Title: Histoire des salons de Paris (Tome 2/6)
Author: duchesse d' Laure Junot Abrantès
Release date: October 21, 2012 [eBook #41121]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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TOME DEUXIÈME.
L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS
FORMERA 6 VOL. IN-8o,
Qui paraîtront par livraisons de deux volumes.
La 2e paraîtra le 15 octobre;
La 3e paraîtra le 15 décembre.
Les souscripteurs, chez l'éditeur, recevront franco l'ouvrage
le jour même de la mise en vente.
PARIS.—IMPRIMERIE DE CASIMIR,
Rue de la Vieille-Monnaie, no 12.
TABLEAUX ET PORTRAITS
DU GRAND MONDE,
SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,
LA RESTAURATION,
ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier.
par
LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.
TOME DEUXIÈME.
À PARIS
CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE
DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS,
PLACE DU PALAIS-ROYAL.
M DCCC XXXVII.
De tous les crimes commis pendant cette époque de folie nommée la Terreur, celui de la condamnation et de la mort de madame Roland est sans contredit le plus atroce, parce qu'il n'est justifié par aucune de ces raisons, même absurdes, que donnaient alors pour motif et pour but tous les bourreaux qui décimaient la France. Madame Roland n'était pas noble, elle n'était pas riche, elle n'était pas enfin marquée du sceau réprobateur qui faisait fuir la mort jusque sous les haillons du mendiant ou la casaque du forçat libéré! Quelle était donc la cause de sa proscription? Son génie. En voyant une femme tellement supérieure parler de la liberté au nom de la vertu, et de la vertu au nom de la liberté, les monstres dont les mains rouges de sang pouvaient à peine soulever le gouvernail du vaisseau de l'État comprirent qu'un orateur comme madame Roland, montrant la liberté comme elle était dans son âme, belle, pure et vierge de tout crime, enseignerait à la France que le comité de salut public n'adorait que de faux dieux, ne sacrifiait qu'à de fausses idoles, dont le culte sanguinaire faisait reculer tout ce qui portait le nom d'humain.
Pénétrée de la sainteté de sa mission, madame Roland voulait la remplir religieusement... Elle voulait que sa voix proclamât la liberté, que son cri fût unanime, que son culte fût vénéré. Sœur de la Gironde, elle avait une âme grande et forte comme les hommes de cette faction, la seule qui soit sortie pure des épreuves du martyre et qui ait confessé la vraie liberté sur les marches de l'échafaud.
Madame Roland n'aura jamais un panégyriste digne d'elle, car il faudrait un Plutarque à cette femme! Comment trouver des mots pour rendre ce qu'elle inspire? On la respecte, on l'aime, on la plaint, on l'envie quelquefois, lorsque, grande et belle devant ses juges, elle devient radieuse de toute la lumière que répand autour d'elle le génie triomphant du crime à la fois stupide et sanguinaire des tigres qui osaient se former en tribunal et rendre des arrêts!...
Son talent, comme tout ce qui est vrai, avait des inégalités; mais elles n'étaient jamais évidentes que comme preuve nouvelle de ce même talent obéissant aux impressions que recevait une âme forte à cette époque où chaque heure du jour voyait naître un événement qui confondait la raison ou révoltait le cœur.
Pour parler de madame Roland comme je veux le faire, comme je sens que je puis le faire, il me faut faire connaître cette femme depuis le moment où elle-même s'est révélée à elle-même. C'est dans cette âme pieuse, dans cette vie pure, puissante dans la volonté du bien, puissante dans la haine de l'oppression, qu'il faut faire une belle étude d'un être humain, et voir ce qu'il peut être avant que la volonté du monde ne l'ait fait errer dans la route des grandes actions.
Madame Roland mourut assassinée à trente-huit ans... Elle était encore bien jeune pour mourir!... elle si forte de corps et d'âme! si puissante contre le crime, qui s'élevait alors, de la fange où il rampait, comme une hydre aux mille têtes, pour tout envahir, tout dévorer! et cette femme s'avançait à lui fière et courageuse pour le combattre! Oh! c'est alors qu'on la respecte!... Et c'est une femme comme madame Roland, une sainte martyre de la liberté, que le Moniteur ose associer à Olympe de Gouges[1]!
M. Phlipon, père de madame Roland, était graveur à Paris. Elle-même y est née en 1754, et fut l'objet constant des soins de sa mère, pour qui elle avait non pas une tendresse filiale, mais un de ces sentiments passionnés qui longtemps isolent de tout ce qui nous reste à donner de notre âme. Ce qu'elle dit de ce sentiment est suffisant pour donner d'elle une idée qui la classe tout de suite à part des autres femmes. Quand on aime ainsi, on a bien des forces pour le reste de la vie, et bien du charme pour l'embellir! Aussi trouvait-on dans madame Roland un caractère doux, un cœur aimant, mais une âme forte, un esprit droit, un jugement éclairé naturellement et sans l'étude; voilà ce qu'elle était à dix-huit ans lorsqu'elle perdit sa mère.
Il est remarquable de suivre dans leur vie intime, matérielle et intellectuelle tout à la fois, les êtres qui ont rempli un grand rôle sur le théâtre du monde. Il semble que dans les moments où l'âme doit s'oublier pour être tout entière à l'humaine nature, on doit découvrir des nuances qui changeront la couleur sous laquelle on voit le personnage qu'on étudie. Madame Roland provoque elle-même cette étude. Elle raconte ses années d'enfance, ses rêves, ses souhaits, ses désirs de jeune fille, son désir de travail, son occupation constante et l'emploi de son temps toujours bien rempli. C'est avec la même candeur qu'elle raconte comment la jeune fille qui dessinait, gravait, s'occupait de mathématiques, cette même jeune fille, du moment où sa mère était malade, passait tout son temps auprès d'elle... et lorsque dans un moment pressant la cuisinière de la famille était trop occupée, elle descendait paisiblement, sans nul embarras, chercher une poignée de persil chez la fruitière du coin[2], parlant à tout le monde, et tout le monde aussi charmé de voir cette jeune et belle fille, souriante et gracieuse, remplir, sans montrer le chagrin d'une vanité blessée, l'emploi d'une servante: tant il est vrai qu'on fait soi-même la position dans laquelle on se trouve.
L'intérieur de madame Phlipon n'était pas heureux. On voit, lorsque madame Roland parle de cet intérieur et de sa mère, que le bonheur leur était refusé par celui qui devait le leur donner. Sa pudeur filiale est remarquable à cet égard; là, comme en tout, elle est toujours à sa place, toujours convenable. Sa mère mourut. La douleur déchirante de Marie ne se peut décrire. Après l'avoir entendue elle-même, il faut se taire[3]!
...Après cette mort, lorsqu'elle put revenir dans la maison où n'était plus celle qui lui faisait aimer la vie, elle se chargea des soins du ménage de son père, et remplaça sa mère. Mais elle était triste, triste à MOURIR, si l'on ne venait au-devant d'une mélancolie qui déjà faisait des progrès et même des ravages profonds.
Elle n'était pas d'une beauté frappante, mais elle était belle: un visage d'une forme parfaite, de grands yeux noirs d'une coupe et d'une expression qui révélait toute son âme; et quelle âme!... Sa taille avait de l'élégance, elle était grande et faite à merveille; et cette âme républicaine dans un corps pétri de grâces lui donnait un charme nouveau. J'ai dit que ses yeux étaient beaux; mais ils avaient quelque chose de plus beau que les yeux des femmes ordinaires... Son regard était à la fois doux, fier et attachant. Son langage était lui-même un charme, surtout lorsqu'elle parlait avec la force et l'énergie d'un homme supérieur, et cette liberté de langage que la Révolution française nous a fait connaître. On était heureux de voir ainsi une jeune femme révéler de nouveaux secrets dans la nature humaine... J'ai connu des hommes qui ont vécu près d'elle et qui ont joui de sa conversation si vive, si spirituelle, si énergique, et souvent si concise, qu'on croyait entendre ces beaux talents du forum romain ou de la tribune de la place d'Athènes[4]...
