—du xxviie jour de décembre 1571.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Pigon.)
Conférence de l'ambassadeur avec Leicester et Burleigh sur les affaires d'Écosse.—Desir des Anglois de conclure avec la France le traité de l'alliance.—Leur froideur à l'égard de l'Espagne.—Opinion de l'ambassadeur sur la conclusion que doivent avoir les affaires d'Écosse.—Utilité d'un traité de commerce avec l'Angleterre.—Nouvelle donnée par Walsingham d'une sédition survenue à Paris.—Vives instances pour que le roi écrive à la reine d'Angleterre en faveur du duc de Norfolk.
Au Roy.
Sire, j'ay esté, de rechef, convyé, le dimenche devant Noël, au festin que le comte de Hontingthon a faict des nopces de sa sœur avec le filz du comte d'Ochestre, où la Royne d'Angleterre, et les seigneurs, et dames de sa court qui s'y sont trouvées en grand nombre, m'ont continué les mesmes démonstrations de bonne affection qu'ilz disent porter à Vostre Majesté et à toute la France. Et m'estant, l'après dinée, retiré avec le comte de Lestre et milord de Burgley en une chambre à part, pour leur compter les mesmes choses, que j'avois naguières dictes à la Royne, leur Mestresse; et, après que je leur ay heu particullarisé les responces que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, et Monseigneur aviez faictes, pleynes de toute bienveillance envers leur Mestresse, sur les honnestes propos d'amytié qu'elle vous avoit faict tenir par le Sr de Quillegrey; je leur ay dict que, pour monstrer comme vous cheminiez desjà vers elle sellon ceste bonne intelligence, vous aviez trouvé bon, Sire, de luy faire communiquer par moy ce qui estoit advenu de don Francès d'Alava, ce que le Sr de Mondoucet vous avoit mandé de Flandres, et ce que vous jugiez des entreprinses du Roy d'Espaigne en la mer de deçà; qui ont esté propos qu'ilz ont merveilleusement gousté, et les ont fort bien receuz. Et, à la suyte d'iceulx, je leur ay touché ceulx d'Escoce, sans toutefoys les leur guières presser ny les laysser aussi trop lasches, mais que, (de tant que ces affaires là avoient tant de malheur que, quant vous en faisiez parler à leur Mestresse, elle estimoit que vous offanciez son amytié, et Vous, d'aultre costé, Sire, jugiez qu'elle mesprisoit la vostre, quant elle s'en entremettoit trop avant sans vous en parler), je les adjurois bien fort qu'ilz ne les vollussent plus laysser en ce suspens; et leur ay desduict, par chefs, toutz les dicts affaires comme pour entendre d'eulx en quelle façon j'aurois à vous en escripre, tendant principallement à les divertyr d'envoyer gens contre ceulx de Lillebourg, et leur faire comprendre que vous ne pourriez avec honneur intervenir en nul tretté, où l'on capitulât de priver la Royne d'Escoce de sa couronne pour y establyr son filz, ny de ruyner l'ung des partys; qui entendiez les conserver toutz deux.
Sur lesquelz chefz, quant au premier, qui estoit des choses qu'on imputoit à la Royne d'Escoce, ilz m'ont faict ung long discours de la deffiance qu'elle s'estoit donnée de Voz Majestez Très Chrestiennes, de la jalouzie qu'elle avoit prinse du propos de Monsieur, des pratiques qu'elle avoit menées avec le Roy d'Espaigne et avec le duc d'Alve par le moyen de Ridolphi, des rébellions qu'elle avoit suscitées en ce royaulme, et comme elles eussent esté indubitablement exécutées en aoust dernier, si le dict Roy d'Espaigne n'eust esté empesché du costé du Levant; et m'ont offert de me monstrer le tout par lettres; et que Me Smith avoit charge de le vériffier bien amplement à Vostre Majesté.
