Quant à sa malheureuse fille, elle était tombée sans connaissance sous l'anathème de sa mère, et pendant plusieurs heures on craignit pour sa vie. Revenue à elle, l'infortunée quitta cette maison où elle avait reçu la naissance et où sa mère venait de lui donner la mort... À compter de ce jour elle n'en eut plus un seul d'heureux, et peu d'années s'écoulèrent entre la malédiction maternelle et la mort de la fille innocente et maudite.
Aussitôt que sa mère eut rendu le dernier soupir, mademoiselle de Logny quitta cette maison qui lui était devenue odieuse après les événements qui venaient de s'y passer; elle se retira à Panthemont. Ce fut là que le président de Périgny fit ouvrir le testament de madame de Logny... elle y déshéritait ses deux filles et donnait son argenterie, ses diamants, toute sa fortune, au président... Il avait fallu ce fidéi-commis pour que M. de Louvois ne pût attaquer le testament... Le président remit donc fidèlement à mademoiselle de Logny toute la fortune de sa mère, qui était immense et dans le plus bel état...: cette fortune allait à plus de cent vingt mille francs de rentes, sans compter un mobilier estimé au-delà de cent mille écus...
Lorsque mademoiselle de Logny fut en possession entière, alors elle fit faire un partage égal de tout ce qu'avait laissé sa mère... une tasse, même la plus commune, ne demeura pas dans son lot, et lorsque tout fut terminé, une cuillère de vermeil dépareillée ne trouvant pas sa place, mademoiselle de Logny la rompit en deux et en envoya la moitié à sa sœur!...
Un an après la mort de sa mère, mademoiselle de Logny fut demandée en mariage par tout ce que la cour de France avait de jeunes gens distingués et par leur naissance et par leur fortune... Elle hésita longtemps dans son choix; enfin elle se détermina en faveur de M. le comte de Custine, l'un des premiers seigneurs de la Lorraine, et lui-même, personnellement, était un homme supérieur: séduit par tout ce qu'il entendait dire de mademoiselle de Logny, il se mit sur les rangs pour obtenir sa main, et fut assez heureux pour être choisi par elle.
Jamais un mariage fait sous d'aussi heureux auspices n'eut de plus heureuses suites. J'ai dit quelques mots sur le bonheur calme de l'hôtel de Custine, mais je ne suis sans doute parvenue qu'imparfaitement à donner une idée de cette félicité des anges telle que celle qui se rencontre dans le mariage, lorsque les deux époux s'aiment! C'est de toutes les joies terrestres la plus profonde et la plus vive...
J'ai dit que le cercle de madame de Custine était borné; cependant il était assez étendu pour que son salon[101] offrît à l'observation un point de comparaison assez piquant avec ce monde bruyant qui l'entourait; toutes ses amies étaient jeunes et d'un esprit agréable: l'une d'elles vient seulement de mourir il y a peu de mois: c'est madame la comtesse d'Harville, dont le mari était sénateur et l'un des hommes les plus honorables de l'ancienne noblesse attachés à l'Empire; il était chevalier d'honneur de l'impératrice Joséphine. Madame d'Harville était jolie, son esprit parfaitement agréable et son commerce entièrement sûr; je ne l'ai connue qu'âgée, mais toujours aimable: elle était sœur de mon petit père Caulaincourt[102], père du duc de Vicence. La marquise de Brehan[103], dame du palais de la reine Marie-Antoinette, était aussi l'une des amies de madame de Custine: sa petite taille était une miniature parfaite; elle était charmante, et son esprit, sa grâce, ses talents (elle peignait les fleurs d'une manière remarquable), en faisaient une personne vraiment nécessaire dans une intimité lorsqu'une fois on l'avait connue et appréciée. Venait ensuite madame de Vaubecourt, jolie et agréable femme, que pendant longtemps madame de Custine admit dans l'intimité de son intérieur et que tout le monde croyait une ingénue naïve, et qui n'était rien moins que cela... Son mari était un homme parfaitement sérieux, qui ne riait que par éclats et puis qui retombait dans un silence de plusieurs semaines; ce qui lui arriva dans la suite n'était pas fait pour changer son humeur. La comtesse de Crenay n'était pas jolie, mais elle avait une sorte d'originalité qui amusait, surtout lorsqu'on savait jouer d'elle; elle était bien la personne du monde la plus heureuse; elle était laide, et quoique jeune elle paraissait vieille; tout cela n'était rien pour elle, elle ne le voyait pas: bien loin de là, elle était convaincue qu'on ne pouvait la voir sans l'adorer; il y a des femmes comme cela, il y a même des hommes... Quant à madame la comtesse de Crenay, c'était avec une bonne foi qui avait en vérité de la bonhomie: elle avait un recueil d'histoires plus ou moins tragiques des infortunés qui se mouraient d'amour pour elle: les uns se jetaient à l'eau, les autres s'empoisonnaient ou bien s'asphyxiaient...; enfin, c'eût été un hôpital curieusement peuplé que celui qui aurait renfermé ses victimes. Le curieux de la chose, c'est qu'elle était, avec ce ridicule, la personne la meilleure et la plus facile à vivre: ce qu'elle disait, elle en était convaincue; si l'on avait l'air de douter, elle n'insistait pas: mais pour elle la chose n'étant pas douteuse, elle souriait et n'en parlait plus. Un jour, madame de Custine lui dit:
—Ma chère, je veux absolument que vous me disiez le nom de quelques-uns de ces amants malheureux. Allons, vous ne craignez pas mon indiscrétion; d'ailleurs, c'est un secret de famille (madame de Crenay était cousine de madame de Custine).
C'était surtout à souper et à dîner chez sa mère, madame de La Tour-du-Pin, que madame de Crenay recevait ces bienheureuses déclarations dont les expressions brûlantes, disait-elle, me causent quelquefois beaucoup d'émotion!... Alors madame de Custine et madame d'Harville redoublaient d'insistance, et madame de Crenay cédait enfin, et c'était pour leur dire les noms d'hommes ayant cinquante ans et qui devaient être horriblement ennuyeux et laids à vingt-cinq. Un jour M. de Caulaincourt, frère de madame d'Harville, écrivit une déclaration des plus passionnées à madame de Crenay et la signa du nom d'un gentilhomme de Normandie qui avait été recommandé à M. de Crenay. Cet homme était silencieux, et même taciturne; il était jeune, mais point agréable. En tout la conquête n'avait rien de séduisant.
Madame de Crenay laissait habituellement son sac à ouvrage et son sac à parfiler dans le salon; tandis qu'on allait souper, M. de Caulaincourt prit son temps et mit dans le sac à parfiler la lettre d'amour et deux charmants morceaux en or pour parfiler, ainsi que cela était la mode alors. L'un représentait un cœur enflammé percé d'une flèche, l'autre un petit chien. Chacun de ces morceaux avait un petit papier attaché avec une épingle. Sur l'un on lisait:
Brûlant et blessé comme lui!
Et sur l'autre:
Fidèle et soumis comme lui!
Il y avait peu de monde ce soir-là à souper chez madame de Custine... On était en été, et elle-même n'était à Paris que par une raison extraordinaire. M. de Caulaincourt ne craignait donc pas les suites de son espièglerie. Il soupa fort gaîment et attendit avec une joie parfaite le moment de jouir de sa malice.
Il vint enfin; après avoir causé pendant quelque temps, madame de Custine donna le signal du travail, et toutes les dames se réunirent autour d'une grande table ronde, sur laquelle étaient leurs sacs à parfiler, tandis que les hommes, qui, ce soir-là, étaient M. de Caulaincourt, M. de Ludre, M. de Toussaint et le vicomte de Custine, beau-frère de madame de Custine, se disposaient à faire la lecture de quelque ouvrage nouveau, ou bien à raconter les histoires courantes, pourvu néanmoins qu'elles n'attaquassent pas directement la réputation d'une femme. Madame de Custine était d'une sévérité positive à cet égard-là.
Les femmes s'assirent donc et commencèrent à dénouer leurs sacs à parfilage...
—Ah! mon Dieu! s'écria madame de Crenay, qu'est-ce que cela?...—Elle venait d'attraper le petit chien...
—Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle encore; cette fois c'était de douleur, elle s'était piquée à l'épingle qui attachait le petit billet...
À la vue de toutes ces belles choses, tout le monde se récria. M. de Caulaincourt[104], qui était seul dans le secret, gardait un sérieux imperturbable: il avait mis la lettre dans le sac à ouvrage dans lequel était le mouchoir de poche. Il priait le Ciel que madame de Crenay eût envie de se moucher pour qu'elle trouvât la bienheureuse lettre. Cela ne fut pas long... elle ouvrit l'autre sac, et voilà la lettre d'amour, qui sentait l'ambre de manière à donner dix migraines, qui roule au milieu de la chambre... Pour le coup, il n'y avait pas moyen de nier!... Comme madame de Crenay avait une excellente réputation, qu'elle méritait par la régularité de sa conduite... elle fut très-troublée de ce torrent de preuves d'amour qui lui arrivait comme pour lui donner raison vis-à-vis des incrédules... L'effet de cette aventure fut très-comique. Madame de Crenay la prit au sérieux et voulait se fâcher contre le gentilhomme qui avait poussé la hardiesse jusqu'à séduire les gens, disait madame de Crenay. Car enfin, comment le chien, et le cœur, et la lettre étaient-ils arrivés dans les sacs!... On lui accorda tout ce qu'elle voulut, et M. de Caulaincourt lui proposa de remettre le cœur, le chien et la lettre à celui qui les avait envoyés.
—Mais pour cela, dit-il, il faut que je sache le nom de l'audacieux. Madame de Crenay fut longtemps à se décider... Enfin, elle consulta madame de Custine, qui fut confondue en apprenant le nom et le rang de celui qu'on rendait ainsi coupable sans qu'il y songeât. M. de Caulaincourt reçut donc la lettre, le chien et le cœur, avec une réponse très-sèche et très-clairement vertueuse... Ce qui fut bien plus amusant, ce fut le courroux digne et glacé avec lequel madame de Crenay a toujours accueilli depuis le malheureux gentilhomme dont on avait pris le nom, et qui a dû ne jamais comprendre la cause de cette sévérité. Madame de Custine, lorsqu'elle sut plus tard la plaisanterie tout entière, voulut désabuser madame de Crenay et disculper le gentilhomme; il n'y eut pas moyen, madame de Crenay n'en voulut rien croire... Elle aimait aussi la danse avec passion et dansait fort légèrement, quoique très-grasse et très-grande[105]... Sa maison était agréable, et ses soupers et ses bals avaient de la réputation.
Madame de Genlis, amie fort intime de madame de Custine, embellissait ses soupers du samedi et du dimanche par ses talents, qui, au fait, à cette époque étaient, relativement à ceux des autres femmes, très-supérieurs à ce qu'on rencontrait dans la société. Elle jouait de la harpe, elle chantait, jouait la comédie, faisait des livres, tout cela fort médiocrement pour aujourd'hui (j'en excepte les livres), mais enfin alors elle était une merveille, une neuvième, dixième muse, comme j'ai entendu le chevalier de Boufflers appeler madame Hainguerlot... Madame de Balincourt[106] était aussi une amie qui augmentait le charme de cette réunion, qui avait lieu toutes les semaines lorsque madame de Custine était à Paris...
Les amis de madame de Custine remarquèrent vers ce temps qu'elle était mélancolique. Sa santé s'altéra, elle devint plus sédentaire, et son salon fut constamment le rendez-vous de tout ce que la Lorraine avait de plus distingué parmi la noblesse, et de tout ce que la Cour avait également de remarquable en considération et en position élevée. Madame de Custine était si respectée, qu'il suffisait d'avoir été admis chez elle pour l'être partout... et elle n'avait que vingt-trois ans!... Son mari l'adorait... Elle avait un fils et une fille dont elle s'occupait exclusivement... Hélas! son fils infortuné est mort sur l'échafaud comme son père! et lorsque les grands yeux mélancoliques de sa mère se reposaient sur lui, avec leur regard d'ange, y avait-il donc un pressentiment maternel qui lui montrait pour son enfant bien-aimé un avenir sinistre?...
Alarmé de sa tristesse et de son changement, le comte de Custine voulut que l'intérieur de sa maison prît une teinte de gaîté plus prononcée... Il donna de grands dîners, même des bals, dans lesquels la comtesse de Custine était la plus belle de toutes; son air était si noble, sa taille si élégante, la beauté de ses traits si parfaitement pure!... et lorsqu'un sourire venait éclairer cette physionomie angélique, elle était alors d'une beauté véritablement remarquable...
Les jours où l'hôtel de Custine était ouvert et illuminé pour une fête, alors la comtesse semblait repousser une pensée qui lui était odieuse!... elle paraissait souffrir, mais avec cette résignation qu'ont les saintes!...
—Mon amie, lui disait souvent madame d'Harville... vous me cachez une souffrance!... à moi!...
Et l'ange remuait doucement la tête, comme pour démentir ce soupçon d'une amie... mais en relevant ses longues paupières on voyait trembler une larme entre ses longs cils... et madame d'Harville se désespérait de voir son amie ainsi frappée par une peine secrète qu'elle s'obstinait à lui cacher; car elle était sa plus intime amie: madame de Genlis prétend qu'elle était plus étroitement liée avec elle qu'avec toute autre; cela peut être, mais pas pour madame d'Harville...
Le vicomte de Custine était toujours fort assidu chez son frère; il allait peu à la Cour, et les jours où le comte de Custine était de la chasse du Roi, le vicomte le remplaçait dans son salon pour y recevoir les hommes qui y venaient en son absence...
C'est un caractère type que celui de M. le vicomte de Custine; je le connaissais par relation, en ayant entendu parler à plusieurs personnes qui m'en avaient donné une étrange idée. L'une était M. de Bonnecarrère, ami du général Custine, dont il avait des lettres bien curieuses; l'autre était Saint-Phar, et la troisième était madame de Montesson, qui m'en parla avec beaucoup de détails un jour à Bièvre, à propos de sa nièce[107].
Le physique du vicomte de Custine était agréable. Il était grand, svelte, et d'une extrême élégance; ses traits étaient fins et doux, ses cheveux blonds et remarquables par leur finesse, ce qui faisait croire qu'il en avait peu tandis qu'il en avait beaucoup... Son frère avait une autre expression, et cette expression, moins élégante peut-être, était plus forte d'attraction pour ceux qui auraient eu à choisir entre les deux frères... Le comte de Custine avait plus d'énergie, et surtout de cette énergie de l'âme qui révèle les vertus qu'elle renferme.
En voyant le vicomte de Custine, on avait le désir de causer avec lui; en voyant le comte, on avait la volonté d'en faire son ami... Placé dans le monde aussi haut que le pouvait vouloir son ambition, par sa belle naissance, sa grande fortune et sa considération personnelle, le comte de Custine eut toujours une existence honorable comme elle devait l'être. Mais il avait de l'ambition, et peut-être que son humeur un peu acerbe, sa répugnance à se plier aux moindres complaisances, même convenables, pour la Cour, lorsqu'il fut sollicité quelquefois de le faire, furent un obstacle à une élévation plus rapide après son retour d'Amérique.
Sa femme en était adorée, et pourtant elle le craignait... elle avait pour lui une affection tendre et dévouée, mais elle redoutait l'humeur sévère du comte. Souvent elle cachait une faute légère commise par un domestique, de crainte que le comte ne le chassât... Aussi les gens de sa maison l'avaient-ils surnommée Notre-Dame de Bon-Secours!...
Ce fut quelque temps avant le dérangement de la santé de madame de Custine, que le vicomte, son beau-frère, fut atteint d'une passion insensée pour madame de Genlis... Cette passion devint bientôt publique, et madame de Genlis ne put faire un pas sans que l'obsession du vicomte de Custine ne vînt entraver ses démarches les plus simples. Cela en vint au point que madame de Genlis fut contrainte d'en parler à la comtesse, sa belle-sœur; quel fut son étonnement de ne pas la trouver de son sentiment!
—Vous vous trompez sur son compte, lui dit la comtesse: mon beau-frère ne vous porte qu'un intérêt profond et ne vous veut aucun mal. Ne lui en veuillez pas: c'est moi qui vous le demande.
