Condorcet était naturellement bon et d'une grande équité. Cette rectitude dans l'habitude de la vie était portée par lui dans tout ce qu'il faisait et surtout dans ses écrits... Il était juste non-seulement dans ce qu'il imposait aux autres, mais il l'était même dans ses opinions politiques, du moins le croyait-il, et cela l'excuse... Je prouverai par un fait que je sais de lui qu'il avait une grande impartialité de jugement et que, même au risque de se donner tort, il disait lui-même ce qui le condamnait...
Son extérieur était plutôt bien qu'autrement, ainsi que je l'ai dit plus haut; mais il était timide, ce qui nuit toujours à un homme et lui donne des manières empruntées[89]. Il était réservé, même froid; mais son âme était brûlante, et sous cet extérieur réservé, sous ce front de glace, était une pensée de feu.
«Ne vous y trompez pas, disait d'Alembert, c'est un volcan couvert de neige.»
Un tort grave qu'on peut lui reprocher est d'avoir aidé Voltaire à dénaturer le sens des belles pensées de Pascal... Mais chez Voltaire il y avait mauvaise foi, chez Condorcet rien de semblable. Voltaire trouvait sans doute Pascal un trop rude jouteur pour lui laisser toutes ses armes, il fallait le désarmer pour avoir quelquefois raison; tandis que Condorcet n'y songeait pas, et égaré par son maître ou plutôt ses maîtres, il a porté la main sur un des monuments de l'esprit le plus admirable peut-être que l'homme ait produit!... C'est un tort grave; mais il en est un plus profond que tous, c'est d'avoir siégé à la Convention... Je parle de ce tort avec amertume, parce que je sais plus positivement que beaucoup d'autres que Condorcet savait combien Louis XVI était un honnête homme, et voici un fait à cet égard dont fut témoin celui qui me l'a raconté, M. Brunetière, mon tuteur.
Madame Dupaty, veuve du président au parlement de Bordeaux, de celui qui fut l'auteur des Lettres sur l'Italie, était parente de M. de Condorcet. Il y soupait souvent, et il causait plus familièrement dans cette maison qu'ailleurs; j'ai déjà dit qu'il avait beaucoup de timidité et une sorte de difficulté dans la parole. Un soir, après souper chez madame Dupaty, Condorcet était soucieux et parut vouloir parler. À cette époque (89 ou 90), il faisait partie d'une commission relative aux monnaies, et le Roi admettait souvent cette commission au conseil pour parler avec ses membres sur l'objet de leur travail.
—Savez-vous, dit Condorcet, qu'on se trompe lourdement en disant du Roi qu'il est un homme sans talent et sans esprit? Je vous dis, et je l'affirme sur l'honneur, que Louis XVI est un homme d'une grande capacité. Nous avons eu ce matin deux conseils pour les subsistances. J'ai été appelé, la délibération a été longue, et, comme vous le pensez bien, hérissée de difficultés... Le Roi a parlé le dernier, après avoir écouté chacun de nous avec une grande attention... Il a pris la parole, a résumé les discours de chacun, après avoir parlé de la situation du pays et de l'Europe mieux qu'aucun des orateurs, et a conclu par son opinion personnelle, qui m'a paru pleine de sens et surtout très-lumineuse et forte, de cette force de raisonnement et de logique à laquelle rien ne résiste... Après l'avoir écouté, nous nous sommes regardés avec étonnement et n'avons rien trouvé de mieux à faire que d'adopter ses vues... Je vous certifie, ajouta Condorcet d'une voix émue, que Louis XVI est un homme très-éclairé et... un honnête homme... Car tout ce qu'il disait pour le bien et la tranquillité de la ville de Paris et des provinces, on ne le dit, on ne le sait que lorsqu'on est un bon prince.
Voilà quelle était l'opinion de Condorcet en 1790 et 1791. Depuis il eut sans doute des motifs pour changer d'opinion; car, avec le caractère bien connu de Condorcet, il n'eût jamais voté la mort du Roi.
Il fut de la faction des Girondins, et lui aussi fut un admirateur du caractère énergique: cela devait être; ami de Brissot, il devait marcher sous sa bannière, et les maximes sanguinaires de Robespierre et des autres membres de ce comité de salut public dont il fit partie quelque temps le révoltèrent. C'est alors qu'il fit plusieurs motions qui le firent décréter d'accusation, et enfin mettre hors la loi. Il avait adressé quelque temps avant une épître à sa femme, dans laquelle l'on trouvait sa pensée!
«Ils m'ont dit: Choisis d'être oppresseur ou victime.
J'embrassai le malheur, et leur laissai le crime.»
Devenu proscrit après avoir proscrit lui-même, Condorcet ne sut quelque temps où reposer sa tête. Enfin une amie généreuse, car c'était jouer sa vie que sauver celle d'un malheureux à cette époque horrible, madame Verney, lui donna un asile pendant huit mois. Un jour Condorcet demeure seul, voit un journal oublié sur une table; il y lit que toute personne accusée et convaincue d'avoir recelé ou sauvé un condamné était condamnée elle-même... Madame Verney était sortie. Condorcet laisse un mot pour la prévenir qu'il quitte son toit sauveur, où sa tête peut appeler la mort, et le malheureux, au milieu de la nuit, ne sachant où porter ses pas, sort de cet asile hospitalier pour aller au-devant de la mort...
Il fut errant et caché pendant plusieurs jours. Il allait demandant un asile, tantôt aux carrières de Montrouge, aux bois de Verrières, ou bien dans les environs de Clamart et de Fontenay-aux-Roses... Le malheureux n'avait plus que des vêtements en lambeaux!
M. et madame Suard avaient été ses amis... Il se rappela qu'ils avaient une maison, où sa femme et lui étaient venus ensemble, à Fontenay-aux-Roses. Sa femme! si jeune et si belle! sa femme! maintenant abandonnée... et la femme d'un proscrit!... Ses souvenirs le pressent en foule, et lorsqu'il arrive à l'un des deux pavillons qui forment la maison de Suard, ses yeux sont encore humides de larmes... Il sonne, un domestique vient ouvrir. À l'aspect de cet homme dont la barbe longue, les cheveux hérissés et remplis de paille et d'herbes sèches, les habits déchirés, la figure hâve et les yeux hagards donnent seuls de la terreur, le domestique recule d'abord... mais un second regard le fait revenir sur lui-même:
—Ah! monsieur, dit-il à Condorcet, dans quel état vous revois-je!
—Eh quoi! dit le marquis terrifié de se voir reconnu... vous savez qui je suis!...
—Oui, monsieur... j'ai eu l'honneur de voir monsieur le marquis chez M. de Trudaine.
—Silence! parle bas, malheureux! tu me perds et toi aussi!
Le domestique se retourna vivement... il n'y avait personne.
—Ah! monsieur m'a bien effrayé!... C'est que si mon maître voyait monsieur... il ne l'aime plus! ajouta l'honnête garçon en baissant les yeux; et le regard dérobé à l'investigation du proscrit voulait dire:
—Et moi aussi je ne vous aime plus!...
—Comment! Suard...
—Ce n'est pas M. Suard, monsieur... il loge dans l'autre pavillon. C'est M. de Monville qui occupe celui-ci...
Condorcet remercie le bon domestique qui lui avait donné la plus sublime aumône d'un cœur généreux et bien né, de la pitié pour la grande infortune d'un coupable; car Condorcet l'était devant Dieu et les hommes depuis la mort du Roi.
Depuis cette funeste époque, Suard et sa femme avaient également cessé de voir M. et madame de Condorcet!... Condorcet connaissait leur opinion, mais aussi il savait combien tous deux étaient honnêtes et purs. C'étaient des cœurs auxquels on pouvait se confier!... Il ne se trompait pas; à peine Suard l'eut-il reconnu que, voulant éviter même une parole qui pouvait les trahir, il fit aller la seule servante qu'il eût dans le village pour y faire une commission, et alors il put embrasser son malheureux ami qui était expirant de besoin.
—Un peu de pain, dit-il... Je me meurs... Un peu de pain par charité!...
