The Project Gutenberg eBook of Histoire de Flandre (T. 3/4)

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Title: Histoire de Flandre (T. 3/4)

Author: Baron Joseph Marie Bruno Constantin Kervyn de Lettenhove


Release date: February 23, 2013 [eBook #42177]
Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FLANDRE (T. 3/4) ***

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HISTOIRE DE FLANDRE.

Bruxelles.—Imprimerie Alfred VROMANT.

HISTOIRE
DE
FLANDRE

PAR
M. KERVYN DE LETTENHOVE


TOME TROISIÈME


1383-1453.

BRUGES
BEYAERT-DEFOORT, ÉDITEUR


1874

HISTOIRE DE FLANDRE

LIVRE QUATORZIÈME.
1383-1404.

Marguerite de Male et Philippe le Hardi.
Nouvelle invasion de Charles VI.
Pacification de la Flandre.—Croisade de Nicopoli.

La Flandre a soutenu deux siècles de combats avant de succomber à la bataille de Roosebeke qui arrête le développement des libertés communales; mais ses institutions sont devenues pour tous ceux qui en apprécièrent les bienfaits et qui les défendirent de leur sang l'objet d'un respect si profond, qu'à peine ébranlées par ces désastres elles se consolideront bientôt, même malgré les vainqueurs: et certes ce n'est point l'un des événements les moins dignes de l'intérêt de notre histoire, que le hasard étrange qui porte l'héritage du pays le plus libre de l'Europe entre les mains d'un prince appelé depuis longtemps par son habileté à être en France le tuteur et le conseiller de la royauté absolue: de là de longues luttes et une alternative de paix et de guerre où nous verrons tour à tour les grands ducs de Bourgogne, comme les appelle Brantôme, opprimer les communes ou les flatter quand ils seront trop faibles pour les combattre.

Le duc Philippe, qui venait de réunir à ses Etats de Bourgogne les comtés de Flandre, d'Artois, de Nevers et de Rethel, avait été surnommé le Hardi, parce qu'il avait résisté deux fois au Prince noir, un jour à la bataille de Poitiers où il combattit vaillamment, un autre jour à Londres, pendant sa captivité, à propos d'une partie d'échecs. Mais l'intrépidité que l'on vantait chez lui n'était ni impétueuse ni aveugle comme celle de son arrière-petit-fils qui porta le même surnom. «Il estoit, dit Froissart, sage, froid et imaginatif et sur ses besognes véoit au long.» et Christine de Pisan ajoute: «Prince estoit de souverain sens et bon conseil: doulx estoit et amiable à grans, moyens et petis; les bons amoit de tous estas; large comme un Alexandre, noble et pontifical, en court et estat magnificent; ses gens amoit moult chièrement, privé estoit à eulx, et moult leur donnoit de bien.»

Lorsque Christine de Pisan loue la générosité du duc de Bourgogne, il semble que cet éloge ne soit point complètement désintéressé chez elle; et néanmoins il reproduit les traits de son caractère qui frappèrent le plus vivement ses contemporains. Provoquant par son propre luxe le luxe des bourgeois, multipliant les joutes et les fêtes, protégeant les relations des marchands étrangers établis en Flandre plutôt que l'industrie de ses habitants, Philippe le Hardi opposa sans cesse à l'énergie du sentiment national chez les communes un système de corruption lente et astucieuse que devaient poursuivre ses successeurs. Le jour même des obsèques de Louis de Male, tandis que les cierges funéraires éclairaient encore les églises de Lille tendues de deuil, il conviait ses conseillers, ses chevaliers et ses amis à un banquet où il s'était plu à étaler toute sa pompe et toute sa magnificence: c'était le programme de la domination qu'il inaugurait.

Trois mois s'écoulèrent: le duc de Bourgogne s'était rendu à Bruges, dans les derniers jours d'avril 1384, pour y recevoir les serments des échevins. Il se montrait gracieux et affable pour les bourgeois, et venait de faire publier une déclaration où il remettait tous ses griefs aux villes soumises à son autorité, quand on apprit tout à coup que le sire d'Escornay était entré à Audenarde.

Une surprise avait enlevé aux Gantois ce qu'une surprise leur avait livré. Le sire d'Escornay, instruit que François Ackerman avait quitté Audenarde pour aller assister aux noces de l'un de ses neveux, avait réuni quatre cents chevaliers et écuyers dans les bois d'Edelare. Plusieurs de ses compagnons s'étaient déguisés et étaient arrivés aux barrières d'Audenarde: leur premier soin avait été de briser les roues de leurs chariots pour que l'on ne pût plus fermer les portes, et le sire d'Escornay était accouru aussitôt avec les siens en criant: Ville gagnée! Les compagnons d'Ackerman n'avaient eu que le temps de se retirer à Gand.

Lorsque des députés gantois vinrent se plaindre au duc de Bourgogne de cette violation de la trêve, il se contenta de leur répondre que le sire d'Escornay n'avait agi qu'en son propre nom et pour venger ses querelles particulières. Cependant il n'en continua pas moins à mander en Artois les nobles du duché de Bourgogne, et la guerre, que renouvelaient à la fois les murmures des bourgeois de Gand et l'intérêt politique du prince, se ralluma de toutes parts. Elle offrit le même caractère que sous Louis de Male. Les capitaines qui commandaient dans les villes les plus importantes multiplièrent leurs excursions pour piller les villages et incendier les moissons; le plus redouté de tous était le sire de Jumont, chevalier bourguignon récemment créé grand bailli de Flandre, qui se tenait à Courtray. «Quand il pouvoit, dit Froissart, attraper des Gantois, il n'en prensist nulle rançon que il ne les mist à mort, ou fit crever les yeux, ou couper les poings, ou les oreilles, ou les pieds, et puis les laissoit aller en cel état pour exemplier les autres; et estoit si renommé par toute Flandre de tenir justice sans point de pitié et de corriger cruellement les Gantois, que on ne parloit d'autrui en Flandre que de lui.» De non moins cruelles représailles attendaient les hommes d'armes du sire de Jumont. Des bandes de laboureurs chassés de leurs terres, que les Bourguignons appelaient les pourcelets de la Raspaille, s'assemblèrent dans les bois de la Raspaille, entre Renaix et Grammont, et de là ils allaient, pour se venger de leurs insultes, les attaquer jusque dans les châteaux où ils trouvaient un asile. Une désolation profonde s'était répandue dans toute la Flandre.

Cependant les Gantois espéraient des secours de l'Angleterre: ils n'avaient pas interrompu leurs relations avec les communes du Brabant et du Hainaut; mais ils s'appuyaient surtout sur la Zélande, qui leur servait d'entrepôt dans leur commerce avec la hanse teutonique. C'était de ce côté que, pour les affaiblir, il fallait d'abord les isoler. Philippe le Hardi s'adressa au duc Albert de Bavière; des ordres rigoureux étouffèrent le zèle des communes zélandaises; et par une suite immédiate de ce premier succès, Philippe le Hardi ne recula devant aucun sacrifice pour corrompre l'un des capitaines flamands, Arnould Janssone, qui commandait dans le pays des Quatre-Métiers, d'où les bourgeois de Gand tiraient de nombreux approvisionnements. Sa trahison les en priva désormais et ils apprirent à redouter la famine.

D'autres complots menacèrent bientôt les Gantois jusque dans leurs foyers. Une profonde agitation régnait au milieu d'eux depuis que l'heureuse tentative du sire d'Escornay leur avait enlevé une forteresse à laquelle semblaient attachées les destinées de la Flandre; mille rumeurs accusaient d'honorables bourgeois de se préparer à imiter l'exemple de Janssone, et déjà quelques-uns avaient osé déclarer, disait-on, qu'il fallait se réconcilier avec le roi de France. La commune n'en reste pas moins pleine d'enthousiasme pour la défense de ses franchises. Le 18 juillet, l'étendard du roi d'Angleterre est publiquement arboré: c'est à la fois une protestation en faveur de l'alliance anglaise et une déclaration solennelle que Gand repousse toute négociation où le duc de Bourgogne voudrait lui imposer la suzeraineté de son neveu. Cependant les Leliaerts accourent sur la place publique et cherchent à renverser la bannière où Edouard III a placé les fleurs de lis à l'ombre des léopards; mais leurs chefs sont presque aussitôt arrêtés et chargés de chaînes. Le plus illustre est le sire d'Herzeele, que le souvenir des exploits du héros de Nevele ne protége plus: on sait qu'en 1382 il a refusé de suivre Philippe d'Artevelde, quand il quitta Audenarde pour se diriger vers Roosebeke; on lui reproche aussi de s'être montré constamment l'ennemi d'Ackerman; enfin on l'a entendu dans cette funeste lutte appeler tous ses amis à s'armer contre la commune.

Cette journée avait consolidé les relations de la Flandre avec l'Angleterre; on en apprit avec joie les résultats à Londres. Les conseillers de Richard II voyaient depuis longtemps avec jalousie les efforts du duc de Bourgogne pour rendre à la monarchie de Charles VI l'une de ses plus belles provinces. Dès le mois de mai 1384, au moment où de nouvelles négociations s'engageaient pour la conclusion d'une paix définitive, ils avaient eu soin d'omettre le nom du comte de Flandre dans les instructions données au duc de Lancastre et au comte de Buckingham. La défaite des Leliaerts à Gand ranima leurs espérances, et le 18 novembre 1384, ils firent publier à Londres une déclaration complètement hostile au duc de Bourgogne.

