J'ai peu vécu avec madame de Genlis; je ne suis même allée que deux fois chez elle avec le cardinal Maury, qui voulait former entre nous une liaison qui était impossible, parce que j'aimais avec passion le talent et le caractère de madame de Staël, dont elle s'était déclarée l'ennemie; mais j'ai passé ma vie avec les personnes de France qui pouvaient le mieux me la faire connaître: l'une était sa tante, madame de Montesson[58], et les autres les plus intimes de la société de M. le duc d'Orléans. Madame de Genlis rentrait en France au moment de mon mariage. J'avais été prévenue en sa faveur par ses livres. Adèle et Théodore, ce chef-d'œuvre si vanté, qui n'est plus aujourd'hui qu'un ouvrage toujours remarquable, mais enfin susceptible de comparaison avec un autre livre, Adèle et Théodore me paraissait sublime... Ma mère, qui ne lisait jamais, et n'avait en toute sa vie lu que Télémaque, se faisait lire Adèle et Théodore, et retrouvait une foule de personnages de sa connaissance parfaitement dépeints dans beaucoup de portraits de cet ouvrage. Le vieux comte de Périgord (oncle de M. de Talleyrand) reconnaissait aussi des gens de sa connaissance lorsque le jeudi[59] je lisais haut avant et après le dîner. J'avais donc beaucoup de raisons pour me laisser aller à de l'attrait, si j'en eusse ressenti pour elle; mais ce fut tout le contraire. Madame de Staël ne m'a jamais fait éprouver un pareil sentiment: j'ai admiré aussitôt que j'ai lu et entendu cette femme étonnante, sans qu'elle me commandât de le faire; et il y a en moi, pour madame de Genlis, une répulsion que je ne puis vaincre: elle s'impose avec une telle autorité, qu'elle inspire aussitôt l'envie de résister. Nous avons en nous l'esprit de contradiction, mais c'est là surtout que nous le trouvons plus actif que jamais... J'ai connu des amis de madame de Genlis qui la défendaient de ce reproche de fatuité; mais la preuve en est donnée par elle-même. Lisez ses Mémoires.
L'existence sociale de madame la comtesse de Genlis est une sorte de problème difficile à résoudre; elle se compose d'une foule de contradictions plus extraordinaires les unes que les autres. Elle était d'une famille noble dont le nom et les alliances lui donnèrent à huit ans le droit d'être nommée chanoinesse du chapitre d'Alix à Lyon, et elle se nomma jusqu'à son mariage madame la comtesse de Lancy. Elle épousa M. de Genlis, homme de grande qualité et allié de près à toutes les grandes familles du royaume; et jamais cependant madame de Genlis n'eut dans le monde l'attitude d'une grande dame... Parlant toujours de vertu, de piété, de devoirs, elle n'eut jamais dans toute sa vie la moindre considération, tout en fulminant contre les femmes qui avaient un amant... publiant des traités sur l'amitié, des protocoles d'affection de toutes les sortes, ayant toujours une collection de souvenirs pour chaque jour de l'année, et finissant par mourir isolée, sans un ami véritable pour lui fermer les yeux... Quelle est la morale de ces réflexions?... Une bien triste!...
Quoi qu'il en soit, madame de Genlis, puis madame de Sillery, et enfin madame de Genlis a été assez influente sur nos affaires à l'époque où nous sommes dans cet ouvrage pour que nous lui donnions un moment de spéciale attention. L'importance que cette femme eut sur les destinées de la France est d'une telle nature que nous devons nous en occuper, et d'autant mieux qu'elle met à nier une foule de faits les plus notoires de ce temps, où son nom se trouve mêlé, une telle naïveté, qu'en vérité il est impossible de ne se pas croire sous une sorte de prestige lorsqu'on lit en même temps ces pages où elle prétend n'avoir jamais parlé à des hommes que non-seulement elle devait connaître comme rapports de société, mais dont elle devait être l'amie. Longtemps avant les premiers éclats de la Révolution, madame de Genlis préparait cette influence qui éclata ensuite comme une bombe maudite, et couvrit de ses éclats jusqu'à celle qui avait préparé la mèche et l'avait peut-être allumée.
C'est une vie bizarre que celle qu'elle avait menée dans sa première jeunesse, s'il faut le dire. Cette vie nomade, ambulante, avait à cette époque surtout un caractère d'autant plus étrange qu'il était inusité: ne quittant un château que pour aller dans un autre, se déguisant en paysanne pour courir la campagne... allant ou du moins voulant aller de Genlis à Paris à franc étrier et en bottes fortes, et trouvant, heureusement pour elle, un maître de poste dont la raison valait mieux que la sienne... mystifiant tous ceux qui lui tombaient sous la main, mangeant des poissons crus, et tout cela à dix-huit ans, avec une jolie figure; jouant de la harpe comme Apollon, jouant la comédie comme Thalie, dansant comme Terpsichore, faisant des armes comme Bellone, sage comme Minerve, voilà comment se trouvait en ce monde madame de Genlis, ainsi que je l'ai déjà dit, lorsqu'elle fut nommée dame pour accompagner madame la duchesse de Chartres...
On ne pouvait pas parler du salon de madame de Genlis avec cette vie nomade que je viens de rappeler. Le moyen de fixer une telle personne en un même lieu plusieurs mois de suite?... Un seul endroit cependant était celui de sa prédilection: c'était le château de Sillery, lorsque surtout il appartenait à M. et à madame de Puisieux[60]... La raison qui lui fit prendre la route qu'elle suivit alors peut être bonne; je ne déciderai rien à cet égard. Je dirai seulement que ce salon de Sillery devait être une singulière école pour une jeune personne, lorsque madame de Genlis y tenait son cours de bonnes manières, à l'usage des jeunes filles qui doivent être modestes et retirées dans leur intérieur; c'est une sorte de parade, et pas autre chose[61]...
Avant d'entrer au Palais-Royal, madame de Genlis eut cependant pendant un hiver un salon fort remarquable, en ce qu'il n'eut pas beaucoup d'imitateurs. Ce mouvement qui la portait à de continuels voyages se concentra dans l'intérieur de sa maison, mais avec le même désir de plaisirs et de fêtes.—Il se mêlait à cette activité joyeuse les relations douces et paisibles d'une amitié comme il s'en voit peu aussi de nos jours. Madame de Genlis était intimement liée avec la comtesse de Custine. C'était une personne de la plus haute vertu, comme je l'ai dit dans l'article qui la concerne. Madame de Genlis y allait tous les samedis régulièrement, mais madame de Custine allait moins chez elle; elle vivait fort retirée, et cette solitude à laquelle ses goûts la portaient l'éloignait des plaisirs bruyants que madame de Genlis provoquait chaque jour.
Chez madame de Genlis, on voyait déjà, à cette époque, quoiqu'elle fût encore fort jeune femme, combien elle aurait un jour le goût, non-seulement d'apprendre et de savoir, mais de vouloir qu'on ne l'ignorât pas.—Elle rassemblait chez elle des savants, des artistes, chose alors encore assez inusitée dans la haute compagnie. Le fameux Cramer, violon fort habile, ainsi que Jarnowitz, Duport, sur le violoncelle; mademoiselle Baillon[62], sur le piano; madame de Genlis, sur la harpe et pour le chant; mais surtout Albanezi, chanteur italien; Friseri, sur sa mandoline, tous ces talents composaient des concerts charmants.—On jouait des proverbes—des charades en action; on mettait un fait quelconque en ballet, et on en faisait un quadrille. Ce fut ce même hiver que madame de Genlis inventa une mode fort originale, qui fut suivie avec une sorte de fureur. La mode de jouer des proverbes continuant toujours, madame de Genlis fit un quadrille appelé les Proverbes. Chaque couple formait un proverbe dans la marche deux à deux qui toujours précédait la danse principale. La duchesse de Lauzun, habillée fort simplement et parée de sa seule beauté, avait seulement une ceinture grise, et la devise était:
«Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée.»
Elle était menée par M. de Belzunce.
