La politique bourguignonne redevient envieuse et jalouse: elle sème la division et anime Gand contre Bruges, Ypres contre Gand. Tantôt elle cherche à corrompre les magistrats pour qu'ils se prêtent à l'accroissement des impôts et à la falsification des monnaies; tantôt elle désarme leur autorité en modifiant les bases sur lesquelles elle repose. Ce qu'elle fait en Flandre, elle le tente même à Tournay où elle fomente une émeute contre l'évêque Jean d'Harcourt; mais cette émeute ne réussit point, et si les séditions se multiplient dans les cités flamandes, elles dépassent le but secret que le duc Philippe s'est proposé. L'influence médiatrice des bourgeois sages et prudents s'y est affaiblie, il est vrai; on a vu s'y effacer de jour en jour les traces du gouvernement communal tel qu'il exista sous les Borluut, sous les Vaernewyck, sous les Damman, sous les Artevelde; mais rien ne justifie les prévisions du prince qui croit faire respecter ses officiers par ce même peuple qu'il excite contre ses propres magistrats.

Le 12 août 1432, les tisserands (ils étaient, dit-on, au nombre de cinquante mille) faisaient périr à Gand le grand doyen des métiers et l'un des échevins de la keure; beaucoup de bourgeois se dérobèrent par la fuite à leurs fureurs: le bailli s'éloigna avec eux. A peine était-il rentré à Gand que les foulons, imitant l'exemple des tisserands, répandirent une nouvelle agitation dans la ville qu'on les accusait de vouloir incendier. Les Gantois n'étaient que trop assurés d'une amnistie immédiate et complète: le duc, pour se les attacher, allait défendre une seconde fois la navigation des Yprois sur l'Yperleet.

A Paris, la politique bourguignonne avait abouti aux mêmes résultats. Le 16 décembre 1431, le peuple de Paris, insultant le parlement, l'université, le prévôt des marchands et les échevins, accourait tumultueusement au banquet du sacre de Henri VI, et inaugurait l'anarchie siégeant face à face vis-à-vis de la royauté.

Le duc de Bourgogne ne voyait pas seulement à Paris et à Gand sa domination ébranlée par des mouvements qui rappelaient les complots des Gérard Denys et des Legoix: les hommes d'armes qu'il opposait aux armées de Charles VII ne la soutenaient pas mieux sur cette vaste ligne de frontières, qui se prolongeait des rivages de l'Océan jusqu'au pied des Alpes, et chaque jour il recevait la nouvelle de quelque revers. Il semblait d'ailleurs que le ciel, devenu contraire aux projets du duc, lui refusait une prospérité qui perpétuât sa dynastie. Il perdit, à peu de mois d'intervalle, les deux fils qu'il avait eus d'Isabelle de Portugal, et on l'entendit s'écrier: «Plût à Dieu que je fusse mort aussi jeune, je m'en tiendrois pour bien heureux!» Enfin, quand la naissance de son troisième fils, Charles, comte de Charolais, vint le consoler, il ignorait qu'à la vie de cet enfant était attachée la ruine de sa puissance et de sa maison.

Cependant une épidémie venait d'enlever à Paris, le 14 novembre 1432, la duchesse de Bedford, qui, par ses mœurs conciliantes, avait su jusqu'alors maintenir l'alliance du duc et des Anglais. On comprit bientôt qu'elle touchait à son terme. Le duc de Bedford passant par Saint-Omer pour retourner en Angleterre, refusa d'aller au devant du duc Philippe qui s'y était rendu. Le duc de Bourgogne montra le même orgueil, et, après quelques démarches inutiles, les deux princes s'éloignèrent, sans s'être vus, mécontents l'un de l'autre.

Ce dissentiment fortuit hâta la reprise des négociations entre le duc de Bourgogne et Charles VII, et il fut arrêté, dans une entrevue que Philippe eut à Nevers avec le duc de Bourbon, que des conférences pour la paix s'ouvriraient à Arras le 1er juillet 1435. Ce fut en quelque sorte l'assemblée des mandataires du monde chrétien; car l'on y vit paraître tour à tour les cardinaux envoyés par le pape et le concile de Bâle, pour offrir leur médiation, puis les ambassadeurs des rois d'Angleterre, de France, de Sicile, de Navarre, de Portugal, de Chypre et de Norwége, et ceux des ducs de Gueldre, de Bar, de Bretagne, de Milan et de l'évêque de Liége, enfin les députés de Paris, que rejoignirent successivement d'autres députés choisis par les communes et les bonnes villes de Flandre, de Hainaut, de Hollande, de Zélande et de Bourgogne. Le duc Philippe arriva lui-même à Arras le 28 juillet: le peuple le suivit jusqu'à son hôtel en le saluant de ses acclamations. Peu de jours après, la duchesse de Bourgogne y fit également son entrée, dans une riche litière, accompagnée de dames et de damoiselles, montées sur leurs haquenées. De splendides joutes eurent lieu en son honneur, et l'on remarqua, au milieu de toutes ces fêtes, la tendance des Bourguignons et des Français à oublier leurs dissensions. Les envoyés anglais s'en montraient peu satisfaits, et, après quelques conférences, où tout confirma leurs prévisions, ils quittèrent Arras le 6 septembre.

Quinze jours après leur départ, la paix fut signée entre le duc de Bourgogne et les ambassadeurs de Charles VII.

Le roi de France, désavouant l'attentat de Montereau, en abandonnait les auteurs aux recherches du duc Philippe, et promettait de faire élever, au lieu même où succomba son père, une chapelle expiatoire.

Il lui cédait les comtés de Mâcon et d'Auxerre et la châtellenie de Bar-sur-Seine, les villes et les châtellenies de Péronne, de Roye, de Montdidier, de Saint-Quentin, de Corbie, d'Amiens, d'Abbeville, de Doulens, de Saint-Riquier, de Crèvecœur, d'Arleux, de Mortagne, en ne se réservant que le droit de les racheter pour quatre cent mille écus d'or.

Il confirmait aussi les prétentions du duc Philippe sur le comté de Boulogne et la seigneurie de Gien.

On y lisait, de plus, que le duc de Bourgogne serait, tant qu'il vivrait, exempt de foi et d'hommage vis-à-vis du roi, et qu'aucun traité ne serait conclu avec l'Angleterre sans qu'il en fût instruit.

Ainsi, après vingt ans de guerres, la dynastie des ducs de Bourgogne se rapprochait de la maison royale de France où elle avait pris son origine. La puissance qu'elle devait à son imprudente générosité n'avait été dans ses mains qu'un instrument pour la précipiter dans l'abîme des divisions et des guerres civiles. Lorsqu'elle consent à lui tendre la main pour l'en retirer, sa puissance s'est de nouveau accrue, et la réconciliation du feudataire avec son seigneur suzerain n'est que son émancipation et la déclaration de son indépendance vis-à-vis de tous.

Si la paix d'Arras fut accueillie avec joie par les Français et la chevalerie bourguignonne jalouse des Anglais, les communes de Flandre lui étaient moins favorables, parce qu'elles eussent désiré que cette paix ne s'étendît pas seulement au roi de France et au duc de Bourgogne, mais aussi au roi d'Angleterre: leur opinion, unanime à cet égard, était si connue aux bords de la Tamise qu'on y avait cru longtemps qu'elle suffirait pour éloigner le duc Philippe de tout traité avec Charles VII. Dès le 14 février, le roi d'Angleterre avait nommé des députés pour renouveler les traités avec la Flandre, et le 15 juillet, au moment où s'ouvraient les conférences d'Arras, il avait chargé son oncle, l'évêque de Winton, de modifier les règlements de l'étape des laines fixée à Calais, que les Flamands trouvaient trop défavorables aux intérêts de leur commerce. Ces derniers efforts pour ramener le duc de Bourgogne à ses engagements vis-à-vis des Anglais devaient rester stériles: Philippe envoya un héraut à Henri VI pour lui annoncer la paix d'Arras, et la nouvelle de sa défection causa une grande sensation à Londres. Il n'était personne dans le conseil du roi qui n'éclatât en injures contre lui. La même indignation régnait chez le peuple, qui voulait massacrer tous les marchands flamands ou brabançons, mais le roi donna des ordres pour qu'on les protégeât, et permit au héraut du duc de se retirer.

Déjà les Anglais et les Bourguignons se considéraient comme ennemis. Les Anglais arrêtaient sur mer les navires destinés aux Etats du duc de Bourgogne. A leurs gros vaisseaux se mêlait une petite flotte commandée par un banni de Gand; son nom était Yoens; ce nom-là était déjà un défi: les historiens bourguignons l'accusent d'avoir déclaré lui-même qu'il était «ami de Dieu et ennemi de tout le monde.» La terreur qu'il inspirait s'accroissait de jour en jour, lorsqu'il périt dans une tempête.

Les hostilités recommençaient en même temps sur les frontières de l'Artois, où la garnison de Calais essaya d'escalader la forteresse d'Ardres.

Ce fut dans ces circonstances que le duc de Bourgogne adressa à Henri VI une longue lettre, dans laquelle il énumérait toutes les entreprises dirigées contre ses sujets, notamment les tentatives des Anglais, pour exciter en faveur de Jacqueline de Hainaut une révolte en Hollande. Il avait résolu d'en tirer vengeance. Après une discussion fort vive dans son conseil, le parti de la guerre l'avait emporté et il avait été décidé qu'on assiégerait Calais.