—Suard lui servit lui-même du fromage et du pain, avec du vin... Ce secours le ranima... Il put parler... Il put enfin faire une sorte de testament verbal dans lequel il recommandait sa fille à Suard... sa fille qu'il adorait!... Ah! nous aussi nous avons des enfants, et nous comprenons tout ce qu'il y a d'affreux dans cette dernière parole de celui qui va mourir et qui dit pour toujours adieu à son enfant lorsqu'il est lui-même plein de vie et de force, et que cette vie lui est arrachée par des cannibales qui couvrent sa patrie de sang et de deuil... Cette situation est sans doute affreuse... Mais combien elle redouble d'horreur lorsque, descendant au fond de son âme, on y trouve un remords qui vous crie: Pourquoi avoir éveillé ces monstres qui font tomber aujourd'hui la tête du père de ton enfant?... Condorcet parla longtemps de sa fille... un moment de sa femme, mais sans intérêt... Il remit cependant à son ami une somme de 600 fr. pour elle... mais sans ajouter une autre parole; puis il recommanda à Suard le manuscrit laissé chez madame Verney, lui demandant de le publier; ensuite ils avisèrent ensemble aux moyens d'aller à Paris pour demander à quelques-uns des anciens amis de Condorcet, Garat, par exemple, une lettre d'invalide pour que Condorcet pût gagner un port et s'embarquer... Condorcet remercia Suard et convint avec lui qu'il reviendrait prendre cette lettre que Suard devait immédiatement aller chercher à Paris...
—Ah! dit le proscrit en se levant et retombant aussitôt sur sa chaise...
—Mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria Suard...—Rien de nouveau... Je suis blessé... au pied. Et il lui montra en effet son pied tout ensanglanté!... Suard sentit son cœur se serrer de nouveau... Condorcet s'en aperçut.
—Pas de faiblesse, lui dit-il... Rendez-moi un dernier service encore avant que je quitte votre toit hospitalier, mon ami... Donnez-moi du tabac... Si vous saviez tout ce que j'ai souffert depuis que j'en suis privé!... C'est plus douloureux que de n'avoir pas de pain!...
Suard lui en arrange un cornet... Dans le moment où il allait le mettre dans sa poche, un souvenir d'un nouveau genre le frappa.
—Ah! mon ami, mettez le comble à votre généreuse amitié! Donnez-moi un Horace! je vous en conjure!...
Suard lui donna un Horace, et Condorcet partit de cette maison, heureux encore dans son infortune, car il avait trouvé un ami...
En quittant la maison de Suard, il se dirigea vers les carrières, dans lesquelles il se tint caché pendant tout le jour... Il ne devait retourner que le lendemain chercher cette carte d'invalide que Suard avait été demander à Garat.
Garat la lui accorda à l'instant; mais pour plus de sécurité il employa un autre moyen, quelque puissant qu'il fût lui-même dans le gouvernement d'alors... Il se rendit à Auteuil auprès de Cabanis, ancien ami de Condorcet comme lui; Cabanis était alors employé dans les hôpitaux... Il donna pour Condorcet une vieille lettre de passe pour un invalide retournant chez lui en sortant de l'hôpital... Cette carte était cent fois plus sûre qu'aucun passeport... Garat la remit à Suard et retourna à Paris. Cette bonne action n'est pas la seule qu'il ait faite; il est bon de le dire.
Mais tandis que ses amis s'occupaient de sa sûreté, Condorcet ne pouvait plus en profiter. Le malheureux, en partant de chez Suard, n'avait pas songé qu'il lui fallait éviter tous les lieux habités, et il n'avait emporté qu'un seul morceau de pain, un seul!... la faim devint bientôt tellement impérieuse qu'elle domina et la crainte du cachot et celle de la mort, et qu'il sortit de sa retraite poursuivi par une faim si terrible qu'il aurait en ce moment bravé l'échafaud... Il entre, à Clamart, dans un mauvais cabaret dans lequel étaient seulement une femme et un de ces espions volontaires, espèces de serpents plus dangereux que les espions véritables.
Condorcet, dont la barbe et les cheveux hérissés, les yeux hagards et le regard inquiet, l'habit en lambeaux, la démarche incertaine, auraient éveillé l'attention de gens bien plus confiants, attira sur lui la surveillance de l'espion. Cet homme ne le quitta plus des yeux et le désigna à la maîtresse du cabaret... Condorcet, affamé, mourant de fatigue, ne fit aucune attention à ce colloque ayant lieu pour ainsi dire sous ses yeux; il commanda et dévora aussitôt une omelette avec l'avidité d'une faim assez violente pour l'avoir fait sortir de sa retraite en face de l'échafaud.
—Payez moi, lui dit brutalement l'hôtesse en lui voyant expédier sa dernière bouchée, et craignant probablement qu'il ne s'échappât.
Condorcet, sans réfléchir à ce qu'il fait, tire de sa poche un portefeuille de satin blanc[90], brodé en soie plate, comme on brodait alors; l'élégance de ce portefeuille frappa en même temps l'hôtesse et l'espion.
—Qui es-tu? demanda brusquement l'espion.
Condorcet était naturellement embarrassé dans sa parole, comme on le sait, et dans ce moment il le fut encore davantage pour répondre aux questions faites brutalement, et son embarras devint bientôt plus que de la timidité... Il hésita d'abord; mais se rappelant ensuite le nom d'un homme de ses amis, membre comme lui de l'Académie des Sciences, il répondit qu'il était au service de M. du Séjour, conseiller à la Cour des Aides, savant distingué, et qui connaissait particulièrement Condorcet... Il pouvait donc donner sur cette maison des détails qui auraient prouvé qu'il était en effet au service de M. du Séjour. Mais cette réponse vint trop tard pour balancer l'effet de son extérieur et du portefeuille trop élégant pour lui appartenir. Il fut arrêté et conduit au Bourg-la-Reine, chef-lieu du district, où, ne pouvant rendre un compte satisfaisant de sa personne, il fut jeté dans une prison comme vagabond...
Le lendemain il fut trouvé mort lorsqu'on entra dans sa chambre; il avait pris du stramonium[91] combiné avec de l'opium. Il avait ce poison toujours sur lui. Cabanis l'avait composé et donné à plusieurs d'entre eux. L'archevêque de Sens l'avait employé pour échapper à l'échafaud, évitant par cette mort volontaire de porter sa tête sur cet autel où chaque jour on offrait en holocauste le sang le plus pur à la divinité, fille d'enfer, qui régnait alors sur la France!
—Je ne les crains pas si j'ai une heure devant moi! avait dit Condorcet à Suard...
Il avait toujours avec lui ce poison comme dernière ressource contre l'infortune.
Corvisart avait aussi de ce poison, appelé poison de Cabanis.
La dose pour mourir était fixée dans une petite recette qui enveloppait le poison. C'était une petite boule, grosse comme ces billes avec lesquelles jouent les enfants... La couleur en est brune (marron foncé). Cela se brisait en petits morceaux dans la bouche et se fondait facilement. On meurt sans aucune douleur. Il paraît que ce poison cause une congestion sanguine aux poumons. Ce qui le ferait croire, c'est que Condorcet fut trouvé mort avec tous les signes d'une attaque d'apoplexie, et le sang lui sortait par le nez. Le chirurgien appelé dit que cet homme inconnu, arrêté la veille, était mort dans la nuit d'une attaque d'apoplexie...
C'est ce même poison qui servit depuis à l'empereur, à Fontainebleau!... Mais le portant depuis longtemps sur sa poitrine, la chaleur l'avait, à ce qu'il paraît, altéré, et Napoléon ne put échapper aux tortures qu'on lui préparait à Sainte-Hélène; quant à la honte, elle est tout entière sur ses bourreaux...