La duchesse de Liancourt, dont l'esprit et la grâce prouvaient dès cette époque que les femmes destinées à porter ce nom seraient aimables, spirituelles et gracieuses, madame la duchesse de Liancourt était menée par le comte de Boulainvilliers, et leur proverbe était:
«À vieux chat jeune souris.»
M. de Saint-Julien, un des hommes les plus agréables de la société de Paris, menait madame de Marigny; leur proverbe était singulier en raison de ce qui l'avait motivé. M. de Saint-Julien était déguisé en Maure... son visage était teint... Madame de Marigny tenait un mouchoir à la main, et de temps à autre elle le passait sur le visage noirci de M. de Saint-Julien; le proverbe était:
«À laver la tête d'un Maure, on perd sa lessive.»
Madame de Genlis venait ensuite, conduite par le vicomte de Laval magnifiquement vêtu, tandis qu'elle était habillée en paysanne.... Elle avait l'air fort gai et fort animé, tandis que le vicomte de Laval, fort triste naturellement et presque toujours ennuyé, et tout chargé de pierreries, semblait succomber à un sommeil invincible; leur devise était:
«Contentement passe richesse.»
Gardel, alors l'homme le plus à la mode pour ces sortes de divertissements, fit la figure du quadrille, qui signifiait aussi un proverbe:
«Reculer pour mieux sauter.»
Gardel s'y surpassa, et fit la plus charmante figure de contre-danse et la plus animée qu'on puisse voir. Cette figure ressemblait beaucoup à une mazourka... Madame de Genlis en avait composé l'air.
On comprend qu'une vie aussi joyeuse devait être une vie de bonheur pour une jeune et jolie femme comme madame de Genlis. Son intérieur était heureux, du moins d'après ce qu'elle dit elle-même. M. de Genlis l'aimait avec passion, et partageait tous ses plaisirs ou plutôt toutes ses folies: il était lui-même un homme fort spirituel, faisait de jolis vers, jouait la comédie à ravir, et avait toute la corruption nécessaire pour être l'un des hommes les plus agréables dans un cercle où cette corruption était absolument nécessaire. M. de Sillery a été parfaitement dépeint à cet égard dans un ouvrage de beaucoup d'esprit qui parut il y a quelques années...
Madame de Genlis jouait la comédie chez elle à cette époque, malgré son retour à Paris (c'était ordinairement jusque-là un amusement uniquement réservé pour la campagne, mais elle eut toujours besoin de faire de l'effet), aidée, dans le commencement, par mademoiselle Baillon seulement; car les femmes du monde, dans ce temps, ne se lançaient point d'un pas aussi délibéré sur le théâtre du monde pour y comparaître tout à la fois comme actrices et comme femmes de la société. Les deux rôles étaient difficiles à soutenir et à bien jouer en même temps.
Cependant les succès de madame de Genlis inspirèrent de la jalousie; cela devait être: on le lui fit sentir à propos de ce quadrille des proverbes. On voulut le danser au bal de l'Opéra. Pour faire remarquer l'excessive différence des époques, je dirai que madame de Genlis et les femmes du quadrille, qui étaient madame la duchesse de Lauzun, madame la duchesse de Liancourt et d'autres personnes de cette classe, elle-même, enfin, qui tenait aux premières familles du royaume, entrèrent toutes cinq, avec leurs danseurs qui les conduisaient, dans la salle de l'Opéra, qui alors était au Palais-Royal; ces dames entrèrent à minuit, à visage découvert, et firent ainsi le tour de la salle, attirant plus que l'attention, attendu qu'elles la commandaient, parce que le privilége d'un quadrille était de suspendre toutes les autres danses.
Ce quadrille des proverbes fit donc son entrée et le tour de la salle, et se disposait à commencer son pas de ballet, composé par Gardel, lorsque tout-à-coup un énorme chat vint rouler en miaulant d'une manière effroyable jusqu'au milieu du groupe de proverbes, montrant des griffes qui menaçaient toutes les robes, et roulant deux yeux de feu qui faisaient vraiment pâlir les plus intrépides.
Le premier moment fut d'autant plus terrible que le chat, à qui le jeu plaisait, se hérissait de plus en plus et devint menaçant. Mais ici la scène changea. M. de Saint-Julien, très-ennuyé, à ce qu'il paraît, d'être dérangé, soit dans son rôle du quadrille, soit dans celui qu'il jouait alors, fut vraiment irrité. On avait d'abord repoussé assez doucement l'énorme Rominagrobis. Mais voyant qu'il s'entêtait, ils lui donnèrent des coups de pied qui dérangèrent la fourrure de chat qui l'enveloppait, et l'on vit le visage barbouillé d'un petit Savoyard que les coups de pied commençaient à faire pleurer. Les danseurs redoublèrent alors leurs corrections en raison de leur colère; car il était évident que c'était un coup monté contre le quadrille. Les spectateurs qui voulaient voir ce fameux quadrille prirent parti pour lui, et madame de Genlis fut bientôt vengée du mauvais goût de cette attaque. On sut quel en était l'auteur: c'était le duc de Chartres et ses amis... Il ne connaissait pas alors madame de Genlis... Les choses changèrent bien, depuis cette soirée, et en fort peu de temps. L'opinion des deux frères du prince, que j'ai beaucoup connus, M. de Saint-Albin et M. de Saint-Far, était que les sentiments qui attachèrent si longtemps M. le duc de Chartres à madame de Genlis datent de cette soirée, où il la vit sans en être aperçu.
Madame de Genlis était fort jolie à cette époque, très-fraîche, très-gracieuse, et, pour dire le mot, très-agaçante; son esprit, d'une haute supériorité, annonçait déjà ce qu'elle serait un jour. Son regard était ravissant et ses yeux d'une grande beauté. Son nez un peu fort, mais légèrement relevé à l'extrémité, donnait à sa physionomie une expression piquante qui, jointe à l'esprit d'observation qui dominait tout le reste dans cette jolie tête, devait lui donner une véritable séduction. Ses dents étaient encore bien alors, ce qui donnait de la grâce à son sourire. Sa taille, sans être élevée, avait la juste proportion qui plaît dans une femme... Son cou était seulement un peu long. Telle était madame de Genlis à vingt-deux ans.
Le jour de ce quadrille, elle était, comme je l'ai dit, habillée en paysanne; sa jupe était d'un taffetas broché rose sur rose, bordée de trois chefs d'argent cousus à plat sur la jupe. Le corset était en satin couleur de rose également, lacé par-devant avec un ruban de la même nuance, et semblait à peine retenir une chemise de la plus fine batiste, bordée d'une magnifique valencienne. La taille de madame de Genlis était ravissante à cette époque; elle était aisée, ronde et menue, souple et jouant avec toutes les attitudes, qu'elle prenait en s'y laissant aller plutôt que de se les laisser imposer par un rôle. Sur sa tête, pour compléter son costume, elle n'avait qu'une rose au milieu d'une touffe de gaze d'argent et de petites plumes[63]...
Les acteurs de ses pièces étaient des hommes du monde. L'un, M. Coqueley, était un des premiers acteurs de Paris pour jouer les proverbes, avec le président de Périgny, ainsi que le comte d'Albaret. Ce dernier allait chez madame Necker, qui, dans ses Souvenirs, s'en moque avec assez peu de charité, ce que madame de Genlis reproche d'autant plus vivement à madame Necker, qu'elle trouvait M. d'Albaret charmant. Il jouait les proverbes à ravir, ce qui annonçait beaucoup d'esprit... Les femmes étaient la marquise de Roncé, mademoiselle Baillon et madame de Genlis. Quant aux spectateurs, ils étaient toujours bien choisis[64]. C'étaient des amis, des connaissances, et jamais des inconnus. Il fallait arriver à nos jours à cet entier démolissement de toutes les bonnes et anciennes coutumes pour voir un mélange bizarre de femmes et d'hommes se heurtant, se déchirant, et craignant de s'asseoir à côté l'un de l'autre, parce qu'ils ne se sont jamais vus. Ceci me rappelle le joli mot du duc d'Ayen à Louis XV.