C'était le meilleur moyen de changer le caractère de cette guerre aux yeux de la Flandre et de l'y rendre populaire. En 1347, les communes flamandes avaient cru détruire l'asile des pirates et la citadelle que redoutaient les flottes commerciales de la Manche, en s'associant avec zèle aux efforts d'Edouard III; mais elles avaient bientôt appris que Calais, aux Anglais aussi bien qu'aux Français, resterait toujours une position militaire menaçante pour leurs riches navires et les trésors qu'elles confiaient aux vents et aux flots. Une vive jalousie n'avait cessé de régner entre ce port et ceux de la Flandre: c'était ce sentiment étroit, qui remontait par la tradition et par l'histoire jusqu'aux souvenirs des batailles de Zierikzee et de l'Ecluse, qu'il fallait opposer aux véritables besoins commerciaux du pays; pour y parvenir plus aisément, Philippe adressa aux bourgeois de Gand, toujours enclins aux résolutions impétueuses et passionnées, son manifeste contre les Anglais de Calais.

Les échevins et les doyens avaient été convoqués. Le sire de Commines, souverain bailli de Flandre, leur annonça d'abord que le duc de Bourgogne s'était réconcilié avec Charles VII pour mettre un terme à la misère et à la désolation qui régnaient dans tout le royaume, désolation dont il avait été lui-même le témoin lorsque, revenant de Bourgogne en Flandre, il vit les pauvres se disputer la chair des chevaux morts pendant ce voyage. Il affirma que le duc avait invité le roi d'Angleterre à envoyer des ambassadeurs à Arras, et qu'afin de parvenir à la conclusion d'une paix générale, il avait tant fait qu'on leur avait proposé le tiers, et le meilleur tiers, de la couronne de France; mais les Anglais s'étaient éloignés sans vouloir prendre d'engagement, et le roi d'armes de la Toison d'or qui avait été député vers eux n'avait reçu aucune réponse. On l'avait retenu prisonnier; on l'avait menacé de le noyer, en ajoutant à cette violation des usages les plus sacrés des paroles insultantes. Le duc était d'ailleurs pleinement instruit des projets hostiles des Anglais, qui traitaient avec l'empereur, l'archevêque de Cologne, l'évêque de Liége et le duc de Gueldre, et avaient même écrit aux villes de Hollande et de Zélande pour leur faire espérer de grandes sommes d'argent si elles lui refusaient leur secours. Le sire de Commines eut soin de rappeler aux magistrats de Gand que plusieurs Flamands avaient été mis à mort à Londres, et que les Anglais avaient arrêté des vaisseaux chargés de marchandises de leur pays, en déclarant qu'ils feraient la guerre à feu et à sang. «Quel que soit le désir de mon très-redouté seigneur de vivre en paix, leur dit le sire de Commines, sa longanimité a atteint les dernières limites, et puisqu'il a résolu de se défendre, il lui semble qu'il ne peut le faire d'une manière plus utile qu'en enlevant à ses ennemis la ville de Calais qui est son légitime patrimoine et qui, également voisine de ses pays de Flandre et d'Artois, est pour vous une cause de pertes innombrables. Il a remarqué que la prospérité de la Flandre repose sur le commerce des draps, et que la laine d'Angleterre est mise à si haut prix que tout profit est enlevé à nos marchands, et que de plus, par une mesure qui entraîne la ruine de notre monnaie, on vous fait payer deux florins pour un noble; enfin, il a observé que les laines d'Espagne et d'Ecosse commencent à égaler celles d'Angleterre et à être aussi recherchées. Mon très-redouté seigneur, éclairé sur les desseins coupables des Anglais, et prenant en considération l'accroissement de son peuple et la décadence du commerce et de la prospérité publique, menacés de nouveaux désastres, veut donc, comme bon prince et comme bon pasteur, chasser le loup loin de ses brebis. Par la grâce de Notre-Seigneur et avec l'aide des bonnes gens de la ville de Gand, son intention est de reconquérir son héritage et de convoquer dans ce but tous ses bons sujets; c'est pourquoi il vous prie, sur la foi et le serment que vous lui devez, de vouloir bien l'aider: ce qui sera le plus grand plaisir et le plus agréable service que vous lui fîtes jamais. Il vous exhorte à suivre les traces de vos prédécesseurs qui plusieurs fois ont ainsi servi honorablement les siens, notamment à Pont-à-Choisy, en Brabant, en Vermandois, et ailleurs. Veuillez remarquer que la ville de Calais touche à votre pays et qu'elle appartient à l'ancienne Flandre. Songez aux dommages qu'elle cause à la Flandre, et montrez votre affection pour notre très-redouté seigneur. Il a déjà fait connaître sa puissance en s'emparant d'un grand nombre de villes à deux cents lieues de vos frontières et jusqu'aux bords du Rhône; mais si les Anglais conservent Calais, ce sera un grand déshonneur pour lui et pour vous: si, au contraire, vous vous empariez de Calais, ce serait fort à son honneur et au vôtre. Il en serait mémoire aussi longtemps que durerait le monde, et les chroniques rappelleraient votre gloire; mais si vous pensiez qu'une somme d'argent contenterait notre très-redouté seigneur, sachez bien que rien n'est moins vrai, car il aime mieux vous voir l'aider que de recevoir de vous un million d'or.»

A ces mots le duc se leva: «Mes bonnes gens, ajouta-t-il, tout ce qu'on vous a dit est vrai; je vous prie de m'aider à reconquérir mon héritage, et vous me ferez le plus grand plaisir et service que vous puissiez jamais me faire, et je le reconnaîtrai toute ma vie.»

Le lendemain, le duc se rendit, à midi, à la loge des foulons, où l'un des pensionnaires de la ville lui adressa ce discours: «Très-cher seigneur, les trois membres de la ville de Gand se sont réunis, chacun au lieu ordinaire de ses assemblées, et ils ont décidé, sur la requête qui nous a été faite hier par monseigneur notre souverain bailli de Flandre, qu'ils vous rendraient cette réponse qu'avec l'aide de Dieu et celle de vos autres sujets et amis, ils vous aideront à reconquérir votre patrimoine, et à cet effet ils vous offrent leurs corps et leurs biens.»

Ainsi prévalait la politique adroite et insinuante du duc; tant il est vrai que, pour faire adopter au peuple ce qui est le plus contraire à ses véritables intérêts, il suffit de le déguiser sous la feinte apparence d'une pensée nationale ou d'un sentiment patriotique. De toutes parts, les villes et les communes de la Flandre, oubliant les liens commerciaux qui depuis quatre siècles les unissaient aux Anglais, se préparaient à les combattre, et beaucoup de bourgeois croyaient imprudemment devoir saisir cette occasion de montrer à tous, et surtout au duc, combien ils étaient bien pourvus d'armes, de machines et d'habillements de guerre.

Dès le 14 mai, mille Anglais, qui avaient quitté Calais pour aller piller les campagnes de Bourbourg, de Bergues et de Cassel, avaient mis le siége devant l'église de Looberghe, où un grand nombre de laboureurs s'étaient réfugiés avec leurs familles. Le désespoir animait le courage de ces malheureux, et une pierre lancée du haut du clocher tua un banneret ennemi. La colère des Anglais redoubla: ils firent apporter de la paille et du bois, et le feu pénétra de toutes parts dans la nef. Là se pressaient autour de l'autel les femmes et les enfants. Une clameur lamentable retentit sous les ogives embrasées; puis, toutes ces voix plaintives s'affaiblirent et se turent, et le silence de la mort apprit bientôt aux combattants, retranchés dans la tour, que le père ne reverrait plus sa fille, que le fils ne retrouverait plus sa mère; mais pas un d'entre eux ne songea à implorer la clémence d'un vainqueur cruel et irrité, et à mesure que l'incendie se développait, le tocsin résonnait avec plus d'énergie. Les défenseurs de Looberghe avaient signalé à l'ouest, vers les bords de la Peene, une troupe nombreuse d'habitants de la vallée de Cassel, réunie par Philippe de Longpré et Thierri d'Hazebrouck, qui s'approchaient rapidement pour les secourir. Ce dernier espoir de salut ne devait pas tarder à s'évanouir. A peine le combat s'était-il-engagé qu'un puissant renfort arriva aux Anglais, et les deux chevaliers qui s'étaient vantés de les chasser donnèrent l'exemple de la fuite, tandis qu'un dernier cri s'élevait au haut du clocher de Looberghe, du sein des flammes qui venaient de l'atteindre.

Cependant les Gantois pressaient leurs armements. Ils avaient ordonné que tous ceux qui relevaient de leur ville déclarassent leurs noms et se pourvussent d'armes, sous peine de perdre leur droit de bourgeoisie. Toutes les querelles particulières furent suspendues, et l'on ajourna l'exécution des jugements qui imposaient des pèlerinages à quatorze jours après la fin de l'expédition. On fixa également le contingent de chacun dans l'armée que Gand avait promise au duc et dans les dépenses qu'elle entraînerait. Chaque homme devait avoir une lance ou, au moins, deux maillets de plomb ou de fer. Les paysans avaient reçu l'ordre de fournir un si grand nombre de chariots, qu'il dépassait d'un tiers celui qu'on avait réuni pour la célèbre expédition de 1411; mais comme ils s'y montraient peu disposés, on les menaça de les y faire contraindre par la milice municipale des Chaperons-Blancs, qui conservait encore son ancienne célébrité. A Bruges et dans les autres parties de la Flandre, les mêmes préparatifs avaient lieu et suspendaient les travaux des métiers et du labourage.