Quant au segond, des moyens qui se pourroient trouver pour paciffier l'Escoce, encores que la difficulté y parust grande, parce que vous vouliez soubstenir l'authorité de la Royne d'Escoce, et eulx la vouloient du tout opugner, que vous favorisiez ceulx de son party, et eulx le party contraire;—Et aussi quant au troisiesme chef, qui estoit de la négociation que vous aviez entendu, Sire, que milord d'Housdon avoit menée avec les Escouçoys, où il n'avoit vollu qu'il fût faicte aulcune mention de vous ny de la France, ny que rien en vînt à la cognoissance de vostre agent par dellà, et qu'il avoit menassé de mener une armée devant Lillebourg pour forcer la ville et le chasteau, si ceulx de dedans ne se soubzmettoient au comte de Mar, qu'il avoit dict qu'il vouloit avoir les chasteaulx de Lillebourg et de Dombertrand entre ses mains, qu'il avoit tretté de livrer l'évesque de Roz au dict de Mar en eschange du duc de Northumberland, qui estoient trêtz, que vous trouviez bien esloignez de l'intelligence que leur Mestresse monstroit de vouloir faire avecques vous, et qui vous faisoient desirer de sçavoir résolument si elle entendoit de procéder ainsy, sans vous et par la force, en cest endroict;—Ilz m'ont respondu que la Royne, leur Mestresse, avoit donné charge à Mr Smith de proposer à Vostre Majesté l'accommodement des choses d'Escoce en une si bonne façon, que vous cognoistriez qu'elle n'y cerchoit rien qui fût contre vostre réputation ny contre l'honneur et l'alliance de vostre couronne, car les trettez ne vous obligeoient à nulle certaine personne du pays, ains à l'estat, et à l'ordre et authorité, qui pour le temps s'y trouveroit; et que leur Mestresse estoit après à tretter avec les deux partys, et trouvoit, pour ceste heure, que ceulx de Lillebourg estoient plus raysonnables que les aultres, mais nulz desirans la restitution de leur Royne, ce qui estoit aussi universellement contradict par toutz les Estatz d'Angleterre, par ainsy qu'elle espéroit, s'ilz se réunissoient toutz à l'obéyssance du jeune Roy, comme ilz en estoient bien prêts, que vous ne reffuseriez, Sire, de les continuer en vostre alliance, ainsy qu'elle vouloit de bon cueur qu'ilz y persévérassent aussi de leur costé, et qu'il se fît une bonne confédération entre les trois royaulmes;—Que milord d'Housdon avoit bien menacé de forcer ceulx de Lillebourg, s'ilz empeschoient la paix du pays, mais que, de vouloir avoir les deux chasteaux en ses mains, ce n'estoit le desir de leur Mestresse, ains de les laysser aux Escouçoys, bien que, possible, à d'aultres que ceulx qui les tiennent, et mesmes de leur randre Humes aussitost qu'ilz seront d'accord; qu'elle n'avoit encores faict rien entreprendre par la force à milord d'Housdon, et que la grande asseurance, que j'avois donnée à la dicte Dame de vostre amytié, avoit esté et seroit cause dont elle ne précipiteroit rien par les armes en cest endroict:
Quant au chef des deux mil escuz, qu'ilz me vouloient asseurer que le duc de Norfolc et l'évesque de Roz, et le secrétaire, à qui je les avois baillez, avoient confessé qu'ilz estoient de la Royne d'Escoce, et qu'à cest effect ilz m'en feroient veoir leur déposition, dont si, puys après, Vostre Majesté persistoit qu'ilz me fussent randuz, qu'on adviseroit de vous en contanter. Et seroit trop long, Sire, à vous desduyre icy les répliques qui ont esté, de leur part et de la mienne, usées sur les susdicts propos, lesquelz, pour aulcuns respectz, je les leur ay bien volluz terminer par une très grande espérance, que je leur ay donné, qu'ilz pourront conclurre une bien ferme confédération avec Vostre Majesté.
De quoy est advenu, Sire, que, le jour ensuyvant, ilz se sont tenuz bien fermes et voyre si estroictz sur les accordz des Pays Bas que les Srs de Suevenguem et Fiesque ne sçavent où ilz en sont, et sont prestz de laysser les choses bien descousues, et qu'on m'a desjà parlé de transporter le traffic de ce royaulme, qui estoit en Envers, en quelque ville de vostre obéyssance, et qu'on escripra à Mr Smith de le proposer; et pareillement qu'on a pressé l'ambassadeur d'Espaigne de partyr de Londres, la veille de Noël, et de vuyder le royaulme dedans dix jours.