C'était du temps de madame du Barry. On regrettait presque madame de Pompadour. Le vice avait au moins un masque avec elle, et si madame de Pompadour jouait à la souveraine, elle ne s'en acquittait pas mal... Mais l'autre, comme la nommait Dagé; c'était vraiment trop fort. Un soir, le roi vit à sa table des figures tellement étranges que le pauvre La France se pencha tout ému vers M. le duc d'Ayen, et lui demanda le nom de deux hommes assis en face de lui, et dont l'aspect ignoble contrastait avec le lieu où ils se trouvaient.
—Ma foi, sire, répondit le duc d'Ayen, je ne les connais pas... Je ne rencontre ces gens-là que chez vous!...
La société intime de madame de Genlis n'était pas de ce genre; le fond en était surtout remarquable, seulement pris dans sa famille: madame la marquise de Montesson[65], sœur de la mère de madame de Genlis, madame de Bellevau, son autre tante, madame de Sercey, sœur de son père, madame de Puisieux, M. de Puisieux, la marquise de Sillery-Genlis, sa belle-sœur, le chevalier de Barbantane, M. de Sauvigny, auteur de plusieurs charmants ouvrages, l'abbé Arnaud, l'auteur du Comte de Comminges, le chevalier de Talleyrand, frère du baron de Talleyrand, M. de Vérac, madame de Vérac, sa femme, le comte et la comtesse de Custine[66], le vicomte de Custine, le comte et la comtesse de Balincourt[67], neveu et nièce du maréchal de Balincourt, madame de Gourgues, madame d'Harville. À ces réunions, qui avaient lieu presque tous les jours, parce qu'on se réunissait toujours chez l'une des personnes que je viens de nommer, venait quelquefois se joindre une femme charmante, madame la marquise de Louvois. Son histoire vraiment tragique donnait un grand intérêt à sa physionomie déjà fort aimable et gracieuse. Je l'ai rapportée en peu de mots pour donner un aperçu de ce qui est par tout pays une action simple sans doute, mais qui cependant, contée dans tous ses détails, révèle ce que la noblesse des sentiments, chez nous, était à une époque où la noblesse de la naissance entretenait celle des actions de la vie habituelle.
Le plaisir était donc le mobile de tout ce qui se faisait dans une réunion d'hommes et de femmes, dès qu'ils étaient rassemblés dans un salon.
On aurait, je crois, décerné un prix à celui qui aurait proposé un nouveau moyen de passer gaîment les heures de la soirée... Pour en donner une idée, je vais raconter ce qui eut lieu chez madame de Genlis, un soir de ce même hiver qui précéda son entrée au Palais-Royal.
Le comte d'Albaret, dont j'ai dit tout à l'heure que madame Necker se moquait, était le meilleur des hommes; mais il avait une qualité plus précieuse au milieu du monde où il vivait, il avait de l'esprit... Sa bonhomie, qui était extrême, prêtait quelquefois à rire, et voilà pourquoi madame Necker, qui prenait tout au sérieux, l'avait jugé moquable et même ennuyeux, tandis qu'il était au contraire fort amusant et fort spirituel.
Un soir il arrive chez madame de Genlis, où il trouve réunis le chevalier de Barbantane, M. de Genlis et plusieurs autres personnes du même esprit, et il leur raconte que la veille il avait passé une soirée charmante, quoique avec des pédants.
Il appelait ainsi en plaisantant les gens de lettres.
—Où donc avez-vous été? demanda madame de Genlis.
—Chez la muse Dubocage, répondit le comte d'Albaret, et je vous jure que je m'y suis fort diverti; on a raconté une foule d'histoires de M. de Voltaire, et lui-même y eût été si on avait voulu me croire.
—Et comment cela? dit madame de Genlis.
—Vous ne connaissez pas mon talent d'imitation? Demandez à M. de Genlis.
M. de Genlis certifia de la vérité de la chose.—Eh bien! voulez-vous mettre à exécution un joli projet? dit le comte d'Albaret.—Oui, oui! s'écrièrent toutes les jeunes femmes. Que faut-il faire?—Vous mettre tous dans les habits de la société Bocagère. Madame de Genlis, dont le talent mimique est parfait, prendra à ravir le personnage de madame Dubocage... Je me charge de Voltaire, Genlis fera l'abbé Duresnel[68] ou Pinart, et madame de Roncé remplira le personnage de madame Fanny de Beauharnais.
Ce projet fut accueilli avec transport... Madame de Genlis avait non-seulement entendu parler de madame Dubocage, mais elle l'avait vue chez sa tante, madame de Montesson. Madame Dubocage avait été fort belle, et quoiqu'elle eût alors plus de soixante-cinq ans[69], on voyait encore sur son visage des restes d'une grande beauté. Madame de Genlis prit des informations exactes sur son costume, ses habitudes, ses manières, et au bout de quinze jours elle représentait madame Dubocage avec une perfection qui devait bien alarmer son mari ou toute autre personne qui voulait lire dans son regard quelle était la pensée de son âme. Quant à M. d'Albaret, il copia Voltaire avec sa grande taille sèche et voûtée, son regard vif et malin, son sourire sardonique; il n'avait alors rien de celui du bonhomme que madame Necker raillait, et il prouvait sans lui répondre qu'elle s'était trompée.—En vérité, disait-il à madame Dubocage transformée, le jour où j'ai lu vos descriptions si animées de Rome et de l'Italie, j'ai cessé de regretter de n'avoir pas vu la ville sainte... Et il souriait... Je connaissais déjà Constantinople par lady Montague... Grâce à vous, je donne la préférence à Rome[70].
Alors madame de Genlis prenait l'air d'une personne qui compte sur des louanges; elle parlait de son voyage en Italie.
—Ah! s'écriait madame Beauharnais[71]... c'est dans la Colombiade[72] qu'il faut chercher de beaux vers.
—Cela ne vaut pas une seule page d'une lettre de Stéphanie[73], répondait Genlis-Dubocage en souriant doucement.
—Ah! que dites-vous là?...
Et madame de Roncé, qui déclamait à ravir, agitant sa main pour faire faire silence, fit entendre les vers suivants:
Ces Ottomans jaloux peuplent de vastes champs,
Où brillèrent jadis des empires puissants:
Le berceau des beaux-arts, l'Égypte utile au monde;
L'opulente Assyrie, en voluptés féconde;
La Phénicie, où l'homme osa braver les mers;
Et tant d'autres états, dont l'éclat, les revers
Dans l'abîme des temps se perdent comme une ombre!
La renommée oublie et leurs faits et leur nombre;
Tout périt, tout varie, et la course des ans
Change le fil des eaux et la face des champs.
M. de Périgny, qui avait pris le personnage de M. de la Condamine, se pencha alors vers madame Dubocage, et lui dit d'un accent pénétré ce madrigal que M. de la Condamine avait en effet adressé à madame Dubocage, en dépit de l'anathème qui exclut les savants de l'arène poétique.
D'Apollon, de Vénus, réunissant les armes,
Vous subjuguez l'esprit, vous captivez le cœur,
Et Scudéri, jalouse, en verserait des larmes;
Mais sous un autre aspect son talent est vainqueur:
Elle eut celui de faire oublier sa laideur;
Tout votre esprit n'a pu faire oublier vos charmes.
À peine M. de la Condamine avait-il fini que M. de Voltaire reprenait, et puis c'était M. Duresnel, M. de Linant, madame de Beauharnais; mais Voltaire eut, à ce qu'il paraît, un triomphe complet. M. d'Albaret le jouait comme Fleury Frédéric II, sans aucune charge, sans aucune caricature... Il improvisait de temps en temps des vers en l'honneur de madame Dubocage, et alors la joie devenait folle... Ce divertissement, a dit elle-même madame de Genlis, dont nous ne prenions aucune fatigue, et dont le plaisir, au contraire, se renouvelait sans cesse, eut lieu jusqu'à cinq fois; et telle était la sûreté de la société à cette époque, que le secret en fut gardé religieusement, et ce ne fut que longtemps après la mort de madame Dubocage que madame de Genlis consentit à en parler...
