Sous l'influence du mécontentement public du duc de Bourgogne, les députés des quatre membres se réunissent de nouveau et concluent une intime alliance pour le maintien de leurs franchises; ils suivent Jean sans Peur à Oudenbourg, au camp des Yprois, qu'il espérait peut-être se rendre plus favorables, et lui remontrent avec force que si la Flandre ne recouvre son industrie et son commerce, elle périra tout entière de misère et de détresse. Ils lui exposent que, loin de faire droit à leurs requêtes du 21 avril, il permet à sa flotte, sous le prétexte de harceler les Anglais, de continuer à bloquer tous les ports de Flandre, où n'osent plus aborder les marchands étrangers; et, comme cette fois ils n'obtiennent aucune réponse satisfaisante, ils évoquent à leur propre tribunal toutes les plaintes causées par les pirateries de la flotte bourguignonne, et condamnent à l'exil les chevaliers auxquels le duc avait confié le commandement de ses vaisseaux. C'étaient le capitaine de Saeftinghen, Jean Vilain, et deux bâtards de Louis de Male, Hector de Vorholt et Victor son frère.

Jean sans Peur avait quitté le camp d'Oudenbourg. Il s'était rendu à Paris pour y faire acte d'hommage du comté et de la pairie de Flandre (26 août 1405). Il allait aussi combattre l'influence du duc d'Orléans, qui s'était retiré à Chartres avec la reine Isabeau de Bavière et qui se préparait à y faire venir le dauphin; mais ce projet ne put s'exécuter: le duc de Bourgogne retint près de lui, au Louvre, le jeune héritier de Charles VI, et dès ce jour on le vit, pour attirer les Parisiens à son parti, les bercer de promesses non moins magnifiques que celles qui avaient signalé son inauguration à Gand. Tantôt il exposait les malheurs du peuple dans quelque longue remontrance que le monarque, privé de raison, ne pouvait comprendre, et faisait rendre aux bourgeois les chaînes qui leur avaient été enlevées après la bataille de Roosebeke; tantôt il répétait qu'il était urgent de convoquer les états généraux du royaume.

Cependant la guerre civile allait éclater. Le duc Jean avait réuni une armée pour assaillir les Orléanais. Le duc de Limbourg et l'évêque de Liége, Jean sans Pitié, l'avaient rejoint à Paris avec huit cents lances, dix-huit cents hommes d'armes et cinq cents archers. Le duc d'Autriche, le comte de Wurtemberg, le comte de Savoie et le prince d'Orange campaient près de Provins. Deux mille hommes de milices bourguignonnes pillaient les environs de Pontoise. Près du pont Saint-Maxence se tenaient les sergents recrutés en Brabant, en Flandre et en Hainaut; leurs chefs étaient Raoul de Flandre, bâtard de Louis de Male, Arnould de Gavre, Roland de la Hovarderie, Roland de Poucke, Jean et Louis de Ghistelles, Jean de Masmines, le sire de Heule et le sire d'Axel. Ils avaient écrit sur les pennonceaux de leurs lances ces mots flamands: «Ik houd,» «Je le soutiens,» pour répondre à la devise du duc d'Orléans: «Je l'envie,» et ils dévastaient le pays plus que les autres.

Le duc de Bourgogne se préparait à aller assiéger le château de Vincennes qu'occupait la reine Isabeau, lorsque l'intervention du roi de Sicile et du duc de Bourbon ramena la paix et réconcilia momentanément les deux factions. Jean sans Peur obtint tout ce qu'il avait demandé. Le 27 janvier 1405 (v. st.) on profita d'un intervalle de raison du roi pour lui faire signer une ordonnance qui appelait le duc de Bourgogne au conseil du royaume: on lui assurait, de plus, la tutelle du dauphin après la mort de Charles VI; on lui livrait même les frontières de la Somme et de l'Oise, en lui donnant le gouvernement de la Picardie. Un autre résultat important avait été atteint par le duc de Bourgogne: il avait réussi à se faire reconnaître pour chef d'une ligue puissante par une foule de seigneurs qui, jusque-là, n'obéissaient qu'au roi de France, et qui même le plus souvent ne lui obéissaient point.

Des fêtes brillantes marquèrent à Paris cette courte concorde: elles se renouvelèrent le 22 juin 1406, à Compiègne, pour le double hyménée qui unissait Isabelle de France, veuve d'un roi et détrônée à dix ans, à Charles, fils du duc d'Orléans, et Jean de Touraine, quatrième fils de Charles VI, à Jacqueline de Bavière, héritière du Hainaut: ce que le passé avait eu de douleurs et de périlleuses aventures pour l'une des fiancées, l'autre devait le retrouver dans l'avenir.

En même temps, l'évêque de Chartres et Jean de Hangest se rendaient en Angleterre pour traiter de la paix entre les deux royaumes, et Henri IV autorisait Richard d'Ashton et Thomas de Swynford à négocier une trêve avec les ambassadeurs du duc de Bourgogne, afin de faire cesser, y disait-il, «l'empeschement de la commune marchandise entre notre royalme et le pays de Flandres; laquelle souloit apporter grand prouffit et utilité à toute la chrétienté.» Les négociations se prolongeaient lorsque le comte de Northumberland et Henri de Percy, qui avaient vainement essayé de ranimer, en Angleterre, le parti de Richard II, vinrent réclamer des secours en France. L'avis des conseillers du roi était de fermer l'oreille à leurs plaintes; mais il suffit, pour en assurer le succès, qu'un seul prince les accueillît.

Ce prince était le duc d'Orléans: il s'était persuadé qu'en chassant les Anglais des provinces de l'ouest, il mériterait le titre de duc d'Aquitaine, et le 16 septembre il quittait Paris pour se diriger vers Bordeaux.

Le duc de Bourgogne, inquiet de voir son rival entreprendre une guerre toute populaire en France, crut devoir suivre son exemple. Toutes les conférences furent brusquement rompues et il annonça qu'il voulait assiéger Calais, cette clef du royaume de France que les Anglais se vantaient de porter à leur ceinture. Saint-Omer devait servir de centre à ses opérations. Il fit construire, dans les forêts qui environnent cette ville, d'énormes bastilles qu'on devait conduire devant les remparts assiégés, des fondreffes, des bricoles, des échelles. Les bombardes, les canons, les munitions, les vivres abondaient. Cependant les amis du duc d'Orléans avaient profité de l'éloignement du duc Jean pour lui faire retirer les secours d'hommes et d'argent qu'on lui avait promis; ils avaient même obtenu une lettre du roi qui lui défendait de continuer son expédition. Le duc de Bourgogne l'apprit le 5 novembre 1406, au moment où il venait de passer ses hommes d'armes en revue; il pleura, dit-on, en voyant que l'on avait, par des retards multipliés, réussi à le retenir à Saint-Omer jusqu'à ce que les pluies de l'automne, bien plus que la défense du roi, rendissent l'accomplissement de ses projets impossible, et on l'entendit jurer solennellement en présence des siens qu'au printemps il reviendrait avec une nombreuse armée pour chasser les Anglais ou qu'il mourrait en les combattant. A peine avait-il quitté Saint-Omer que quelques bourgeois mirent le feu à toutes les machines de guerre qu'il avait fait déposer dans l'enceinte de l'abbaye de Saint-Bertin. Les Anglais s'élançaient déjà de leurs forteresses et parcouraient l'Artois où on les recevait avec joie.

La ruine du commerce entraînant celle de l'industrie, livrait la Flandre à une misère chaque jour plus affreuse: de nouvelles taxes avaient été établies pour la malheureuse expédition de Saint-Omer. Une agitation menaçante régnait dans toutes les villes. Le pauvre peuple murmurait surtout violemment de ce que les laines anglaises continuaient à manquer au travail des métiers et de ce que les ordonnances du duc, en défendant de recevoir les anciennes monnaies, le dépouillaient de tout ce qu'il avait pu autrefois se réserver comme une dernière ressource pour suffire aux besoins d'un avenir plein d'incertitude. A Gand, les corporations s'assemblèrent sous leurs bannières; à Bruges, les magistrats prétendaient qu'on violait leurs priviléges sur la fabrication des draps; à Ypres, ils contestaient l'autorité du bailli.

Le duc de Bourgogne revient en Flandre pour calmer ces divisions. Son premier soin est d'adoucir les ordonnances sur les monnaies, et de conclure une trêve marchande avec le roi d'Angleterre pour préparer le retour des relations commerciales en mettant un terme aux actes de piraterie qui désolent les mers. Déjà il s'est rendu à Gand, et, pour s'y attacher les bourgeois, il leur promet de fixer sa résidence au milieu d'eux. L'un des magistrats de Gand se laisse même corrompre par ses largesses: c'est Jacques Sneevoet, l'un des membres des Petits métiers. Il doit, par de ténébreuses intrigues, ouvrir cette ère déplorable où la cité de Jean Breydel et celle de Jacques d'Artevelde, longtemps alliées et amies, se montreront presque constamment rivales.