C'était surtout sa diction qui était remarquable; elle s'exprimait avec une pureté, un nombre et une prosodie qui faisaient de son langage une harmonie douce et touchante, lorsqu'elle parlait de choses qui intéressaient son âme; alors cette âme était tout entière dans ses paroles. On conçoit quelle puissance avait une telle femme, lorsqu'elle réunissait dans son salon les hommes les plus influents de l'assemblée pour la faction dont elle-même faisait partie... Lorsque ces Girondins, cette phalange vraiment patriotique, était autour d'elle, écoutant l'appel qu'elle faisait au peuple de France... à sa noblesse, à son armée, à tout ce qui avait une âme, à tout ce qui avait un cœur... lorsque ces hommes l'entouraient et qu'ils entendaient sortir d'une bouche fraîche et rosée des paroles de la force d'une âme vraiment passionnée, ils sortaient enflammés du désir de se surpasser pour qu'au retour elle leur dît: «Bien, mes frères, vous êtes dignes d'être avec moi; vous êtes dignes de représenter le peuple français!»
Cette qualité de représentant du peuple était à ses yeux la plus belle et la plus sacrée... Il y avait dans son accent, lorsqu'elle prononçait ce mot: le peuple français! une profonde vénération, une sainte religion... Madame Roland, dans la république romaine, eût été digne d'être la femme du plus grand de la république... Que n'a-t-on pas dit de Porcia?...
Lorsqu'après le premier ministère de Roland, sa femme rentra dans la vie commune, elle n'en fut pas moins habile comme femme d'État, on peut lui donner ce nom... Elle était non-seulement éloquente alors; mais devenue plus habile par une longue expérience des affaires, elle les dirigeait avec un talent que son mari lui-même était loin de posséder. Le mari d'une femme comme madame Roland est malheureux: c'est comme le fils d'un grand homme.
J'ai déjà dit quelle douleur la frappa à la mort de sa mère!... Elle en fut si malheureuse que le détail ne peut se lire, dans ce que Champagneux a recueilli d'elle, sans qu'on pleure soi-même à la vue d'un désespoir filial si profond et si vrai[5]... Elle fut longtemps même, après ce premier paroxysme de la douleur, triste et malheureuse. Elle s'était formé une société qui avait pour elle tout le charme d'une réunion savante et douce tout à la fois: un nommé Sainte-Lette, homme littéraire dont elle aimait le talent, un vieillard de Pondichéry, M. Dumontchery et plusieurs autres littérateurs qui venaient auprès d'elle prendre des conseils et recevoir des avis. Mademoiselle Marie Phlipon était alors dans l'éclat de la jeunesse et d'une beauté toute gracieuse, que rendaient encore plus agréable un commerce sûr, facile, et des relations tout-à-fait en dehors de la position où la plaçait la fortune de son père, non parce qu'elle en sortait par orgueil, mais parce que sa supériorité l'enlevait à cette position et la plaçait dans une sphère toute supérieure comme elle-même.
Mademoiselle Phlipon, étant au couvent pour y faire sa première communion, avait fait la connaissance d'une jeune personne d'Amiens, Sophie Canet, avec laquelle elle s'était liée de grande amitié; mademoiselle Phlipon avait voué une tendresse à Sophie Canet qui ne s'était altérée ni par l'éloignement ni par le temps; tant il est vrai que cette devise sera éternellement l'histoire des cœurs véritablement aimants.... loin des yeux, près du cœur!... Les deux jeunes filles s'écrivaient souvent. Sophie allait dans le monde à Amiens: un jour elle écrivit à Marie pour lui parler de M. Roland de la Platière comme d'un homme digne d'être connu d'elle. Mademoiselle Phlipon, alors dans la première douleur de la mort de sa mère, ne fit aucune attention à cette lettre; mais il en vint une seconde, une troisième, et enfin elle connut bientôt M. Roland, comme s'il lui eût été présenté.... M. Roland, de son côté, connaissait mademoiselle Phlipon; car Sophie, en amie de couvent, était demeurée toujours aussi causeuse. Elle parlait de mademoiselle Phlipon avec une tendresse qui révélait bien des qualités dans une personne qu'on pouvait aimer ainsi!... elle avait son portrait, et ce portrait était celui d'une jolie personne. Il y avait là bien des motifs pour que M. Roland de la Platière voulût connaître mademoiselle Phlipon.
Un jour il dit à mademoiselle Canet:
—Je vais à Paris, ne me donnerez-vous pas une lettre pour votre amie?...
La lettre fut donnée, et M. Roland se présenta chez mademoiselle Phlipon avec la recommandation de Sophie. Mademoiselle Phlipon était encore en grand deuil de sa mère, et son visage était couvert de cette douce mélancolie qui suit le désespoir, mais qui pourtant n'est plus lui... Elle était charmante... elle le devint encore davantage lorsque, demandant la permission d'ouvrir sa lettre pour avoir des nouvelles de Sophie, elle sourit avec une malice douce et fine à la lecture d'un passage de cette lettre.
—Je vois, mademoiselle, que vous lisez quelque chose qui me concerne, car vous souriez en me regardant, lui dit Roland.
—Jugez-en, monsieur, répondit mademoiselle Phlipon. Et elle lui montra le passage de la lettre de Sophie.
«Ma chère, lui disait-elle, voici le philosophe dont je t'ai souvent parlé.... C'est un homme éclairé, de mœurs pures, à qui l'on ne peut reprocher que son admiration pour l'antiquité aux dépens des temps modernes, qu'il déprise pour exalter les anciens. Ensuite il a le faible de beaucoup trop parler de lui[6].»
Roland ne vit pas cette dernière ligne, Marie la lui avait cachée en pliant la lettre; du reste le portrait était juste. C'était une ébauche, mais précise; le trait était senti, et l'homme saisi... La suite de sa vie a prouvé que mademoiselle Canet l'avait bien jugé.
M. Roland de la Platière avait alors quarante ans; sa taille était haute et bien prise, mais il était fort négligé dans son attitude, plus peut-être que sur lui-même, et cela sans abandon, chose étrange! ayant dans ses gestes et dans sa physionomie une raideur qui étonnait avec autant de bonhomie et de simplicité; il était poli comme un homme bien né, et froid comme un philosophe, dont il aimait fort qu'on lui donnât le nom;—il était pâle,—maigre,—mais ses traits étaient réguliers, et en tout c'était un homme pouvant plaire, mais à une personne moins jeune que mademoiselle Phlipon; car elle n'avait alors que vingt-un ans[7]...
Roland est un homme qui appartient à l'histoire, quoique d'une manière peut-être moins intime que sa femme; toutefois il est dans une ligne isolée qui le classe parmi les hommes distingués de la Révolution... Novateur comme tous les hommes de l'école philosophique, il avait comme beaucoup d'entre eux l'ardeur des nouvelles doctrines et la ferme volonté de les propager... «Sa manière de discourir, disait le cardinal Maury, était fort attachante; son discours était intéressant par les images qu'il y faisait entrer, parce que sa tête était remplie d'idées... Mais des idées ne sont pas des pensées... aussi se fatiguait-on bientôt de sa parole brève, sèche et sans harmonie... sa voix n'avait aucun charme.»
Et en me disant cela, le cardinal Maury me parlait avec cette énorme voix qui faisait trembler les vitres de l'assemblée lorsqu'il tonnait contre Mirabeau...
C'est ici le lieu de parler d'une petite aventure que madame Roland racontait elle-même avec une naïveté charmante, et qui peint son caractère de femme. M. Roland de la Platière avait été reçu un peu froidement, parce que mademoiselle Phlipon avait alors un sentiment presque ébauché pour un jeune homme qui venait chez elle du vivant de sa mère, et qui peut-être l'eût épousée si celle-ci eût vécu. Ce jeune homme, dont elle fait un portrait fort agréable, se nommait La Blancherie... Après la mort de madame Phlipon, lorsqu'ils se revirent, il témoigna une douleur si bien sentie de la perte que Marie venait de faire, qu'elle s'attacha assez intimement à ce jeune homme pour éprouver une vive peine lorsque quelque obstacle empêchait leur rencontre de chaque jour... ils se convenaient enfin. Mais M. Phlipon ne le vit pas ainsi; soit qu'il craignît de marier sa fille et de rendre compte du bien de sa mère, soit qu'il connût la véritable position de La Blancherie, il rompit tout-à-coup les relations qui existaient entre sa fille et lui. Il prit un prétexte frivole, et enjoignit à Marie de dire à M. de La Blancherie de discontinuer ses visites.