Le roi d'Angleterre y rappelait «que jusqu'à ce moment le pays de Flandre, soumis à sa suzeraineté comme relevant de sa couronne et de son royaume de France, si célèbre autrefois par le nombre de ses villes et celui de ses habitants, se trouvait, depuis la mort de son cher cousin Louis, comte de Flandre, dépourvu de tout gouvernement régulier, puisque son héritier ne s'était pas présenté pour faire acte d'hommage à son seigneur et légitime souverain;» puis, après avoir retracé les guerres, les dévastations et les pillages qui menaçaient chaque jour les communes flamandes, notamment les bourgeois de la cité de Gand, pour lesquels il nourrissait une sincère affection, il annonçait qu'il avait créé rewaert de Flandre un illustre chevalier anglais nommé Jean Bourchier, qui avait dans sa jeunesse combattu en Bretagne sous les drapeaux de Jeanne de Montfort.

Ce fut vers le mois de janvier que Jean Bourchier arriva à Gand avec mille archers et une troupe d'hommes d'armes qui ne semble pas avoir été fort nombreuse. Sa présence assura de plus en plus l'autorité des capitaines de la commune, parmi lesquels François Ackerman n'avait pas cessé d'occuper le premier rang.

Cependant le duc de Bourgogne, déçu dans l'espoir de voir ses amis lui ouvrir les portes de Gand, redoublait d'activité dans les préparatifs de la guerre. Il faisait lui-même de fréquents voyages de Lille à Bruxelles, de Bruxelles à Anvers, ordonnant qu'on élevât de toutes parts des retranchements pour arrêter les excursions des Gantois, et veillant surtout à ce qu'ils ne pussent renouveler leurs approvisionnements. Jamais la puissance du duc de Bourgogne n'avait été aussi grande. Le duc de Brabant venait de mourir, et l'héritière de Jean III, veuve de Guillaume de Bavière et de Wenceslas de Luxembourg, n'écoutait que les conseils de Philippe le Hardi. Elle se montrait, dit Froissart, vivement affligée des troubles de Flandre et des embarras «de son neveu et de sa nièce de Bourgogne, qui devoient estre par droit ses héritiers et qui estoient des plus grands du monde.» Chaque jour elle entendait répéter que les Gantois se fortifiaient dans leur résistance par leur alliance avec les Anglais. Elle avait même appris que le duc de Lancastre négociait le mariage de l'une de ses filles avec le fils aîné d'Albert de Bavière, appelé à recueillir plus tard l'héritage des comtés de Hainaut, de Hollande et de Zélande: ces négociations étaient d'autant plus importantes que les communes de Hainaut avaient toujours été favorables aux Flamands, qui avaient également continué à entretenir d'étroites relations commerciales avec toutes les villes des bords de la Meuse et du Rhin. La duchesse de Brabant forma à la fois le projet de les rompre et celui d'intervenir comme médiatrice dans les discordes des Gantois et de leur prince: son premier soin fut de réunir à Cambray le duc de Bourgogne et le duc Albert de Bavière, pour leur faire conclure le mariage de Marguerite de Bourgogne avec l'héritier du Hainaut; mais ses efforts rencontrèrent de nombreux obstacles. Le duc de Bavière exigeait comme condition de ce mariage que l'on en arrêtât un second entre l'une de ses filles et Jean de Nevers, fils aîné du duc de Bourgogne, à qui son père songeait à faire épouser Catherine de France, sœur du roi Charles VI. Enfin, le duc Philippe céda, et cette double union entre les maisons de Bourgogne et de Bavière fut résolue: une nouvelle combinaison politique lui offrait dans cette alliance même le moyen de s'attacher, par des liens de plus en plus étroits, la dynastie de Charles VI. Le 12 avril 1385 on célébra à Cambray le mariage de Jean de Nevers avec Marguerite de Bavière, et celui de Marguerite de Bourgogne avec Guillaume de Bavière. Le 18 juillet suivant, une autre princesse de cette même maison de Bavière, si intimement unie à celle de Bourgogne, épousait le jeune roi de France, et apportait pour dot à Charles VI et à son peuple un demi-siècle de désordres domestiques et de calamités publiques.

Dès ce moment le duc de Bourgogne fut le véritable chef de la maison de France. Le parlement venait de déclarer solennellement «que toujours la cour obéyrait aux commandemens du roy et de monseigneur de Bourgogne.» Son ambition s'était accrue en même temps que sa puissance. Ce n'était point assez qu'il domptât les communes flamandes: ce triomphe ne lui suffisait plus; il n'attendait que le terme des trêves de Lelinghen pour conduire sur les rivages de l'Angleterre, où il avait été longtemps captif, une vaste expédition dont sa volonté eût réglé le but et les résultats. La jeunesse de Richard II, son orgueil, sa cruauté avaient rapidement affaibli la redoutable monarchie d'Edouard III, et jamais moment plus favorable ne s'était présenté aux Français pour effacer les désastres des règnes précédents. Tandis qu'une armée confiée au duc de Bourbon s'avançait vers l'Auvergne et le Limousin, une flotte nombreuse mettait à la voile des côtes de France pour aller seconder le roi Robert II, fondateur de la dynastie des Stuarts, dans ses efforts pour assurer l'indépendance de l'Ecosse.

Au moment où Philippe le Hardi veut placer en Flandre le camp de la France féodale prête à envahir l'Angleterre, les communes flamandes osent encore rêver la défense de leurs libertés et le maintien de leur alliance avec les Anglais. Ackerman fait fortifier avec soin tous les villages des environs de Gand: il pousse même parfois ses excursions jusque sous les murs d'Audenarde et de Courtray. Puis, lorsqu'on croit ses amis réduits par la famine à recourir à la clémence du duc de Bourgogne, des navires anglais abordent dans l'île de Cadzand et, grâce à leur appui, les vaisseaux des marchands osterlings portent à Gand des approvisionnements considérables. Peu de jours après, les Gantois, conduits par Jacques de Schotelaere, essayaient de surprendre Anvers, dont les bourgeois leur étaient favorables; mais Gui de la Trémouille, qui y commandait une garnison bourguignonne, les repoussa et leur fit quelques prisonniers, qu'à l'exemple de Jean de Jumont il renvoya à Gand après leur avoir fait crever les yeux. Les Gantois se préparaient à exercer les mêmes vengeances sur ceux de leurs ennemis qui étaient tombés en leur pouvoir, quand Jean Bourchier leur représenta qu'ils s'étaient loyalement remis à leur générosité pour sauver leurs vies, et qu'il était plus juste de n'exercer de représailles que sur ceux que la fortune de la guerre leur livrerait désormais.

Simon Parys réussit mieux dans une autre expédition où il força Guillaume de Bavière, gendre du duc Philippe, à évacuer le pays des Quatre-Métiers. Mais les chevaliers bourguignons ne tardèrent point à former le projet de le reconquérir. Ils avaient quitté en grand nombre les villes qu'ils occupaient pour se réunir dans cette expédition, lorsqu'ils se trouvèrent tout à coup en présence de deux mille Gantois, commandés par François Ackerman. Bien que les chevaliers bourguignons eussent mis pied à terre et saisi leurs glaives, les Gantois les assaillaient si impétueusement qu'ils rompirent leurs rangs, et les Français (c'est ainsi que Froissart désigne les défenseurs de Philippe le Hardi) eurent à peine le temps de s'élancer sur leurs chevaux pour se retirer à Ardenbourg: ils abandonnaient parmi les morts les sires de Berlette, de Belle-Fourrière, de Grancey et plusieurs autres chevaliers.

Les Gantois ne se laissent intimider ni par les nouvelles fortifications que s'est empressé d'élever à Ardenbourg Jean de Jumont, le plus redouté de leurs ennemis, ni par les renforts qu'y a conduits le vicomte de Meaux. Ackerman, accompagné de Pierre Van den Bossche et de Rasse Van de Voorde, sort de Gand avec sept mille hommes et se présente devant les portes d'Ardenbourg aux premières lueurs de l'aurore, à l'heure même où les veilleurs du guet viennent de se retire; déjà il a donné l'ordre de descendre les échelles dans les fossés, et l'un des siens a touché le sommet des remparts, quand deux ou trois écuyers, «qui alloient tout jouant selon les murs,» reconnurent le danger dont ils étaient menacés. A leurs cris, les chevaliers bourguignons accoururent, «et au voir dire, ajoute Froissart, si ils n'eussent là été, sans nulle faute Ardenbourg estoit prise, et tous les chevaliers et écuyers en leurs lits.»

