L'effroi était grand à Paris. On se hâtait de mander de toutes parts les barons et les hommes d'armes pour attaquer les Anglais. Dans des conjonctures aussi pressantes, on oublia tous les crimes du duc de Bourgogne pour réclamer son appui en vertu du traité de Senlis; il ne parut pas, comme il était aisé de le prévoir, et n'envoya personne en son nom; il ordonna même à ses vassaux d'Artois, de Picardie et de Flandre de ne pas s'armer sans son commandement contre les Anglais. Cependant sa volonté ne fut point écoutée. Tous ces nobles chevaliers, auxquels il défendait de toucher à leur épée pendant que la monarchie était en péril, désobéirent au duc pour obéir à la voix plus puissante de l'honneur. Le jeune comte de Charolais voulait les suivre, mais on le tint enfermé au château d'Aire, où ses gouverneurs, les sires de Roubaix et de la Viefville, lui cachèrent tout ce qui se passait, car «leur estoit défendu expressément par le duc de Bourgogne son père qu'ils gardassent bien qu'il n'y allât pas.»
Le 23 octobre, le roi d'Angleterre dépasse, par méprise, le logement que ses fourriers lui ont préparé. On l'en avertit; il répond: «A Dieu ne plaise, aujourd'hui que je porte la cotte d'armes, que l'on me voie reculer!» Il semble qu'il ait hâte d'arriver dans une plaine étroite qui s'étend des ravins de Maisoncelle jusqu'à l'abbaye de Ruisseauville, resserrée d'un côté entre les bois de Tramecourt, de l'autre, entre une gorge profonde que domine un vieux château. Le surlendemain, 25 octobre, Henri V demandait le nom de ce château, et ajoutait: «Pourtant que toutes batailles doivent porter le nom de la prochaine forteresse où elles sont faites, ceste-ci maintenant et perdurablement aura nom la bataille d'Azincourt.» Quinze mille Anglais avaient détruit une armée de cent mille Français, l'une des plus belles qui eussent jamais été réunies. Toute cette fière chevalerie, qui se croyait sûre de vaincre, était tombée sous les traits de quelques archers gallois. La noblesse flamande avait à réclamer sa part dans ses malheurs et dans son courage. Le sire de Maldeghem, suivi de dix-huit écuyers, avait pénétré, à travers les Anglais, si près de Henri V, qu'il abattit sur son casque un des fleurons de sa couronne. Parmi les morts, on citait les sires de Wavrin, d'Auxy, de Lens, de Ghistelles, de Lichtervelde, de Hamme, de Fosseux, de la Hamaide, de Fiennes, de Rupembré, de Liedekerke, de Hontschoote, de Béthune, de Heyne, de la Gruuthuse, de Schoonvelde, de Poucke, de Bailleul.
Deux frères du duc de Bourgogne, le duc de Brabant et le comte de Nevers, avaient péri honorablement dans cette journée, pour laver la tache de son absence. Le duc de Bourgogne qui, dans sa croisade de Nicopoli, n'avait eu qu'un regard glacé pour les malheurs de ses compagnons, ne trouva qu'une feinte colère pour honorer le trépas de deux princes de sa maison; mais loin de songer à les venger, un mois après la bataille d'Azincourt, il profitait le premier de ce désastre pour conduire une armée devant la capitale du royaume. Pendant plusieurs semaines il campa à Lagny, attendant un mouvement des Parisiens qui n'éclata point, et sa retraite devint un sujet de risée pour les habitants mêmes de la cité royale sur lesquels reposaient ses espérances: ils ne l'appelaient plus que Jean de Lagny ou Jean le Long. Le jugement ironique que les Parisiens portaient du duc de Bourgogne était plus conforme à la vérité historique que l'adulation qui le saluait du nom de Jean sans Peur.
Les communes flamandes, restées étrangères à la journée d'Azincourt, conservaient la neutralité qui convenait à leur industrie et à leurs franchises.
Au mois de juin 1416, leurs députés traitaient, avec les ministres de Henri V, de la prolongation des anciennes trêves. Ils obtenaient que l'on insérât dans ces conventions les réserves les plus formelles pour garantir, en quelque lieu que ce fût, la sécurité et la protection des marchands flamands.
Pendant ce même mois de juin 1416, les conseillers de Charles VI ratifiaient aussi ce beau privilége de la Flandre, de voir, pendant les guerres les plus acharnées, la liberté de son commerce assurée et respectée sur toutes les mers et jusqu'au milieu des garnisons françaises qui entouraient l'étape de Calais, où ses ouvriers pouvaient sans obstacle aller chercher les laines dont ils avaient besoin.
Le duc de Bourgogne reste seul dans son isolement. Haï comme un traître par les Français qu'il a abandonnés, jugé avec indifférence comme un allié douteux par les Anglais qu'il n'a pas secourus, il ne rencontre nulle part l'appui qu'il cherche ou les sympathies qu'il ne mérite point. Le comte de Hainaut, son beau-frère, se montre hostile à son ambition, et les bonnes villes du Brabant lui refusent la régence de leur duché, comme s'il était indigne de porter l'épée de son frère, mort les armes à la main à Azincourt. Cependant il ne se lasse point. Il saisit le prétexte du mariage de Marie, veuve du duc de Berri, avec le sire de la Trémouille, pour s'emparer du comté de Boulogne; puis il excite de nouveaux complots à Paris; enfin il mêle des intrigues politiques aux conférences commerciales des communes flamandes avec les Anglais: il lui tarde évidemment de recueillir le fruit de sa faiblesse ou de sa honte, et c'est à son instante prière qu'il est convenu, après quelques négociations, qu'il aura une entrevue avec le roi d'Angleterre. Calais est choisi comme le lieu le plus convenable; le sauf-conduit, daté du 1er octobre, permet au duc de Bourgogne d'amener huit cents personnes avec lui; mais telle est sa méfiance qu'il exige de plus que le duc de Glocester se remette comme otage pendant toute la durée de ces conférences.
Henri V, fier de ses succès et encouragé par les dissensions intérieures de la France, semble avoir accueilli le duc Jean à Calais avec toute la supériorité que le suzerain possède sur le vassal. L'alliance de l'Angleterre était placée si haut depuis la journée d'Azincourt qu'il ne lui était pas même permis d'en discuter les conditions; elles avaient été réglées d'avance dans une charte qui lui fut présentée, où il était dit que le duc de Bourgogne, reconnaissant les droits de Henri V et prenant en considération les grandes victoires que Dieu lui avait accordées, s'engageait à le servir dorénavant comme roi de France, à lui rendre hommage et à l'aider à recouvrer sa couronne.
Le duc refusa de signer cet acte de soumission si complet et si humble. Le traité qu'il avait espéré était devenu impossible, et Jean sans Peur ne songea plus qu'à se servir de ses propres ressources pour arriver à l'accomplissement de ses projets.
Le Dauphin venait de mourir. Celui de ses frères qui lui succédait avait épousé la fille du comte de Hainaut et résidait dans ses Etats. Le duc Jean accourut près de lui à Valenciennes, le 12 novembre, et y conclut une étroite alliance, par laquelle le Dauphin promettait de secourir le duc de Bourgogne contre tous ses adversaires et se plaçait sous sa protection. Aussitôt après ce traité, le comte de Hainaut, qui s'était réconcilié avec Jean sans Peur, se rendit à Compiègne avec le nouveau Dauphin, pour l'opposer aux Armagnacs; il les menaçait déjà de le ramener en Hainaut auprès du duc de Bourgogne, s'ils ne cédaient à toutes ses réclamations, lorsque le jeune prince mourut le jour de Pâques fleuries.
Autant le second Dauphin était dévoué aux Bourguignons, autant le troisième se montrait attaché au parti des Armagnacs. La guerre civile allait se réveiller avec une nouvelle énergie. Le parlement avait fait brûler publiquement les lettres que le duc de Bourgogne avait adressées aux principales villes du royaume: il ne restait plus à Jean sans Peur qu'à combattre. Cependant avant de quitter la Flandre, il s'engagea, par une déclaration publiée à Lille, le 28 juillet 1417, à y laisser comme gouverneur son fils Philippe de Charolais, à prolonger les trêves avec l'Angleterre et à faire battre une nouvelle monnaie de bon aloi. Il annonçait en même temps que sa volonté formelle était «que les habitants du pays de Flandres fussent traittiés selon les droits, lois, coustumes et usaiges d'icelluy pays,» et promettait de veiller à ce que les marchands pussent entrer librement en France, «si que marchandise dont ledit pays le plus est soutenu, tant de blés que d'aultres biens, puist avoir généralement et paisiblement cours comme elle a eu au temps passé.»
Si la Flandre restait l'asile de la paix, elle voyait à ses frontières la France en proie aux fureurs renaissantes des discordes intestines: «L'an mille quatre cens dix-sept, dit Juvénal des Ursins, il y avoit grandes guerres et terribles divisions par le duc de Bourgogne, cuidant toujours venir à sa fin d'avoir le gouvernement du royaume.» Rouen se révolte et tue son bailli. Les villes de la Somme traitent avec Jean sans Peur. Reims, Troyes, Châlons, Auxerre, Beauvais, Senlis, lui ouvrent leurs portes. La reine Isabeau de Bavière se déclare en sa faveur et bientôt il réunit à Montdidier une armée où l'on remarque les sires de Maldeghem, de Thiennes, de Dixmude, d'Uutkerke, de Steenhuyse, d'Auxy, de la Gruuthuse, de Coolscamp. Enfin, dans la nuit du 28 au 29 mai 1418, la trahison de Perinet Leclerc lui livre Paris, où la faction des bouchers, aussitôt réveillée, se venge de son long repos par d'effroyables massacres.