Vers les premiers jours de juin, le duc se rendit à Gand et y passa en revue, au marché du Vendredi, les connétablies des bourgeois, auxquels s'était réuni le contingent des cent soixante et douze paroisses du pays d'Alost, et celui des puissantes communes de Grammont, de Ninove, de Boulers, de Sotteghem, d'Ecornay, de Gavre, de Rode et de Renaix. Le duc accompagna les Gantois jusqu'aux portes de la ville; le premier jour, ils firent halte à Deynze. De là ils poursuivirent leur route, et on ne put les empêcher de brûler le château de Thierri d'Hazebrouck, qu'ils accusaient de la défaite des habitants de Cassel à Looberghe.

Le 11 juin, le duc de Bourgogne réunissait également à Bruges les milices de cette ville et celles de Damme, de l'Ecluse, d'Oostbourg, d'Ardenbourg, de Thourout, d'Ostende, de Mude, de Muenickereede, d'Houcke, de Blankenberghe, de Ghistelles, de Dixmude et d'Oudenbourg. Depuis longtemps ces milices suivaient celle de Bruges dans toutes les guerres. Les habitants de Dixmude se vantaient d'avoir lutté sous les mêmes bannières aux glorieuses journées de Courtray et de Mont-en-Pévèle; ceux de Damme faisaient remonter cette association de périls et de gloire jusqu'à la bataille de Bavichove, où le comte Robert le Frison avait vaincu, trois cent soixante-cinq années auparavant, le roi de France Philippe Ier. La commune de l'Ecluse avait aussi combattu fréquemment avec les Brugeois; mais au quinzième siècle comme au quatorzième, depuis que Philippe le Hardi avait construit la tour de Bourgogne aussi bien qu'à l'époque où Jean de Namur se faisait investir par Louis de Nevers du bailliage des eaux du Zwyn, les Brugeois portaient une haine profonde aux habitants de l'Ecluse, la plupart bourgeois du parti leliaert ou bourguignon, qui ne devaient qu'à la faveur des princes le droit de garder les barrières sous lesquelles gémissait l'industrie flamande. Ces dissentiments éclatèrent dès le premier jour. La milice de l'Ecluse refusait de se mettre en marche à la suite des Brugeois, et le duc eut grand'peine à l'y engager par de douces paroles et de belles promesses. Enfin elle y consentit et alla se mêler aux autres communes qui l'attendaient près du couvent de la Madelaine, et elles s'éloignèrent ensemble en se portant vers Oudenbourg. Ce fut là que les rejoignirent les milices du Franc, commandées par les sires de Moerkerke et de Merkem, qui avaient un instant réclamé l'honneur de précéder la commune d'Ypres dans l'ordre de marche de l'armée. Elles rappelaient que, par une charte du 7 août 1411, Jean sans Peur leur avait permis de former un corps distinct dans l'expédition de Montdidier. Si la ville de l'Ecluse avait été soumise par des concessions solennelles à la tutelle des Brugeois, les communes du Franc, profondément séparées des villes par leurs mœurs, pouvaient du moins revendiquer une juridiction spéciale qui remontait, dans les traditions populaires, plus loin que Jeanne de Constantinople, plus loin même que Thierri d'Alsace. L'étendue de leur territoire, le nombre de leurs habitants les avaient depuis longtemps élevées au même rang que les trois bonnes villes, et c'était par une conséquence toute naturelle de la situation des choses que s'était établi l'usage de considérer le Franc comme le quatrième membre du pays. Il était toutefois incontestable que le Franc relevait de Bruges par des liens politiques, et que l'obligation de combattre sous la bannière de cette ville en était le signe public. En 1436 ces liens étaient brisés, et les milices du Franc se consolèrent aisément d'être placées après celles des trois grandes cités flamandes, en obtenant «d'avoir et porter bannière aux armes de Flandre, comme font et ont ceux et chacun des trois autres membres.» Les milices communales d'Ypres et de Courtray, commandées par Gérard du Chastel et Jean de Commines, s'étaient également mises en marche.

Le duc Philippe était sorti de Bruges en chargeant messire Jean de la Gruuthuse et les bourgmestres Metteneye et Ruebs d'apaiser le mécontentement qui y régnait. Il rejoignit les Gantois à Drinkham, où il trouva le comte de Richemont, connétable de France, et lui offrit une collation dans la tente de Gand. Enfin il s'avança vers la ville de Gravelines, choisie comme point de ralliement pour les milices de Gand, de Bruges et du Franc. Lorsque toute cette armée, qui ne comprenait pas moins de trente mille combattants, eut dressé ses tentes par ordre de ville et de châtellenie, elle présentait un aspect magnifique: on eût pris son camp pour une réunion de plusieurs grandes cités. Les Flamands avaient conduit avec eux un grand nombre de ribaudequins chargés de canons, de coulevrines et de grosses arbalètes. Leurs chariots et leurs charrettes se comptaient par milliers, «et sur chacun chariot, dit Monstrelet, avoit un coq pour chanter les heures de la nuit et du jour.»

Dans ce camp comme dans toute la Flandre, l'énergie des Gantois dominait celle des autres communes. Le duc avait si grand besoin de leur aide qu'il n'était rien qu'il ne fît pour leur plaire. Dès les premiers jours de son arrivée, il s'était vu obligé de les laisser piller, sous ses yeux, le domaine d'un noble nommé George de Wez, dont ils associaient le nom à celui de Thierri d'Hazebrouck. Lorsque le connétable lui avait offert de lui envoyer deux ou trois mille hommes d'armes français sous les ordres du maréchal de Rieux, la crainte d'exciter la jalousie des Gantois l'avait empêché d'accepter ces renforts; elle était si vive, d'après le récit des chroniqueurs, qu'ils forcèrent le duc à congédier la plus grande partie de ses hommes d'armes bourguignons; ce dont plusieurs de ses conseillers l'avaient fortement blâmé, parce qu'ils comprenaient bien que les communes flamandes ne persisteraient pas longtemps dans une guerre fatale à leurs intérêts et à leur industrie, et qu'elles feraient moins pour la soutenir que la plus petite armée de nobles et d'écuyers.

De même que dans l'expédition de Vermandois sous Jean sans Peur, en 1411, expédition que celle-ci devait rappeler sous tant de rapports, c'était surtout contre les Picards que se dirigeait la colère des Flamands. Quelle que fût l'ardeur des Picards à piller, elle ne leur servait de rien; il leur était impossible d'emporter ce qu'ils enlevaient, encore plus de le conserver, car, pour rappeler la vieille orthographe de Monstrelet, «Hennequin, Winequin, Pietre, Liévin et autres ne l'eussent jamais souffert ni laissé passer.» Les Picards se voyaient réduits à se taire et à fléchir devant «la grande puissance qu'avoient les Flamands.»

Les milices communales de Flandre, après avoir défilé sous les murs de Tournehem, allèrent mettre le siége devant le château d'Oye qui était au pouvoir des Anglais. La garnison, trop faible pour leur résister, se rendit et se remit à la volonté du duc de Bourgogne et de ceux de la ville de Gand. La volonté des Gantois fut que tous les Anglais fussent pendus. Le duc de Bourgogne parvint seulement, par ses prières, à en sauver trois ou quatre. Les châteaux de Sandgate et de Baillinghen ouvrirent leurs portes. Celui de Marcq fit une meilleure défense; enfin les Anglais qui s'y trouvaient capitulèrent en obtenant la vie sauve, et ils furent envoyés à Gand afin d'être échangés plus tard contre quelques Flamands prisonniers à Calais.

Les Flamands formèrent bientôt le siége de Calais (9 juillet 1436). Ils occupaient les mêmes lieux où leurs pères avaient campé lorsqu'ils aidèrent Edouard III à conquérir cette ville qu'ils voulaient aujourd'hui enlever à ses héritiers. Leur confiance dans le succès de leurs efforts était extrême, et ils croyaient voir les Anglais fuir dans leur île dès qu'ils apprendraient que «messeigneurs de Gand étoient armés et à puissance pour venir contr'eux.» Les Anglais appréciaient mieux l'importance de la forteresse de Calais; placée dans le passage le plus resserré du détroit qui sépare l'Angleterre du continent et par là facile à secourir, elle menaçait les ducs de Bourgogne dans leurs Etats les plus florissants et les rois de France au cœur même de leur royaume. Mieux eût valu sacrifier toutes les conquêtes des Chandos et des Talbot vers la Seine ou la Loire que ces remparts dont la perte fera expirer de douleur, au seizième siècle, l'une des reines filles de Henri VIII.

Dès le 18 juin, le comte d'Huntingdon avait reçu l'ordre de réunir des renforts. Le 3 juillet, lorsque la nouvelle de la prise du château d'Oye arriva en Angleterre, on pressa tous les préparatifs, et le duc de Glocester, qui en ce moment gouvernait l'Angleterre comme régent, résolut de passer lui-même la mer pour vider ses vieilles querelles avec le duc Philippe.