La destinée de Condorcet est curieuse à examiner, ainsi que celle de tous les grands acteurs du drame de la Révolution: quelle fut leur fin? quelle fut leur vie politique même? Cette liberté qu'ils ont fondée, où donc est-elle?... quel est le moment où la France en a joui? Qu'on me le désigne, et je bénirai même l'époque la plus désastreuse de ces temps affreux. Mais l'impossibilité est positive. Est-ce donc en 93, lorsque la place de la Révolution voyait rouler quarante et cinquante têtes tous les jours, et que les prisons, insuffisantes pour contenir les victimes innocentes, se voyaient multiplier au nombre de cinquante?... Est-ce sous le Directoire, temps infâme de l'humiliation de la France, au milieu d'elle et sur la frontière?... Est-ce sous l'empire, temps de gloire et de renommée, et même de bonheur, mais où la liberté était enchaînée?... Non, la liberté ne nous fut jamais donnée... Toujours promise, c'est vrai, mais toujours inconnue pour nous. Eh bien! c'est pourtant à elle que nous avons vu sacrifier tant de nobles têtes; c'est pour la fonder, disait-on, qu'il fallait faire couler tant de sang!... Hélas! lorsque l'esprit de parti ne troublait pas la raison de ces hommes qui depuis furent en délire, voilà comment ils s'exprimaient. Il est curieux d'observer quelle était leur opinion sur le moyen d'amener le monde à cet état de perfectibilité humaine, but des vrais philosophes.
Voici un passage d'un avertissement mis par Condorcet en tête de l'Homme aux quarante écus, dans une édition de Voltaire faite à Kehl, tome LVII, in-12:
«Ceux qui ont dit les premiers que le droit de propriété dans toute son étendue, celui de faire de son industrie et de ses deniers un usage absolument libre, était un droit aussi naturel et surtout bien plus important pour les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des hommes, que celui de faire partie pour un dix-millionième de la puissance législative; ceux qui ont ajouté que la conservation de la sûreté et de la liberté personnelle est moins liée qu'on ne croit avec la liberté de la constitution... tous ceux qui ont dit ces vérités ont été utiles aux hommes en leur apprenant que le bonheur était plus près d'eux qu'ils ne le pensaient, et que ce n'est pas en bouleversant le monde, mais en l'éclairant, qu'ils peuvent espérer de trouver le bien-être et la liberté...»
...Quelle fin que celle de l'homme qui avait écrit de si belles pensées!
Sa femme, l'une des plus remarquables de son temps, pour sa beauté, son esprit et ses connaissances, fut bien coupable dans les efforts qu'elle-même tenta auprès de Condorcet pour l'exciter au lieu de le calmer, au moment où le paroxysme révolutionnaire était au plus haut degré. C'est à son instigation qu'il proposa cette loi insensée qui ordonnait de brûler ses titres de noblesse[92]... Que voulait dire cette parade? Pour les nobles vraiment nobles, cette mesure ne servait au contraire qu'à faire resplendir leur noblesse d'un nouvel éclat en mettant au néant toute cette noblesse moderne sortie des savonnettes à vilain, comme on appelait les marquisats achetés, et voilà tout. Quant au reste, il n'en était ni plus ni moins. Madame de Condorcet, après la mort de son mari, fut doublement malheureuse par ses remords et par sa ruine totale. Encore belle et jeune même, elle se vit réduite à faire de petits portraits à la gouache pour exister. Elle était retirée à Auteuil, où sa vie s'écoulait misérablement à l'époque du consulat. Elle était sœur du maréchal Grouchy.
C'était une chose rare à l'époque à laquelle nous sommes arrivés dans cet ouvrage, qu'une femme jeune, belle, riche, d'une grande naissance, et vivant solitaire au milieu de ce monde si bruyant dont les éclats ne la touchèrent pas, et ne lui donnèrent jamais la tentation d'aller dans ses fêtes partager les joies folles de ces femmes moins belles qu'elle, et dont le triomphe eût disparu devant le sien.
Mais cette vie tumultueuse n'était pas celle qu'elle préférait... elle cherchait le calme, le silence, aimait la solitude d'une église pour y prier longtemps; puis elle rentrait dans sa maison, asile sanctifié par les vertus d'un ange, embelli par le charme de son caractère; elle y retrouvait une famille dont elle faisait le bonheur et la gloire, un enfant au berceau qu'elle-même nourrissait, une sœur dont elle était l'idole, un mari dont elle était l'orgueil, et des amis dont elle était la joie.
Cette femme était madame la comtesse de Custine... Il y avait loin sans doute de l'agitation fiévreuse qui faisait courir les femmes au-devant de toutes les folies qu'elles allaient chercher dans les bals, les fêtes, les spectacles de tous genres qui remplissaient le temps de délire que l'hiver consacre toujours aux saturnales du plaisir, au calme profond de l'hôtel de Custine... et cependant ce n'était pas du silence, ce n'était pas du sommeil... on y riait, on y était joyeux, mais de cette joie du cœur qui n'a pas d'éclats et qui rit tout bas. Ayant une grande fortune, possédant tout ce que le monde appelle éléments de bonheur, madame de Custine voulut y joindre celui que donne la vertu... elle avait l'âme et la figure d'un ange, elle devait vivre comme eux.
Son salon[93] était le point de réunion de plusieurs jeunes femmes qui avaient de l'esprit et des talents; sa société était extrêmement choisie sans qu'il y eût cependant de la pédanterie; elle-même était parfaitement naturelle et gaie. Sa conduite fut toujours d'une pureté irréprochable; elle était pieuse, charitable, mais aussi elle était fort indulgente; elle aimait les lettres, et les protégeait; elle avait beaucoup de finesse dans l'esprit, et ses amis citaient d'elle une foule de mots charmants, ce qui devait être, puisque le fond de son esprit était le naturel et la bonté. Lorsqu'une jeune femme timide lui était présentée, elle l'encourageait avec une bienveillance dont la jeune femme était d'abord touchée, et qui la lui acquérait pour amie tout aussitôt. Madame de Custine aimait à voir ses amies autour d'elle; elle choisissait pour cette réunion le samedi, parce que M. de Custine allait à Versailles pour faire sa cour, et souvent pour accompagner le Roi à la chasse, lorsqu'il était nommé. Elle avait alors à souper huit à dix femmes et quelques hommes; mais souvent, et c'était là ce qu'elle préférait, elles étaient huit ou dix femmes seules sans un autre homme que le vicomte de Custine, beau-frère de la comtesse. Madame de Genlis, amie intime de madame de Custine, faisait porter sa harpe; elle jouait et chantait. On jouait quelquefois des proverbes. L'abbé Delille, qui alors entrait dans le monde sous les auspices de son poëme des Jardins, et qui en faisait des lectures avec le charme qu'il mettait à dire ses vers, était admis dans ces petites réunions, où la joie était toujours plus sentie que dans des lieux où le bruit était plus éclatant.
Madame de Custine était belle, sa taille élégante, et tout son ensemble fort distingué; mais l'habitude de sa physionomie était triste et rêveuse. On voyait, au travers de ce regard d'ange, qu'il existait, au-delà de ce que voyait le monde, une peine secrète qui froissait une âme tendre... Madame de Custine n'avait pas été heureuse dans sa première jeunesse de jeune fille... et sa vie à cette époque est une de ces histoires qu'il faut conter et entendre pour se reposer du bruit fatigant que produisent tant de vaines louanges données à des perfections idéales.
M. de Logny, receveur-général des finances, avait laissé en mourant une très-grande fortune, dont devaient hériter, à la mort de leur mère, deux filles, dont l'une était madame de Custine, l'autre madame de Louvois; madame de Louvois était l'aînée.
C'était une charmante créature, une miniature parfaite; des mains, des bras et des pieds modelés, des traits ravissants de finesse et charmants par leur harmonie entre eux... une voix douce, un esprit comme sa voix, un cœur excellent, une âme comme celle de sa sœur, voilà ce qu'était mademoiselle de Logny l'aînée lorsque M. le marquis de Louvois, fils du marquis de Souvré, et l'un des hommes les plus spirituels, les plus méchants et les plus riches de France, obtint sa main.
C'était un singulier homme que M. de Louvois; il était amusant, après tout, et lorsque le public assistait aux scènes qui se passaient à Louvois, on était heureux de pouvoir rire de ce rire joyeux que provoque la vraie malice. M. de Louvois n'était pas l'exemple de la soumission filiale; mais qu'est-ce que cela importait aux spectateurs? Aussi, lorsqu'il parvenait dans la société de Paris quelque tour joué par M. de Louvois à son père, on en riait, et on en rit encore de souvenir.
