SALON
DE
Mme LA DUCHESSE DE CHARTRES,
AU PALAIS-ROYAL.

Ce fut à l'époque de son arrivée au Palais-Royal que madame de Genlis commença à exercer son influence sur une société entière. Son crédit avait pour base une nécessité avec laquelle on mènera toujours les hommes chez nous; elle amusait... Les uns se plaisaient à causer avec une femme que son esprit supérieur plaçait au-dessus de toutes les autres, et les autres étaient fort attirés par des talents qui, à cette époque, faisaient le charme d'un salon. Elle jouait la comédie à ravir, elle chantait bien, elle jouait de la harpe comme personne n'en jouait alors; ajoutez à tous ces avantages une figure agréable et même jolie, un autre esprit que celui du monde et capable de remuer ce même monde, ce qu'elle a fait, au reste, avec une adresse plus qu'ordinaire dans un caractère de femme, et vous aurez le portrait de ce qu'était madame de Genlis au moment où elle quitta l'hôtel de Puisieux pour aller occuper un appartement au Palais-Royal, où elle venait d'obtenir une place de dame pour accompagner (et non de dame du palais, comme le dit une biographie de madame de Genlis que j'ai lue l'autre jour, et qui est absurde depuis la première ligne jusqu'à la dernière).

Madame de Genlis était nièce de M. le duc d'Orléans à cette époque[37]. Madame de Montesson avait épousé le prince, et s'était elle-même créé cette inconcevable position; à l'aide de l'amour que M. le due d'Orléans n'avait pas pour elle, et qu'elle avait su lui donner, elle avait eu l'habileté de le conduire à une union légitime, ne voulant pas en accorder une autre.... Cette union toutefois fut secrète; le Roi, qui n'aimait pas la maison d'Orléans, fut bien aise de la tenir ainsi dans une sorte de dépendance. Ce n'était pas l'avis de M. Turgot et de M. Necker: tous deux, quoique ennemis, avaient à cet égard la même pensée; ils voulaient que le roi fît la grâce entière. M. de Malesherbes pensait comme eux.

—Un roi, disait M. Necker, est l'image de Dieu sur la terre... tout indulgence et tout amour!...

—Votre Majesté, disait M. de Malesherbes, qui ne croyait à rien ou du moins à bien peu de chose, doit s'attacher M. le duc d'Orléans par la reconnaissance; dans le cœur d'un homme comme lui, c'est pour jamais.

Mais Louis XVI était entêté comme, au reste, tous les esprits médiocres ayant le pouvoir.... Rien n'est au-dessous d'un pareil inconvénient dans un roi.

Quoi qu'il en fût, madame de Genlis n'en était pas moins la nièce du duc d'Orléans; sa tante enfin était tante de M. le duc et de madame la duchesse de Chartres... Cette alliance, ce rapport intime n'a pas été assez remarqué dans les différents jugements qu'on a portés d'elle. Ce n'est certes pas que je la veuille défendre, j'ai dit en mille endroits que j'aimais trop madame de Staël pour aimer madame de Genlis. Ceci ressemblerait à de la passion, et cependant n'en est pas. Je suis juste, au contraire... car l'équité doit surtout présider à ce qui sort d'une plume contemporaine...

Oui, ces rapports étaient d'une nature, je le répète, qui imposait même des devoirs à M. le duc de Chartres, non pas ceux qui ont éveillé la censure publique, mais de ces rapports et de ces devoirs qui ne peuvent se décliner, et que l'on comprend à merveille pourvu qu'on connaisse un peu le monde de ce temps-là...

Aussitôt que madame de Genlis fut au Palais-Royal, on s'aperçut d'un immense changement dans la vie habituelle. La société de madame la duchesse de Chartres était agréable et presque entièrement composée des femmes de son service d'honneur. Jeune elle-même, agréable d'esprit, quoique assez nulle comme agrément de conversation, elle sentait néanmoins le charme qu'on pouvait trouver et apporter dans une causerie journalière et dans une vie d'habitude. Madame de Genlis n'eut donc pas de peine à lui inculquer ses principes dans ce genre, et à lui faire donner sa sanction à des réunions et des soupers réguliers au Palais-Royal. Il y avait grande réception tous les jours d'opéra, et pourvu qu'on fût présenté on avait le droit d'y venir souper. Ces jours-là il y avait une cohue tellement confuse que les intimes de la société de la princesse se dispensaient d'y paraître autrement qu'un instant et pour faire leur cour... Mais il y avait ensuite les petits jours, c'étaient les bons; on avait alors assez de monde pour y causer de tout et fort bien, et la soirée s'écoulait avec une rapidité charmante. J'ai connu particulièrement des hommes et des femmes qui avaient fait partie de ces réunions intimes, comme on les appelait, et qui étaient encore assez nombreuses pour qu'il s'y trouvât trente personnes à table... Parmi elles il s'en trouvait beaucoup de fort spirituelles; madame de Genlis était sans doute à la tête de tout ce qu'on pourrait nommer dans cette époque, fin du règne de Louis XV et commencement de celui de Louis XVI... Elle avait surtout le talent de charmer, comme, au reste, cela était assez communément alors. Comme on causait, comme on pensait, comme on écrivait dans ce temps-là! que d'esprit, de raison même au milieu d'une folie apparente qui ne présidait, au fait, qu'aux heures de dissipation!... Les deux générations d'aujourd'hui parlent de ce temps sans le connaître autrement que par les meubles de Boule et les portraits de madame de Pompadour et de madame du Barry; mais le siècle de Louis XV est aussi inconnu aux deux générations qui sont devant nous que le règne éloigné d'un Jagellon... On entend des femmes trancher, décider, sur cette époque de Louis XV, comme elles disent sans savoir seulement la portée et la valeur de ce mot; on entend des femmes parler de ce temps-là parce qu'elles ont des vases de Chine dans leur cabinet et des tableaux de Mignard dans leur salon... Mais je n'ai vu nulle part des Vanloo ni des tableaux des peintres de cette époque; la chose est toute simple, il faudrait pour cela bien des choses qui manquent radicalement.

Madame de Genlis était prodigieusement instruite; ce qu'elle savait est immense. C'est toujours une bonne chose lorsqu'on a de l'esprit naturellement; cette culture ne peut être que fructueuse alors, et eut en effet le résultat qu'on trouvait en elle...