La Flandre se félicitait d'être étrangère à ces malheurs, quand on apprit, immédiatement après l'extermination des Armagnacs, que des incendies terribles ravageaient ses cités et ses campagnes. Ils se multipliaient avec une merveilleuse rapidité tantôt à Bruges, tantôt à Dixmude, à Poperinghe ou à Roulers, tantôt dans quelque village isolé, et à peine les soins empressés des bourgeois ou des laboureurs avaient-ils réussi à étouffer la flamme qu'on la voyait dans d'autres quartiers ou dans d'autres hameaux éclairer le ciel de ses sinistres lueurs. Enfin, on saisit et on livra aux supplices les auteurs de ces désastres; ils avouèrent, dit-on, qu'ils étaient soudoyés par le duc d'Orléans, alors prisonnier en Angleterre, pour venger les atrocités commises sous les yeux du duc de Bourgogne à Paris.
Dès que l'infortuné monarque, qui ne savait plus lui-même qu'il était roi de France, fut retombé aux mains des Bourguignons, le Dauphin Charles se déclara régent du royaume et résolut, dans ce péril imminent, de traiter avec les Anglais, afin de pouvoir combattre plus puissamment le duc Jean. Henri V, qu'occupait vivement le soin de rétablir l'ordre en Angleterre, accueillit ses ouvertures avec faveur; mais il fut difficile de s'entendre sur les conditions de ce traité. Des conférences s'ouvrirent au mois de novembre à Alençon. L'archevêque de Sens, le comte de Tonnerre, Robert de Braquemont, amiral de France, y avaient été envoyés par le Dauphin. Le comte de Salisbury y représentait Henri V. Après de longues discussions, les ambassadeurs français offrirent l'abandon définitif de l'Agenois, du Limousin, du Périgord, de l'Angoumois, de la Saintonge, du comté de Guines et du château de Calais. Ils y ajoutèrent bientôt la partie de la Normandie située au delà de la Seine, à l'exception de Rouen, et se virent enfin réduits à proposer les tristes conditions de la paix de Bretigny, et, de plus, si les Anglais renonçaient à la Normandie, les comtés d'Artois et de Flandre. Les ambassadeurs de Henri V firent connaître leur réponse. Ils réclamaient d'énormes sommes d'argent pour la rançon du roi Jean, qui n'était pas encore totalement payée, et exigeaient tous les territoires qu'on leur avait offerts, en y comprenant en même temps la Flandre, la Normandie, l'Anjou, Tours et le Mans. Les pouvoirs des envoyés du Dauphin n'allaient pas si loin. Les conférences furent ajournées; il fut toutefois convenu que le roi Henri V renoncerait à l'alliance du duc de Bourgogne. Dès ce moment, des événements de plus en plus graves se succèdent. Le duc Jean n'ignorait pas, sans doute, qu'il était question de transporter à Henri V la plus florissante partie de ses Etats. Il tenta un dernier effort pour conjurer une négociation évidemment dirigée contre lui, en demandant à Henri V une entrevue, à laquelle il se rendit avec Isabeau de Bavière pour le presser d'accepter la main de Catherine de France. Cependant les prétentions exorbitantes des ministres anglais, qui se croyaient déjà assurés de l'adhésion du Dauphin à leurs propositions, renversèrent toutes les espérances du duc de Bourgogne, et l'on entendit Henri V lui dire: «Beau cousin, je veux que vous sachiez que une fois j'auray la fille de vostre roy et tout ce que j'ay demandé avec elle, ou je debouteray le roi, et vous aussi, hors de son royaume.» Toutes ces menaces révélaient à Jean sans Peur ce qui se tramait contre lui. Il ne lui restait plus qu'à se rapprocher du Dauphin pour réparer l'échec que lui avait fait éprouver le refus du roi d'Angleterre, et, sans hésiter plus longtemps, ils se hâta de lui faire proposer une entrevue qui eut lieu à Pouilly-le-Fort, à une lieue de Melun. Le Dauphin n'avait pas, comme Henri V, conquis à Azincourt le droit d'être impitoyable et superbe; le duc de Bourgogne était réduit aussi à traiter à tout prix, s'il voulait conserver la Flandre. Dans cette situation, il était aisé de s'entendre. A une réconciliation publique succéda une traité d'alliance, où le duc de Bourgogne, voulant désormais «concordamment vacquer aux grans fais et besoignes touchans monsieur le roi et sondit royaume, et ensemble résister à la damnable entreprise de ses anciens ennemis les Engloiz,» jurait, entre les mains de l'évêque de Léon, légat du pape, «sur la vraye croix et les sains Evangiles de Dieu manuelment touchées, par la foy et serment de son corps, sur sa part de paradis, en parole de prince et autrement le plus avant que faire se peut,» d'honorer, de servir, d'aimer et de chérir, «tant qu'il vivrait en ce monde, de tout son cuer et pensée,» la personne du Dauphin et de lui être toujours vrai et loyal parent (11 juillet 1419).
Le 20 novembre 1407, le duc de Bourgogne avait aussi juré d'aimer le duc d'Orléans comme son frère.
Les conseillers du Dauphin se trompaient s'ils ajoutaient foi aux promesses solennelles échangées à Pouilly. Bien que le duc de Bourgogne répétât «que Hennotin de Flandre combatroit Henry de Lancastre,» son unique but était d'enlever au Dauphin l'appui des Anglais, et il songeait lui-même si peu à les attaquer qu'il avait entamé de nouvelles négociations pour ne pas trouver en Henri V un ennemi redoutable. Le 22 juillet, un sauf-conduit est accordé aux conseillers bourguignons Regnier Pot, Antoine de Toulongeon et Henri Goethals, qui se rendent à Mantes pour traiter avec Henri V; le 6 août, ils le suivent à Pontoise; mais ces pourparlers n'amènent aucun résultat, et le roi d'Angleterre en annonce la rupture dans une longue protestation de zèle pour la paix, où il rappelle que le château de Pontoise, éloigné à peine de sept lieues de Paris, est la clef de la capitale de la France. Ne faut-il pas placer au même moment l'arrivée à Pontoise des ambassadeurs du Dauphin qui, instruits des négociations commencées par le duc Jean au mépris du traité de Pouilly, n'avait cru pouvoir les déjouer qu'en revenant à sa politique de l'année précédente? Ces ambassadeurs n'allaient-ils pas annoncer qu'il était disposé à livrer à Henri V, avec la Normandie et le Meine, l'une des pairies du duc de Bourgogne, l'héritage même de Marguerite de Male? La première conséquence de cette alliance ne devait-elle pas être une invasion des Anglais dans la Bourgogne? N'avait-on pas vu dans la cité même de Paris le parti du Dauphin se dessiner, après l'entrevue de Pouilly, avec une puissance toute nouvelle?
Le duc de Bourgogne qui, pendant toute sa vie, n'avait connu d'autre mobile qu'une violence envieuse et dissimulée, se voyait de plus en plus menacé. Quand le Dauphin combattait les Anglais, toute la France chevaleresque se pressait sous ses drapeaux; lorsqu'il traitait avec Henri V, l'isolement du duc Jean, haï des nobles et méprisé des bourgeois, n'en était que plus profond. La politique que le duc de Bourgogne s'était faite par douze années d'intrigues le plaçait nécessairement parmi les ennemis du royaume; mais il ne pouvait y occuper le rang que convoitait son ambition tant que le Dauphin, suppléant à l'impuissance du roi, tiendrait tour à tour suspendu sur sa tête le courage de ses bannerets ou l'habileté de ses négociateurs. Jean le comprend: son intelligence grossière et brutale subit impatiemment la position chancelante à laquelle il est condamné; elle lui représente le Dauphin guidé par les Armagnacs, qui l'excitent à conspirer sa perte, et lui montre, en 1419 aussi bien qu'en 1407, le crime comme la dernière ressource de la haine.
Il devient intéressant d'étudier jour par jour les mesures adoptées par le duc de Bourgogne. Il invite, le 14 août, le Dauphin à se rendre à Troyes, près du roi Charles VI, pour y conclure la paix. Sur le refus du jeune prince, une nouvelle entrevue, sur les bords de la Seine, est proposée, probablement par les gens du duc de Bourgogne, et après quelques discussions, il est convenu qu'elle aura lieu au pont de Montereau-Faut-Yonne. Aussitôt après, le 17 août, il appelle près de lui les sires de Jonvelle et de Rigny avec toutes les troupes placées sous leurs ordres. Quatre jours plus tard, le 21 août, il écrit de nouveau aux maîtres de la chambre des comptes de Dijon que, devant avoir prochainement une entrevue sur la Seine avec le Dauphin, il désire réunir autour de lui plusieurs de ses nobles vassaux pour l'aider de leurs conseils, et au moins trois cents hommes d'armes pour la garde de sa personne. Il les charge de faire remettre avec la plus grande diligence, par des messagers qui chevaucheront jour et nuit, les lettres qu'il adresse aux sires d'Arlay, de Saint-George, de Villersexel, de Ray, de Ruppes, de Pontailler et de Vergy, pour qu'ils se rendent immédiatement près de lui avec le plus grand nombre d'hommes d'armes qu'ils pourront assembler. Ils obéissent, et le jour fixé pour l'entrevue, il choisit parmi eux dix des plus intrépides chevaliers: ce sont Charles de Bourbon, Jean de Fribourg, Guillaume de Vienne, seigneur de Saint-George, Jean de Neufchâtel, Gui de Pontailler, Charles de Lens, Antoine et Jean de Vergy, et les sires de Navailles et de Giac. Parmi ceux qui accompagnent le Dauphin, deux magistrats, son chancelier et le président de Provence, se trouvent sans armes. Si un combat est nécessaire pour enlever au Dauphin la liberté ou la vie, toutes les chances sont en faveur des Bourguignons. Une secrète méfiance les agite toutefois, et ils racontent qu'un juif a annoncé au duc Jean que s'il se présente à Montereau il n'en retournera jamais.