Quelque recommandation que fît la comtesse, madame de Genlis exigea le départ de M. de Custine pour la Corse. Tous ceux qui pouvaient avoir des doutes sur cette passion manifestée si singulièrement par le vicomte, étaient étonnés que madame de Genlis affectât une aussi grande sévérité; le vicomte de Custine était parfaitement agréable, et M. de Caulaincourt (le père), qui le comparait au vicomte de Ségur, comme il complétait la comparaison entière du comte de Custine au comte de Ségur, et de madame de Ségur à madame de Custine, disait que le vicomte de Custine était un homme charmant[108]. Sa taille était haute et bien prise, et d'une élégance remarquable, surtout comme distinction. Mais son regard et son sourire, qui étaient d'abord ce qui paraissait charmant en lui, devenaient au contraire comme une répulsion en ce que le sourire avait une expression sardonique et toujours railleuse, et que le regard était, lorsqu'il ne le surveillait pas, faux et comme quêteur... Cependant ses yeux étaient bleus, et lorsqu'il le voulait, leur douceur était infinie... Voici, au reste, le portrait qu'en fait madame de Genlis dans ses Mémoires, et que j'avais entendu faire bien avant que les Mémoires de madame de Genlis ne parussent. Les intérêts de cœur de M. de Caulaincourt avaient été liés d'une manière intime à la famille Custine, d'une telle sorte, que plus tard il ne parlait jamais de cette époque sans que le nom du général ne vînt sur ses lèvres. Frère de la meilleure amie de madame de Custine, il l'avait aimée avec passion, mais infructueusement, comme tout ce qui l'a aimée d'amour! Que de fois, lorsque je lui entendais citer le nom de madame de Custine comme l'exemple de toutes les vertus, j'étais loin de me douter que cette même madame de Custine était l'aïeule de l'auteur du Monde comme il est!... Ainsi donc il a eu deux anges pour mères!...
Voici ce portrait du vicomte de Custine:
«.....Il avait alors vingt-sept à vingt-huit ans, une taille et une figure particulièrement élégantes; on trouvait son visage joli: il ne m'a jamais plu (c'est madame de Genlis qui parle), parce que sa physionomie exprimait habituellement la raillerie et la moquerie, et qu'il y avait dans son regard je ne sais quoi de furtif, de faux et de méchant que je n'ai vu qu'à lui, et qui me paraissait d'autant plus surprenant, qu'il était blond et que ses yeux étaient bleus, ce qui ordinairement donne l'air de la douceur. Il avait de l'esprit, de la finesse et quelquefois de la gaîté, une jolie conversation, un ton parfait, et la réputation d'un jeune homme instruit, sage et très-aimable... Il avait beaucoup lu, et surtout l'histoire de France et tous les mémoires qui s'y rapportent. Il en parlait bien et sans pédanterie... Quand je consultais ma raison et mon jugement, il me semblait digne des plus grands éloges...; quand je le regardais et que je l'observais, il me déplaisait à l'excès. Il se piquait aussi d'aimer avec passion la musique, ce qui motivait les transports auxquels il se livrait lorsque je jouais de la harpe... Un soir il se trouva mal en m'écoutant, tandis que je chantais en m'accompagnant ce bel air de Castor et Pollux: Tristes apprêts, pâles flambeaux!...
«Je suis convaincue, dit plus loin madame de Genlis, qu'il savait pâlir à volonté.»
Voilà ce portrait tel qu'elle le fait.
La passion du vicomte de Custine pour madame de Genlis, amie intime de sa belle-sœur et femme répandue dans le grand monde, comme cousine de madame la maréchale d'Estrées, nièce de M. de Puisieux, cordon bleu et ministre intime sous Louis XV, et puis ensuite comme femme supérieure fort à la mode et dont le nom était déjà célèbre; cette passion de M. de Custine, qui lui-même était un homme fort connu dans la haute société, dont il était l'un des membres les plus marquants par son nom et ses agréments, ne pouvait manquer de faire beaucoup de bruit; ce fut ce qui arriva, d'autant mieux qu'il n'épargna rien pour la rendre éclatante aux yeux de tous. Il suivait madame de Genlis sous mille déguisements: aujourd'hui c'était un mendiant à la porte d'une église; demain une coiffeuse[109]! parmi celles qui venaient la coiffer; une autre fois il revêtait l'habit de livrée de l'un des valets de pied de madame de Genlis... Il lui écrivait les lettres les plus passionnées!... et madame de Genlis était charmante à cette époque. Elle était jeune, faite pour plaire et pouvait donc croire qu'elle plaisait en effet!... Je fais cette remarque pour arriver à ce qui pouvait résulter de ce jeu... si toutefois c'était un jeu... Il écrivait surtout beaucoup; madame de Genlis lui renvoya ses lettres cachetées après avoir lu les premières, à ce qu'elle dit; c'est ici que je crois pouvoir émettre un doute sur cette sévérité de madame de Genlis. Mais cela n'a aucun rapport avec ce drame si grand et dont les ressorts tiennent évidemment à cette position de la société à cette époque. Voyez ce rôle joué par un homme de la plus haute naissance... voyez les mœurs qui ont été reflétées dans plusieurs ouvrages, et l'on peut porter un jugement sur une époque relativement à une partie seulement...
Le vicomte de Custine aimait beaucoup tout ce qui faisait effet; mais en même temps il s'écriait qu'il n'aimait pas le monde et qu'une vie simple et retirée, comme celle de sa belle-sœur par exemple, lui convenait à merveille!.... Dans le paroxysme le plus violent de sa passion pour madame de Genlis, il fut aimé d'une femme jeune et fort jolie: elle était toute jeune, naïve, et l'aima avec une passion que lui-même ne repoussa que pour faire un éclat. C'est un caractère très-prononcé que celui du vicomte de Custine!...
Cette jeune femme, qui l'aima bientôt avec tout le délire d'un premier amour, et qui se croyait aimée, fut un jour entraînée à lui avouer sa passion... Le vicomte se jeta à ses genoux en lui demandant sa pitié!...
—Accordez-moi votre amitié, lui dit-il en fondant en larmes... je ne suis pas digne de votre amour... J'aime!... sans être aimé, grand Dieu! et je souffre tous les maux d'un amour méprisé!!!
—Oh! s'écria la jeune victime, comment ne vous aime-t-elle pas!... Le vicomte alors, sans aucune nécessité, lui nomma madame de Genlis et lui dit combien il était malheureux de cette passion dédaignée qui consumait sa vie!... Ce fut la jeune femme elle-même qui raconta le fait à madame de Genlis... C'était là ce que voulait le vicomte... Quant à sa conduite envers elle, il faisait les plus inconcevables extravagances... Un jour, madame de Genlis avait quelques inquiétudes relativement à la santé de madame de Mérode, l'une de ses amies habitant Bruxelles; elle en parle un soir à souper chez la belle-sœur du vicomte de Custine... il ne dit rien, seulement il sort avant tous les autres convives... Le surlendemain à midi, il demande à être introduit chez madame de Genlis et lui remet un petit billet de la comtesse de Mérode qui la rassurait sur sa santé... Le vicomte était allé à Bruxelles à franc-étrier. Il avait vu madame de Mérode et puis était reparti!... Ce sont de ces traits dignes de l'époque la plus chevaleresque qu'on ne peut expliquer que d'une manière: c'est que le vicomte aimait à jouer des proverbes, chose qu'il devait faire dans la perfection!... Ce fut alors que, poussé au désespoir, il disparut tout-à-coup et pendant plusieurs semaines. Son frère, le comte de Custine, dont le cœur était parfait, alla à sa recherche et dans le plus véritable désespoir, et peut-être que les rigueurs un peu exagérées de madame de Genlis lui parurent trop sévères... Quoi qu'il en soit, au bout d'un mois on retrouva le vicomte. Où croyez-vous qu'il s'était allé cacher?... dans la forêt de Sénart... Au moment où, dit-il, il s'allait tuer..... il avait rencontré un ermite, puis encore un ermite, enfin une douzaine d'ermites, ce qui m'a l'air d'être une communauté... Ces bons frères, en effet, s'étaient réunis pour vivre en commun du produit de leur industrie, et ils faisaient des bas de soie, des rubans et de différentes petites choses qu'ils vendaient à Paris et à Essonne. Le vicomte demeura parmi ces hommes simples et pieux... Il leur en imposa et leur fit plusieurs mensonges pour motiver son arrivée parmi eux... et surtout son séjour. Au bout d'un certain temps, il les quitta et rentra dans Paris lorsqu'il se vit découvert.—Il avait laissé croire en quittant l'hôtel de Custine qu'il allait se donner la mort... La terreur d'un tel adieu avait tellement dominé son malheureux frère que sa douleur fut au moment de le rendre insensé... Le vicomte jouait ainsi avec le cœur de tout ce qui était autour de lui, et d'une voix douce laissait tomber dans leur âme des paroles de mort et de désespoir... Quelle était donc la nature de cet homme?... madame de Genlis en porte ce jugement un peu plus loin, et son attachement exclusif pour le reste de la famille la rend tout-à-fait admissible à donner son opinion.