Je suis presque Bourguignonne, et les hauts faits de M. de Louvois m'ont été racontés dans la province même par mes parents, qui avaient un grand recueil de tous les crimes de M. de Louvois; en voici un dont madame de Marlague, femme fort aimable, qui avait à cette époque une terre près d'Ancy-le-Franc, m'a attesté la vérité.
M. de Louvois dépensait beaucoup; le marquis de Souvré était fort avare, et il ne lui envoyait pas d'argent lorsqu'une fois il avait dépensé celui de sa pension.
Cela n'arrangeait nullement M. de Louvois; aussi faisait-il des dettes, et bientôt il en vint au point de n'avoir plus de crédit chez aucun de ses fournisseurs. Il était alors à Brest, je crois, ou dans une autre ville du littoral de la Bretagne... il allait quitter sa garnison pour retourner à Louvois, et pas un louis pour faire le voyage... il en était aux expédients, il le fit bientôt voir... Il vendit tous ses habits et ne garda pour faire sa route qu'un méchant habit râpé que n'avait pas voulu son valet de chambre; enfin, il partit pour Louvois tout-à-fait en enfant prodigue.
Lorsque le marquis de Souvré vit son fils dans cet équipage, il fut content; il crut d'abord que, par économie, il avait pris pour le voyage le plus mauvais de ses habits; mais lorsque, les jours qui suivirent son arrivée, il lui vit toujours la même toilette, il lui demanda s'il ne se proposait pas de changer enfin d'habit.
—Cela me serait difficile, monsieur.
—Pourquoi cela?
M. DE LOUVOIS.
Parce que je n'ai pas apporté avec moi d'autres habits; toute ma garde-robe est demeurée à Brest, avec mes uniformes.
M. DE SOUVRÉ.
Mais vous êtes fou! fit-on jamais une pareille sottise!... j'ai après-demain cinquante personnes à dîner... Comment voulez-vous vous montrer dans un pareil équipage?
M. DE LOUVOIS.
Mais, monsieur, rien n'est plus facile que d'y remédier... je vais faire venir un tailleur d'Ancy-le-Franc, et mon habit sera prêt pour demain soir... et pour cela je vous demanderai de m'avancer vingt-cinq louis... je ne crois pas que le tailleur d'Ancy-le-Franc me prenne plus...
M. DE SOUVRÉ, furieux.
Ah! ah! voilà pourquoi vous êtes arrivé ici en véritable enfant prodigue! Eh bien! monsieur, vous pouvez achever à vous seul la comédie comme vous l'ayez commencée. Je ne serai pas aussi Cassandre que le père du mauvais vaurien qui ne revient dans la maison paternelle que pour commettre de nouveaux désordres... Je ne vous donnerai pas une obole.
M. DE LOUVOIS, froidement.
C'est votre dernier mot, monsieur?
M. DE SOUVRÉ.
Je n'ai pas deux paroles... vous n'aurez pas la gloire de m'avoir mystifié, monsieur, cette fois-ci!...
Monsieur de Souvré avait appris que, l'année précédente, son fils avait raconté dans un souper d'officiers comment il s'y était pris pour lui attraper de l'argent. Cette mystification filiale, comme l'appelait M. de Louvois, devait lui coûter cher, mais aussi devait donner lieu à la plus amusante des aventures. M. de Souvré résolut d'user de sévérité envers son fils; mais M. de Louvois n'était pas un homme qu'on pût corriger!...
Remonté dans son appartement, il se promena longtemps avant de s'arrêter au parti qu'il devait prendre... enfin un coup d'œil jeté par hasard sur les murs de sa chambre lui donna une idée aussi comique qu'originale, qu'il se hâta de mettre à exécution. Il commanda en conséquence à son valet de chambre, espèce de Crispin de comédie, et que M. de Souvré avait dans la plus belle des haines, d'aller lui chercher le tailleur du village. Le valet de chambre crut avoir mal entendu, il fit répéter son maître deux fois; il comprit enfin que c'était bien le tailleur d'Ancy-le-Franc que voulait le marquis. Il alla chercher cet homme, qui crut à son tour que le valet de chambre était dans l'erreur, et qui ne le suivit au château qu'avec une sorte de crainte. M. Maldan, de Laignes, dont le père était dans les affaires de M. de Souvré et de toute la famille de Louvois, était alors à Louvois, et m'a raconté le fait plus de dix fois; il en a été le témoin oculaire.
En entrant dans la chambre de M. de Louvois, le tailleur le trouva juché sur une chaise, en garçon tapissier, ayant ôté son vieil habit, et occupé à déclouer une vieille tapisserie représentant Clorinde et Tancrède[94]; cette tapisserie en manière de haute lisse, et bordée d'un point de Hongrie, était tellement remplie de poussière qu'on se voyait à peine dans la chambre. Lorsqu'elle fut détendue, M. de Louvois ordonna qu'on la battît bien et à plusieurs reprises; cela fait, il la fit rapporter dans sa chambre et commença la plus étrange conversation avec le tailleur du village.—Tu sais bien ton métier, n'est-il pas vrai? dit-il au tailleur très-étonné de tout ce qu'il voyait, et bien plus occupé à deviner ce que pouvait vouloir faire M. le marquis qu'il ne l'avait été de sa vie pour lui-même... en sorte que la question de M. de Louvois le trouva au dépourvu; M. de Louvois la répéta, mais avec plus d'humeur.
—Tu sais bien ton métier, n'est-ce pas, faquin?...
M. de Louvois, quoique très-jeune, était déjà redouté de ses vassaux futurs; il était même plus que redouté; et l'excès de sa violence, qui, après tout, n'était souvent provoquée que par la rigueur de son père, était une cause de la terreur que les paysans de ses terres avaient de lui... Le pauvre tailleur le regarda sans lui répondre. Enfin une troisième fois M. de Louvois très-énergiquement lui demanda:
—Sais-tu bien ton métier, coquin?
L'épithète croissait et devenait significative... le tailleur comprit enfin que le marquis était fou ainsi que lui-même le dit ensuite; aussi s'empressa-t-il de lui répondre:
—Oui, monseigneur.
—Es-tu capable de me faire pour après-demain, à midi, un habillement complet?
LE TAILLEUR.
Oui, monseigneur.
M. DE LOUVOIS.
Habit, veste et culotte?
LE TAILLEUR.
Oui, monseigneur.
M. DE LOUVOIS.
Je ne suis pas ton seigneur, et tu m'impatientes; réponds-moi tout naturellement: es-tu capable d'employer une étoffe qui n'est pas en usage, et qui sera difficile à mettre en œuvre? réfléchis bien avant de t'engager.
LE TAILLEUR, avec orgueil.
Oui, mons..., oui, monsieur le marquis...
Eh bien! prends ma mesure...
Le tailleur prit la mesure de M. de Louvois avec le même sérieux qu'aurait mis à cette opération le plus fameux tailleur de Paris... Cela fait, il attendit les ordres de M. de Louvois; son valet de chambre, qui connaissait l'état de la bourse du tailleur, ainsi que celle de son maître, se pencha à l'oreille de celui-ci, et lui dit très-bas:
—Monsieur, voilà bien la mesure prise... mais ce n'est pas tout, et l'étoffe?...
M. de Louvois haussa les épaules, et s'adressant au tailleur:
—Prends cette tapisserie que tu vois à terre auprès de toi, dit-il au rustre... tu dois trouver amplement dans toute cette partie que j'ai mise à bas de quoi me faire un habit complet... emporte ta marchandise, mets-toi à l'ouvrage, et sois prêt pour après-demain à midi... Sinon!...
Ce fut pour le coup que le tailleur crut que M. de Louvois n'avait pas la tête saine... mais sa volonté était impérative; il s'imagina enfin que les grands seigneurs pouvaient avoir des modes étrangères aux coutumes de province... il ramassa la tapisserie, et finit par penser qu'il y aurait en effet de l'originalité dans cet habillement, et le plus curieux, c'est qu'il mit de l'amour-propre à le faire... il arrangea les choses de façon que les deux bras de Clorinde, dont l'un tenait un sabre, couvrirent les deux manches très-exactement... et le corps de la guerrière fit le même office sur le dos, et la partie inférieure dans les deux basques. Tancrède, dont les jambes étaient revêtues de cothurnes richement ornés de mufles de lion dorés, recouvrit les deux côtés de la culotte... quant à la veste, elle était légèrement ornée des plumes des deux casques.
