Baudouin de Fosseux, dont la sœur avait épousé Jean de Montmorency, grand chambellan de France. Ils trouvèrent le duc à Termonde. Le prieur des Chartreux parla le premier, puis l'un des marchands étrangers lut une cédule où ils exposaient qu'ils se trouveraient, si la guerre ne se calmait point, bientôt réduits à quitter la Flandre, «car, comme chascun peult savoir, les marchands et les marchandises requièrent paix et pays de paix, et nullement ne pevent soustenir la guerre.» Les conseillers du duc délibérèrent et se plaignirent de ce que les Gantois étaient pires que les Juifs, «car se les Juifs eussent véritablement sceu que nostre benoit Sauveur Jésus-Christ eust esté Dieu, ils ne l'eussent point mis à mort: mais les Gantois ne pouvoient et ne pevent ignorer que monseigneur le duc ne fust et soit leur seigneur naturel.» Les Gantois étaient si fiers, le duc si irrité qu'il était bien difficile de concilier des prétentions tout opposées.
Les négociations se poursuivaient depuis quelques jours lorsque des nouvelles importantes vinrent modifier profondément la situation des choses. On avait appris en même temps à Gand et à Termonde que Charles VII, cédant aux prières des députés flamands, voulait intervenir comme médiateur dans les querelles du duc et de ses sujets et l'on savait déjà que ses ambassadeurs étaient arrivés le 11 juin à Saint-Amand; c'étaient: Louis de Beaumont, sénéchal de Poitou; Gui Bernard, archidiacre de Tours, et maître Jean Dauvet, procureur général au parlement; mais il leur avait été ordonné de placer à la tête de leur ambassade le comte de Saint-Pol, l'un des plus illustres feudataires du royaume qui, en ce moment même, combattait sous les drapeaux du duc de Bourgogne et semblait, par l'étendue et la situation de ses domaines, investi d'un droit d'arbitrage qui devait un jour lui devenir fatal.
Les instructions destinées aux ambassadeurs français leur avaient été remises à Bourges, le 5 juin; elles comprenaient deux points principaux, deux réclamations également importantes pour la puissance de la monarchie. La première s'appuyait bien moins sur l'équité que sur le sentiment national de la France, blessé par le honteux traité d'Arras et prêt à saisir avec empressement la première occasion favorable pour le déchirer. Il s'agissait de la restitution des villes de la Somme, sans rachat, sous le simple prétexte que la cession n'avait eu lieu que pour protéger les pays du duc contre les excursions des Anglais, et qu'elle était devenue sans objet par la conquête de la Normandie et l'existence des trêves. Le sire de Croy avait dit vrai, lors des conférences d'Arras, que le duc de Bourgogne renoncerait volontiers aux avantages qui lui avaient été faits si Charles VII acceptait les conditions mises à la paix par les Anglais, et il suffit de rappeler, pour s'expliquer cette déclaration, que le duc Philippe craignait en traitant séparément d'exciter à la fois les murmures de la Flandre et la colère de l'Angleterre; mais on n'avait rédigé aucun acte de cette promesse, essentiellement vague et sans doute limitée aux négociations de cette époque. Le second point, c'était la médiation du roi dans les affaires de Flandre, l'exercice complet et entier de son droit de souveraineté dans ces provinces qui formaient le plus riche héritage de la maison de Bourgogne, et les envoyés de Charles VII se trouvaient chargés de travailler en son nom au rétablissement de la paix.
Pour atteindre ce but, les ambassadeurs français tiendront au duc et aux Gantois un langage tout différent. Ils diront au duc que le roi, arbitre légitime de toutes les dissensions de ce genre, peut, à l'exemple de ses prédécesseurs, les terminer, soit par sa sentence, soit en recourant, contre ceux qui ne s'y soumettraient point, à la force des armes. Ils exposeront, au contraire, aux Gantois que le roi, qui décide seul dans toute l'étendue du royaume de la paix ou de la guerre, est disposé à les préserver de toute oppression comme ses bons et loyaux sujet. Dans le même système, ils devaient ou ajourner les négociations relatives à la Flandre pour assurer le succès de celles qui se rapporteraient à la restitution de villes de la Somme, ou bien, si elle était contestée, présenter à la Flandre l'appui du roi contre le duc de Bourgogne.
A Gand on lut publiquement, dans la journée du 14 juin, les lettres qui annonçaient l'intervention du roi de France, et dès le lendemain le capitaine de Saint-Nicolas, Jean de Vos, prit le commandement d'une expédition dirigée contre le Hainaut.