Cet échec n'abat point le courage des Gantois; on les retrouve presque aussitôt après assiégeant le bourg de Biervliet, constant asile des Leliaerts, où s'est retranché cette fois l'un des bâtards de Louis de Male. Enfin, tandis que l'on célèbre à Amiens les noces du roi de France, François Ackerman et Pierre Van den Bossche impatients de réparer les malheurs de la tentative qu'ils ont dirigée contre Ardenbourg, s'éloignent de Gand. Jean Bourchier les accompagne. Le secret de leur expédition a été fidèlement gardé. Ils marchent pendant toute la nuit, espérant surprendre Bruges à l'aube du jour; mais les hommes d'armes bourguignons sont trop vigilants, et les Gantois, trouvant toutes les portes bien gardées, se préparent à se retirer, quand un messager accourt auprès d'eux, chargé par les bourgeois de Damme de leur annoncer que leur capitaine, Roger de Ghistelles, est absent ainsi que plusieurs de ses compagnons, et que rien n'est plus aisé que de s'emparer de leur ville. Une heure après, Ackerman entre à Damme au son des trompettes. Aucun désordre ne signale ce succès. Tous les biens des marchands étrangers sont respectés, et plusieurs nobles dames, qui habitaient l'hôtel du sire de Ghistelles, obtiennent des bourgeois de Gand une protection généreuse dont eussent pu s'honorer des chevaliers. «Ce n'est pas aux femmes que je fais la guerre,» a dit Ackerman, et tous ses compagnons se sont montrés dociles à sa voix.

Par une de ces alternatives dont la fortune de la guerre multiplie les exemples, la ville de Gand, naguère privée, par les compagnies bourguignonnes et les maraudeurs leliaerts de Janssone, de toutes ses communications avec la Zélande et la mer, s'applaudissait à son tour de voir les bourgeois de Bruges, devenus les alliés du duc, perdre en quelques heures le monopole industriel que leur assuraient leurs relations avec Damme et l'Ecluse. Jacques de Schotelaere s'était hâté de rejoindre Ackerman avec d'importants renforts, et toutes les forces de Philippe le Hardi n'eussent pas suffi pour réparer la coupable négligence de Roger de Ghistelles.

Dès le 19 juillet, la prise de Damme fut connue à Amiens; elle troubla les fêtes que l'on offrait à la jeune reine de France. Les oncles du roi se réunirent; le duc de Bourgogne insistait pour qu'on tirât une vengeance éclatante de la témérité des Gantois et pour qu'on complétât par leur extermination la glorieuse expédition de Roosebeke; l'influence qu'il exerçait était si grande qu'on interrompit les joutes et les tournois pour proclamer le mandement royal qui convoquait à douze jours de là le ban et l'arrière-ban du royaume, déjà prêts dans la plupart des provinces à s'armer contre les Anglais. Le 25 juillet, Charles VI quittait Amiens; le 1er août, il se trouvait devant Damme, entouré de cent mille hommes.

Ackerman s'était séparé de Jean Bourchier et de Pierre Van den Bossche, et, pour ménager ses approvisionnements, il n'avait gardé avec lui que quinze cents combattants choisis parmi les plus braves: mais il comptait sur sa nombreuse artillerie et sur l'adresse de quelques archers anglais.

Les Leliaerts s'enorgueillissaient de leur double défense d'Audenarde et de celle d'Ypres; mais l'héroïque résistance des Gantois à Damme devait effacer ces pompeux souvenirs. Dès le premier jour, un vaillant chevalier du Vermandois, le sire de Clary, fut tué par l'un des canons de la ville. Ses compagnons voulurent venger sa mort. Les assauts se multiplièrent, mais à chaque tentative les assaillants étaient repoussés avec de nouvelles pertes. Quel que fût le petit nombre des défenseurs de Damme, Ackerman espérait qu'il pourrait lutter assez longtemps contre l'armée de Charles VI pour laisser aux Anglais, qu'il attendait, le temps d'arriver à son secours.

Un parlement, convoqué à Westminster, avait voté un subside de dix mille marcs pour couvrir les frais d'une grande expédition qui devait assurer l'indépendance des communes flamandes; par malheur, les plus intrépides chevaliers anglais se trouvaient retenus sur les frontières d'Ecosse par l'invasion du sire de Vienne, et le plus influent des ministres du roi, Michel de la Pole, qui s'était élevé d'une condition obscure jusqu'au rang de comte de Suffolk et de chancelier d'Angleterre, conserva les dix mille marcs destinés à la guerre de Flandre; il permit même à des Génois, qui avaient été arrêtés par des vaisseaux anglais, de continuer leur navigation vers les ports occupés par le duc de Bourgogne, bien que depuis longtemps on leur reprochât d'être les constants alliés des Français dans toutes leurs guerres contre la Flandre. Enfin, pour mettre le comble à des mesures qu'une secrète trahison semblait avoir dictées, il envoya à Berwick tous les hommes d'armes déjà réunis sur le rivage.

A peu près vers la même époque, un complot se formait à l'Ecluse en faveur des Gantois; un grand nombre de bourgeois y avaient conçu le dessein de surprendre dans le port la flotte que le duc de Bourgogne avait assemblée pour envahir l'Angleterre, et de rétablir les communications des assiégés de Damme avec la mer. Ils espéraient que ce succès hâterait l'arrivée des vaisseaux anglais dans le Zwyn: s'ils ne paraissaient point ou s'ils paraissaient trop tard, le désespoir leur suggérait un dernier effort pour que la Flandre restât libre et fière jusqu'à sa dernière heure: ils avaient, dit-on, unanimement résolu, dans cette prévision extrême, de rompre les digues qui la protégeaient et de la livrer à l'Océan pour l'arracher à ses ennemis. Tant d'audace et de courage rendait cette conspiration redoutable, mais des espions de Philippe le Hardi la découvrirent: tous ceux qui y avaient pris part furent mis à mort.

Peut-être ce complot des habitants de l'Ecluse s'étendait-il jusque dans le camp de Charles VI. Le duc de Bourgogne, qui avait convoqué sous ses bannières la commune de Bruges, conduite par Gilles de Themseke, et les milices de plusieurs autres villes de Flandre, ne s'était assuré de leur obéissance qu'en les plaçant au milieu du camp, sous les ordres du sire de Saimpy, dont l'heureuse témérité avait ouvert la Flandre à l'expédition de Roosebeke.

Ackerman vit bientôt s'évanouir avec ses espérances toutes les ressources de sa défense; il avait vainement placé sa confiance dans la position presque inaccessible de la ville de Damme, entourée de canaux, de fossés et de marais; les chaleurs d'un été brûlant avaient desséché tous les étangs et tous les ruisseaux. Les assiégés étaient accablés de fatigues et de privations; et au moment même où leurs puits tarissaient, les Français avaient brisé le conduit souterrain qui portait dans leurs remparts les eaux des viviers de Male; les munitions de leur artillerie étaient également épuisées. Le 22 août, Ackerman convoqua ses compagnons d'armes. Il s'était opposé pendant vingt jours, avec quinze cents hommes, à l'invasion de cent mille Français, et n'ignorait point que sa résistance, en rendant impossible l'exécution immédiate de tout projet contre l'Angleterre, avait suffi pour sauver d'un péril imminent la monarchie de Richard III qui l'abandonnait. Il ne lui restait plus qu'à tenter un dernier effort pour assurer le salut des siens. Toutes les mesures propres à protéger leur retraite furent secrètement adoptées, et lorsque la nuit fut arrivée, François Ackerman et Jacques de Schotelaere, réunissant leurs amis, sortirent en silence de la ville en se dirigeant vers Moerkerke; ils se trouvaient au milieu des Français sans que ceux-ci eussent eu l'éveil de cette tentative et pussent chercher à les arrêter. Ackerman, ramenant à Gand sa petite armée, y fut reçu par de longues acclamations.

Les députés des bourgeois de Damme s'étaient présentés, humbles et suppliants, au château de Male qu'occupait Charles VI pour se mettre à sa merci; avant qu'ils eussent obtenu une réponse, les Français avaient escaladé la ville et y avaient mis le feu; à peine les nobles dames, dont les Gantois avaient honoré l'infortune, furent-elles respectées des sergents recrutés dans leurs propres domaines. L'incendie éclaira de féroces scènes de massacre. Les Bretons savaient bien qu'on avait décidé la destruction de la Flandre: ce qu'ils faisaient, les princes l'approuvaient. Quelques Gantois avaient été faits prisonniers: on les conduisit à Bruges où la plupart furent décapités devant le Steen.

Si le duc de Bourgogne se voyait réduit à renoncer à ses projets contre l'Angleterre, il était bien résolu à continuer sa guerre d'extermination contre la Flandre. On avait raconté à Charles VI, dit un historien du quinzième siècle, «que sur les marches de Zélande avoit un pays assez fort, où il y avoit beaux pâturages, et largement vivres et gens.» C'était le pays des Quatre-Métiers, fertile contrée que les ravages de la guerre avaient jusqu'alors à peu près épargnée. Charles VI ordonna qu'on l'envahît sans délai (26 août 1385). Les habitants se défendirent vaillamment, mais rien n'était prêt pour une résistance dont ils n'avaient point prévu la nécessité. On les poursuivit avec une atroce persévérance. Les châteaux, les villages, les hameaux, les chaumières, tout fut détruit; les moissons furent incendiées, et comme les femmes et les enfants se réfugiaient dans les bois, on résolut aussi de les brûler, afin qu'il n'y eût personne qui échappât à la sentence du glaive. Chaque jour multipliait le nombre des victimes; mais leur mort même était une dernière protestation contre l'autorité des vainqueurs.