La société du Palais-Royal était, comme je l'ai dit, fort brillante et fort spirituelle; on pouvait même dire que c'était le salon le plus agréable de Paris. Cet éloge est grand; car alors Paris renfermait bien des personnes d'esprit... Plusieurs vieilles femmes, surtout, formaient une sorte de tribunal assez important pour toute personne reçue, mais fort indulgent cependant lorsqu'on se présentait devant lui convenablement. Il était composé de madame la marquise de Polignac, laide comme un singe, dont elle avait la physionomie vive et maligne; madame la comtesse de Rochambeau, gouvernante des enfants d'Orléans dans leur enfance; la comtesse de Montauban, la plus joyeuse des femmes: elle était fort spirituelle, plaisante, et ne disait rien comme personne... Puis venaient deux femmes fort influentes dans l'intérieur du palais: l'une était madame de Blot, dame d'honneur de la duchesse de Chartres; l'autre, madame la marquise de Barbantane: elle avait été dame pour accompagner de la duchesse d'Orléans, et puis gouvernante de madame la duchesse de Bourbon, sœur de M. le duc de Chartres, cette jeune princesse qui inspira une si violente passion à son fiancé, M. le duc de Bourbon, qu'il l'enleva!... C'est une manière d'agir un peu leste pour tout le monde, et, en vérité, bien étonnante pour un prince!... Elle fait au reste la morale des mariages d'inclination, comme disent les bonnes femmes, car nous avons vu la suite de celui-là!... Madame de Barbantane était spirituelle, et surtout pour la conversation, talent qu'elle possédait avec un rare avantage sur les autres femmes... Il y avait encore la vicomtesse de Clermont-Gallerande. Madame de Genlis, comme on le voit, n'était pas déplacée dans cette société du Palais-Royal où vivaient ensuite dans l'intimité madame de Fleury, madame de Noailles et madame de Belzunce, sa sœur, et beaucoup d'autres très-connues par leur esprit ou bien par leur facilité de commerce sociable et bienveillant, qualité qu'on estime au-dessus peut-être de toutes les autres.

M. le duc de Chartres, quoique bien jeune encore à cette époque, avait déjà l'aplomb d'un homme de cinquante ans; et de plus, il en avait presque la figure: extrêmement bourgeonné, les traits altérés par les veilles et, l'on peut dire, une vie déréglée, le duc de Chartres, quoique dans la première jeunesse enfin, était assez peu agréable pour ne pas vivement regretter quelquefois le funeste emploi de ses jeunes années. Ce qui lui restait était une grande élégance, une tournure leste et noble et des manières à lui, on peut le dire, qui le rendirent, pendant plusieurs années, l'idole des jeunes gens de son âge... Les soins ne lui avaient pas manqué, même ceux dont certes on ne peut prévoir l'utilité; c'était d'ailleurs son père qui s'était chargé volontairement de ce soin[38]. Pour gouverneur, le jeune prince avait eu le comte de Pont-Saint-Maurice, homme de cour, d'honneur, et même d'esprit, mais trop facile pour être le chef de l'éducation du premier prince du sang de France... Il paraît que l'on n'était pas difficile, au reste, pour l'éducation des princes dans la famille d'Orléans; car on aurait pu avoir mieux que l'abbé Dubois... M. de Pont, satisfait de la bonne grâce de son élève, n'en demanda pas davantage à lui ni à Dieu, et le sous-gouverneur et le précepteur furent traités de pédants lorsqu'ils disaient que le prince ne travaillait pas.

Il n'est pas fait pour cela, disait M. de Pont[39]!

Et les choses allaient toujours de même, c'est-à-dire un peu plus mal, parce que, lorsqu'elles ne vont pas mieux, elles vont en empirant... C'est ainsi que le prince atteignit quinze ans. Alors l'enthousiasme pour lui fut au comble parmi les partisans et les serviteurs de la maison d'Orléans. Il était agréable, spirituel, avait des manières gracieuses, qualité qu'il ne garda pas longtemps, en quoi il eut grand tort; car je crois qu'il n'existe rien de plus séduisant dans le monde qu'un jeune prince et une princesse ayant de la bienveillance. Tout ce qu'ils ont de bien double en eux; on leur sait tant de gré d'être prévenants!... On les remercie avec tant de reconnaissance de sortir de leur place royale pour venir à vous!... Mais ce n'était pas la morale de M. de Conflans, du chevalier de Coigny, de M. de Fitz-James, et d'une foule de jeunes gens plus évaporés que méchants peut-être, mais dont les principes étaient assez mauvais pour corrompre un cœur de prince de quinze ans. Plus tard, M. d'Argenson, M. de Valençay et d'autres vinrent aussi!... Un seul homme pouvait le sauver, c'était le chevalier de Durfort, l'homme qu'il a le plus aimé peut-être; il eut aussi de l'empire sur lui, mais le mal était fait... M. de Durfort eût été pour le prince un inestimable bienfait de la Providence s'il fût venu à temps pour le guider dans sa marche.

Le duc de Chartres était moqueur. C'est de tous les défauts, le plus funeste dans un prince. Rien n'efface la douleur que cause un sarcasme auquel on répond pourtant souvent avec avantage... Quelle doit être celle d'une blessure qu'on ne peut panser... sur laquelle n'est posé aucun appareil!... Le duc de Chartres se fit beaucoup d'ennemis dans la maison même de son père... Les femmes surtout se déchaînèrent contre lui. Il était alors de mode de faire du romanesque. Richardson, Rousseau, mademoiselle de Lespinasse, Werther, madame Riccoboni, une foule d'ouvrages et de gens à grands sentiments, avaient renversé tout l'ordre de choses établi dans la société. Cela ne passait pas le sentiment, mais aussi on en était si bien entêté, que rien ne peut donner une idée de ce qu'était alors un salon où se trouvaient beaucoup de femmes... On y soutenait des thèses comme au temps des cours d'amour... et il était rare qu'on ne dît pas beaucoup de choses inconvenantes. Le duc de Chartres trouva un de ces tribunaux tout organisé parmi les femmes de la maison de sa mère; il s'amusa d'abord à les combattre avec de la raillerie, et ce fut assez pour qu'elles le prissent dans la plus belle des aversions.... Mais après son mariage, il changea en plus d'amertume et de causticité ce qui n'était avant que de la raillerie: aussi, malgré le respect qu'imposait sa qualité de prince, les dames de madame la duchesse de Chartres et celles de madame la duchesse d'Orléans douairière se permettaient quelquefois de lui tenir tête.

Malgré tous ces inconvénients, M. le duc de Chartres était un homme parfaitement agréable dès qu'il voulait plaire... M. le vicomte de Ségur, M. le comte Louis de Narbonne, tous les Dillons, qui étaient alors les hommes les plus à la mode de France, prenaient modèle sur le duc de Chartres pour dire et faire comme lui, parce qu'il était à la mode... Plus tard, cette influence fut directe et funeste.

La duchesse de Chartres était un ange de bonté et de perfection. Elle avait de la candeur, de la sensibilité, qualités précieusement rares dans une princesse... Elle était pieuse comme un ange... Enfin, elle était ce que l'on ne peut rencontrer que rarement dans le monde ordinairement. Qu'on juge de l'effet que cela produisait à la cour! C'était une oasis dans le désert.

Parmi les autres hommes du Palais-Royal était M. de Thiars, frère du comte de Bissy; c'était un homme fort spirituel, quoi qu'en dise madame de Genlis. Il était caustique, et peut-être lui avait-il donné quelques coups de griffe. Il était prodigieusement laid... Sa laideur, me disait ma mère, était dangereuse pour une jeune femme comme celle de quelque animal étrange... Et pourtant on citait les noms de plus de dix femmes charmantes dont il avait été aimé avec passion. Il était auteur. Son fils était aussi fort spirituel...