Le siége de Calais semblait devoir se prolonger. Les Anglais se montraient décidés à se bien défendre. Leurs sorties étaient fréquentes et acharnées. A plusieurs reprises les Flamands éprouvèrent des pertes, et ce fut au milieu d'eux que fut blessé l'un des capitaines de Charles VII, le fameux la Hire, qui était venu les voir combattre. Le duc de Bourgogne lui-même fut exposé à de grands dangers: un jour qu'il cherchait à reconnaître la ville, un coup de canon renversa à ses pieds un trompette et trois chevaux; un autre jour, il était allé sans armes et en simple robe, pour ne pas être remarqué, examiner le port du haut des dunes, lorsque plusieurs Anglais, qui s'étaient placés en embuscade, s'élancèrent vers lui, et il eût été pris, sans le dévouement d'un chevalier flamand nommé messire Jean Plateel, qui les arrêta vaillamment, s'inquiétant peu d'être le prisonnier des Anglais, pourvu que son maître ne le fût point.

Cependant les Flamands voyaient chaque jour entrer dans le havre des navires qui venaient d'Angleterre, chargés de renforts et de vivres. La flotte que Jean de Homes devait amener pour bloquer Calais du côté de la mer ne paraissait point. Les Flamands commençaient à murmurer contre les conseillers du duc de Bourgogne: mais Philippe cherchait à les apaiser en leur disant qu'elle était retenue par les vents contraires, et qu'il avait reçu l'avis qu'elle ne tarderait point à arriver.

Ces retards étaient déplorables: ils laissaient aux Anglais le temps de secourir Calais. L'armée qu'ils équipaient était déjà toute prête à passer la mer, et bientôt après, un de leurs hérauts d'armes nommé Pembroke se présenta au duc Philippe, chargé par le duc de Glocester de lui annoncer que dans un bref délai, s'il osait l'attendre, il viendrait le combattre avec toutes ses forces, sinon qu'il irait le chercher dans ses Etats. Le duc de Bourgogne se contenta de répondre que ce dernier soin lui serait inutile, et que si Dieu le permettait, le duc de Glocester le trouverait devant Calais.

A mesure que ces nouvelles se répandaient, le mécontentement augmentait. Les plaintes des Flamands, qui voyaient s'éloigner chaque jour les résultats promis à leur expédition, devenaient de plus en plus vives, et le 24 juillet, les membres de l'un des corps de métiers, campés devant Calais, adressaient cette lettre à leurs compagnons restés à Bruges: «Si tout le monde croyait comme nous qu'il vaut mieux rentrer dans nos foyers, nous ne demeurerions pas longtemps ici.» Philippe, alarmé par ces manifestations, crut devoir se rendre dans la tente de Gand, où il avait réuni les nobles et les capitaines de l'armée. Il leur fit exposer par maître Gilles Van de Woestyne le défi du duc de Glocester et la réponse qu'il y avait faite, et les pria instamment de rester avec lui afin de l'aider à garder son honneur. Puis il se dirigea vers le quartier occupé par les milices des bourgs et des villages de la châtellenie du Franc, et par une charte du 25 juillet, il lui accorda de nouveaux priviléges en confirmant l'indépendance de sa juridiction comme quatrième membre de Flandre. D'autres démarches semblables furent tentées près des Brugeois: on cachait sans doute les priviléges accordés à des rivaux dont ils auraient pu être jaloux. Les communes flamandes, quoique inquiètes et agitées, cédèrent à ces prières: elles se laissèrent persuader que le moment où elles pourraient tenter l'assaut de Calais était proche, et se préparèrent à de nouveaux combats. Sur une montagne voisine de Calais s'éleva une bastille de bois d'où l'on pouvait observer tous les mouvements des Anglais. On y plaça des canons et notamment trois bombardes dont l'une était si grande qu'il avait fallu cinquante chevaux pour la faire venir de Bourgogne. Les Anglais firent une sortie et vinrent en grand nombre assaillir la bastille; mais ils furent vaillamment repoussés par les Flamands qui la gardaient, et contraints à se retirer. Le jeudi suivant (26 juillet) on signala, vers le levant, une flotte qui déployait ses voiles: c'était celle de Hollande, si longtemps et si impatiemment attendue. Le duc monta à cheval et se rendit sur le rivage. Une chaloupe y aborda bientôt, chargée d'un message du sire de Hornes qui annonçait son arrivée. L'armée manifestait bruyamment sa joie, et la plupart des hommes d'armes s'élançaient sur les dunes pour saluer les vaisseaux qui devaient seconder leurs efforts.

Le même jour, vers le soir, quatre navires chargés de pierres profitèrent de la marée, sans que l'artillerie des assiégés pût les en empêcher, pour aller s'échouer à l'entrée du port. Ils devaient fermer tout passage aux navires anglais. Cependant, dès que les eaux de la mer se retirèrent, ils se trouvèrent à peu près à découvert sur le sable, et les Anglais, hommes, femmes, vieillards et enfants, accoururent en grand nombre pour les briser; le bois fut transporté dans la ville; la mer emporta les pierres comme des jouets opposés par l'impuissance de l'homme à l'éternelle furie de ses flots.

Lorsque les Flamands furent témoins de l'inutilité de ces tentatives pour fermer l'entrée du port, leurs murmures recommencèrent; mais quand le lendemain on vint leur apprendre que les vaisseaux du sire de Hornes s'éloignaient et cinglaient vers la Hollande de peur d'être attaqués par les galères du duc de Glocester, leur indignation passa aux dernières limites de la colère. Ils rappelaient toutes les promesses que le duc leur avait faites en leur assurant le concours de sa flotte. Ils accusaient de trahison les conseillers qui l'entouraient. Au même moment on leur annonça que les Anglais avaient surpris leur bastille et en avaient massacré toute la garnison; leurs cris redoublèrent alors. Ils se montraient résolus à lever le siége, et quelques-uns voulaient même mettre à mort les conseillers du duc, notamment les sires de Croy, de Noyelles et de Brimeu, qui jugèrent prudent de fuir. Le duc en fut instruit tandis qu'il faisait examiner le champ de bataille où il combattrait le duc de Glocester. Il se rendit aussitôt à la tente de Gand, où il assembla une seconde fois les capitaines flamands. Il les conjura de ne pas le quitter et d'attendre l'arrivée des Anglais qui était prochaine; il ajoutait que s'ils se retiraient sans les avoir combattus, ils le couvriraient d'un déshonneur plus grand que jamais prince n'en avait reçu. Quelques capitaines flamands s'excusaient avec courtoisie. La plupart, persistant invariablement dans leur détermination, refusaient de l'écouter. Il reconnut bientôt que tous ses efforts pour les retenir, même pendant quelques jours, seraient sans fruit, et de l'avis de ses conseillers il les pria de lever le siége le lendemain en bon ordre, et leur fit part de son intention de les accompagner avec ses hommes d'armes pour assurer leur retraite. Ils lui répondirent qu'ils étaient assez forts pour ne pas avoir besoin de sa protection. Pendant la nuit, ils ployèrent leurs tentes, chargèrent leurs bagages sur leurs chariots et percèrent les barils de vin qu'ils ne pouvaient emporter. Déjà retentissait le vieux cri de Montdidier: «Go, go, wy zyn al verraden!» «Allons, allons, nous sommes tous trahis!» Le duc les suivit jusqu'à Gravelines et les engagea vainement à s'arrêter dans cette ville pour la défendre contre les Anglais: toute remontrance était inutile.

«Le duc de Bourgogne, dit Monstrelet, prit conseil avec les seigneurs et nobles hommes sur les affaires, en lui complaignant de la honte que lui faisoient ses communes de Flandre. Lesquels lui remontrèrent amiablement qu'il prist en gré et patiemment ceste aventure, et que c'estoit des fortunes du monde... Il ne fait point à demander s'il avoit au cœur grand desplaisance, car jusqu'à ce toutes ses entreprises lui estoient venues assez à son plaisir, et icelle qui estoit la plus grande de toutes les autres de son règne lui venoit au contraire.»

Lorsque la nouvelle de la retraite de l'armée flamande parvint en Angleterre, le duc de Glocester se hâta de s'embarquer: sa flotte, composée de trois cent soixante vaisseaux, portait vingt-quatre mille hommes, et afin que rien ne manquât à l'éclat de son triomphe, Henri VI fit publier dans toutes les villes soumises à son autorité les lettres suivantes:

«Le roi à tous ceux qui ces présentes verront, salut.

«Les lois canoniques et divines, aussi bien que les lois humaines, attestent combien est grand le crime de rébellion, et quelle peine mérite le vassal qui s'insurge traîtreusement contre son seigneur lige: car ce crime sacrilége, qui entraîne celui de lèse-majesté, fait peser sur les enfants les fautes de leurs pères, et les exclut à juste titre de leur héritage pour faire retourner au prince, comme forfaits et légitimement confisqués, tous les biens et tous les fiefs du coupable.