Sur toutes lesquelles choses j'ay à dire à Vostre Majesté qu'il semble, en premier lieu, que la Royne d'Angleterre condescendra que les Escouçoys viennent en accord, et qu'ilz puyssent dresser une forme de gouvernement entre eulx, d'aulcuns de la noblesse des deux partys, qui ne soyent establis ny soubz l'authorité de la Royne d'Escoce ny soubz celle du Prince son filz, mais qui, attandant le retour d'elle ou la majorité de luy, ayent la puyssance d'administrer le royaulme, et qu'avec ceulx là se conclue la ligue, et vostre alliance soit renouvellée, et permettra qu'à cest effect voz depputez puyssent aller avec les siens par dellà; qu'elle, à mon adviz, ne reffuzera le compromiz avec la Royne d'Escoce pour voyr si elles se pourront accorder, ny de luy amplier sa liberté et de la faire tretter moins rigoreusement, pourveu qu'elle baille ostaiges de ne rien mouvoir dans le royaulme ny de s'en partyr sans licence; qu'elle vous satisfera sur les deux mil escuz de les faire remettre en mes mains, bien qu'elle monstre n'avoir rien, qui tant luy serve contre le duc de Norfolc que cella, pourveu, Sire, que vous en faciez continuer l'instance à ses ambassadeurs, sellon que l'avez desjà commancé au Sr de Quillegrey, laquelle j'ay fermement comprouvée et soubztenue contre tout leur dire; qu'il sera bon, Sire, que vous ottroyez libérallement à Mr Smith une ou deux villes en vostre royaulme pour le commerce des Anglois, avec aultant de privillèges qu'ilz en avoient en Envers, et de faire modérer ces nouvelles coustumes de Roan; et finablement que pressiez la conclusion de quelque bonne confédération avec ceste princesse, pendant qu'elle et les siens monstrent d'y estre, à présent, merveilleusement bien disposés. Et sur ce, etc. Ce xxviie jour de décembre 1571.
PAR POSTILLE.
J'obmettois de dire à Vostre Majesté que l'aparance de ceste sédition que le Sr de Valsingam a mandé estre advenue, le viiie de ce moys, à Paris[21], a cuydé mettre ceulx cy en quelque suspens de vouloir attandre qu'est ce qui s'en ensuyvroit, premier que de passer à nulle négociation plus avant; et de vous mander, Sire, que le duc de Norfolc sera miz en jugement le ixe de janvier, et que le faict des deux mil escuz luy pourra grandement nuyre, si Vostre Majesté ne le remédie en faisant continuer la mesmes instance d'iceulx aulx ambassadeurs de la dicte Dame, aulx propres termes que Vostre Majesté la leur a desjà faicte, sans y rien changer, encor qu'ilz vous allèguent que la Royne d'Escoce m'avoit envoyé les aultres mil escuz par Douglas: car ilz furent employez en aultres siens affaires; et qu'il vous playse, Sire, escripre une lettre à ceste princesse que, si le dict duc ne se trouve chargé que de l'accommodement, que son secrétaire a vollu donner aulx deniers que vous envoyez à vostre agent, encor qu'il l'ait bien sceu, que vous la priez de ne luy imputer à faulte, attendu qu'elle n'avoit la guerre en Escoce, et que l'argent n'estoit envoyé à nul de ses ennemys, et qu'il est de vostre ordre. En quoy sera besoing que vostre lettre, Sire, soit icy le xe ou xiie de janvier, laquelle j'estime que sera dignement employée pour cause juste et honneste, et qui peult revenir grandement au service de Vostre Majesté.
—du iiie jour de janvier 1572.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet.)