«Le vicomte de Custine, dit-elle, savait prendre tous les masques, même celui de la religion[110]!... Il alla dans cette Chartreuse de la forêt de Sénart, et y passa quatre mois dans les exercices de la plus haute piété: il était, disait-il, rendu à la religion! Les solitaires le prenaient pour un saint! En les quittant, il les laissa tout édifiés. Il avait suivi leurs exercices et même travaillé avec eux. Ils vantèrent sa douceur, sa simplicité, sa candeur. Je suis persuadée, ajoute-t-elle, que le vicomte de Custine s'est beaucoup amusé dans cet ermitage: car il y avait une telle duplicité dans son caractère, que, même sans but et sans intérêt, il se délectait dans l'hypocrisie. Un jour, dit encore madame de Genlis, il jouait au whist avec moi; tout-à-coup il laisse tomber les cartes... et me fixant avec une attention plus que ridicule il suspend ainsi la partie... Il me mit en colère... Une jeune femme sentimentale, qui le trouvait charmant, se leva indignée, et dit que j'étais monstrueuse!...»
Cette scène se passa chez madame la comtesse d'Harville, où la comtesse de Genlis allait passer presque toutes les soirées qu'elle ne passait pas chez elle depuis le malheur qui avait frappé l'hôtel de Custine.
J'ai déjà dit que madame de Custine souffrait, et souffrait sans se plaindre; mais on voyait se développer, malgré les soins, sur ce beau visage, des principes de mort, qui, chaque jour, devenaient plus visibles. Dans l'hiver qui suivit sa dernière couche elle sortit peu, et s'efforça de rendre sa maison encore plus agréable à ses jeunes amies. Elle avait perdu sa sœur... Madame de Louvois était morte, et cet héritage que madame de Custine avait si vertueusement partagé était revenu dans les mains pures qui l'avaient restitué pour obéir à la loi de Dieu... Le chagrin avait frappé madame de Custine au milieu de cette félicité domestique dont elle jouissait... et puis son heure avait sonné sans doute! Elle alla en Lorraine, passa quelques mois auprès de sa belle-mère, qui, elle aussi, était un modèle de vertu. La comtesse revint à Paris vers la fin de l'automne; M. de Caulaincourt et madame d'Harville se trouvèrent chez elle pour l'embrasser en descendant de voiture... En la voyant, M. de Caulaincourt recula d'épouvante!... C'était la mort qu'il voyait sur ce visage, où la beauté des traits luttait encore avec une décomposition frappante...
Le comte de Custine était demeuré en Lorraine; le vicomte était revenu avec sa belle-sœur... M. de Caulaincourt lui dit combien il était frappé de son changement..... En l'écoutant, le vicomte pâlit:
—La croyez-vous malade? lui dit-il...
—Mais son état vous est mieux connu qu'à moi, répondit M. de Caulaincourt... Comment a-t-elle supporté la route?...
Le vicomte, au lieu de répondre, passa chez sa belle-sœur. Elle était à demi couchée sur une ottomane... pâle, ses beaux grands yeux à demi fermés... Sa main tombait à côté d'elle; M. de Caulaincourt la prit... elle était brûlante et sèche!... Le lendemain, elle était très-mal... On fit appeler Tronchin... Elle avait une fluxion de poitrine, et fut dès le premier jour dans le plus grand danger...
Madame de Genlis lui était profondément attachée... Aussitôt que le danger fut reconnu, elle s'établit au chevet du lit de son amie et fut sa garde-malade... Madame d'Harville vint aussi remplir tous les devoirs pieux d'une amie... Mais les ravages furent rapides, et bientôt on désespéra de la malade. L'ange allait retourner au ciel.
Une nuit, elle ne dormait pas, et entendit doucement prier près d'elle... C'était madame d'Harville.
—Je voudrais entendre, dit-elle.
Son beau-frère, qui veillait avec les deux amies, accourut à sa voix. En l'apercevant, un mouvement inexprimable anima la physionomie de madame de Custine, surtout en le voyant s'agenouiller et prier.
Lorsque la prière fut terminée, la malade voulut boire...
—Et vous, dit-elle, comment vous traite-t-on ici?... Hélas! l'œil de la maîtresse ne peut veiller sur les soins rendus à ses hôtes, ajouta-t-elle avec un angélique sourire!... Elle fit appeler son maître d'hôtel:
—Qu'il y ait toujours dans le salon, dit-elle, des oranges, du raisin et des eaux glacées, surtout pour la nuit!... Soyez exact à exécuter cet ordre... C'est peut-être le dernier!...
—Maintenant, ajouta-t-elle, prions encore!... prions ensemble! C'est surtout auprès du lit d'une mourante que doit se réaliser cette vérité: «Jésus-Christ sera au milieu de nous, lorsque nous serons quelques-uns rassemblés en son nom...» Quelques moments après, elle fit elle-même cesser la prière pour faire approcher le vicomte de Custine, et lui demander s'il avait envoyé chercher son frère... Le vicomte répondit par un signe affirmatif.
—Pourvu qu'il soit encore temps! dit-elle, en élevant au ciel ses admirables yeux, animés de l'amour de Dieu dans ce moment terrible où la mort s'approchait brutalement d'elle et posait son doigt osseux sur le corps parfait de beauté de cette jeune femme que Dieu rappelait à lui à vingt-quatre ans!...
Vers le matin, elle était tellement agitée qu'elle ne pouvait même sommeiller.—Mon amie, dit-elle à madame de Genlis, prenez ce volume (et elle lui indiquait un livre qui était sur une table) et venez ici, bien près, m'en lire un chapitre...
Ce livre était un recueil de morceaux de littérature religieuse... elle se fit lire les Quatre fins de l'homme, par Nicolle... Arrivée à un passage sur la mort, qu'elles avaient souvent médité ensemble:
—N'allez pas plus loin, dit-elle, cela vous affligerait!...
Et elle se fit lire l'Imitation!...
La nuit qui précéda sa mort fut affreuse! elle luttait contre la maladie avec la vigueur d'une nature pure et vierge et la force d'âme qui se rattache aux liens de mère, d'épouse et d'amie!... Quelle vie que celle abandonnée par elle?... Amour, amitié, considération, fortune, beauté!... voilà les biens qu'elle quittait!...
Le matin du cinquième jour, Tronchin déclara qu'il n'y avait plus d'espérance!... Le vicomte de Custine, madame d'Harville et madame de Genlis passèrent dans le salon, où ils sanglotèrent pendant plus d'une heure, tandis que la mourante était enfermée avec son confesseur et son notaire... Il était alors quatre heures du matin... À cinq heures, elle rappela ses amis auprès d'elle... Elle avait voulu savoir de Tronchin combien il lui restait d'heures à vivre!... C'était un dimanche.
—Je voudrais que vous me lussiez la messe, dit-elle à son amie... En la voyant, madame de Genlis fut frappée de son admirable beauté... toute trace de souffrance avait disparu... C'était une auréole d'ange qui entourait sa tête, ou plutôt, c'était la sainte qui déjà appartenait au Ciel... En la voyant si belle, ils tombèrent à genoux près de son lit, et ne purent avoir aucune inquiétude... Qu'est-ce que que la mort pouvait oser sur ce corps si beau? L'espérance revint dans tous les cœurs... On lut la messe auprès d'elle.
