M. MILLIN.
J'ai été témoin d'un fait qui ne fut pas agréable pour lui, et je crois que de quelques jours il ne fut pas empressé de faire des calembours. Mon frère Grandmaison était toujours en hostilité avec lui, mais il ne le craignait pas. Un jour M. de Bièvre parlait avec assez de mauvais goût des gens qui avaient deux noms.
—Vous avez bien raison, lui dit mon frère. C'est comme vous, par exemple... pourquoi avoir changé votre nom?... À votre place, je me serais appelé le maréchal de Bièvre.—En entendant Millin, tout le monde se mit à rire. Je ne savais pas pourquoi, et tout en riant comme les autres, je demandai de quoi il s'agissait. Je sus que le père de M. de Bièvre s'appelait Maréchal, et qu'il avait pris le nom de Bièvre après avoir acheté le château et en être devenu seigneur...
MADAME DE LATOUR.
J'ai été témoin de la scène dont on a parlé, mais qui était bien plus burlesque dans sa vérité... Il dînait ainsi que nous chez madame la comtesse Potocka, charmante Polonaise que nous avons tous connue à Paris. Il y avait au nombre des invités une femme très-spirituelle, madame de Vergennes, qui manifesta d'abord une grande admiration pour M. de Bièvre; elle écoutait avec une attention perfide tout ce qu'il disait, et puis riait à se pâmer. Mais enfin arriva le dîner: il fallut bien se résigner alors à parler le langage des humains, et M. de Bièvre, qui précisément ce jour-là avait bon appétit, était vulgaire au-delà de tout ce qu'on peut dire. Ce fut le moment du triomphe de madame de Vergennes... Elle parut chercher le sens du premier mot de M. de Bièvre... Elle demeura silencieuse, et paraissant chercher le sens de ce qu'il disait, et puis elle avouait qu'elle ne comprenait pas. Ce n'était pas seulement pour des épinards, c'était tout.—Je n'entends pas ce que vous voulez dire, disait madame de Vergennes... J'ai été me promener!... J'ai été... me... pro... mener... et à chaque syllabe elle semblait chercher...
—Mais, madame, s'écriait M. de Bièvre, j'ai été me promener, et voilà tout...
—Voilà tout! répétait madame de Vergennes... Eh bien! par exemple, voilà la première fois que je vous vois de cette force-là!... Vous êtes ce soir un sphinx véritable...
Le jeu dura de cette manière tout le temps du dîner. Jamais on ne vit un homme plus attrapé que M. de Bièvre; il était au moment d'en pleurer... Mais il prit madame de Vergennes dans la plus belle aversion depuis ce jour-là.
M. MILLIN.
C'était un homme qui valait bien mieux que sa réputation... Il était sérieux, même de sa nature; c'est la faute de son temps s'il a eu un si mauvais esprit. Pourquoi rire de ses sottises? on l'encourageait. Je dirai comme Alceste: C'est vous qui le poussez à mal dire.
MADAME DE MONTESSON, souriant.
Vous êtes bien sévère aujourd'hui, mon ami: pourquoi nous accuser des fautes de M. de Bièvre? Sans doute, nous avons ri de ce qu'il disait, mais c'était à son bon goût à discerner la vraie louange de la raillerie complimenteuse... Est-ce nous qui lui avons fait arranger son parc en calembours?
MILLIN.
Comment cela?
MADAME DE LATOUR.
Ah! c'est que Millin n'a pas vu le parc!...
LA MARQUISE DE COIGNY.
Ni moi non plus, ni Fanny!... Qu'est-ce donc qu'il a, ce parc?
MADAME DE MONTESSON, se levant en tenant toujours sa palette et son bâton de chevalet, et parlant en regardant en perspective ses belles fleurs terminées.
Eh bien! je suis précisément un peu fatiguée, je veux prendre l'air; nous allons parcourir le parc et les communs du château, car, eux aussi, ils ont leur part dans la distribution d'esprit.
Tout en parlant, madame de Montesson avait détaché un grand tablier de taffetas vert et des bouts de manches en même pour préserver sa robe blanche, dont l'éblouissante neige était toujours l'objet de mon admiration... Elle demanda un chapeau de paille, un parasol, qui ne s'appelait pas encore une ombrelle, et nous nous mîmes en marche sous les ravissants ombrages du parc de Bièvre, conduites par madame de Montesson.
Le parc du château de Bièvre et toutes ses dépendances appartenaient alors à madame Paulze, veuve d'un receveur-général des finances dont le nom était fort connu. Elle louait cette propriété, quoique riche encore. Sa mère avait une autre terre fort belle, appelée la Cour-Roland, et située sur le sommet de la montagne, en allant à Versailles et à Jouy.
Le parc de Bièvre était ravissant dans le moment de l'année où nous étions alors... Il était humide, et la Bièvre, qui le traversait et lui donnait ses eaux, entretenait une fraîcheur peut-être mauvaise pour les habitants du château, mais très-salutaire aux arbres et aux prairies. Tout y était d'un vert frais qu'on ne voyait que dans cette vallée enchanteresse. Les lilas et leurs grappes pourprées, les ébéniers aux rameaux d'or, les boules-de-neige, les rosiers, les épines roses et blanches, une foule d'arbres et d'arbustes odoriférants, rendaient cette retraite un lieu de délices. Mon parc était moins grand, mais plus soigné que celui de Bièvre[125].
Madame de Montesson nous conduisit par une longue allée de lilas encore fleuris jusqu'au bord d'un petit lac sur les eaux duquel était une petite flotte composée de quelques bateaux. Sur le vaisseau-amiral était une devise dont j'ai oublié jusqu'au sens. C'est mal à moi; mais j'ai toutes les mémoires, excepté celle du calembour, genre d'esprit que j'ai en aversion. Les eaux du lac étaient verdâtres, qualité peu agréable pour l'ornement d'un parc aussi beau, du reste, par ses ombrages. En nous éloignant du lac, nous entrâmes dans une forêt de sapins dont l'ombre mystérieuse avait engagé M. de Bièvre à en faire un lieu propre à tout ce que pouvait promettre une retraite aussi solitaire, et dans un rond assez bien entouré de talus recouverts de gazon dans lequel on avait semé une quantité de violettes et de pensées sauvages, on voyait six ifs plantés symétriquement.
—Nous voici, dit madame de Montesson, dans l'endroit décisif (des six ifs)... Comment trouvez-vous le jeu de mots?... Junot se prit à rire... je me fâchai: lui si spirituel! dont l'esprit surtout avait une élégance innée, et non pas inculquée par cette éducation qui souvent fait mentir les plus nobles natures!... Madame de Montesson riait de ma colère...—Ménagez-vous, me dit-elle, car vous en verrez bien d'autres!...
Nous arrivions alors dans une vaste prairie au bout de laquelle j'aperçus un point blanc...
MADAME DE MONTESSON.
Je préviens ces dames que nous allons à la laiterie... Comme la promenade est fatigante à cette heure du jour, nous pourrons peut-être y boire du lait.
MADEMOISELLE DE COIGNY.
Lorsque j'allai en Suisse, mon plus grand plaisir était de boire du lait lorsque j'avais bien chaud. Nous en trouvions toujours d'excellent dans les ruisseaux qui sont auprès des cabanes...
MADAME DE LATOUR.
Dans les ruisseaux!
MADEMOISELLE DE COIGNY.
Oui, le lait est déposé dans des baquets de sapin bien cerclés; on met le baquet dans le ruisseau, où il baigne jusqu'à la moitié; on le fixe avec plusieurs pierres, on le couvre avec une large ardoise, et le voyageur trouve à tout moment un lait savoureux et parfumé, même en l'absence des maîtres du chalet... Il boit quelquefois tout leur lait; mais au retour ils trouvent une pièce d'argent sur la table de leur chaumière, et alors ils bénissent l'étranger pour s'être arrêté sous leur toit et s'être restauré avec leur lait, comme nous allons le faire avec le lait de madame de Montesson.