Jean sans Peur, rassuré sur les dispositions des Gantois, arriva à Bruges, orgueilleux et menaçant; il ne lui suffisait point d'avoir enlevé aux Brugeois cette prérogative qui remontait à Baldwin Bras de Fer, de voir les comtes de Flandre vivre à l'ombre de leurs foyers; il aspirait surtout à se venger des magistrats qui avaient refusé de s'associer à la défense du château de l'Ecluse. Comme Louis de Nevers, il trouvait dans cette question du monopole de la fabrication des draps contesté aux grandes villes, un moyen de rompre la puissance de la triade flamande en développant le quatrième membre formé d'éléments multiples sur lesquels il lui était plus aisé d'exercer une influence prépondérante: il n'hésita pas à condamner les prétentions des Brugeois. Ceux-ci alléguaient leurs priviléges et refusaient d'obéir; mais les Gantois les abandonnaient, et il ne leur resta qu'à se rendre à Deynze pour se soumettre à la décision du duc. Jean sans Peur avait prononcé son jugement à Gand: il retourna à Bruges afin que la terreur de son nom et de sa justice en assurât l'exécution. Le son des cloches appela les bourgeois à la place du Marché: ils la trouvèrent remplie d'hommes d'armes. Le duc de Bourgogne parut au balcon des Halles, une verge à la main, en signe de châtiment. Il fit lire aussitôt une sentence qui déclarait déchus de leurs fonctions six échevins, deux conseillers, les deux trésoriers de la ville et les six capitaines des sextaineries. C'étaient, entre autres, Jean Honin, Jean Heldebolle, Jean Vander Buerse, Jean Hoste, Jacques et Thomas Bonin, Sohier Vande Walle, Jean Metteneye et Nicolas Barbesaen. Les uns furent bannis comme ennemis du duc et du pays, et les autres condamnés à payer des fortes amendes. Le duc avait désigné, pour leur succéder, d'obscurs bourgeois qui avaient été eux-mêmes autrefois exilés par les magistrats et qui s'empressèrent à leur tour de proscrire ceux qui leur étaient contraires.

Le lendemain, 25 avril 1407, le duc de Bourgogne fit sceller une charte qui défendait aux métiers de porter leurs bannières sur la place publique si celle du prince n'y avait été arborée la première, et qui en cas de désobéissance punissait le métier tout entier de la perte de ses bannières, et le bourgeois isolé qui en donnerait l'exemple, du dernier supplice. Elle ajoutait, contre toutes les règles du droit criminel de ce temps, que le coupable contumace pourrait, après avoir été cité au son de la cloche, être frappé d'un exil de cent ans et un jour, et rétablissait pour ce genre de délit la peine de la confiscation des biens, si odieuse à toutes les communes. Enfin, elle supprimait le maendghelt, subside mensuel qui était depuis longtemps accordé par l'administration municipale aux divers corps des métiers. Ces résolutions restèrent toutefois secrètes: on se contenta d'annoncer aux métiers que Jean sans Peur leur permettait de conserver leurs bannières, pourvu qu'ils en usassent raisonnablement; et dès que l'on eut remarqué que cette déclaration calmait un peu l'inquiétude causée par les sentences de la veille, on les invita à remercier le duc de Bourgogne de ce qu'il avait bien voulu leur confirmer le droit de posséder des bannières, en lui promettant de s'en servir «parmi les modérations, restrictions et obligations» énoncées dans la charte du 27 avril. Les doyens des métiers hésitèrent pendant quelques jours; ils voulaient, disaient-ils, connaître les conditions imposées par le duc. Enfin, quelques-uns cédèrent aux instances des conseillers bourguignons: on employa la violence vis-à-vis de ceux qui persistaient dans leur refus, et le 24 mai 1407, les doyens des métiers apposèrent leurs sceaux sur un acte d'adhésion où leur volonté n'avait pas été libre, où ils avaient pris des engagements dont ils ignoraient eux-mêmes l'étendue. C'est le fameux Calfvel de 1407.

Les magistrats, que la faveur du duc avait élevés au-dessus de leurs concitoyens, profitèrent de ce succès pour décider que désormais on ne pouvait plus vendre le blé ailleurs qu'au Braemberg, et qu'il serait soumis à une gabelle de deux gros tournois par muid. S'ils cherchaient à multiplier des taxes impopulaires, c'était dans le but d'en offrir une part importante au duc de Bourgogne, et ils établirent bientôt qu'il aurait le droit de percevoir le septième denier sur tous les revenus de la ville.

A Ypres, deux échevins furent frappés d'une sentence semblable à celle qui avait atteint à Bruges Jean Honin, Nicolas Barbesaen et leurs amis, et les bourgeois brûlèrent, pour apaiser le duc, les lettres d'alliance qui retraçaient la fédération récente des trois bonnes villes de Flandre. Ypres, en abjurant ses franchises, avait condamné son industrie: une décadence rapide dépeupla sa vaste enceinte, et elle s'effaça bientôt du rang des grandes cités de l'Europe.

Jean sans Peur ne favorisait que les Gantois. Le 30 avril, trois jours après avoir fait sceller une charte complètement hostile aux Brugeois, il transféra à Gand la cour supérieure de justice établie à Audenarde.

«Le duc de Bourgogne, dit un historien, dominait partout, et il n'était rien qui ne se fît à sa volonté. Il demanda de pouvoir battre une nouvelle espèce de monnaie: on y consentit; puis il réclama du pays tout entier une subvention considérable, et elle lui fut également accordée, car personne n'osait s'y opposer.»

Jean sans Peur voulait, avant de poursuivre sa lutte contre le duc d'Orléans, s'assurer l'obéissance et la fidélité des communes. Tous ses efforts avaient pour but d'affermir et de compléter la pacification de la Flandre: il y employa plusieurs mois. Le 24 juin 1407, il était à Bruges; le 26 juillet, nous le retrouvons à Gand; enfin le 13 août, il n'a pas quitté la Flandre, mais il croit n'avoir plus rien à y redouter, quand il fait publier un mandement général à tous les chevaliers, écuyers et sergents de Bourgogne, de Flandre, de Hainaut, d'Artois et de Vermandois, pour qu'ils s'assemblent le 25 septembre à la Chapelle-en-Thiérache, aux bords de l'Oise. Aussitôt que cette armée est réunie, Jean laisse à la duchesse de Bourgogne le soin de gouverner la Flandre et s'éloigne de Gand; il s'est contenté d'adresser, à son départ, aux nobles qui l'entourent, quelques paroles où respire la haine du duc d'Orléans, et se rend rapidement à Paris, accompagné d'une forte escorte, pour demander justice au roi de tous les affronts qu'il a subis.

Dès son dernier voyage à Paris, Jean avait résolu de ne reculer devant aucun moyen d'abattre la puissance du duc d'Orléans, et il paraît avoir trouvé un instrument docile dans Raoulet d'Auquetonville, ancien trésorier de l'épargne en Languedoc, que le duc d'Orléans avait dépouillé de son office pour ses malversations. Pendant le séjour du duc de Bourgogne en Flandre, Raoulet d'Auquetonville s'était activement occupé de la mission qui lui était confiée, car vers les fêtes de la Saint-Jean 1407, il avait chargé un couratier public de chercher une maison près du palais Saint-Paul; mais ce ne fut que le 17 novembre qu'il se décida, après des démarches infructueuses, à louer dans la Vieille rue du Temple, à soixante et dix toises de l'hôtel Barbette, habité par Isabeau de Bavière, la maison de l'Image Notre-Dame, qui appartenait à Robert Fouchier, maître des œuvres de charpenterie du roi.

Rien ne permet d'ailleurs de soupçonner quelque complot du duc de Bourgogne. Arrivé à Paris, il écoute les douces paroles de Charles VI et de ses conseillers; il se réconcilie avec le duc d'Orléans et se rend près de lui au château de Beauté.

Le dimanche 20 novembre 1407, les deux princes communièrent ensemble à la chapelle des Augustins. Trois jours après, le duc d'Orléans se trouvait près de la reine, à son hôtel de la rue Barbette, lorsqu'on vint l'appeler par ordre du roi. Il sortit aussitôt, monta sur sa mule et partit, suivi de deux écuyers et de quatre ou cinq valets qui tenaient des torches. La nuit était obscure. A peine avait-il fait quelques pas qu'une troupe nombreuse d'hommes armés, qui s'étaient cachés dans l'ombre, s'élança vers lui en criant: «A mort! à mort!—Je suis le duc d'Orléans,» s'écria le prince déjà couvert de sang. «C'est ce que nous voulons,» répondirent les meurtriers, et ils l'immolèrent à coups de hache, malgré la résistance d'un jeune page qui, loin d'abandonner son maître, le couvrit de son corps jusqu'à ce qu'il périt sous leurs coups. La Flandre était la patrie de ce jeune page. Raoulet d'Auquetonville, chef des assassins soudoyés par Jean sans Peur, comte de Flandre, était né en Normandie.

On racontait aussi qu'au moment où le crime venait de s'accomplir, un homme d'une taille élevée sortit de la maison de l'Image Notre-Dame, la figure cachée par un grand chaperon rouge; selon les uns, il avait tranché le poing de la victime et laissé retomber sa massue sur sa tête sanglante; selon d'autres, il avait traîné le cadavre dans la boue pour s'assurer que la vie l'avait quitté; puis il était rentré à l'hôtel d'Artois.

Personne n'accusait le duc de Bourgogne; on n'osait croire qu'il eût pu forfaire à des serments sanctionnés par les plus saints mystères de la religion. Jean sans Peur parut aux funérailles du duc d'Orléans, vêtu de deuil et affectant une sincère douleur. Cependant une vague rumeur se répandit qu'il avait porté la main sur le drap du cercueil, et qu'au même moment le sang avait jailli des plaies de l'illustre victime, comme pour accuser l'auteur de la trahison, et le même jour, lorsque le prévôt de Paris vint au conseil demander, en sa présence, la permission d'étendre ses recherches jusque dans l'hôtel des princes, il pâlit et la voix de sa conscience troublée s'échappant malgré lui de sa bouche, il prit le duc de Berri à part et lui avoua son crime, disant que le démon l'avait égaré. Le duc de Berri garda le silence, mais le lendemain, à l'hôtel de Nesle, Jean sans Peur réitéra son aveu. «Afin qu'on ne mescroye aucun coupable de la mort du duc d'Orléans, dit-il, je déclare que j'ay fait faire ce qui a esté fait, et non autre.» Et aussitôt après, accompagné de la plupart de ceux dont il avait armé le bras pour le meurtre, il sortit par la porte Saint-Denis et continua sa route sans s'arrêter jusqu'en Artois, changeant sans cesse de chevaux, et ayant soin de faire couper les ponts derrière lui.