La manie de la comédie de société était dans sa plus grande force à cette époque, et c'était madame de Genlis qui l'avait mise à la mode. C'était elle aussi, s'il faut l'en croire, qui, aidée d'un pauvre maître de harpe nomme Gaiffre, fit connaître ce qu'on pouvait tirer de cet admirable instrument. Mais ici je ne puis être aussi complaisante pour elle. Elle raconte quelquefois sans réfléchir, et l'histoire de la harpe est tout-à-fait dans ce cas d'oubli. Pour pouvoir l'accepter, il faudrait oublier ce qu'était Krumpholtz en 1782, tout ce qu'il avait déjà composé et les élèves qu'il avait faits[74].
La France était à cette époque un vrai pays de féerie, et l'un de ses plus grands charmes était cette société si polie, si gracieuse, si soigneuse de plaire dans ses rapports mutuels! Quelles délices! quels plaisirs sans cesse renaissants dans cette association formée par des personnes qui vivaient toujours dans des rapports que rien n'altérait que quelques plaisanteries malignes, mais jamais de ces calomnies, même de ces médisances qu'aujourd'hui on raconte avec la grossièreté de la mauvaise éducation!... Je ne sais si l'on appelle cela de la franchise... en tous cas on se tromperait fort... C'est de la méchanceté mal apprise, et cette méchanceté-là est la plus intolérable de toutes[75]...
Parmi tous les moyens de s'amuser qui étaient autour de soi, un surtout fort agréable était de suivre régulièrement les réceptions des princes et d'être l'été des voyages: ceux de Villers-Cotterets, pour le duc d'Orléans; de l'Île-Adam, pour le prince de Conti; de Chantilly, pour le prince de Condé; de Navarre, pour le duc de Bouillon; de....., pour le duc de Penthièvre. Tous ces voyages étaient charmants. On y jouait la comédie, on y dansait, on y faisait de la musique, et tout cela gaîment et sans l'ennui d'une étiquette gênante. La plupart des princes que je viens de nommer avaient une aisance communicative[76]. On s'y plaisait, et d'autant plus que les séjours formaient des liaisons que l'hiver voyait encore resserrer. À cette époque, tout contribuait à faire la société; aujourd'hui, tout, au contraire, nous conduit à son démolissement. Que nous étions Français alors! Que sommes-nous à présent?...
Il me revient à la mémoire un mot de madame de Montesson qu'elle me dit un jour à Bièvre en causant avec moi, pendant qu'elle peignait des fleurs à l'huile, ce qu'elle faisait admirablement, étant élève de Van-Spandonck:
—Ma belle petite, me dit-elle, vous venez de vous marier; vous êtes jeune, vous êtes jolie; vous entrez dans le monde; rappelez-vous une chose essentielle: c'est de ne pas vous laisser aller au très-mince plaisir de médire, car non-seulement cela gâte le ton d'une femme, mais cela la rend laide... C'est comme le jeu...
Jamais je n'ai oublié ce mot; il m'a expliqué pourquoi la société ancienne était si sûre...
—Ne vous laissez pas aller non plus, me disait madame de Montesson, à cet esprit moqueur qui aurait l'air de vouloir faire trop remarquer vos belles dents. La moquerie est une arme qui ne fait peur qu'aux sots, et qui vous fait haïr de tous. Il y a, dans la moquerie, de la pensionnaire tout à la fois, et de la sottise. Ne soyez pas moqueuse, par intérêt pour vous-même, ma chère enfant[77]...
Pendant beaucoup d'années, madame de Genlis eut un salon particulier comme celui dont j'ai tout à l'heure fait la description, et elle maintenait, outre cette agitation musicale et littéraire, sept à huit autres salons dont on pouvait dire qu'elle faisait les honneurs. Cela est si vrai, qu'elle-même raconte comment elle bouleversait le Vaudreuil, chez le vieux président Portal, ainsi que Villers-Cotterets, chez le duc d'Orléans; car il paraît que la maison d'Orléans était habituée à sa domination. Elle était mariée, elle ne pouvait donc pas épouser M. le duc d'Orléans; mais sa tante, madame de Montesson, ne l'était pas, et son adresse fit peut-être réussir ce mariage plus que toutes les ruses coquettes de madame de Montesson. Madame de Genlis avait la plus singulière existence qu'on puisse imaginer, surtout à une époque où les femmes étaient paisibles et vivaient beaucoup dans leur intérieur de société; c'est-à-dire qu'on se voyait beaucoup, mais sans aller s'établir les uns chez les autres, comme le faisait madame de Genlis. Elle pouvait aller à Sillery, magnifique terre appartenant à M. de Puisieux, et puis au marquis de Genlis; mais il aurait fallu demeurer trois mois en repos, ne pas se montrer, ne pas faire du bruit enfin, et faire du bruit était ce qu'elle voulait... Cette existence nomade me paraît bien étrange! M. de Genlis, dont l'esprit et la finesse n'annoncent pas la faible apathie d'un homme qui se laisse mener, M. de Genlis conduisait sa femme partout; il était de toutes les fêtes, dont elle était l'âme, pour ainsi dire, et ne la quittait que pour aller à son régiment des grenadiers de France, dont il était l'un des vingt-quatre colonels[78]. Madame de Genlis préludait, à cette époque, au rôle que depuis elle a joué; son ambition a toujours été grande. Madame de Staël, accusée par elle et grandement méconnue, ou du moins dépeinte par une plume ennemie, n'a jamais montré la plus petite partie de ce caractère. Madame de Genlis, au contraire, toujours avide de succès et de louanges, souffrait aussitôt que l'attention se portait sur un autre que sur elle... cela se voit lorsqu'elle parle d'une aventure qui lui arriva chez madame d'Estourmelle[79]. Son fils, enfant gâté et insupportable, à ce qu'il paraît, se mit autour de madame de Genlis comme ces mouches qui ne nous quittent pas, et nous tourmentent non-seulement de leur bourdonnement, mais de leurs piqûres. Cet enfant voulut avoir le chapeau de madame de Genlis, un chapeau parfaitement frais et orné de charmantes fleurs... Rien n'eût été plus facile que de le refuser à l'enfant; mais madame de Genlis ne le voulut pas, dit-elle, pour ne pas l'affliger. Elle ôta son joli chapeau, ses cheveux demeurèrent épars, et elle resta bien autrement en vue que si l'enfant eût pleuré cinq minutes du refus du chapeau. Pour dire toute la chose, il faut ajouter que s'il ne se fût agi que de détacher un ruban et de livrer un chapeau à un enfant, sans trouver le fait plus croyable, je l'admettrais; mais lorsqu'on se reporte aux toilettes du temps, aux coiffures surtout!... Ce chapeau tenait sur la tête de madame de Genlis par plus de cinquante grandes épingles noires; il fallait donc défaire ces épingles, se mettre entre les mains de madame d'Estourmelle, qui, à chaque épingle, devait pousser une exclamation sur la complaisance de madame de Genlis!... Et voilà ce qu'on appelle du naturel et de la modestie!...
Cet adorable enfant qui faisait ainsi déshabiller les gens qui venaient chez sa mère, se jetait à corps perdu sur les genoux des femmes, déchirait leurs robes, les chiffonnait, faisait le plus détestable petit être que Dieu ait formé, et selon moi le moins supportable. Quant à madame de Genlis, elle s'en arrangeait, le trouvait même fort gentil... mais madame d'Estourmelle l'avait embrassée et avait dit tout haut:
—Voyez qu'elle est douce et bonne! comme elle est jolie! comme elle a de beaux cheveux!
J'ai montré comment l'existence qu'on avait alors, comment cette manière de vivre rendait la société sociable. Il y avait une habitude de relation toute gracieuse, que l'envie, la sottise, ne venaient pas troubler. Un homme allait tous les jours chez une femme dont l'esprit lui plaisait, sans que pour cela la médisance, ou plutôt la calomnie, s'exerçât sur eux lorsqu'ils ne songeaient pas l'un à l'autre... Les idées étaient moins étroites; il y avait une pudeur qui arrêtait le reproche à cet égard, et la vie devenait douce et facile; on se voyait, on se revoyait; les relations devenaient intimes sans être criminelles. C'est ainsi que j'ai encore vu la société de ma mère, et que j'ai cherché à former la mienne lorsque je me suis mariée.