Un mois après l'assassinat du duc d'Orleans, le duc Jean de Bourgogne était descendu à Ypres au cloître de Saint-Martin, quand vers l'heure des matines une sinistre lueur s'éleva dans les airs. Les bourgeois et les prêtres accoururent, croyant qu'un incendie venait d'éclater; mais ils n'aperçurent (tel est le récit d'Olivier de Dixmude) qu'un dragon qui plana au-dessus de la chambre occupée par le duc jusqu'à ce que, repliant sur lui-même son dard flamboyant il disparut tout à coup. La légende populaire doit-elle être une prophétie? Jean sans Peur ne succombera-t-il pas dans un complot qu'il a lui-même pris soin de préparer?
Ce fut le 10 septembre 1419 qu'eut lieu l'entrevue. Le Dauphin reprocha au duc de l'avoir laissé attendre dix-huit jours à Montereau et de ne pas avoir fait la guerre aux Anglais; mais celui-ci lui répondit qu'il avait fait ce qu'il devait faire, et du reste «qu'on ne pourroit rien adviser sinon en la présence du roy son père, et qu'il falloit qu'il y vînt.» En même temps, le duc tira son épée. «Monseigneur, ajouta le sire de Navailles en mettant la main sur le Dauphin, quiconque le veuille voir, vous viendrez à présent à vostre père.» En ce moment se passa une scène rapide et confuse que la foule des spectateurs réunis sur les deux rives du fleuve ne distingua qu'imparfaitement. «Le Dauphin est tué!» s'écria-t-elle. Le même bruit passa de ceux qui suivaient le duc jusqu'aux hommes d'armes qui gardaient le château de Montereau; mais on connut bientôt la vérité. Tannegui du Chastel s'était précipité sur le Dauphin et l'avait emporté dans ses bras, tandis que Robert de Loire, le vicomte de Narbonne et Pierre Frottier renversaient à leurs pieds le sire de Navailles et le duc lui-même. «Tu coupas le poing à mon maître, s'était écrié Guillaume le Bouteiller, ancien serviteur du duc d'Orléans, et moi je te couperai le tien;» et il le frappa à son tour.
Tel est le récit que le Dauphin inséra dans les lettres qu'il adressa à toutes les bonnes villes du royaume et qu'appuie l'autorité de Juvénal des Ursins, l'historien le plus respectable et le plus impartial de ce siècle. Tannegui du Chastel en affirma la vérité en portant son défi de chevalier à quiconque oserait la contester, défi auquel personne ne répondit jamais. On ajoute que Philippe Jossequin, ancien compagnon de captivité du duc, qui s'était élevé du rang de valet de chambre à celui de son conseiller et de son intime confident, ayant été arrêté par les gens du Dauphin au château de Montereau, révéla également les perfides desseins de son maître.
«Aucuns disoient que, veu le meurtre qu'il fit en la personne du duc d'Orléans et les meurtres faits à Paris, c'estoit un jugement de Dieu.»
Philippe l'Asseuré ou le Bon.
Continuation des guerres en France.
Troubles de Bruges.
Splendeur de la cour du duc de Bourgogne.
Jean sans Peur n'avait qu'un fils. Il s'appelait Philippe comme le premier duc de Bourgogne de la maison de Valois, et avait épousé Michelle de France, fille de Charles VI. Bien qu'il fût encore fort jeune et d'une santé affaiblie par des fièvres fréquentes, une habileté froide et calme, prudente jusqu'à la ruse, persévérante jusqu'au courage, l'avait fait surnommer Philippe l'Asseuré. Il se trouvait à Gand lorsqu'on y vit arriver deux messagers envoyés par le sire de Neufchâtel, qui s'était retiré à Bray après l'entrevue du 10 septembre 1419. Jean de Thoisy, évêque de Tournay, et le sire de Brimeu l'instruisirent aussitôt de la fin tragique du duc Jean. Les chroniqueurs rapportent que sa douleur fut extrême: elle se révéla par des transports de fureur qui semèrent l'effroi parmi tous ceux qui l'entouraient. Les yeux lui roulaient dans la tête, ses dents claquaient convulsivement, ses pieds se roidissaient sans qu'il pût faire un pas, et déjà ses lèvres, devenues noires et livides, semblaient se glacer; pendant une heure, on le crut mort: il ne revint à lui que pour lancer à la jeune duchesse de Bourgogne ces paroles: «Michelle, votre frère a tué mon père!» Sinistre anathème que l'infortunée princesse devait accepter comme une sentence de mort.
Cependant, dès que ce violent accès de désespoir se fut un peu calmé, il appela de Bruges à Gand l'orateur de la faction des Legoix, le célèbre carme Eustache de Pavilly, qui avait succédé à toute l'influence du cordelier Jean Petit; il le pria de l'aider de ses conseils et résolut immédiatement de se préparer à la guerre. Tandis qu'il ordonnait aux membres des Etats de se réunir, il se rendait lui-même dans toutes les villes de la Flandre, à Bruges, à Lille, à Courtray, à Deynze, à Termonde, pour réclamer, en échange de ses serments, des armements et des subsides.
La plupart des nobles montrèrent un grand zèle; les uns étaient les descendants de ces chevaliers bourguignons qui avaient accompagné Philippe le Hardi, ou les fils des Leliaerts fidèles à Louis de Male; les autres d'obscurs courtisans qui avaient acquis, «moyennant finance,» des distinctions et des titres qu'on allait bientôt refuser aux plus illustres bourgeois des cités flamandes; mais cet enthousiasme ne s'étendait pas plus loin: la Flandre continuait à rester étrangère aussi bien aux passions qu'aux sanglantes querelles de ses princes, et lorsque le nouveau duc de Bourgogne arriva aux portes de Bruges, il se vit réduit à s'arrêter pendant quatre heures au château de Male, afin d'obtenir de la commune qu'il lui fût permis de ramener avec lui quelques magistrats qu'elle avait autrefois exilés; sa médiation, quoique protégée par les souvenirs de son récent avénement, resta stérile, et dès les premiers jours de son règne il apprit, en se séparant de ses amis pour aller jurer de respecter les franchises et les libertés du pays, combien était vif et énergique le sentiment national qui veillait à leur défense.
Philippe ne pouvait songer à aborder en ce moment cette lutte contre la puissance des communes flamandes qui devait remplir la plus importante période de sa vie: son premier soin allait être de montrer, en vengeant la mort de son père, qu'il était digne de recueillir avec l'héritage de ses Etats celui de l'influence qu'il exerçait en France. Dès le 7 octobre il s'était rendu à Malines, où les ducs de Brabant et de Bavière, Jean de Clèves et la comtesse de Hainaut avaient renouvelé avec lui les anciennes alliances conclues par Jean sans Peur, et en se dirigeant vers Arras, il avait reçu à Lille Philippe de Morvilliers, président du parlement, chargé de lui annoncer que la ville de Paris avait juré entre les mains du comte de Saint-Pol de combattre les ennemis de son père et de le soutenir de tous ses efforts pour qu'il dirigeât le gouvernement. Les plus puissantes villes du nord de la France avaient suivi l'exemple de la capitale émue par les bruits qui accusaient les Dauphinois du complot de Montereau, et Philippe, investi dès ce moment de l'autorité suprême, leur avait mandé qu'elles envoyassent le 17 octobre leurs députés à Arras.
Vingt-quatre évêques et abbés s'étaient réunis dans cette ville pour célébrer les obsèques solennelles de Jean sans Peur. Maître Pierre Flour, inquisiteur de la foi dans le diocèse de Reims, crut devoir y prononcer un discours dans lequel il engagea pieusement le jeune prince à laisser la tâche de punir ceux qui avaient répandu le sang de son père à la justice céleste, qui est plus sûre et plus sévère que celle des hommes. Il croyait, ajoutait-il, que dans des circonstances qui pouvaient être si fécondes en résultats désastreux, il ne lui était pas permis, sans être coupable vis-à-vis de Dieu, de tenir plus longtemps cachées ces grandes vérités qui ordonnent au chrétien d'oublier et de pardonner. A ces nobles paroles, le duc se troubla et dissimula si peu sa colère qu'il exigea que le prédicateur s'excusât humblement de son éloquence et de son zèle à accomplir les devoirs de son ministère. Quatre jours après, il annonça à l'assemblée réunie à Arras qu'il traitait avec l'Angleterre, et «que cette alliance faite, en toute criminelle et mortelle aigreur, il tireroit à la vengeance du mort si avant que Dieu lui vouldroit permettre et y mettroit corps et âme, substance et pays, tout à l'aventure et en la disposition de fortune.»