Le comte de Valençay, frère du marquis d'Étampes, était un des hommes les plus agréables du Palais-Royal. Jouant la comédie à ravir, spirituel sans méchanceté, bon sans fadeur, aimant les arts et s'y connaissant bien, il était aimé et désiré dans toutes les maisons où il allait. M. le comte d'Osmond était aussi un homme de bonne compagnie, et tout-à-fait de mise; mais des amis qui l'ont beaucoup connu m'ont dit que sa distraction continuelle lui donnait cette réputation de grand esprit qu'on lui reconnaissait généralement, et que particulièrement on lui contestait. Le marquis de Barbantane, mari de madame de Barbantane dont j'ai parlé, était aussi un homme de beaucoup d'esprit, moqueur, et peut-être même un peu méchant, ce qui contrastait singulièrement avec une recherche exquise de politesse dont on ne savait que faire avec ce persiflage continuel.

M. et madame Duchâtelet, la duchesse de Grammont, M. de La Tour-du-Pin, le comte de Clermont-Gallerande, dont la jolie figure était déformée par des tics tout-à-fait singuliers. Mais ceux-là n'étaient rien, il en avait un autre plus insupportable; c'était de faire continuellement des citations et de les faire fausses... Le chevalier d'Oraison était par son esprit un des hommes[40] recherchés du Palais-Royal.

La société du Palais-Royal fut ensuite plus étendue dans son intimité... mais à cette époque elle était encore assez restreinte pour qu'il fût très-difficile d'y être admis. Je ne prétends pas faire du salon de madame la duchesse de Chartres un Éden, ni faire croire que c'était l'âge d'or que cette époque!... Mais dans ce monde, qu'on distinguait alors sous le nom de grande société, on remarquait des points de réunion plus ou moins recherchés, et plus ou moins faits pour l'être... Le Palais-Royal était ainsi dans le temps dont je parle... Là, dans le cercle des jours ordinaires, se trouvaient réunies toutes les grâces à toute l'urbanité française. Ce mot avait alors une signification; aujourd'hui il n'en a plus. Je sais encore ce que cela veut dire, parce que je l'ai vu; mais les génies de l'époque, tels que M. Charles La...t, par exemple, qui écrase les pieds d'une femme sans saluer, et cela parce qu'il fait des pièces qu'on ne siffle pas; celui-là, par exemple, ne sait pas ce que c'est. On y combinait les moyens de plaire... on feignait les vertus qu'on n'avait pas... et du moins pendant ces heures consacrées à cette supercherie la vertu recevait cet hommage du vice, dont le culte était déserté... On pouvait bien faire une méchanceté, on la faisait même; mais on ne racontait pas sans esprit une calomnie, on n'attaquait pas avec une brutalité qu'on appelle franchise, et qui n'est autre chose qu'une mauvaise éducation, l'existence d'une femme... L'âcreté d'une telle façon d'être se serait mal accordée avec l'aménité des procédés et des manières qu'on apportait dans cette grande et haute société dont le code de lois était alors observé avec rigidité... J'ai vécu dans ce monde-là dès ma première enfance, et je puis dire que ce n'est que là aussi que j'ai vécu. Ce n'est que là, par exemple, que j'ai vu louer sans cette fadeur et cette maladresse de louange qui vous empêche d'accepter un compliment, fût-il fondé. Ce n'est que là que j'ai vu discuter sur de graves, d'importantes matières sans disputer et sans injure[41]... Ce n'est que là que j'ai vu faire valoir les autres sans les protéger, et paraître heureux de leurs succès!... et cela sans hypocrisie, non! c'était une dernière écorce des anciennes mœurs qui se conservait par la force de l'habitude... et ce n'était cependant qu'une écorce... mais elle me rendait la vie bien légère à porter dans ces jours de ma jeunesse: qu'aurais-je donc éprouvé dans le siècle précédent, lorsque tous les liens de famille étaient sacrés, lorsque les charmes de cette même union sociale rendaient faciles jusqu'aux moindres actions de la vie!...

Dans une société moins étendue que les cercles que je viens de nommer, on était plus ouvert, plus confiant; on causait, on parlait des bruits du monde; on médisait, mais toujours avec mesure; on n'attaquait JAMAIS l'honneur de personne. C'était un sanctuaire que la vie d'un homme sous ce rapport; c'était une arche sainte dont jamais dans le monde la main la plus hardie ne soulevait le voile... Un jour, dans l'un des bals particuliers de la Cour, un jeune homme trouve à terre un papier qu'il relève; il lit!... Ah! s'écrie-t-il involontairement, une lettre d'amour signée avec du sang!... mais tout aussitôt il s'aperçoit de sa faute et cache le billet... Eh bien! pour cette seule indiscrétion le pauvre jeune homme fut rayé de la liste des invités au bal particulier pour l'espace de six mois par Marie-Antoinette elle-même!...

Ce qu'on demandait surtout dans cette société si regrettable, c'était de la grâce, de la gaîté, de l'originalité... La méchanceté profonde est toujours triste... il y a plus, elle est vulgaire et grossière. C'est pour cela qu'on ne pardonnait jamais la bassesse des manières ou du langage, et surtout celle des actions lorsqu'elle était avérée. On n'avait peut-être plus assez de principes pour être irrité au fond de l'âme d'une bassesse; mais telle était la force de l'opinion, qu'on avait encore plus de vanité que de cupidité: ce n'était peut-être plus de la grandeur, c'était de l'orgueil, mais qu'importe!... Enfin, de toutes ces hypocrisies que je viens de citer, aucune n'est imposée pour nuire, et toutes produisent un bien. C'était ainsi qu'était la grande société ou la bonne compagnie.

J'ai dit, je le crois, que la duchesse de Chartres recevait tous les jours de représentation d'opéra tout le monde présenté. On pouvait aller souper au Palais-Royal sans autre invitation qu'une première, qui suffisait pour toujours; mais les autres jours, qui s'appelaient les petits jours, il y avait une liste pour la société intime, qui, également invitée, l'était pour l'avenir. Ces petits soupers étaient les plus agréables. La duchesse de Chartres travaillait, et conséquemment toutes les femmes travaillaient aussi. On faisait quelquefois une lecture, ou bien de la musique... Pendant tout un hiver, ce fut une folie de jouer la comédie. Alors on lisait des pièces inédites, soit de Marivaux ou de tel autre auteur du répertoire de la Comédie Française, pour choisir parmi elles. Madame de Genlis était toute en faveur pendant ces jours de triomphe pour les arts. La princesse l'aimait alors avec une tendresse qui faisait croire aux sortiléges, disait madame de Barbantane.

Un jour (c'était celui d'un petit souper), la princesse travaillait devant une grande table ronde recouverte d'un tapis vert; elle parfilait... Madame de Blot, assise auprès d'elle, parfilait aussi et mettait en pièces un magnifique échiquier en or qu'on lui avait donné pour cet usage. Madame de Barbantane et toutes les femmes de l'intimité de la duchesse se trouvaient ce même soir chez elle. La conversation était animée... on parlait beaucoup de sentiment, et madame de Blot, dont j'ai déjà cité l'esprit, avait avancé une thèse assez difficile à soutenir... Le duc de Chartres, qui ne l'aimait pas parce qu'elle commençait peut-être à être clairvoyante, se promenait dans le salon, et finissait toujours par revenir se mettre en face d'elle, en la fixant avec une intention assez maligne. Rien n'est perfide comme un regard qui s'applique sérieusement à vous pénétrer, surtout lorsque ce regard est fixe et questionneur... Dans ces soirées du Palais-Royal la conversation était parfaitement libre, et le prince donnait lui-même l'ordre de l'être...