«Or, le perfide Philippe, vulgairement nommé duc de Bourgogne, nous avait reconnu pour son souverain seigneur depuis notre enfance, c'est-à-dire dès le temps où nous avons recueilli à titre héréditaire la couronne de France selon le traité de paix conclu entre le roi Charles, notre aïeul, et le roi Henri V, notre père, traité accepté et juré par lui-même sur les saints Evangiles, mais il ne craint pas de nous outrager aujourd'hui par la plus détestable rébellion, en renonçant faussement, méchamment et traîtreusement à la foi et à la sujétion qu'il nous doit, pour jurer fidélité à notre adversaire et principal ennemi, l'usurpateur du royaume de France; de plus, accumulant crime sur crime et maux sur maux, il a usurpé des villes, des bourgs et des châteaux relevant notoirement de notre couronne de France, et il vient même, afin de rendre son manque de foi et sa rébellion plus manifestes, de détruire violemment et par la force de la guerre plusieurs de nos châteaux situés vers les marches de Calais, mettant à mort ceux de nos hommes qui s'y trouvaient et cherchant à s'emparer de notre ville de Calais, tentative dans laquelle notre Créateur, auquel nous rendons d'humbles actions de grâces, a daigné confondre sa malice pour la honte éternelle de ce traître rebelle et perfide, et de tous les siens.

«Nous déclarons donc que tous les biens, possessions et seigneuries que le susdit traître tient de la couronne ont de plein droit fait retour à nous comme au véritable roi de France, et voulant en disposer comme il convient en droit et en justice, nous avons résolu de nous occuper d'abord du comté de Flandre, qui relève directement de nous, et c'est afin de témoigner notre juste reconnaissance à illustre prince Humphroi, duc de Glocester, notre oncle, qui nous a toujours servi et nous sert encore fidèlement, que nous lui faisons don du susdit comté, ordonnant que ledit duc Humphroi le tiendra de nous et de nos successeurs tant qu'il vivra, et le possédera avec les priviléges les plus étendus que les comtes de Flandre aient autrefois reçus des rois de France, réservant seulement en tout et pour tout notre souveraineté et les droits de notre royauté (30 juillet 1435).»

Une violente agitation régnait dans toute la Flandre. Les Gantois, qui s'étaient montrés devant Calais les plus sourds aux exhortations et aux prières du duc Philippe, réclamaient le don d'une robe neuve, récompense ordinaire de ceux qui revenaient de la guerre: on la leur avait refusée, et ils s'en plaignaient vivement. Le mécontentement des Brugeois n'était pas moins redoutable. Ils s'étaient arrêtés, au retour de leur expédition, près du hameau de Saint-Bavon, aux mêmes lieux qu'en 1411, déclarant qu'ils ne déposeraient point les armes tant que l'on n'aurait pas puni la commune de l'Ecluse qui avait contesté leur suprématie, et, malgré les efforts qui avaient été faits pour les calmer, ils rejetaient tout ce qui eût pu conduire à une réconciliation et au maintien de la paix.

Le duc de Glocester, profitant de ces divisions et de l'absence du duc de Bourgogne qui s'était retiré à Lille, avait quitté Calais pour envahir la West-Flandre. Aucune résistance ne s'opposa à cette agression et aux représailles qui la signalèrent. Le pillage et l'incendie s'étendirent des portes de Tournehem aux rives de l'Yzer. Les Anglais s'emparèrent tour à tour de Bourbourg, de Dunkerque, de Bergues, de Poperinghe. Le bourg opulent de Commines, celui de Wervicq, non moins fameux par la fabrication des draps, et si important qu'un seul incendie y consuma mille maisons au quinzième siècle, furent pillés et saccagés, et les bourgeois d'Ypres, assemblés sur leurs remparts, purent entendre à la fois les cris des vainqueurs et les gémissements des malheureux chassés de leurs chaumières. A Poperinghe, le duc de Glocester se fit reconnaître solennellement comme comte de Flandre, et arma chevalier un banni qui depuis longtemps combattait sous les bannières anglaises. Puis il se dirigea vers Bailleul, où l'on chargea deux mille chariots de butin, et rentra à Calais après avoir traversé l'Aa, près d'Arques. Les habitants des vallées de Cassel et de Bourbourg avaient formé le dessein de l'attaquer au passage de la rivière: mais Colard de Commines s'y opposa au nom du duc: la crainte de les exposer à de désastreux revers expliquait cette défense; mais, pour un grand nombre d'entre eux, ce fut un motif de plus d'accuser les principaux conseillers du duc de Bourgogne de les trahir et de les abandonner.

D'autres hommes d'armes anglais se portèrent vers Furnes et vers Nieuport; le monastère des Dunes était désert; l'abbé et les moines avaient fui à Bruges. Les Anglais respectèrent toutefois la belle église de cette abbaye, célèbre par ses stalles élégantes dont un artiste flamand reproduisit les sculptures à Melrose, sa bibliothèque où l'on comptait plus de mille manuscrits précieux, ses vastes bâtiments où deux cents frères convers se livraient habituellement aux travaux des métiers; mais ils dévastèrent les fermes voisines et les champs, qu'une admirable persévérance avait fertilisés avec tant de succès, au milieu même des sables de la mer, que l'abbé Nicolas de Bailleul avait coutume de dire que les Dunes étaient devenues une montagne d'argent.

Enfin toute la flotte anglaise sortit du port de Calais, où elle avait conduit l'armée du duc de Glocester; on la vit suivre lentement le rivage de la mer. Ostende fut menacée; mais les navires ennemis poursuivirent leur navigation vers les eaux du Zwyn, où la flotte bourguignonne avait jeté l'ancre. Un combat naval semblait inévitable: Jean de Hornes avait son honneur à réhabiliter; mais il l'abdiqua par un second acte de faiblesse ou de terreur: une troupe de laboureurs du Fleanderland, qui s'était réunie pour s'opposer au débarquement des Anglais, l'aperçut au bord du rivage de la mer, fuyant loin de ses navires et de ses hommes d'armes, et elle l'accabla de tant d'outrages que quatorze jours après il expira à Ostende.

Le 9 août 1436, les Anglais pillèrent Gaternesse, Schoendyke et Nieukerke. Le lendemain, ils dévastèrent Wulpen et Cadzand, d'où ils menaçaient à la fois les environs de Bruges et le pays des Quatre-Métiers, à peine défendu par quelques milices communales du pays de Waes.

Pour engager la Flandre à se protéger elle-même plus efficacement que ne l'avait fait Jean de Hornes, il ne restait au duc de Bourgogne qu'à lui persuader que ses intérêts et ceux du pays même étaient intimement unis. Les bourgeois de Gand furent convoqués le 14 août. Gilles Declercq, «procureur du duc en la chambre des échevins,» reçut la mission de les haranguer. Né à Gand et y exerçant la profession «d'advocat publicq,» il paraît y avoir joui à ce titre de quelque influence, et personne n'ignorait qu'il avait été chargé du soin de parler au nom du duc de Bourgogne, soin confié habituellement aux nobles les plus illustres, «pour ce que, porte l'instruction qui lui fut envoyée, plusieurs des conseillers de mondit seigneur, qui sçavoient le langage flameng, obstant les grandes menaces et charges que aucuns hayneux leur ont volu baillier, n'oseroient dire, ne exposer lesdites charges.»

Gilles Declercq annonça d'abord aux bourgeois de Gand que le duc avait mandé ses hommes d'armes à Ypres le 16 août, et qu'il avait résolu de venger l'échec de Calais. Il réclama leur concours et les exhorta à défendre vaillamment leurs libertés, leurs biens, leurs enfants «et l'honneur et bonne renommée de leur postérité.» Puis il rappela combien il était important qu'ils se choisissent de bons capitaines, «car sans obéissance et ordre n'est nul peuple à conduire,» et il les supplia de prendre les armes sans retard; attendu, disait-il, que les ennemis sont jà profondément entrez «oudit pays et font non-seulement en icellui dommage irréparable, mais aussi une perpétuelle blasme et déshonneur à mondit seigneur, qui est prince si grant et puissant que chacun scet, et aussi à sondit pays de Flandres, qui a toudis esté ung pays honnouré et renommé par tout le monde, et qui oncques ne souffri si grant honte, ne attendi ses ennemis estre, ne se tourner si longuement en icellui

La duchesse de Bourgogne, accourant au camp de Saint-Bavon, avait adressé le même appel au dévouement patriotique des Brugeois; elle leur avait fait connaître qu'une assemblée des députés des trois bonnes villes et du Franc se tiendrait à Bruges, le lundi 20 août, vers le soir, et le but qu'elle devait atteindre était de veiller à la fois à la défense du pays et au maintien de ses franchises. Trois députés du duc devaient y présenter en son nom la justification de ses conseillers, que l'on accusait d'avoir favorisé les Anglais devant Calais et au passage de l'Aa.

Les mêmes promesses avaient été faites à Gand, et elles avaient été accueillies favorablement dans les deux grandes cités flamandes, quand de nouveaux griefs vinrent ranimer l'irritation populaire. La duchesse de Bourgogne avait obtenu des bourgeois et des corps de métiers qu'indépendamment des milices qui s'étaient avancées jusqu'à Oostbourg, six hommes seraient choisis dans chaque tente pour se rendre à bord de la flotte si honteusement abandonnée par son amiral Jean de Hornes; mais lorsqu'ils se présentèrent devant l'Ecluse, Roland d'Uutkerke qui y commandait ne consentit à recevoir que messire Jean de Steenhuyse et quarante des siens, tandis que les autres étaient réduits à passer toute la nuit au pied des remparts, transis par la pluie qui tombait à torrents. Le lendemain, Roland d'Uutkerke répondit à toutes leurs remontrances qu'il n'y avait point de vaisseaux préparés pour combattre les Anglais, et qu'il ne leur restait qu'à retourner à Bruges. Il les appelait des traîtres et des mutins, ordonna même de tirer le canon contre eux, et fit jeter par les fenêtres ceux de leurs compagnons introduits la veille dans la ville, qui voulaient faire ouvrir les portes. Trois jours après on publia, par ses ordres, une ordonnance qui prescrivait à tous les bourgeois de Bruges résidant dans la ville de l'Ecluse de s'en éloigner immédiatement sous peine de mort.