—Maintenant je suis bien, dit-elle à madame de Genlis, allez à la messe; vous l'entendrez à mon intention...
Elle lui donna un livre d'heures qui lui servait habituellement... M. de Caulaincourt, qui arrivait alors pour avoir de ses nouvelles, en reçut aussi un livre, qu'elle lui donna... Madame de Genlis alla entendre la messe avec madame de Caulaincourt: il était alors neuf heures du matin; au bout de trois quarts d'heure ils revinrent; tout était fini: l'ange était au ciel!...
Le désespoir de cette maison ne se peut décrire; les larmes et les cris étaient déchirants!... Le soir, le malheureux comte arriva. À la vue de ses deux enfants, qui venaient à lui sans être conduits par leur mère comme toujours, il se sentit défaillir, et son désespoir fut aussi profond que long à se calmer... Son cœur était parfait, et il avait su apprécier l'âme que Dieu avait commise à sa garde et dont le bonheur lui avait été confié.
Pendant plusieurs mois, une seule existence lui fut permise par le violent chagrin qui détruisait aussi sa vie... Il allait déjeûner avec M. et madame de Genlis; ensuite ils allaient se promener en voiture ou à cheval ou à pied. Le comte de Custine rentrait, et puis madame de Genlis, madame de Balincourt, madame d'Harville ou madame de Crenay, enfin, l'une de ces dames, jamais plus d'une ou de deux, allait dîner avec lui; on y trouvait son frère le vicomte, dont la passion violente pour madame de Genlis était alors à son plus haut degré... Au bout de plusieurs mois, madame de Genlis put faire un peu de musique... Alors le comte de Custine lui envoya une harpe, que madame de Custine avait achetée pour son amie, afin que la sienne ne fît pas de trop fréquents voyages... Il y joignit une clef en or émaillée de noir, avec ces mots:
Ne l'oubliez jamais...
Je cite ce fait comme un démenti donné à ceux qui parlent de la dureté du général Custine. Un homme qui sent profondément les sentiments d'amour et d'amitié est un homme digne d'être aimé...
Il joignit à ce présent celui du portrait de madame de Custine et de ses enfants[111]. Je l'ai vu, ce portrait; M. de Caulaincourt en avait une copie, ainsi que madame d'Harville. Qu'elle était belle!
Plusieurs mois s'écoulèrent. Le comte de Custine et le vicomte voyaient chaque jour madame de Genlis...: ce fut alors que le vicomte s'en alla à la Trappe et fit toutes ses folies!... Enfin il revint, et pendant un peu de temps on eut la paix. Mais bientôt les scènes ridicules recommencèrent, et il finit par devenir importun, même à son frère, le meilleur des hommes.
Un jour, M. de Custine arrive chez madame de Genlis; il était pâle et paraissait bouleversé...
—Attendez-vous à apprendre une affreuse perfidie, dit-il à son amie.—De quoi s'agit-il?—De mon frère!—De votre frère, grand Dieu!...—C'est un malheureux!... non-seulement il vous trompait, mais... (Ici le général ne put parler, tant il était oppressé)—il aimait ma femme!... Madame de Genlis demeura immobile.—Oui, poursuivit le général, il aimait la femme de son frère... cet ange dont la pureté devait repousser un tel amour; car la vertu et le vice sont incompatibles dès qu'ils apparaissent l'un à l'autre.
Madame de Genlis demanda comment la chose s'était découverte: son amour-propre souffrait un peu de voir s'en aller en fumée cette passion qui avait occupé tout Paris pendant deux ans!... Le comte, dont l'indignation lui permettait à peine de parler, lui raconta que le matin même, voulant mettre en ordre quelques papiers particuliers de madame de Custine, quelque douloureux que fût ce devoir, il l'avait accompli; il ne restait plus qu'une seule cassette renfermant des lettres de madame d'Harville et de madame de Louvois. Le comte allait refermer cette cassette en reprenant les lettres de madame d'Harville, lorsqu'il crut s'apercevoir que la boîte avait un double fond; en effet, elle en avait un, et même fort profond. Il trouva le secret, et dans ce double fond plus de cent lettres de son frère adressées à sa femme; et quelles lettres!... Tout ce que l'esprit peut employer de plus subtil pour attaquer le raisonnement, tout ce que l'amour sait dire de doux et de captivant pour endormir le cœur, tout ce que le délire, enfin, de la passion peut produire pour égarer les sens et troubler l'âme, était employé dans ces lettres... Madame de Custine les avait gardées comme une précaution utile; elle avait lu les Causes célèbres, et savait l'histoire de madame de Ganges!...
Mais tout ce que cet ange avait dû souffrir en vivant à côté d'un pareil homme!... Toujours tremblante, et redoutant une découverte qui devait faire couler le sang fraternel dans sa demeure... en face d'un frère dont la parole d'amour résonnait chaque jour à son oreille pure et chaste, la vie de madame de Custine fut empoisonnée dans son bonheur même. Lorsqu'on a connu cette femme angélique, soit par elle-même, soit par ses amis; lorsqu'on a fléchi le genou devant cette nature d'élite qui montre une âme brûlante de l'amour de Dieu et continuellement livrée à l'exercice de toutes les vertus domestiques et privées comme la femme forte de l'Écriture, en voyant cet homme circuler autour d'elle et chercher à l'endormir par ses paroles emmiellées, toutes de vice et d'imposture, on croit reconnaître le serpent, l'Ève chrétienne, et le Paradis souillé enfin par la présence du tentateur se retrouve dans cette maison où un frère veut jeter de la honte au front d'un frère et perdre une âme d'ange avec son âme de démon...
Le comte de Custine, en parlant à madame de Genlis, ne lui dit pas tout: il lui fallait ménager l'amour-propre de cette femme vraiment offensée... et dans la noble franchise de son caractère le général n'avait pu se contenir; mais il avait besoin de confiance, et surtout de conseils!... Il alla à madame d'Harville... C'était une sœur pour madame de Custine... Son âme vertueuse recula devant un tel plan, conçu et mis à exécution en présence de cette femme angélique et sainte qu'ils pleuraient!... Madame d'Harville avait aussi été l'objet des hommages du vicomte de Custine; mais comme elle lui répondit sans aucune coquetterie, et qu'elle n'était pas à la mode comme madame de Genlis, il s'éloigna...
—Que je vous plains! dit-elle au général. Que comptez-vous faire?—Je ne sais!—Gardez le silence.—Ah! le pourrai-je jamais!—Vous le devez à la mémoire de celle qui vous a montré cette route par sa propre conduite. En vous laissant ces lettres, elle a voulu vous instruire, sans jouer le rôle d'accusatrice; elle a remis cette cause terrible entre les mains de Dieu!... Mais je la connais assez pour être certaine qu'elle mourrait à vos pieds pour obtenir l'oubli du crime de votre frère.
Le général était sombre et même farouche... Facile à émouvoir par des sentiments violents tels que celui qui alors bouleversait son âme, il ne savait lui-même s'il existait... Il froissait ces lettres dans ses mains convulsives... et parfois il en lisait quelques lignes qui lui rendaient sa fureur; l'une de ces lettres répondait probablement à des reproches d'avoir fait une action indigne d'un honnête homme, en affectant pour madame de Genlis une passion qu'il n'avait pas:
«Tant mieux que tout le monde croie que c'est elle qui m'envoie en Corse; mais vous qui, avec une âme si grande, si noble et si sensible, n'en êtes qu'effrayée et non touchée, comment pouvez-vous craindre pour elle cette impression dangereuse dont vous me parlez?... Confiez-vous davantage à sa vanité; soyez persuadée qu'en voyant l'objet de cette action, elle la trouvera toute simple[112].»