—En vérité, dit le duc de Chartres, je ne comprends plus le cœur des femmes aujourd'hui!... elles veulent de l'amour avec cette autorité sentimentale et dogmatique qui ferait d'une passion la chose du monde la plus ennuyeuse, la femme qui l'inspirerait fût-elle belle comme la plus belle des houris de Mahomet.

MADAME DE BLOT.

Mais monseigneur croit-il qu'on aime moins parce que la passion raisonne?...

LE DUC DE CHARTRES.

Ma foi, je n'en sais rien. Je n'ai jamais essayé de savoir comment j'aimais ni pourquoi j'aimais... mais aussitôt que mon cœur était occupé, je m'inquiétais pour avoir la preuve de l'amour de la femme que j'aimais.

MADAME DE BLOT.

Mais, monseigneur, c'est en cela que Rousseau est le plus grand historien du cœur humain. Julie va d'elle-même au-devant du cœur de celui qu'elle aime... tout ce que la femme peut sacrifier, elle le donne avec une abnégation d'elle-même vraiment héroïque.

M. LE DUC DE CHARTRES en regardant madame de Blot avec ironie.

Vous trouvez donc Rousseau bien admirable, madame?

MADAME DE BLOT

Moi, monseigneur!... je l'admire à un tel point, que je ne conçois pas qu'une femme véritablement sensible n'aille pas trouver Rousseau pour lui consacrer sa vie.

LE DUC DE CHARTRES s'arrêtant avec une expression de crainte affectée.

Je vous demande en grâce, mesdames, de garder religieusement le secret de madame de Blot; car, en vérité, si Rousseau apprend cette admiration si vive, il viendra enlever madame de Blot, qui sera perdue à jamais pour le Palais-Royal et pour M. de Blot.

MADAME DE MONTBOISSIER souriant avec un accent de reproche.

Ah! monseigneur!

M. DE SCHOMBERG.

Monseigneur pardonnera à une si vive admiration.

M. DE THIARS.

Elle est si comprenable!

LE DUC DE CHARTRES[42] reprenant sa promenade aussi méthodiquement.

Vous avez raison (il s'incline), madame de Blot; c'est moi qui vous demande pardon.

Madame de Blot avait trop d'esprit pour ne pas comprendre que la révérence, le pardon, et tout ce qui venait du duc de Chartres, ne pouvait être vrai... Aussi le sourire qui accompagnait la révérence qu'elle lui rendit fut-il pour le moins aussi railleur que celui du prince... Tout-à-coup elle avisa madame de Genlis, qui, assise entre le chevalier de Durfort et M. de Thiars, travaillait à une bourse en filet. Son silence pendant cette discussion, qui durait depuis une heure, était assez étrange pour que madame de Blot en fût surprise; aussi ne laissa-t-elle pas échapper l'occasion d'une petite vengeance...

—Et quel est votre avis sur le sentiment que peut inspirer Rousseau, madame? dit madame de Blot à madame de Genlis.

MADAME DE GENLIS.

Je ne saurais le dire, madame.

MADAME DE BLOT.

Vous ne sauriez le dire, et pourquoi?

MADAME DE GENLIS.

Parce que je connais à peine les ouvrages de Rousseau.

MADAME DE BLOT.

Mais la Nouvelle Héloïse...

MADAME DE GENLIS.

Je ne l'ai pas lue.

Ce fut un coup de théâtre dont l'effet fut instantané... l'ouvrage tomba des mains de toutes les travailleuses... le parfilage, le filet, la tapisserie, tout fut en suspens... et jusqu'à la princesse tout le monde s'écria:

—Vous n'avez pas lu la Nouvelle Héloïse!

MADAME DE GENLIS.

Non, et je n'ai pas même lu Émile...

Un moment de silence suivit... tous les yeux étaient attachés sur madame de Genlis, qui, sans être embarrassée de son maintien, continuait son filet sous l'artillerie des regards jetés sur elle... Cependant, si elle avait levé la tête, elle eût été embarrassée en voyant les yeux du duc de Chartres qui lui donnaient un démenti formel. Quant à madame de Blot, elle haussa les épaules et dit avec un accent moqueur:

—Cela est en vérité bien surprenant, et vous avez là, madame, une prétention bien ridicule.

MADAME DE GENLIS très-piquée.

Non, madame, non, je n'ai pas de prétentions... j'en vois autour de moi trop d'absurdes pour me donner à moi-même ce ridicule... Je n'ai pas lu la Nouvelle Héloïse, parce que j'en ai assez entendu dire pour savoir que la Nouvelle Héloïse n'est pas un livre pour mon âge... Lorsque j'aurai le vôtre, madame, je lirai les ouvrages de J.-J. Rousseau, parce qu'ils contiennent, dit-on, de fort bonnes choses... et qu'alors j'en pourrai parler sans blesser la bienséance.

MADAME DE BLOT.

Je ne vous savais, madame, ni dévote, ni prude, ni rigoriste...

MADAME DE GENLIS.

Je me trouve, madame, assez honorée du titre de dévote pour n'en pas chercher d'autres, et surtout celui de prude... Au surplus, quel que soit mon rigorisme, il ne me portera jamais à soutenir des thèses extravagantes.

LE DUC DE CHARTRES bas au baron de Besenval.

En vérité, madame de Genlis me confond! comment peut-elle être aussi ferme dans sa défense vis-à-vis madame de Blot, dont l'attaque est presque grossière contre son ordinaire, car elle est toujours de si bon goût...?

LE BARON DE BESENVAL souriant.

Monseigneur, la femme la plus douce et la plus mesurée devient une lionne si elle est attaquée devant la personne qu'elle aime.

LE DUC DE CHARTRES fort embarrassé.

Mais... est-ce que cette personne est dans la chambre?

LE BARON DE BESENVAL.

Je croyais que monseigneur avait aperçu M. de Genlis lorsqu'il est entré tout à l'heure.

LE DUC DE CHARTRES souriant.

Vous avez raison, baron!... Eh! tenez, voilà encore la querelle qui recommence... Cette fois, ce n'est plus Rousseau.

En effet, la dispute entre ces deux dames, qui s'était apaisée depuis la dernière réponse de madame de Genlis, venait de se réveiller plus aigre que jamais à propos du parfilage. Interpellée sur un mot qu'elle avait dit la veille relativement au parfilage, madame de Genlis avoua qu'elle espérait faire tomber cette odieuse coutume, qui était si peu d'accord avec nos manières élégantes et nos prétentions surtout à l'élégance.

MADAME DE MONTBOISSIER.

Mais, madame, veuillez me dire comment madame la duchesse peut faire une chose inconvenante.