Que devint, dans cette situation de plus en plus grave, l'assemblée du 20 août? L'influence des ducs de Bourgogne a si profondément pénétré les sources historiques de cette époque qu'il est presque impossible d'éclaircir les questions relatives aux mouvements des communes flamandes; mais il est vraisemblable qu'on y conclut, à l'exemple de ce qui s'était passé en 1405, un acte de confédération dont nous verrons bientôt les conséquences.

Aussitôt que les Brugeois réunis à Oostbourg eurent vu la flotte anglaise s'éloigner chargée de butin sans être inquiétée par celle du duc, ils rentrèrent à Bruges pleins d'indignation et de haine, et le cœur avide de vengeance. Leurs cris répétaient tumultueusement: «Nous ne quitterons point la place du marché avant d'avoir châtié l'insolence de Roland d'Uutkerke; nous voulons savoir quels sont les magistrats qui, au mépris de nos franchises, ont permis qu'on fortifiât l'Ecluse, et nous voulons désormais garder nous-mêmes nos priviléges et les clefs de la ville.» Les magistrats cherchèrent vainement à les en dissuader: il fallut les conduire à la maison de Dolin de Thielt, clerc de la trésorerie et receveur du septième denier, où les clefs étaient déposées. L'irritation populaire s'accroissait d'heure en heure: le sire de la Gruuthuse, capitaine de la ville, et le bailli Jean Uutenhove ne purent la calmer; l'écoutète Eustache Bricx, plus imprudent, osa recourir aux menaces en cherchant à saisir sur la place du Marché la bannière du duc qui, d'après la charte de 1407, ne pouvait en être enlevée sans que l'assemblée du peuple se rendît coupable du délit de sédition. On se souvenait qu'avant le départ de l'expédition de Calais il avait contesté à la commune le droit de s'armer dans les rues de Bruges, et la foule se précipitant sur lui l'immola sans pitié (26 août 1436). Bien que la nuit fût arrivée, on accourait de toutes parts sous les bannières, et les échevins se virent réduits à remettre, avec les clefs de la ville, celles de la boîte aux priviléges. On lut alors du haut des halles toutes les chartes de priviléges, notamment celle du 9 avril 1323 (v. st.), confirmée par Philippe le Hardi le 26 avril 1384, qui plaçait les habitants de l'Ecluse sous l'autorité de ceux de Bruges, et l'on somma tous les anciens magistrats de rendre compte des infractions à ce privilége qu'ils avaient encouragées ou tolérées. Quelques magistrats n'osèrent point obéir: on pilla leurs maisons, et l'on apprit bientôt au milieu de ces scènes de désordre que le peuple, sourd aux cris du jeune comte de Charolais, avait arraché de la litière de la duchesse de Bourgogne, qui se préparait à rejoindre à Gand le duc Philippe, deux femmes qu'il voulait conserver comme otages: le nom qu'elles portaient était tout leur crime: l'une était la femme de Roland d'Uutkerke; l'autre, la veuve de Jean de Hornes.

La duchesse Isabelle retrouva à Gand les mêmes troubles et les mêmes périls. L'alliance des bonnes villes de Flandre n'était plus ignorée, et une lettre de cinquante-deux doyens de la ville de Bruges avait été adressée aux cinquante-deux doyens de la ville de Gand pour que ceux-ci les soutinssent dans toutes leurs réclamations, en intervenant en leur faveur; mais le duc avait repoussé leur médiation; il ne leur avait même pas caché que son premier soin serait de venger la mort de son écoutète, et ce discours, répété par les doyens des métiers, avait si vivement ému les Gantois assemblés en armes au marché du Vendredi, que le duc avait jugé nécessaire d'accourir au milieu d'eux pour chercher à détruire les funestes conséquences de ses propres paroles. La réponse de Philippe avait été l'expression de son ressentiment; sa démarche près des Gantois fut la révélation de sa faiblesse. Les bourgeois auxquels il s'adressait humblement doutèrent moins que jamais de la puissance de ces priviléges devant lesquels ils voyaient s'incliner un prince si orgueilleux et si redouté: ils désarmèrent d'abord les archers de sa garde, en disant qu'ils étaient assez forts pour le défendre; ensuite, ils condamnèrent en sa présence à un exil de cent années Roland d'Uutkerke, Colard de Commines et Gilles Van de Woestyne, comme coupables de trahison, tandis qu'ils forçaient le duc à proclamer le courage assez douteux dont ils avaient fait preuve devant Calais: ils exigeaient aussi qu'ils pussent élire trois capitaines pour gouverner leur ville, que les hommes d'armes étrangers ne fussent point admis dans les cités flamandes et que l'on rétablît à l'Ecluse la domination exclusive des Brugeois. Le duc de Bourgogne promit tout, et reconnut qu'il fallait agir plus lentement et avec plus de circonspection pour réveiller la jalousie rivale de Gand et de Bruges.

Les cinquante-deux doyens des métiers de Gand étaient allés annoncer aux Brugeois qu'ils avaient rempli leurs engagements. Ils assistèrent à une cérémonie qui devait prouver au duc de Bourgogne que les bourgs et les villages n'étaient pas hostiles aux grandes villes. Bruges avait convoqué les milices de toutes les communes qui voulaient s'unir à elle, en y acceptant le droit de bourgeoisie foraine, que les chroniques flamandes nomment haghe-poortery. Un chaperon de roses était destiné à celle qui arriverait la première; il fut décerné aux habitants d'Oostcamp. Les communes de Damme, de Muenickereede, de Houcke les suivirent de près, toutes rangées sous leurs bannières. Trois jours après parurent celles d'Ardenbourg, de Blankenberghe, de Thourout, et depuis ce moment il ne se passa point de jour que l'on ne vît quelque bourg ou quelque village reproduire une adhésion semblable. Une chevauchée, dirigée par Vincent de Schotelaere et Jean Bonin, fit adopter le même acte de soumission aux communes moins zélées d'Ostende, d'Oudenbourg, de Ghistelles, de Loo, de Lombardzyde, de Dixmude, de Bergues, de Dunkerque, de Furnes et de Bourbourg.

Les Brugeois n'en protestaient pas moins de leur désir de se réconcilier avec le duc de Bourgogne; mais leurs députés ne réussissaient point à obtenir une audience, et leurs démarches réitérées étaient demeurées sans fruit, lorsque le bourgmestre de Bruges, Louis Van de Walle, retourna à Gand, accompagné de Jean de la Gruuthuse. Ce fut seulement après sept jours d'attente qu'ils parvinrent près du duc qui les reçut avec hauteur. Il était aisé de reconnaître à son accueil qu'il s'était vu contraint malgré lui, par les requêtes des trois bonnes villes, à maintenir le privilége auquel le port de l'Ecluse était soumis. Il demanda toutefois que les Brugeois abandonnassent sans délai la place du Marché, et annonça l'intention de se rendre à Damme pour y faire droit à toutes leurs plaintes.

En effet, Philippe ne tarda point à arriver à Damme et il y promit, le 4 octobre, de confirmer dans le délai de trois jours les priviléges des Brugeois s'ils consentaient à quitter les armes. Les corps de métiers étaient réunis depuis quarante jours: le moment de leur séparation fut solennel; ils jurèrent tous, et cet engagement fut scellé du sceau de la ville, qu'ils s'entr'aideraient à la vie et à la mort, et il fut arrêté que deux hommes veilleraient près de chacune des bannières qu'on allait déposer aux halles jusqu'à ce qu'on fût assuré de la confirmation des priviléges.

Le 8 octobre, les corps de métiers et les communes foraines avaient commencé à évacuer la place du Marché. Le lendemain, d'autres corps de métiers et d'autres communes s'éloignèrent, et le désarmement était complet depuis trois jours sans qu'on eût reçu la ratification du duc, quand on apprit tout à coup qu'il n'avait fixé les conférences à Damme que pour s'emparer de ce point important, et qu'il venait d'y introduire des hommes d'armes secrètement mandés de Lille et des frontières de Hollande, sous les ordres des sires de l'Isle-Adam, de Praet, de Lichtervelde et de Borssele: on ajoutait que déjà il faisait établir un barrage dans la Reye pour ruiner le commerce des Brugeois.