Je voyais autre chose, d'ailleurs, dans cette sorte d'association de la haute classe entre elle. À force d'en parler à Napoléon, il l'avait compris; et, dans les années de l'empire, il me parla souvent, de lui-même, de ce que les femmes pouvaient exercer d'influence sur la société généralement... Son génie avait à l'instant compris la portée immense que peut avoir une société active et puissante, unie d'abord par des intérêts de plaisirs, mais qui sont eux-mêmes un mobile de nécessité, et qui ensuite devient un lien impossible à rompre par tous les fils dont il se compose. Hélas! maintenant tout est brisé, rompu, et une stérile tradition est tout ce qui nous reste!
Je parlerai plus tard des différents salons des princes, où madame de Genlis marquait d'une manière très-supérieure et très-influente. Je vais seulement raconter maintenant comment elle quitta son logement du cul-de-sac Saint-Dominique et l'hôtel de Puisieux pour aller habiter le Palais-Royal.
Je ne ferai aucune remarque sur cette séparation d'avec madame de Puisieux, cette femme qui avait été pour madame de Genlis une seconde mère. Ceci n'est pas de mon sujet; je dirai seulement que les démarches furent faites pour obtenir une place de dame pour accompagner chez madame la duchesse de Chartres, parce que madame de Genlis ne voulait pas être à Versailles... Pour quelle raison, je l'ignore... Ce n'était pas à cause de la légèreté de la jeune cour, je suppose! M. le duc de Chartres rendait facile sur ces sortes de difficultés... on fit un mystère à madame de Puisieux des démarches faites... M. de Genlis voulut avoir aussi une place, on la lui accorda également; il fut nommé capitaine des gardes de M. le duc de Chartres, et l'heureux ménage quitta une amie, une société libre, indépendante, une bienfaitrice, de vrais plaisirs enfin, pour aller demander du bonheur à cette société de cour, qui ne donne jamais, en paiement de tous les biens qu'on lui porte, que malheur et souffrance; madame de Genlis le comprit avant de le savoir[80] par un triste pressentiment.
Quelque temps avant l'entrée de madame de Genlis au Palais-Royal, il lui arriva une manière d'aventure qui donne parfaitement l'idée de ce qu'était alors la bonne compagnie aimable.
Madame de Genlis avait auprès d'elle un abbé italien, qui lui faisait lire le Dante et le Tasse et qui lui apprenait toutes les beautés de sa langue; cet homme fut pris tout-à-coup d'une attaque de choléra-morbus; on envoya chercher le premier médecin venu; cet homme lui donne de la thériaque. Madame de Genlis était absente; en rentrant on lui dit le fait de la thériaque: elle avait lu Tissot, à ce qu'elle nous apprend, ce qui fait qu'elle était dans la classe de ces personnes qui faisaient dire à Corvisard qu'il vaudrait mieux pour l'humanité qu'il n'y eût pas de médecins, s'il n'y avait pas de bonnes femmes; quoi qu'il en soit, elle avait lu dans Tissot que la thériaque était mortelle en pareille circonstance. C'est un coup de pistolet tiré dans la tête, dit Tissot... Il disait vrai, à ce qu'il paraît: car le pauvre abbé mourut dans des tortures affreuses deux heures après. Il était onze heures du soir; madame de Genlis effrayée, quoiqu'elle prétendît être esprit-fort[81], déclara qu'elle ne voulait pas coucher dans la même maison que ce mort, qui faisait peur à voir... M. de Genlis fit mettre ses chevaux, et madame de Genlis alla demander l'hospitalité à M. et madame de Balincourt[82]: on la reçut à merveille, et M. de Balincourt lui donna sa chambre: elle était endormie depuis quelques minutes, lorsqu'elle est réveillée par la voix joyeuse de M. de Balincourt, qui chantait dans la chambre de son hôtesse tout en se cognant les jambes contre les meubles:
Dans mon alcôve,
Je m'arracherai les cheveux[83]...
Je sens que je deviendrai chauve,
Si je n'obtiens ce que je veux
Dans mon alcôve.
Madame de Genlis, tout-à-fait réveillée par cet impromptu jovial, se mit sur son séant, et après avoir pensé quelques instants, répondit:
Dans votre alcôve
Modérez l'ardeur de vos feux;
Car, enfin, pour devenir chauve,
Il faudrait avoir des cheveux
Dans votre alcôve.
Pour comprendre cette réponse il faut savoir que M. de Balincourt avait très-peu de cheveux... on éclata de rire, on apporta des lumières; aussitôt deux charmantes femmes, madame de Balincourt et madame de Ranché, sœur de M. de Balincourt, sautèrent sur le lit, firent et dirent mille folies, jusqu'à trois heures du matin. Alors M. de Balincourt s'en alla un moment, et reparut ensuite avec un bonnet de coton, une veste de basin blanc, et portant une immense corbeille remplie de pâtisseries parfaites, ainsi qu'un plateau chargé de confitures sèches et de fruits glacés...
—Allons! s'écria M. de Balincourt, il faut faire réveillon! et aussitôt les voilà entourant le lit et faisant et disant mille folies... le réveillon dura jusqu'à une heure du matin... à la fin on laissa dormir la pélerine jusqu'à midi; à midi, de nouvelles folies de M de Balincourt réveillèrent madame de Genlis. Son mari, lorsqu'il vint pour la reprendre, fut obligé de rester à l'hôtel de Balincourt, et pendant cinq ou six jours ils menèrent tous la plus folle comme la plus heureuse des vies. C'était une partie sur l'eau, une course à la campagne,... à la halle!... on jouait des proverbes... on riait... on s'amusait surtout, et on était heureux...
La société était changée complétement dans ses usages et ses manières, et nulle gradation, aucune transition préparatoire ne nous avaient amenés où nous nous trouvions à l'époque où nous sommes parvenus dans ce livre. Le mouvement révolutionnaire avait communiqué une force ascendante à tous les esprits qui les contraignait à suivre une voie dans laquelle ils se trouvaient d'abord gênés, puis tellement à l'aise qu'il était bien difficile à une maîtresse de maison d'imposer à son salon une règle de manières toujours suivie. Les débats politiques étaient d'autant plus fréquents que l'amour de la liberté était vrai dans beaucoup de cœurs. Chez un peuple libre les débats n'ont aucun terme, il faut même dire que la liberté n'existe que par eux; le silence annonce l'anéantissement: de la discussion jaillit la lumière. À l'époque où vivait encore l'homme dont je vais raconter la vie, il y avait autour de lui une foule de rares talents qui, jaloux de prouver ce qu'ils pouvaient pour la patrie, dévoilaient leur opinion dans des discussions animées où l'on retrouvait encore l'excellent ton du temps précédent, mais le regret de ne l'y pas maintenir; cependant, chaque jour, ce regret s'effaçait pour faire place aux éclats bruyants, à une parole retentissante, et la dispute enfin remplaçait la discussion. Les querelles devenaient fréquentes, les duels se multipliaient. On ne parlait que de la rencontre de MM. le vicomte de Noailles et de Barnave; de celle de Barnave et de Cazalès, de M. de Pontécoulant et de M. D.... et d'une foule de duels importants qui étaient eux-mêmes des sujets de nouvelles disputes sans terminer la querelle qu'ils semblaient servir.
Barnave, dont le beau talent oratoire devait être autrement accompagné que par une humeur querelleuse et fâcheuse, avait une grande bravoure, non pas celle qui convient au tribun du peuple, qui doit être calme, raisonnée, et seulement active devant le danger de la patrie, ainsi que fit Cicéron lorsque Catilina menaça Rome. Barnave était impressionnable et d'une humeur inquiète qui le faisait courir après un succès de tribune, non pas dans le but d'obtenir la remise d'un impôt ou le retrait d'une loi fâcheuse, mais pour que son nom fût prononcé. Il avait apporté à l'assemblée une renommée de bravoure et la voulait soutenir. Aussi dans son duel avec Cazalès, il le blessa d'un coup de pistolet, tandis que la générosité aurait peut-être voulu qu'il eût tiré en l'air.