Il était une heure après midi lorsqu'il arriva à Bapaume, après avoir été vainement poursuivi par l'amiral de France et quelques autres chevaliers, et ce fut en mémoire des périls auxquels il avait réussi à se dérober, qu'il ordonna que dorénavant les cloches de la ville sonneraient tous les jours à la même heure, ce qu'on appela longtemps l'Angelus du duc de Bourgogne.

De Bapaume, le duc se dirigea vers Lille où il harangua les membres de son conseil, puis il se rendit à Gand où les états de Flandre avaient été convoqués. Jean de Saulx, chancelier et maître des requêtes, exposa les raisons qui légitimaient ce que le duc avait jugé devoir faire. Le duc de Bourgogne, qui venait d'apprendre combien il était aisé de commettre un grand crime, ne croyait pas plus difficile de le justifier: il se flattait même d'imposer le langage de ses sophistes et de ses historiographes à la postérité, qui, en plaignant les malheurs du duc d'Orléans, devait dans ses qualités et jusque dans ses défauts retrouver à la fois le petit-fils de Charles V et l'aïeul de Louis XII.

Charles VI avait promis bonne justice à la duchesse d'Orléans; mais la parole royale était peu de chose. Le duc de Bourgogne, n'ayant plus devant lui qu'un parti sans chef, conservait une influence où la vertu n'avait point de part, où la force était tout. Le lugubre aspect du cortége de la veuve et des enfants éplorés de la victime se dirigeant vers l'hôtel Saint-Paul n'empêchait pas le peuple de Paris d'insulter à ses restes sanglants. Les princes ne montraient pas plus de zèle: au lieu de prendre des mesures vigoureuses, on se contenta d'envoyer le duc de Berri et le roi de Sicile aux bords de la Somme pour interroger le duc de Bourgogne et conférer avec lui «afin qu'il ne se fist Anglois.» On se souvenait sans doute que Jean sans Peur les avait lui-même choisis pour premiers confidents de sa trahison. Le duc de Bourgogne, qui déjà n'accusait plus le diable de l'avoir tenté, s'était rendu à Amiens, accompagné du duc de Brabant, du comte de Nevers et de trois mille hommes d'armes. Il avait fait suspendre à son hôtel deux lances, l'une de bataille, l'autre de tournoi, défi de paix ou de guerre où il ne risquait rien. Les ambassadeurs du roi se turent. Ils ramenèrent avec eux à Paris le duc de Bourgogne, qui revendiquait de plus en plus l'honneur du crime, et comme si ce n'était pas assez, le duc de Berri l'invita à un solennel banquet dans cet hôtel de Nesle où il s'était vanté du sang versé par son ordre. Enfin, le 8 mars 1407 (v. st.), maître Jean Petit, docteur en théologie de l'université de Paris, prononça, devant le dauphin et les princes, cette célèbre harangue, détestable apologie du tyrannicide, si froide de sophismes, et toutefois, malgré ses formes puériles, presque aussi hideuse que le crime. Lorsque, comparant le duc de Bourgogne à Joab mettant Absalon à mort, maître Jean Petit citait ces paroles de David: «Joab a répandu le sang de la guerre au milieu de la paix: sa vieillesse ne descendra pas paisiblement dans la tombe,» l'obscur théologien devenait prophète pour condamner celui qu'il glorifiait.

Le duc ratifia tout ce qu'avait dit maître Jean Petit, dans une assemblée solennelle où siégeaient le roi de Sicile, les ducs de Guienne, de Berri, de Bretagne, de Lorraine, plusieurs comtes et plusieurs évêques, et l'on fit signer au roi des lettres par lesquelles il approuvait l'attentat de Raoulet d'Auquetonville: «Comme notre très-chier et très-amé cousin le duc de Bourgogne, y disait-il, a fait proposer que pour notre sûreté et préservation de nous et de notre lignée, pour le bien et utilité de notre royaume, et pour garder envers nous la foy et loyauté en quoy il nous est tenu, il avoit fait mettre hors de ce monde nostre très-chier et très-amé frère, le duc d'Orléans, que Dieu absolve! savoir faisons que voulons que le dit duc de Bourgogne soit et demeure en nostre singulière amour, comme il estoit par avant.» On avait eu recours aux fables les plus absurdes pour persuader au roi que le meurtre de son frère l'avait préservé d'un péril imminent. C'est ainsi que Jean sans Peur promet «biens de ce monde et honneurs sans nombre» à un écrivain nommé Pierre Salmon, qui se charge «d'informer et d'instruire le roi.» Or Pierre Salmon ne trouve rien de mieux que de raconter qu'un moine, «très-expert en plusieurs sciences,» lui a été indiqué par Pierre Rapondi, qu'il l'a découvert dans un prison de Sienne où il était retenu par l'ordre de l'évêque comme accusé de magie, et qu'il lui a entendu dire que le duc de Milan avait fait faire une image du roi en argent pour la soumettre à ses maléfices. Il ajoute qu'un moine blanc qu'il a vu à Notre-Dame de Halle, à Utrecht et à Avignon, lui a également annoncé que la mort du duc d'Orléans sera le salut du roi.

Jean sans Peur, non moins empressé à reconnaître les services de Jean Petit que ceux de Pierre Salmon, l'avait nommé son conseiller et son maître de requêtes. Le discours du 8 mars 1407, reproduit par de nombreux copistes, avait été répandu de ville en ville; la glorification du duc, répétée par la voix de ses flatteurs, retentissait de toutes parts comme un hymne triomphal au milieu du silence et de la stupeur des Orléanais, quand un bruit d'armes se fit entendre vers les bords de la Meuse. Le roi des Romains réclamait le duché de Brabant. Les Liégeois, ses alliés, étaient quarante mille au siége de Maestricht. Une armée bourguignonne se réunit à Gand pour les combattre. Jean sans Peur avait quitté Paris le 5 juillet; le 23 septembre, il tuait vingt-quatre ou vingt-six mille Liégeois sous les murs de Tongres. Liége, Huy, Dinant, perdirent ou leurs remparts ou leurs priviléges, et la hache du bourreau acheva ce qu'avait commencé l'épée du vainqueur; mais la France échappait au duc de Bourgogne: que lui importait d'être victorieux vers les marches de l'empire, si la royauté de Charles VI subissait une autre tutelle que la sienne?

A peine Jean sans Peur s'était-il éloigné de Paris que la duchesse d'Orléans y était rentrée, et avec elle tous les amis du comte d'Armagnac, dont les écharpes blanches frappèrent si vivement les regards du peuple qu'il désigna désormais par le nom d'Armagnacs tous ceux qui combattaient le duc de Bourgogne. L'abbé de Saint-Fiacre prononça le panégyrique de la victime de la Vieille rue du Temple: il rappela les droits de sa naissance qui l'avaient placé si près du trône, et l'ingratitude du duc Jean, qui avait reçu tant de bienfaits de Charles VI: «C'est là, disait-il au roi, la reconnaissance du voyage de Flandre, auquel toi et ton royaume mis en péril pour l'amour de son père.» Il aurait pu ajouter que cette princesse, qu'un crime odieux avait réduite à un si triste veuvage, était fille de ce duc de Milan qui avait contribué plus que personne à la délivrance de Jean de Bourgogne, prisonnier chez les infidèles.

L'orateur appliquait au duc de Bourgogne toutes les malédictions accumulées contre Caïn et Judas, et concluait à ce qu'il fût soumis à une publique expiation et à un exil de vingt ans outre-mer: «Princes et nobles, pleurez, car le chemin est commencé à vous faire mourir trahitreusement et sans advertance. Pleurez, hommes et femmes, jeunes et vieux, pauvres et riches; car la douceur de paix et de tranquillité vous est ôtée, en tant que le chemin vous est montré d'occire et mettre glaive entre les princes, par lequel vous êtes en guerre, en misère et en voie de toute destruction. Entendez donc, princes et hommes de quelconques états, à soutenir justice contre ledit de Bourgogne, qui, par l'homicide par lui commis, a usurpé la domination et autorité du roi et de ses fils, et a soustrait grand'aide et consolation; car il a mis le bien commun en griève tribulation, en confondant les bons estatuts sans vergogne, en soutenant son péché contre noblesse, parenté, serment, alliances et assurances, et contre Dieu et la cour de tous ses saints; cet inconvénient ne peut être réparé ou apaisé, fors par le bien de justice.»

Cette satisfaction solennelle, qui paraissait à beaucoup d'hommes sages du quinzième siècle le seul moyen d'écarter de la France toutes les discordes envoyées comme un châtiment par le ciel, ne devait pas avoir lieu. Déjà on avait chargé des députés d'aller, au nom du roi, ordonner au duc de ne pas attaquer les Liégeois; mais il n'avait pas obéi et il était vainqueur. A l'enthousiasme qui agitait les Armagnacs succéda une profonde terreur: la reine voulait réunir une armée; elle avait besoin d'argent et personne ne voulait lui en prêter. On fit partir le roi pour Tours; la reine et les princes l'y suivirent: au milieu de ces inquiétudes, Valentine de Milan expira, frappée par une mort prématurée, «de courroux et de deuil,» dit Juvénal des Ursins.