Marie ne répondit rien, mais le coup lui fut sensible. Sa vie, à compter de ce moment, fut remplie par l'étude la plus abstraite. Elle y trouva des ressources contre la douleur du cœur; et cette vie tout intellectuelle, cette occupation de l'esprit, lui apprit qu'il existait pour l'âme des ressources infinies dans la science et ses merveilles, quelque aride que puisse paraître cette route à ceux qui ne l'ont pas suivie.—Ses relations se bornèrent à quelques hommes de lettres assez âgés, à quelques amis, comme M. de Dumontchery, qui ne devaient porter aucun ombrage à son père, en venant rompre le soir la monotonie des heures solitaires qui succédaient à celles du travail. Ce fut alors qu'elle prit le goût des lectures fortes et qu'elle vécut dans l'antiquité, au milieu de Rome et d'Athènes, pour fuir un monde qui ne lui offrait aucun lien, aucun rapport de cœur.
Cette occupation constante et cette étude des grandes choses rompit dès l'origine tout ce qui pouvait donner à son âme de feu une passion qui l'eût rendue malheureuse; mais elle était triste, ses idées étaient mélancoliques: toutefois sa vie s'avançait sans douleur[8].
Elle allait souvent se promener au Luxembourg avec quelques amies; elle y était un jour avec mademoiselle d'Hangard, elles traversaient une allée assez retirée, lorsqu'elles furent croisées par un jeune homme qui les salua. Marie lui rendit son salut avec une émotion dont s'aperçut mademoiselle d'Hangard...
—Est-ce que tu connais ce jeune homme, demanda-t-elle à Marie?
—Oui, et toi-même?
—Oh! je le connais parfaitement: je l'ai vu chez mesdemoiselles Bordenave[9], dont il a demandé la plus jeune en mariage.
Marie rougit et fut troublée, mais elle se remit et demanda à mademoiselle d'Hangard s'il y avait longtemps...
—Mais non, un an, dix-huit mois peut-être...
Mademoiselle Phlipon sentit son cœur se serrer... C'était le temps où La Blancherie, sous les yeux de sa mère, faisait naître dans son âme un sentiment qui, avec une nature comme celle de Marie, devait faire la destinée de toute sa vie, si le Ciel ne l'eût prise en pitié et ne l'eût éloignée de cet homme.
—Ainsi donc, dit-elle à son amie, tu le voyais souvent chez mesdemoiselles Bordenave?
—Mais oui. Il trouva le moyen, je ne sais comment, de s'introduire dans la maison; car ses relations ne le mettaient nullement en rapport avec cette famille. Les demoiselles Bordenave sont fort riches... la cadette est très-jolie; lui, M. de La Blancherie, n'a aucune fortune...
—Vraiment! interrompit Marie.
—Eh quoi! ne le sais-tu pas?
Marie ne répondit qu'en faisant de la tête un signe négatif. Comment aurait-elle expliqué que la fortune des gens qu'elle voyait était toujours une chose qu'elle mettait hors de toute enquête?
—Eh bien! ma chère, poursuivit mademoiselle d'Hangard, La Blancherie, n'ayant aucune fortune, cherche une fille riche qu'il puisse épouser. Il est jeune, joli garçon, il a de l'esprit; tout cela apparemment lui paraît une dot suffisante, et il court les héritières. Cela est si bien connu maintenant que dans toute cette société on ne l'appelle que l'amoureux des onze mille vierges. Si tu vivais moins retirée, tu le saurais comme nous.
Mademoiselle Phlipon ne répondit rien: elle se sentait oppressée... elle songeait qu'à cette époque où La Blancherie avait été présenté chez sa mère, on disait dans le monde que M. Phlipon était riche... Elle était fille unique!... Alors cette assiduité de La Blancherie était expliquée!...
—Et j'ai pu être la dupe d'un pareil homme! disait-elle, les joues enflammées de colère contre elle-même.
Un jour, elle était seule chez elle, lorsqu'un petit Savoyard vint demander sa gouvernante, bonne fille, qui ne l'avait pas quittée depuis son enfance, et lui dit que quelqu'un la demandait. Elle sort et rentre aussitôt en disant à Marie que M. de La Blancherie la supplie de lui accorder un moment d'entretien. C'était un dimanche: mademoiselle Phlipon attendait plusieurs personnes de sa famille à dîner; elle était habillée et prête à les recevoir; elle lisait au coin de son feu... elle réfléchit un moment et dit à sa gouvernante de faire entrer M. de La Blancherie...
—Je n'osais, mademoiselle, lui dit-il en entrant, me présenter devant vous, après la lettre précieusement chère, mais bien cruelle, qui m'interdisait votre maison!... Mais depuis ce temps ma position a changé. J'ai maintenant des projets qui pourraient trouver en vous une protection, et qui... peut-être... pourraient nous être utiles... à tous deux...»
Il lui développa alors le plan d'un ouvrage critique par lettres. Mademoiselle Phlipon laissa parler La Blancherie sans l'interrompre... elle attendit même après qu'il eut fini pour n'avoir qu'une parole à répondre à un si long discours. Elle l'avait aimé sans doute... mais depuis... elle avait appris des choses qui le lui faisaient mépriser, et le mépris sur l'amour l'étouffe si bien qu'il ne respire plus.—Monsieur, dit Marie, je vous ai fait part de la volonté de mon père; après son arrêt, je n'ai rien à vous dire: quant à la lettre que vous avez reçue de moi, à mon âge la vivacité de l'imagination se mêle de presque toutes les affaires, et, ajouta-t-elle en souriant, change aussi quelquefois leur face. Mais l'erreur n'est pas même une faute, bien loin d'être un crime, lorsqu'elle n'est pas plus avancée, et je suis revenue de la mienne de trop bonne grâce pour qu'elle vous occupe encore un moment. Quant à vos projets littéraires, je les admire; mais permettez-moi de n'y prendre aucune part, non plus qu'à ceux de personne... Je fais des vœux pour la réussite de votre entreprise; mais je ne saurais aller au delà, et je me borne à demeurer dans la position que je me suis moi-même choisie: c'est pour vous le dire, monsieur, que je vous ai laissé parvenir jusqu'à moi; maintenant je vous demanderai de terminer votre visite.
Et elle se leva en achevant ces mots pour lui montrer qu'en effet il devait partir...
M. de La Blancherie, qu'il l'aimât ou non, fut tellement accablé de ce discours débité tranquillement et sans aucune contrainte apparente, qu'il fut obligé de s'appuyer contre une chaise, et son visage parut altéré; mais son antagoniste était sans pitié; car Marie songeait encore trop vivement aux héritières pour que l'homme qui pouvait prostituer son cœur et le langage du cœur à un pareil manége lui inspirât un autre sentiment que du mépris; et l'expression de sa physionomie, qui était peut-être naturelle, ne lui parut qu'un nouveau rôle qu'il allait jouer. Cette pensée l'indigna: elle avait bien voulu se méprendre; mais qu'on entreprît de la tromper, c'était lui assigner, à elle, un rôle de dupe qu'il lui était trop ridicule d'accepter; et la femme se laissa peut-être un peu trop vite entraîner à faire une réplique mordante.
—Monsieur, poursuivit Marie, si mademoiselle Bordenave ou toute autre, car je crois que nous sommes très-nombreuses en qualité de prétendantes, si l'une de ces demoiselles vous avait parlé aussi franchement que moi, vous eussiez été peut-être moins confiant dans des démarches qui, je le vois, sont toujours sans succès[10]...