Le surlendemain, M. de Louvois avait envoyé son valet de chambre, qui était dans le secret de cette belle affaire, dès le matin chez le tailleur pour qu'il fût exact. Il avait passé la nuit et tint parole; à midi il était au château avec le précieux habillement, que M. de Louvois revêtit avec une joie complète; la chose avait du mérite, car on était alors dans le plus fort de l'été, et la chaleur était étouffante... C'était une étrange figure que celle de M. de Louvois, ayant alors à peine vingt ans, et vêtu d'un habit à nul autre pareil, car certainement, depuis le jour où l'Arétin se mit dans un habit de papier peint à l'huile, représentant une riche étoffe, pour aller faire sa cour à l'empereur Charles-Quint, on n'avait imaginé un pareil vêtement. Ce qui complétait la bouffonne mascarade, c'était une riche garniture de dentelles que lui avait donnée la femme de charge, vieille femme attachée autrefois au service de la mère de M. de Louvois, et qui, l'ayant vu naître, l'aimait et le gâtait, comme on le disait alors. En apprenant la sévérité de M. de Souvré, elle avait cherché à l'adoucir; et elle s'était occupée à monter un jabot et des manchettes en superbe maline brodée; elle avait joint à cela des bas de soie blancs et un col de très-belle mousseline des Indes. Elle ignorait l'histoire de la tapisserie comme tout le monde, car le secret avait été fidèlement gardé par le tailleur et le valet de chambre, et la bonne vieille femme de charge dit au valet de chambre en lui donnant ses dentelles et ses bas de soie:
—Du moins ce cher enfant relèvera-t-il un peu le triste état de son vieil habit... mais aussi! comment est-il possible, monsieur Comtois, que vous ayez laissé venir M. le marquis de Louvois dans un pareil état!...
M. de Louvois avait aussi trouvé le moyen d'avoir une épée assez belle[95], à laquelle la femme de charge se chargea de mettre un nœud... Son valet de chambre se surpassa dans la manière de le coiffer... Enfin c'était le plus étrange composé de choses inconvenantes et convenables qu'il soit possible d'imaginer!... C'est ainsi arrangé qu'il attendit, avec un battement de cœur inimaginable, le moment où il ferait son entrée triomphale dans le salon.
Les convives arrivèrent. M. de Louvois ne bougea pas de son appartement aux premières voitures, qui n'amenaient que des personnes assez indifférentes pour lui; mais lorsqu'on lui annonça la voiture de madame l'intendante et de quelques autres femmes de distinction, il s'élança, léger comme un sylphe, et se trouva à la portière au moment où la voiture s'arrêtait devant le perron, prêt à donner la main à madame l'intendante, qui d'abord crut avoir une vision, et qui retomba ensuite dans le fond de sa voiture, toute pâmée et riant à en mourir!...
Quant à M. de Louvois, parfaitement impassible et sérieux, il attendait avec un air modeste que ces dames eussent épuisé leur gaîté, ce qu'il ne pouvait espérer; car à chaque nouveau coup d'œil jeté sur lui, on faisait une nouvelle découverte qui redoublait cette gaîté. C'était la plus burlesque des histoires de M. de Louvois, et il en faisait de bonnes... Enfin l'intendante sortit de sa voiture, et, se confiant à M. de Louvois, elle se disposait à monter au château, lorsque le marquis de Souvré arriva lui-même pour recevoir ses convives... Sa venue sur le lieu de la scène acheva le comique de l'aventure. M. de Louvois a dit depuis que jusque-là la chose avait été médiocrement, et qu'en l'imaginant il avait spécialement compté sur ce qu'il appelait la coopération de son père.
Aussitôt, en effet, que M. de Souvré aperçut cette étrange figure qui montait gravement l'escalier du perron du château, ayant Clorinde sur les deux bras, Tancrède sur le dos et l'intendante au poing, M. de Souvré eut le caractère assez mal fait pour se fâcher!... Se fâcher!... à la bonne heure encore!... mais ne pas rire! voilà qui ne mérite aucune pitié.. M. de Louvois, eût-il fait pis, aurait encore bien fait... Quoi qu'il en soit, M. le marquis de Souvré, en apercevant son fils, lui lança un regard de colère furieuse, qui devait le foudroyer; mais M. de Louvois avait aussi revêtu la cuirasse de Clorinde, et tous les traits qu'on lui décochait venaient mourir à ses pieds sans le frapper.... Il n'en continua pas moins à mener madame l'intendante comme en triomphe, et sa manière ne changea en rien sous l'artillerie incessante de son père:
—Monsieur, s'écria enfin M. de Souvré, que la fureur rendait presque inintelligible, monsieur, qu'est-ce donc que cette mascarade?
—Monsieur, répondit M. de Louvois très-respectueusement, j'ai eu l'honneur de vous répondre avant-hier, lorsque vous m'ordonnâtes d'avoir pour aujourd'hui un autre habit que celui que je portais, que je n'en avais pas d'autre... et je vous demandai...
—Assez, assez, monsieur, s'écria M. de Souvré...
—Je vous demande humblement la permission de me justifier devant ces dames, monsieur, interrompit M. de Louvois. Je vous ai demandé de l'argent pour me faire faire un habit; vous m'avez refusé avec raison, car je suis bien coupable!... mais il fallait vous obéir, monsieur... car je ne voulais pas ajouter la désobéissance à mes autres torts, et j'ai fait faire cet habit.
J'ai entendu raconter l'histoire par un témoin même du fait, qui dit que rien ne peut donner une idée d'abord de la figure de M. de Louvois; Carmontel fit son portrait par ordre du comte de la Marche (depuis M. le prince de Conti) dans son costume de vieille tapisserie. Quant à lui, il demeurait sérieux et calme, donnant toujours la main à l'intendante, entourée de plus de vingt personnes qui étaient arrivées depuis le colloque filial[96] et paternel, et dont la gaîté, contenue d'abord, avait ensuite éclaté, comme on peut se l'imaginer, devant une telle représentation.
M. de Louvois était alors fort jeune; son esprit, naturellement caustique, se trouva aigri et presque excité par cette lutte continuelle entre son père et lui... Mes oncles, entre autres l'abbé de Comnène, ont beaucoup connu et aimé le marquis de Souvré, et j'ai été accoutumée à entendre parler de lui avec un grand respect et beaucoup d'affection. Quant à M. de Louvois, on en disait du mal, parce que son esprit satirique n'épargnait personne, et qu'à cette époque, ainsi que je l'ai déjà souvent démontré, la malveillance était plus qu'une malice lorsqu'elle s'exerçait sur des êtres inoffensifs; c'était grave. On était marqué d'un sceau réprobateur, et Gresset, en faisant sa comédie du Méchant, prit, dit-on, pour modèle le caractère de M. de Louvois. Son immense fortune, sa position dans le monde, ses alliances, tout lui donnait le droit de demander à la société du bonheur et une existence agréable... Il préféra déclarer la guerre à cette même société, dont il pouvait devenir lui-même l'un des plus importants personnages comme esprit distingué et comme amateur éclairé des arts. Son père espérant que le mariage pourrait peut-être calmer cet esprit inquiet, cette âme turbulente sans être passionnée, il regarda autour de lui, car il pouvait choisir, et il fixa son choix sur mademoiselle de Logny l'aînée. Madame de Logny était veuve et sa fortune immense; elle n'avait que deux filles, dont la dot était, dit-on, de plus d'un million pour chacune d'elles...
Mesdemoiselles de Logny étaient toutes deux charmantes. L'aînée était fort petite, mais une miniature ravissante... C'étaient les plus jolis pieds, les plus jolies mains, une perfection de détails qu'il est difficile de décrire, et puis une charmante physionomie candide et exprimant tout ce qu'en effet renfermait de perfections l'âme d'une femme angélique comme l'était madame de Louvois.
Madame de Logny, dont le caractère sera suffisamment dépeint par les faits qui vont se succéder dans cette histoire, madame de Logny avait un côté vulnérable dans son âme, et c'était ce qui avait quelque rapport avec sa fille aînée surtout. Cette enfant était l'enfant de sa tendresse, et toutes ses préférences étaient pour cette tête chérie. Enfin elle n'aimait qu'elle après elle-même. Aussi l'un des articles du contrat fut que M. et madame de Louvois habiteraient avec madame de Logny.