Madame de Blot sourit d'un air triomphant... et dans le fait, la duchesse d'Orléans parfilait en ce même moment. Le coup semblait devoir porter fort et juste; mais madame de Genlis était trop fine pour s'aventurer sans guide dans un pays inconnu, et elle était sûre de son affaire; aussi répondit-elle à madame de Montboissier:

—Ce n'est pas madame[43] qui aura le tort que je reproche à toutes les femmes, et madame elle-même connaît à cet égard ce que je pense... mais je combats l'odieuse coutume qui fait prendre à une femme, presque sur les vêtements d'un homme, les brandebourgs de son habit, son nœud d'épée, ses épaulettes, enfin tout ce qui fait les profits de son valet de chambre... Nous recevons en outre fort souvent des présents d'une valeur que nous repousserions s'ils étaient sous une autre forme... Voilà ce que je trouve non-seulement indélicat, mais coupable même.

MADAME DE BLOT se penche vers la marquise de Polignac, et lui dit à demi-voix:

Eh bien, voilà la mission commencée... il ne nous reste plus qu'à chercher à obtenir l'absolution d'un directeur aussi rigide!

MADAME DE GENLIS, qui a entendu madame de Blot, poursuit doucement et sans affectation.

Ce que j'ai vu de plus joli en ce genre, c'est une harpe en or, destinée à être parfilée, et offerte par M. le duc de Lauzun... ainsi qu'un tablier garni de franges d'or... fait pour le même usage...

Madame de Blot rougit... le tablier valait plus de cinquante louis, et lui avait été donné par la maréchale de Luxembourg.

—J'ai reçu hier de Rome une lettre fort intéressante, qui m'annonce un nouvel ouvrage bien remarquable s'il s'achève, dit M. de Schomberg, qui voulait changer la conversation.

LE DUC DE CHARTRES.

Quel est cet ouvrage?

M. DE SCHOMBERG.

L'auteur, quoique jeune, est un savant distingué, monseigneur; quant à l'ouvrage, il s'intitule Trésor des origines, ou Dictionnaire raisonné des origines.

LE DUC DE CHARTRES.

Et l'auteur?

M. DE SCHOMBERG.

C'est un jeune homme appelé Charles Pougens; il annonce un esprit remarquable, et même un talent distingué... il me demande de le mettre aux pieds de monseigneur, et de solliciter sa protection.

MADAME DE BLOT.

Vous devriez bien, monsieur de Schomberg, lui écrire de nous donner son avis sur Rousseau, puisqu'il est si savant, votre jeune ami.

LA DUCHESSE DE CHARTRES, souriant doucement.

Vous avez l'humeur bien guerrière ce soir, madame de Blot...

MADAME DE GENLIS.

Je connais M. Charles Pougens, madame, et je crois que son opinion aurait ici peu de poids pour décider si une jeune femme doit ou non lire Jean-Jacques Rousseau.

LA DUCHESSE DE CHARTRES.

Madame de Genlis, madame de Puisieux me disait l'autre jour que vous aviez un talent remarquable pour raconter des histoires de revenants. Vous devriez bien nous en dire une au lieu d'engager une discussion sur Jean-Jacques; car, en vérité, une discussion, quelque bien qu'elle soit engagée, est toujours pénible pour ceux qui écoutent.

MADAME DE GENLIS.

Je suis aux ordres de madame. Quelle histoire demande-t-elle? Est-ce une véritable histoire ou bien une faite à plaisir.

LA DUCHESSE.

Comme vous voudrez.

MADAME DE GENLIS.

Eh bien! je raconterai donc l'aventure du chevalier de Jaucourt[44].

LE DUC DE CHARTRES.

Qui? Clair-de-Lune?

MADAME DE GENLIS s'inclinant sans répéter l'épithète.

M. le chevalier de Jaucourt. Je soupais un soir chez madame de Gourgues[45] avec ma tante, madame de Montesson, dont elle est la meilleure amie. Elle avait été fort souffrante ce jour-là, et elle était sur sa chaise longue...

LE DUC DE CHARTRES.

Madame de Gourgues n'est-elle pas une personne pâle et mélancolique?

MADAME LA MARQUISE DE POLIGNAC.

Oui, monseigneur; et madame de Genlis est vraiment bien bonne d'avoir remarqué qu'elle était un jour plutôt qu'un autre sur sa chaise longue, car elle y passe sa vie.

LA DUCHESSE DE CHARTRES avec le ton de l'intérêt.

Qu'a-t-elle donc?

MADAME LA MARQUISE DE POLIGNAC.

Une maladie, madame, bien difficile à guérir, une passion malheureuse pour M. Jaucourt.

LE DUC DE CHARTRES.

Comment! pour Clair-de-Lune? c'est prodigieux! a-t-elle de l'esprit?

MADAME DE GENLIS.

Oui, monseigneur, et beaucoup.

MADAME DE BLOT.

C'est-à-dire qu'elle sait l'anglais[46]... Et vous, madame, qui parlez, ou du moins qui savez, je crois, toutes les langues de l'Europe, vous devez trouver cela bien naturel.

MADAME DE GENLIS.

Mais elle est instruite, elle parle sur beaucoup de sujets, et fort bien.

MADAME DE BLOT.

C'est-à-dire qu'elle est pédante. Elle est fort arrêtée dans ses décisions, avec cela, ce qui fait un singulier contraste avec son ton sentimental.

MADAME DE GENLIS.

Au moins, madame, vous ne pouvez lui refuser beaucoup de vertus.

MADAME DE BLOT.

Oui... elle est dévote...

MADAME DE GENLIS.

Comment cela se peut-il, madame? elle aime tous les encyclopédistes.

MADAME DE BLOT.

Aussi, vous ai-je dit qu'elle était formée de contrastes, sans être amusante.

LA DUCHESSE DE CHARTRES.

Mesdames, mesdames, et notre histoire!... madame de Genlis, commencez donc.

MADAME DE GENLIS, s'inclinant.

[47]Je suis depuis longtemps aux ordres de madame... J'ai déjà dit que je soupais un soir chez madame de Gourgues; le chevalier de Jaucourt y était. La conversation tomba sur les revenants, et je dis que j'en avais peur. Alors le chevalier de Jaucourt prétendit qu'il lui était arrivé à lui-même une histoire des plus étonnantes, et que si je lui promettais de ne pas trop m'effrayer, il me raconterait cette aventure. J'étais peureuse, mais la curiosité l'emporta; je lui demandai son histoire. Depuis il me l'a racontée, toujours avec les mêmes particularités. C'est un homme d'honneur et incapable de tromper[48]...

Le chevalier de Jaucourt est né en Bourgogne. Il fut élevé dans un collége d'Autun. Son père le fit sortir du collége et le fit venir à sa terre pour le préparer à sa première campagne, qu'il devait faire sous la conduite de l'un de ses oncles. Le chevalier de Jaucourt[49] avait alors douze ans. Son père le reçut bien, comme à son ordinaire, mais avec une sorte de solennité qu'il ne mettait pas habituellement dans ses manières avec lui. Après souper, on conduisit le chevalier dans une grande chambre dans laquelle il devait coucher seul, d'après l'ordre de son père. Le chevalier n'osa répliquer d'abord à l'ordre paternel; et puis il allait partir pour l'armée... il allait servir le Roi!... Cette pensée lui aurait fait affronter des dangers.