Il voulut répondre, parce qu'en effet Marie montrait, en nommant mademoiselle Bordenave, qu'elle avait été jalouse. C'était vrai... Mais amour, jalousie... tout était passé... mort! et un souvenir pénible était tout ce qui restait de ce premier amour de jeune fille, que cet homme avait traité comme une belle fleur qu'on foule aux pieds et qu'on brise sans la regarder...
M. de La Blancherie demeurait toujours immobile devant Marie... La colère d'avoir été deviné, celle tout aussi vive, peut-être plus même, d'être refusé, éconduit, sans que le premier il eût dit: «Je me retire,» ces mouvements l'agitaient au point de faire croire à une passion véritable. Marie sourit de mépris, et le saluant avec ce geste de la main qui indique la porte, elle termina ainsi une entrevue qui commençait à devenir pénible... Cependant La Blancherie ne faisait pas un pas. Dans ce moment, on entendit du bruit dans la pièce voisine. La Blancherie se frappa violemment le front, sortit en courant, et heurta en passant un cousin de Marie, appelé Trude, qu'il ne reconnut ni ne salua.
Il ne revit jamais Marie!
Mais son nom parvint depuis à la femme dont il avait troublé le cœur comme jeune fille! car son nom devint européen!... Qui de nous ne connaît l'ouvrage auquel il fut attaché? qui de nous ne se rappelle le nom de l'agent général pour la correspondance des sciences et des arts?
Devint-il totalement étranger à Marie? je ne le crois pas; car elle avait un noble cœur, et celui qu'elle y avait admis n'en devait jamais sortir:... l'image n'avait plus de ressemblance, mais c'était elle que Marie continuait à aimer.
Mademoiselle Phlipon reçut une commotion vive de cette nouvelle entrevue; mais le calme se rétablit, et grâce au moyen qu'elle avait employé, moyen que pouvait seul concevoir et exécuter une âme forte comme la sienne, elle recouvra cette tranquillité qui accompagne toujours la vraie philosophie, et sans laquelle l'homme ne fait que rêver au lieu de penser.
M. Roland venait voir Marie toutes les fois qu'il venait à Paris. Lorsqu'il lui faisait une visite, il la faisait longue et sans aucune mesure. J'ai remarqué que c'est toujours ainsi qu'agissent les hommes qui font une visite pour satisfaire un besoin de cœur et non pour remplir un devoir de politesse: ils ne savent jamais s'en aller, mais il faut ajouter que c'est lorsqu'ils plaisent; on ne le leur a pas dit, mais ils le comprennent. Marie appréciait M. Roland et il le sentait. Le petit salon de Marie renfermait peu de monde, mais on se convenait. Ensuite, la maîtresse de la maison savait à merveille conduire cette réunion et la rendre agréable à ceux qui la composaient, au point de leur faire souhaiter d'être au lendemain lorsqu'on la quittait...
La vie privée d'une personne comme madame Roland est d'un grand intérêt à étudier et à suivre dans son accroissement en raison de l'influence que cette femme étonnante exerça sur les événements de cette époque. Mademoiselle Phlipon, lorsqu'elle épousa Roland, avait déjà un esprit arrêté et un jugement parfaitement éclairé. À quoi devait-elle cette perfection de conduite dans une femme de son âge?... À sa propre nature elle-même, qui, appelée à lutter de bonne heure contre les difficultés d'une destinée de femme, sut les vaincre et la diriger à son tour.
Le premier obstacle qu'elle rencontra en son chemin de femme après la mort de sa mère, ce fut son père lui-même. Du vivant de sa femme, qu'il rendait peu heureuse, il sortait continuellement. Sa société, composée de gens qui aimaient l'esprit doux, causant, de madame Phlipon, et en même temps celui plus éclairé, plus énergique de sa fille, déplaisait à M. Phlipon, qui disait qu'il avait assez des arts après avoir passé sept à huit heures dans son atelier le matin. Voilà comme il entendait les arts!
Après la mort de sa femme, il voulut remplir ses devoirs de père; il demeura davantage chez lui. Mais comme ses manières avaient éloigné les amis de Marie, ils demeurèrent seuls, et pour ces deux êtres qui s'entendaient si peu, cette solitude ne pouvait être que pénible... Il y avait plus. Le souvenir de celle qui venait de mourir, loin d'être un lien qui détruisît la froideur entre eux, l'augmentait encore; son aspect se présentait à l'un comme un remords, à l'autre comme un reproche. Pour rompre la glace qui s'étendait chaque jour davantage sur leurs relations, Marie proposa à son père de faire son piquet. Cette offre, qu'il accepta, était d'autant plus méritoire qu'elle détestait les cartes. Son père le savait: dès lors le sacrifice de Marie fut d'autant plus perdu, que son père était de ces hommes qui ne comprennent jamais la reconnaissance, parce qu'ils la considèrent comme imposée; c'est le raisonnement de tous les ingrats.
M. Phlipon était naturellement paresseux: la paresse est funeste à l'homme qui n'a pas l'esprit cultivé; dès que l'amour du travail languit, les dangers sont là, et s'il s'éteint, les passions l'envahissent. Devenu veuf[11] au moment où le dérangement de ses affaires demandait qu'il fût plus sédentaire, M. Phlipon eut une maîtresse pour ne pas donner une belle-mère à sa fille... il joua pour réparer les pertes qu'il faisait dans le commerce...[12] et sans cesser d'être honnête homme, il se ruina pour ne pas être ruiné... Sa fille n'avait que peu de bien du côté de sa mère, il fut perdu... Alors elle devint tout-à-fait malheureuse; mais elle le supporta comme elle devait plus tard regarder la proscription et l'échafaud. Elle garda le silence vis-à-vis des parents de sa mère qui, en invoquant la loi, pouvaient mettre son bien à l'abri; mais ses paroles eussent accusé son père, et pour Marie c'était un crime. La résignation, dans une âme comme la sienne et dans une nature puissante dans tout ce qu'elle éprouvait, est d'un bien plus grand mérite que la faiblesse passive de la douceur: elle souffrait et se taisait. Seule dans sa maison depuis le départ de Roland et celui de Sainte-Lette, que la maladie d'un ami commun, Sevelinges, cet auteur que nous avons applaudi souvent, avait appelés à Rouen, Marie, tout-à-fait solitaire, partageait son temps entre des ouvrages de femme, la musique, le dessin et l'étude. Elle se détournait quelquefois de cette vie, qui n'était pas sans douceur, pour répondre à ceux qui se fâchaient de ne jamais trouver son père, qui ne rentrait souvent qu'au milieu de la nuit, furieux de toujours perdre, et doublement malheureux d'entraîner sa fille dans sa perte. Son atelier de graveur, mal dirigé, n'ayant plus de chef qui lui donnât ses soins, devenait désert de jour en jour, et maintenant deux élèves étaient ses seuls commensaux. Marie, ainsi abandonnée, ne sortit plus que pour aller chez ses grands parents et à l'église; dans ces courses elle était accompagnée de sa gouvernante, que j'appelle ainsi pour ne pas lui donner son vrai nom, qui est celui de bonne: c'était, dit elle-même madame Roland, une petite femme de cinquante-cinq ans, maigre, propre, alerte, vive et gaie, qui adorait Marie, parce qu'elle lui rendait la vie douce.