Ni la grande bataille de Roosebeke, ni la reddition de Damme n'avaient pu amener la soumission de la Flandre. Charles VI, qui avait cru qu'à son approche tout le peuple se jetterait à ses pieds, empressé à lui livrer ses foyers et ses franchises tutélaires, s'ennuyait déjà d'être séparé si longtemps de la jeune reine de France, qui tenait sa cour à Creil en attendant son retour: son frère Louis, comte de Valois, plus connu depuis sous le nom de duc d'Orléans, était également impatient de quitter la Flandre. Une ambassade, composée d'un évêque et de plusieurs chevaliers, était arrivée au camp français, afin de l'engager à se rendre en Hongrie pour y épouser la reine Marie et partager son trône; le moindre retard, disaient-ils (les événements justifièrent leurs craintes), pouvait être fatal à ses prétentions et faire triompher celles du marquis de Brandebourg.

Charles VI avait adressé aux bourgeois de Gand des lettres pressantes pour les engager à la paix, mais il n'avait point reçu de réponse, et depuis le retour d'Ackerman rien n'était venu fortifier le parti des Leliarts, quand le roi de France, tentant un nouvel effort, s'avança avec ses hommes d'armes sur la route d'Assenede à Gand. Cependant ses chevaucheurs ne tardèrent point à lui annoncer un nouveau combat. Seize Gantois s'étaient fortifiés dans la tour d'une église; leur courage défiait toute une armée: il fallut pour les vaincre amener les machines de guerre et démolir les murailles. Tant d'héroïsme frappa Charles VI; il s'arrêta subjugué par ce sentiment d'admiration auquel nos passions les plus vives ne peuvent se dérober, et resta pendant douze jours enfermé dans son camp. Ce village portait le nom d'Artevelde: là s'était également arrêté Louis de Male après la bataille de Nevele, lorsqu'une sanglante défaite avait détruit les forces des Gantois. Les souvenirs d'un nom immortel semblaient planer sur ces lieux, comme si le berceau des plus illustres défenseurs de la nationalité flamande devait en être le seuil infranchissable.

Ce fut sans doute dans ce village d'Artevelde, patrie du génie et asile du courage, qu'on amena au camp de Charles VI quelques captifs choisis parmi les plus riches habitants du pays de Waes. Les hommes d'armes, qui semaient de toutes parts l'incendie et le carnage, ne les avaient épargnés que parce qu'ils en espéraient une rançon considérable; mais les princes français, loin de les excepter de l'arrêt porté contre toute la population, voulurent qu'on les mît immédiatement à mort, afin que ces supplices apprissent de plus en plus à la Flandre à éviter désormais toute rébellion. Le glaive du bourreau se leva et retomba tour à tour inondé de sang, jusqu'à ce qu'il ne restât plus que vingt-quatre prisonniers, tous d'une même famille et non moins distingués que les autres par leur influence et leur autorité. A leur aspect, plusieurs chevaliers français, émus de pitié, intercédèrent pour qu'on leur fît grâce et obtinrent qu'on les conduisît près du roi. Là on les interrogea sur les motifs de leur résistance, qui aux yeux des conseillers de Charles VI n'était qu'une odieuse insurrection; on leur laissa entrevoir à quel prix ils pourraient, en acceptant le joug étranger, mériter la merci royale; mais l'un d'eux, qui semblait, par sa taille élevée et par son âge, supérieur à tous ses compagnons, se hâta de répondre: «S'il est au pouvoir du roi de vaincre des hommes courageux, il ne pourra au moins jamais les faire changer de sentiments.» Sa voix était restée libre au milieu des fers, et comme on lui représentait qu'il fallait respecter les arrêts de la victoire, et que la Flandre, asservie et mutilée, avait vu disperser toutes les milices réunies pour sa défense, il répliqua fièrement: «Lors même que le roi ferait mettre à mort tous les Flamands, leurs ossements desséchés se lèveraient encore pour le combattre.» Charles VI, irrité, ordonna aussitôt de chercher un bourreau: beaucoup d'hommes sages, admirant une si noble fermeté au milieu des supplices, rapportèrent depuis, ajoute le moine de Saint-Denis, qu'aucune des victimes n'avait baissé les yeux ni laissé échapper une plainte, en voyant frapper un père, un frère ou un parent, et que, bravant la mort jusqu'au dernier moment, ils s'étaient offerts au glaive le front serein et le sourire à la bouche, en hommes libres, libere, læteque. C'est ainsi que, huit siècles plus tôt, leurs aïeux les Flamings et les Danes saluaient dans leurs chants les gloires du courage et les joies du trépas.

Ces souvenirs d'une grandeur passée, ce témoignage vivant d'une énergie qui ne s'était du moins pas affaiblie, l'indifférence du roi incapable de comprendre l'importance de cette guerre, l'abattement même de ses conseillers qui avaient appris que les vivres abondaient à Gand, tout contribuait à marquer le terme d'une expédition que rien de mémorable n'avait signalé; le 10 septembre, Charles VI quitta Artevelde pour retourner en France avec son armée.

En Ecosse comme en Flandre, les tentatives des Français étaient restées stériles, et peu de jours après la retraite du roi, Jean de Vienne et ses compagnons, repoussés par les Anglais, abordèrent au havre de l'Ecluse, qui devait être pour les barons de Charles VI ce que le rivage de Saint-Valery-sur-Somme fut pour les Normands de Guillaume prêts à combattre à Hastings. Les historiens de ce temps le nomment le meilleur et le plus célèbre de tous les ports que possède le royaume de France. Charles VI, avant de rentrer dans ses Etats, avait donné l'ordre qu'on y construisît une vaste citadelle qui non-seulement protégeât les armements contre l'Angleterre, mais dont l'on pût aussi «mestryer tout le pays de Flandres,» et aussitôt après de nombreux ouvriers avaient commencé à bâtir un château. Les uns prétendaient qu'il effacerait ceux de Calais, de Cherbourg et de Harfleur; selon les autres, il devait être assez élevé pour que la vue embrassât les flots à une distance de vingt lieues, et si bien garni d'arbalétriers et d'hommes d'armes qu'aucun navire ne sortirait du Zwyn et n'y pourrait pénétrer «que ce ne fust par leur congé.»

Philippe le Hardi n'était toutefois point éloigné de désirer la fin des discordes de la Flandre, depuis si longtemps entretenues par les chances incertaines de la guerre. De là dépendaient l'exécution de ses projets d'outre-mer et la prépondérance de son autorité à Paris. La situation des esprits était cette fois d'accord avec sa politique. Rejetant loin de lui la terreur comme une arme impuissante, il n'avait qu'à seconder ce mouvement de paix et de réconciliation qui se faisait sentir après sept années d'une guerre cruelle. Le commerce touchait à sa ruine. Sur toutes les mers, depuis les froids rivages de la Norwége jusqu'aux côtes de l'Afrique et de l'Arabie, dans les pays des Sarrasins comme dans les dix-sept royaumes chrétiens qui avaient leurs comptoirs à Bruges, les relations fondées par l'industrie flamande languissaient et semblaient prêtes à s'anéantir. Déjà elles s'étaient éteintes en Hainaut, en Brabant, en Zélande et dans les contrées voisines qui ne vivaient que de leurs rapports avec la France. Charles VI était à peine rentré à Paris quand les députés des villes d'Ypres et de Bruges vinrent le supplier de vouloir bien interposer une médiation désormais toute pacifique, afin de calmer les différends du duc de Bourgogne et de ses sujets. Philippe le Hardi favorisait sans doute leurs démarches, mais il n'était point aussi aisé de faire oublier aux Gantois leurs malheurs et tout ce qu'une triste expérience leur faisait redouter pour l'avenir. Un noble bourgeois de Gand, nommé messire Jean de Heyle, accepta avec un dévouement désintéressé une tâche d'autant plus difficile que ses concitoyens auraient pu y retrouver l'apparence d'un acte de trahison, et qu'il n'était lui-même pas certain de la reconnaissance du duc de Bourgogne dans une négociation qui touchait à la fois à la liberté et à la prospérité de la Flandre. Il jouissait à Gand d'une grande considération, et n'ignorait point que, des échevins et des capitaines, Pierre Van den Bossche était à peu près le seul que l'aveugle confiance de Richard II dans des ministres avides et perfides n'eût point éloigné de l'alliance anglaise. Ackerman lui-même, qui avait par son courage sauvé d'une invasion le royaume d'Angleterre, avait pu se convaincre qu'il ne fallait point espérer le secours des Anglais divisés et affaiblis. Deux autres bourgeois, Sohier Everwin et Jacques d'Ardenbourg, appartenant l'un à la corporation des bateliers, l'autre à celle des bouchers, c'est-à-dire aux métiers qui s'étaient toujours montrés les moins favorables à la guerre, s'assurèrent l'appui d'un grand nombre de leurs amis; mais il n'était personne qui ne vît dans la confirmation des anciennes franchises de la ville la première condition de la paix. Les choses en étaient arrivées à ce point, lorsque Jean de Heyle prétexta un pèlerinage à Saint-Quentin pour obtenir un sauf-conduit, et son premier soin fut de se rendre à Paris pour exposer les vœux de la plupart de ses concitoyens au duc de Bourgogne; Philippe le Hardi se montra fort disposé à les écouter. Gui de la Trémouille, Jean de Vienne, Olivier de Clisson, le sire de Coucy et les autres conseillers du roi jugeaient aussi qu'il valait mieux traiter avec les Gantois que de poursuivre une longue guerre qui épuisait les ressources de la France. Jean de Heyle était d'ailleurs un homme prudent et sage, qui savait s'exprimer «en beau langage.» Le duc Philippe approuva toutes ses paroles et le congédia en lui disant: «Retournez vers ceux qui vous envoient; je ferai tout ce que vous ordonnerez.» Dès que Jean de Heyle fut rentré en Flandre, il se rendit immédiatement au château de Gavre où se trouvait Ackerman, et «se découvrit de toutes ses besognes secrètement à lui.» «Ackerman pensa un petit,» dit Froissart, soit que quelques doutes s'offrissent à son esprit sur la foi que l'on pouvait ajouter aux promesses d'un prince qui avait, malgré une trêve solennelle, fait surprendre Audenarde, soit qu'il se demandât quel serait, après cette réconciliation, le sort des anciens capitaines de Gand. Dominé toutefois par une considération plus puissante, par celle des besoins et des malheurs de son pays, il répliqua presque aussitôt: «Là, où monseigneur de Bourgogne voudra tout pardonner et la bonne ville de Gand tenir en ses franchises, je ne serai jà rebelle, mais diligent grandement de venir à paix.»