Le fait est qu'il faisait chaud, et nous étions toutes fort altérées. Arrivées au bout de la prairie, nous ne vîmes aucune maison, ni rien qui annonçât une habitation... rien que ce poteau, qui de notre côté ne présentait qu'un poteau au haut duquel était un grand carré blanc. Tout-à-coup nous entendons une exclamation très-énergique de la marquise de Coigny, s'adressant à Eugène de Beauharnais, qui arrivait à l'instant, et qui se mit à rire comme un enfant qu'il était encore, en voyant le côté du poteau; nous y courûmes, et il nous fut loisible de faire comme lui. Sur le blanc mat du poteau se détachait en noir de charbon une immense lettre majuscule, un
I
C'était la lettre I de Bièvre!
J'avais chaud, j'avais soif, et je hais les calembours. Qu'on juge de ma colère!
Fanny de Coigny et moi, nous avions l'une pour l'autre un de ces attraits qu'on ne peut définir. Je l'aimais pour sa bonne grâce, pour son charmant et doux esprit, pour sa tournure distinguée, quoique l'on reprochât à sa taille de n'être pas parfaitement droite; je n'en sais rien. Je connais bien des femmes à taille d'asperge qui ne me plaisent pas autant qu'elle, et la quantité d'hommages déposés à ses pieds prouvaient qu'on était de mon avis. Lorsqu'on la connaissait plus intimement, on n'avait plus seulement de l'attrait, mais une franche et constante amitié. Nous nous éloignâmes, en nous tenant par le bras, de cette malencontreuse lettre I, et je crois aussi pour éviter une personne qui venait d'arriver et dont les intentions n'étaient pas un mystère; mais Fanny ne pouvait ni les partager ni les sanctionner, ne connaissant pas la volonté du premier Consul. Sa conduite fut admirable dans toutes ces circonstances. Quant à Eugène, il en était amoureux comme un fou... Il se mit bien respectueusement à quelque distance de nous; car il aimait et n'avait que vingt ans!... On ne fait jamais la volonté de son cœur alors... Nous parcourions ainsi, sous des voûtes de fleurs et de feuillage, respirant un air embaumé, tout le parc de Bièvre, trouvant à chaque pas de nouveaux calembours. Comme j'ai prévenu que je n'ai pas cette sorte de mémoire, il ne faut pas s'étonner si je ne les rapporte pas tous.
L'un d'eux cependant a trouvé grâce devant moi; c'est celui qui était sur la porte de l'écurie:
Honni soit qui mal y pense.
Honni soit qui mal y panse.
avec les armes d'Angleterre et la jarretière. C'est de tous ces misérables jeux de mots le moins mauvais.
En rentrant au château, nous trouvâmes des glaces et des rafraîchissements de toutes les sortes. Madame de Montesson nous dit qu'elle n'avait pas voulu nous donner une seconde représentation de la scène du Barmécide et du frère du barbier[126]... Elle n'avait pas besoin de nous le faire remarquer; jamais hospitalité de grande dame ne fut plus noblement exercée.
Je fis la proposition de retourner à l'atelier pour juger de l'effet de l'esquisse... Madame de Montesson me remercia d'un coup d'œil: elle n'osait pas le proposer elle-même. Lorsque nous y entrâmes, une vapeur embaumée vint nous envelopper, et un cri d'admiration échappa à tous ceux qui m'avaient précédée; car, auteur de la surprise, je voulais jouir de l'effet sans être sur le lieu de la scène...
Pendant l'absence que nous venions de faire, on avait été jusque chez moi. J'avais écrit au crayon sur une carte à ma mère de faire couper une gerbe de fleurs pour remplacer celles qui étaient fanées. Je nommais les arbustes qui étaient encore dans la serre et ceux plus avancés qui en étaient dehors... Ma mère, toujours élégante et charmante, avait groupé toutes ces fleurs dans un magnifique vase de porcelaine qui venait de chez Dagoty et m'avait été donné au jour de l'an rempli de fleurs artificielles de madame Roux. Ce vase ainsi garni était la plus délicieuse chose à contempler... Les fleurs n'étaient plus les mêmes, mais leurs teintes restaient: c'était l'essentiel...
Nous nous mîmes en cercle de nouveau autour de madame de Montesson, et l'entretien fut général. Jamais je n'ai passé de plus gracieuses heures que celles qui s'écoulèrent dans cette journée pour moi... Il y avait d'abord madame de Coigny, avec son spirituel et mordant esprit; sa fille, avec son charme et sa grâce innés, son visage doux entouré de boucles blondes, qui était pour moi une amie que j'aurais encore aujourd'hui, j'en suis certaine, si elle existait toujours... Millin, qui alors n'avait pas cette morgue d'une science qu'on lui a disputée depuis, et qui était tout simplement un homme; M. Suard, avec ses histoires du temps passé;... M. de Choiseul; madame de Guémené, qui avec sa gourmandise était bien amusante: elle me donna ce jour-là d'une poudre de cachou préparée pour mettre dans le café, qui en faisait une chose exquise!... M. de Saint-Phar et M. de Saint-Albin, qui n'avaient peut-être aucune spécialité d'esprit, mais qui étaient amusants alors, parce qu'ils avaient beaucoup vu de bonnes choses et les racontaient bien;... un homme d'un esprit ravissant, M. de Sainte-Foix;... et puis le bon Lavaupalière;... une Anglaise, qui avait, je crois, déjà le château pour l'année suivante, milady Clavering, amie dès ce temps-là de M. de Las Cases, qui était aussi tournoyant dans quelque petit cercle inconnu comme un Ariel à venir... que serait-il devenu si l'on avait prévu sa gloire future?... tout ce monde circulait autour de madame de Montesson, et puis c'était la personne la plus charmante de toutes... c'était sa nièce, madame de Valence! son charmant visage, la distinction de sa tournure et de ses manières, son esprit si naturel, auquel on semblait d'autant plus rendre hommage en raison de celui apprêté de sa mère... Madame de Valence était une bien aimable et bien charmante femme... Je ne pouvais le lui témoigner comme je le sentais dans mon esprit, mais elle a toujours dû le voir. M. de Valence n'était pas encore ennuyeux comme il l'est devenu depuis; il était même spirituel alors, et le prince de Nassau, qui m'honorait d'une grande attention, me disait que M. de Valence avait été un homme dont le mérite n'avait jamais été contesté.
—Jamais? lui dis-je.—Jamais.—C'est bien fort. Je ne suis qu'une enfant, mais je commencerai bien certainement la défaite de cette gloire imaginaire.
M. de Nassau hocha la tête.—C'était encore un bon faiseur de contes que celui-là...
M. de Talleyrand n'était pas encore l'heureux époux de madame Grant à cette époque.—Madame Grant était une belle personne, ayant encore de beaux cheveux blonds, de beaux yeux bleus, et tout ce qui fait plaire à un esprit qui se repose... M. de Talleyrand n'était pas ce jour-là à Bièvre...
Le soir, on lut une comédie de madame de Montesson, intitulée la Rentrée de l'Exilé... Ce fut M. de Valence qui lut, et qui lut admirablement; son organe était sonore, plein et très-assuré... La pièce était parfaitement mauvaise. Il fallut pourtant en dire son avis. Je tâchai de m'échapper. Je trouve criminel de donner un avis et de parler ainsi contre sa conscience: c'est faire errer et faire tomber dans un précipice l'auteur, qui peut-être serait le lendemain dans le droit chemin. Je m'esquivai dans le parc.—Au bout d'un moment je fus rejointe par quelqu'un que je reconnus à la voix: c'était le comte Louis de Narbonne.
—Et moi aussi, je me sauve, me dit-il.
—Laissez-moi, lui répondis-je, vous êtes un perfide ami! a-t-on jamais vu donner de l'encensoir par le nez à un auteur comme vous l'avez fait tout à l'heure?...
Il se mit à rire:
—Ma pauvre amie, vous ne connaissez pas encore le monde. Il faut le ménager, et pour cela, il faut lui mentir en face; que voulez-vous? il est ainsi fait, et nous aussi.
—Mais elle est mauvaise, cette pièce!...
—Je le crois bien, parbleu! dit une voix derrière nous... C'était M. de Sainte-Foix... il m'avait effrayée.
Mauvaise, dites-vous; elle est détestable...
MOI.
Et vous l'avez louée plus que personne!
M. DE SAINTE-FOIX.
Sans doute. Et j'ai fait mon devoir...