Le comte de Custine se résolut à garder le silence!... Quelle noble résolution et quelle âme assez maîtresse d'elle-même peut demeurer devant un frère qui a médité votre perte!... Mais le comte connaissait le monde! il savait surtout que de toutes les supériorités, celle de la vertu, qu'il a moins que toutes les autres, l'importune davantage; il ne fallait donc pas porter à son tribunal souvent injuste une cause comme celle qui se présentait... Mais quel effort!... quelle grandeur!... quelle admirable vertu surtout que le silence gardé vis-à-vis de son frère!... Car JAMAIS il ne sut à quel point l'offense avait été connue!... Le comte de Custine brûla ses lettres!... il n'en garda que quelques-unes qui constataient la pure et sainte conduite de la martyre qui avait été frappée au cœur, pendant cinq années d'un supplice renouvelé tous les jours, à toutes les heures, à toutes les minutes!... Sa vie en fut, sans doute, abrégée!... Le vicomte de Custine est un type à étudier.... C'est un de ces caractères qui appartiennent à la science physiologique.... C'est une âme formée autrement que l'âme d'un méchant ordinaire... Il ne se trouve pas dans les sentiers du vice connus. Il lui fallait de nouvelles émotions dans le mal... pour le commettre il lui fallait un encouragement par la singularité du forfait... il fallait enfin que le crime le fît sourire devant son étrange nature!...
Le général Custine était essentiellement bon; il aimait son frère avec une extrême tendresse. Aussi fut-il bien malheureux pendant un an de la contrainte qu'il s'imposait, car le vicomte demeurait chez lui, et puis il se calma. Toutefois, jamais la confiance ne se rétablit entre les deux frères... elle était devenue impossible... Ce qui est déchiré ne se peut reprendre sans que la couture ne soit visible! Quoi qu'il en soit, jamais le vicomte n'a su que son frère connaissait son crime[113].
Je finis cet article, qui a montré une société pure et vertueuse au milieu de Paris corrompu, par le portrait de madame de Custine. Je l'ai lu à deux personnes qui se la rappellent encore, et m'ont certifié qu'il était ressemblant. J'ai fait exprès de donner cet article, dans lequel j'ai montré un caractère de l'époque, tel que celui du méchant, par exemple, mais plus corrompu encore et au milieu d'un cercle de femmes pures et vertueuses... mais le reste, dont j'ai connu deux femmes, était une parfaite image de la société morave dans la religion catholique. Cette maison, dont le nom illustre, la grande fortune, les alliances, lui donnaient une première place, que la beauté et les vertus de sa jeune maîtresse lui assuraient encore, cette maison paraissant comme une oasis dans le désert, au travers des détours infects de notre Babylone, m'a semblé devoir être montrée dans tous ses détails. Et l'épisode du vicomte de Custine donne encore plus de vigueur aux touches du pinceau qui fait revivre une époque.
Voici le portrait de madame de Custine.
«....Mariée à dix-sept ans, elle passa sept années dans le monde, pour y offrir le modèle de la plus rare perfection... Sa vie fut courte, mais pure, irréprochable et parfaitement heureuse. Je n'ai jamais vu dans la jeunesse, avec une beauté remarquable, une raison si ferme, des principes et une piété si austères, réunis à tant de grâce, de gaîté, de douceur et d'indulgence... Elle n'allait jamais au spectacle ni au bal, mais elle trouvait tout simple qu'on y assistât, et ses amies s'habillaient souvent chez elle pour qu'elle présidât à leur parure... Il était dans sa destinée de ne devoir ses vertus et sa considération qu'à elle seule. Elle entra dans le monde sans guide ni mentor... et cependant sans conseils, sans surveillance, jamais elle ne fit une fausse démarche ni une faute!... Elle avait infiniment d'esprit et ne l'employait qu'à perfectionner sa raison et son caractère. Riche, jeune, et belle comme un ange, elle mena toujours une vie sédentaire, avec tant de simplicité, que son goût pour la retraite ressemblait à de la paresse: elle était charmée qu'on le crût ainsi.—J'aime mieux, disait-elle à ses amies, que l'un m'accuse d'indolence que de singularité.
«Madame la comtesse de Custine vécut sept ans dans le monde avec la considération personnelle d'une femme de quarante ans, dont la conduite aurait toujours été parfaite[114].
Tout ce qui porte un nom marquant, tout ce qui est notabilité frappe vivement l'imagination de la jeunesse, et nous porte vers l'objet qui, par un motif quel qu'il soit, a mérité de sortir de la voie commune et d'attirer l'attention de ses contemporains; ce fut ce qui m'arriva avec madame de Montesson. J'en avais beaucoup entendu parler... Son nom était surtout prononcé dans une terre où j'avais été dans mon enfance. La belle terre de Seine-Assise avait été achetée par une de nos amies... J'avais entendu parler de madame la marquise de Montesson, dans ces champs qui avaient été les siens, avec une reconnaissance qui n'avait pas d'équivoque, car elle était presque proscrite et ne pouvait plus faire le bien que d'intention.
Je venais de me marier, j'avais quinze ans, mais j'étais enfant seulement par l'apparence. Mes goûts étaient sérieux et me portaient à causer et à connaître tous les personnages du grand drame qui venait de se jouer, tandis que les fils de mon intelligence se débrouillaient. Les émigrés rentraient en foule... On entendait annoncer des noms qui paraissaient exhumés de la tombe!... Hélas! beaucoup d'eux en effet y étaient ensevelis, mais pour n'en plus sortir!... Ce fut à cette époque que mes oncles, messieurs de Comnène, rentrèrent de leur émigration[115]... Le prince Démétrius, frère aîné de ma mère, n'avait pas quitté soit Louis XVIII, soit l'armée de Condé. Mon autre oncle, l'abbé de Comnène, qui demeura avec moi jusqu'à sa mort[116], avait agi de même. Ils me trouvèrent mariée depuis peu de jours, et dirigèrent, de concert avec ma mère, une grande partie de mes relations sociales. Ce fut cette influence qui faisait dire à l'Empereur «que je voyais ses ennemis.»
Mon oncle avait beaucoup connu monsieur le duc d'Orléans le père; je lui en ai entendu parler avec un accent profondément touché. Il en avait conservé un souvenir complétement dégagé de madame de Villemomble (mademoiselle Marquise) et de ses compagnes; et madame de Montesson, avec ses grâces, sa douceur, ses excellentes manières, était un exemple, suivant mes oncles, que je devais suivre. Mon oncle Démétrius parlait continuellement des voyages de Villers-Cotterets... de Seine-Assise... et une fois sur ce chapitre, il ne tarissait plus. Ce fut dans ce même moment où il était sous le charme des souvenirs, que Junot me donna une petite campagne pour y passer les premiers mois d'une première grossesse pénible. Cette maison était dans la vallée de Bièvre; elle avait appartenu à M. de Chamilly, valet de chambre du Roi. Le parc, si l'étendue était suffisante pour faire un parc avec soixante arpents, était une des ravissantes choses dans ce genre que j'aie jamais vues... Les plus beaux arbres exotiques, la plus riche végétation, les plus beaux ombrages, des sites pittoresques, des points de vue ménagés avec un art merveilleux, faisaient de cette campagne une retraite enchantée!... Lorsque Junot en fit l'acquisition, le mois de mai commençait... Dans ce temps-là le mois de mai voulait dire printemps...: c'était alors le mois des roses... ce mois dédié à la mère de Dieu, parce qu'il était frais, pur et suave comme son culte!... La vallée de Bièvre était, à cette époque de l'année, comme un bouquet dont le parfum magique donnait du bonheur... Quelle belle contrée!... quel charme attaché à son souvenir!... C'est bien d'elle qu'on peut dire avec Ramond: «Son souvenir[117] rappelle celui de plusieurs printemps!...» Bien des émotions ont agité mon âme depuis cette année où je vis Bièvre pour la première fois!... Eh bien! le seul nom de cette vallée parfumée me transporte, par la pensée, par la puissance de cette mémoire de l'âme, à cette époque où, âgée de seize ans, j'arrivai dans ce beau pays, si heureuse et si gaie! portant si légèrement la vie, y trouvant à chaque pas de ces jouissances infinies dont la nature est prodigue envers nous, mais que nous dédaignons!... et que je fus assez heureuse pour ne pas méconnaître... J'avais seize ans!...