Audience.—Plaintes d'Élisabeth au sujet de l'expédition préparée en France pour l'Écosse par lord Flaming.—Conférence entre l'ambassadeur et Leicester sur les affaires d'Écosse.—Déclaration que Me Smith sera chargé de traiter avec le roi sur ce point.—Nécessité de hâter le départ de l'expédition.—Nouvelles d'Écosse.—Marie Stuart commise à la garde de sir Raf Sadler.—Départ de l'ambassadeur d'Espagne.
Au Roy.
Sire, sans aultre occasion que pour donner les bonnes festes à la Royne d'Angleterre, je la suys allé trouver le lendemain des Innocens, laquelle a heu très agréable ce mien office, pour luy estre une signiffication de vostre bonne volonté vers elle, et ung tesmoignage à ung chacun comme vous vivez en une fort bonne intelligence l'ung avecques l'aultre; de quoy elle m'a remercyé beaucoup de foys: et m'a dict plusieurs bonnes parolles de la ferme dellibération, en laquelle elle se confirmoit, de plus en plus, de se vouloir perpétuer en vostre amytié. Et bientost après, Sire, j'ay receu vostre dépesche du xixe du passé, que m'avez envoyée par Nicollas le chevaucheur; sur laquelle je suis retourné, le premier de ce moys, donner le bon an à ceste princesse, et luy ay racoumpté tout ce que me mandiez de la paix de vostre royaulme, qui a grandement servy à luy oster deux escrupulles, qu'on luy avoit desjà imprimés du contrayre, l'ung pour l'émotion de Paris, et l'aultre de ce qu'on luy avoit faict acroyre que monsieur de Guyse et monsieur l'Admyral avoient commencé de s'accompagner; de quoy je l'ay bien fort aultrement persuadée, sellon que j'en ay trouvé les propos très bien et très sagement desduictz ez lettres de Vostre Majesté; et que vostre royaulme estoit, grâces à Dieu, si paysible que vous luy pouviez fort franchement offrir les moyens, les forces et les commodités qui y estoient, comme chose que Dieu avoit tout entièrement remise en vostre mein et en vostre puyssance.
De quoy la dicte Dame, s'estant adressée à Dieu, a monstré de le louer et remercyer, de bon cueur, de ceste tant bonne nouvelle, et m'a prié de ne vous en représenter moins grande la conjouyssance qu'elle vous en faisoit, que si ce fût pour la propre tranquillité de son estat; et que c'estoit ung des fruictz qui vous seroit desjà de la grande réputation, qui court au monde, de la fermeté de vostre parolle et vérité de voz promesses, et que de meilleurs et de plus grandz vous en proviendroient encores; dont vous vouloit prédire, Sire, que le dernier jour de l'année passée auroit miz fin à tous les troubles de vostre royaulme et à toutes les souspeçons d'iceulx, et que vous ne verriés, du premier de ce nouvel an en là, sinon toute obéyssance et confience de voz subjectz; et m'a allégué aucuns signes pour quoy Vostre Majesté debvoit croyre qu'elle vous seroit heureuse prophète en cest endroict; que elle acceptoit, au reste, l'offre, que luy faysiez, des commodictés de vostre royaulme, tout ainsy qu'elle vous offroit de bon cueur toutes celles du sien, et croyoit que de la bonne correspondence, que Mr Smith trouveroit maintenant en Voz Majestez, l'on verroit réuscyr bientost la conclusion des choses qui s'espéroient, et se desiroient entre vous. Et, avant finyr ce propos, estans à regarder le bal, elle en a introduict ung aultre, bien gracieux et modeste, des playsirs et honnestes passe temps qu'on se mettroit en debvoir par tout ce royaulme de donner à Monsieur, s'il venoit par deçà; ez quelz elle ne fauldroit de l'acompagner toutjour, affin que les ans, qu'elle avoit plus que luy, luy semblassent moins ennuyeulx: et n'a obmiz d'adjouxter à cella aulcuns motz bien exprès et aulcunes démonstrations propres pour signiffier qu'elle le disoit avec une bonne et bien honneste affection vers luy; et néantmoins n'a layssé de me toucher, en passant, comme ung Escouçoy la venoit d'advertyr que milord de Flemy embarquoit des Françoys pour passer en Escoce, ce qu'elle ne sçavoit comment le debvoir prendre, et que, s'il en advenoit rien contre ce que je luy avois toutjour faict espérer de vostre amytié, qu'elle s'en prendroit bien asprement à moy.