Peu de jours après, Sohier Everwin, Jacques d'Ardenbourg et tous leurs amis se réunissaient au marché du Vendredi, rangés sous la bannière de Flandre et répétant le même cri: «Flandre au lion! Le seigneur au pays! Paix à la ville de Gand, tenue en ses franchises!» De toutes parts, les bourgeois accouraient à cette assemblée; Pierre Van den Bossche venait d'y paraître et cherchait à faire rejeter tout projet de négociation, lorsque Jean de Heyle prit la parole; il annonça qu'il portait des lettres du duc de Bourgogne, «moult douces et moult aimables,» et d'autres lettres de Charles VI qui reproduisaient les mêmes sentiments de conciliation.

A peine Jean de Heyle avait-il répété ces assurances du zèle du roi et du duc de Bourgogne pour la pacification de la Flandre, que le plus grand nombre de bourgeois, en signe d'adhésion aux propositions qui y étaient contenues, passa du côté de Sohier Everwin et de Jacques d'Ardenbourg. Ackerman, appelé du château de Gavre, avait déclaré lui-même «que d'avoir paix par celle manière à son naturel seigneur, il n'estoit point bon, ni loyal qui le déconseilloit.» Pierre Van den Bossche, moins confiant dans l'avenir, s'était retiré seul près de Jean Bourchier qui n'avait point quitté les murs de Gand.

On avait conclu une trêve jusqu'au 1er janvier. Des conférences devaient s'ouvrir à Tournay. Le duc de Bourgogne avait écrit le 7 novembre aux échevins de Gand qu'il y assisterait lui-même, et la ville de Gand y fut représentée par cent cinquante députés qui s'y rendirent en grande pompe et avec une suite nombreuse, afin de se montrer dignes de la puissance de la cité dont ils étaient les mandataires. Lorsque le 5 décembre le duc de Bourgogne arriva de Lille avec la duchesse et la comtesse de Nevers, les députés de Gand allèrent au devant de lui, et se découvrirent en le saluant, mais ils ne descendirent pas de leurs chevaux. Rasse Van de Voorde, Sohier Everwin, Daniel et Jacques de Vaernewyck se trouvaient parmi ces députés. François Ackerman les accompagnait. Bien qu'ils désirassent tous la paix, ils exigeaient unanimement qu'elle ne blessât ni l'honneur, ni les libertés de leur pays, et leur fierté eût fait abandonner mille fois les négociations, sans l'active médiation de messire Jean de Heyle.

Le premier soin des députés gantois avait été de remettre aux conseillers du duc «copie de leurs requêtes.» Après avoir déclaré que les bonnes gens de Gand désiraient sincèrement la conclusion d'une paix «en laquelle Dieu fust honoré, et le commun païs de Flandres sauvé en âme et en corps,» ils rappelaient que le roi et le duc de Bourgogne leur avaient garanti la conservation de leurs priviléges et de leurs franchises, et qu'à ces conditions ils étaient prêts à leur obéir «comme bonnes et franches gens à leurs francs droituriers seigneur et dame.» Toutes les libertés sont sœurs: la première réserve des Gantois était pour la liberté de leur culte et de leur foi religieuse. Ils protestaient qu'ils voulaient rester dans l'obédience du pape Urbain, dans laquelle leur ancien comte, Louis de Male, avait lui-même persévéré jusqu'à sa mort. Par une seconde requête, les députés gantois, rappelant de nouveau que le duc avait déclaré qu'il ne voulait priver personne de ses franchises et de ses priviléges, demandaient que les conditions de la paix s'appliquassent non-seulement à leurs concitoyens, mais à toutes les villes où ils avaient trouvé des alliés, c'est-à-dire aux habitants de Courtray, d'Audenarde, de Deynze, de Grammont, de Ninove, aussi bien qu'à ceux de Termonde, de Rupelmonde, d'Alost, de Hulst, d'Axel et de Biervliet. Après la question des priviléges et des franchises, qui touche à la liberté de la Flandre, ces requêtes abordent immédiatement celle de l'industrie et du commerce, qui représente sa prospérité. Comme en 1305, comme en 1340, «leur entente est que chacun marchand, de quelque estat ou condition qu'il soit, pourra franchement arriver en Flandres, achetant, vendant et bien païant, si comme à bons marchands appartient, sans estre empeschié ou arresté.»

Les articles suivants se rapportaient à la délivrance des prisonniers et au rappel des bannis, «qui devoient être mis francs ainsi qu'ils furent devant ces guerres, et aussi francs comme si oncques ils n'eussent été bannis.» C'est à peu près dans les mêmes termes que les bourgeois de Gand déclaraient vouloir rester «non moins francs que gens non bourgeois, mais plus francs pour ce qu'ils sont privilégiez.» Les Gantois réclamaient aussi des monnaies de bon aloi, le choix d'officiers «nez du païs,» la punition de quiconque voudrait venger d'anciennes injures et la ratification de la paix par le duc Albert de Bavière, et les bonnes villes de Hainaut, de Zélande, de Hollande et de Brabant.

Toutes ces requêtes furent agréées, et le duc de Bourgogne en y accédant se contenta des protestations les plus respectueuses de dévouement et de fidélité. A défaut du fond, il conservait la forme; enfin, comme selon les anciens usages tout traité était rédigé dans la langue de ceux qui l'avaient dicté ou imposé, il fut convenu que pour éviter les difficultés qui auraient pu s'élever à cet égard, on écrirait en français la copie destinée au duc de Bourgogne, en flamand celle qui devait être remise aux Gantois. Il était toutefois une condition à laquelle Philippe tenait rigoureusement: il ne comprenait pas qu'un prince oubliât les méfaits de ses sujets sans que ceux-ci lui en eussent humblement demandé merci, et exigeait impérieusement que cette cérémonie s'accomplît; mais les députés gantois refusaient de s'y soumettre et déclaraient que jamais leurs concitoyens ne leur avaient donné un semblable mandat. Tout allait être rompu, lorsque la duchesse de Brabant et la comtesse de Nevers se jetèrent aux pieds du duc en s'écriant que c'était au nom des Gantois qu'elles imploraient sa générosité. La fille de Louis de Male, la duchesse Marguerite, quittant elle-même le trône qu'elle occupait, s'agenouilla à leur exemple; et Philippe le Hardi se déclara satisfait, tandis que les députés de Gand assistaient debout et muets à cette scène.

Lorsqu'un message de Jean Bourchier avait apporté à Londres la nouvelle du mouvement dirigé par Jean de Heyle, immédiatement suivi des conférences de Tournay, l'opinion publique s'était vivement émue de ces événements qui allaient séparer de l'Angleterre ses plus anciens et ses plus utiles alliés. Les conseillers de Richard II s'alarment eux-mêmes: cherchant à réparer les malheurs de leur imprudente négligence, ils envoient, le 8 décembre 1385, dans les ports de Douvres et de Sandwich, l'ordre de préparer des navires pour Hugues Spencer et Guillaume de Drayton, chargés par le roi de conduire en toute hâte un corps d'hommes d'armes et d'archers dans sa bonne ville de Gand: ad proficiscendum versus villam nostram de Gandavo cum omni festinatione qua fieri poterit.