Marie n'était pas dévote, elle ne l'avait jamais été. Du vivant de sa mère, qui l'était beaucoup et sans raisonnement, comme les personnes faibles sans instruction, Marie, qui l'adorait, remplissait minutieusement une foule de devoirs que, sans cela, elle eût par son propre raisonnement laissés de côté. Après la mort de sa mère, elle continua à remplir la partie extérieure de ces mêmes devoirs, parce que, disait-elle, je me dois à l'édification de mon prochain et au bon ordre de la société; dans ce principe elle allait à l'église les dimanches et les jours de fêtes. Elle y portait, non pas la même onction qu'à douze ans, lorsqu'un jour elle se crut enlevée au ciel[13], mais un air de décence et de recueillement fait pour servir d'exemple. Elle ne lisait pas l'ordinaire de la messe, mais toujours un bon livre de piété, comme saint Augustin, qu'elle préférait à tous les pères de l'Église. Ce fut dans ce temps qu'elle fit, comme elle le racontait elle-même fort plaisamment, son cours de prédicateurs vivants et morts. Elle aimait déjà l'éloquence de la chaire, comme plus tard elle aima l'éloquence tribunitienne. L'action de la parole pour diriger les masses lui paraissait la prérogative la plus noble et la plus admirable de l'homme... Elle se mit à relire Bossuet et Fléchier, Massillon et Bourdaloue; elle lisait ces ouvrages avec attention et lenteur, comme il faut lire pour bien juger. Ce qui la frappa fortement, dit-elle, fut de voir combien les prédicateurs entendaient mal les intérêts de la religion, en faisant sans cesse intervenir les mystères dans leurs sermons. Il suit de là un néologisme qui nuit, disait-elle, au bien de la religion. Comment bien aimer ce qu'on ne comprend pas? Elle disait cela à l'abbé Lenfant, qui prenait plaisir dans ses derniers jours à chercher à convertir une personne aussi supérieure.—Monsieur l'abbé, lui disait-elle, je vous admire beaucoup, mais je vous admirerais bien davantage si vous ne parliez pas toujours du diable et de l'incarnation.
Enfin, à force de lire des sermons, il lui prit fantaisie d'en faire un!... Elle prit la plume et écrivit un sermon en trois points sur l'amour du prochain...
Elle n'aimait pas la dialectique de Bourdaloue; elle trouvait Fléchier froid, et Bossuet trop pompeux et trop peu charitable; c'était Massillon qu'elle aimait... Mais lorsque je distribuais ainsi mon affection et le blâme, disait-elle plus tard, c'est que je ne connaissais pas les orateurs protestants, et Blair devait me présenter la réunion de l'élégance à cette simplicité chrétienne que je cherchais en vain dans nos prédicateurs français.
Quelque corrompue que fût la société à cette époque, on eut un temps la mode des prédicateurs, comme on en aurait eu une autre... L'abbé Lenfant, le père Élisée, l'abbé Beauregard, eurent leur vogue. Il n'y eut pas jusqu'au père Bridaine qui ne fût charlatan à sa manière... car je ne me passionne pas du tout pour ces insolences chrétiennes du père Bridaine... il fut charlatan en injuriant, tandis que les autres le furent en flattant; voilà toute la différence, et non parce qu'il aimait mieux le paysan que le châtelain... c'était une mode nouvelle, elle devait réussir et réussit en effet... Mais, un homme qui frappa beaucoup mademoiselle Phlipon, ce fut l'abbé Beauregard... C'était un petit homme, ayant une voix tonnante, qui surprenait en sortant de cette petite taille... Cette voix lui servait à faire entendre la parole de Dieu avec une violence qui n'était rien moins qu'évangélique... il prenait un ton inspiré pour dire des choses vulgaires... Mais comme, à la chaire comme en tout, il suffit, IL FAUT même frapper plus fort que juste, il suit de là que l'abbé Beauregard, tout en se démenant dans sa chaire comme une bête du Jardin des Plantes dans sa loge, tout en beuglant des pauvretés, persuadait aux gens, du moins à un grand nombre, que tout ce qu'il disait était fort beau...
Les temps ne sont pas changés!... aujourd'hui comme alors, étonner les hommes, c'est les séduire... ils vous croient si vous parlez haut... C'est là tout le secret de la discipline, et la Révolution elle-même est là pour me donner raison... Quel est celui de ses dogmes qui fut inculqué par la seule persuasion?...
Ce n'est pas ma morale, au reste, mais cela est... Madame Roland disait, elle, qu'il était malheureux qu'aussitôt que les hommes étaient réunis en grand nombre, ils eussent plutôt de grandes oreilles qu'un grand sens.
Voici un fait concernant l'abbé Beauregard qui le résume assez drôlement.
L'abbé Beauregard se démenait un jour avec plus de violence que de coutume... La chaire retentissait sous ses pieds, dont il donnait des coups à briser le plancher; ses bras, sa tête, toute sa petite personne était dans un état violent: aussi était-il fort écouté d'un homme du peuple qui, debout en face du prédicateur, les yeux attachés sur lui, la bouche béante, laissait échapper parfois un cri admiratif; mais son attention était stupide... Tout-à-coup il se tourne vers un de ses camarades qui était près de lui, et lui montrant le prédicateur avec une sorte de respect, il lui dit: Comme il sue!
Cet homme en admiration devant le prédicateur suant à grosses gouttes de l'exercice qu'il se donne pour parler avec ses bras, me fait croire à cette parole de Phocion qui, ayant été applaudi dans une assemblée du peuple, demandait à ses amis s'il n'avait pas dit quelque sottise.
J'ai oublié de parler en son temps d'une aventure qui arriva à Marie avant la mort de sa mère... Plus tard, j'en rapporterai une concernant un homme de la même profession, et aussi tragique que celle-ci est comique. C'est un singulier rapport.
Madame Phlipon avait voulu que sa fille fût aussi bonne ménagère que femme bien élevée. C'était ensuite une chose de règle dans la bourgeoisie, avant la Révolution, d'être tout à la fois à la cuisine et dans le salon, quand on en avait un. Mademoiselle Phlipon, naturellement studieuse, ne se souciait guère d'aller au marché avec la cuisinière de la maison; mais sa mère avait parlé, et jamais elle n'avait résisté à sa volonté... Elle accompagnait donc la cuisinière chez les fournisseurs de la maison quelques fois dans la semaine.
Leur boucher était encore jeune et fort riche; il avait une femme qu'il avait épousée en secondes noces et qui tenait fort bien sa place dans sa boutique. Cette femme était jeune, elle mourut et le laissa veuf une seconde fois; Marie n'y fit attention que parce que le comptoir lui parut occupé par une figure étrangère... Quelques semaines après, madame Phlipon étant aux Tuileries avec sa fille, elles virent passer devant elles un homme habillé de noir avec des dentelles fort propres qui leur fit une profonde révérence, s'adressant plus particulièrement à la mère qu'à la fille, et il passa son chemin... Le tour d'allée fini, il revint sur ses pas... encore même révérence... Ce manége dura toute la promenade.
—Quel est cet homme? dit madame Phlipon à sa fille.—Je l'ignore, répondit Marie, cependant il me semble le connaître!...
Au second tour, elle le regarda plus attentivement, et crut retrouver en lui les traits de leur boucher, mais la pensée ne lui en vint pas; cependant, à la troisième révérence, elle n'en put douter et le dit à sa mère... Elles rirent entre elles de la tournure demi-élégante du tueur de bœufs, et elles n'y pensèrent plus...
Le dimanche suivant, même apparition, mêmes révérences. Cette fois, il n'y avait pas moyen de douter, le boucher semblait n'être venu que pour elles deux. Marie cessa d'accompagner la cuisinière... elle fut malade; le boucher envoya régulièrement savoir de ses nouvelles. Ce manége dura trois mois environ; pendant ce temps, et surtout celui de la maladie de Marie, il fut aussi attentif. Un soir M. Phlipon conduisit chez sa fille une vieille demoiselle dévote et importante qui, ne pouvant plus se marier, mariait les autres ou les en empêchait quand le bonheur devait s'ensuivre... On l'appelait mademoiselle Michon... Mademoiselle Michon venait faire la demande de la main de mademoiselle Phlipon pour le boucher, qui n'avait pu voir Marie sans en devenir passionnément amoureux... Il était veuf, mais âgé seulement de trente-quatre ans, et riche de cent cinquante mille francs (somme énorme pour ce temps-là)... Comme M. Phlipon laissait sa fille maîtresse de refuser ou d'accepter le parti proposé, Marie refusa aussi cérémonieusement que mademoiselle Michon était venue offrir; mais elle et son père avaient grande envie de rire: ils refusèrent toutefois très-positivement, et mademoiselle Michon s'en fut très-convaincue que mademoiselle Phlipon ne se marierait pas, puisqu'elle n'épousait pas son boucher.