Je ne connais rien dans les environs de Paris qui puisse balancer l'aspect de la vallée de Bièvre, si ce n'est peut-être la vallée d'Aunay... Ses prairies sont vertes comme celles qui bordent les rives du lac de Thoune... L'herbe en est elle-même plus parfumée que celle des autres prairies dans le cercle qui entoure Paris... et lorsqu'on voit se balancer sur la montagne les longs rameaux des beaux chênes des bois de Verrières qui forment comme une couronne à cette contrée solitaire et romantique, on se croit transporté dans un pays éloigné, et, se laissant aller doucement à vivre, on rêve, on est bercé par une idée vague mais heureuse; c'est une vie toute de bonheur, on ne se rappelle alors que ce qui flatte notre âme et nos penchants: voilà du moins ce que j'ai éprouvé souvent à Bièvre[118]... Encore une fois j'avais seize ans!...
La vallée de Bièvre n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était alors... Deux ou trois habitations, parmi lesquelles on comptait la maison seigneuriale qui était le château, formaient avec quelques autres maisons le village de Bièvre. Une manufacture de toiles peintes, à l'imitation de celle de Jouy, dont on apercevait le clocher au bout de la vallée, donnait beaucoup de mouvement et faisait un grand bien à cette contrée, qui paraissait séparée du monde et devoir servir de retraite à des hommes fuyant le bruit...
La maison que Junot avait achetée avait été construite par M. le marquis de Chamilly, premier valet de chambre de Louis XV; elle était ornée dans le goût du temps, ce qui, à l'époque de 1800, était de fort mauvais goût. En effet comment pouvait-on se résoudre à meubler un salon dont les glaces étaient entourées avec des bordures dorées et moulées, comme nous savons qu'on le faisait alors, avec des fauteuils en acajou recouverts d'une étoffe de soie tout unie, d'une couleur sombre; des formes austères, sans contours moelleux, pas de coussins, si ce n'étaient des carreaux de divan bien rembourrés en crin et tellement durs que l'impression du corps n'y demeurait pas; des trépieds de forme antique, des bronzes imités de ceux d'Herculanum, qu'on commençait alors à découvrir, des copies éternelles du grec et du romain enfin, voilà ce qui nous pourchassait jusqu'aux champs...
Quant à moi, entraînée dans le tourbillon, je faisais comme les autres, au grand courroux de ma mère, qui n'entendait pas raison sur l'article de l'ameublement et des convenances d'intérieur. Elle avait défendu pied à pied la grande maison de l'invasion de Mallard, mon tapissier, et de ses rideaux de percale blanche avec des galons et des franges rouges, bleues ou vertes, suivant l'ordre des pièces; et puis les meubles en crin!... les toiles peintes (nous ne connaissions pas encore les perses, c'est-à-dire que la mode n'en était pas encore venue, car ma mère me parlait toujours d'une perse doublée en taffetas, couleur de rose, pour ma chambre à coucher de Bièvre!...). Enfin, elle avait obtenu de meubler à sa guise un petit pavillon dans lequel elle logeait et qui n'était qu'à elle seule: on l'appelait le pavillon du Bain... La salle de bain était en effet dans le rez-de-chaussée de cette petite maison en miniature, et rien n'était plus gracieux que sa position. Il était au milieu du parterre et de l'orangerie, et une partie de l'année entouré du parfum des orangers, des myrtes et de toutes les plantes exotiques que renfermait la serre, qui était fort belle...
Cette campagne, car ce n'était pas assez considérable pour être appelé une terre ni un château, était un charmant lieu d'agrément, et tout-à-fait ce qui était nécessaire à Junot comme à moi, en ce que nous pouvions y venir en peu de temps, et qu'il lui était au moins possible de se distraire quelquefois en chassant dans les bois de Verrières et sur les étangs de Saclé.
J'ai dit que cette première année que je passai à Bièvre fut un véritable enchantement; je vais raconter comment une circonstance que j'avais été loin de prévoir augmenta pour moi le charme de la vallée de Bièvre.
Ma mère était assez bien portante à cette époque; elle avait voulu venir avec moi, pour m'aider dans mon installation. Ce fut une joie de plus: elle était si aimable, si charmante, si agréable comme société surtout!... Aussi passions-nous de ravissantes soirées... Le matin, on menait la vie de château... liberté entière jusqu'à trois heures. Alors on se réunissait dans le salon, pour travailler et lire pendant une heure, et puis on allait se promener.
Un jour, on remit à ma mère un billet, que lui apportait un domestique en livrée: c'était une chose peu commune alors, et ce fut une exclamation générale. Le domestique était à cheval, et nous l'avions vu entrer dans la cour.
—Ah! mon Dieu, dit ma mère, après avoir lu son billet, comment se fait-il que madame de La Tour soit notre voisine?...
Et voilà ma mère relisant son billet et renouvelant ses exclamations.
Ce billet était de madame la comtesse de La Tour, sœur de madame la duchesse de Polignac[119]. Ma mère l'avait beaucoup connue, et la voyait souvent avant la Révolution. Elle rentrait de l'émigration. Se trouvant à Bièvre, chez madame la marquise de Montesson, qui occupait le château, elle demandait à ma mère la permission de m'être présentée et de venir la voir.
—Ah! mon Dieu! tout de suite, n'est-ce pas, ma fille?
Et se tournant vers Junot, avec un de ces sourires qui la rendaient adorable:
—Et moi qui commande chez vous, mon enfant! est-ce que vous voulez bien recevoir ma vieille amie royaliste!... C'est que malheureusement tous mes amis le sont.
Junot se leva et alla lui baiser ses deux petites mains d'enfant, en lui assurant qu'il était heureux et fier de lui obéir en tout... Il adorait sa belle-mère... mais il n'ignorait, au reste, aucun bon sentiment, et tout aussitôt qu'on lui présentait une noble démarche, une bonne action, il semblait qu'on ne fît que le lui rappeler.
Madame de Montesson, qui était venue habiter le château de Bièvre, était la veuve de M. le duc d'Orléans, père de celui qui a péri dans la Révolution. L'abbé de Saint-Phar, l'abbé de Saint-Albin, qui venaient chez ma mère, ne nous l'avaient pas fait connaître en beau. Je la rencontrais quelquefois chez madame Bonaparte, aux Tuileries; elle y venait déjeuner. Alors le premier Consul était pour elle comme je ne l'ai jamais vu pour aucune femme. Pourquoi? je l'ignore. Je crois qu'à cette époque il avait des opinions très-erronées sur le faubourg Saint-Germain. Il le connaissait peu, et madame de Montesson, veuve du duc d'Orléans, lui semblait une princesse du sang royal de France!... Il n'en était rien.
Madame de Montesson venait de louer le château de Bièvre pour l'été: c'était une charmante habitation, petite, mais commode, et puis dans une ravissante situation. Madame de Montesson était là avec madame Robadet, sa dame de compagnie, madame de La Tour, mademoiselle de La Tour, dont la noble conscience se trouvait mal à l'aise de cette demi-dépendance... plusieurs autres femmes... la belle madame d'Ambert, madame la princesse de Guémené, la princesse de Rohan-Rochefort, madame de Fleury[120], madame de Boufflers, madame de Valence, petite-nièce de madame de Montesson. (Madame de Genlis revenait alors, je crois, de l'émigration et était en froid avec sa tante; elle ne vint pas cette année à Bièvre.) Quant aux hommes, c'étaient M. de Valence, M. de Narbonne, M. de Calonne, que je vis pour la première fois, avec une curiosité d'enfant... presque tout le corps diplomatique[121]... et puis beaucoup d'artistes et de littérateurs...
À peine le petit billet que j'écrivis pour ma mère à madame de La Tour était-il parti, que nous la vîmes arriver, courant au lieu de marcher, pour embrasser plus tôt ma mère... Elle la retrouvait toujours belle...; cependant ma mère souffrait déjà bien!... Pauvre mère!... mais elle était si belle et si gracieuse!...
—Oui, sans doute, je conduirai Laure à madame de Montesson, dit-elle aussitôt qu'on lui eut exprimé le désir de madame de Montesson de me voir... et dès demain... Et pourquoi pas ce soir? dit-elle avec sa vivacité ordinaire.
Et une demi-heure n'était pas écoulée que nous étions dans le salon de madame de Montesson, qui me prodigua toutes ses grâces et fut vraiment coquette pour moi.