Il est trop tard; avant que ces ordres soient exécutés, d'autres nouvelles reçues de Gand annoncent la conclusion de la paix, et dès le 20 décembre, Hugues Spencer et Guillaume de Drayton, au lieu de se rendre en Flandre, se dirigent vers les frontières de l'Ecosse. Il ne restait aux Anglais qu'à accuser les Gantois, dont ils avaient les premiers méconnu le dévouement, d'avoir trahi leurs serments et leurs devoirs, et Walsingham se contente de dire que les Flamands se montrèrent inconstants et légers, selon la coutume de leur nation, en prouvant qu'il leur était impossible de demeurer longtemps fidèles à leurs engagements vis-à-vis de leurs seigneurs ou vis-à-vis de leurs amis.

Le traité conclu à Tournay, le 18 décembre 1385, a été porté à Gand par Claude de Toulongeon. Pierre Van den Bossche tente inutilement un dernier effort pour le faire rejeter, et le 21 décembre, dix jours avant l'expiration des trêves, il est publié dans toute la Flandre. La première clause maintient les priviléges de Courtray, d'Audenarde, de Grammont, de Ninove, de Termonde, et des autres villes alliées aux Gantois. La seconde rétablit la libre circulation du commerce. Par les articles suivants du traité, le duc promet de rendre la liberté aux Gantois prisonniers, de révoquer toutes les sentences prononcées contre eux, de restituer leurs biens qui avaient été confisqués, et de veiller à ce qu'ils ne soient jamais inquiétés à cause des anciennes discordes, même en pays étranger, «les protégeant et réconfortant de tout son pouvoir, comme bons seigneurs doivent faire à leurs bons sujets.» Il défend à tous, «sur quant que ils se peuvent méfaire envers luy, que pour occasion des débats et dissensions dessusdits, ils ne méfassent ou fassent méfaire par voie directe ou oblique, de fait ni de parole auxdits de Gand, et ne leur disent aucuns opprobres, reproches, ni injures.» A ces conditions, les bourgeois de Gand renoncent «à toutes alliances, serments, obligations et hommages que eux ou aucun d'eux avoient faits au roi d'Angleterre,» et jurent d'obéir désormais au roi de France, au duc et à la duchesse de Bourgogne, «comme leurs droituriers seigneur et dame, et de garder leurs honneurs, héritages et droits, sauf leurs priviléges et franchises.»

Dans l'acte de «rémission,» le duc et la duchesse de Bourgogne s'exprimaient à peu près dans les mêmes termes: «Nous restituons et confirmons, y disaient-ils, à nos bonnes gens de Gand leurs priviléges, franchises, libertez, coustumes, usages et droits généralement et particulièrement; si mandons à tous nos justiciers et officiers de nostredit païs de Flandres que lesdits eschevins, doyens, conseils, habitants et communauté de nostredite ville de Gand facent et souffrent joïr et user paisiblement de nostre présente grace, sans les contraindre, molester ou empescher.» Enfin une déclaration spéciale garantissait aux Gantois la liberté religieuse qu'avaient réclamée leurs députés. «Quant à la supplication que vous avez faite sur le fait de l'Eglise, avait dit le duc de Bourgogne, nous vous ferons informer, toutes fois qu'il vous plaira, de la vérité de la matière, et n'est pas nostre intention de vous faire tenir aucune chose contre vos consciences, ne le salut de vos âmes.»

Dès que les députés de Gand eurent juré d'observer ce traité, ils allèrent saluer la duchesse de Brabant qui s'était toujours montrée bonne et douce pour eux, et ils écrivirent également au roi de France pour le remercier de la part qu'il avait prise au rétablissement de la paix.

Tandis que Philippe le Hardi retournait à Lille, afin d'y attendre le moment où tout serait prêt pour qu'il parût à Gand, les magistrats de cette ville allaient solennellement exprimer à Jan Bourchier leur gratitude du zèle qu'il avait montré en défendant leurs remparts. Pierre Van den Bossche, qui se défiait de la générosité de Philippe le Hardi, avait demandé, comme unique récompense de ses longs et périlleux services, qu'il lui fût permis de se retirer également en Angleterre. On lui accorda tout ce qu'il désirait, et ce fut Jean de Heyle lui-même qui accompagna jusqu'aux portes de Calais Jean Bourchier et son illustre ami. Pierre Van den Bossche, retiré en Angleterre, fut accueilli avec honneur par Richard II, par le duc de Lancastre et les autres princes anglais, et obtint une pension de cent marcs sur l'étape des laines de Londres: il retrouvait jusqu'au sein de l'exil les souvenirs de l'ancienne confédération industrielle de la Flandre et de l'Angleterre, à laquelle, digne émule de Jean Yoens, il était constamment resté fidèle.

Le duc et la duchesse de Bourgogne étaient déjà entrés à Gand: là, comme à Tournay, la confirmation des libertés précéda la soumission de la commune et l'amnistie du prince, et ce ne fut que lorsque Marguerite et Philippe eurent juré de se montrer bons seigneurs et de rendre justice à chacun selon les anciennes coutumes, que les bourgeois de Gand prêtèrent le serment de se conduire désormais en loyaux et fidèles sujets.

En exécution de la clause du traité qui exigeait que tous les officiers du duc fussent «nez du païs,» le sire de Jumont, si fameux par sa cruauté et les haines que réveillait son nom, avait cessé de remplir les hautes fonctions de souverain bailli de Flandre. Son successeur fut un chevalier flamand aimé des communes: il se nommait Jean Van der Capelle.

Malgré ces apparences de paix et de réconciliation, une guerre si acharnée avait laissé partout après elle un vague sentiment de méfiance; Philippe le Hardi semblait lui-même le justifier par les mesures qui ne suivirent que de trop près la paix de Tournay. Il venait d'acquérir de Guillaume de Namur la seigneurie de l'Ecluse en échange de celle de Béthune, afin que rien ne s'opposât aux grands travaux qu'il projetait pour la défense du Zwyn. Il avait aussi ordonné que l'on fortifiât Furnes, Bergues, Dixmude et Bourbourg; il entourait Ypres de murailles, garnissait, à Nieuport, l'église de Saint-Laurent de barbacanes et de créneaux, et relevait les remparts de Courtray et d'Audenarde. Ce n'était point toutefois assez qu'il environnât la cité de Gand, encore protégée par les souvenirs de sa gloire, d'une barrière de mangonneaux et d'hommes d'armes: par des lettres du 5 février 1385 (v, st.), il établit à Lille un conseil suprême d'administration de justice civile et criminelle, qui devait étendre sa juridiction sur toute la Flandre.

Ces lettres avaient été écrites à Paris. Philippe s'était rendu en France pour y traiter des projets, pendant si longtemps différés, d'une expédition en Angleterre. La pacification de Gand avait levé les obstacles qui en avaient arrêté l'accomplissement l'année précédente, et le duc de Bourgogne, qui redoutait, pour ses nouveaux Etats encore plus que pour les autres provinces de France, l'action hostile de l'Angleterre, obtint aisément que l'on préparerait sans retard tout ce que réclamait une aussi grande entreprise.

Cependant, soit que ces délibérations fussent restées secrètes, soit que l'exécution de ces desseins parût impossible, l'Angleterre négligeait le soin de sa défense, et la sécurité où elle s'endormait pouvait lui devenir d'autant plus fatale qu'elle était plus imprudente et plus complète. Le duc de Lancastre, le seul prince de la dynastie des Plantagenêts qui fût digne d'appartenir à la postérité d'Edouard III, s'occupait beaucoup moins des affaires de son neveu que des intérêts de sa propre ambition engagée dans de longues querelles pour la succession du trône de Castille. Richard II lui avait remis, le jour de la solennité de Pâques 1386, une couronne d'or, en ordonnant qu'on lui reconnût désormais le titre de roi des Espagnes. Vingt mille hommes d'armes se dirigèrent successivement vers le port de Plymouth, et le 9 juillet une flotte nombreuse porta en Galice l'élite de la chevalerie anglaise.

On attendait en France ce moment pour commencer les hostilités, et dans toutes les provinces, en Bourgogne, en Champagne, en Gascogne, en Normandie, en Poitou, en Touraine, en Bretagne, en Lorraine, au pied des Vosges, des Cévennes et des Pyrénées, l'ordre fut aussitôt adressé aux baillis et aux sénéchaux d'appeler sous les armes les écuyers et les sergents. Le comte d'Armagnac promit de quitter ses montagnes, et le comte de Savoie lui-même annonça un secours de cinq cents lances. Depuis plusieurs mois, d'énormes gabelles avaient été établies dans tout le royaume: les impôts recueillis en moins d'une année excédaient, disait-on, tous ceux qui avaient été perçus depuis un siècle. Les riches avaient été taxés au quart ou au tiers de ce qu'ils possédaient; les pauvres payaient plus qu'ils n'avaient; en même temps, avec une sage prévoyance, on avait loué dans les ports de la Bretagne, en Hollande et en Zélande (malgré les protestations des marins de Zierikzee), et jusque sur les lointains rivages de la Prusse et de l'Andalousie, tous les gros vaisseaux qui se trouvaient en état de prendre la mer. Mais rien n'égalait la grande flotte que le connétable Olivier de Clisson réunissait à Tréguier. Il avait fait abattre les plus beaux chênes des forêts de la Normandie pour former toute une ville de bois qu'on voulait transporter en Angleterre, afin qu'elle offrît aux Français un asile et un abri.