Roland revint de son voyage, Marie le revit avec une sorte d'intérêt; elle avait appris à le connaître pendant qu'il était absent, par la lecture d'un journal qu'il lui avait laissé, et qui parlait longuement de lui et de ses habitudes: aussi, lorsque Roland la demanda en mariage, accorda-t-elle son consentement à l'instant même, mais ce fut avec une restriction qui ne peut étonner dans une pareille femme.
Son père était ruiné... cinq cents livres de rentes, voilà tout ce qu'elle avait sauvé de cette fortune qu'elle devait avoir, et dans laquelle elle avait été élevée: elle le déclara à Roland avec la même franchise qu'elle aurait mise à lui parler d'une autre femme. Et puis son père pouvait faire un mauvais mariage qui rendrait son alliance honteuse... Elle dit enfin à Roland tout ce qui pouvait l'avertir et le détourner, et lui imposa même de faire ses réflexions pendant un certain temps; mais tout fut inutile, et elle fut enfin amenée à donner son consentement pour un mariage qui lui procurait à elle-même un bonheur qu'elle ne pouvait refuser... Mais il survint un incident dans lequel elle développa un caractère qui montrait dès lors ce qu'elle serait un jour...
Roland voulut parler à son père; mais elle lui demanda de ne le faire que par écrit, et lorsqu'il serait de retour à Amiens... La lettre vint; M. Phlipon en fut mécontent... Depuis longtemps il trouvait Roland hors de ses goûts, même comme société; qu'on juge de ce qu'il en pensait comme gendre! Il refusa... Mademoiselle Phlipon avait vingt-deux ans; elle se retira dans un couvent, et de là elle écrivit à Roland qu'elle le priait d'abandonner ses projets; que, pour elle, elle allait fixer sa destinée... Elle abandonna la maison de son père, que lui-même n'habitait presque plus, si ce n'est lorsqu'il rentrait du jeu, et alors il était ou ivre ou furieux. Elle n'aurait jamais quitté son père autrement; elle était trop supérieure pour ne pas remplir les devoirs d'une fille envers son père. En quittant la maison, elle lui laissa pour satisfaire quelques dettes pressantes l'argenterie qui lui appartenait... n'emportant avec elle qu'une rente de cinq cents francs et sa garde-robe.
La manière dont elle vécut pendant six mois est presque fabuleuse; elle avait de l'ordre et ne voulait pas faire de dettes!... Qu'on songe à ce qu'elle pouvait faire avec cinq cents francs de rente! Elle ne vivait que de légumes cuits à l'eau avec un peu de beurre; mais elle supportait toutes ces privations... le froid et même la faim!... et cependant elle n'abandonna jamais son père... Elle allait raccommoder son linge, tandis qu'il passait sa vie dans les tripots, et achevait d'y ruiner sa santé et son bonheur...
Au bout de six mois, Roland revint à Paris... Il fut au parloir et revit Marie... Il lui renouvela l'offre de sa main et la fit presser par un frère bénédictin qu'il avait, et qui enfin détruisit les scrupules de délicatesse qu'elle avait en n'apportant rien à un homme riche; mais il avait aussi vingt ans de plus qu'elle, et cette différence était beaucoup dans une union telle que celle-ci... Elle se maria donc, et ce mariage fut pour Roland la source d'un bonheur qui, jusque là, lui avait été inconnu! Avant de la montrer comme femme mariée et maîtresse de maison autrement que dans la sphère bourgeoise, je dois dire qu'elle ne fut jamais heureuse: elle fit tout pour la félicité de Roland, mais la sienne ne fut jamais complète. Le caractère froid, compassé, presque puritain de Roland, le faisait peu aimer de ceux qui l'approchaient; sa femme tenta de fondre cette glace qui enveloppait ainsi ses relations avec le monde... elle y parvint, mais à ses dépens... Elle voyait dans son mari l'homme le plus estimable: cette préférence exclusive lui fit supporter la vie; mais, sans qu'elle le dise, on voit combien elle lui était pénible quelquefois...
Elle suivit pendant cette première année de son mariage, où ils étaient en voyageurs à Paris[14], un cours de botanique et un cours d'histoire naturelle... Ils vivaient en hôtel garni. La santé de Roland était délicate. Il n'y avait pas alors une foule de restaurateurs excellents qu'on pût prendre à son service comme un cuisinier à deux mille francs d'appointements. Madame Roland, pour parer à l'inconvénient par lequel la santé de son mari pouvait souffrir de cette mauvaise nourriture, faisait elle-même le dîner de son mari, occupation dont elle s'acquittait gracieusement en revenant de l'un de ses cours, et tout en relisant pour la centième fois une des belles vies de Plutarque...
Cette occupation constante de son mari était au reste ce qui pouvait le plus flatter Roland; car il était tellement jaloux de l'affection de sa femme, même la plus légitime, qu'il exigea d'elle qu'elle vît moins souvent des amies de couvent auxquelles elle était fort attachée...
La vie privée de madame Roland, dans laquelle la surprit la Révolution, avait quelque chose d'antique. Retirée à la campagne, près des montagnes du Beaujolais, dans un pays presque désert[15] et éloigné à cette époque de toutes les ressources qui, aujourd'hui, sont devenues familières au dernier paysan, mais qui à cette époque restaient encore ignorées, madame Roland était la providence de toute la contrée. Elle était médecin, juge... dissipait les nuages politiques qui se levaient, malgré l'éloignement du ciel orageux des événements, au-dessus de la paisible retraite où vivait Marie!... Ils étaient malheureusement encore trop près de Lyon!...
Roland avait des principes arrêtés qui devaient le faire partisan de la Révolution aussitôt qu'elle s'annonça. Il y eut alors une profession de foi à réclamer de tous ceux qui pensaient, et qui devint pour la suite un motif de comparaison ou d'exclusion qui fit un grand mal... mais qui devait naturellement être expliquée selon le besoin du moment. Roland, démagogue pour ainsi dire en 1787, selon la noblesse aristocrate, était un royaliste vendéen pour la Montagne en 1793. Ce n'est pas l'homme qui avait changé! c'est le système dont il avait suivi la première bannière!
L'intégrité et la stricte observance que Roland apportait dans toutes ses démarches administratives le firent prendre en haine par tous ses collègues, dont il paraissait par sa conduite blâmer les actions et les sentiments. Membre de la municipalité de Lyon à une époque orageuse, ce fut alors qu'il fut à même d'apprécier le trésor que Dieu lui avait donné! Madame Roland, enthousiaste de cette belle liberté, dont les premiers jours s'annonçaient à nous avec une pureté et une séduction de jeune vierge... s'enflamma pour cet ordre de choses; et jamais, depuis qu'elle fit sa profession de foi, ses sentiments ne dévièrent de leur route!... Mais à peine dans celle que la Révolution fit prendre à ses partisans, Roland s'aperçut qu'elle était hérissée de dangers; sa femme le vit avant lui, toutefois son austère probité devait la maintenir là où était le péril, et ils y demeurèrent tous deux. Roland était fait, malgré son extrême importance de lui-même, pour apprécier le mérite éminent de sa compagne; de ce jour il le reconnut et en remercia le Ciel!
J'ai déjà dit combien les relations de société, soit littéraires, soit simplement sociales, avaient contribué à établir à cette époque une infinité de relations politiques qui, sans cela, n'eussent jamais existé; j'en trouve encore un exemple dans Brissot et madame Roland.