A ce bruit, les corps de métiers se précipitèrent vers les halles pour reprendre leurs bannières, et on les vit de nouveau se presser sur la place du Marché, plus nombreux que jamais. Devant le beffroi flottaient l'étendard de Flandre et celui de la ville: les six hooftmans s'y trouvaient chacun avec le drapeau de sa sextainerie. De là jusqu'à la Groenevoorde s'étaient placés les quatre grands métiers, c'est-à-dire les tisserands, les foulons, les tondeurs, les teinturiers; immédiatement après se tenaient les bouchiers et les poissonniers, et à côté de ceux-ci les corduaniers (cordewaniers), les corroyeurs de noir cuir et blanc cuir, les tanneurs, les adobeurs (dobbeerders), les ouvriers de bourses, les gantiers, les agneliers. Près de l'hôtellerie de la Lune, on remarquait sous leur bannière les vieuwariers accompagnés des queutepointiers (culckstikers), des chaussetiers, des parmentiers, des sauvaginiers (wiltwerckers), des vieupeltiers. La confrérie de Saint-George s'était rangée près de la chapelle de Saint-Christophe; de là jusqu'aux halles se déployaient les afforeurs et les deschargeurs de vin, les charpentiers, les maçons, les couvreurs de thuilles, les scyeurs, les peintres, les selliers, les tonneliers, les tourneurs, les huchiers, les artilleurs (boghemakers), les cordiers, les couvreurs d'estuelle (stroodeckers), les plaqueurs, les potiers de terre, les plombiers. Deux bannières annonçaient les métiers non moins nombreux des fèvres, des orfèvres, des armoyeurs, des potiers d'étain, des boulangers, des mouliniers, des chapeliers, des tapissiers, des telliers (ticwevers), des gainiers, des bateurs de laine, des barbiers, des fruitiers, des chandeleurs, des marroniers, des ouvriers d'ambre (paternoster-makers) et des courretiers (makelaers). Plus loin s'étaient rangées en bon ordre les milices de soixante-deux bourgs et villages.

On eût pu trouver dans ces préparatifs le symptôme d'une guerre prête à éclater; mais, loin de rompre la paix, ils contribuèrent momentanément à la rétablir. Le duc n'avait pas une armée assez nombreuse pour lutter contre une résistance si vive; il voyait avec étonnement un grand nombre de communes du Franc, sur lesquelles il avait toujours compté, s'empresser de déserter sa cause, et des intérêts importants réclamaient son attention hors des frontières de Flandre. Quant aux Brugeois, ils ne souffraient pas moins de l'interruption de toutes leurs relations commerciales, et les marchands osterlings, écossais, espagnols et italiens qui résidaient dans leur ville ne tardèrent point à prendre l'initiative de nouvelles négociations. Ils se rendirent à Damme le 12 octobre: deux députés des magistrats les accompagnaient. Le lendemain, l'archidiacre de Rouen, le prévôt de Saint-Omer et les sires de Ternant, de Roubaix et de Santen se présentèrent au milieu des bourgeois de Bruges pour les engager à déposer les armes. Le duc les avait chargés de leur soumettre le projet de la déclaration par laquelle il consentait à confirmer leurs priviléges et à leur remettre une copie du Calfvel de 1407, scellée du sceau de la ville de Bruges, que Jean sans Peur avait conservé avec soin après que la charte originale eut été déchirée en 1411; mais il exigeait que leurs députés vinssent s'excuser humblement des violences et des désordres qui s'étaient mêlé au mouvement de la commune. Ces conditions, qui, en 1436 aussi bien qu'à toutes les autres époques, semblaient concilier le maintien des priviléges avec le respect dû à l'autorité du prince, furent acceptées; mais on craignait, dit un chroniqueur, que le duc ne fît arrêter et décapiter ces députés, de même que Richilde avait fait périr ceux des Yprois à la fin du onzième siècle. Il fallut pour les rassurer que les envoyés du duc restassent eux-mêmes à Bruges comme otages.

Une procession solennelle signale la conclusion de la paix; ne faut-il toutefois pas répéter ce qu'écrivait le greffier du parlement de Paris en 1408: Pax, pax, et non est pax? Le même jour qu'on célébrait à Bruges le rétablissement de la paix publique, on y cita, en vertu des priviléges récemment renouvelés, Roland d'Uutkerke, Colard de Commines et leurs amis: ils ne comparurent point et furent bannis; mais ils conservaient l'Ecluse, sachant bien que le meilleur moyen de s'assurer la faveur du duc Philippe était une désobéissance toute favorable à ses intérêts. Les bourgeois de Bruges qui tombaient en leur pouvoir étaient impitoyablement maltraités, et ils firent arrêter près de Nieuport un navire qui portait des marchands brugeois. A ces attaques succédèrent des représailles, de funestes scènes d'incendie et de pillage, dirigées par des hommes, avides de crimes et de désordres, qui menaçaient des mêmes violences les conseillers du prince et les magistrats appelés à veiller à la fois sur la paix et sur les priviléges de la cité.

Au milieu de cette agitation, un procès, dans lequel figurait un chevalier de la Toison d'or, issu d'une illustre famille de Flandre et l'un des conseillers du duc auxquels on reprochait le plus vivement l'influence qu'ils exerçaient, vint accroître l'inquiétude des esprits.

Plusieurs années s'étaient écoulées depuis qu'un prince de la maison de Bourbon, Jacques des Préaux, qui était entré dans l'ordre des Cordeliers après une vie fort aventureuse, périt victime d'un assassinat, près de Plaisance, en Italie. On ignore par quelles circonstances les auteurs en restèrent longtemps inconnus; mais en 1436, Charles, duc de Bourbon et d'Auvergne, déclara qu'il était de son devoir, comme cousin de Jacques des Préaux, de les poursuivre et de les faire condamner. Il paraît que vers cette époque il adressa une plainte au parlement pour accuser Jean de Commines, souverain bailli de Flandre, d'avoir fait périt perfidement son parent, et ce fut en vertu de cette dénonciation que l'on arrêta, à Thuin et à Gribeaumont-en-Ardennes, deux valets qui déclarèrent qu'ils avaient commis le crime par l'ordre du sire de Commines, et l'un d'eux est cité dans la procédure sous le nom de Pierre le Wantier, dit Comminaert.

Jean de Commines était inscrit au nombre des bourgeois de Gand: il crut devoir déférer le soin d'une justification devenue indispensable aux échevins de cette ville, soumise à l'autorité du duc Philippe, sans s'adresser au parlement où dominait l'influence du duc de Bourbon, grand chambellan de France. Le 28 septembre 1436, il se présenta lui-même devant les échevins de la keure et fit exposer que le duc de Bourbon et le comte de Vendôme avaient répandu certaines rumeurs qui tendaient à blesser son honneur, et que ne pouvant les tolérer plus longtemps, il venait réclamer l'intervention des échevins pour qu'ils y missent un terme, en citant le duc de Bourbon et le comte de Vendôme à leur vierschaere. Selon les usages judiciaires de Gand, le sire de Commines se constitua aussitôt prisonnier au Châtelet; puis les échevins de la keure fixèrent la vierschaere au 15 novembre. On fit part de cette décision aux conseillers du parlement, aux baillis d'Amiens et de Tournay, aux prévôts de Beauquesne et de Montreuil, afin que s'ils le voulaient ils pussent assister à la procédure, et des messagers spéciaux furent envoyés dans le Bourbonnais et dans le comté de Vendôme pour inviter les accusateurs à développer leurs griefs.

Le duc de Bourbon n'hésita point à répondre qu'il se confiait dans la justice et dans l'impartialité des échevins de Gand, et qu'il enverrait ses procureurs à leur vierschaere; mais ils y trouvèrent le sire de Commines protégé par le duc et par une foule de seigneurs dont les maisons étaient alliées à la sienne et leurs efforts offraient si peu de chances de succès, qu'ils jugèrent utile de demander un délai en donnant à entendre que si le duc de Bourbon n'obtenait justice, le roi pourrait bien supprimer les priviléges de la ville de Gand.

Le lendemain la vierschaere s'assembla. Jean de Commines y demanda de nouveau que les échevins de la keure prononçassent sur toutes les accusations articulées par ses ennemis. «Je suis, dit-il, un loyal chevalier et je m'efforçai toujours de vivre selon les règles de l'honneur. J'ai servi fidèlement en France et dans d'autres pays tous mes princes, c'est-à-dire en premier lieu le duc Philippe, fils du roi Jean de France, puis le duc Jean son fils, et ensuite le duc Philippe qui règne aujourd'hui. Je les ai accompagnés dans beaucoup d'expéditions périlleuses; j'ai reçu de nombreuses blessures en combattant pour eux; partout l'on m'a cité comme un bon et fidèle chevalier, d'une réputation sans tache, et je me confie encore aujourd'hui dans la justice du Dieu du ciel qui sait la vérité de mes paroles, et dans l'estime de tous ceux qui me connaissent.» Les procureurs du duc de Bourbon ne s'étaient pas présentés à la vierschaere, et elle fut remise à quatorze nuits de là, c'est-à-dire au 29 novembre; puis du 29 novembre au 13 décembre. Tous les délais fixés par la loi s'étaient écoulés sans que les accusateurs eussent paru, et les échevins de la keure déclarèrent le sire de Commines légalement purgé des accusations portées contre lui, en lui réservant son recours contre tous ceux qui avaient diffamé son honneur.

Le duc de Bourgogne écrivit peu après au duc de Bourbon pour le prier de faire cesser toutes les poursuites déférées au parlement et de faire remettre au sire de Commines des lettres de réhabilitation. Le duc de Bourbon céda sur le premier point, mais on ne put rien obtenir de lui sur le second, «car véritablement, écrivait-il, ledit de Commines se treuve autant ou plus chargié d'estre cause de la mort de mondit cousin que nul des autres accusez dont justice a esté faite d'aucuns.» Peut-être cette procédure, quelque éclatante qu'en fût la conclusion en faveur du sire de Commines, avait-elle même en Flandre porté quelque atteinte à sa considération, car nous savons que, le 6 avril 1437, le duc de Bourgogne pria les échevins de la keure de vouloir lui accorder toute assistance en son office. La maison du souverain bailli de Flandre conserva la puissance qu'elle avait méritée par ses services belliqueux: un neveu de Jean de Commines devait bientôt immortaliser son nom dans la carrière des lettres.