Des pas se firent entendre... c'étaient MM. de Saint-Phar et de Saint-Albin... —Eh bien! s'écria Saint-Phar à haute voix, que dites-vous du chef-d'œuvre dramatique?... Et ce Valence, qui va nous mettre du sentiment dans sa diction!... du sentiment! lui... mais on dit que le premier amour n'a pour rival que le dernier... Qu'en dis-tu, Narbonne?
LE COMTE LOUIS.
Je n'en sais ma foi rien, je n'en suis pas encore là...
Ils se mirent à rire aux éclats et se parlèrent bas entre eux. J'ai su depuis ce que voulait dire le mot sur M. de Valence, moi, ainsi que tout le monde...
M. DE SAINT-ALBIN.
J'ai entendu de mauvaises pièces d'elle, mais jamais de cette force-là...
M. DE SAINTE-FOIX.
Avez-vous jamais raconté à madame Junot l'histoire de la pièce et du duc d'Orléans?...
M. DE NARBONNE.
Je ne l'ai pas dite.
M. DE SAINT-PHAR.
Ni moi.
Qu'est-ce donc?
M. DE SAINTE-FOIX.
Ah! c'est une chose admirable de comique... pas la pièce, au moins, ne vous trompez pas... mais l'aventure. Voici le fait:—Imaginez-vous que madame de Montesson... (Il s'arrêta: il venait d'entendre marcher, et c'était une femme.)
MADAME DE COIGNY.
Ne vous dérangez pas... c'est moi... Je connais l'histoire, et si par aventure vous ne vous la rappelez pas bien, je vous aiderai; c'est une bonne histoire... La connais-tu, Fanny?
Mademoiselle de Coigny répondit que oui... Et cela se croit: avec sa mère la chose était probable... Nous arrivions alors au bord du petit lac, la nuit était ravissante, l'air doux, et tout juste ce qu'il fallait de clarté pour distinguer le charmant paysage qu'on apercevait au travers d'une percée faite dans le bois qui entourait le lac: on voyait la vallée tout entière.—Nous nous assîmes au bord du lac, et M. de Sainte-Foix commença.
—Vous saurez, nous dit-il, qu'un jour M. le duc d'Orléans nous convoqua pour le soir, afin d'entendre une comédie de lui... Une comédie de M. le duc d'Orléans! cela parut merveilleux aux uns!... impossible aux autres.... et singulier à tout le monde. Quoi qu'il en soit, Valençay, qui était le compère de tout ce que faisait le prince, nous dit avec un grand sérieux que l'œuvre était sublime. Le mot était fort, mais enfin... On invite des femmes, on invite des hommes, on invite deux cents personnes... On arrange la table, l'eau sucrée, le flambeau avec l'abat-jour, tout l'attirail. Il n'y manquait que l'auteur... Il y vint ma foi! Jusque-là j'avais pris la chose pour une plaisanterie... Mais pas du tout... Je vis l'énorme personne de M. le duc d'Orléans qui s'avançait, en faisant l'effet d'un navire qu'on va mettre à flot, vers sa petite table, avec un rouleau gros comme son bras... Cela me fit trembler! une pièce en cinq actes!—Il commence... Il lit... ma foi, ce n'était pas mal!—Cependant il y avait des fautes; mais la chose pouvait aller.—Grande admiration alors! Au troisième acte... délire... Au cinquième... ah! ma foi, c'était plus que du délire... On n'y tenait plus... on se précipite vers M. le duc d'Orléans... Les femmes l'embrassent, les hommes se prosternent... Je crois que je me suis prosterné aussi!... On pleurait... C'était un chamaillis de désespéré... M. le duc d'Orléans, hors de lui, se lève... s'agite... s'écrie: Mes amis! mes bons amis!... C'est trop! arrêtez!... arrêtez!.... La pièce n'est pas de moi! elle est de cet ange, aussi modeste que belle et remplie de perfection!
Et il montrait madame de Montesson.
Je ne suis pas assez habile, poursuivit Sainte-Foix, pour vous peindre la confusion des louangeurs!... mais la chose était faite... le moyen de dire maintenant: C'est une méchante pièce!... C'était impossible. Quant à elle, je vous jure qu'elle eut un complet triomphe, même sur moi. Je ne me rappelle jamais cette soirée sans honte. Comment ne l'ai-je pas devinée!
—Mais pourquoi ce mystère? demandai-je.
M. DE SAINTE-FOIX.
—Ah! voilà la question! je ne le puis dire ni vous non plus.
Nous retournâmes au château lentement, moi et ceux que madame de Montesson appelait ses amis!... J'étais triste... Quelle leçon venait de recevoir mon âme de seize ans[127]!...
C'est une des chances les plus heureuses pour une femme littéraire que d'avoir à parler de madame de Staël..., cette femme dont le génie a jeté de si brillants rayons, non-seulement sur nous, pauvres déshéritées de toutes les gloires, mais sur le siècle qui la vit naître et celui qui, plus heureux encore, fut témoin de ses succès. Madame de Staël est un de ces êtres que la nature a richement dotés: car elle le fut non-seulement par le génie, mais Dieu, en lui donnant son intelligence, lui mit au cœur cette bonté native, cette noblesse de sentiments, cette grandeur dans les pensées qui la firent adorer de tout ce qui l'entourait. On sait bien qu'elle fut la femme la plus remarquable de son temps; mais tout le monde ne sait peut-être pas que madame de Staël avait un cœur d'or et qu'elle était bonne, mais bonne à être aimée tous les jours davantage dès qu'on l'avait connue.
Son éducation fut singulière, et peut-être doit-on être surpris que cette femme étonnante soit devenue ce qu'elle a été, après avoir été conduite par une main aussi peu faite pour guider sa jeune et brillante intelligence que sa mère. Madame Necker[129] avait une instruction remarquable, et lorsqu'elle se maria peut-être était-elle plus habile que sa fille à cette même époque de sa vie. Son père, M. Naaz, ministre protestant dans le pays de Vaud, avait une instruction savante; il l'inculqua à sa fille, et madame Necker était une des femmes les plus profondément instruites de son temps. Mais, en même temps qu'elle recevait de la science, son esprit recevait des opinions, et l'une des plus positives était que tout peut s'acquérir par l'étude. Ainsi donc, elle étudiait la société comme elle aurait étudié une question littéraire; elle observait tout, réduisait tout en système, et tirait alors de tout aussi des inductions et des observations qui, pour être toujours finement exprimées, n'étaient pas toujours justes. Un grand inconvénient de cette manière d'agir, c'est de faire attacher trop de détails aux grandes choses. L'esprit veut trouver à tout un point de contact, et il devient métaphysique.
Il faut ajouter à ce que je viens de dire de madame Necker qu'elle avait une moralité parfaite et que rien chez elle ne donnait l'idée d'une imperfection; elle était dans cette rectitude qui efface peut-être ce qui est imparfait, et M. Necker le sentait lorsque lui-même disait spirituellement:
Pour que madame Necker fût trouvée parfaitement aimable par le monde, il faudrait qu'elle eût quelque chose à se faire pardonner.
Ce n'est pas qu'elle fût sévère; elle était même caressante et prévenante dans son accueil, ses yeux bleus étaient doux et gracieux dans leur regard, et l'expression pure et angélique, la naïveté même de sa physionomie contrastait d'une manière adorable avec le maintien raide et compassé que la contraignait à avoir la triste maladie dont elle est morte.
Je ne parle ici de nouveau de madame Necker que pour dire à quel point elle différait avec sa fille, dont la nature de feu avait une puissance terrible sur elle-même, et devait plus tard mettre un obstacle à la réussite d'une éducation qui ne pouvait manquer d'être bizarre, appliquée par une mère comme madame Necker à une fille comme madame de Staël. Madame de Staël était toute âme, toute imagination, tendresse et pressentiment; tandis que madame Necker n'avait conservé aucun instinct de cette nature si brillante et si riche dans sa fille, habituée qu'elle avait été par elle-même à tout combattre et à tout dominer. Et puis ensuite madame Necker était à la vérité bonne mère, mais avant tout elle aimait son mari. Il était le point dominant de ses affections: lui, d'abord; et puis le reste venait ensuite... C'est donc par devoir qu'elle entreprit, toutefois avec zèle, l'éducation de sa fille, enfant unique, fruit de son union avec M. Necker.