Toutes ces querelles intérieures ajoutaient au trouble que faisait naître le malheur public; mais personne ne comprenait mieux le mal que les affaires politiques recevaient de cette agitation, que le marquis de Condorcet.
Ami de Turgot et de Malesherbes, les deux hommes les plus vertueux de leur temps, disciple aimé de d'Alembert, estimé de Voltaire, qui entretenait avec lui une correspondance suivie, le marquis de Condorcet méritait cette estime universelle et cette renommée dont il jouissait par un caractère noble et ferme, des opinions arrêtées, une indépendance courageuse, et surtout par des sentiments d'humanité et de justice que la véritable philosophie inspire et qu'il pratiquait avec les vertus de chaque jour de l'homme de bien.
C'est ainsi, du moins, qu'il était avant la Révolution: mais aussitôt que la cloche révolutionnaire eut tinté, il trompa l'espoir que ses amis avaient mis en sa haute nature; les doctrines les plus fortes furent exaltées par lui. Doué de qualités supérieures, il ne les employa que pour le mal, et fait pour créer il ne sut que détruire.
Sa femme, Sophie de Grouchy (sœur du maréchal), était l'une des plus belles personnes de son temps. Douée, comme son mari, de qualités précieuses, elle n'en fit comme lui qu'un funeste usage; spirituelle comme l'une des femmes les plus aimables du siècle de Louis XIV, instruite comme l'une des plus remarquables de celui qui le suivit, madame de Condorcet employa le pouvoir que lui donnaient ses talents et sa beauté, non-seulement sur son mari, mais sur tout ce qui venait dans son salon, pour opérer le terrible mouvement subversif de toutes choses, ce mouvement enfin qui devait dans sa violente rapidité emporter à la fois et ceux qu'il frappait et ceux qui l'opéraient.
Le marquis de Condorcet[84] était un de ces hommes dont l'influence comme homme du monde est d'autant plus à redouter, qu'on leur sait gré dans la société de s'y montrer comme prenant part à ses plaisirs et à ses habitudes. M. de Condorcet n'est cependant pas au premier rang comme penseur profond, ni comme écrivain... surtout à une époque où ils étaient l'un et l'autre si nombreux!... Mais son esprit était élevé et vindicatif; il avait surtout une verve et une volonté de faire pour arriver au bien qui faisait prendre à cet esprit tous les genres de composition qu'il lui plaisait de choisir; mais son ouvrage le plus remarquable est le dernier qu'il écrivit pendant le temps de sa proscription et qui parut deux ans après, intitulé: Esquisse du progrès de l'esprit humain. C'est la perfectibilité de l'homme, mais illimitée et considérée dans l'espèce et dans l'individu... C'est un système peut-être plus effrayant pour l'homme pieux qu'il n'est admirable pour le savant. Il y a un matérialisme révoltant, je trouve, dans cette volonté de l'esprit humain de se déifier lui-même et de remplacer la divinité; car telle est la pensée de Condorcet dans ce dernier ouvrage écrit au reste sous l'influence d'une violente irritation contre la société d'alors. Les excès qui se commettaient journellement lui paraissaient monstrueux, et il regardait sans doute que ce que la société pouvait en mal elle le pouvait en bien. C'est par la toute-puissance de l'homme se régénérant, se déifiant, avec l'aide du temps, que Condorcet veut remplacer le pouvoir de la puissance éternelle. C'est pour lui l'œuvre de la civilisation, des progrès enfin de l'esprit humain; c'est là le but de la société: il y a dans cette pensée une sorte de parodie de la religion qui me révolte et m'a toujours inspiré une profonde répulsion pour les doctrines de Condorcet, et conséquemment pour ses ouvrages; mais en étudiant l'âme de cet homme, en voyant tout ce qu'il a souffert, en examinant surtout le genre de séduction qui avait été exercé sur lui par sa femme, que je considère comme plus coupable que lui des malheurs que Condorcet a certainement amenés par ses doctrines corruptrices, considérant surtout que la mort a des poids égaux pour juger ceux qu'elle a frappés, j'ai repoussé toute prévention et j'ai écrit ce que je savais sur Condorcet.
Pendant longtemps Condorcet s'appliqua surtout, comme écrivain philosophique, à prouver aux détracteurs des nouvelles doctrines que, loin d'être nuisible à la vertu, la philosophie au contraire était favorable à tous les genres de progrès de l'esprit. Peut-être se trompait-il; mais du moins la philosophie de Condorcet avait-elle un caractère tout différent du fatalisme dogmatique de Diderot et de ses sectaires et du douloureux scepticisme fataliste de Voltaire. Le système de Condorcet, opposé à ceux de Voltaire et de Diderot, n'est qu'une chimère sans doute comme le leur; mais celui-ci est au moins celui d'un cœur exalté qui rêve le bien: on voit en lui une grande sympathie pour ses semblables; c'est plutôt un esprit égaré par l'incrédulité contagieuse du siècle où il vivait qu'une âme corrompue voulant elle-même corrompre. Il se maria assez tard avec mademoiselle de Grouchy, et peut-être l'influence qu'exerça cette jeune et belle personne sur lui, au moment où il devait prendre une route pour agir activement dans les temps odieux qui le virent au premier rang des philosophes politiques, fut-elle terrible, au lieu d'être ce que devait produire la voix d'une femme jeune et belle parlant à un homme dont le pouvoir pouvait devenir immense...
La société de Condorcet, avant les moments malheureux où il se sépara des monstres qui décimaient la France, était une société choisie d'hommes de lettres et de femmes d'esprit dont l'âge et les manières étaient en rapport avec ceux de madame de Condorcet. Elle faisait elle-même les honneurs de son salon avec une grâce parfaite, que sa beauté remarquable augmentait encore. Le choix des amis de Condorcet prouve la pureté de ses intentions: c'étaient les hommes les plus honnêtes de leur époque; c'étaient M. Turgot, M. de Malesherbes, M. Suard, l'abbé Morellet, Marmontel, Helvétius, madame Helvétius, d'Alembert, l'homme le plus naïvement méchant qu'ait enfanté la secte philosophique; l'abbé Soulavie allait aussi chez Condorcet, mais je ne le cite que comme homme d'esprit; le chevalier Turgot, frère du ministre, était aussi l'un des habitués du salon de Condorcet; M. de Fongeroux, savant distingué de l'académie des Sciences, ainsi que M. de Bondaray, également de l'académie des Sciences, et le duc de Lauraguais, allaient aussi chez Condorcet. La conversation était quelquefois spirituelle et légère, mais le plus souvent abstraite et d'un sérieux qui excluait le charme de la causerie intime; ce n'était que lorsque l'abbé Morellet, Marmontel et Suard étaient chez Condorcet qu'il y avait plus de gaîté dans la conversation.
J'ai parlé, en commençant cet ouvrage, de l'influence de la société en France sur les idées et les événements politiques. C'est surtout à cette époque que, de l'intérieur des salons, les idées réformatrices s'élançaient dans le monde, germaient dans les jeunes têtes avides d'émotion, et puis ensuite éclataient, comme on l'a vu, et produisaient des effets désastreux.
Soulavie[85], que je rencontrais assez souvent dans une maison de nos amis communs, racontait qu'un jour, allant chez madame de Condorcet, il y trouva M. Turgot le ministre et le chevalier Turgot, son frère, brigadier des armées du Roi, avec M. de Fongeroux, de l'Académie des Sciences... Lorsque l'abbé Soulavie entra dans le salon de Condorcet, il remarqua une profonde émotion sur le visage des personnes qui étaient dans l'appartement. Cette émotion et le style employé alors étaient une des innovations que la nouvelle philosophie introduisait dans la discussion. La haute société, le grand monde, le monde élégant, enfin, était toujours calme, et jamais le ton de la parole ne s'élevait au-dessus d'un diapason très-mesuré... Le genre déclamatoire n'était donc pas de bon goût; mais ce n'était pas ce qui arrêtait la secte dont faisaient partie tous ceux que je viens de nommer, et puis ensuite le sujet qui les occupait était en effet de nature à exaspérer un caractère plus doux encore que celui de M. Turgot.