Le duc de Bourgogne n'était pas moins impatient de renouveler la guerre. Si les Gantois sentaient leur zèle se ranimer par l'espoir de l'appui de Charles VII, il était important à ses yeux que leur défaite immédiate rendît cet appui inutile ou superflu: le 13 juin il congédia les députés des nations, rejetant avec dédain la trêve de six mois qu'ils avaient demandée et leur proposition de remplacer désormais le nom que portaient les capitaines (hooftmans) par celui de gouverneurs, recteurs, ou deffendeurs. L'armée bourguignonne avait reçu d'importants renforts et était prête à envahir le pays de Waes. Le duc le déclara lui-même aux députés des nations. Quelques heures plus tard il eût pu, pour les en convaincre, leur montrer les flammes qui s'élevaient à l'horizon au-dessus de ces heureuses campagnes enrichies par les bienfaits d'une longue paix.
Le sire de Contay et trois cents hommes d'armes avaient passé l'Escaut, près du bourg de Rupelmonde, dont les Bourguignons avaient depuis longtemps incendié les habitations. Ces ruines leur offrirent un abri où ils se fortifièrent avec quelques coulevrines. La nuit s'écoula dans une grande inquiétude: deux mille Gantois occupaient Tamise; ils étaient au nombre de quatre mille à Basele: on craignait qu'ils ne se réunissent à Rupelmonde pour repousser le sire de Contay et ses compagnons.
Cependant l'aurore se leva: les Gantois n'avaient fait aucun mouvement, soit qu'ils ignorassent la tentative des Bourguignons, soit qu'ils crussent leur troupe plus nombreuse, et d'autres chevaliers ne tardèrent pas à rejoindre le sire de Contay. Le comte de Saint-Pol et le sire de Chimay traversèrent les premiers le fleuve avec l'avant-garde, composée de mille archers et de trois cents lances: toutes les enseignes furent aussitôt déployées et guidèrent les combattants vers Basele. Les Gantois, surpris et chassés de leurs retranchements par les archers, se réfugiaient précipitamment dans l'église et dans une maison fortifiée qui en était voisine. On les y assiégea. Les archers décochaient leurs traits sur tous ceux qui se montraient aux fenêtres, et la plupart des hommes d'armes, entraînés par leur exemple, abandonnaient leurs rangs et accouraient en désordre pour prendre part à l'assaut, lorsqu'une troupe nombreuse de Gantois qui avait quitté Tamise les attaqua inopinément. Un cri d'effroi avait retenti parmi les hommes d'armes bourguignons et une sanglante mêlée s'engagea aussitôt autour de la bannière du comte de Saint-Pol.
Le duc Philippe remarqua, de l'autre rive de l'Escaut, le péril qui menaçait les siens. Il se jeta sans hésiter dans une petite nacelle avec son fils, le duc de Clèves, et Corneille, bâtard de Bourgogne. A mesure que ses hommes d'armes le suivaient sur la rive opposée, il les rangeait lui-même en bon ordre et les envoyait là où le danger était le plus pressant. Grâce aux secours qu'ils reçurent, le comte de Saint-Pol et le sire de Chimay parvinrent à repousser les Gantois, qui perdirent une partie de leurs chariots et de leur artillerie.
Ce succès permit à l'armée bourguignonne d'achever son mouvement sans obstacle, et le lendemain vers le soir elle se trouvait tout entière sur la rive gauche du fleuve.
Le 16 juin 1452, dès que le jour parut, les hommes d'armes qui combattaient sous la bannière du duc de Bourgogne quittèrent leurs tentes: Philippe avait ordonné qu'à l'exception d'un petit nombre de chevaucheurs chargés de surveiller les mouvements de l'ennemi, ils luttassent tous à pied. En ce moment, en y comprenant les sergents qu'avait amenés le duc de Clèves, ils étaient trente ou quarante mille: redoutable légion d'élite, que des chevaliers accourus de toutes les provinces de France conduisaient à la destruction des milices communales de Flandre. «Fière chose fust, dit Olivier de la Marche, à voir telle assemblée et telle noblesse, dont seulement la fierté de l'ordre, la resplendisseur des pompes et des armures, la contenance des étendards et des enseignes estoient suffisans pour ébahir et troubler le hardement et la folle emprise du plus hardi peuple du monde.»
Une vaste plaine s'étend entre Rupelmonde et Basele; c'est là que le duc attendait les Gantois. On apercevait près de lui le jeune comte de Charolais qui, au milieu des hommes d'armes dociles à ses ordres, se préparait à combattre pour la première fois. Déjà il savait se faire craindre et obéir, et montrait bien «que le cœur lui disoit et apprenoit qu'il estoit prince, né et élevé pour autres conduire et gouverner.»