On pense bien qu'avec sa manie d'appliquer à tout un système, madame Necker en eut un pour élever sa fille: ce fut l'opposé de Rousseau. Madame Necker pensait, au reste, avec raison que le système de Rousseau menait au matérialisme[130]. Voulant le combattre sous toutes ses formes, elle prit la route opposée, et fit agir l'esprit sur l'esprit. Elle avait pour opinion qu'il faut faire entrer dans une jeune tête une grande quantité d'idées; l'intelligence les mettra bien en ordre ensuite, disait-elle. L'exemple de madame de Staël le prouverait.
Mademoiselle Germaine Necker était une enfant charmante, quoiqu'elle n'eût pas cette beauté qui avait dû être remarquable dans sa mère... Elle était brune, fortement colorée, et offrait surtout l'apparence de la plus belle santé; ses grands yeux noirs révélaient déjà ce qu'elle devait plus tard prouver à l'Europe, et leur regard parlait de bonne heure la langue du génie[131].
M. Necker adorait sa fille; il lui parlait avec tendresse, la caressait, et lui donnait ainsi tout ce qui lui était refusé du côté de sa mère, qui, tout en l'aimant avec amour, ne savait pas revêtir son affection de ces formes douces et tendres qu'une mère sait si bien prendre. Souvent ses regards sévères contraignirent M. Necker à s'éloigner de sa fille...
—Vous défaites mon ouvrage avec votre faiblesse pour Germaine, disait madame Necker.
Mais Germaine avait une de ces natures qui jamais ne se déforment et jamais ne s'altèrent... Elle était aimante, surtout: C'est mon âme qui a fait mon esprit, disait-elle, aussitôt que j'ai vu qu'il était en moi un moyen de plus pour attacher.
Aimer, pour elle c'était la vie; exister, c'était aimer: aussi son père et sa mère furent-ils longtemps des dieux pour elle. Sa mère, par sa froideur apparente, concentra la tendresse de Germaine pour elle: mais son père en fut aimé avec l'idolâtrie qu'elle aurait eue jadis pour le dieu le plus vénéré; elle aima son père avec un sentiment indéfinissable: ainsi par exemple, en lui répondant même une plaisanterie, ce ne fut jamais sans émotion, et une émotion vive. Que de trésors dans cette âme! quelle fête du cœur continuelle!... Madame de Staël devait être adorée!... Eh bien! avec ce foyer d'amour qu'elle avait en elle, elle fut longtemps à ne dire et ne faire que ce que ses parents voulaient et désiraient. Son amour filial était sa vie... Ne quittant jamais sa mère et son père, témoin de tous les entretiens graves et profonds qui se tenaient dans le salon de sa mère, mais contrainte d'écouter sans parler, Germaine n'eut pas d'enfance, et tant qu'elle ne fut en effet que Germaine, l'enfant eut une existence misérable, si l'on veut se reporter à l'époque dont je parle et se rappeler quelle âme était dans ce corps d'enfant; en voici une preuve:
Mademoiselle Necker n'avait que dix ans lorsqu'on présenta M. Gibbon chez sa mère. Il faut avoir connu M. Gibbon pour avoir une idée de ce qui suit. M. Gibbon avait à peine cinq pieds, mais en revanche il était sphérique et pouvait avoir au moins dix pieds de circuit, comme disait M. de Bièvre:
—Lorsque j'ai besoin d'exercice, disait-il, je fais trois fois le tour de M. Gibbon.
Son ventre était surtout une chose à voir!... Il était enfin aussi burlesque qu'on peut l'être[132].
Mais Germaine ne l'avait pas vu ainsi: pour cette enfant toute âme et tout sentiment, une seule chose avait été visible parmi tout ce qui accablait M. Gibbon, c'était l'extrême plaisir que son père surtout trouvait à causer avec M. Gibbon; elle imagina un moyen de fixer pour toujours M. Gibbon près de ses parents, afin qu'ils pussent jouir de la société d'un homme qu'ils paraissaient autant aimer, et ce moyen était de l'épouser. Sans doute c'est une plaisanterie comique et qui d'abord porte à rire; mais on est profondément touché de cette bonté native, de cet instinct sublime de l'âme, qui, sans même deviner le sacrifice, ne voit que le bonheur à donner à ce qu'elle aime. Jamais je n'ai eu un sourire redoublé pour cette histoire, mais j'ai eu des larmes du cœur.
J'ai vu dans ce que ses enfants ont écrit de madame de Staël un mot charmant: c'est qu'elle a toujours été jeune et n'a jamais été enfant. Le seul fait qui caractérisa l'enfance chez elle était cette manie de faire des rois et des reines en papier, et de leur faire jouer la comédie ou la tragédie, mais en cachette, car sa mère était sévère sur ce point; et la pauvre Germaine ne pouvait se livrer à ce plaisir qu'avec un mystère qui redoublait le charme pour l'enfant... C'est de là que lui est demeurée cette manie de tourner dans ses doigts un petit morceau de papier ou bien une branche de feuillage.
Dans le salon de madame Necker, Germaine y était encore à seize ans comme si elle n'en eût eu que six. Un petit tabouret de bois était à côté du fauteuil de sa mère: c'était là que la pauvre enfant était contrainte de s'asseoir, et de se tenir droite comme si elle eût porté un collier de fer. Dès qu'elle entrait, une particularité assez singulière c'est qu'il se rendait près d'elle cinq ou six vieilles têtes qui lui parlaient avec une déférence qu'elles n'avaient pas ailleurs avec une personne de vingt-cinq ans. Une fois, un témoin raconte que l'un de ces hommes au regard profond, au rare sourire, au front élevé et penseur, s'approcha de la jeune fille de onze ans, et lui prenant les mains les garda longtemps dans les siennes en lui parlant avec un sérieux et un plaisir évidemment sentis: cet homme était l'abbé Raynal; les autres étaient Thomas, Marmontel, le baron de Grimm et La Harpe. À table, où elle dînait toujours, elle ne parlait jamais, mais elle écoutait avec une attention tellement active qu'il était impossible de ne pas dire: Cette jeune fille sera quelque jour une personne supérieure.
Une particularité assez remarquable, c'est que madame Necker, avec sa rigidité et son abnégation de tout, ait été aussi facile pour le spectacle et pour le monde relativement à sa fille... Mademoiselle Necker voyait chez sa mère non-seulement beaucoup de monde, mais des hommes dont la conversation forte et puissante avait bien de quoi donner à l'esprit d'un enfant une nourriture trop substantielle; celui de madame de Staël n'en fut que plus actif et plus tôt développé. Cette liberté accordée à son esprit fut précisément ce qui lui fit prendre un essor si prématuré: elle composait des portraits, des extraits, faisait des sortes de feuilletons en revenant du spectacle. Ses lectures étaient pour elle autant de drames en action. Clarisse et son enlèvement avaient été un événement de sa jeunesse, et c'est sûrement elle qui chargea quelqu'un qui partait pour l'Angleterre de ses compliments pour miss Howe: aussi une de ses amies les plus chères, madame Rilliet-Huber, dit-elle fort spirituellement que ce qui amusait le plus madame de Staël était ce qui la faisait pleurer.
Mais cette manière de traiter à la fois le corps et l'âme devint funeste à sa santé. Elle souffrit, et bientôt elle fut hors d'état de continuer ses études: elle avait alors quatorze ans. Les médecins consultés déclarèrent que la campagne pouvait seule lui rendre la santé. M. Necker l'y fit conduire, et madame Necker, privée de ce pouvoir qu'elle exerçait sur sa fille, trouva un tel désappointement dans cette privation que, ne regardant plus sa fille comme son ouvrage, elle abandonna la direction immédiate de son éducation et la remit à M. Necker.
Ce fut à Saint-Ouen que mademoiselle Necker alla reprendre la santé que sa mère lui faisait perdre dans cette éducation studieuse qui la tuait; là, une vie toute poétique succéda à celle mortellement ennuyeuse qu'elle menait dans le salon de sa mère. Mademoiselle Huber et elle, vêtues en nymphes ou en muses, parcouraient les beaux ombrages de Saint-Ouen en déclamant des vers, et lisant de cette belle prose des contemporains de mademoiselle Necker; elle-même composait des drames, qu'elle jouait ensuite avec mademoiselle Huber.