Vers le milieu du mois d'août 1386, on vit arriver aux frontières de Flandre, c'est-à-dire en Artois et dans les châtellenies de Lille, de Douay et de Tournay, une multitude d'aventuriers accourus de toutes les provinces de France. L'espoir de recueillir un riche butin en Angleterre les avait tentés, et même avant d'avoir passé la mer ils pillaient, plus que ne l'eussent fait les Anglais eux-mêmes, le pauvre peuple qui n'osait se plaindre.

Les Anglais avaient craint un instant que l'on ne songeât à assiéger Calais; ils y envoyèrent le fils du comte de Northumberland, Henri Percy, surnommé Hotspur. Le héros de Shakspeare protégea la cité que n'avait pu défendre le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre. Les Français, sans chercher à le combattre, se dirigèrent vers le port de l'Ecluse, choisi de nouveau comme centre de leur expédition contre l'Angleterre. L'Ecluse, assise sur le Zwyn vis-à-vis de la Tamise, menaçait tout le rivage ennemi depuis Thanet jusqu'à Norwich, où il n'y avait ni ville ni château qui ne rappelât les audacieuses invasions des chefs flamands sous Philippe d'Alsace.

Charles VI, voulant exciter de plus en plus le zèle de ses serviteurs, venait de quitter lui-même Paris, après avoir entendu une messe solennelle dans l'église de Notre-Dame. Les ducs de Bourbon, de Bar et de Lorraine, les comtes d'Armagnac, d'Eu, de Savoie, de Genève, de Longueville, de Saint-Pol, et un grand nombre d'autres barons non moins illustres, l'accompagnaient. Les communes de Noyon, de Péronne et d'Arras s'inclinèrent en silence devant ce formidable armement auquel la conquête de l'Angleterre semblait promise; mais parfois quelque laboureur, chassé de sa métairie par les gens de guerre, les maudissait du fond des bois où il errait fugitif en faisant des vœux pour leur extermination.

Le duc de Bourgogne était arrivé du Hainaut pour conduire le roi de France dans ses Etats. Charles VI ne s'arrêta à Bruges que pour permettre aux magistrats de lui offrir une magnifique coupe d'or ornée de perles et de pierreries: il se rendit sans retard à l'Ecluse; mais, bien qu'on eût eu soin de défendre l'entrée de cette ville aux ribauds et aux valets, il fut impossible à beaucoup de chevaliers de s'y loger. Le comte de Saint-Pol, le dauphin d'Auvergne, les sires de Coucy et d'Antoing se virent réduits à retourner à Bruges; d'autres seigneurs s'établirent à Damme et à Ardenbourg. En ce moment l'expédition française comptait trois mille six cents chevaliers et cent mille hommes d'armes. Douze ou treize cents navires étaient déjà réunis, sans y comprendre la flotte de Bretagne que l'on attendait chaque jour. La plupart étaient de petits bâtiments à éperon qui ne portaient que deux voiles; mais il y en avait d'autres plus vastes destinés au transport des chevaux; d'autres encore, connus sous le nom de dromons, devaient recevoir les vivres et les machines de guerre. Froissart, témoin de ces préparatifs, qui effaçaient tous les souvenirs conservés dans la mémoire des hommes, a pris plaisir à décrire dans ses chroniques la pompe et la magnificence qui s'y associaient. Les barons rivalisaient de luxe dans les ornements de leurs navires, où l'on voyait au haut des mâts recouverts de feuilles d'or flotter des bannières de cendal. Le vaisseau du duc de Bourgogne était complètement doré. On y remarquait cinq grandes bannières aux armes de Bourgogne, de Flandre, d'Artois et de Rethel, quatre pavillons azurés et trois mille pennons. Les voiles portaient des devises écrites en lettres d'or qui étaient répétées sur une tente richement brodée et ornée de perles et de trente-deux écussons.

Charles VI trouvait tant de charme dans ces projets d'un caractère tout nouveau pour son imagination agitée, que parfois il s'aventurait hors du port, afin de s'habituer au mouvement des vents et des flots; à son exemple, le duc de Bourbon, à qui avait été promis le commandement de l'avant-garde, et plusieurs jeunes seigneurs avaient fait sortir leurs navires du golfe et s'étaient placés dans la rade du Zwyn, tous également impatients de montrer qu'ils seraient les premiers à descendre en Angleterre: déjà le point du débarquement avait été déterminé. Edouard III avait quitté Orwell pour aborder à l'Ecluse; Charles VI voulait quitter l'Ecluse pour aborder à Orwell.

Par une de ces transitions rapides qui appartiennent aussi bien aux nations qu'à chacun des hommes, une terreur profonde avait succédé en Angleterre à la confiance et au dédain: la renommée exagérait les proportions déjà presque fabuleuses de cet armement. Tandis qu'en France de solennelles processions allaient d'église en église implorer la victoire, des prières publiques avaient lieu dans toutes les provinces anglaises pour invoquer la protection céleste. A Londres les bourgeois avaient détruit les faubourgs et veillaient sur leurs murailles, comme si les Français avaient déjà paru aux bords de la Tamise. Les nobles, les bourgeois, les laboureurs rivalisaient de zèle pour la défense du pays. Les prêtres eux-mêmes s'étaient enrôlés dans la milice du siècle, confondant le culte de Dieu et celui de la patrie, et l'on avait vu à Canterbury l'abbé de Saint-Augustin franchir le seuil de son monastère suivi de deux cents lances et de cinq cents archers. Enfin le parlement s'assembla; son premier soin fut d'accuser le comte de Suffolk dont la coupable incurie avait, l'année précédente, laissé sans secours les intrépides assiégés de Damme, et malgré l'appui du roi, Michel de la Pole, dépouillé de ses dignités, fut relégué au château de Windsor d'où il chercha bientôt à fuir à Calais ayant, selon Knyghton, quitté la robe de chancelier d'Angleterre pour se déguiser en marmiton flamand.

Cependant la flotte française ne mettait point à la voile. Les bourgeois de Flandre, qui souffraient de plus en plus de la présence des hommes d'armes étrangers, répétaient chaque jour: «Le roi de France entrera samedi en mer,» ou bien: «Il partira demain ou après-demain;» mais le jour du départ n'arrivait pas. La même incertitude régnait parmi les barons de France; à toutes les questions que multipliait leur impatience on répondait: «Quand nous aurons bon vent.» Or, le vent changeait et ils ne s'éloignaient point; d'autres fois on leur disait: «Quand monseigneur de Berri sera venu.»

C'était là le grand motif de ces longs retards. Le duc de Berri était l'aîné des oncles du roi. Depuis longtemps il était jaloux de l'influence dominante du duc de Bourgogne, et rien n'était plus contraire à ses pensées qu'une expédition qui devait y mettre le comble. Il était resté à Paris tant que la saison était bonne pour le passage; mais lorsqu'il jugea qu'il n'était plus praticable, il feignit de se montrer bien résolu à se rendre en Angleterre. Chaque jour lui parvenaient des lettres du roi ou du duc de Bourgogne qui le pressaient de se hâter, mais il n'en faisait rien et voyageait à petites journées.

Lorsqu'il arriva en Flandre, les choses étaient telles qu'il eût pu les désirer. Le séjour prolongé d'un si grand nombre d'hommes d'armes avait quadruplé le prix des vivres qu'ils ne se procuraient qu'à grand'peine; mais leurs plaintes n'étaient point écoutées, et après de longues réclamations, ils n'avaient obtenu que huit jours de solde, tandis qu'on leur devait plus de six semaines. Beaucoup avaient même déjà quitté la Flandre pour retourner dans leur pays. Les nuits étaient de plus en plus longues, les jours froids et sombres. «Ah! bel oncle,» s'était écrié Charles VI quand il vit le duc de Berri, «que je vous ai désiré et que vous avez mis de temps à venir! Pourquoi avez-vous tant attendu? Nous devrions être en Angleterre et combattre nos ennemis.»

Cependant dès le lendemain de l'arrivée du duc de Berri, les vents cessèrent d'être favorables; la mer devint houleuse et agitée, d'épaisses ténèbres se répandirent dans le ciel, et l'on y vit succéder des torrents de pluie; les navires perdaient leurs agrès; les hommes d'armes, campés sur le rivage, cherchaient vainement un abri contre les intempéries de l'air. Tous les marins déclaraient que la traversée était désormais impossible; mais Charles VI se montrait peu disposé à renoncer à ses illusions de conquérant. Dès que le temps parut un peu plus calme, il donna l'ordre d'appareiller et se rendit lui-même à bord du vaisseau royal; mais à peine avait-il fait lever l'ancre que le vent changea et rejeta toute la flotte française dans le Zwyn.

Le duc de Berri s'applaudissait seul de ce contre-temps; il ne cessait de répéter que c'était une grande responsabilité que d'exposer aux chances d'une guerre téméraire le roi et toute la noblesse française. A l'entendre, il valait mieux ajourner à l'année suivante cette expédition, soit qu'on conservât comme point de départ le port de l'Ecluse, soit qu'on préférât celui de Harfleur.