Le jeune duc de Bourgogne s'était hâté d'offrir à Henri V plus qu'il ne demandait au Dauphin lui-même: il avait envoyé successivement près de lui l'évêque d'Arras, Gilbert de Lannoy, Jean de Toulongeon, Simon de Fourmelles, Guillaume de Champdivers, les sires d'Uutkerke et de Brimeu. Ils devaient à tout prix s'assurer son alliance, et dès le 12 octobre ils avaient conclu un traité qui favorisait les rapports commerciaux de la Flandre et de l'Angleterre: c'était le préliminaire de toutes les négociations: elles se prolongèrent sur des questions plus importantes, sur les conditions que la brillante royauté de Henri V voulait faire imposer par le duc de Bourgogne à la royauté avilie de Charles VI. Le roi d'Angleterre demandait que le roi de France lui donnât en mariage sa fille Catherine, et l'instituât l'héritier du royaume à l'exclusion du Dauphin et au mépris des anciennes coutumes sur l'application de la loi salique. Dans le cas où cette union serait demeurée stérile, Henri ne devait pas moins conserver ses droits de succession à la couronne; il n'attendait pas même la mort de Charles VI pour en jouir. La folie du vieux roi lui fournissait un prétexte pour exercer immédiatement l'autorité royale avec le titre de régent. Tout ce qu'exigeait le roi d'Angleterre lui fut accordé, et ce fut à ces conditions si désastreuses pour la France que fut conclu un traité d'alliance qui portait qu'un des frères de Henri V épouserait l'une des sœurs du duc de Bourgogne; qu'ils se soutiendraient comme des frères et se réuniraient contre le Dauphin. Aussitôt après, Philippe se rendit à Gand: il s'y arrêta peu et se dirigea vers Troyes pour faire accepter par Charles VI l'exhérédation de son fils. Lorsqu'il rejoignit à Saint-Quentin les ambassadeurs anglais, une nombreuse armée l'accompagnait. On y remarquait les sires d'Halewyn, de Commines, de Steenhuyse, de Roubaix, d'Uutkerke et d'autres illustres chevaliers, et à côté d'eux un chef de bandits populaires, nommé Tabary le Boiteux, appelé à remplir la place des Caboche et des Legoix.
Le duc arriva le 28 mars à Troyes. On cria Noël pour lui en présence du roi et comme s'il eût été le roi. Cependant il affecta un grand respect vis-à-vis de Charles VI et lui rendit hommage pour le duché de Bourgogne et les comtés de Flandre et d'Artois. Il avait d'autant plus de motifs de feindre l'oubli complet de la folie du roi qu'il allait en profiter pour se faire donner les villes de Péronne, de Roye et de Montdidier comme dot de madame Michelle de France, avec l'abandon de tout droit de rachat sur Lille, Douay et Orchies. Enfin le 9 avril se signa à Troyes ce célèbre traité où le petit-fils du roi Jean transféra au descendant du vainqueur de Poitiers des droits que la victoire elle-même n'avait pu enlever à son aïeul captif à Londres. Les temps étaient si profondément changés, on était si las des désordres, des émeutes et de la guerre, que Paris accueillit avec joie l'alliance qui livrait la France aux Anglais.
Philippe avait tout sacrifié à ce qu'il croyait devoir à la mémoire de son père. Lorsque le traité eut été conclu, son premier soin fut de guider les Anglais devant Montereau que les Armagnacs occupaient encore. Dès que les hommes d'armes bourguignons y furent entrés, ils demandèrent où gisait le corps mutilé du duc Jean. Quelques pauvres femmes les conduisirent dans la grande église et leur montrèrent un coin où la terre semblait avoir été fraîchement remuée. Là reposait leur ancien maître. Ils prirent un drap noir et y placèrent quatre cierges; puis ils allèrent raconter ce qu'ils avaient vu. Le lendemain, le duc fit exhumer les restes de son père. On le trouva vêtu du pourpoint et des houseaux qu'il portait au moment de sa mort, et ses plaies saignaient encore: un riche cercueil le reçut et il fut enseveli dans la Chartreuse de Dijon.
Maître de Montereau et de Melun, Philippe conduisit Henri V à Paris. Charles VI avait quitté Troyes pour le suivre. Les deux rois y entrèrent à cheval l'un à côté de l'autre. Un peu en arrière du roi d'Angleterre paraissait le duc de Bourgogne, escorté de ses chevaliers qui, par leur nombre et leur luxe, surpassaient tous les autres, bien qu'à l'exemple du duc il fussent tous vêtus de deuil. Le peuple faisait entendre de longues acclamations, comme si la honte d'une domination étrangère pouvait seule lui assurer la paix. Il se montrait surtout impatient de saluer dans le jeune duc de Bourgogne l'héritier d'un prince qui s'était autrefois montré le soutien et le défenseur de ses griefs et de ses intérêts.
Peu de jours après cette cérémonie, les deux rois tinrent un lit de justice dans l'une des salles de l'hôtel Saint-Paul. Le duc de Bourgogne y assistait entouré de ses principaux conseillers. Maître Nicolas Rolin, son avocat, accusa le Dauphin et ceux qui l'accompagnaient à Montereau d'avoir commis un félon homicide en la personne de Jean de Bourgogne. Il demanda qu'ils fussent condamnés à faire amende honorable, tête nue, un cierge à la main, à Paris et à Montereau. L'avocat du roi au parlement (il se nommait Pierre de Marigny) et celui de l'université de Paris appuyèrent sa requête, et le 23 décembre Charles VI prononça solennellement la condamnation de son fils, de même qu'à une autre époque on lui avait fait approuver l'assassinat de son frère.
Tandis que Henri V retournait à Londres, le duc de Bourgogne se rendit à Gand. Les événements qui se passaient en Brabant réclamaient toute son attention. Jacqueline de Hainaut avait trouvé dans son second mari le duc Jean de Brabant, un prince laid, faible, timide, plus jeune qu'elle, incapable de la fixer par l'affection ou de la retenir par le respect. Elle se trouvait sans cesse en lutte avec ses conseillers et ne cachait point combien elle espérait faire prononcer une sentence de divorce. Parmi ceux en qui Jacqueline mettait toute sa confiance, on distinguait le sire de Robersart, chevalier né en Hainaut, mais dévoué aux Anglais. Elle lui racontait ses maux et ses peines, et le sire de Robersart l'engageait à se dérober au joug qui l'accablait pour fuir en Angleterre où vivaient des princes nobles, puissants et dignes d'elle. En effet, elle saisit un prétexte pour s'éloigner de Valenciennes et se dirigea à la hâte, guidée par le sire de Robersart, du côté de Calais. Elle y arriva le second jour (8 mars 1420, v. st.) et fit aussitôt demander un sauf-conduit au roi d'Angleterre, «et, faisant là aulcunement son séjour jusques elle recevoit rapport du roy anglois, souvent monta sur les murs du havre et regardant au travers de celle mer tout au plus loing, ses yeux s'esclairissoient souvent sur ces dunes angloises que elle véoit blanchir de loing, puis sur le chasteau de Douvres, là où elle souhaitoit être dedans; car lui tardoit bien à estre si longuement absente de la seigneurie que tant désiroit à voir et dont cestuy de Robersart l'avoit tant informée. Si ne véoit bateau cingler par mer, ne voile tendre au vent que elle certainement n'espérât être le rapporteur de sa joie.» Un siècle plus tard, Marie Stuart fondait en larmes en quittant ce même havre de Calais. Toutes deux avaient épousé des dauphins de France; la première cherchait les illusions de l'amour sous le ciel de l'Angleterre; la seconde les laissait derrière elle et s'effrayait d'aller ceindre au delà des mers une couronne que devait briser la hache de Fotheringay.
Le duc de Bourgogne vit avec déplaisir l'asile qu'on accorda à la duchesse de Brabant; mais le moment n'était pas venu d'élever ses plaintes et de rompre avec Henri V. Le Dauphin venait de gagner la bataille de Baugé. Le roi d'Angleterre s'embarquait à Douvres avec quatre mille hommes d'armes et vingt-quatre mille archers pour arrêter les succès des Armagnacs; Philippe, quoique malade, se rendit près de lui à Montreuil et, après quelques conférences, il le quitta pour aller, à son exemple, réunir son armée.
Ce fut à Mantes que le duc Philippe rejoignit Henri V. Il ne lui amenait que trois mille combattants, mais c'étaient tous des hommes d'armes d'élite. On apprit bientôt qu'à leur approche le Dauphin avait levé le siége de Chartres et s'était retiré au delà de la Loire: on n'osa pas l'y poursuivre. Les Anglais investirent la ville de Meaux, et le duc Philippe se dirigea vers le Ponthieu avec douze cents hommes d'armes pour en chasser les capitaines armagnacs, qui menaçaient déjà l'Artois et la Picardie.
Il venait de former le siége de Saint-Riquier, dont Poton de Saintraille s'était emparé, lorsqu'on apprit au camp bourguignon qu'une forte armée, rassemblée à la hâte par le Dauphin, s'approchait de la Somme, en se dirigeant vers le gué de la Blanche-Taque; c'était en ces mêmes lieux que s'était effectué le fameux passage des vainqueurs de Crécy, conduits par Godefroi d'Harcourt, et par un bizarre rapprochement, c'était un sire d'Harcourt qui occupait, pour s'opposer cette fois aux alliés des Anglais, l'ancienne position de Godemar du Fay.
Le duc de Bourgogne, qui pendant la nuit avait traversé Abbeville, ordonna aussitôt à ses arbalétriers et aux milices des communes de se porter en avant aussi rapidement qu'il leur serait possible, et il se mit lui-même, avec toute sa cavalerie, au grand trot en suivant la rive gauche de la Somme. Les Dauphinois n'avaient pas encore passé le gué, soit que le temps leur eût manqué, soit que la marée ne le permît point, et le sire d'Harcourt, voyant qu'il avait fait une marche inutile, s'était retiré vers le Crotoy. Dans les deux armées on se préparait à combattre. C'était la première fois que le duc allait assister à une bataille. Il remit son épée à Jean de Luxembourg et le requit de l'armer chevalier. Le sire de Luxembourg lui donna aussitôt l'accolade en lui disant: «Monseigneur, au nom de Dieu et de Monseigneur Sainct-George, je vous fais chevalier: et aussy le puissiez-vous devenir comme il vous sera bien besoing et à nous tous.» Puis le duc donna lui-même l'ordre de chevalerie à un grand nombre de ceux qui l'entouraient, notamment à Philippe de Saveuse, à Colard de Commines, à Jean de Steenhuyse, à Jean de Roubaix, à Guillaume d'Halewyn, à André et à Jean Vilain. Tous se montraient pleins de confiance et d'espoir; il avait été décidé, toutefois, que, pour éviter le péril, le duc Philippe se contenterait de revêtir la cotte d'acier et le gorgerin de Milan qu'avait choisis son écuyer Huguenin du Blé, et qu'un autre chevalier porterait la brillante armure où sa devise, accompagnée de fusils et de flammes, nuées de rouge clair à manière de feu, s'enlaçait parmi les écussons de ses nombreux Etats (30 août 1421).