A cella, Sire, parce que j'estois adverty qu'aussitost qu'elle avoit heu ceste nouvelle de Mr Flemy, elle avoit commandé qu'on rénovât, si faire se pouvoit, l'accord avec les depputés du Roy d'Espaigne pour d'aultant se réfroydir de vostre costé, je luy ay respondu qu'elle ne debvoit demeurer en aulcun doubte qu'elle n'obtînt par maistre Smith tout ce qu'elle vouldroit honnorablement desirer de vostre amytié et de toute la France; et, quand à l'embarquement de milord de Flemy, que je n'en avois rien entendu; bien me souvenoit il que Vous, Sire, l'aviez fort souvent faicte prier de se vouloyr esclarcyr avecques vous comme vous porriés, tout ensemble, satisfaire à vostre honneur et debvoir vers la Royne d'Escoce et vers les Escouçois, et luy complayre à elle en cest endroict; et que je luy respondois de ma vye que Vostre Majesté estoit encores en ceste mesmes volonté, et qu'il ne tiendroit sinon à elle que le tout ne se rabillât fort bien et bientost.
Et pour la confirmation de cella, je luy ay monstré l'offre, que Vostre Majesté luy faysoit, d'accomoder le traffic de ses subjectz en vostre royaulme: ce qu'elle n'a peu dissimuler que n'en ayt receu ung très grand plésir, et m'a prié d'en bailler l'article de vostre lettre au comte de Lestre affin de le communicquer à ses merchandz.
Et là dessus, avec démonstration de grand contentement, elle s'est retirée pour aller à ses prières, et m'a aussitost envoyé le dict comte de Lestre; lequel, après m'avoir faict ung long discours comme ilz avoient nouvelles que milord de Flemy avoit recouvert quinze mil escus du douaire de sa Maistresse, et dix mil escus de Vostre Majesté, avec des armes et monitions, et congé d'embarquer troys cens arquebouziers, il m'a infiniement conjuré de vous supplyer très humblement, Sire, que vueillés faire différer l'embarquement, sellon que j'avois bien peu comprendre, par la dernière conférance d'entre luy, milord de Burgley et moy, que sa Mestresse n'avoit intention de procéder par armes en Escoce, et qu'il luy eust esté bien aysé d'y envoyer deux et troys mil hommes si elle l'eut voulu faire, mais s'en estoit engardée pour l'amour de vous; et que, si ceulx de Lislebourg, qui depuis naguyères avoient gaigné l'advantage sur les aultres en quelques rencontres, venoient à estre renforcés de ce secours, il est indubitable qu'ilz essayeroient d'entreprendre plus avant, et sa Mestresse s'y vouldroit oposer, dont pourroit naistre quelque accident qui romproit le bon propoz d'entre Voz Majestez et voz deux royaulmes; à quoy il auroit ung infiny regret pour estre celluy qui avoit promeu et advancé la part de Vostre Majesté en ce royaulme, et avoit reculé d'aultant celle d'Espagne, non sans qu'on guétât une occasion sur luy, comme pourroit bien estre ceste cy, pour luy en faire ung très grand reproche.