Le duc de Bourgogne reconnaissait lui-même qu'il n'était ni sage, ni prudent de persévérer plus longtemps dans ses desseins. Les Anglais s'étaient remis de leur effroi, et répétaient que si les Français abordaient sur leurs rivages, pas un seul ne rentrerait dans son pays. Leurs vaisseaux croisaient devant les ports de Flandre et attaquaient les navires isolés qui se dirigeaient vers l'Ecluse; mais ce dont les Anglais s'enorgueillissaient le plus, c'était de s'être emparés de la plus grande partie de la flotte de Tréguier et de la fameuse ville de bois qu'on pouvait réunir en trois heures et qui embrassait, disait-on, un espace de sept lieues de tour. L'architecte qui en avait dirigé la construction était lui-même au nombre des prisonniers, et le roi d'Angleterre lui ordonna de la faire dresser sous ses yeux, près de Winchelsea.

Les communes flamandes ne se réjouissaient pas moins de la triste issue des projets des princes français. Si l'on pouvait ajouter foi au récit assez confus d'un historien anglais, leurs députés se seraient rendus secrètement à Calais, offrant de conclure une nouvelle alliance avec les Anglais et de chasser tous les Français de leur pays; mais les Anglais exigeaient qu'on démolît les fortifications de Gravelines, élevées par Louis de Male, qui avaient arrêté un instant, en 1383, la croisade de l'évêque de Norwich, et les discussions soulevées à ce sujet rompirent les négociations. En reproduisant cette version, ne faudrait-il pas attribuer l'initiative ou du moins l'influence la plus considérable dans ces pourparlers à la commune de Gand, où les amis d'Ackerman ne croyaient désormais, pas plus que ceux de Pierre Van den Bossche, à la sincérité des promesses de Philippe le Hardi? Rien n'est plus probable, car, au moment où le duc de Bourgogne se plaint le plus vivement des honteux résultats d'une tentative pour laquelle on avait en quelque sorte appauvri tout le royaume de France, nous voyons le duc de Berri réussir tout à coup à l'apaiser, et aux rêves de l'invasion de l'Angleterre succède un projet dirigé contre les communes flamandes que l'Océan ne protége point de ses abîmes et de ses tempêtes.

Charles VI annonçait qu'abjurant tout ressentiment contre les courageux bourgeois qu'il avait deux fois inutilement menacés de sa colère, il voulait aller célébrer les fêtes de Noël à Gand pour faire honneur à cette ville et à ses habitants. Ses serviteurs l'avaient déjà précédé avec les approvisionnements et les autres objets nécessaires au séjour du roi de France et de ses conseillers: ils étaient environ huit cents et conduisaient sur leurs chariots des tonneaux qui semblaient remplis de vin; leur nombre et ce que présentaient ces vastes apprêts, si peu d'accord avec l'abondance qui régnait à Gand, firent soupçonner quelque dessein sinistre, car le bruit courait depuis longtemps, parmi les bourgeois de Gand, que l'expédition de l'Ecluse était aussi bien dirigée contre eux que contre les Anglais, et ils craignaient les fureurs des Français qui avaient naguère mis à mort tous leurs concitoyens saisis à Damme. L'un d'eux, agité par sa méfiance et ses doutes, saisit un moment favorable pour toucher l'un de ces tonneaux, et il s'empressa de rapporter qu'il l'avait trouvé pesant et qu'assurément il ne contenait point de liquide. Tous les bourgeois s'assemblent aussitôt: ils s'écrient qu'ils veulent goûter le vin du roi; malgré la résistance qu'on leur oppose, ils brisent les tonneaux où ils découvrent des armes, et les serviteurs de Charles VI, dont la mort doit expier la mission exterminatrice, avouent, avant de succomber sous la hache du bourreau, qu'ils ont été chargés d'ouvrir les portes de la ville à leurs compagnons: «Tous les Gantois, disent-ils, étaient condamnés à périr; leur ville même devait être complètement détruite.»

Peu d'heures après, le sanglant dénoûment de ce complot était connu à l'Ecluse. Charles VI, devançant le départ des autres princes et celui des chevaliers, s'éloigna précipitamment; mais les Bretons, qui attendaient depuis quatre ans le pillage de Gand, cherchèrent à se consoler de leurs regrets en saccageant les maisons de l'Ecluse et en y outrageant les femmes, les veuves et les jeunes filles. A Bruges, leur passage fut signalé par de semblables désordres, mais toute la commune se souleva pour les réprimer. En ce même moment où les nouvelles du péril des Gantois augmentaient l'agitation du peuple, le duc de Berri, plus vivement désigné à sa haine parce que de vagues rumeurs l'accusaient de la mort de Louis de Male, arriva à Bruges où il se vit bientôt attaqué près du pont des Carmes, et renversé de cheval. Les chevaliers français se hâtaient de se réfugier dans leurs hôtels: on leur annonçait que les corps de métiers se réunissaient sur la place du Marché pour les combattre. Le sire de Ghistelles eut à peine le temps de monter à cheval. Issu de l'une des plus illustres maisons de Flandre qui était alliée (il est intéressant de l'observer) à celle de Jean de Heyle, il s'était acquis une grande influence en se faisant aimer du peuple. Il s'adressa aux bourgeois qui avaient pris les armes et réussit à les calmer par de douces paroles. Sans l'intervention du sire de Ghistelles, «il ne fût échappé, dit Froissart, ni chevalier, ni écuyer de France que tous n'eussent été morts sans merci.»

De pompeuses réjouissances eurent lieu en Angleterre lorsqu'on y apprit la retraite de Charles VI. Le roi Richard réunit à Westminster tous ceux qui avaient été chargés de la défense des provinces voisines de la mer et leur fit grand accueil. Mais bientôt on songea à profiter de la situation des choses: mille archers et cinq cents hommes d'armes se rendirent à bord d'une flotte que commandaient les comtes d'Arundel, de Nottingham, de Devonshire et l'évêque de Norwich, le fameux Henri Spencer. Après avoir croisé pendant tout l'hiver des côtes de Cornouailles aux côtes de Normandie, en épiant les navires français, elle se trouvait, dans les derniers jours de mars, à l'embouchure de la Tamise lorsqu'on signala des voiles ennemies à l'horizon; c'était la flotte du duc de Bourgogne, commandée par un chevalier leliaert nommé messire Jean Buyck, qui escortait un grand nombre de navires de la Rochelle chargés de douze ou de treize mille tonneaux de vins de Saintonge et de Poitou. Jean Buyck avait longtemps combattu les Anglais sur mer, il était sage et courageux, et comprit aussitôt que les vaisseaux anglais chercheraient à prendre le vent pour l'attaquer avant la nuit. Quoique décidé à éviter le combat, il arma ses arbalétriers et il ordonna en même temps au pilote de hâter la marche de la flotte, afin qu'elle repoussât les Anglais en se dérobant à leur poursuite. Déjà il était en vue de Dunkerque et il espérait pouvoir gagner l'Ecluse en côtoyant le rivage de la Flandre. Ce système réussit d'abord: quelques galères pleines d'archers anglais s'étaient avancées, mais leurs traits ne frappaient point leurs ennemis, qui ne se montraient pas et continuaient leur route. Enfin le comte d'Arundel s'élança au milieu d'eux avec ses gros vaisseaux; dès ce moment, la lutte fut sanglante et opiniâtre. Trois fois la marée se retirant obligea les combattants à se séparer et à jeter l'ancre; trois fois, ils s'assaillirent de nouveau.

Cependant la flotte bourguignonne s'approchait des ports de Flandre. Jean Buyck était parvenu à dépasser Blankenberghe et était près d'atteindre le havre du Zwyn: mais sa résistance s'affaiblissait d'heure en heure. Parmi les vaisseaux anglais, il en était un surtout qui attaquait avec acharnement les hommes d'armes du duc de Bourgogne; le capitaine qui en dirigeait les manœuvres se nommait Pierre Van den Bossche: il vengeait Barthélemi Coolman dont Jean Buyck avait été le successeur. En vain les Bourguignons espéraient-ils qu'une flotte sortirait de l'Ecluse pour les soutenir: ce port, qui avait armé tant de vaisseaux pour décider la victoire d'Edouard III, n'en avait plus pour protéger la retraite de l'amiral de Philippe le Hardi. Jean Buyck fut pris par les Anglais et avec lui cent vingt-six de ses navires. Pendant toute cette année, tandis que les vins de Saintonge se vendaient à vil prix en Angleterre, ils manquèrent complètement en Flandre, ce qui augmenta les murmures du peuple. Philippe le Hardi ne pouvait rien pour réparer ces revers; mais il fit de nombreuses démarches pour que son brave amiral lui fût rendu, et offrit inutilement, en échange de sa liberté, celle d'un prince portugais, fils d'Inès de Castro, qu'un autre jeu de la fortune retenait à cette époque captif à Biervliet. Jean Buyck devait passer trois années à Londres et y rendre le dernier soupir.