Brissot de Varville était un homme non-seulement de talent, mais fort spirituel, et de cet esprit français qui ressent le besoin de se communiquer par la causerie ou par la correspondance. Brissot fut de tous les Girondins peut-être le plus influent dans l'opinion révolutionnaire, et celui qui contribua le plus vivement à égarer dans les funestes voies que la Révolution ouvrit à ses admirateurs dans ses plus beaux jours. Roland n'était encore rien dans les affaires, lorsque Brissot lut quelques ouvrages écrits par Roland, c'est-à-dire par sa femme, dans un style annonçant des principes aussi purs que le Forum de l'ancienne Rome aurait pu en offrir aux beaux temps de la république romaine; c'était ce qu'on cherchait sans le trouver alors! On rencontrait à chaque pas la caricature de l'antiquité, sans trouver un homme qui vous parlât le langage de la raison et de la patrie...... de cette patrie sur les bords de la Seine, de la France enfin, et non Sparte et ses Thermopyles, Athènes et son Pirée, dont on nous assassinait tous les jours, et qui n'étaient que des rêves fantastiques dépourvus de bon sens même dans leurs fictions. Brissot, ravi de trouver une clarté d'expression pour rendre des sentiments vertueusement républicains, envoya ses ouvrages à Roland sans le connaître, en lui écrivant comme à un confrère, un émule en littérature, et en lui exprimant le désir de continuer la correspondance. Roland était alors à Lyon, comme inspecteur des manufactures, et Brissot commençait une feuille périodique forte en raisonnement, et claire et concise autant que plus tard les journaux du temps devaient être obscurs et prolixes.
Roland ne fut pas séduit par le style de Brissot, et cela devait être. Roland avait une sécheresse qui ne devait pas comprendre Brissot et ses amis. Aussi Brissot ne fut-il entendu que de sa femme; mais il le fut, et très-bien. Elle lui répondit au nom de son mari, et la correspondance s'établit, tandis que Brissot et Roland étaient loin l'un de l'autre et ne s'étaient jamais vus; enfin ils devinrent presque amis sans se connaître autrement que par une de ces correspondances qui deviennent intimes dès que l'âme est la compagne de l'esprit, comme cela était dans les Girondins.
Une occasion précieuse se présenta pour que Roland fût introduit aux affaires. Un hiver affreux dans ses conséquences avait décimé pour ainsi dire les malheureux ouvriers de Lyon!... Vingt mille étaient sans pain; les ressources manquaient entièrement, et Lyon se trouvait endetté de quarante millions! Madame Roland dit à son mari:
—Mon ami, il faut solliciter de notre ville d'aller à Paris auprès de l'Assemblée Constituante pour solliciter des secours pour la population lyonnaise: il faut partir!!!
Roland ne voulait pas de cette mission... sa femme le força pour ainsi dire à l'accepter: la députation fut envoyée, Roland en fit partie, et elle arriva à Paris le 12 février 1791. C'était l'époque où tout ce qui avait une âme était appelé à en donner des preuves! L'austérité républicaine était dès lors aux prises avec l'intrigue et la plus basse des passions, la vengeance. C'était alors que tout le tiers-état bien pensant voulait enfin prouver que la nation française ne se composait pas seulement de quelques millions d'hommes, mais bien de la masse pensante et agissante; d'un autre côté, tout ce qui était agité par le besoin d'or pour satisfaire de honteuses passions criait aussi vive la liberté! pour opprimer tout ce qui n'était pas dans le sens de leur opinion. C'est dans cette ligne que je place Marat et Carrier, et tout ce qui fut sanguinaire. C'est dans la première ligne que je mets les Girondins et madame Roland; je la place dans cette ligne, parce que je répète qu'elle avait une âme d'homme supérieur dans un corps de femme.
Il est un homme dans ces factions que je ne place dans aucun parti, parce qu'il n'appartient à aucun... et qui, grand par ses facultés, mais petit par ses vices, ne put jamais prendre place parmi ceux qui l'auraient suivi et lui auraient prêté non-seulement leur appui, mais celui de l'or!... de cette idole après laquelle il courait, et à laquelle il sacrifia son honneur et sa vie!... Cet homme est Mirabeau.
Arrivée le 12 février, le 13 au matin madame Roland reçut la visite de Brissot. C'était un homme déjà bien important à cette époque de la Révolution que Brissot!... Il avait une justesse de coup d'œil dans l'esprit, et une austérité de principes, qui devaient lui assurer la première place dans une république, si nous avions vraiment voulu la république au lieu de jouer à la république!... Le seul défaut grave qu'on pouvait lui reprocher comme homme de parti était le côté moqueur de son esprit.
C'est une chose fort singulière que la première entrevue de deux personnes qui se sont beaucoup écrit sans s'être jamais rencontrées!... Brissot connaissait madame Roland, car il avait su la juger!... Son âme s'était peinte dans ses lettres, et une femme comme elle avait paru à Brissot une merveille à conserver à leur parti; si même, disait-il à Vergniaud, elle ne le dirigeait en entier!
Vergniaud était du même avis! Quant à madame Roland, le jugement qu'elle porta sur Brissot en le voyant fut différent de celui qu'elle avait été à même de concevoir d'après ses lettres! Elle vit en lui un homme fort habile et digne d'être à la tête d'une faction, mais dont la légèreté d'esprit ne convenait peut-être pas à la gravité des circonstances. Cependant elle fut charmée de ce rapprochement, et comprit combien on pouvait avoir d'heureux et même de grands résultats avec cet homme!...
Mais Brissot avait en effet de cette légèreté que nous ne pouvons nous défendre d'avoir, comme inhérente à notre nature française... il en abusait surtout pour prendre à l'excès le côté plaisant d'une chose, quelque grave qu'elle fût[16].
—Il aurait trouvé à rire sur son enterrement, s'écriait l'abbé Maury...
—Comment donc! même sur le vôtre, disait Cazalès!...
C'est de lui que Mirabeau disait: Il juge bien l'homme et ne connaît pas les hommes.
L'ami de Brissot était un homme bien remarquable, mais moins que lui; c'était Pétion! le roi de Paris. En le présentant à madame Roland, il lui demanda la même permission pour plusieurs de ses amis. Madame Roland était sédentaire; on arrêta qu'elle recevrait ces Messieurs quatre fois par semaine, le soir. Elle était bien logée et dans le centre de Paris.
Les amis dont parlait Brissot, c'étaient les Girondins!...
De cette manière, ce parti, qui se formait alors, eut un centre pour se réunir; ce fut le premier point où il se centralisa. Quel salon que celui où ils causaient avec familiarité!... Assise devant une table sur laquelle étaient quelques journaux et des brochures, madame Roland ne paraissait dans l'origine prendre aucune part à ces conférences, qui déjà étaient d'un bien puissant intérêt pour elle... Mais quelle que fût son opinion, quelle que fût l'influence qu'elle exerçait sur tous ces hommes dont les regards cherchaient le sien pour approuver ou blâmer, jamais madame Roland ne parut d'abord vouloir influencer les sentiments de ceux que Brissot lui présentait... Elle était pour eux maîtresse de maison prévenante, polie, gracieuse même, malgré l'austérité de ses principes à cette époque; mais jamais elle ne parut même s'écarter de cette façon d'agir, lorsque plus tard son influence faisait mouvoir des factions. Qui croirait que, dans ces petits comités composés de Brissot, Pétion, Robespierre, Gensonné, Vergniaud, Guadet, Bazot, Fonfrède, Valazé, enfin tous ces hommes dont certes l'histoire a buriné plutôt qu'écrit les noms, madame Roland distinguait surtout à cette époque Robespierre?... Elle le jugeait le plus honnête de tous!... Dans ces comités qui avaient lieu chez madame Roland, on discutait des projets de loi, des plans réformateurs, des remontrances à la Cour pour éloigner tous les favoris, madame de Polignac surtout, dont l'avidité, disait Robespierre, RUINERAIT enfin la France si cette femme y rentrait!... On discutait beaucoup, on parlait longtemps, et au résumé, à la fin de la soirée, il se trouvait qu'on n'avait rien fait. Un soir, après avoir écouté en silence une partie de la conversation, où Vergniaud avait été admirable et où madame Roland lui avait répondu avec un talent qui aurait honoré la tribune la plus éloquente, Robespierre s'approcha d'elle et lui dit très-bas en lui serrant la main:
—Quelle admirable éloquence!... vous m'avez fait mal!... Employez donc ce don du Ciel à convaincre ces gens-là que, dans la prairie du Ruthly, Guillaume Tell ne parla que pour jurer d'exterminer les tyrans de la Suisse!...
Cette remarque prouvait déjà la jalousie de Robespierre contre la Gironde, qui était toute brillante d'éloquence... Mais il avait raison cependant, et on ne pouvait nier que les paroles et les mots n'aient amené chez nous des abus qui ont fait plus de mal qu'on ne le croit.