La chambre dans laquelle on le laissa seul était fort vaste et sombre, et meublée d'une singulière façon à l'époque où l'on était alors; le lit à baldaquin avait une garniture en point de Hongrie, et les chaises et les fauteuils, d'une forme également gothique et recouverts d'une poussière épaisse, prouvaient que depuis longtemps l'appartement n'avait été habité. Au milieu de la chambre on voyait une espèce de trépied ou d'autel, sur lequel le vieux valet de chambre du père du chevalier laissa une lampe allumée et se disposa à s'en aller.

—Je ne voudrais pas de lumière, dit l'enfant.

—Monsieur le marquis a recommandé qu'on vous laissât de la lumière, monsieur le chevalier.

Et le vieillard se retira, laissant le chevalier seul dans une chambre qui paraissait isolée, et dont l'ameublement seul le glaçait d'une sorte de crainte... Il commença à se déshabiller, mais lentement, et mit à cette occupation le double de temps qu'il y mettait ordinairement... Pendant qu'il ôtait ses habits pièce à pièce, il examinait surtout attentivement la tapisserie qui recouvrait les murs humides de la chambre. Cette tapisserie était une tapisserie à personnages, ainsi qu'on appelait ces sortes de tentures autrefois dans ces châteaux... Le sujet en était étrange, elle représentait un temple de forme antique; les portes en étaient fermées; l'ouvrier s'était surpassé dans l'exécution des arbres qui entouraient le temple. Sur les marches de l'édifice était un homme de grandeur naturelle, dont le costume ressemblait à celui d'un grand-prêtre. Il était vêtu d'une longue tunique blanche serrée par une ceinture dont les bouts flottants formaient des dessins bizarres au-dessus de sa tête... Dans l'une de ses mains était une clef; dans l'autre, un faisceau de rameaux liés ensemble figurait une poignée de verges. Cette figure était de grandeur naturelle, et occupait une partie du lambris qui faisait face au lit du jeune chevalier. Par une sorte de fascination magnétique, il ne cessait de regarder cette figure; ses yeux la fixaient en se déshabillant, ils la fixèrent dans son lit, ils la fixaient toujours... Tout-à-coup...

MADAME DE BLOT et plusieurs de ces dames.

Ah! mon Dieu!...

MADAME DE GENLIS.

Tout-à-coup il croit rêver!... il voit la figure se mouvoir... s'ébranler... elle descend lentement les marches du temple... Le malheureux enfant, glacé de terreur, n'ose faire un mouvement, ne peut même pas porter la main à la sonnette que lui a montrée le vieux valet de chambre... La figure descend toujours... Elle est dans la chambre enfin... elle s'avance vers le lit où l'enfant est couché, frissonnant et baigné de sueur froide..... La figure avance toujours... enfin elle est tout près du lit... D'une main elle tenait la clef et de l'autre la poignée de verges... Lorsqu'elle toucha le lit du chevalier, la figure leva la main qui tenait les verges, et prononça ces mots d'une voix qui n'avait rien d'humain:

«Ces verges fustigeront un grand nombre de tes amis... Lorsque tu les verras s'agiter... voilà la clef des champs... n'hésite pas à la prendre.»

Après que ces mots furent prononcés lentement et avec toute la solennité d'un oracle, la figure se retourna, traversa de nouveau la chambre avec la même gravité, et remontant les marches du temple comme elle les avait descendues, elle se remit sur le portique dans la même attitude où elle était avant ce singulier événement..... Tout palpitant... frémissant encore d'une terreur qu'il ne pouvait surmonter, le malheureux enfant ne put appeler que quelques instants après... On vint... Mais n'osant pas confier cette étonnante aventure à un domestique, il se contenta de dire qu'il se sentait malade et voulait que quelqu'un demeurât dans sa chambre... Le domestique resta auprès de lui; mais le pauvre enfant ne put dormir de la nuit. À peine fit-il jour qu'il courut chez son père, et se jetant dans ses bras en rougissant de honte de sa pusillanimité, il lui raconta son aventure de la nuit... Quel fut son étonnement lorsque son père, au lieu de se moquer de lui, l'embrassa avec une sorte de familiarité qui était loin des rapports d'un père avec un fils de douze ans.

—Mon fils, lui dit M. de Jaucourt, votre aventure est sans doute fort extraordinaire, mais elle l'est moins pour moi... Mon père... votre aïeul... eut aussi dans cette même chambre une des plus étonnantes aventures qu'il se puisse dire, et même!...

M. de Jaucourt allait parler avec plus de détail de cette aventure de son père, lorsque, réfléchissant probablement à l'âge de son fils, il garda le silence...; mais, en regardant le chevalier, ses yeux se mouillèrent de larmes... Il le prit dans ses bras et, l'embrassant avec tendresse, il le bénit.

Le chevalier partit pour l'armée avec un de ses oncles; il a été, depuis cette époque, bien occupé et même agité par des événements compliqués dans sa vie privée. Dans tout ce qui lui arrive, il croit voir l'effet des paroles du grand-prêtre aux verges et à la clef. Je lui ai entendu raconter plus de dix fois cette aventure, et jamais il n'a changé une circonstance ni un fait.

Dans ce moment, M. de Jaucourt entra dans le salon. Tout le monde se récria!...

—Comment, M. de Jaucourt, lui dit la duchesse de Chartres, vous ne nous avez jamais raconté votre aventure de revenant!...

M. de Jaucourt prit à l'instant même une attitude plus sérieuse.

—Je ne savais pas si j'aurais intéressé Madame, répondit-il... J'en parle peu, et jamais pour faire effet.

Ceci fut dit en jetant un regard presque de reproche sur madame de Genlis...

—Mais, dit la duchesse de Chartres, il est donc bien vrai que cela vous est arrivé?... Vous ne pouvez l'affirmer, car, enfin, vous dormiez peut-être.

—Non, madame, je ne dormais pas... l'impression produite par un rêve est une autre impression que celle de la réalité!... J'ai vu et j'ai entendu...

À ces mots, prononcés avec une noble assurance et le ton d'une profonde conviction, tout le monde se rapprocha de M. de Jaucourt... il semblait être un homme différent de la veille. Ce salon, si animé il y avait seulement quelques minutes, était devenu silencieux et attentif à la moindre parole, au moindre geste de celui qui avait vu enfin un habitant de l'autre monde.

La duchesse questionna M. de Jaucourt, et il lui répondit avec une extrême exactitude. Quoique quinze ans se fussent écoulés depuis cette époque, les faits étaient classés dans sa tête avec une telle netteté, qu'il ne déviait jamais d'une ligne dans ces récits si souvent renouvelés et toujours aussi fidèles.