Le 28 novembre, le duc de Bourgogne entra à Paris. Il arrivait trop tard. Le fantôme royal au nom duquel tous les partis se proscrivaient tour à tour lui avait été enlevé: il ne pouvait songer à aller le chercher de l'autre côté de la Loire; mais il savait que la reine ne tarderait point à s'ennuyer dans son exil de Tours, loin de Paris qui restait toujours le centre du gouvernement. Par la nécessité, par la force même des choses, il y eut une réconciliation: elle se fit à Chartres, le 9 mars 1408 (v. st.). Le duc de Bourgogne et les fils du duc d'Orléans jurèrent un oubli du passé qui ne pouvait être sincère. Pax, pax, inquit propheta, et non est pax, écrit le greffier du parlement sur ses registres. Le fou du duc de Bourgogne en portait le même jugement.

Jean sans Peur gagnait le plus à ce traité; car le roi rentrait à Paris et devenait en quelque sorte son otage, en s'enfermant dans une cité où le peuple était pleinement dévoué à la cause de celui qu'il espérait voir alléger ses impôts.

La puissance du duc de Bourgogne s'accroissait de jour en jour. Il disposait de toutes les milices de la Bourgogne, du Nivernais, de l'Artois et quelquefois de celles de la Flandre, du Brabant, de la Hollande. Il avait conclu une étroite alliance avec le roi de Navarre, le comte de Foix, les ducs de Bavière et de Bar; le duc d'Anjou se laissa corrompre. Isabeau de Bavière elle-même céda et devint Bourguignonne.

La politique du duc Jean était à deux faces. Tantôt il caressait la Flandre pour obtenir son appui, tantôt n'en ayant plus besoin, il s'efforçait de s'y faire redouter; on sentait bien que lorsqu'il faisait des concessions, c'était malgré lui, et que lorsqu'il modifiait les priviléges, il se proposait de ne point tarder à les anéantir. Mais la Flandre résiste: une sage prévoyance réveille sans cesse ses soupçons. «O Flandre! malheur à toi!» disait l'abbé d'Eeckhout, Lubert Hauscilt, dans des vers que l'on considéra longtemps comme prophétiques, «tu nourris des étrangers de ton lait, et tandis que les loups s'abreuvent à ton sein fécond, tu n'as que du fiel pour tes brebis. Flandre, fleur des fleurs, redoute des ruses fatales.»

Lorsqu'au mois d'août 1409 le duc de Bourgogne confirme l'existence de la cour de justice qui s'appellera dorénavant le conseil du duc, cette cour, bien qu'établie à Gand, reste profondément impopulaire. Si tous les membres qui la composent doivent «jurer de garder et entretenir les priviléges, lois, droicts, franchises et bonnes coustumes des villes et du pays,» ils n'en sont pas moins investis du soin de connaître de l'interprétation de ces mêmes priviléges et de tous les cas relatifs à la paix de Tournay; enfin, quoique tenus de prononcer leur sentence en flamand, ils délibèrent en français «en la chambre à l'uys clos.» Toutes les villes de Flandre cherchaient à se dérober à cette juridiction; les Gantois surtout contestaient si obstinément son autorité, qu'un jour, «tenant vers le conseil une fierté, ils envoyèrent par l'un de leurs siergans dire qu'ils ne procédassent plus avant sur ung tel, car il estoit leur bourgeois.» Le duc les fit citer alors au parlement de Paris: ils menacèrent les sergents royaux, chargés de leur notifier cet appel, de les précipiter dans l'Escaut.

Pendant cette même année 1409, les Gantois, qui maintenaient avec tant de zèle leurs immunités politiques, conservaient, en dépit du prince attaché aux papes d'Avignon, toute leur liberté religieuse, et nous remarquons, parmi les prélats et les clercs réunis au concile de Pise, les députés de l'évêque urbaniste, Martin Van de Watere.

Lorsque les Orléanais, renonçant à la paix de Chartres, s'avancèrent vers Paris, les bourgeois de Gand et de Bruges refusèrent fièrement de prendre les armes pour soutenir une querelle qui leur était étrangère, et le duc de Bourgogne se vit réduit à signer, à Bicêtre, un traité par lequel les princes s'engageaient à ne pas entrer à Paris, traité qui l'atteignait bien plus que tous les autres.

Jean sans Peur avait réuni à Tournay le duc Guillaume de Bavière, l'évêque de Liége, le comte de Namur et plusieurs seigneurs des marches de l'empire; il réclama leur appui contre le duc d'Orléans, et se rendit aussitôt après à Arras où les nobles du comté d'Artois avaient été convoqués. Maître Jean Boursier leur exposa doctement en présence du duc de Bourgogne que bien qu'il eût, pour la sûreté du roi et la conservation de la monarchie, fait mourir le duc d'Orléans, ses fils poursuivaient leurs machinations contre lui, et il ajouta qu'il venait faire appel à la loyauté de ses Etats d'Artois pour qu'ils le soutinssent efficacement. Mais c'était près des Etats de Flandre qu'il fallait surtout faire réussir ces démarches. Les Gantois continuaient à donner l'exemple de la résistance en déclarant qu'ils ne franchiraient point les frontières de Flandre. Le duc multiplia vainement les prières, répétant que s'ils l'abandonnaient toute sa puissance serait détruite; déjà, n'écoutant plus que sa colère, il leur annonçait qu'il ferait le lendemain sonner la cloche du beffroi, pour savoir quels étaient ceux qui se rallieraient sous sa bannière, et il voulait même quitter la Flandre: mais son chancelier le dissuada de ces moyens violents qui convenaient si peu au génie indépendant des communes flamandes: pour atteindre le but qu'il se proposait, les concessions valaient mieux que les menaces. En effet, on le vit bientôt vendre de nouveaux priviléges et renoncer dans la plupart des villes aux taxes qu'il y prélevait sur les confiscations ou sur les accises. Il conduisait avec lui son fils Philippe, alors âgé de quinze ans, et se plaisait à le montrer aux bourgeois pour se concilier leur faveur. A Gand, à Bruges, à Ypres, il remercia humblement les communes des subsides et des secours qu'elles avaient si longtemps hésité à lui promettre. A Furnes, il parvint à calmer, par de douces et bonnes paroles, les laboureurs qui avaient ressaisi les armes de leurs ancêtres pour protester contre tout projet de les soumettre à des impôts sans cesse repoussés sur ces rivages comme le signe de la servitude.

Si l'on peut ajouter foi à un récit fort vraisemblable quoique ignoré des historiens flamands, les communes avaient imposé au duc des conditions bien plus importantes, celles que Louis de Male avait repoussées en 1346, rien moins qu'une étroite union commerciale avec l'Angleterre, consacrée par la suzeraineté politique de Henri IV, et au moment même où Jean se déclarait le protecteur du roi de France, il aurait consenti non-seulement à livrer aux Anglais les ports de la Flandre, mais aussi à leur rendre hommage de ce comté qui formait la première comté-pairie de France, et même à leur faire recouvrer l'Aquitaine et la Normandie. C'est ainsi que les ducs de Bourgogne, en cherchant à rétablir la fédération commerciale de la Flandre et de l'Angleterre, fondent sur les souvenirs de la puissance des communes, qu'ils haïssent, la consolidation de leur propre puissance et les rêves de leur ambition.

Dès les derniers jours de janvier 1410 (v. st.), des députés du duc et des quatre membres de Flandre s'étaient rendus en Angleterre. Au mois de mars, Henri IV charge l'évêque de Saint-David et Henri de Beaumont de poursuivre ces négociations: nous les voyons conclure le 27 mai une nouvelle trêve, mais rien ne nous est parvenu du traité qui appelait les Anglais en France, si ce n'est une vague mention d'un projet de mariage entre le prince de Galles et l'une des filles du duc de Bourgogne, qui devait le confirmer.

Le duc se trouvait à Bruges lorsqu'il apprit, le 10 juillet, que les Orléanais s'assemblaient dans le Vermandois. La guerre allait commencer. Grâce aux habiles intrigues du duc de Bourgogne, Paris se souleva et lui livra la personne royale. La rébellion partait du quartier des Halles: ceux qui la dirigeaient étaient les Legoix, bouchers de Sainte-Geneviève, les Tibert et les Saint-Yon, bouchers du Châtelet, et les Caboche, écorcheurs de la boucherie de l'Hôtel-Dieu. Ils étaient tous dévoués au parti bourguignon: mais les plus influents étaient les Legoix. Ils fournissaient la maison de Jean sans Peur «de boucherie et poullaillerie,» et l'un des comptes présentés par ces hommes qui devaient un jour égorger des évêques et des présidents au parlement, porte «une douzaine d'alouettes et de petis oiselets.» Les chefs des bouchers étaient d'ailleurs aussi robustes qu'habitués à plonger leurs mains dans le sang, et l'on vit la ville et l'université, également intimidées par leurs menaces, s'empresser de prendre le symbole bourguignon, c'est-à-dire la croix de Saint-André où l'initiale du nom de Jean sans Peur brillait sur les fleurs de lis royales.