Le sire de Saint-Léger et le bâtard de Coucy reçurent l'ordre de se porter sur le flanc des Dauphinois. Leur mouvement fut le signal du combat. Les Dauphinois se précipitèrent, lances baissées, sur leurs adversaires; les deux ailes des Bourguignons plièrent et le désordre s'y mit. Plusieurs chevaliers de Flandre cherchaient à l'arrêter par leur courage; on remarquait surtout les sires d'Halewyn, de Lannoy, de Commines, d'Uutkerke et Jean Vilain, mais la fortune leur semblait contraire. Les sires de Lannoy, d'Halewyn et de Commines furent faits prisonniers: le sire d'Humbercourt, blessé, avait partagé leur captivité. «Rendez-vous, chevalier, rendez-vous!» criait-on à Jean de Luxembourg; mais il ne répondait qu'en frappant ses ennemis. Néanmoins, tandis qu'il se détournait pour combattre, un Dauphinois s'approcha de lui et lui donna un coup d'épée à travers la figure en lui disant: «Rendez-vous sur l'heure, ou à mort!» Le sire de Luxembourg releva sa tête inondée de sang et se rendit. Le duc était lui-même environné d'ennemis; l'arçon de sa selle était brisé; un autre coup de lance avait déchiré le harnais de son coursier, et déjà un homme d'armes avait, dit-on, mis la main sur lui. Au même moment la bannière du duc s'inclina. «Tout est perdu! s'écria le roi d'armes d'Artois; et les Bourguignons se précipitèrent vers Abbeville, poursuivis par les Dauphinois qui ne songeaient plus qu'à tirer de bonnes dépouilles de leur victoire; mais Abbeville leur ferma ses portes et ils galopèrent jusqu'à Pecquigny.
Cependant le sire de Rosimbos avait relevé la bannière du duc. «Messeigneurs, disait-il aux nobles qui l'entouraient, rallions-nous, au nom de Dieu! monstrons-nous estre gentilshommes et servons nostre prince, car mieulx vault morir en honneur avec luy que vivre reprochés.» Déjà les nobles de Flandre se réunissaient à sa voix, et Philippe, sauvé par leur dévouement, se plaçait au milieu d'eux en criant: Bourgogne! Sans tarder plus longtemps, ils attaquèrent les Dauphinois, dont la plupart s'étaient éloignés pour atteindre les fuyards, et ils réussirent à délivrer les sires de Luxembourg et d'Humbercourt. Au premier rang de ces héros du parti Bourguignon, on distinguait Jean Vilain, jeune chevalier à la taille gigantesque qui, lâchant la bride à son robuste coursier et tenant sa hache à deux mains, renversait tous les ennemis qui s'offraient à ses regards. Partout où retentissaient ses coups terribles, la victoire le suivait, et Saintraille qui, pour la première fois de sa vie, se sentait glacé de terreur, ne lui remettait son épée qu'en se signant, parce qu'il croyait avoir trouvé en lui un adversaire surnaturel sorti de l'enfer pour le combattre.
Philippe rentra triomphalement à Abbeville. Il punit les fuyards et loua les vainqueurs. Il chassa de sa cour les premiers qui restèrent longtemps flétris par le honteux surnom de chevaliers de Pecquigny: il ne cacha point que sans les autres il eût été captif ou mort. «A la nation flandroise, dit Chastelain, il donna ce los, à lui-même l'ay oy dire, que plus par eulx que par nuls autres cely jour Dieu lui envoya victoire et honneur. Et affermoit avec ce qu'il ne fust oncques trouvé qu'en leur noblesse il n'y eust constance et fermeté la plus entière du monde et la plus féable.»
Ce combat, connu sous le nom de bataille de Mons-en-Vimeu, fut plus sanglant que fécond en résultats. Le duc abandonna son projet de réduire Saint-Riquier et ramena son armée à Hesdin où il la licencia. De là il se retira à Lille, et il y fit enfermer ses prisonniers dans le château.
On était au cœur de l'hiver et assez près des fêtes de Noël, lorsqu'une ambassade, formée des députés du duché de Bourgogne où Philippe n'avait point paru depuis son avénement, vint l'inviter à s'y rendre. Il céda à leurs prières et promit de les suivre; mais avant d'aller à Dijon, il se dirigea vers Paris. Il y arriva le 5 janvier. La misère des bourgeois y était devenue de plus en plus affreuse. Vingt-quatre mille maisons étaient vides, disait-on, dans la capitale de la France, et les loups en parcouraient librement les rues désertes. Depuis que le laboureur avait abandonné ses sillons ensanglantés par la guerre, d'horribles famines s'étaient succédées, et bientôt à leurs ravages s'étaient associées les dévastations de la peste et des maladies contagieuses. De ceux que la mort avait épargnés, les uns avaient fui hors de la ville pour s'enrôler dans des bandes de brigands; les autres étaient réduits à implorer la pitié et les aumônes de leurs amis qui se trouvaient dans une situation à peu près aussi déplorable; tous gémissaient et versaient des larmes, maudissant tour à tour l'heure de leur naissance, les rigueurs de leur fortune ou l'ambition des princes. Ces malheurs duraient depuis quatorze ans et la consternation devint universelle lorsque le duc de Bourgogne, en qui le peuple plaçait ses dernières espérances, quitta Paris sans avoir apporté de soulagement à sa misère. Ses sergents eux-mêmes avaient maltraité et pillé les bourgeois comme s'ils eussent été des Anglais ou des Armagnacs, et les acclamations qui avaient salué son arrivée se changèrent en murmures violents à son départ: «Voilà, se disait-on, comment il témoigne sa reconnaissance à la première cité du royaume, si malheureuse et si dévouée à sa cause! Il se montre, comme le duc Jean, insouciant pour nos maux et se hâte peu d'y porter remède!» On l'accusait même d'oublier jusqu'au soin de venger son père pour mener la vie coupable et dissolue que le duc d'Orléans avait jadis si sévèrement expiée.
Le duc Philippe s'émut de ces reproches; il ordonna à Hugues de Lannoy et à Jean de Luxembourg de rassembler les hommes d'armes de Flandre et de Picardie et se prépara à combattre le Dauphin: il attendait les Anglais qui devaient se joindre à son armée, lorsque Henri V mourut à Vincennes, ayant, à trente-quatre ans, réuni aux Etats de ses aïeux un royaume plus vaste que l'Angleterre même et rêvant une croisade à Jérusalem. Son dernier conseil à ses frères avait été de ménager le duc de Bourgogne et de conserver précieusement son alliance (31 août 1422).
Au bruit de la maladie du roi d'Angleterre, Philippe avait envoyé Hugues de Lannoy près de lui. Quand il jugea convenable de se rendre lui-même à Paris, Henri V n'était déjà plus et il n'arriva que pour assister à ses pompeuses funérailles. Les ducs de Bedford et d'Exeter lui firent toutefois grand accueil et confirmèrent avec lui l'ancienne confédération établie par le traité de Troyes.
Le séjour du duc Philippe dans la capitale du royaume se prolongea peu. D'importantes nouvelles lui étaient arrivées de Flandre. La duchesse Michelle avait rendu le dernier soupir à Gand, le 8 juillet 1422. Les Gantois qui l'avaient connue dès sa jeunesse constamment humble et douce, ne cherchant à ses douleurs d'autre consolation que les bénéfices des pauvres, avaient appris à l'aimer et à la plaindre. Ils savaient que depuis la mort du duc Jean, son mari s'était éloigné d'elle. En la voyant frappée d'une mort si prématurée, ils n'hésitèrent pas à soupçonner un crime. Ils racontaient qu'à deux reprises le cercueil de plomb dans lequel on avait déposé ses restes s'était entr'ouvert, ce qui était, disait-on, le signe certain d'un empoisonnement, et la voix populaire en désignait comme les auteurs le sire de Roubaix et une dame allemande, venue en France, avec Isabeau de Bavière, qui avait épousé messire Jacques de Viefville. Quoique ces deux seigneurs fussent les confidents les plus intimes du duc, les magistrats de Flandre instruisirent leur procès, les déclarèrent coupables et les condamnèrent à un exil perpétuel.
Le sire de Roubaix était en ce moment même auprès du duc. La dame de la Viefville s'était enfuie à Aire dès le commencement de la maladie de la duchesse. Les Gantois la firent réclamer, mais les seigneurs de la Viefville employèrent toute leur influence pour que les magistrats d'Aire la prissent sous leur protection. Telle était l'irritation des Gantois que lorsqu'ils surent que leurs députés revenaient sans la dame de la Viefville, ils les firent jeter en prison, et peu s'en fallut qu'ils ne fussent mis à mort. Jamais plus d'agitation n'avait régné dans leur ville; mille voix accusatrices troublaient le repos public et demandaient vengeance.