Le chevalier de Jaucourt avait alors près de vingt-sept à vingt-huit ans; sa taille était fort élégante et sa démarche avait de la noblesse et du laisser-aller[50].—Son visage était pâle et rond, ce qui lui avait fait donner le surnom de Clair de Lune. La vraie raison de ce surnom aussi était une mélancolie profonde dont on ignorait le motif. Cette aventure de sa jeunesse en était-elle la cause? elle troublait ses nuits, elle troublait ses jours[51]!... il y rapportait tout ce qui survenait dans sa vie... Une passion qui l'occupait vivement était également pour beaucoup dans cette tristesse douce et calme qui lui avait fait donner son surnom... Ses yeux étaient noirs et charmants dans leur regard; mais une particularité étrange, c'est qu'il ne mettait pas de poudre à cette époque!... C'était une singularité tellement remarquable qu'il fallait un bien puissant motif pour l'autoriser. Il portait donc ses cheveux négligés et sans poudre, ce qui lui allait à ravir... M. de Conflans aussi; mais chez lui c'était une manie: il prétendait que c'était parce que sa tête fumait comme un volcan aussitôt qu'il y mettait de la poudre. Cette raison ne valait rien. S'il eût voulu, il y avait d'autres moyens de poudrer ses cheveux. Le fait est que ses cheveux frisaient ou plutôt bouclaient parfaitement, comme Just de Noailles, qui ressemblait à l'Antinoüs.

L'esprit de M. le chevalier de Jaucourt était charmant et, comme son visage, doux, calme et un peu porté à la tristesse. Il était aimé généralement de tous ceux qui le connaissaient, et son amabilité avait un charme qui rendait bientôt son commerce nécessaire lorsqu'on savait l'apprécier. Au reste, il n'était pas toujours triste et le prouvait en racontant avec grâce[52]...

—La bonté de Madame, dit le chevalier de Jaucourt, l'a entraînée trop loin, et je m'aperçois qu'il règne ici une sorte de tristesse... Il n'en est pas de même dans le salon de madame de Livry, d'où je sors en ce moment: c'est comme le camp d'Agramant.

MADAME DE BLOT.

Qu'y a-t-il donc?

M. DE JAUCOURT.

Oh! rien de nouveau, quant à ce qui concerne madame de Livry; cependant il y a eu ce soir redoublement dans la manifestation de son humeur folle, elle avait beaucoup de monde... Je ne sais comment le marquis de Hautefeuille et elle se prirent de querelle sur un sujet quelconque... Vous savez que madame de Livry n'est pas difficile sur le sujet d'une dispute, elle est fort coulante là-dessus... M. de Hautefeuille, de son côté, était bien disposé apparemment, et tout aussitôt que la balle lui fut lancée il la releva et servit madame de Livry comme elle le voulait, c'est-à-dire que la querelle fut engagée... Elle s'anima si bien et madame de Livry le prit sur un tel diapason, que M. de Hautefeuille se réfugia à l'autre bout du salon.—Monsieur, lui cria madame de Livry, vous êtes absurde.—Madame, répliqua M. de Hautefeuille, à tout seigneur tout honneur... vous passez avant moi... L'affaire s'engageait bien assez sans ce dernier mot; mais à peine fut-il prononcé que madame de Livry leva le pied, et lança de toute sa force une de ses petites mules à la tête du marquis de Hautefeuille... Dire les rires et les cris de joie de tout ce qui était dans le salon de madame de Livry ne se peut décrire... M. de Hautefeuille, désarmé par cette gracieuseté, rapporta à son antagoniste la mule de Cendrillon; car en vérité je n'ai vu de ma vie un plus joli, un plus petit pied, et la dispute fut terminée...

MADAME DE POLIGNAC.

Quelle charmante petite folle que madame de Livry!

MADAME DE BLOT.

En vérité! La trouvez-vous charmante? Moi je trouve qu'elle est fort peu mesurée, et voilà tout: le monde devrait lui demander compte de son peu de respect pour lui.

MADAME DE GENLIS.

Mais madame de Livry va fort rarement dans le monde, et, quoiqu'elle reçoive beaucoup, elle sort fort peu. Sa maison est agréable, ses soupers très-bien composés. Je crois avoir eu l'honneur de vous y voir, madame.

MADAME DE BLOT.

Cela ne prouve rien. Je vais chez des gens que je trouve ridicules; ne faites-vous pas de même?

Madame de Genlis ne répondit pas. Madame de Blot continua avec aigreur:

—Je n'ai jamais vu une femme aussi peu mesurée dans ses propos au milieu d'un cercle de femmes que madame de Livry: vous ne pouvez le nier.

MADAME DE GENLIS.

Mais une chose qu'on ne peut nier aussi, c'est que sa réputation est excellente, et qu'elle est aussi sage et mesurée dans les choses essentielles qu'elle l'est peu dans les affaires du monde. N'est-il pas vrai, M. de Jaucourt?

M. de Jaucourt était à l'autre bout de la chambre avec le duc de Chartres, dont la physionomie exprimait en ce moment de vives et profondes impressions... Il parlait, et paraissait parler avec action... Il parlait bas, et lorsque sa voix s'élevait malgré lui, il l'abaissait, et se calmait aussitôt... Madame de Genlis répéta deux fois le nom de M. de Jaucourt sans que le chevalier lui répondît... Vivement intriguée par cette conférence, et choquée peut-être aussi du peu de cas que le duc de Chartres lui-même faisait de sa parole, madame de Genlis allait recommencer une troisième fois lorsque la porte du salon s'ouvrit, et l'on vit entrer le marquis de Conflans... Il était fort beau, comme on sait, et cette beauté venait en grande partie de ses cheveux, qui étaient noirs et bouclés et qu'il portait sans poudre... Lorsqu'il était en uniforme il était vraiment remarquable, surtout par cette tête à l'antique au milieu des frisures que l'on portait alors.... Ce même soir il était en uniforme, parce qu'il venait prendre congé[53], et l'habit de hussard, qu'il portait admirablement, lui donnait une expression presque nouvelle qui lui valut plusieurs conquêtes qui n'auraient pas songé à lui sans cela, à ce qu'il disait. En le voyant, le duc de Chartres alla aussitôt à lui et l'accueillit avec amitié... Il l'aimait beaucoup ainsi que M. d'Argenson (M. Voyer). Avec M. de Conflans était madame la comtesse de Montauban (mère de madame de Clermont-Galerande) excellente femme, ayant un esprit fort original et parfois des reparties extrêmement plaisantes... Elle disait souvent aussi des choses qui avaient une originalité qui ne plaisait pas à tout le monde, parce qu'elle était fort distraite.—Elle me fait toujours peur, dit-elle tout bas à madame de Genlis en lui montrant madame de Polignac.

—Pourquoi... je vous assure qu'elle n'est pas aussi à redouter qu'on le dit; il ne s'agit que de prendre position vis-à-vis d'elle[54].