C'était le lendemain du jour où la brochure de M. Necker avait paru; elle renfermait en effet des attaques terribles contre M. Turgot et son administration...
—Malheureuse nation! s'écriait M. Turgot; tu ne te relèveras jamais des maux que Necker te prépare!...
—Vraiment! disait Condorcet avec cette parole indécise qu'il avait toujours... Vraiment!... Nous en serons quittes pour un second système de Law... M. de Fongeroux, qu'en pensez-vous?
M. de Fongeroux, naturellement timide, ne répondait qu'en souriant et en s'inclinant, pour montrer son approbation... Soulavie, qui entrait dans la chambre et ne savait pas de quoi il s'agissait, le demanda au chevalier Turgot. Celui-ci regarda son frère, qui, s'avançant vers Soulavie, lui prit le bras, et lui dit avec ce ton déclamatoire, quoiqu'il voulût être simple, que Diderot avait mis à la mode parmi ses partisans:
—Jeune homme que nous aimons, prends, et lis...
Il ouvre en même temps la brochure de M. Necker, au dernier chapitre de la législation des grains, et il ajoute:
—Que devons-nous attendre d'un ministre qui se passionne contre la CLASSE IMPORTANTE dans un État, pour prendre parti pour une autre, celle qui ne possède rien!... Attendons-nous à voir se renouveler en France les scènes des Gracques.
J'aime M. Necker; mais j'avoue que peut-être M. Turgot avait-il raison dans cette circonstance.
«Presque toutes les institutions civiles, dit la brochure de M. Necker, ont été faites par les propriétaires. On est effrayé, en ouvrant le code des lois, de n'y découvrir partout que cette vérité!... On dirait qu'un petit nombre d'hommes, après s'être partagé la terre, ont fait des lois d'union et de garantie contre LA MULTITUDE... comme ils se seraient fait des abris dans les bois pour se défendre contre LES BÊTES SAUVAGES!...»
Voilà ce qu'a écrit et publié M. Necker lors de l'insurrection des blés le 2 mai 1775. C'est prêcher la loi agraire, après tout. Elle est bien singulière aussi, cette émulation dans les deux partis philosophiques pour la réforme de la France! Je ne puis la comparer qu'à l'émulation des partis populaires de l'Assemblée Constituante, dans laquelle toutes les factions et toutes les familles révolutionnaires, réunies sous une même voûte, la faisaient retentir de motions et de cris, avec lesquels ils travaillaient à saper jusqu'en ses fondements la plus ancienne monarchie de l'Europe...
Oui, c'est M. Necker qui a fait faire l'émeute des blés le 2 mai... Sans doute l'intention était bonne, et le but était le même; et les désastres opérés dans la Révolution l'ont été en grande partie par cette même classe prolétaire que M. Necker mettait, avant tout, dans la balance de ses affections. M. Turgot ne parlait, au contraire, que de la classe possédant, mais comme industrielle et utile. Je le répète, j'aime M. Necker, que tous les miens aimaient; mais l'évidence, dans cette circonstance, est pour M. Turgot... Il faut une justice impartiale pour les temps de troubles; sinon les jugements sont impossibles.
—C'est M. Necker qui a dirigé l'émeute des blés, dit le chevalier Turgot en s'approchant de M. Soulavie... Il l'a fait pour perdre mon frère, ajouta-t-il avec un accent de fureur concentrée.
—Ceci est faux, par exemple.
—Mon ami! s'écria son frère, je vous ai déjà dit que vous m'affligiez en parlant ainsi!... M. Necker peut avoir de mauvaises idées en administration; mais qu'il excite une émeute dans un moment où la monarchie montre toute sa misère[86], dans la seule vue de perdre un homme innocent, voilà ce que je ne puis consentir à entendre proclamer par quelqu'un de ma famille!...
Le chevalier Turgot regarda son frère avec un sentiment indéfinissable de tendresse et de reproche; puis se tournant, vers Soulavie:
—Je suis fâché, lui dit-il, de ne pas être de l'avis de mon frère; mais j'avoue que je ne le puis... C'est M. Necker qui a fait faire l'émeute pour les blés, répéta-t-il avec plus de force... d'abord à Dijon le 20 avril, et puis à Paris le 2 mai suivant... Mais ayez de la prudence; car M. Necker est moins généreux que mon frère, qui refusa de signer la détention du Genevois à la Bastille, et il expédia des lettres de cachet contre ses ennemis, même contre M. le duc de Lauraguais, qui défend, dans ses écrits, ses propriétés contre les attentats de M. Necker.
Et en parlant ainsi, M. le chevalier Turgot avait les yeux enflammés et la voix tremblante; tandis que M. de Condorcet, avec le sourire du calme et de la réflexion, approuvait ce que disait son ami; et d'Alembert, avec sa petite figure de singe, semblait se railler de tout ce qu'il entendait...
Ce fut à cette époque que notre langage subit un changement très-marqué; ce fut cette même querelle de M. Necker et de M. Turgot qui donna jour à ce changement: d'abord dans la brochure de M. Necker, écrite dans un ton sentimental, qui existe au reste dans tous les écrits de M. Necker, il parle de la hausse ou de la baisse d'un boisseau de blé avec la même expression qu'il mettait à nous dire qu'il avait remarqué l'absence d'un ami bien aimé... M. Turgot et son frère portaient au même degré ce ton sentimental; M. Turgot, le brigadier des armées du Roi, incrédule en fait d'opinions religieuses, comme l'étaient son frère et M. de Malesherbes, ennemi déclaré des folies et des dissipations de la Cour. Ligués tous deux avec Condorcet et toute cette société savante qu'il réunissait chez lui, ils firent un grand mal à la royauté; en voulant frapper M. Necker, ils frappèrent sur le pouvoir, car ils étaient inhérents l'un à l'autre. Condorcet, par sa naissance et ses relations, était tout à la fois homme du grand monde et homme de science; il pouvait faire beaucoup de mal, et il en fit. Madame de Staël, alors ambassadrice de Suède à Paris, avait aussi son influence; on voit dans son admirable livre des Considérations sur la Révolution française tout le mal que cette faction philosophique de Condorcet et de Turgot a fait à son père.
Et, en effet, on comprend comment leur concours dans une même opération, leur émulation, la haine qui en résulta, leur activité pour arriver mieux et plus vite, tous ces sentiments animaient ces deux hommes; mais l'amour de la patrie était nul chez l'un, puisque ce pays n'était pas le sien, et chez l'autre il était presque annulé par la haine qu'il ressentait pour M. Necker. M. Necker et lui se détestaient véritablement, et cette haine, excitant les hautes notabilités sociales dans un pays comme celui de France, devait mettre le feu dans la plus simple conversation, aussitôt qu'un partisan de l'un se trouvait en face d'un champion de l'autre dans un salon. Ma partialité pour M. Necker se trouve ici fort heureusement à l'aise, car il est reconnu que sa conduite fut honorable et belle pendant cette malheureuse lutte, et que dans ses écrits il ne dit jamais d'injures directes à M. Turgot; tandis que celui-ci invectivait M. Necker avec une violence que rien ne peut excuser. Qu'on lise les ouvrages de Turgot sur ce sujet; Condorcet en publiait au moins trois tous les ans... Il avait au reste une indépendance de pensées bien admirable. M. le duc de la Vrillière était chancelier et fort en faveur; il se présenta une occasion où le marquis de Condorcet dut écrire sur la Vrillière et le louer... Le marquis s'y refusa obstinément et donna sa démission lors de l'avénement de M. Necker au ministère, pour éviter tout rapport avec un homme qui était l'ennemi de son meilleur ami. Cet emploi était dans l'administration des monnaies et fort éminent. C'est une preuve d'amitié qui aujourd'hui ne paraîtrait qu'une sotte et plate niaiserie... mais j'ai tort... on n'a pas besoin de la juger, car personne ne donnera cet embarras; et lorsqu'on a une bonne place, on la garde.