Avant que le procès du sire de Commines se fût terminé et quoique les promesses du duc n'eussent pas été exécutées, les députés des bonnes villes s'assemblèrent à Bruges et reprirent les négociations précédemment entamées avec ses conseillers. Elles se poursuivaient depuis trois semaines, lorsque le 13 décembre Philippe arriva lui-même à Bruges où personne ne l'attendait. Le capitaine Vincent de Schotelaere, les bourgmestres Maurice de Varssenare et Louis Van de Walle eurent à peine le temps de se rendre au devant de lui pour le recevoir. Il protesta de son désir de ramener dans la ville l'ordre et le calme si nécessaires aux intérêts de son industrie, et chargea l'un de ses conseillers d'exprimer ses intentions. Si les Brugeois s'y fussent conformés, ils eussent abdiqué leurs priviléges de souveraineté sur l'Ecluse et l'autorité judiciaire qui en était la conséquence. Tout ce qu'on put obtenir d'eux ce fut de soumettre leurs franchises, sur cette question, à un examen ultérieur, et de ne point s'opposer à ce que ceux qu'ils avaient bannis rentrassent en Flandre, pourvu qu'ils ne se présentassent point dans leur ville; cette grâce spéciale était d'ailleurs mentionnée comme accordée à l'instante prière du duc et sans qu'elle pût être invoquée à l'avenir. Le duc eût aussi ajouté un grand prix à faire dissoudre l'alliance jurée précédemment entre les bourgeois et les corps de métiers; mais tous ses efforts pour atteindre ce but restèrent sans résultats. La méfiance était profonde et réciproque. Les bourgeois s'alarmaient de ce que le duc avait amené sept cents Picards avec lui. Philippe accusait aussi les métiers de lui être hostiles, et il advint même, dans la soirée du 21 décembre, que, troublé par de faux bruits, il manda en toute hâte près de lui Vincent de Schotelaere pour réclamer sa protection. Ce n'était qu'une fausse alerte; mais ses soupçons s'accrurent, et on l'entendit s'écrier que les Brugeois apprendraient bientôt à connaître sa puissance.

Bien que la paix eût été proclamée et que les communications fussent affranchies de toute entrave, l'hiver s'écoula au milieu des plus tristes préoccupations. Les Brugeois ne pouvaient oublier les priviléges qui assuraient leur domination sur le port de l'Ecluse, et ils se plaignaient vivement de la faveur que le duc montrait aux habitants du Franc pour les séparer des bonnes villes. Depuis longtemps leurs députés avaient pris part aux parlements et à la discussion des intérêts généraux de la Flandre. Les richesses des populations du Franc, qui s'adonnaient principalement à l'agriculture, justifiaient la dénomination de quatrième membre qui lui avait été déjà attribuée dans quelques documents antérieurs, mais elle ne reposait sur aucun titre écrit et n'était même sanctionnée par l'usage que depuis le règne de Jean sans Peur. Dès le 11 février, le duc, terminant les pourparlers qui touchaient aux rapports de Bruges et du Franc, avait déclaré que le Franc formerait définitivement à l'avenir le quatrième membre du pays, et qu'il ne permettrait jamais que ses habitants pussent se faire admettre parmi les bourgeois de Bruges; par une autre charte du 11 mars, il confirma de nouveau, malgré les réclamations des Brugeois, les droits du Franc à une organisation complètement indépendante. En ce moment, Maurice de Varssenare se trouvait à Lille, et son absence suffit pour que les hommes qui avaient répandu le sang d'Eustache Bricx le condamnassent sans l'entendre. Vincent de Schotelaere lui-même, que la commune avait naguère appelé avec enthousiasme aux fonctions de capitaine de la ville, se vit accusé de trahison par une multitude égarée.

Le duc de Bourgogne ne favorisa-t-il pas secrètement ces désordres qui devaient déshonorer et affaiblir à la fois les communes flamandes? Jean sans Peur avait adopté le même système, lorsque trente années auparavant il se préparait à imposer le Calfvel aux Brugeois.

Le 15 avril 1437 une sédition éclate à Gand; les échevins sont exposés à de graves périls, et le peuple met à mort Gilbert Patteet et Jacques Dezaghere: on leur reproche d'avoir les premiers, devant Calais, donné l'exemple de la retraite. Les griefs du prince ont converti en crime l'influence qu'ils exercèrent sur ceux-là même qui la leur font sévèrement expier.

Trois jours après, le 18 avril, la même sédition se reproduit à Bruges. Le bourgmestre Maurice de Varssenare ne réussit point à la calmer, et mille voix s'unissent pour le menacer. C'est inutilement que Jacques de Varssenare, capitaine du quartier de Saint-Jean, cherche à le défendre et se dévoue à la fureur populaire pour le sauver; Maurice de Varssenare, découvert dans la Groenevoorde où il s'est réfugié, est conduit devant les halles et frappé à son tour sur le corps sanglant de son frère.

Au bruit de ce crime, les échevins et les capitaines quittèrent la ville; mais la tranquillité y fut bientôt rétablie, et une députation des principaux bourgeois et des plus riches marchands se rendit à Arras près du duc pour protester de leur espérance de voir la paix raffermie: Philippe, qui avait déjà pardonné aux Gantois, se contenta de répondre aux députés de Bruges que des devoirs impérieux réclamaient avant tout autre soin sa présence en Hollande.

En effet, une armée s'était assemblée à Lille pour aller étouffer les dernières traces des discordes que Jacqueline, expirant à la Haye, avait léguées à ses adversaires comme à ses amis. On comptait dans cette armée quatre mille Picards, soldats toujours avides de pillage et depuis longtemps l'objet de la haine des Flamands. Plusieurs nobles chevaliers les avaient rejoints. Ils n'attendirent pas longtemps l'ordre de se mettre en marche, et le 21 mai ils atteignirent Roulers. Le duc de Bourgogne les accompagnait; cependant en ce moment même où il se voyait entouré de ses hommes d'armes, il évitait avec soin tout ce qui eût pu inquiéter les Brugeois: il leur avait écrit pour leur annoncer l'intention de ne traverser leur ville qu'avec un petit nombre de ses serviteurs; il avait même promis que pas un Picard n'y entrerait avec lui, et des approvisionnements considérables avaient été réunis au château de Male pour l'armée bourguignonne, qui devait s'y arrêter en se portant vers la Zélande.

Le lendemain, mercredi 22 mai 1437, vers trois heures, Philippe arrive au village de Saint-Michel: son armée le dépasse, soit par erreur, soit pour obéir à un ordre secret, et s'avance vers la porte de la Bouverie. Le bourgmestre Louis Vande Walle, les échevins, les capitaines, les doyens des métiers, accourus au devant du duc pour le féliciter, le trouvent entouré des sires d'Uutkerke, de Commines, de l'Isle-Adam et n'hésitent pas à lui exprimer leur étonnement de ce qu'il a oublié les promesses qu'il leur a faites: ils en réclament l'exécution. Le duc insiste et parlemente pendant deux heures jusqu'à ce que, instruit que le bâtard de Dampierre et le sire de Rochefort se sont emparés de la barrière, il réponde à haute voix aux magistrats: «Je ne me séparerai point de mes hommes d'armes.» Puis se tournant vers les siens, il ajoute: «Voilà la Hollande que je veux soumettre!» Les chevaliers et les archers picards ont répondu par leurs acclamations; protestant seule contre cette trahison, une troupe de sergents de la commune de Malines refuse de combattre les Brugeois et se dirige vers le château de Male.

«Le duc est déjà entré dans la ville, dit une vieille romance populaire consacrée au terrible mercredi de la Pentecôte, et les processions viennent au devant de lui; mais voici que la croix se brise en quatre morceaux et tombe aux pieds du prince. O noble seigneur de Flandre! daignez penser à Dieu; car Dieu ne vous permettra point de livrer au pillage l'illustre cité de Bruges.» Le duc de Bourgogne refuse d'écouter les discours que le clergé lui adresse; il est impatient d'exécuter son projet, et toutefois il hésite et n'ose pas s'avancer jusqu'à la place du Marché sans qu'on se soit assuré qu'il peut l'occuper sans combat. Le sire de Lichtervelde, chargé de ce soin, la trouve déserte. «Allons à monseigneur de Bourgogne, dit-il à ceux qui l'accompagnent, il aura le Marchiet à sa volonté. Bruges est gaingnié; on tuera les rebelles de Bruges.» Mais un bourgeois qui entend ces mots se hâte de lui répondre: «Sire, savez-vous combien d'hommes peut contenir l'enceinte des halles?»

Le sire de Lichtervelde revient, rencontre les Picards à deux cents pas de l'église de Saint-Sauveur et rapporte l'avis qu'il a reçu. Pour éviter toute surprise, le bâtard de Saint-Pol propose de retourner jusqu'au marché du Vendredi et de s'y ranger en ordre de bataille; à peine ce conseil a-t-il été suivi qu'on voit déborder par toutes les rues les flots agités de la foule. Le duc ordonne aux archers de bander leurs arcs. Une grêle de traits vole dans les airs et va frapper ici les femmes groupées aux fenêtres, plus loin des enfants ou des vieillards. Philippe lui-même a tiré l'épée et il a frappé un bourgeois qui se trouvait près de lui.