On projetait souvent dans le salon de madame Roland, dans ces comités du soir, beaucoup de décrets qui passaient ensuite à la Convention; mais la coalition de la minorité de la noblesse acheva d'affaiblir le côté gauche et opéra les maux de la réunion... Un soir, madame Roland était seule; la réunion se faisait ordinairement vers sept ou huit heures; il n'en était que sept ou six et demie; enfin elle achevait à peine de dîner, lorsqu'elle vit arriver Robespierre!... il était seul aussi, chose assez rare, car il était toujours accompagné de plusieurs de ses collègues... Il est à remarquer que dans ces réunions du soir chez madame Roland il n'y avait aucune femme... elle y était seule... Quelquefois, l'un des députés, marié, amenait sa femme, mais lorsque madame Roland recevait un autre jour de la semaine; car les jours de réunion, son salon était ouvert seulement aux notabilités politiques ou littéraires, et puis en cela elle était comme beaucoup de femmes littéraires, ou bien étudiant, comme elle le faisait alors, la politique agitée qui menaçait de tout envahir! Une conversation légère n'était pas à l'unisson de pareille matière, et son langage n'aurait pas été compris par une femme sortant de chez mademoiselle Bertin ou venant de se faire coiffer par Léonard!!...
Robespierre témoigna à madame Roland sa joie de la trouver seule.
—Nous allons causer à cœur ouvert, lui dit-il; le voulez-vous?
Il prit une chaise en disant ces mots, et se plaça tout auprès d'elle.
—Pouvez-vous en douter? lui dit-elle, avec ce sourire bienveillant qui découvrait trente-deux perles...
—Eh bien! écoutez donc ce que j'ai à vous dire, non-seulement en mon nom, mais à celui de beaucoup de gens qui pensent qu'avec votre admirable éloquence et l'influence qu'elle vous donne sur les hommes tels que Brissot et Vergniaud, vous pouvez faire faire à la liberté, cette liberté dont vous êtes idolâtre, je le sais, et que je vénère moi-même autant qu'elle m'est chère: eh bien! vous pouvez beaucoup pour sa cause... Vous savez que dans vos réunions, quoique j'y sois fort assidu, je parle peu (c'était vrai); mais si je suis silencieux, j'écoute et je profite. Je suis timide ensuite, et j'ose peu prendre la parole dans ces réunions devant des hommes comme Guadet, Gensonné, Vergniaud!... Oh! ce Vergniaud!...
La manière dont il prononça ce nom aurait fait frémir si l'on avait alors connu Robespierre!... Mais bien loin de là, madame Roland était convaincue de sa bonté, et surtout de son amour pour la liberté et la patrie...
—Que puis-je faire? dit-elle. Vous savez que nous ne sommes pas toujours du même avis, quoique de même opinion; mais je suis disposée à tout pour la liberté...
—Eh bien donc, il faut que Brissot se détermine à faire un journal... La presse est de toutes les armes la plus meurtrière... la parole n'est rien à côté d'elle... Un discours, quelque bien qu'il soit préparé, ne l'est jamais assez; et puis, l'organe peut n'être pas heureusement harmonieux, la mémoire peut manquer, la timidité embarrasser votre débit... Que tout cela se trouve réuni, et une cause est manquée dans sa défense comme dans son attaque... Un journal, au contraire, est tout ce qu'il faut pour que nous frappions fort et juste... On est lu... on est relu... et la conviction atteint avant que la réfutation n'arrive!... Qu'importe une réponse qui vient huit jours ou vingt-quatre heures après?... À l'Assemblée, voyez l'abbé Maury et Mirabeau!... Ils se disent tous deux des mots admirables qui se détruisent l'un par l'autre... Et pourtant, Mirabeau a la victoire quoiqu'il soit moins éloquent que l'abbé... parce qu'il répond sur-le-champ et que le discours de l'autre, préparé depuis longtemps, est réduit au silence en un moment. Mais un journal qui prend l'initiative, car ce n'est que comme cela que je l'entends, est sûr de vaincre. Déterminez Brissot à faire un journal... Nous avons songé à cela, et nous avons dit que vous seule pouviez persuader Brissot.
Madame Roland s'engagea à ce que voulait Robespierre, avec d'autant plus de plaisir que c'était aussi depuis longtemps sa pensée. Elle parla à Brissot; il prit feu à ce projet, et bientôt parut le premier numéro du journal intitulé le Républicain! Dumont le Genevois y travailla d'abord avec Brissot... Le nom du gérant responsable était celui d'un monsieur du Châtelet, militaire, et homme de fer plutôt qu'homme de paille. C'était cela qu'il fallait. Condorcet avait deux articles admirables qu'on allait y insérer, lorsque le journal fut arrêté et défendu; je ne me rappelle plus bien à présent pour quelle raison. J'ai rapporté ce fait, parce que l'influence de madame Roland requise par Robespierre pour l'établissement d'un journal m'a paru plaisante.
Une personne de mes amis, qui allait chez madame Roland à cette époque, se trouva un jour chez elle avec Pétion, Robespierre et Brissot. C'était Desgenettes, neveu de Valasé; il était alors fort jeune homme (dix-huit à vingt ans), et fort curieux de tout ce qui se faisait comme affaire politique. Ce jour était important, c'était celui de l'arrestation du Roi à Varennes. En apparence Robespierre était frappé de terreur et pâle de crainte. Il disait que le parti républicain était perdu; que, si les royalistes avaient de la raison, ils égorgeraient tout ce qu'il y avait de patriotes dans Paris et feraient une seconde Saint-Barthélemy; que cela était à craindre, parce que la famille royale n'avait pas pris cette détermination sans avoir dans Paris un parti puissant. Brissot répondit, ainsi que Pétion, que cela n'était pas à craindre, et qu'au contraire, en fuyant, le Roi avait brisé la royauté; que sa fuite était sa perte et qu'il en fallait profiter; que les dispositions du peuple étaient excellentes, parce qu'il était enfin éclairé sur celles de la Cour et sur sa perfidie.—Le Roi ne veut plus de la constitution jurée, dit Brissot; il en veut une plus homogène... C'est le moment de s'en emparer et de disposer les esprits à la république!...
Robespierre était assis et mangeait ses ongles[17], manie qu'il avait, ainsi que de ricaner; il se retourna à demi et dit avec un accent moqueur:
—Qu'est-ce que c'est d'abord qu'une république?...
Sans doute que Robespierre n'était pas royaliste; mais ce mot dit avec ironie est bien fort et donne lieu à des réflexions, même dit en raillerie.
Je n'écris pas positivement une histoire politique; mais toutes les fois que les personnages dont je m'occupe essentiellement ont des rapports directs avec les hommes du temps, je m'arrêterai à des détails même minutieux. C'est ainsi que je parlerai toujours de madame Roland; elle est dans ce genre la personne le plus en rapport avec les hommes influents de l'époque de 1791, jusqu'à celle où elle mourut. C'est une femme habile, à qui son esprit donnait dans son salon une influence grande et solennelle. C'est de là souvent que sont sorties les lois que nous voyons encore aujourd'hui comme les meilleures du Code civil! C'est sous sa direction cachée que l'Assemblée a souvent discuté des questions importantes; c'est dans ce petit salon particulier, avant d'aller dans ce ministère, ce lieu qu'elle ne quitta que pour la prison et l'échafaud, que madame Roland est vraiment digne d'admiration. Je l'ai vue ainsi du moins, et j'espère rendre le portrait ressemblant.
Ainsi donc, puisque j'écris le salon de madame Roland, il me faut parler de ce salon lorsqu'elle fut à ce second ministère; car l'inaction de Roland ne fut pas longue; il fut rappelé au ministère, et là, comme au premier, sa femme fut tout pour lui comme pour son parti. Je m'étendrai peu sur les affaires politiques qui précédèrent cette rentrée; elles eurent sans doute une immense influence, mais madame Roland n'en eut pas une ostensible; elle était bien sœur de la Gironde alors, mais non pas comme elle le fut sur les marches de l'échafaud[18].