Le fond habituel de la société de madame de Montesson était agréable. Il l'était d'abord par elle-même. Madame de Genlis a fait de sa tante un portrait totalement faux...: elle a représenté madame de Montesson comme une personne nulle, d'une finesse plutôt gauche qu'habile et sans agrément dans l'esprit. Tout cela n'est pas vrai: je ne crois pas que madame de Montesson fût bonne, tout au contraire; mais elle était fine, adroite, et je n'en veux pour preuve que les résultats. Sans doute madame de Genlis a eu à se plaindre de sa tante; c'est un fait étranger à ce qui nous occupe, c'est-à-dire à ce que madame de Montesson pouvait donner d'agrément dans son intérieur et dans sa société. Je lui ai toujours connu une excellente maison, bien tenue, et beaucoup de considération, qui peut-être n'était pas méritée à ce degré où elle l'avait portée, mais voilà tout; quant à ses agréments, ils étaient positifs.
Nous demeurâmes assez tard pour cette première visite; il y avait du monde, et la conversation était générale. L'abbé Delille venait de partir; il avait dit des vers avec un charme ravissant, me dit madame de Montesson.
—Connaissez-vous cet homme? me dit-elle, en me montrant un homme d'un extérieur simple, appuyé contre la porte du jardin, et regardant avec attention un grand vase de magnifique porcelaine de Sèvres, rempli des fleurs les plus suaves et les plus admirables par leurs riches couleurs. Je ne connaissais pas l'homme qu'elle me montrait; je le lui dis.
—C'est Van-Spandonck, me dit-elle. Regardez-le bien! c'est le meilleur des hommes, aussi naturel qu'il est habile. C'est mon maître, ajouta-t-elle en souriant.
Je la regardai en souriant à mon tour, car, après tout, elle avait soixante-dix ans. Elle comprit mon regard.
—Pourquoi pas? dit-elle répondant à ma pensée muette!... et quand l'âme est jeune, que les goûts sont aussi vifs, les impressions sont aussi fraîches, pourquoi frapper tout cela de veuvage? Serait-ce donc pour satisfaire à un sot préjugé; mais nous sommes plus sottes que lui. C'est déjà bien assez que nous lui fassions d'autres sacrifices, à ce monde stupide et méchant, sans aller encore lui immoler nos penchants les plus purs!... Non, non, laissez-moi vous donner cette morale, ma belle petite; madame votre mère ne me désavouera pas.
Madame de Montesson avait eu dans sa jeunesse le goût de dessiner des fleurs, mais elle ne l'avait exercé que comme les talents l'étaient à cette époque. Ce fut à soixante-six ou sept ans que, rencontrant Van-Spandonck, elle reprit son goût pour peindre les fleurs. Bientôt, avec ses dispositions et un tel maître, elle fit de rapides progrès, et en peu de temps elle en vint au point de faire une copie de son maître semblable à l'original. J'ai vu d'elle des choses admirables. Jusque-là elle n'avait fait que des niaiseries, c'est le mot. Ici elle peignait à l'huile et d'après nature[122].
—C'est le premier Consul qui m'a envoyé ce matin ce vase rempli de fleurs de la serre de la Malmaison, me dit-elle en me conduisant près de la gerbe embaumée. C'était adorable...
—Et moi aussi j'ai une serre, lui dis-je,... et j'aime assez les fleurs pour y cultiver les plus belles roses... Voulez-vous me permettre de vous les apporter moi-même, et, pour le prix de ma course, je ne demande que la permission de vous voir peindre.
Le lendemain, je lui apportai en effet une collection des plus belles fleurs, dont j'avais surveillé moi-même la récolte; il y en avait une immense corbeille: c'était ravissant à voir!... Nous la fîmes porter sur-le-champ dans le petit salon attenant à la chambre de madame de Montesson, où elle peignait pour avoir un beau jour. Elle se mit à l'œuvre sur-le-champ pour esquisser les fleurs et les principales teintes dans la pureté de leur coloris.
Madame de Montesson avait été charmante, et on le voyait bien encore, quoiqu'elle eût à cette époque soixante-huit ans!... Jamais je n'ai rencontré une vieille femme plus propre et plus soignée. À quelque heure qu'on fût chez elle, une fois midi sonné à la campagne et deux heures à Paris, on était sûr de la trouver habillée et en toilette convenable pour le matin et pour le soir. Le matin elle portait, en été, une redingote en percale blanche garnie d'une dentelle ou d'une mousseline festonnée. Pas de rubans, si ce n'est celui qui garnissait un bonnet monté par mademoiselle Despaux ou bien par Le Roy, mais toujours d'une couleur allant à son âge. Sur son front on voyait un tour de cheveux qui rappelaient la couleur dont les siens avaient dû être autrefois, toujours parfaitement annelés et bien odorants. Jamais de pantoufles; toujours des souliers de peau de chèvre ou de prunelle noire, et bien attachés en cothurne, comme la mode les faisait alors porter. Un très-beau châle de cachemire, soit blanc, noir ou gris, remplaçait pour elle le mantelet dont elle avait l'habitude. Ses mains, qu'elle avait dû avoir fort jolies, conservaient toujours cette fraîcheur de forme que la vieillesse garde rarement... Enfin madame de Montesson me fit l'effet de Diamantine dans le prince Titi. Je crus voir une fée, et à chaque instant je m'attendais à voir la fée Diamantine devenir une belle et grande reine resplendissante de lumière, comme dit le conte.
C'était une chose merveilleuse que de la voir peindre à son âge (et des fleurs encore) comme elle le faisait. Elle avait bien peint des fleurs dans sa jeunesse, mais c'était sur de l'étoffe. Il y avait même un meuble peint par elle dans un petit salon à Seine-Assise. Lorsque je lui dis que ce meuble existait et qu'on l'avait religieusement soigné, elle fut un moment sans pouvoir me parler...—Non, cette femme-là n'est pas une femme artificieuse et méchante, dis-je à ma mère et à mon mari le même jour.
—Voilà bien comme tu es! me dit ma mère; tu veux aller contre l'évidence.
Ma mère aimait, je ne sais pourquoi, madame de Genlis... elle avait des préventions contre madame de Montesson: elles lui étaient données par M. de Saint-Phar et M. de Saint-Albin, et puis madame d'Ambert. Toutes les fois que ma mère allait au Buisson de Mai[123], avant sa dernière maladie, elle en revenait toujours plus prévenue contre madame de Montesson.
Le château de Bièvre, qu'elle occupait alors, était l'habitation seigneuriale du marquis de Bièvre, cet homme si fameux avec si peu de titres à la célébrité; car il avait un esprit fort au-dessus de sa réputation, et de celui-là on n'en faisait aucun cas... Madame de Montesson nous en parlait tout en peignant, et son jugement sur lui fut confirmé par M. de Valence et une foule de gens qui tous l'avaient connu.
M. le marquis de Bièvre[124] était bien né, disaient les uns, et n'avait qu'une savonnette à vilain, disaient les autres... Son esprit, tourné à ce genre de rébus appelé calembour, acheva de se perdre par la réputation que le mauvais goût du temps lui donna.—En se voyant fameux, c'est le mot, parmi ses camarades et un certain monde dans lequel il régnait, M. de Bièvre devint insupportable, nous disait madame de Montesson.
—On le conduisit chez moi, dit-elle, car on en parlait tant qu'il fallait l'avoir vu pour être à la mode. M. le duc d'Orléans, qui aimait beaucoup ce genre de plaisanteries, mais avec mesure cependant, riait comme un enfant lorsque le marquis de Bièvre vint lire chez moi l'histoire de la comtesse Tation, et puis celle de la fée Lure et de l'ange Lure, son almanach des calembours, enfin une foule de pauvretés misérablement prônées. J'ai ri comme les autres en l'entendant pour la première fois; mais j'avoue que cette continuelle tension d'esprit me fatiguait au point de me faire quitter le salon au milieu d'une de ses plus belles histoires du père Hoquet, de l'abbé Casse, du père Drix et de l'abbé Vue, qui n'y voyait pas clair. L'histoire de ce dernier cependant était fort drôle...