Ce fut alors que M. Necker put apprécier véritablement le charmant esprit de sa fille. Idolâtrant son père, mademoiselle Necker lui ouvrait tous les trésors de son cœur et de son esprit pour charmer ses loisirs toutes les fois qu'il venait auprès d'elle. Ces entretiens étaient charmants, mais ils changeaient de nature aussitôt que madame Necker arrivait en tiers; elle le comprit et le sentit, surtout... et ce ne fut pas une des moindres raisons qui les lui firent prendre dans une sorte d'éloignement. M. Necker avait sans doute pour sa femme une profonde admiration et un grand amour; mais il est de fait que sa fille, avec son imagination brillante et son esprit fécond et rapide, lui donnait plus de plaisir dans la conversation que madame Necker ne le pouvait faire avec le flegme toujours égal qui réglait ses moindres démarches ainsi que ses paroles...
Des amis communs de ma mère et de madame Necker m'ont raconté tout ce qu'il y avait de comique dans la façon dont se tenait madame de Staël dans le salon de sa mère avant son mariage. Elle craignait madame Necker, dont la physionomie naturellement sévère et sérieuse condamnait tacitement toutes les fautes de sa fille, qu'elle affectait de ne jamais reprendre autrement depuis son séjour à Saint-Ouen. Mademoiselle Necker alors se réfugiait derrière son père, comme dans un lieu de paix et de sûreté. Mais il arrivait bientôt qu'un homme d'esprit engageait une discussion; alors on voyait la tête de mademoiselle Necker qui s'avançait, et ses yeux si admirables dans leur regard, même au repos, briller comme deux étoiles dès qu'elle entendait une discussion intéressante; et tout aussitôt elle y venait prendre part. Elle quittait le lieu de sa retraite pour mieux écouter d'abord; ensuite elle répondait; la discussion s'engageait, et la lutte était établie pour le reste de la soirée.
La jalousie de madame Necker n'était pas positive; mais il est de fait qu'elle était jalouse de sa fille, dans la crainte de perdre les affections de son mari, qui paraissait se plaire plus dans sa conversation que dans la sienne. Ce charme de la conversation était le seul qui existât depuis longtemps dans l'intérieur de M. et madame Necker. Celui-là détruit, que devenait le reste? Aussi, lorsque M. Necker jouissait avec bonheur de l'esprit ravissant de sa fille, madame Necker en éprouvait involontairement une jalousie que peut-être elle ne s'avouait pas, mais qui n'en existait pas moins[133].
Avec cet esprit brillant et lucide, mademoiselle Necker avait une extrême bonté, qui adoucissait l'âpreté d'un jugement quelquefois trop rapide; jamais cependant elle ne fut amère dans ce qu'elle disait sur un individu, même en hostilité avec elle. Elle fut malheureuse; et le malheur, loin de l'aigrir, développa en elle de nouveaux germes de bonté, ainsi qu'il arrive toujours aux âmes nobles et grandes.
Pendant sa jeunesse, elle fut constamment captivée par le charme de la causerie: une personne spirituelle était pour elle une personne tout de suite à part des autres. Le salon de madame Necker, où sa fille avait introduit une conversation plus facile et plus gaie, fut le premier théâtre où madame de Staël fit preuve de cet admirable talent pour la parole qu'elle possédait au plus haut degré, et que son père rendit parfait en lui donnant des avis, qu'elle suivit avec respect et amour, comme tout ce qui venait de lui.
Elle avait eu pendant quelque temps la tentation d'être poëte: elle l'était par l'imagination; mais ses essais dans le drame lui firent comprendre que son talent n'était pas poétique.
Son premier ouvrage est peu connu; on croit assez généralement que c'est sur Rousseau, tandis que ce sont trois nouvelles. Ce genre avait été mis à la mode par Arnaud et madame Riccoboni; mademoiselle Necker le perfectionna, et elle fit trois nouvelles remplies d'intérêt et surtout de sensibilité. Puis vinrent les Lettres sur Rousseau. À leur apparition il y eut un étonnement général. Mademoiselle Necker n'avait que vingt ans, et cet ouvrage était vraiment prodigieux. Il précédait, d'ailleurs, l'époque de la Révolution, époque qui fit madame de Staël ce que nous l'avons connue. Lorsqu'elle écrivait ses Lettres sur Jean-Jacques, elle n'avait encore traversé aucune des tempêtes qui ont bouleversé sa vie. Il règne même dans cet ouvrage une sorte de calme et de sérénité qui est ensuite étrangère aux ouvrages qui suivirent. La douleur devait révéler le génie de madame de Staël.
On a beaucoup parlé de la figure de madame de Staël; je ne conçois pas qu'il y ait eu jamais une seule voix qui se soit élevée pour dire qu'elle était laide. Des yeux admirables, des épaules, une poitrine, des bras et des mains à servir de modèle, en voilà certes bien assez pour accompagner le plus étonnant talent: aussi le nombre des aspirants à la main de mademoiselle Necker fut-il grand; mais le choix était difficile. Madame Necker ne voulait qu'un protestant; M. Necker voulait un homme intact de tous points, et leur fille désirait rencontrer un homme avec lequel ses goûts fussent en rapport. Il y avait là dedans bien des intérêts à concilier; tous ne pouvaient être remplis. Mademoiselle Necker le comprit avec cette bonté de cœur qui presque toujours dans sa vie lui fit sacrifier son intérêt personnel; et lorsque M. le baron de Staël, ambassadeur de Suède, se présenta pour obtenir sa main, elle y consentit, parce que ce mariage convenait surtout à ses parents. Le baron de Staël était protestant; il était ami de Gustave III, d'une haute et belle naissance, d'une loyauté parfaite, et professant pour elle une profonde admiration.
J'ai beaucoup connu M. de Staël; il venait habituellement chez ma mère, et je le voyais journellement chez mon tuteur M. Brunetière; dont il était, à l'époque où je l'y rencontrai, l'ami et surtout l'obligé.
M. de Staël était beau, mais beaucoup plus âgé que mademoiselle Necker: c'était déjà une grande dissemblance entre elle et lui; mais il avait peu d'esprit, et je n'ai jamais compris cette union par cette seule raison, qui pour madame de Staël devait être immense.
C'était surtout dans son salon qu'elle dut souvent regretter d'avoir un auxiliaire aussi peu à elle. Ambassadrice, maîtresse d'une grande fortune, femme supérieure et parfaitement spirituelle, madame de Staël dut comprendre la vie sociale comme elle la comprit en effet. La vie de conversation devint pour elle un besoin; naturellement bienveillante et prévenante, elle inspirait facilement de l'amitié: aussi a-t-elle eu beaucoup d'amis.—Aussitôt qu'elle fut mariée et que le roi de Suède (Gustave III) eut promis de laisser M. de Staël ambassadeur en France aussi longtemps qu'il le voudrait, madame de Staël, libre alors d'assurer ses relations, en forma de choix qui devaient embellir sa vie; mais avant d'arriver à ce bonheur, elle devait éprouver bien des déceptions, recevoir bien des blessures. Que d'ingrats elle a faits!
Le moment où elle parut dans le monde était propice au projet formé par elle d'avoir, non pas une académie ni un bureau d'esprit chez elle, mais un lieu de réunion où chacun se rencontrerait avec plaisir, sûr de s'y retrouver le lendemain. Cette vie intime n'avait pas encore de répulsion dans son sein pour exclure la paix, ainsi qu'elle le fit plus tard lorsque les discussions politiques devinrent les maîtresses envahissantes de tous les salons de Paris: à l'époque du mariage de mademoiselle Necker[134], au contraire, on discutait, et les esprits lumineux comme celui de madame de Staël trouvaient un grand charme à entrer en lice et à soutenir quelques-unes de ces thèses qui ont placé madame de Staël, quelques années plus tard, au rang des premiers publicistes de l'Europe.
Madame de Staël n'avait aucune malveillance pour les femmes, mais elle n'aimait pas leur société, et cela était simple: on le conçoit surtout lorsqu'on l'a connue. Facile, et même entraînée par l'attrait que lui inspirait une personne qu'on lui présentait, elle ne tardait jamais à tendre la main en signe de pacte d'amitié aussitôt qu'on lui plaisait, et cela était prompt, car son jugement ne voulait aucun délai.