Le duc de Bourgogne voulut saisir une occasion si favorable pour détruire le parti des Orléanais. L'armée que lui avaient accordée les communes flamandes comprenait deux mille ribaudequins, quatre mille canons, douze mille chariots et soixante mille hommes armés, sans compter les valets. Toutes leurs milices étaient subdivisées par villes et par connétablies, selon les anciens usages; toutes suivaient leurs bannières, sans obéir aux ordres des chevaliers bourguignons. Jean n'osait se plaindre: il se félicita d'avoir les milices flamandes avec lui, lorsque arrivées aux bords de la Somme, elles renversèrent en quelques instants, avec leurs formidables machines de guerre, les tours de Ham et s'élancèrent, pleines de courage, sur les remparts; toute la ville fut pillée et brûlée. Le bruit des ravages des Flamands répandait de toutes parts la terreur; Nesle, Roye, Chauny, se hâtèrent de se soumettre, et le duc de Bourgogne mit le siége devant Montdidier.

Le duc d'Orléans, le comte d'Armagnac et leur armée avaient déjà passé la Marne et occupaient Clermont. Tout annonçait qu'une lutte décisive allait dénouer ces longues et cruelles intrigues perpétuées par les factions. L'armée du duc de Bourgogne s'était rangée en bataille dans une vaste plaine entre Roye et Montdidier; deux jours se passèrent; les ennemis ne se montraient pas, et les Gantois, craignant qu'on ne cherchât à les tromper par de faux bruits, envoyèrent du côté de Clermont des espions qui revinrent sans avoir aperçu les Orléanais. Ce rapport excite les murmures des Gantois; ils prétendent que tout ce que l'on raconte sur les projets du duc d'Orléans n'est qu'un mensonge inventé pour les retenir dans le camp, et leurs voix tumultueuses en accusent deux des conseillers du duc, les sires de Helly et de Ray. Ils répètent que rien ne les empêchera de retourner dans leurs foyers; mais le duc de Bourgogne accourt au milieux d'eux et leur représente que, d'après des indications certaines, le duc d'Orléans s'approche, et que jamais leur secours ne lui a été plus nécessaire. Il renouvelle ses instances et ses prières jusqu'à ce que leurs chefs lui promettent de convoquer, dans la tente de Gand, les capitaines des connétablies et les dizeniers; les Gantois ne consentent toutefois à s'associer huit jours de plus à son expédition qu'après avoir obtenu une déclaration par laquelle le duc lui-même en fixe le terme, en les louant fort de leur zèle. Le même jour, le duc de Bourgogne, multipliant les sacrifices pour retenir les Gantois dans son camp, leur accorde, «por les bons et agréables services que nous ont fait et font journellement et espérons que facent au temps à venir,» le privilége de pouvoir acquérir des fiefs en payant les droits seigneuriaux. Les mêmes motifs l'engagent à octroyer aux Brugeois la confirmation de leur ancien privilége d'être affranchis des droits de tonlieu dans toute l'étendue de la Flandre, «attendu les bons, agréables et notables services que ils nous ont faict et font chascun jour en plusieurs et maintes manières et mesmement en ce présent voyage, au service de monseigneur le roy, ouquel ils se portent bien et diligemment.»

Huit jours s'écoulèrent dans une stérile anxiété. Le duc d'Orléans, instruit de ce qui se passait dans le camp du duc de Bourgogne, attendait patiemment le moment d'en profiter, et les Gantois envoyèrent de nouveau leurs espions jusqu'aux barrières de Clermont sans apercevoir les Armagnacs. Cette fois, on les pressa inutilement d'ajouter, à la semaine écoulée, un nouveau délai de cinq jours. Le duc insistait d'autant plus qu'il savait qu'une armée anglaise, commandée par le roi Henri IV lui-même, était prête à débarquer en France pour le soutenir conformément à leurs traités secrets. Quelles que fussent les exhortations des chevaliers de la cour du duc, les Gantois répondaient toujours: «N'osez-vous pas conduire monseigneur de Bourgogne à Paris? Il n'est pas vrai que les Armagnacs soient à Clermont, et nous avons pris toutes les forteresses qui pouvaient vous arrêter.» Pour les faire changer d'avis, on leur montra des chartes revêtues du sceau du roi, où de grands avantages, leur disait-on, étaient promis à l'industrie flamande s'ils n'abandonnaient point l'expédition; on leur remit même une lettre des bourgeois de Paris qui les appelaient comme des frères engagés depuis un demi-siècle dans des luttes communes. Tout fut inutile. Les Gantois soupçonnaient quelque ruse du duc de Bourgogne, et dès que le soir fut arrivé ils arrachèrent les auvents et les solives des maisons des faubourgs de Montdidier pour allumer de grands feux dans leurs quartiers. Ils chargèrent aussitôt leurs bagages sur leurs chariots et prirent les armes. Leurs cris répétés: «Wapens! wapens! te Vlaendren waert! Aux armes! aux armes! en Flandre!» réveillèrent le duc de Bourgogne. Il envoya quelques seigneurs s'informer de ce qui se passait; les Flamands refusèrent de les écouter. Aux premières lueurs de l'aurore, ils s'écrièrent tous: «Go! go!» C'était le signal du départ. Le duc de Bourgogne était monté à cheval avec le duc de Brabant, son frère, et il se rendit avec lui près des Gantois. «Et là, dit Enguerrand de Monstrelet, le chaperon ôté hors de la tête devant eux, leur pria à mains jointes, très-humblement, qu'ils voulsissent demeurer avecque lui jusqu'à quatre jours, en eux disant et appelant frères, compains et amis les plus féables qu'il eût au monde.» Jean sans Peur alla même jusqu'à leur promettre de leur abandonner tous les impôts de la Flandre. Le duc de Brabant joignit ses prières aux siennes. Les bourgeois des communes flamandes ne voulurent rien entendre; à toutes les exhortations qu'on leur adressait, ils répondaient en montrant les lettres qui limitaient la durée de l'expédition et invoquaient le sceau du duc dont elles étaient revêtues.

Le duc de Bourgogne n'osa insister plus longtemps. Les Flamands avaient mis le feu à leurs tentes, et la flamme, se répandant dans tout le camp, avait gagné le logis du duc. Jean sans Peur se préparait déjà à le quitter. A moins de se résoudre à attendre ses ennemis, il ne lui restait qu'à imiter l'exemple des Gantois. Il les suivit jusqu'à Péronne, où il les remercia très-humblement de leurs services, en chargeant le duc de Brabant de les ramener jusqu'à leurs frontières. La puissance de la Flandre communale était restée si redoutable que lors même qu'elle refusait tout à Jean sans Peur, il n'était rien que Jean sans Peur osât lui refuser.

Peu de jours après, le duc de Bourgogne entrait presque seul à Paris, où il craignait de se voir devancé par le duc d'Orléans. Son influence avait été compromise, dans la capitale du royaume, par sa malheureuse expédition de Montdidier. Mille rumeurs y ébranlaient d'ailleurs sa popularité. Son alliance avec les Anglais n'était plus douteuse: et on répandait de nouveau le bruit qu'il s'était engagé à leur restituer les duchés de Guyenne et de Normandie et à leur remettre, comme gage de sa promesse, quatre des principales villes du rivage de la Flandre, Gravelines, Dunkerque, Dixmude et l'Ecluse. Pour répondre à ces accusations, Jean sans Peur, guidé sans doute par les conseils d'un théologien aussi habile que Jean Petit, tira du trésor des chartes de la Sainte-Chapelle une bulle d'Urbain V, et, en vertu de cette bulle qui avait condamné les pillages des grandes compagnies sous le règne de Charles V, il fit déclarer, au nom du roi Charles VI, «par toutes les églises d'icelle cité de Paris, avec cloches sonnantes et chandelles allumées, le duc d'Orléans et ses frères, les ducs de Berri et de Bourbon, le comte d'Alençon, tous nommés par leurs propres noms, et autres leurs adhérents et alliés, excommuniés et publiquement anathématisés.» L'interdit religieux, usurpé par le pouvoir politique, devenait un instrument de discorde entre les descendants mêmes de ces rois qui, tant de fois, y avaient eu recours contre la Flandre.