Les Gantois qui occupaient le pays de Waes se trouvaient sous les ordres de Gauthier Leenknecht. Intrépide jusqu'à la témérité et déjà fameux par la prise de Grammont, il avait un instant formé le projet de percer les digues et d'engloutir dans les eaux le duc et toute son armée, mais il en avait été empêché par l'arrivée de quelques archers bourguignons; sa confiance dans le succès n'en avait toutefois pas été ébranlée, et il croyait qu'à l'aide des renforts conduits de Gand par le capitaine de Saint-Jean, Jacques Meussone, il pourrait rejeter dans l'Escaut les Bourguignons, dont le nombre lui était inconnu. En effet, dès que le sire de Masmines eut annoncé que l'on signalait au loin la bannière où le lion de Notre-Dame semble, même pendant son sommeil, chercher de sa griffe entr'ouverte la lutte et le combat, le duc avait ordonné à son avant-garde de se retirer; ce mouvement simulé devait tromper les Gantois et les entraîner au milieu de leurs ennemis, tandis que le duc de Clèves, le comte d'Etampes et le bâtard Corneille de Bourgogne veillaient à ce qu'aucune attaque ne fût dirigée soit contre l'arrière-garde, soit contre l'aile gauche qui s'étendait vers le village de Tamise.
Le comte de Saint-Pol exécuta habilement les instructions qui lui avaient été données. Les Gantois, se disputant l'honneur de le poursuivre, se livraient à l'enthousiasme de la victoire, quand ils entendirent, comme un arrêt de deuil et de mort, retentir tout à coup autour d'eux cent trompettes ennemies dont les lugubres fanfares s'effacèrent dans la détonation de toute l'artillerie du duc. Aux balles de pierres et de fer qui sillonnaient un nuage de fumée ardente se mêlaient les flèches acérées des archers: c'était le signal que les hommes d'armes bourguignons attendaient pour se porter en avant.
Les Gantois, en se voyant enveloppés par toute une armée, avaient reconnu les embûches qui leur étaient préparées: ils ne cherchaient plus qu'à s'inspirer de ces sentiments suprêmes d'abnégation et de courage que le spectacle d'une mort inévitable ne rend que plus vifs chez les âmes héroïques. Jacques de Luxembourg, s'étant élancé le premier dans leurs rangs épais, y eut son cheval abattu sous lui, et peu s'en fallut qu'il ne pérît. Jacques de Lalaing fut atteint à la jambe d'un coup de faux, le sire de Chimay fut blessé au pied. Ce fut en vain que les chevaliers bourguignons cherchèrent à conquérir la grande bannière de Gand: un vieux bourgeois, à qui elle avait été confiée, la défendait si vaillamment que jamais on ne put la lui arracher. Les Gantois, pressés par le choc de la chevalerie ennemie, reculaient en résistant à chaque pas, et leur dernière troupe, près de succomber, ne s'arrêta que pour livrer un dernier combat où le bâtard Corneille de Bourgogne tomba, frappé d'un coup de pique à la gorge. C'était l'objet de l'affection la plus tendre du duc. Il fit aussitôt pendre à un arbre Gauthier Leenknecht qu'on avait relevé parmi les blessés, mais cette vengeance ne pouvait le consoler de la perte de son fils; on disait que la mort de cent mille hommes des communes de Flandre n'y eût point suffi. La duchesse de Bourgogne se chargea elle-même du soin de lui faire célébrer de magnifiques obsèques dans l'église de Sainte-Gudule de Bruxelles, et on l'ensevelit dans le tombeau des descendants légitimes des princes de Brabant et de Bourgogne, avec sa bannière, son étendard et son pennon, ce qui n'appartenait qu'aux chevaliers morts les armes à la main.
Le lendemain, on aperçut une flotte nombreuse qui remontait l'Escaut, étalant au soleil, au milieu de ses voiles blanches, mille écus aux éclatantes couleurs; elle portait des hommes d'armes réunis en Hollande par les sires de Borssele, de Brederode et d'autres puissants bannerets.
Lorsque le duc Philippe vit, immédiatement après sa victoire, cette nouvelle armée se joindre à une armée déjà si puissante, il s'avança jusqu'à Waesmunster, espérant peut-être y trouver des députés de Gand chargés d'implorer sa clémence; mais les Gantois se consolaient déjà de la défaite de Gauthier Leenknecht par les heureux résultats de l'expédition de Jean de Vos qui avait repris Grammont, dispersé la garnison d'Ath, brûlé Acre et Lessines et semé la terreur jusqu'aux portes de Mons, en recueillant partout sur son passage un immense butin; Jean de Vos, rentré à Gand, fut proclamé upperhooftman ou premier capitaine de la ville.
A la même époque se forma, de l'appel d'un homme par connétablie, ce corps si célèbre depuis sous les ordres du bâtard de Blanc-Estrain, des compagnons de la Verte Tente, destinés à opposer aux Picards une guerre non interrompue d'excursions inopinées et d'escarmouches sanglantes: ils avaient juré, comme les vieux Suèves, de ne connaître d'autre abri que le dôme des forêts et la voûte du ciel.