—Un jour ou dix ans, disait-elle à madame Necker de Saussure, voilà ce qu'il faut pour connaître les hommes; les intermédiaires sont trompeurs.
À l'époque de l'Assemblée des Notables, tout ce que la France avait de remarquable comme talent militaire, littéraire ou savant, se levait en foule pour assister au grand drame qui se préparait; toute la jeune France de l'époque précédente, c'est-à-dire celle de la guerre d'Amérique, revenue du Nouveau-Monde avec les idées de liberté qui germaient en leur âme, était arrivée à ce point de sacrifier sa vie pour la régénération de la patrie... de la patrie avilie par une suite de jours corrompus sous un long règne sans gloire, et résolue à donner des preuves des sentiments du dévoûment qu'ils consacraient au pays.
De ce nombre étaient une foule de grands noms: c'étaient Mathieu de Montmorency, Alexandre et Charles de Lameth, Charles de Noailles[135], le marquis de Clermont-Tonnerre, le comte Louis de Narbonne, M. de Talleyrand, M. de Voyer d'Argenson, Lally-Tollendal, l'abbé de Montesquiou, et le marquis de Montesquiou... et puis venaient les hommes à la tête et au courage de lion, au cœur de feu, au caractère de bronze, comme Barnave, Vergniaud, Buzot, Guadet, et tant d'autres qui ne sont plus, mais qui jamais ne seront oubliés.
Madame de Staël forma sa société, non-seulement à l'époque de son mariage, mais dans les années qui suivirent, et qui furent pour elle une mine où elle put choisir les esprits qui lui convenaient; le comte Louis de Narbonne fut distingué par elle comme l'esprit le plus charmant de cette époque où il fallait en même temps prouver qu'on avait de l'esprit, de la loyauté dans les relations, de la fidélité dans le commerce de la vie, et cette sûreté dont on ne s'occupait même pas attendu qu'elle était obligatoire. M. de Narbonne remplissait à ravir toutes les conditions voulues par le monde d'alors; sa grâce légère et tout aimable avait fait dire de lui qu'il était léger en tout. Cela n'est pas vrai: il avait du cœur, et une âme profondément aimante pour ceux qu'il aimait; son affection n'avait rien de banal. Madame de Staël a eu à s'en plaindre, m'a-t-on dit; cela m'étonne beaucoup, car M. de Narbonne, je le répète, avait une âme élevée et un cœur dévoué: que ne fait-on pas avec de telles qualités[136]?
Les autres amis de madame de Staël étaient alors M. de Clermont-Tonnerre, Mathieu de Montmorency, les Lameth, Barnave et les hommes de talent de l'époque, qui étaient admis dans son salon, ainsi que les gens dont l'esprit apportait un charme de plus à ces réunions plus regrettables pour ceux qui ne les ont pas entendues, qu'aucune de ces conversations du siècle de Louis XIV que j'ai entendu bien souvent regretter.
C'était en effet une ravissante chose qu'une conversation entre madame de Staël et des hommes tels que Vergniaud, Mirabeau, Barnave, Cazalès, et une foule de talents oratoires: le choix seul est embarrassant... Madame de Staël devait jouir de ces sortes de combats, car son esprit, tout étincelant de feu et de lucidité, était bien fait pour briller comme un météore au milieu de toutes ces merveilles du talent; elle avait elle-même un intérêt puissant à suivre la marche des événements qui se pressaient en foule autour de cette malheureuse France que madame de Staël aimait autant, et même plus, que sa propre patrie.
—J'aime la France, me disait-elle un jour, je l'aime avec une telle passion, que si le premier Consul m'ordonnait une bassesse pour y demeurer, je crois que je la commettrais!...
Mais elle se trompait en disant cette parole; car son âme était trop élevée pour comprendre seulement ce qui n'eût pas été la plus noble et la plus généreuse pensée. Sa vie entière l'a prouvé. Madame de Staël est en tout une femme à part.
J'ai déjà dit qu'elle n'aimait pas la société des femmes chez elle, et je le comprends. Madame de Staël concevait de grandes choses; sa parole avait un retentissement éclatant lorsqu'elle parlait sur un des grands sujets qui alors occupaient l'Europe. Sa conversation n'avait rien d'attrayant pour les autres femmes, et elle-même, sachant ne produire aucun effet sur elles, éprouvait pour les personnes qui l'écoutaient alors cette sorte de répulsion qui est bien naturelle certainement, lorsqu'elle est produite par l'effet que j'ai signalé. Madame de Staël bornait donc sa société à fort peu de femmes qu'elle avait connues chez sa mère, et dont l'attrait, le caractère, lui plaisaient, comme la duchesse de Grammont, madame de Lauzun, madame de Beauveau, madame de Poix, dont l'esprit ravissant formait à lui seul tout l'attrait d'une famille... Ensuite madame de Staël voyait beaucoup de femmes à cette époque, comme ambassadrice de Suède, mais qu'elle ne regardait pas comme sa société intime: le nombre en est grand; c'est ainsi que beaucoup de femmes disent aujourd'hui: J'allais chez madame de Staël; et lorsqu'en 1815 ces mêmes femmes se nommaient à madame de Staël et voulaient la contraindre à la reconnaître, madame de Staël, toujours naturelle et charmante, répondait négativement à toutes les grâces et à toutes les prévenances qu'elles lui apportaient avec d'autant plus de naïveté que ces mêmes femmes, devenues depuis vingt-cinq ans laides et vieilles, ne lui présentaient que des femmes ennuyeuses dont la jeunesse et la beauté ne fardaient plus la nullité.
C'était surtout lorsqu'il n'y avait que huit ou dix personnes dans le salon de madame de Staël, qu'il fallait l'entendre et même la voir... C'est alors qu'elle était pleine de charme; ses manières étaient parfaitement simples; et dans ces mêmes manières il régnait une telle insouciance apparente, que même les plus insignifiants personnages se trouvaient à l'aise. Que de fois j'ai entendu des femmes plus qu'ordinaires dire après avoir entendu et vu madame de Staël pour la première fois:
«Ce n'est que cela? en vérité, j'en dirais bien autant!» Rien ne déplaisait autant à madame de Staël que les choses arrangées; elle aimait l'imprévu en toutes choses. Cela s'accorderait peu, en apparence, avec l'esprit d'ordre qu'elle portait dans la vie matérielle, et pourtant cela était. Ce qu'elle imposait, et sa loi était douce, c'était une grande liberté sans licence, la demande faite par elle-même de se regarder chez elle comme si on était chez soi.—Travaillez, disait-elle à monsieur de Clermont-Tonnerre, travaillez à vos belles lois!
Et M. de Clermont-Tonnerre, charmé et séduit par cette personne si captivante, suspendait jusqu'à sa pensée pour dévorer la sienne.
Madame de Staël avait une grâce toute à elle dans ses mouvements. Je l'ai souvent observée, et j'ai trouvé, je crois, la raison de cette aisance dans la conviction qu'elle développait en elle une grande partie de ses avantages. Ses bras et ses mains, ses épaules, son port de tête, gagnaient beaucoup à être agités tandis qu'elle parlait, et, comme toutes les femmes, elle ajoutait cette manière de plaire aux yeux, au charme captivant de la parole dans une telle bouche!... On a prétendu que souvent elle était presque assoupie. Cela est vrai, et avait lieu surtout lorsqu'elle était chez elle au milieu de plusieurs personnes qui lui déplaisaient ou plutôt qui ne lui plaisaient pas, différence immense: alors elle se recueillait, elle rentrait en elle-même. Mais arrivait-il une personne aimée, ou seulement qui l'intéressât: alors ses paupières pesantes se relevaient instantanément avec une rapidité venant de l'âme; le feu éclatait aussitôt dans son regard, qui s'allumait pour annoncer une noble pensée, ou bien une parole du cœur.