Les soirées se passaient chez Condorcet à faire des lectures, à lire des vers, à causer, non-seulement sur les sciences, mais aussi sur les beaux-arts et la littérature. C'était un peu ce qu'on appelle un bureau d'esprit. Madame de Condorcet, jeune, belle et charmante, avait le défaut qui alors commençait à ternir tant de qualités agréables dans une jeune et jolie femme...: elle écrivait; et comme son esprit s'appuyait souvent sur celui de son mari, elle prit involontairement la teinte philosophique de cet esprit sérieux et penseur... Elle a traduit Adam Smith, et l'a enrichi de plusieurs lettres bien dignes de sortir de la plume d'une femme, et dans lesquelles elle supplée à ce qu'a omis Adam Smith: c'est sur la sympathie[87]. L'ouvrage qu'elle a traduit est tout-à-fait dans le style qui convient non-seulement à une femme, mais à une mère de famille. Cependant, dans cette relation, bien éloignée, sans doute, de tout ce qui a rapport à la politique, on trouve encore une teinte de cet esprit tracassier et disputeur qui à cette époque avait non-seulement envahi les salons des femmes les plus charmantes, mais avait terrassé toutes nos anciennes et belles coutumes, et foulé d'un pied audacieux tout ce qui florissait autour de notre fauteuil de maîtresse de maison, véritable trône du haut duquel nous dictions des oracles... Madame Roland, madame de Condorcet, madame de Genlis, madame de Staël, madame Cottin, ont toujours été des reines, je le sais... mais des reines sans royaumes, et leur pouvoir étant dégagé de ce prisme qui entourait le sceptre et empêchait de sentir ce qu'il avait de dur en frappant; ce pouvoir jadis si doux, qu'on ressentait en craignant de s'y soustraire, ce pouvoir se perdit sans même passer en d'autres mains, et c'est à peine aujourd'hui si la tradition nous en est demeurée... Il faut, pour en parler, qu'on invoque le souvenir du salon d'une actrice qui jouait bien Madame de Clainville ou la Coquette corrigée, parce que le comte Louis de Narbonne, le vicomte de Ségur, le duc de Lauzun, et plusieurs autres de l'époque élégante, allaient dîner chez la courtisane, et lui disaient quelquefois sérieusement... et quelquefois en riant aussi...:
—Ma chère, saluez ainsi; vous ferez comme madame du Barry.
Et voilà où nous irons chercher nos traditions de l'époque... et cela n'est pas surprenant. Comment en eût-il été différemment?... La révolution de la Cour d'abord, qui arriva par Marie-Antoinette, et celle de 89 qui arriva bien aussi par elle et qui fit une révolte dans une révolution!... Le moyen de conserver une tradition, quelque légère qu'elle soit, au milieu de ces bouleversements répétés!... Je rendrai compte tout à l'heure d'une foule de détails dont mon jeune esprit fut vivement frappé à cette époque. Ce fut le temps qui succéda au 9 thermidor... et puis le Directoire... ce temps où les jeunes filles, ayant encore leur habit de deuil, s'en allaient, le tête couronnée de roses, danser la gavotte dans un bal public, au risque de heurter du pied quelque cadavre!... Quel temps et quels souvenirs!...
Condorcet, dont j'ai parlé dans cette relation, n'était plus jeune[88] au moment où la Révolution commença; sa figure, sans être remarquablement belle, avait une expression qui frappait. Son front était vaste et bombé, ses yeux couverts mais vifs et donnant des regards profonds, qui révélaient de grandes et hautes pensées; son nez était aquilin et très-prononcé; sa bouche était le trait le plus caractéristique de sa figure; son sourire était calme, mais il devenait facilement satirique. Il annonçait une chose intime qu'il ne traduisait que par cette expression légèrement moqueuse qui relevait les coins de sa bouche lorsque la pensée qu'il accompagnait était trop vivement sentie. Mais dans toute sa personne comme dans sa physionomie on retrouvait cette expression malheureuse que Walter Scott a bien raison de reconnaître sur le visage de ceux qui doivent mourir de mort violente ou prématurée... Je ne prétends pas retrouver cette expression sur un front après qu'il m'a été non-seulement nommé mais indiqué par la voix publique, et entouré d'un jugement qui me force à ne le prononcer qu'avec mépris ou bien avec louange. Je ne me laisse pas entraîner à ce jugement. Je ne loue ou ne blâme que d'après moi-même. Je l'ai assez prouvé, je le crois, dans Catherine, dans M. de Bourmont et beaucoup de personnes qui m'apparaissent entourées d'une auréole de gloire ou bien frappées d'un mépris injuste. Je pose la figure en face de moi, je l'interpelle devant son siècle, et les accusations, ou les choses qui existent comme telles, me répondent souvent et la justifient ou bien l'accusent... C'est la loi que je me suis imposée pour beaucoup de personnages du grand drame que je me suis chargée de mettre sur la scène: je veux parler de l'histoire des salons de Paris. Celle de nos affaires politiques tient immédiatement à celle des salons. Il y a plus qu'un rapprochement, il y a fraternité.
Ce que je pense là-dessus est de tous les pays; mais pour la France, c'est une immense vérité...
Intimement lié avec toute la troupe philosophique, enfant de Voltaire et de Diderot, Condorcet, ainsi que je l'ai fait observer, ne tenait à aucune de leurs doctrines; la sienne se prolonge encore de nos jours, au reste, et j'avoue que j'aime encore mieux voir suivre sa croyance, toute funeste qu'elle est, que celle bien autrement désolante de Voltaire et de Diderot. L'empereur en la pratiquant nous a fait bien du mal ainsi qu'à lui-même!... Qu'est-ce donc en effet que la mort de toutes choses? le néant!... Est-ce donc pour ce but que l'homme travaillerait? Quelle image plus désolante voulez-vous présenter à l'œil qui voit encore, mais qui voit avec la conviction qu'une fois fermé cet œil ne se rouvrira plus, même devant un juge... même devant une punition éternelle. Car tout est préférable à ce mot épouvantable: Le néant!... L'âme se glace en l'entendant seulement prononcer!...
Secrétaire de l'Académie des Sciences, l'un des quarante de l'Académie, correspondant de beaucoup d'autres académies en Europe, ami de toutes les notabilités connues... Condorcet est peut-être l'homme qui a le plus écrit de notre époque... Ses ouvrages sont nombreux et présentent le double avantage d'avoir été faits par un homme de la science, et de l'époque où cette science régénérait le pays. Ses articles de journaux surtout sont fort remarquables: ils n'ont pas le défaut qu'on peut reprocher à son style dans ses autres ouvrages, d'être lourd et quelquefois monotone; ses articles de journaux ont du sel, du mordant, et font souvent image. Il a écrit surtout dans la Feuille villageoise et la Chronique de Paris. Mais son œuvre principale est sa dernière production, ce qu'il écrivit tandis qu'il errait proscrit et hors la loi, et qu'il cherchait un asile dans les bois et les carrières après avoir quitté l'amie généreuse qui l'avait accueilli pendant son malheur; cet ouvrage, intitulé: Esquisses des progrès de l'esprit humain, fut imprimé en 1795 un an après sa mort. Il a fait un plan de constitution, une Vie de Voltaire, une Vie de Turgot. Beaucoup d'ouvrages aussi sur les mathématiques lui ont fait un nom distingué dans les hautes sciences. Comme littérateur, son premier ouvrage fut remarquable et lui valut la place de secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences et devint un titre au fauteuil académique: ce sont ses Éloges des académiciens morts depuis 1669. Sans doute ils sont inférieurs à ceux de Fontenelle, mais on reconnaît dans Condorcet un mérite au-dessus du mérite vulgaire; et tout ce qui sort de la ligne commune est si fort à estimer, que je place immédiatement celui qui marche ainsi hors du chemin battu dans un lieu où les hommages peuvent lui être rendus. Oui, il faut une récompense à qui n'est pas vulgaire.