Or, il est une vérité, et cette vérité existe depuis que le mariage est institué, et que par conséquent il y a des gendres et des belles-mères: ce sont deux feux grégeois renfermés dans le même lieu, et ce qu'il y a d'affreux, c'est que la pauvre jeune femme est la victime de la lutte, qui commence d'abord par des explications et finit toujours par une rupture[97]. Viennent ensuite les querelles et les raccommodements replâtrés, comme on le dit vulgairement; aux raccommodements succèdent les disputes et les injures, tout cela d'une charmante manière parmi les gens bien élevés; mais, ne fût-ce qu'à voix basse, les disputes ont lieu, et des disputes entre parents, c'est ce feu grégeois dont je parlais... Quel est le plus coupable des deux? je n'en sais rien. Je suis belle-mère, et je ne saurais pas affirmer que je n'ai jamais eu tort. Le fait est que le gendre et la belle-mère sont deux natures, qui probablement ne peuvent pas vivre ensemble; le mieux pour tous est donc de vivre séparés, mais unis, puisque être réunis est impossible.
Mais de toutes les belles-mères de France et de tous les gendres du monde, madame de Logny et M. de Louvois étaient les plus incapables de vivre ensemble pendant quinze jours. M. de Louvois prit bientôt pour sa belle-mère une de ces belles aversions, bien complètes, bien cubiques, qui rendent, au reste, la vie un enfer pour ceux qui sont seulement témoins de ces scènes scandaleuses. Bientôt madame de Logny crut s'apercevoir que sa fille l'aimait moins; cela n'était pas vrai. M. de Louvois pouvait bien être un méchant cœur en tout ce qui frappait le ridicule, pour cela il était sans pitié, mais il avait de l'honneur, et jamais une parole qui aurait pu frapper à côté d'un sentiment douteux même ne serait sortie de ses lèvres. Le premier soupçon manifesté à cet égard l'exaspéra si puissamment qu'il voulait sortir de l'hôtel de sa belle-mère, quoiqu'il fut minuit!... Madame de Louvois se jeta aux pieds de son mari, les mouilla de ses larmes... il resta, mais le coup avait été porté, et la blessure ne devait plus se fermer... Cela est pour toutes les discussions... Il est des mots qu'il ne faudrait jamais dire!...
Madame de Louvois aimait sa mère avec une grande tendresse, mais elle adorait son mari... À compter du jour où se rompirent leurs rapports intérieurs, elle n'en connut plus de tranquilles ni d'heureux. Sa mère, dont le caractère était naturellement terrible, devint elle-même aussi malheureuse que tout ce qui l'entourait; car enfin elle aimait sa fille, et le refroidissement de son affection, en lui donnant une souffrance inconnue, développa dans son âme des sentiments qui peut-être seraient demeurés éternellement inactifs dans un état heureux.
Poussée au désespoir par le renouvellement journalier des plus cruelles scènes, madame de Logny crut qu'il suffisait de montrer à sa fille que son mari ne l'aimait plus pour qu'elle revînt à elle... Elle jugeait madame de Louvois d'après son propre cœur... elle ignorait au contraire l'effet qu'elle allait produire... Madame de Louvois devait haïr l'être qui lui enlevait ses illusions pour mettre du malheur en la place de son bonheur bien-aimé! Mais c'était sa mère... elle ne fit que s'éloigner... L'infortunée n'avait même plus un cœur pour y verser ses peines, un sein sur lequel elle pût pleurer!... et à vingt ans elle demeurait isolée, entourée des plus douces affections, et si bien faite pour les sentir!...
M. de Louvois était absent. À son retour de la campagne, où il avait été passer huit jours, il trouve sa femme pâle et mourante... voulant se taire, mais l'âme trop brisée pour contenir et ses tortures et le sujet de ses souffrances... Enfin elle parla!... En l'écoutant, son mari sourit avec une expression qui devait avertir la malheureuse femme de l'avenir qui se préparait pour elle... Elle n'osait parler à son mari... seulement elle le regardait en pleurant... mais quelle éloquence dans ce regard!... que de souffrances cachées venaient s'y révéler! il semblait dire:—Grâce!... grâce pour moi qui ai tant souffert!...
Monsieur de Louvois n'était pas un homme méchant dans l'acception attachée à ce mot... En voyant souffrir aussi cruellement un être parfait dont le seul crime, après tout, était de l'aimer assez pour le défendre contre une mère injuste, toutes les facultés actives de son âme se soulevèrent contre sa belle-mère, et les larmes de madame de Louvois ne servirent plus au contraire qu'à entretenir une haine qui devait amener un résultat funeste pour les acteurs de ce terrible drame...
Un jour, madame de Logny était allée dîner à Auteuil chez M. de la Popelinière. Elle revint tard... en entrant dans la cour de son hôtel, elle vit toute la partie qu'occupait madame de Louvois sombre et solitaire; c'était le jour de la loge de madame de Louvois à l'Opéra... Madame de Logny fit sonner sa montre:
—Minuit! dit-elle... déjà retirée! serait-elle malade? Votre sœur devait-elle aller à l'Opéra ce soir? demanda madame de Logny à sa fille cadette, qu'elle avait fait sortir du couvent depuis peu de jours...
—Oui, madame, elle devait y aller avec madame de Belzunce... Cette réponse calma l'inquiétude qui avait saisi madame de Logny en voyant toutes ces fenêtres fermées, et pas un rayon de lumière rompre ce voile noir qui semblait envelopper cette partie du bâtiment... Madame de Logny a dit depuis à quelqu'un de son intimité qu'un pressentiment sinistre l'avait frappée au moment où sa voiture était entrée dans la cour de son hôtel...
Ce pressentiment n'était que trop fondé!... Madame de Louvois n'était plus chez sa mère!... Son mari avait enfin exécuté ce qu'il méditait depuis bien des jours!... Il avait acheté un hôtel, l'avait fait meubler, avait tout disposé; et puis, pour éviter une scène, il avait choisi un jour où sa belle-mère était absente pour annoncer à sa femme qu'elle allait quitter la maison maternelle... Le désespoir de madame de Louvois fut affreux!... Elle se mettait à genoux devant son mari, lui prenait les mains, les lui baisait en les mouillant de larmes!... Pauvre femme! souffrir et pleurer... toujours des douleurs, toujours des sacrifices!... Mais cette fois qu'il était grand! et puis qu'il était inattendu! car M. de Louvois avait tout caché à sa femme... il avait compris que madame de Louvois ne pouvait entrer en aucune manière dans un mystère qui avait pour but de causer une grande peine à sa mère. De quel droit demanderait-elle un jour à ses enfants du respect ou de l'amour, si elle-même était mauvaise fille?... Cette pensée, qui n'était suggérée que par un sentiment tout personnel, devrait être plus connue qu'elle ne l'est de la génération présente...
En quelques heures tout fut accompli. Madame de Louvois, au désespoir, quitta furtivement la maison maternelle pour n'y plus jamais revenir!... En passant le seuil de cette porte qu'elle croyait ne jamais franchir pour toujours que dans son cercueil, elle sentit son cœur se briser, et, tombant à genoux dans sa voiture, elle fondit en larmes!... Son mari, qui appréciait l'étendue du sacrifice qu'elle lui faisait, la releva, et, la pressant sur son cœur, il lui promit de lui rendre tout le bonheur qu'elle laissait derrière elle... Mais, dans un pareil instant, la pauvre enfant ne l'entendait pas... les torts de sa mère s'effaçaient à chaque tour de roue de cette voiture qui l'enlevait à elle! Et sa sœur!... cette amie de son enfance, cette sœur bien-aimée, cet ange!... ne plus la voir!... Un moment madame de Louvois crut qu'elle allait mourir...
—Je ne puis, non, je ne puis les quitter! s'écria-t-elle dans une angoisse qui bouleversait tous les traits de son charmant visage...