Tandis que Jean sans Peur, à défaut d'autres ressources, invoquait les foudres d'un stérile anathème contre les Orléanais, les Brugeois, accompagnés des milices de onze autres villes, s'arrêtaient, le 6 octobre, sous les ordres du bourgmestre Liévin de Schotelaere, dans la plaine de Ten-Belle, à trois lieues de Bruges. Le bourgmestre Baudouin de Vos et les échevins Jean Hoste, Jacques Breydel et George Vander Stichele se rendirent immédiatement auprès d'eux, afin de connaître l'heure à laquelle ils comptaient entrer à Bruges. Ils indiquèrent la matinée du lendemain, en se contentant de réclamer une augmentation de solde; mais la nuit leur inspira d'autres résolutions. Une vive agitation se manifestait, et l'on entendait répéter de toutes parts qu'il fallait profiter d'une occasion si favorable pour obtenir le redressement de tout ce qui avait été fait contre les libertés ou les intérêts de la commune. C'est sous l'empire de ces impressions tumultueuses, où les regrets et la colère se confondent, qu'ils arrivent le lendemain, vers huit heures du matin, à Saint-Michel, où ils trouvent le bourgmestre Baudouin de Vos, Jean Hoste, Jacques Breydel et Georges Vander Stichele, qui s'efforcent inutilement de les calmer. Ils déclarent qu'ils ne déposeront les armes et ne rentreront à Bruges que lorsqu'on aura fait droit à leurs réclamations. Elles portent sur sept points principaux: la citation, au son de la cloche, et la condamnation des bourgeois contumaces; l'existence de la cueillette sur le blé dont ils demandent l'abolition; le tort causé aux corps de métiers par la suppression du subside mensuel, connu sous le nom de maendghelt; l'insuffisance de leur solde, qui doit être élevée de huit à dix gros par jour; l'illégalité de la taxe du septième denier perçu par le duc, tandis que les comtes, ses devanciers, se sont contentés d'un droit d'accise sur les revenus de la ville; le caractère, non moins attentatoire à leurs franchises, des lettres de Jean sans Peur, qui défendent sous les peines les plus sévères de déployer les bannières de la commune tant que celle du duc n'a point été arborée la première sur la place du Marché; l'injustice et la rigueur du droit de confiscation, que le duc s'attribue contrairement aux anciens priviléges et aux anciens usages. On leur répond doucement que leurs requêtes seront soumises au duc, et qu'il est permis d'espérer «qu'on y pourvoie par raison telement qu'ilz en devront estre contens;» mais qu'il convient qu'ils retournent paisiblement dans leurs foyers, s'ils ne veulent «perdre la bonne grâce de mon dit seigneur, en laquelle ils estoient sur tous autres qui l'avoient suivi de son pays de Flandres.» Ces discours ne les persuadent point: «Non, non!» s'écrient-ils, «nous ne voulons pas être trompés comme nous l'avons déjà été; nous voulons que l'on nous accorde nos requêtes avant de rentrer dans la ville.» On leur représente toutefois que les trois derniers points de leurs réclamations ne peuvent être réglés que par le duc lui-même, et les magistrats ajoutent qu'ils sont prêts à céder à leurs vœux sur tous les autres. Un acte public en fut dressé, et l'agitation commençait à s'apaiser quand de nouveaux cris s'élevèrent: «Non, non, nous voulons obtenir tout ce que nous avons demandé!» Mille voix exigeaient la révocation du bailli et de l'écoutète, et ajoutaient qu'il fallait bannir les magistrats naguère désignés par le duc, notamment les bourgmestres Jean Biese et Nicolas Dezoutere, hommes nouveaux dont l'origine, étrangère à toutes les gloires du pays, ne rappelait que la honte et l'intrigue. Jacques Breydel, s'offrant comme médiateur aux bourgeois armés, s'efforça vainement d'interposer comme un gage de paix, un nom qui fut pour leurs ancêtres un gage de victoire: ils chargèrent leurs tentes sur leurs chariots, et les rangèrent en bon ordre sous les murs de Bruges, près du hameau de Saint-Bavon, comme s'ils eussent encore été devant les remparts de Montdidier.

Le sire Steenhuyse s'était rendu à Gand près du comte de Charolais, et de là à Beauvais près de Jean sans Peur pour exposer la situation des choses. Les conseillers du duc jugèrent qu'il fallait céder, à Saint-Bavon, aux plaintes des communes, comme leur maître avait cédé à leurs murmures en Vermandois. On abandonna au ressentiment des Brugeois le Calfvel de 1407. Les cinquante-deux doyens de la ville vinrent y arracher les sceaux qu'ils avaient été autrefois contraints d'y apposer; l'aubette des commis de la gabelle, au Braemberg, fut renversée, et une sentence d'exil frappa les magistrats haïs de la commune.

A Gand, dans la résidence même du comte de Charolais, les officiers du duc furent également changés. L'expédition de Montdidier, si peu intéressante par ses résultats, avait été un fait important dans l'histoire de la Flandre, parce qu'elle avait, sous les auspices mêmes du duc de Bourgogne, offert aux communes la résurrection de leur nationalité armée et libre.

L'indépendance commerciale de la Flandre se manifeste dans une foule de documents de ce temps. L'arrestation du comte Archibald de Douglas en fut notamment un mémorable exemple. Archibald de Douglas avait débarqué à l'Ecluse et se préparait à se rendre à Paris, où l'appelaient non-seulement des lettres de Charles VI et du duc de Guyenne, mais aussi d'autres lettres du duc de Bourgogne en ce moment retenu par ses intrigues dans la capitale du royaume; cependant, lorsqu'il passa à Bruges, les échevins le firent arrêter à la requête de quelques marchands de la ville de Malines qui l'accusaient d'avoir fait vendre à son profit, dans les ports d'Ecosse, les laines qui formaient le chargement d'un de leurs navires capturé dans les eaux de Nieuport. Deux chevaliers qui l'accompagnaient, Jean Sintcler et Thomas de Murray, n'obtinrent sa liberté qu'en s'offrant pour otages, et ne furent eux-mêmes relâchés qu'après avoir juré qu'ils reviendraient se constituer prisonniers dans le délai de soixante jours. Des députés de la ville de Malines appuyaient, près de Jean sans Peur les plaintes de leurs concitoyens, et il n'est guère permis de douter qu'ils n'aient été indemnisés de leurs pertes avant que le duc de Bourgogne relevât les otages de leur serment.

L'on se souvenait à Bruges qu'en 1402 le bâtard Louis de Hollande, saisi dans l'une des grandes rues de la ville et conduit au Steen pour avoir adressé à l'écoutète des paroles injurieuses, avait été réduit à se remettre humblement, tant de sa personne que de ses biens, au jugement des magistrats, et dix ans après l'arrestation du comte de Douglas, nous verrons les échevins de Bruges employer les mêmes moyens de coercition contre un autre dignitaire du royaume d'Ecosse, Jean Bolloc, évêque de Ross, qui fit offrir une caution de deux mille nobles par trois bourgeois de Bruges.

Les communes flamandes, qui voyaient avec joie renaître leur influence et leur prospérité, ne s'applaudissaient pas moins du mouvement qui se développait en France. Fidèles à une antique alliance dont l'incendie de Courtray n'avait pu effacer tous les vestiges, elles saluaient avec enthousiasme la reconstitution des franchises de Paris, anéanties le même jour que celles de la Flandre. Les habitants de la capitale du royaume avaient chargé des députés de proposer à toutes les villes une étroite confédération, et, dans ces graves circonstances, les échevins de Gand (c'étaient, entre autres, Ghelnot Damman, Jean Sersimoens, Victor Vander Zickele, Simon Uutenhove, Sohier Everwyn, Baudouin de Gruutere) résolurent d'envoyer une ambassade solennelle à Paris. En vertu des mêmes titres qui l'avaient placé au premier rang des représentants de la Flandre communale, lors des fameuses requêtes de l'hôtel de Ten Walle, Ghelnot Damman fut choisi pour le chef de cette ambassade, et il ne tarda pas à se rendre à Paris, où, dans un grand banquet à l'hôtel de ville, le prévôt des marchands et les échevins échangèrent avec les députés gantois, en signe d'amitié mutuelle, le chaperon blanc, qui fut aussitôt adopté par une grande partie des bourgeois de Paris. Peu de jours après, Charles VI le recevait lui-même des mains de Jean de Troyes: trente années s'étaient écoulées depuis le 27 novembre 1382.

Les communes flamandes croyaient retrouver en France, dans le mouvement du quinzième siècle, les grandes inspirations d'une autre époque. C'était une grave erreur; si Etienne Marcel eût vécu, n'eût-il pas engagé les Parisiens à se défier du duc de Bourgogne, puisqu'il oubliait, aussi bien que le duc de Normandie, que son premier devoir était de repousser les Anglais? En 1413, Jean Marcel était dans le parti du dauphin. Les tendances et les besoins de l'esprit communal créèrent, il est vrai, la belle ordonnance du 25 mai; mais la pensée devrait succomber dans sa lutte avec le fait, l'anarchie devait étouffer la liberté. Jean sans Peur, qui avait si fréquemment réitéré au peuple ses pompeuses promesses et qui semblait avoir, comme souverain de la Flandre, une mission incontestée pour les accomplir, ne portait aux communes françaises, qui criaient Noël à sa venue, que l'agitation et le désordre: peu lui importait de profaner de nobles souvenirs et d'exciter les mauvaises passions de la multitude, pourvu qu'elles offrissent une insurmontable barrière aux projets des Orléanais. Louis de Nevers et Louis de Male avaient sans cesse opposé aux sages bourgeois des cités flamandes le métier des bouchers. C'est aussi le métier des bouchers que leur petit-fils continue à opposer aux sages bourgeois de Paris, amis des progrès pacifiques et durables; il lui a donné pour chef son propre frère, le comte de Nevers, et récompense en même temps le zèle de Capeluche, leur héros, par l'office le plus important et le plus convenable à ses mœurs, celui de bourreau.