Philippe se hâta de marcher vers la Flandre avec l'armée qu'il avait réunie pour combattre le Dauphin. A son approche les troubles s'apaisèrent. Il ramenait le sire de Roubaix, et fit annuler toutes les sentences prononcées par la commune de Gand dans un procès si grave et qui le touchait de si près.
A peine était-il arrivé dans nos provinces qu'il apprit que le vieux roi Charles VI venait de suivre sa fille et son gendre dans la tombe. Le peuple, victime de ses propres malheurs, le pleura: il semblait appeler de ses vœux le jour où la mort viendrait aussi l'arracher aux misères de ce siècle. Tandis que le cri des hérauts d'armes: «Longue vie à Henri, roi d'Angleterre et de France, notre souverain seigneur!» s'élevait sous les voûtes de Saint-Denis, près de la tombe où reposait Duguesclin, un moine de cette célèbre abbaye portait en Auvergne la couronne royale. Charles VII n'était roi qu'à Bourges; mais il avait pour lui, à défaut de l'autorité ou de la force, le droit héréditaire qui offrait à la France ses plus glorieux souvenirs et ses dernières espérances.
Le duc de Bourgogne n'avait point paru aux funérailles de Charles VI, à la grande indignation du peuple étonné de ne voir que des Anglais autour du cercueil du roi de France. Regrettant peu Charles VI, redoutant encore moins le monarque proscrit de Bourges, Philippe se confiait dans sa fortune: il voyait chaque jour s'accroître son influence et son autorité. Le duc de Bedford lui cédait les châtellenies de Péronne, de Roye, de Montdidier, de Tournay, de Mortagne et de Saint-Amand, et se rendait à Amiens pour épouser sa sœur, Anne de Bourgogne; en même temps une autre de ses sœurs, Marguerite, veuve du duc de Guyenne, était promise au comte de Richemont, frère du duc de Bretagne, et à cette occasion les ducs de Bourgogne, de Bedford et de Bretagne se liaient par une alliance plus étroite, jurant de s'aimer comme frères et de se secourir mutuellement.
La Flandre, un instant calmée par la présence du duc suivi de ses hommes d'armes, redevient inquiète et agitée dès qu'il est parti pour la Bourgogne. Un événement fortuit et étrange semble même y réveiller un instant de nouvelles séditions. Une dame, accompagnée d'un valet et revêtue du simple costume des pèlerins, descend à Gand dans une hôtellerie: «Vous avez passé cette nuit près d'une des plus illustres princesses de France,» dit-elle le lendemain à une jeune fille qui a veillé près d'elle. Cette parole est immédiatement répétée de rue en rue, de quartier en quartier; on assure que cette dame n'est autre que la duchesse de Guyenne, sœur du duc: le bailli accourt aussitôt près d'elle et l'interroge: elle avoue qu'elle est Marguerite de Bourgogne et qu'elle a fui en Flandre pour ne pas être contrainte à accepter un époux d'un rang bien inférieur à celui du duc de Guyenne, qui le premier avait obtenu sa main. Bien qu'elle ne parle qu'allemand, ses discours n'excitent aucune méfiance. On la conduit solennellement à l'hôtel de Ten Walle, et Jean Uutenhove lui présente de somptueux joyaux pour remplacer les pieuses coquilles et le bourdon de palmier. Peu après, des députés des échevins de Gand allèrent annoncer au duc l'arrivée de sa sœur dans leur ville: il fallut pour les détromper que Philippe leur montrât Marguerite dont les noces avec le comte de Richemont allaient être célébrées à Dijon. Dès ce moment, la fausse duchesse de Guyenne se vit abandonnée de tous ses partisans; elle essaya vainement de prétendre, tantôt qu'elle était la fille du roi de Grèce, tantôt qu'elle était chargée d'offrir au duc de Bourgogne la fille du roi de Bohême; on sut bientôt que c'était une religieuse de Cologne, échappée de son couvent: on l'attacha pendant trois jours au pilori, puis elle fut enfermée au château de Saeftinghen.
L'agitation avait à peine cessé dans la ville de Gand quand de graves discussions qui touchaient à sa prospérité commerciale l'y ranimèrent plus vivement. Les habitants d'Ypres, suivant l'exemple qu'avaient donné les Brugeois sous Louis de Male en creusant la Nouvelle Lys (de Nieuwe Leye), avaient à diverses reprises, en vertu d'une charte de Robert de Béthune, approfondi l'Yperleet et les cours d'eau qui leur permettaient de naviguer vers Dixmude et l'ancien golfe de Sandhoven, et de là vers Bruges et Damme par un canal qui se joignait à une petite rivière au nord de Schipsdale, ce qui les affranchissait des périls d'une traversée difficile par mer de Nieuport jusqu'à l'Ecluse. Grâce à ces travaux, le nombre des barques qui transportaient sur l'Yperleet les vins et les denrées devenait chaque jour plus considérable, lorsqu'on vit au port de Damme des bateliers gantois s'opposant par la force au départ des barques yproises. On disait que la ville de Gand avait déclaré que, dussent tous ses citoyens périr dans la lutte, elle ne permettrait jamais qu'on transformât en voies commerciales d'obscurs ruisseaux qui ne devaient que porter à la mer les neiges de l'hiver et les inondations de l'automne. A défaut du Zwyn qui ouvrait aux flottes des rives éloignées les comptoirs des dix-sept nations de Bruges, Gand revendiquait pour ses deux rivières le monopole du commerce intérieur. A Bruges, l'étape des laines d'Angleterre, d'Ecosse ou d'Espagne; à Gand, l'étape des blés de l'Artois et de la Picardie; à Ypres, le développement des métiers qui des sacs de laine font sortir les draps précieux. Depuis qu'Ypres a senti la vie industrielle se glacer dans les vastes artères de ses longues rues, de ses immenses faubourgs, il ne reste en Flandre que deux grandes cités, Gand et Bruges. Toute modification au système des fleuves et des canaux doit rompre l'équilibre si difficile à maintenir entre des ambitions trop souvent rivales. Gand a rêvé la conquête de la puissance maritime par les eaux de la Lieve. Un autre jour, Bruges profita de l'avarice de Louis de Male pour la menacer dans le monopole de la navigation intérieure; mais Gand protesta par la voix éloquente de Jean Yoens. Le même mouvement se reproduit au mois de mars 1422 (v. st.). On ne pouvait souffrir, s'écriaient les Gantois, qu'on embarquât à Damme, pour Ypres, les vins de la Rochelle destinés aux bourgeois d'Aire et de Saint-Omer, et surtout, ce qui était bien plus grave, qu'on chargeât à Ypres pour Damme les blés de Lille et de Béthune, exposés en vente au marché de Warneton. Les marchands étrangers n'auraient-ils pas émigré dans la cité d'Ypres, reine déchue de l'industrie qui cherchait à se relever en usurpant l'étape des blés, ce légitime privilége d'une autre cité assise aux bords de l'Escaut et de la Lys?
La sentence du duc de Bourgogne, qui restreignit la navigation de l'Yperleet aux besoins de l'approvisionnement de la ville d'Ypres, calma les habitants de Gand. Les bourgeois d'Ypres ne jugeaient pas toutefois que le duc eût le droit de la prononcer, puisque à leur avis elle était en opposition avec leurs priviléges. Ils adressèrent un acte d'appel au parlement de Paris, et des échevins se rendirent à Lille pour le signifier à leur souverain seigneur. Leur langage fut rude, fier, moins dicté par le respect que par le sentiment de leurs franchises outragées, et en sortant de l'audience du duc ils trouvèrent le sire de Roubaix qui mit la main sur eux et les conduisit au château de Lille. C'était une nouvelle violation des priviléges des bourgeois des villes flamandes, qui ne pouvaient être arrêtés et jugés que par leurs propres magistrats. Les députés de Bruges et du Franc intervinrent: il fallut relâcher les prisonniers, et le duc engagea vainement les Yprois à renoncer à leur appel. Les mandataires de la cité mécontente le suivirent à Paris; des négociations y furent entamées, mais plusieurs mois s'écoulèrent avant que le cours de la justice fût rétabli à Ypres, où selon l'ancien usage la juridiction exercée au nom du prince avait été suspendue le jour où il avait méconnu les droits de la commune.
D'autres événements vinrent troubler la confiance que le duc plaçait dans son alliance avec les Anglais. Jacqueline de Hainaut avait obtenu un bref de divorce de l'anti-pape Benoît XIII et en avait profité pour épouser Humphroi, duc de Glocester, l'un des oncles du jeune roi Henri VI. A sa prière le duc de Glocester avait réuni cinq mille combattants, et il venait de débarquer à Calais avec le dessein avoué d'aller rétablir en Hainaut l'autorité de Jacqueline. Ce fut en vain que le duc de Bedford interposa sa médiation. Jacqueline, craignant qu'il ne reçût des conseils hostiles du duc Philippe, la repoussa et s'avança jusqu'à Mons. Une députation des échevins du Franc avait paru à Calais afin d'obtenir que les Anglais respectassent les frontières de la Flandre.
Philippe s'était rendu en Bourgogne pour épouser Bonne d'Artois, comtesse d'Eu et de Nevers, dont les Etats tentaient son ambition. Lorsqu'il apprit l'entreprise de Jacqueline, il fit parvenir un mandement à tous ses gens d'armes de Flandre et d'Artois pour qu'ils soutinssent le duc de Brabant contre les attaques du duc de Glocester (20 décembre 1424). Philippe répond aux plaintes du prince anglais en lui adressant le 3 mars un défi en champ clos, corps contre corps. Le duc de Glocester l'accepte et demande que le duel ait lieu sans plus de retard le 24 avril, jour consacré à saint George, protecteur des luttes chevaleresques; mais c'est avec la plupart des hommes d'armes anglais qu'il regagne l'Angleterre où il veut, dit-il, se préparer au combat singulier qui a été résolu.