M. de Louvois fit arrêter la voiture.
—Vous êtes maîtresse de vos actions, dit-il à sa femme. Je ne m'oppose pas à ce que vous demeuriez avec votre mère... Mais vous savez que jamais je ne repasserai le seuil de sa maison... Quant à vous, c'est votre devoir d'y retourner, si votre cœur vous y entraîne... Mais alors... adieu pour toujours!...
Madame de Louvois demeura pâle et glacée en écoutant ces terribles paroles!... Quelle option on lui proposait!... d'un côté sa mère et sa sœur!... de l'autre son mari, un mari qu'elle adorait!... Cette torture de l'âme à laquelle elle fut soumise pendant quelques minutes, elle ne sait pas elle-même a-t-elle dit depuis, comment elle put la supporter! Enfin la nature elle-même se prononça, car une plus longue indécision aurait brisé l'être délicat qui l'éprouvait... Elle se jeta toute en larmes dans les bras de son mari, en lui criant:
—Toi! toi!... Mais ne dis pas que tu ne reverras plus ma mère!...
M. de Louvois a dit que ce cri du cœur avait été si puissamment jeté qu'il avait été au moment de ramener sa femme chez sa mère... Mais cette pensée fut tellement fugitive que madame de Louvois l'ignora toujours. Ils arrivèrent dans leur nouvel asile, et pendant plusieurs jours madame de Louvois fut distraite par les soins que réclamait d'elle une nouvelle installation.
Mais qui peut peindre la fureur de madame de Logny?... Plus elle avait aimé sa fille, plus son abandon, ainsi qu'elle appelait son départ, lui semblait outrageant!... Selon elle, madame de Louvois devait avoir assez d'empire sur son mari pour l'empêcher de partir... Les sentiments les plus haineux s'éveillèrent dans cette âme remplie de passions violentes et hors de mesure: elle blasphéma, elle maudit; et lorsque sa plus jeune fille, épouvantée de ses accès furieux, lui demandait en pleurant de pardonner à sa sœur, elle lui criait:—Tais-toi! ne me parle pas de cette étrangère! N'a-t-elle pas une autre famille?
L'ange[98] qui plaidait ainsi pour l'autre ange absent pleurait alors avec une profonde douleur, et mettait aux pieds de la croix toutes ses larmes et ses souffrances, en demandant à Dieu de changer le cœur de sa mère, et de lui inspirer pitié et pardon pour sa fille absente. Mademoiselle de Logny était de la plus grande piété... Élevée à Panthemont, elle n'en avait pas rapporté dans sa famille une grande hauteur, des manières insupportables, et tout ce que réprouve, au contraire, une douce charité, une vraie piété. Elle aimait sa sœur avec une grande tendresse; elle respectait sa mère, la craignait, mais remplissait exactement envers elle les devoirs d'une fille chrétienne. La beauté de mademoiselle de Logny était d'un autre caractère que celle de sa sœur. Madame de Louvois n'était que jolie d'ailleurs; mademoiselle de Logny était parfaitement belle. Ses yeux fendus en amandes donnaient un regard qu'on n'oubliait plus lorsqu'il s'était une fois arrêté sur vous. Ses paupières longues, soyeuses, s'abaissaient sur ses joues avec l'expression muette et pourtant si éloquente des vierges de Raphaël... Souvent un étranger, passant auprès de la chapelle de la Vierge à Saint-Sulpice, s'arrêtait avec une admiration saintement respectueuse devant une femme qui priait... En voyant ce front blanc et pur, cette tête ravissante de beauté s'incliner humblement comme la moins belle des servantes de Dieu devant sa sainte mère; en voyant tant de perfections extérieures exhalant un parfum du ciel, l'étranger devinait l'âme d'un ange, et disait en s'éloignant à regret:
—Oh! si elle priait jamais pour moi!...
Pour elle, inattentive aux choses de ce monde, elle priait et pleurait. Sa sœur, exilée de la maison maternelle, lui apparaissait dans ses rêves, la suivait incessamment. Sa mère, implacable dans son ressentiment, non-seulement refusait jusqu'aux lettres de madame de Louvois, mais elle avait défendu sous les peines les plus sévères qu'on prononçât son nom devant elle. Un jardinier au service de la famille depuis vingt-sept ans, et qui avait vu naître madame de Louvois, fut chassé sans pitié par sa cruelle mère pour avoir conservé chez lui un arbuste qu'il avait planté le jour où mademoiselle de Logny l'aînée avait fait sa première communion. Cet arbuste était une double-épine rose à fleurs doubles... En arrivant dans la terre où cette épine était plantée, madame de Logny ordonna que l'arbuste fût arraché. Le vieux jardinier s'y prit si bien que l'arbuste ne souffrit pas de son déplacement, et il le replanta dans le fond du petit jardin de sa maison. Madame de Logny, ayant appris cette fraude pieuse, chassa le vieillard qui lui montrait un cœur humain pour répondre à la parole d'une mère sans entrailles...
La vengeance et la haine sont deux hôtes que le cœur d'une femme ne devrait jamais recevoir... mais celui d'une mère!... il en devrait ignorer le nom!... Que de nuits sans sommeil! que de jours sans repos! que de souffrances sans relâche!... Madame de Logny, incessamment torturée par des sentiments haineux, l'esprit toujours tendu vers des projets de vengeance, ne tarda pas à ressentir les effets d'une existence hors nature... Son sang s'enflamma, et une maladie chronique longue et douloureuse vint ajouter les maux du corps à ceux de l'âme...
Mademoiselle de Logny, dévouée par devoir, le fut alors de cœur pour remplacer la fille absente auprès du lit mortuaire de sa mère. Elle espérait que le moment viendrait où madame de Logny rappellerait l'enfant exilée!... Elle épiait chaque instant favorable... mais, hélas! il n'en venait pas! plus madame de Logny avançait vers la tombe, plus son ressentiment devenait implacable!... Il y avait dans l'âme de cette femme des semences de haine d'une amertume inconnue pour qui porte le nom de femme!... Sa fille était bien malheureuse!... elle venait de découvrir une vérité que son respect filial lui avait jusqu'alors dérobée!... sa mère n'avait aucune piété... Mademoiselle de Logny, au désespoir, se révéla tout entière dans ce moment solennel; la jeune fille timide disparut pour faire place à la fille chrétienne... Sans sortir du respect qu'elle devait à sa mère, elle résolut d'empêcher l'affreux malheur de lui voir rendre à Dieu une âme impénitente ne sachant pas pardonner... Depuis cinq jours et cinq nuits, madame de Louvois était dans la maison de sa mère comme une criminelle qui serait obligée de céler et sa voix et ses pas... Un ami de madame de Logny, le président de Périgny, homme d'une probité exacte et positive, et dont l'âme était aussi tendre et bonne que son caractère[99] était honorable, le président de Périgny se joignit à mademoiselle de Logny, qu'il aimait et vénérait, pour obtenir le pardon de madame de Louvois... Ils dirent quelques paroles vagues... Au premier mot, madame de Logny, qui était mourante, parut se ranimer, et une expression si terrible se peignit dans son regard agonisant que mademoiselle de Logny n'osa poursuivre et fit signe au président de ne pas continuer... Dans ce moment le curé de sa paroisse, ayant appris l'état désespéré de la malade, crut qu'il était de son devoir de se présenter chez elle, même sans être appelé... En le voyant, madame de Logny parut agitée... elle se détourna, témoignant ainsi sa volonté... Mais l'homme de Dieu était là pour remplir une mission, il devait se laisser repousser; le prêtre chrétien ne peut jamais être humilié... Il parla de Dieu à la mourante... lui montra ses miséricordes, lui dit combien il était indulgent et paternel!... qu'il suffisait d'un instant de repentir pour racheter une vie entière de fautes et même d'oubli de Dieu!... Madame de Logny, immobile et silencieuse, ne paraissait pas entendre les paroles du prêtre... Il voulut alors arriver à son âme par une route qu'il jugeait plus accessible!... il osa prononcer le nom de madame de Louvois!... À ce nom, tout le corps de la mourante s'agita... ses lèvres, qui étaient demeurées fermées pour répondre à l'homme de Dieu quand il lui parlait de sa miséricorde, ses lèvres s'ouvrirent pour dire au curé:
—Monsieur, je vous ordonne de sortir!...