En vain le pieux et habile Juvénal des Ursins eut-il le courage d'adresser au duc de Bourgogne des représentations sur ce qu'il se laissait gouverner «par bouchers, trippiers, escorcheurs de bêtes, et foison d'autres meschantes gens.» Le duc se contenta de répliquer «qu'il n'en seroit autre chose.» Les fureurs populaires ne connaissaient plus de bornes. Quiconque passait pour riche était désigné comme Armagnac et immédiatement mis à mort. Les bouchers cessèrent bientôt de respecter le palais des princes: ils forcèrent l'hôtel du duc de Guyenne et en arrachèrent le duc de Bar, Jacques de Rivière et plusieurs autres notables seigneurs. Le duc de Bourgogne était là comme pour les encourager: «Beau-père, lui dit le duc de Guyenne indigné, cette mutation est faite par vostre conseil et ne vous en povez excuser, car les gens de vostre hostel sont avec eux.» Le duc de Bourgogne n'avait rien à répondre pour se disculper: l'ambition ne peut pas alléguer sa faiblesse. Au milieu de ces désordres, sous l'influence désorganisatrice des guerres étrangères et des jalousies privées, tout s'ébranlait, tout s'écroulait autour du trône de Charles VI. Il semblait que ce même règne, qui avait inauguré sur un champ de bataille le triomphe de l'autorité absolue sur les antiques franchises de la nation, dût aussi, par une réaction hâtée par les malheurs de ce temps, la voir expirer dans le palais désert où errait une ombre royale isolée de tout appui, et livrée à des ténèbres profondes que n'éclairait aucun rayon de l'intelligence. L'infortuné Charles VI n'était plus visité, dans son sommeil, par ces songes éclatants qui lui montraient le cerf ailé suivant les hérons au-dessus des étangs de la Flandre; il n'avait conservé des exploits de sa jeunesse qu'un vague souvenir, qui le portait à répéter sans cesse que ses armes étaient un lion percé d'une épée. Témoin insensible et muet des crimes, des guerres et des séditions, il traversait lentement la vie sans en connaître les inquiétudes et les douleurs; et la sérénité de son front lui restait seule avec la majesté du malheur pour lui tenir lieu de couronne.

Une fille du roi de France, qui avait épousé le comte de Charolais, avait quitté Paris pour accompagner l'héritier de Jean sans Peur en Flandre où les communes réclamaient sa présence. Mais avant de s'éloigner, elle s'arrêta à l'abbaye de Saint-Denis, où elle pria pour la France troublée par tant de discordes et tant de haines.

La politique adroite des Orléanais avait obtenu d'importants succès. Ils avaient réussi à détacher le roi d'Angleterre de l'alliance du duc Jean et avaient conclu un traité avec lui. Henri IV rompit toutes les négociations entamées pour le mariage de son fils aîné avec Anne de Bourgogne; de plus, il adressa aux quatre membres de Flandre une lettre où il leur annonçait que s'ils voulaient rester étrangers aux projets belliqueux du duc et maintenir les trêves, il donnerait également des ordres pour qu'elles fussent respectées. Les Etats de Flandre délibérèrent, et statuant souverainement, ils répondirent par des lettres, où il n'était fait aucune mention du duc de Bourgogne, qu'ils continueraient à observer les trêves: elles furent immédiatement prorogées pour cinq ans.

Le duc Jean, inquiet de ce qui se passait dans ses Etats, voyait aussi son autorité décliner à Paris. Les Orléanais s'approchaient et les bourgeois se réunissaient dans les rues en criant: La paix! «Il y a autant de frappeurs de coignée que d'assommeurs de bœufs,» avait dit le charpentier Cirasse au boucher Legoix. Les bouchers ne régnaient que par la terreur; dès que la terreur cessa, leur puissance s'évanouit et avec elle l'autorité du duc de Bourgogne. Jean sans Peur, naguère l'objet d'un si grand enthousiasme, ne recueillait plus que le mépris; on songeait peut-être à mettre la main sur lui. Le 23 août, après avoir essayé vainement d'enlever le roi du château de Vincennes, il quitta précipitamment Paris, laissant Lionel de Maldeghem à Saint-Denis et le sire de Lannoy à Soissons. Caboches et Jean de Troyes l'avaient précédé en Flandre.

La situation de la Flandre ne pouvait le consoler de ses revers en France. Les Etats, invités par le comte de Charolais à faire prendre les armes aux milices communales, multipliaient leurs représentations; non-seulement ils réclamaient la confirmation de tous leurs anciens priviléges violés ou méconnus, mais ils demandaient aussi que le duc ne cessât de résider en Flandre, qu'il ne choisît que des Flamands pour ses conseillers et ses officiers, et même pour commandants des forteresses voisines de la Flandre, qu'on supprimât tous les impôts dont se plaignait le peuple, qu'il n'y eût dans tout le pays qu'une seule monnaie, que la liberté du commerce fût assurée, même à l'Ecluse, sous les remparts de la Tour de Bourgogne, et il faut sans doute ajouter qu'ils insistèrent sur ce projet toujours si populaire d'une intime fédération avec les Anglais. En effet, nous savons que, vers la même époque, H. Raoul Lemaire, prévôt de Saint-Donat de Bruges, se rendit à Londres pour certaines négociations que son sauf-conduit n'indiquait point. Mais les Orléanais, alarmés de ces démarches, envoyèrent au duc le sire de Dampierre et l'évêque d'Evreux pour lui défendre, au nom du roi, de les poursuivre.

Jean sans Peur était en ce moment à Lille et y assistait, entouré des députés des Etats de Flandre, aux fêtes d'un tournoi où joutaient son fils le comte de Charolais, et ses frères le duc de Brabant et le comte de Nevers. Il ne répondit rien aux ambassadeurs, demanda ses houseaux, monta à cheval et prit la route d'Audenarde. Arrivé à Gand, il adressa au roi une longue réponse remplie de protestations mensongères; déjà il avait exposé aux Etats la situation des affaires en réclamant à la fois un secours armé et des subsides; mais les Etats persévéraient dans leurs remontrances, telles que leurs députés avaient été chargés de les porter à Lille. Ils accusaient de plus le chancelier du duc de favoriser la vénalité des offices et d'en profiter. Le duc, mécontent, partit pour Anvers où il trouva le duc Guillaume de Bavière, l'évêque de Liége, le comte de Clèves, Enguerrand de Saint-Pol et d'autres barons; ils montrèrent plus de zèle que les communes flamandes, et le duc de Bourgogne n'hésita pas à recommencer la guerre. Il ne fallait qu'un prétexte pour rompre une paix à laquelle personne n'avait jamais cru. Jean sans Peur le chercha dans des lettres du Dauphin, qui l'appelait à le délivrer de la tyrannie des Orléanais, lettres supposées ou tout au moins surprises à la bonne foi du duc de Guyenne. Bientôt on le vit rassembler une puissante armée et la conduire, au milieu de l'hiver, devant Paris. Les Armagnacs y étaient nombreux et les souvenirs de la domination bourguignonne encore présents à tous les esprits. Le mouvement populaire sur lequel il comptait n'eut pas lieu, et après quelques jours d'attente Jean fut réduit à une honteuse retraite. Le peuple de Paris avait été le témoin de son impuissance: les Armagnacs auxquels il l'avait révélée allaient en profiter pour le poursuivre. C'étaient deux grandes fautes au milieu de ces guerres civiles. Le duc semble lui-même les comprendre et chercher à en arrêter les désastreux effets. Il convoque les Etats d'Artois et de Flandre. Il écrit aux bourgeois des bonnes villes pour combattre les doutes qui se répandent sur l'authenticité des lettres du duc de Guyenne. Il les appelle «ses très-chers et bons amis:» il réclame leur appui et ajoute: «S'il est quelque chose que vous veuillez et nous puissions, sachez certainement que nous le ferons de très-bon cœur.» Ces belles paroles ne trompèrent personne. Les nobles d'Artois protestèrent de leur dévouement, mais refusèrent de porter les armes contre le roi. Les bonnes villes n'étaient pas plus disposées à soutenir le duc dans une entreprise déjà avortée.

Dès le 10 février, une proclamation du roi, rappelant tous les crimes du duc de Bourgogne, le déclara rebelle et convoqua l'arrière-ban pour le combattre; le 3 avril, Charles VI quittait Paris, précédé de quatre-vingt mille hommes, pour aller prendre l'oriflamme à Saint-Denis. Compiègne, où s'étaient enfermés les sires de Lannoy et de Maldeghem avec quelques hommes d'armes, opposa une longue résistance. Au bruit du péril qui menaçait la garnison bourguignonne, le jeune comte de Charolais parcourut toutes les villes de Flandre en suppliant les bourgeois de s'armer pour défendre l'honneur de son père. Le duc l'avait suivi pour réitérer les mêmes instances et les mêmes prières. Leurs efforts furent inutiles: Compiègne capitula et l'armée ennemie s'avança de plus en plus.

La colère du duc était extrême: à Gand, il fit sonner la cloche du beffroi pour que les bourgeois s'assemblassent sous sa bannière; personne n'obéit, et quelques courtisans, qu'aveuglait le ressentiment de leur maître, répétaient tout haut: «Il faut traiter les habitants de Gand comme on a traité ceux de Liége.» Ces paroles imprudentes augmentaient l'agitation: elle se répandit rapidement jusqu'à Bruges et jusqu'à Ypres, où le duc, fidèle au système qui lui avait si mal réussi à Paris, essaya de se faire, contre les magistrats, une arme de l'anarchie populaire.

A côté de cette influence du duc de Bourgogne qui s'affaiblit et s'efface, s'élève une puissance de plus en plus grande, celle de la vieille Flandre, de la Flandre indépendante, représentée par l'assemblée des députés de ses communes.