Jacqueline restait seule avec son héroïque énergie au milieu des périls qui l'environnaient. Les intrigues de la vieille comtesse de Hainaut, les menaces des ducs de Brabant et de Bourgogne, qu'encourageait la timide neutralité de l'Angleterre, triomphèrent aisément du dévouement et de la fidélité de ses partisans. La jeune princesse se vit bientôt enfermée dans la ville de Mons, sans que le duc de Glocester cherchât à la délivrer: quand dans une dernière démarche tentée à l'hôtel de ville pour ranimer le zèle des bourgeois elle n'aperçut autour d'elle que des signes de trahison, elle s'abandonna à son sort et permit au sire de Masmines et à André Vilain de l'emmener prisonnière à Gand dans le palais du duc de Bourgogne (13 juin 1425). A peine y était-elle arrivée toutefois qu'elle profita de l'heure du souper de ses gardiens pour s'enfuir, habillée en homme, jusqu'à Anvers, d'où elle gagna Breda. Jacqueline de Bavière pouvait emprunter les vêtements d'un autre sexe sans que la faiblesse du sien se révélât sous ce déguisement; mais rien ne pouvait la soustraire aux volontés implacables du duc de Bourgogne. Après une longue lutte soutenue avec courage, Jacqueline, abandonnée des siens et trahie en Angleterre, se vit réduite à céder au vainqueur tous ses Etats héréditaires de Hainaut, de Hollande, de Zélande et de Frise.
Au moment où Philippe, parvenu au but de tous ses efforts, consolide son alliance avec les Anglais, qui s'emparent tour à tour de toutes les villes de la Loire, le hasard, un prodige, selon les Dauphinois, une grossière imposture, selon les Anglais, vient renverser tous les desseins formés et mûris par la politique la plus habile. Sur les marches de la Champagne et de la Lorraine paraît une jeune fille de dix-sept ans qui annonce que Dieu l'a choisie pour délivrer la France. A sa vue le courage des Anglais s'évanouit, et la blanche bannière d'une vierge sème la terreur parmi les épais bataillons des vainqueurs bardés de fer. Ils lèvent précipitamment le siége d'Orléans. Ils abandonnent Jargeau et sont vaincus à Patay. C'est en vain que les chefs anglais essayent de rallier leurs hommes d'armes et multiplient les ordres les plus sévères de fugitivis ab exercitu quos terriculamenta Puellæ animaverant, arrestandis.
Bien que la plupart des conseillers de Charles VII jugeassent imprudent de s'éloigner de la Loire, Jeanne la Pucelle avait déclaré qu'elle voulait le conduire dans la cité de Reims pour qu'il y reçût l'onction royale, et ce fut de Gien qu'elle écrivit «aux loiaux Franchois de la ville de Tournay» pour leur faire part de ses victoires et les inviter à se rendre au sacre «du gentil roy Charles» à Reims.
Tournay, qui même sous la domination de Charles-Quint conserva ses priviléges de ville française, méritait par son dévouement les faveurs dont les rois de France ne cessèrent de la combler. Sa charte communale était l'œuvre de Philippe-Auguste; elle reçut de nouvelles franchises de Philippe le Bel et sauva peut-être la monarchie sous Philippe de Valois. Charles VII, qui avait confirmé ses priviléges en la déclarant la plus ancienne cité du royaume, n'avait rien négligé pour s'assurer la fidélité de ses habitants: il avait augmenté l'autorité de leurs jurés en leur permettant de supprimer les aides, les accises et les taxes foraines; il leur avait même adressé une déclaration par laquelle il s'engageait par serment à ne jamais consentir à ce qu'ils fussent séparés de la couronne de France, et l'on avait vu en 1424, malgré la défense des magistrats, le peuple s'y armer pour le secourir, en se réunissant sous trente-six bannières qui représentèrent désormais les diverses classes des métiers appelées à l'autorité élective. Charles VII avait reconnu ce nouveau témoignage de zèle des bourgeois de Tournay en leur confirmant, à l'exemple de Charles VI, le privilége d'être les gardiens de la personne royale en temps de guerre, privilége qu'ils avaient obtenu à la bataille de Cassel. Il les avait aussi autorisés, en 1426, à ajouter à leurs insignes municipaux l'écu royal d'azur aux trois fleurs de lis d'or, «parce que, dit-il dans une de ses chartes, au temps de ces guerres lamentables, lorsque nostre seigneur et père estoit ès mains de ses ennemis et des nostres, ils ont esté toujours tout disposez de vivre et mourir avecques nous, laquelle chose tant méritoire sera à leur perdurable loenge.» En 1429, la lettre de Jeanne d'Arc fut reçue avec enthousiasme aux bords de l'Escaut. Le 9 juillet, toutes les bannières s'assemblèrent pour délibérer, et les députés des bourgeois de Tournay, pleins de foi dans la parole de cette bergère guidée par des voix célestes, oublièrent, pour lui obéir, qu'ils avaient à traverser, au milieu de mille périls, des provinces soumises aux Anglais pour se rendre dans une ville qu'ils occupaient encore.
Ils ne s'étaient point trompés. Le 17 juillet, ils assistèrent à Reims au sacre de Charles VII, et le même jour Jeanne d'Arc écrivit au duc de Bourgogne une lettre où elle l'exhortait à faire la paix et à se réunir au roi de France contre les Sarrasins qui faisaient chaque jour en Orient de nouveaux progrès. C'était en vain que Gui, bâtard de Bourgogne, frère du duc, les sires de Roubaix et de Rebecque, et d'autres chevaliers de Flandre et de Hainaut, étaient allés combattre les infidèles. Le roi de Chypre venait de tomber en leur pouvoir, et le bruit courait qu'une lettre menaçante du soudan était parvenue aux princes chrétiens.
Les intérêts politiques du duc de Bourgogne semblaient en ce moment l'engager à se montrer favorable aux nobles et pacifiques remontrances de l'héroïne inspirée dont la gloire avait justifié la mission. Si Charles VII devait chasser les Anglais de tout le territoire qu'ils occupaient en France, il était urgent de traiter avec lui avant que sa victoire fût complète; car le jour où l'appui des Bourguignons serait devenu inutile, Philippe eût perdu le droit d'en fixer lui-même les conditions et le prix. On remarquait d'ailleurs qu'il était moins dévoué aux Anglais depuis la malencontreuse expédition du duc de Glocester, et de nouveaux différends venaient de s'élever dans le pays de Cassel, où les députés des communes dépouillées de quelques priviléges interjetaient appel au parlement de Paris, en se plaçant sous la protection de l'évêque de Térouane, chancelier du roi Henri VI.
Ce fut dans ces circonstances qu'une ambassade, conduite par l'archevêque de Reims, vint offrir au nom de Charles VII la réparation de l'attentat de Montereau, la concession de nouveaux domaines et la promesse d'être désormais affranchi de tout lien de vassalité pour ceux qui formaient l'héritage de Jean sans Peur. Philippe eût aisément accepté ces propositions, mais elles rencontraient une vive opposition dans les villes flamandes qui ne voulaient point se séparer des Anglais. L'évêque de Tournay et le sire de Lannoy furent chargés par le duc de Bedford de ne rien négliger pour maintenir le traité de Troyes. La duchesse de Bedford, Anne de Bourgogne, princesse conciliante et habile qui avait toujours exercé une grande influence sur l'esprit de son frère, intervint aussi et réussit à l'amener avec elle à Paris, où le prince anglais, fidèle aux derniers conseils de Henri V, abdiqua la régence pour en investir le duc de Bourgogne.
Monstrelet assure que Philippe n'accepta que malgré lui, et pour se rendre aux prières des Parisiens, cette délégation d'une autorité provisoire, faite au nom du roi d'Angleterre, si honteuse pour l'arrière-petit-fils du roi Jean: il la conserva peu de temps. Devenu veuf de Bonne d'Artois, il était impatient de retourner à Bruges pour les fêtes du mariage qu'il venait de conclure avec Isabelle de Portugal.
La cérémonie des noces avait été célébrée le 7 janvier 1429 (v. st.), à l'Ecluse. Le lendemain, la duchesse de Bourgogne arriva aux portes de Bruges, où se pressait une immense multitude de bourgeois et d'hommes du peuple. Une riche litière l'y attendait; elle s'y plaça seule et assise de côté, selon l'usage de France. Les seigneurs portugais, flamands ou bourguignons la suivaient à pied: mais ils se voyaient sans cesse arrêtés par la foule avide de contempler ce spectacle, et deux heures s'écoulèrent avant qu'ils eussent traversé la ville; toutes les rues étaient tapissées de drap vermeil; toutes étaient occupées par les corps de métiers dont les trompettes d'argent entonnaient de joyeuses fanfares. Sur la place du Marché on avait élevé, des deux côtés, de riches échafauds qui étaient chargés de spectateurs; de là jusqu'au palais du duc étaient rangés les archers et les arbalétriers.