Elle se mettait fort mal; je n'ai jamais pu en deviner la cause, parce qu'elle avait trop d'esprit dans tout ce qui regardait la vie habituelle, pour ne pas suivre assez régulièrement la mode, et obéir par-là à la parole parfaitement juste de M. le cardinal de Bernis: La mode est notre souveraine et le sera toujours,
....La suivre est un devoir, la fuir un ridicule, etc.
et il est de fait que madame de Staël se mettait ridiculement; mais cela tenait à sa nature: elle attachait si peu d'importance à ces choses, que, peu de temps après son mariage, faisant des visites, elle trouva que le bonnet qu'elle portait lui faisait mal à la tête, elle l'ôta et le tint à côté d'elle dans sa voiture. Arrivée chez la personne où elle allait, qui, je crois, était la princesse d'Hénin, madame de Staël monta chez elle sans remettre son bonnet, et cela sans affectation, tout naturellement, et sans une prétention qui eût été ridicule. Pour madame de Staël, la véritable existence, sa vie, à elle, était celle du cœur.
Le salon de madame de Staël, en 1789, comme en 1795, en 1800 et en 1814, c'était elle-même. Rien qu'elle n'y apparaissait: elle neutralisait tout avec une si grande supériorité, qu'à côté de sa voix, toutes faiblissaient et tout devenait inerte et pâle. Cependant, elle ne neutralisait pas avec intention; elle s'emparait de la parole lorsque le sujet lui plaisait, et elle allait avec une naïveté sublime qui inspirait à nous autres, pauvres simples qui l'écoutions, une telle admiration, que le silence lui répondait seul presque toujours.
À propos de cet esprit qui chez elle n'était qu'une partie de son génie, il me revient à la pensée une histoire qui prouve l'opinion d'elle-même sur son esprit et sur la force qu'elle pouvait lui donner pour qu'il agît vivement comme action.
C'était pendant le séjour à Coppet. M. Necker avait envoyé chercher à Genève madame Necker de Saussure, sa nièce, avec ses enfants. La voiture de M. Necker, conduite par son propre cocher, eut le malheur de verser sur le chemin de Coppet, et madame Necker donna ce motif pour excuser son retard à madame de Staël qui était venue au-devant d'elle. En l'écoutant, madame de Staël pâlit, s'arrête... et lui dit:
—Vous avez versé avec vos enfants?
—Oui.—Comment êtes-vous venus?—Mais dans la voiture de votre père.—Eh! je le sais... mais qui donc vous menait?—Richel[137].—Ah! mon Dieu! Richel!... Ah! mon Dieu! il aurait pu verser mon père, et à son âge!... Quant à vous, à celui de vos enfants... ce n'est rien. Tout se raccommode... Mais mon père! avec sa taille! sa grosse taille!...
Et se lançant à la sonnette et sonnant à tout rompre, elle donne ordre de faire venir Richel à l'instant...
Il dételait. Il fallut attendre.
Pendant ce peu de temps, elle fut dans la plus violente agitation... elle était tour à tour pâle et pourpre... de grosses larmes coulaient de ses yeux... Il était évident qu'elle souffrait beaucoup... de temps en temps on l'entendait prononcer quelques mots qui révélaient toute son inquiétude soulevée par le danger auquel l'imprudence d'un cocher exposait son père.
—Verser!... là... dans un fossé... y demeurer peut-être la nuit entière!... appeler... inutilement peut-être!... Ah! mon Dieu!...
Et elle reculait alors comme devant un spectre, une image terrible...
Enfin, Richel arriva; c'était un homme simple, mais bon, et dévoué à M. Necker et à sa fille comme les esclaves l'étaient jadis à leurs maîtres, mais du reste stupide. On conçoit le plaisant de la conversation qui dut suivre dès que Richel fut dans l'appartement. Madame de Staël était parfaitement bonne avec ses inférieurs; mais en ce moment un sentiment si passionné la dominait qu'elle n'était plus elle-même. Aussitôt que Richel fut dans la chambre, elle alla droit à lui, marchant avec une dignité froide en apparence qui démentait le mouvement de son sein. Elle ne pouvait parler... Sa voix était tremblante et étouffée.
—Richel, dit-elle à l'homme, vous a-t-on dit que j'avais de l'esprit?
Richel ouvrit d'énormes yeux.
—Richel, savez-vous que j'ai de l'esprit, vous dis-je?
Richel devint encore plus muet qu'habituellement.
—Eh bien! apprenez donc que j'ai de l'esprit... beaucoup d'esprit... prodigieusement d'esprit... Eh bien! voyez-vous, tout l'esprit que j'ai, je l'emploierai à vous faire enfermer pour le reste de vos jours dans un cachot, si jamais vous avez le malheur de verser mon père.
Madame Necker de Saussure a par la suite bien souvent cherché à l'égayer par le souvenir de cette aventure; mais madame de Staël, si facile à rire d'elle-même, ne put jamais donner un sourire à l'histoire de Richel... Alors la colère et l'émotion revenaient de nouveau l'animer.
—Et de quoi voulez-vous donc que je menace, disait-elle tout émue, si ce n'est de mon pauvre esprit[138]?...
Son père était pour elle autre chose qu'un père: c'était un culte..... un amour qui n'avait aucun nom... c'était comme pour Dieu!... Aussi, lorsqu'en 1788 M. Necker fut rappelé au ministère, quelque danger qu'il y eût, madame de Staël en fut heureuse, parce que la gloire de son père allait en recevoir un nouveau lustre... Cependant il y avait péril; M. Necker lui-même ne voyait sa nomination qu'avec une sorte de crainte, et ce ne fut que par honneur qu'il accepta en 1781. Lors de sa retraite, il était certain de faire beaucoup de bien, et laisser là le pouvoir au moment où son usage allait être utile lui causait une vive peine. Mais les temps étaient bien changés.—L'archevêque de Sens avait détruit tous ses plans, tout était bouleversé: aussi, lorsque sa fille vint lui annoncer à Saint-Ouen qu'il était nommé ministre:
—Ah! s'écria-t-il, que ne m'a-t-on donné ces quinze mois de l'archevêque de Sens!... Maintenant il est trop tard.
Il venait alors de publier son ouvrage sur l'importance des opinions religieuses. Le jour où il parut, madame de Staël parlait de cet ouvrage le soir chez elle avec un talent qui fit dire à Mathieu de Montmorency:
—Nous devons remercier M. Necker d'avoir fait un ouvrage qui inspire de si belles choses à sa fille.
Madame de Staël n'était pas aimée de la Reine, et je ne sais pas pourquoi. Il y avait dans madame de Staël une telle supériorité, que la Reine ne pouvait admettre une rivalité d'esprit,... de beauté, encore moins: comment se trouvaient-elles donc en contact? Je l'ignore; mais le fait est que la Reine avait pour elle plus que de l'indifférence. Ce qui prouve la bonté inépuisable du cœur de madame de Staël, c'est que la Reine a trouvé en elle au jour du malheur un appui, un défenseur, une amie grande et généreuse...
M. Necker avait été nommé quelques jours avant la Saint-Louis, et l'archevêque de Sens renvoyé au milieu des huées et des malédictions de la France, au bruit des coups de fusil tirés pour le venger sur le peuple de Paris, ce peuple, le même qu'au 14 juillet 1789 et dans les trois journées immortelles de 1830, où, pour la seconde fois depuis le commencement de la Révolution, il se leva terrible pour reconquérir sa liberté, en disant: Mais c'est moi qui suis la nation!... ce peuple, enfin, qu'une fois levé on ne fait taire qu'en le tuant... Cette fête de la Saint-Louis fut triste. Madame de Staël alla faire sa cour, et le soir chez elle, au milieu de son cercle d'amis et d'admirateurs, elle raconta comment la Reine avait reçu la nièce du ministre renvoyé beaucoup mieux que la fille du ministre rentrant... La foule était nombreuse chez madame de Staël: on l'écoutait, comme toujours, avec ce charme que l'harmonie de ses phrases apportait à l'oreille; mais cette fois il s'y joignait un nouveau sentiment lié à un grand intérêt. On voyait enfin que la Reine regardait l'opinion comme une chose parfaitement existante, il est vrai, mais on voyait en même temps qu'elle voulait la braver, puisque M. Necker, nommé par l'opinion, était repoussé par elle, tandis que l'archevêque de Sens, repoussé par cette même opinion, était favorisé de sa bonté la plus intime.
Il restait 250,000 francs au Trésor royal le jour où M. Necker rentra au ministère. Le lendemain, tous les banquiers de Paris ayant des fonds les apportèrent en foule à M. Necker, mais non pas au Trésor.