Une dissertation sur l'origine et le développement des Etats de Flandre, placée au milieu de ces récits, paraîtrait sans doute trop longue et sans objet à la plupart des lecteurs. La marche des événements des trois derniers siècles, qui ont passé sous leurs yeux, a pu les instruire des modifications que les institutions et les mœurs ont subies et partagées. Ils ont pu y découvrir les traces de la substitution graduelle et progressive de l'autorité des députés des communes à celle des chevaliers et des barons: cette grande révolution politique, qui ne s'est accomplie ni à la suite d'un seul fait, ni à une date précise, n'est que la conséquence naturelle du déplacement des forces sociales, qu'au jour du péril il fallait bien invoquer sous leur véritable nom et sous leur véritable caractère. La puissance des communes avait été le principe; dès qu'elle se trouva invinciblement établie, le premier de ses résultats fut l'intervention de leurs représentants dans la discussion des questions commerciales et des intérêts généraux du pays: la continuité des guerres intérieures et étrangères; la division des factions, l'hostilité même de ses comtes étaient autant de titres sur lesquels la Flandre s'appuyait pour n'avoir foi qu'en elle-même. Les bourgeois des cités s'allient déjà dans une fédération étroite sous Guillaume de Normandie; leurs réunions en parlement se multiplient sous les successeurs de Gui de Dampierre, surtout pendant la vie de Jacques d'Artevelde. Sous la domination de la maison de Bourgogne, les clercs et les nobles, qui longtemps avaient formé le conseil des princes, en opposition avec le parlement des communes, se joignent aux délibérations des députés des villes. Quoique leur influence ne doive s'élever qu'au seizième siècle, nous trouvons sous Jean sans Peur un nom nouveau pour les assemblées où leur présence est à peine indiquée: celui de trois Etats du pays de Flandre.

En 1414, l'indépendance des Etats de Flandre était si complète qu'afin de la garantir ils avaient fait fortifier la ville de Gand, leur résidence ordinaire. Leurs députés se présentèrent à Péronne, où les Armagnacs venaient de conduire Charles VI. Le duc de Brabant et la comtesse de Hainaut s'étaient déjà inutilement rendus près du roi pour préparer une réconciliation; ils n'avaient obtenu que cette réponse: Si le duc de Bourgogne le demande, on lui fera justice; s'il implore sa grâce, il ne la méritera que par le repentir et en reconnaissant sa faute sans chercher à la justifier. On espérait que les Flamands réussiraient mieux dans ces négociations. Dès le commencement de la guerre, le roi de France leur avait écrit pour connaître leurs projets, et ils lui avaient répondu en protestant de leur respect pour sa suzeraineté. Leurs députés étaient des chevaliers, des gens d'Eglise et d'honorables bourgeois. On leur donna immédiatement audience; un échevin de Gand parla éloquemment en leur nom, et lorsque le chancelier les eut remerciés de leurs bonnes paroles et de leurs loyales intentions, le roi se leva et alla serrer la main des vaincus de Roosebeke dans sa main royale, armée cette fois pour combattre non plus les communes flamandes, mais l'héritier même de Philippe le Hardi.

Dans une autre audience, le chancelier de Guyenne et un célèbre docteur en théologie nommé Guillaume Beau-Nepveu, exposèrent les nombreux méfaits de Jean sans Peur, et les députés flamands ayant réclamé le lendemain quelques explications sur les trahisons reprochées au duc de Bourgogne, l'archevêque de Bourges insista plus vivement sur ce qu'elles présentaient de criminel et de déloyal. Le roi était instruit, disait-il, des propositions que le duc de Bourgogne avait adressées par ses ambassadeurs au roi d'Angleterre; il savait qu'il avait promis de lui livrer les quatre principales entrées du pays de Flandre, en l'assurant qu'il lui en ferait hommage; ce qui était une si horrible félonie et un tel crime de lèse-majesté que le roi avait résolu d'employer la force des armes pour lui enlever tout moyen de nuire désormais au royaume. Puis le duc de Guyenne descendit du trône royal, et répéta aux députés flamands qu'il chercherait à les satisfaire autant qu'il était lui-même satisfait de leur empressement et de leur fidélité.

Selon un autre récit, ce fut l'évêque de Chartres qui parla au nom du roi de France, et les ambassadeurs flamands se contentèrent de répliquer que bien qu'ils appelassent également de tous leurs vœux la cessation des hostilités, ils étaient tenus, par leurs serments vis-à-vis du duc de Bourgogne, de repousser toute agression dirigée contre leurs frontières. Les conseillers de Charles VI, loin de songer à aller attaquer les communes de Flandre, ne cherchaient qu'à se concilier leur amitié; ils firent grand accueil à leurs ambassadeurs et leur donnèrent à leur départ cent marcs d'argent en vaisselle dorée.

Pendant ces négociations, Jean sans Peur offrit de nouveau aux ministres du jeune roi Henri V de lui rendre hommage comme son vassal lige, s'ils consentaient à le secourir. Cette démarche extrême resta sans résultats. Le duc, abandonné de ses alliés, privé des renforts qu'il attendait de la Bourgogne, se tenait à Douay, agité et inquiet. Il venait d'envoyer à Arras tous les hommes d'armes dont il pouvait disposer, sous les ordres de Jean de Luxembourg. L'armée du roi, qui se préparait à attaquer cette ville, devenait de jour en jour plus nombreuse: quel que fût le courage des assiégés, quelle que fût l'étendue de leurs remparts, une longue résistance semblait impossible.

Arras était le dernier boulevard qui pût arrêter l'armée de Charles VI. Jean, dont la terreur s'accroissait, réunit successivement près de lui, à Lille et à Gand, les députés des communes flamandes. La dissimulation de son langage, où l'on découvrait jusque dans les discours les plus humbles la haine et la menace, laissait tous les cœurs indifférents à son péril, et il fallut la médiation de la comtesse de Hainaut et du duc de Brabant pour que les Etats consentissent à intervenir de nouveau en sa faveur, non à main armée, mais par des représentations pacifiques. Leurs députés reparurent au camp de Charles VI, avec le duc de Brabant et la comtesse de Hainaut pour le presser «d'avoir considération aux horribles, détestables et innumérables tribulations qui, par fait de divisions et de guerre, ont ja longuement esté et en pourroient encore avenir, et au très-grand, infini et souverain bien qui se peut ensuir par le moyen de paix à toute la chose publique.» Juvénal des Ursins soutint leurs propositions: elles furent acceptées, et la bannière royale flotta sur les murs de la ville d'Arras, qu'évacua le sire de Luxembourg. Le traité qui avait été conclu entre les conseillers du roi et les députés des communes flamandes fut communiqué au duc de Bourgogne; il était trop faible pour le désavouer, et ce traité fut définitivement approuvé à Senlis, au mois d'octobre 1414. On y lisait que le duc de Brabant, sa sœur et les ambassadeurs flamands avaient supplié humblement le roi de pardonner au duc de Bourgogne tous ses torts depuis le traité de Pontoise; ils promettaient en son nom qu'il renoncerait à l'alliance des Anglais, ne susciterait plus de troubles en France, et ne reparaîtrait devant le roi que sur son exprès mandement. Le duc de Brabant, la comtesse de Hainaut, les députés de Flandre jurèrent de n'aider Jean ni de leurs corps, ni de leurs biens s'il violait la paix.

Le duc de Bourgogne se trouvait à Cambray. Il y fit publier, le 9 octobre, une protestation dirigée contre un jugement de l'évêque de Paris et de l'inquisiteur de la foi, qui avait condamné les propositions de Jean Petit; c'est en même temps un acte d'appel au concile de Constance, sur lequel il cherchera à faire peser toute l'influence de sa puissance politique. Du moins dans la discussion qui va s'ouvrir, la cause sacrée de la justice aura pour défenseur Jean de Gerson, qui a été doyen de Saint-Donat de Bruges et a cessé de l'être parce qu'il est resté inébranlable dans le for de sa conscience, tandis que le crime ne trouvera pour apologiste que le fils d'un vigneron de Beauvais nommé Pierre Cauchon, qui s'est élevé dans la faveur de Jean sans Peur en s'associant à Jean Petit et qui plus tard méritera également la faveur de son successeur en conduisant Jeanne d'Arc au bûcher de Rouen.

Le duc de Bourgogne s'éloigna aussitôt après, laissant le gouvernement de la Flandre au comte de Charolais; suivi des Legoix et des Caboche, il se retirait en Bourgogne, impatient d'y cacher sa honte et rêvant d'amères vengeances.

Pendant ce court intervalle de paix qui éclaira pendant quelques jours à peine ce siècle de cruelles dissensions, la Flandre s'éleva de plus en plus. Sa médiation dans le traité de Senlis lui avait assuré de nouveaux priviléges, et déjà s'y associait l'espérance de voir se ranimer son commerce et son industrie. «Nous désirons vivement, porte une charte où le duc renonçait à tout droit sur les confiscations, que nos villes, si illustres et si renommées dans tous les pays, voient le commerce, sur lequel repose principalement toute la Flandre, se développer de plus en plus et leurs populations s'accroître sous l'heureuse influence de leurs institutions.» La grandeur commerciale de la Flandre n'existait que par ses priviléges et ses franchises.

Cependant l'ambition du jeune roi d'Angleterre, réveillée l'année précédente par l'appel du duc de Bourgogne, et peut-être de nouveau entretenue par ses conseils secrets, allait faire succéder aux fléaux des guerres civiles les désastres des invasions étrangères. Une ambassade anglaise avait paru à Paris, réclamant la main d'une princesse de France avec toutes les provinces cédées par la paix de Bretigny pour dot. Henri V avait résolu de maintenir ses prétentions par la force des armes. Le 10 août, prêt à quitter l'Angleterre, il charge Philippe Morgan d'aller conclure avec le duc de Bourgogne un traité d'alliance et de confédération qui comprendra non-seulement les conventions commerciales réclamées par la Flandre, mais une promesse mutuelle de subsides et de secours; quatre jours après, il aborde avec huit cents vaisseaux au port de Harfleur. Comme Edouard III, il déclare «qu'il veut mettre la France en franchise et liberté, telle que le roy sainct Louys a tenu son peuple,» et son expédition suit la même route, depuis la Normandie jusqu'à la Somme, en se dirigeant vers Calais.