—Bon! ce n'est pas pour cela, mon cœur!... je ne crains personne, je vous dirai, dans ce genre-là, parce qu'alors je mords comme une autre... Non, ce n'est pas cela; mais toutes les fois qu'avec sa figure de singe elle se place à côté de moi au jeu, je suis sûre de perdre!... C'est odieux, cela... Enfin, j'avais découvert qu'elle portait du musc, et tout aussitôt je lui ai dit que je fuyais le musc, et je m'en suis allée... Malheureusement madame de Rochambeau a eu vraiment mal aux nerfs par suite de ce musc dont elle est entourée comme une civette. Alors, pour faire la jeune femme et avoir une déférence pour la plus ancienne de tout le Palais-Royal, elle a quitté son musc, et je ne peux plus lui dire qu'elle empeste; je serai obligée de lui dire qu'elle m'ennuie.—Qu'est-ce donc que vous dites de moi, monsieur de Conflans? Je vois que vous parlez de quelque chose qui me concerne, car vous me regardez avec Monseigneur et le chevalier de Jaucourt qui est là tranquillement, tandis qu'il serait heure pour lui d'aller faire son office de lune, ajouta-t-elle plus bas.

—C'est vrai, répondit le marquis de Conflans; je parlais de vous, madame la comtesse, et je racontais l'aventure et le mot de Danaé.

—Vraiment c'est bien la peine, dit-elle en souriant... elle n'est pas mal au fait l'histoire! ajouta-t-elle avec une bonhomie comique.

—Mais nous ne la savons pas nous, la belle histoire, dit madame de Polignac.

—Vous saurez, dit le marquis de Conflans, que madame la comtesse de Montauban était hier au soir à souper chez madame la princesse d'Hénin à Versailles. Si le souper eût été servi, madame la comtesse n'aurait pas été au jeu, j'en suis sûr; mais comme la table de pharaon était alors celle autour de laquelle on se réunissait, madame de Montauban était occupée à ponter[55] avec autant de vigueur que moi... Dans la chaleur de l'action, madame la comtesse fit un paroli de campagne[56]... Le banquier le lui fit observer avec la politesse de l'homme le plus excellemment élevé...

—Mon Dieu! cela peut-être, dit madame de Montauban avec une grande naïveté...; mais vous conviendrez que c'est un empressement bien pardonnable à un ponte...

—Comment trouvez-vous l'excuse?... Un moment après, un gros monsieur... immense... ayant un nom allemand, qui est aussi long, aussi large, aussi gros que sa personne, aussi l'ai-je oublié... vous le rappelez-vous, madame?

—Moi, dit madame de Montauban en ouvrant de grands yeux étonnés, moi me rappeler le nom de cet homme!... c'est un rustre...

—Je ne dis pas le contraire: raison de plus pour savoir son nom, et le consigner à sa porte.

—Mais l'histoire, monsieur de Conflans! s'écria la duchesse de Chartres....

—M'y voici, madame. Madame de Montauban avait derrière elle cette cathédrale marchante... et à présent que j'y pense, ce pourrait bien être celle de Strasbourg qui était venue là. En attendant il était perché sur l'épaule de madame de Montauban, et pontait tant qu'il avait de force... et d'argent... ce dont, au reste, il était fort bien pourvu comme vous l'allez voir... Dans un moment de colère contre le banquier, il fit paroli sur paroli, et en vint au point de mettre au tapis une énorme poignée d'or... Mais je ne sais comment cela se fit: les louis, au lieu d'aller sur le tapis vert, vinrent tous dans le dos de madame de Montauban.

—Oui, dans mon dos, dit tranquillement madame de Montauban, qui jusque là avait écouté l'histoire comme si elle eût été celle d'une autre.

—Vous dire les cris du gros Allemand, poursuivit M. de Conflans, ne se peut pas avec vérité... c'était une fureur d'insensé d'avoir manqué son coup, fureur d'autant plus grande, qu'il venait de voir qu'il aurait gagné...

—Je crois bien vraiment, dit madame de Montauban avec un sourire de souvenir... J'y ai gagné vingt louis en faisant paroli ce coup-là, moi...

—Madame de Montauban vient de vous dire elle-même qu'elle était occupée à ramasser son argent: aussi fut-elle impassible aux cris et à la colère du gros Allemand, jusqu'à ce que son dernier louis fut revenu devant elle. Alors se tournant avec une dignité comique vers le gros homme, elle lui demanda pourquoi donc il criait si fort..., et se levant, elle se mit à se secouer pour faire tomber les louis qu'elle avait dans son corset. Le gros homme grommelait je ne sais trop quelle parole, tandis que madame de Montauban faisait son singulier exercice et se donnait un mal épouvantable; enfin elle surprit, parmi quelques paroles, celle assez plaisante qu'elle faisait le gros dos.

—Qu'appelez-vous, monsieur... que croyez-vous donc que je veuille faire de votre pluie d'or?... me prenez-vous pour une Danaé?...

À ce mot, tout le monde se mit à rire autour de M. de Conflans et de madame de Montauban... Ils étaient tous deux excellents dans cette affaire, parce que madame de Montauban écoutait son histoire comme si M. de Conflans la composait, et toutefois elle prenait la parole pour continuer ou pour rectifier...

—Conflans, dit le duc de Chartres, tu nous racontes là une histoire de ta façon.

—Sur mon honneur, monseigneur, je dis la vérité, et rien que la vérité.—Oui, oui, dit madame de Montauban, il dit vrai... Cet homme, cet Allemand, cet Anglais, je ne sais de quel pays il est, il est comte, prince même je crois bien... Ne voulait-il pas me mettre la main dans le dos pour y chercher ses louis!... alors je me suis remise au jeu fort paisiblement, en lui faisant observer qu'on avait vingt-quatre heures pour payer les dettes d'honneur..., et je me suis de nouveau mise à ponter avec un bonheur inouï.

—Et votre homme, et son or? demanda le duc de Chartres, tout amusé de cette histoire.

—Eh bien! monseigneur, mon homme et son or, tout cela a fort bien été. En me déshabillant le soir, ou plutôt ce matin, ma femme de chambre a trouvé dix louis, que mon valet de chambre a reportés à la cathédrale de Strasbourg. Il aurait dû les rapporter pour lui, mon valet de chambre...; mais il paraît que la cathédrale n'est pas donnante... Le gros homme a reçu ses louis; et le joli de l'aventure, c'est qu'il m'a fait dire que le compte y était... Je vous demande un peu qu'est-ce que ça me faisait?... Et mon fils, à qui je raconte mon aventure, et qui me demande si le gros homme est catholique ou protestant... ça m'est encore bien plus égal.

—Eh bien! n'est-ce pas une belle histoire? demanda M. de Conflans.

—Oui certainement, dit la duchesse de Chartres, et nous avions besoin de cela pour nous distraire d'une histoire terrible... une apparition...

M. de Conflans se tourna vivement vers M. le duc de Chartres, et lui jeta un coup d'œil interrogateur[57], auquel le prince répondit par un signe de tête négatif... La princesse ne vit pas ce mouvement, mais madame de Genlis l'avait aperçu... elle regarda elle-même M. de Conflans avec plus d'attention qu'elle ne l'avait fait jusque-là.

—Mesdames, je crois qu'il est heure de nous retirer, dit la princesse en se levant et donnant le signal du départ; et, saluant avec une gracieuse bonté, elle rentra dans l'intérieur de ses appartements.