Le moment le plus lumineux pour la conversation dans le salon de madame de Staël fut celui qui précéda les États-Généraux... Fallait-il les convoquer? C'était une immense question... Tout ce qui allait chez madame de Staël faisait alors partie de ce que Paris, et même la France, possédait de plus remarquable... Les discussions étaient vives... madame de Staël y était sublime: c'est alors qu'elle était véritablement Corinne, la Corinne du Capitole, la Corinne triomphante, agitant ses beaux bras et formant presque le tableau de Gérard, lorsque, appuyée sur une table de marbre ou debout contre la cheminée, elle improvisait une riche et éloquente philippique contre cette vieille aristocratie qui perdait à la fois elle-même et le trône.
—Rendez-nous 1614, criait-elle...: voilà nos modèles et nos maîtres!...
C'était toujours avec une grande clarté que madame de Staël réfutait d'absurdes prétentions. Parfaitement instruite de la législation anglaise, elle la rapportait à la nôtre, non pas pour obtenir des résultats de ce rapprochement, mais pour montrer au contraire combien nous pouvions tirer un grand bien des exemples que non-seulement l'Angleterre, mais l'Europe, nous donnait. J'ai souvent entendu les plus intimes amis de madame de Staël raconter les merveilles qu'elle opérait avec la parole; une fois entre autres elle se montra sous un jour tellement brillant que tous les hommes qui l'entouraient demeurèrent en adoration, bien qu'on sût qu'elle était publiciste autant et mieux peut-être que Raynal et Montesquieu. Elle démontra que le système de la France était mauvais, et qu'en Europe il en existait beaucoup d'autres; et elle cita la Suède, où se trouve un quatrième ordre, qui est celui des paysans. C'est une belle idée; mais qu'elle fut belle entre les mains de madame de Staël!... comme elle la rendit lumineuse et rapide!... elle allait s'inculquer dans la pensée des autres avec une force que la conviction intime n'aurait pas donnée...
C'est au milieu de ces conversations graves et profondes que madame de Staël passait sa vie, et cette vie lui plaisait; elle avait, d'ailleurs, un rapport intime avec sa vie d'affection, et cette faute est peut-être à lui reprocher dans son existence sociale. Je ne me permettrais pas d'aborder un sujet qui, étant de sa vie privée, n'appartient pas à l'histoire; mais l'une tient à l'autre ici d'une manière trop inhérente pour l'en séparer: il faut s'y soumettre. Je dirai donc qu'il est malheureux que les amis intimes de madame de Staël se soient trouvés précisément les mêmes hommes dont elle combattait les opinions. Alors il arrivait ce que nous avons vu: c'est que l'affection l'emportait sur la conviction antérieure. Souvent, dans la conversation d'un jour, on trouvait un changement qui était produit par le motif que je viens de dire. C'est ainsi que madame de Staël, après avoir aimé et admiré Napoléon, le prit en détestation...
Les États-Généraux avaient été conseillés par M. Necker; et dans le fait, madame de Staël dit avec raison qu'ils s'annonçaient sous les auspices les plus heureux... Chaque matin, le salon de madame de Staël était rempli d'une foule immense qui venait autour d'elle chercher non pas des nouvelles, mais des avis et une direction de conduite. M. de Talleyrand, qui n'en recevait de personne, alors surtout, était pourtant déjà son esclave, quoiqu'il ne le soit devenu que quelques années plus tard; mais le comte Louis de Narbonne, M. de Lafayette, des hommes qui par leur naissance et leurs noms pouvaient beaucoup, furent dirigés et influencés par elle. Madame de Coigny[139], qui était en opposition avec la Reine, entra dans les vues de madame de Staël, et elle se mit aussi à prêcher une sorte de croisade qui devait nécessairement avoir une grande influence.
J'ai entendu madame de Staël elle-même, plusieurs années après, et lorsque le souvenir devait en être bien affaibli chez elle, raconter l'impression qu'elle avait ressentie lorsque, le 5 mai 1789, elle avait vu défiler devant elle les trois ordres des États-Généraux... Ses yeux scintillaient de nouveau en parlant de ces hommes qui étaient chargés, disait-elle, de la plus sainte mission, celle de soulager le peuple, et qui pouvaient tant pour son bonheur.
C'était chez elle, à Paris, avant son exil, lorsque le premier Consul l'avait frappée de son injuste colère.... Elle rappelait à sa mémoire tout ce qui lui avait donné la pensée que nous étions un grand et beau peuple...; elle décrivait avec une parole si animée, si colorée, la marche des trois ordres: celui de la noblesse avec ses touffes de plumes, ses habits étincelants d'or, son apparence chevaleresque; et puis le clergé avec ses rochets de dentelle, ses croix d'or, ses soutanes rouges et violettes; cette pompe religieuse, sœur du luxe des gentilshommes, venant contraster avec les six cents manteaux noirs, l'habit modeste de ce qui pourtant faisait le royaume, lorsque enfin, réveillée de son long sommeil, la masse se leva tout-à-coup, et, se voyant si nombreuse et si forte, fit connaître qu'elle avait la puissance.
—Ce jour-là, disait madame de Staël, les trois ordres allaient demander à Dieu des lumières pour se guider. C'est le lendemain qui fut solennel! Ce lendemain révéla un homme à l'Europe, mais surtout à la France... Cet homme... c'était Mirabeau!
Ah! si vous l'aviez vu traversant la salle pour aller gagner sa place!... c'était l'ange des ténèbres, sillonné de la foudre, et orgueilleux dans sa laideur comme s'il eût été le plus beau des archanges. Lorsqu'on le vit, un murmure accueillit cet homme, à qui sa conduite tarée avait valu l'exclusion de la bonne société; il avait abandonné cette société qui l'avait repoussé, mais ses adieux, comme ceux de Médée, lui promirent vengeance, et une vengeance sanglante.
Il comprit le murmure qui l'accueillit, et lui répondit par un regard indéfinissable qu'il prolongea pendant tout le temps qu'il mit à gagner le banc qu'il devait occuper... tandis que mon père... mon père fut couvert d'applaudissements lorsqu'il parut....
Et en parlant de son père, madame de Staël fondit en larmes. À cette époque, il vivait encore.
Il est difficile de suivre madame de Staël au milieu des scènes journalières qui se succédaient chaque jour. Sans doute elle n'était nullement révolutionnaire; mais, comme toutes les personnes dont l'esprit avait une haute portée, elle prévoyait que la France devait éprouver un grand changement, qu'une régénération entière allait s'opérer, et que le spectacle en serait magnifique et touchant.
Active, passionnée, aimant avec toute l'ardeur d'une âme méridionale, faite pour apprécier tout ce qui est grand et utile, madame de Staël dut voir la journée du 14 juillet avec enthousiasme; elle prenait la main de ses amis, la leur serrait avec émotion, en leur disant:
—C'est un mouvement national... Ici nulle faction étrangère; tout se fait par sentiment de conviction. Rien qui puisse ternir la belle pensée de la liberté pure et sainte.
Lafayette, Bailly, M. de Lally-Tollendal, qu'elle aimait beaucoup aussi, étaient proclamés par l'opinion à côté du nom de son père dans ces jours agités... ils étaient Français, on ne put les éloigner...; mais M. Necker était étranger, et bien qu'il EUT NOURRI la France de ses propres deniers, bien qu'il lui eût donné du pain, cette même France souffrit son exil... Oh! nous sommes ingrats!...
C'est cette noble, cette sublime action que M. de Breteuil osa appeler un accès de folie.
De toutes les femmes qui ont eu de l'influence sur la société en France particulièrement, pays plus sensible qu'un autre aux charmes de l'esprit, madame de Staël est, sans contredit, celle qui a exercé l'action la plus directe, parce qu'elle parlait aux sympathies. À l'époque où elle entra dans le monde comme femme mariée, elle y était connue sous tant de rapports remarquables que sa renommée était déjà établie, et que ce fut sans peine que son salon fut un point de réunion où toutes les notabilités du temps vinrent s'éprouver et même se combattre; car, même dès cette époque, elle pouvait dire comme en 1815: Ma maison est un hôpital politique; on y voit des blessés de tous les partis.