Le curé s'éloigna avec soumission; mais, à la prière de mademoiselle de Logny, il ne quitta pas la maison.
Après son départ, madame de Logny parut vivement agitée; elle appela le président de Périgny.
—Je veux voir mon notaire, lui dit-elle d'une voix tremblante d'émotion... mais d'une émotion qui n'avait rien de doux... Faites-le venir... et qu'il se hâte, je sens qu'il en est temps.
Le notaire était un homme d'une haute probité, comme les notaires l'étaient presque tous à cette époque... Il s'approcha de madame de Logny avec l'intention de calmer l'irritation de ses ressentiments dont il connaissait toute l'étendue, car depuis deux ans il avait constamment lutté avec madame de Logny pour l'empêcher de dénaturer entièrement sa fortune: la pensée que sa fille aurait sa part dans sa succession la mettait au désespoir... Cette femme n'avait rien d'humain!...
Le notaire espérait qu'accablée par la souffrance, elle serait plus accessible aux représentations qu'il voulait lui faire... mais quelle fut sa surprise lorsque la moribonde, se soulevant à demi, lui dit sèchement:
—Je vous ai mandé pour faire mon testament et non pour vous demander conseil... Je n'en prends que de moi-même dans une affaire telle que celle-ci, surtout lorsqu'elle se décide sur un lit de mort!... Si vous ne voulez pas écrire sous ma dictée... sortez et laissez-moi... les moments me sont comptés...
Le notaire s'inclina et lui dit qu'il était prêt... En effet, que pouvait-il faire?... Madame de Logny aurait fait faire son testament par un notaire étranger qui ne pouvait défendre aucun intérêt dans une famille qui lui était inconnue. Le notaire de madame de Logny avait toujours une espérance, quelque vague qu'elle fût, d'être utile aux enfants de la mourante.
Les dispositions de madame de Logny furent longues à légaliser... et lorsque le notaire sortit de sa chambre, elle était expirante... Sa fille, mademoiselle de Logny, était pendant ce temps en prières, et demandait à Dieu de la guider dans une circonstance aussi délicate... À demi éclairée par quelques mots que sa mère avait laissé échapper dans un moment de délire, elle voulut éloigner d'elle jusqu'à l'inquiétude de pouvoir écouter une tentation. Elle fit prier le président de Périgny de passer chez elle. Lorsqu'ils furent seuls, mademoiselle de Logny dit au président qu'elle avait de vives inquiétudes sur le sort de sa sœur...
—Je crains, dit-elle, que ma mère ne persiste dans sa funeste résolution et que nous ne puissions obtenir le pardon de ma sœur... Cette nuit, tandis que je veillais auprès de ma mère, j'ai recueilli quelques paroles qui m'ont fait trembler!... Mais si, comme je le redoute, j'étais l'objet d'une injuste préférence, je veux qu'un engagement solennel me lie à jamais... C'est dans vos mains, monsieur, c'est à vous, vous que je regarde comme un père, que je jure ici devant mon Sauveur (et elle se mit à genoux devant un crucifix) de rendre à ma sœur la part qui lui revient dans le bien de ma mère!... Vous êtes témoin et dépositaire du serment que j'en fais, monsieur;... c'est comme un testament, maintenant, poursuivit-elle: je suis engagée, quoi qu'il arrive.
Le président aimait mademoiselle de Logny comme si elle eût été sa fille... il fut touché aux larmes de cette énergie donnée par le cœur que venait de témoigner cette jeune fille en face d'une position épineuse selon les vues du monde, mais facile pour une personne comme mademoiselle de Logny... elle n'était point faite pour ce monde et ne le comprenait pas...
—Allons retrouver ma mère, dit-elle à Périgny, je viens d'entendre sortir le notaire...
C'était lui, en effet, qui venait de quitter madame de Logny; accablée par l'effort qu'elle avait dû faire pour dicter ses dernières volontés, fatiguée peut-être de ce doute qui s'établit au chevet de mort du chrétien réfractaire, madame de Logny paraissait souffrir plus qu'elle n'avait encore souffert: sa respiration courte et pressée, son regard vague et quêteur, un tremblement convulsif qui agitait tous ses membres, semblaient annoncer que sa dernière heure allait bientôt sonner; sa fille se mit à genoux près de son lit, en priant Dieu tout bas. En ce moment minuit sonnait... madame de Logny tressaillit... Cette cloche, dont le son se perdait au loin, tout en résonnant à l'oreille de ceux qui veillaient, lui parut comme une sorte d'appel.
—Quelle est cette heure?... demanda-t-elle d'une voix assez assurée.
MADEMOISELLE DE LOGNY.
Minuit, ma mère...
MADAME DE LOGNY.
Minuit!... voilà la dernière fois que je l'entendrai sonner!...
MADEMOISELLE DE LOGNY, se remettant à prier, dit à voix basse plusieurs prières... peu à peu sa voix s'élève:
Ô mon rédempteur! victime d'amour et de patience... je remets mon esprit entre vos mains... et puisqu'en mourant vous nous avez ouvert le chemin du ciel, permettez à cette âme chrétienne d'entrer dans la demeure de vos élus... accordez-lui...
MADAME DE LOGNY, interrompant sa fille.
Qu'est-ce que cette prière que vous dites?
MADEMOISELLE DE LOGNY.
Les stations de la Passion, ma mère; Jésus-Christ sur la croix[100]...
MADAME DE LOGNY, très-agitée.
Des prières!... je n'en veux pas!... je ne peux pas prier, moi!...
En ce moment, le curé de la paroisse, qui voulait au moins prier pour la mourante, tenta un nouvel effort auprès d'elle et rentra dans la chambre: en l'apercevant, madame de Logny éprouva une sensation terrible et qui devait ressembler à des remords; cependant elle jeta un regard encore animé par le feu de la haine... elle comprenait tacitement que ce prêtre chrétien était chargé d'absoudre et jamais de maudire... voilà quelle était la parole de Dieu... Le curé comprit le regard de madame de Logny, mais il ne s'en effraya pas... il devait parler...
—Madame, dit-il à la mourante, vous êtes bien malade: sans doute Dieu vous rendra la santé... mais il faut se préparer constamment à la mort... et surtout il faut être chrétienne.
MADAME DE LOGNY, dont les traits sont déjà altérés par les approches de la mort.
Monsieur le curé... monsieur... je vous ai déjà dit que je ne voulais pas que le clergé s'immisçât dans mes affaires de famille!... et en voilà... plus... peut-être... que j'ai...
LE CURÉ, l'interrompant vivement.
Madame, les moments que Dieu vous laisse sont trop précieux pour être perdus en vaines paroles... Vous avez deux enfants, madame...
MADAME DE LOGNY.
Silence... silence!...
LE CURÉ.
Non, madame; je ne garderai pas le silence dans une heure aussi terrible: je veux vous sauver... vous sauver de vous-même!... pardonnez... pardonnez au nom de celui qui pardonna à ses bourreaux...
MADEMOISELLE DE LOGNY, à genoux près du lit de sa mère.
Ma mère... grâce pour ma sœur!... grâce!
MADAME DE LOGNY, d'une voix sourde.
Jamais!... jamais!...
MADEMOISELLE DE LOGNY fait signe à Périgny d'aller chercher madame de Louvois... et prenant la main déjà glacée de madame de Logny.
Ma mère!... tandis que peut-être vous accusez ma sœur d'être loin de vous... elle était là!...
MADAME DE LOGNY fait un mouvement suivi d'un gémissement. Mademoiselle de Logny continua:
Depuis six jours elle partage mes veilles... elle est là... la voilà...
À cette dernière parole, madame de Logny retrouva un reste de forces... elle se dressa à demi sur son lit, jeta un œil hagard vers la porte où madame de Louvois, soutenue par le président, attendait l'arrêt de sa mère. En la voyant, la physionomie déjà bouleversée de madame de Logny devint effrayante... Un son rauque s'échappa de sa poitrine; enfin, rassemblant ce qui lui restait de forces, elle jeta à sa malheureuse fille ces foudroyantes paroles:
—Je te maudis!...
Et retombant sur ses oreillers, elle expira peu d'instants après au milieu d'horribles convulsions.