La duchesse de Bedford vint recevoir Isabelle et la conduisit dans la chapelle. Lorsque le service divin fut terminé, les dames changèrent de costume et revêtirent des habits qui, par leur éclat, surpassaient encore ceux qu'elles venaient de quitter. Les infants de Portugal conduisirent la mariée dans la grande salle: la duchesse de Bedford tarda peu à s'y rendre. Le duc y parut aussi, mais dès qu'il eut salué les dames il se retira. Aussitôt après son départ commença le banquet: à la première table s'assirent la duchesse Isabelle, la duchesse de Bedford, l'infant don Ferdinand, les évêques d'Evora et de Tournay, et la dame de Luxembourg; à la seconde, les autres dames. L'évêque de Liége, les sires d'Antoing, d'Enghien et de Luxembourg, et le comte de Blanckenheim, suivis de vingt et un chevaliers vêtus de robes magnifiques toutes semblables, escortaient les mets jusqu'à la première table. Il y avait autant de plats que de convives, autant d'entremets que de mets. Ici c'était un grand château de quatre tours où flottait la bannière du duc; plus loin une vaste prairie où l'on avait représenté une dame qui guidait une licorne; enfin parut un énorme pâté où se tenait un mouton vivant à laine bleue, aux cornes dorées, qui sauta dehors légèrement, et au même moment on en vit sortir une bête sauvage qui courut sur l'appui du banc qu'occupaient les dames, et les réjouit par ses tours et ses ébats. On avait chargé de ce soin un bateleur nommé Hanssens, le plus adroit qu'on connût. Après le banquet, les dames changèrent de nouveau d'habits et dansèrent jusque fort avant dans la nuit.
Pendant les quatre jours suivants, il y eut des joutes sur la place du Marché. Le samedi et le dimanche on y rompit quelques lances, selon l'usage de Portugal.
Au milieu de ces fêtes, le roi d'armes de Flandre, solennellement entouré de ses hérauts, proclama le nouvel ordre de chevalerie que le duc avait résolu de fonder, à l'imitation de celui de la maison de Saint-Ouen. «Or oyez, princes et princesses, seigneurs, dames et damoiselles, chevaliers et escuyers! très-haut, très-excellent et très-puissant prince, monseigneur le duc de Bourgongne, comte de Flandre, d'Arthois et de Bourgongne, palatin de Namur, faict sçavoir à tous: que pour la révérence de Dieu et soutenement de notre foi chrestienne, et pour honorer et exhausser le noble ordre de chevalerie, et aussi pour trois causes cy-après déclarées: la première, pour faire honneur aux anciens chevaliers qui par leurs nobles et hauts faicts sont dignes d'estre recommandés; la seconde, afin que ceulx qui de présent sont puissants et de force de corps et exercent tous les jours les faicts appartenants à la chevalerie, aient cause de les continuer de mieulx en mieulx; et la tierce, afin que les chevaliers et gentilshommes qui verront porter l'ordre dont cy-après sera toute honneur à ceulx qui le porteront, soient meus de eulx employer en nobles faicts et eulx nourrir en telles mœurs que par leurs vaillances ils puissent acquérir bonne renommée et desservir en leur temps d'estre eslus à porter la dicte ordre: mon dict seigneur le duc a emprins et mis sus une ordre qui est appelée la Toison d'or, auquel, oultre la personne de monseigneur le duc, a vingt-quatre chevaliers de noms et d'armes et sans reproche, nés en léal mariage; c'est à savoir, messire Guillaume de Vienne, messire Régnier Pot, messire Jean de Roubaix, messire Roland d'Uutkerke, messire Antoine de Vergy, messire David de Brimeu, messire Hugues de Lannoy, messire Jean de Commines, messire Antoine de Toulongeon, messire Pierre de Luxembourg, messire Jean de la Trémouille, messire Gilbert de Lannoy, messire Jean de Luxembourg, messire Jean de Villiers, messire Antoine de Croy, messire Florimond de Brimeu, messire Robert de Masmines, messire Jacques de Brimeu, messire Baudouin de Lannoy, messire Pierre de Beaufremont, messire Philippe de Ternant, messire Jean de Croy et messire Jean de Créquy, et mondict seigneur donne à chacun d'eulx un collier faict de fusils auquel pend la Toison d'or.»
La noble maison de Saint-Ouen n'existe plus. L'ordre de la Toison d'or, en passant à la postérité, est devenu un objet de contestation entre les descendants de Charles-Quint: dernier souvenir des liens qui unissaient leurs ancêtres à la Flandre.
De Bruges, Philippe se rendit à Gand et de là, après avoir calmé à Grammont une sédition contre le bailli (c'était un sire d'Halewyn), il se dirigea vers Arras où eurent lieu d'autres joutes au mois de mars. Les premiers jours du printemps étaient arrivés: la guerre recommença avec une nouvelle vigueur. Une nombreuse armée reçut l'ordre d'aller assiéger Compiègne, occupé par les Dauphinois. Le duc y conduisit avec lui Jean de Luxembourg, les sires de Créquy, de Lannoy, de Commines, de Brimeu, tous chevaliers de l'ordre de la Toison d'or.
Guillaume de Flavy était capitaine de Compiègne. La Pucelle, apprenant la marche du duc de Bourgogne, quitta aussitôt Crépy pour aller s'y enfermer. Le jour même de son arrivée, elle exhorta la garnison à faire une sortie, et attaqua à l'improviste, avec quelques mercenaires italiens, le quartier du sire de Noyelles où se trouvait par hasard Jean de Luxembourg. Le premier choc fut terrible, mais bientôt les assiégeants se rallièrent: il leur suffit de se compter pour qu'ils cessassent de craindre les Dauphinois. Deux fois, Jeanne les repoussa jusqu'à leurs tentes; la troisième fois tous ses efforts échouèrent, et bientôt elle aperçut derrière elle ses hommes d'armes qui fuyaient de peur que leur retraite ne fût interceptée. Au même moment les barrières de la ville se fermèrent, et longtemps on accusa de trahison les plus puissants seigneurs armagnacs, jaloux de l'ascendant de la Pucelle. Jeanne, entourée d'ennemis, s'illustrait par une résistance sans espoir. Enfin, un archer picard la renversa de cheval et elle remit son épée à Lionel de Vendôme. Dès le même soir (tant la prise d'une femme était un événement important!), le duc de Bourgogne adressa aux échevins de Gand une lettre où il leur annonçait que Dieu «lui a fait telle grâce que icelle appelée la Pucelle a esté prinse, de laquelle prinse seront grant nouvelles partout, et sera cogneu l'erreur de tous ceulx qui ès fait d'icelle femme se sont rendus enclins et favorables.»
Le duc de Bourgogne s'était rendu lui-même près de Jeanne d'Arc. La prisonnière osa-t-elle reprocher à un prince «issu des fleurs de lis» son alliance avec les Anglais? Cela paraît assez vraisemblable, si l'on remarque avec quel soin mystérieux Monstrelet omet ce qui se passa dans cette entrevue. Philippe ne se laissa toutefois pas émouvoir par le spectacle d'une si éclatante infortune: il ne fit rien pour défendre Jeanne d'un supplice dont il lui eût été aisé d'épargner la honte à son siècle et à une cause qui lui était commune. Ce fut inutilement que le sire de Luxembourg et sa femme, fille du sire de Béthune, cherchèrent à intercéder en sa faveur: Jeanne entra dans les prisons de Rouen dont elle ne devait sortir que pour disparaître dans les flammes du bûcher, transformée, selon le bruit populaire, en une blanche colombe qui s'éleva vers les cieux.
Le duc eût pu profiter de la consternation des serviteurs de Charles VII pour les repousser jusqu'aux fameuses murailles d'Orléans: des intérêts importants le rappelèrent dans ses Etats. Les Liégeois avaient envahi le comté de Namur qu'il avait acheté en 1420 de Jean de Flandre, dernier comte de Namur; mais rien ne devait s'opposer au développement de sa puissance, et la mort presque simultanée du duc de Brabant favorisa de nouveau son ambition en lui permettant de réunir à son comté de Flandre les riches provinces que Louis de Male avait vainement disputées à Wenceslas.
En ce même moment, les troubles avaient recommencé dans les châtellenies voisines de Cassel. Le duc avait cru les étouffer en faisant condamner à l'exil les chefs des mécontents, parmi lesquels se trouvait un chevalier nommé Baudouin de Bavichove. Ces mesures de rigueur accrurent l'agitation. Les bourgeois de Cassel, qu'avaient rejoints des bannis gantois ou brugeois, envoyèrent des députés redemander leurs concitoyens, puis, prenant les armes au nombre de huit mille, ils arrêtèrent à Hazebrouck le bailli de Bailleul et enlevèrent d'assaut le château de Ruwerschuere, qui appartenait à Colard de Commines. A cette nouvelle, Philippe écrivit de Bruxelles à ses officiers de Flandre et d'Artois pour que tous ses feudataires fussent convoqués à Bergues le 6 janvier 1430 (v. st.). Il voulait lui-même aller se placer à leur tête pour combattre les rebelles; mais, arrivant à Gand le 4 janvier, il y trouva réunis les quatre membres de Flandre qui le supplièrent de ne pas répandre le sang de ses sujets. Ils offraient leur médiation: il fallut l'accepter. Les bannerets bourguignons étaient retenus par la guerre dans les vallées de l'Oise, et l'on pouvait craindre que les communes des bords de l'Escaut et de la Lys ne consentissent pas à prendre les armes pour combattre les communes des bords de l'Aa et de la Peene. La soumission des rebelles, bien qu'obtenue par des voies pacifiques, fut aussi humble que le duc eût pu la souhaiter. Quarante mille habitants du pays de Cassel s'avancèrent, tête et pieds nus, au devant du duc jusqu'à une lieue de Saint-Omer; dès qu'ils l'aperçurent, ils s'agenouillèrent dans la boue, glacés par le froid de l'hiver et la pluie qui tombait à torrents. Ils livrèrent toutes leurs armes et payèrent une amende de six mille nobles d'or; mais Philippe ne pouvait oublier qu'un pensionnaire de Gand, Henri Uutenhove, avait pris la parole au nom des insurgés, et que les quatre membres de Flandre s'étaient réservé le droit d'intervenir dans l'enquête relative aux faits de la rébellion.