Je luy ay commémoré, Sire, les grandz et honnestes debvoirs, ès quelz Vostre Majesté s'estoit toutjour mise et avoit faict mettre la Royne d'Escoce et les Escoçoys vers la Royne, sa Mestresse, sur l'accord de ces affaires, si bien que vous en demeuriez très justiffié envers Dieu et les hommes, et luy mesmes cognoissoit très bien qu'en toutes sortes c'estoit à vous de vous pleindre, et à moy de me douloyr infiniement de l'honte et confusion, en quoy ilz m'avoient miz vers Vostre Majesté, sur la négociation de ce faict; néantmoins que la chose estoit encores si entière, et Vous, Sire, si parfaictement bien disposé vers la Royne, sa Mestresse, et vers ce royaulme, et encores tant bien incliné vers le dict sieur comte que, si luy et milord de Burgley vouloient regarder à quelque bon expédient là dessus entre Voz Majestez, que j'espérois que vous le suyvriés et le feriés suyvre à milord de Flemy, encore que j'osois bien asseurer que ces trois cens arquebouziers n'estoient ung secours qui procédât de vous, car le luy heussiés baillé aultrement grand et mieulx forny; bien les priois d'avoir esgard à vostre réputation, car non seulement vers eux, vers lesquelz vous la voudriés mesurer, aultant qu'il vous seroit possible, sellon leur contantement, mais vous aviez besoing de la conserver entière vers tous les aultres plus grandz et plus éminentz estatz de la terre, et desiriés surtout qu'elle y parvînt clère et non entachée d'avoir jamais fally à voz alliés. Et ay dict cella, et d'aultres choses appartenant à ce propos, si franchement au dict comte que luy mesmes enfin m'a confessé leur propre tort, et qu'il me promettoit d'en aller incontinent communiquer à milord de Burgley en son lict, où il estoit malade, et que bientost il m'en manderoit une response qui me contanteroit. Laquelle a esté, Sire, que Mr Smith aura commission de tretter avec Vostre Majesté de ce particullier, et de tout le faict de l'Escoce, en telle sorte que vous cognoistrez que, de ce costé, l'on n'y veult procéder qu'avec vostre bonne intelligence, et que cependant il ne sera envoyé nulles forces d'icy à ceulx du Petit Lith.
Le jour d'après, les depputez de Flandres sont retournés en cour au mandement qu'on leur en avoit faict, avec espérence de meilleure responce, mais il leur a esté percisté en celle mesmes de devant, et leur a esté davantage offert des passeports, sans qu'ilz les ayent demandés, affin de se retirer; mais ilz ne les ont acceptés, et attendent ung exprès commandement là dessus de ceste princesse, ou ung congé du duc d'Alve. Sur ce, etc.
Ce iiie jour de janvier 1572.
A la Royne.
Madame, ce peu de motz en chiffre, que j'ay trouvés ez lettres de Voz Majestez, du xixe du passé, me feront estre si sogneux du propos, qu'ilz contiennent, que j'espère qu'il ne s'en remettra rien en termes que n'en soyez tout promptement et bien advertys; et Vostre Majesté pourra, quand à l'aultre, de Monseigneur le Duc, se conduyre sellon que desjà elle cognoit bien, par la négociation de Mr Smith, qu'il sera expédient de le faire; dont si, puis après, il vous plait m'en mander quelque chose, je mettray toute la peyne qu'il me sera possible d'entièrement l'accomplir. Je vous donne compte, Madame, par la lettre du Roy des aultres choses que j'ay trettées avec la Royne d'Angleterre et avec les seigneurs de son conseil; sur lesquelles je n'oze conseiller qu'on retarde aulcunement milord de Flemy, car il semble que de sa prompte arrivée en Escoce dépende assés la ressource des affères de sa Mestresse et de ceulx de son party, et encores la conservation de vostre allience, et, possible, une plus prompte conclusion de la confédération qui s'espère avec la Royne d'Angleterre. Bien estimè je qu'il sera bon de n'advouer les trois cens arquebouziers qu'il mène, et remonstrer que ce sont Escouçoys, car aussy ce n'est ung secours digne de la grandeur de Voz Majestez; mais que vous n'estimiés, attandu le présent estat de l'Escoce, et ce qui s'est passé jusques à présent par dellà, qu'il puisse estre de vostre honneur, ny de vostre debvoir, d'aulcunement empescher ny retarder le dict Flemy; et néantmoins que vous donrez bien ordre qu'il ne face rien au dommage de la Royne d'Angleterre ny de son royaulme, et que mesmes, s'il plait à la dicte Dame d'entendre ensemblement avec Voz Majestez à la paciffication du dict pays, que vous ferez révoquer tout ce qui y sera passé de gens de guerre; et vous supplye très humblement, Madame, d'uzer ainsy en toutes sortes, vers le dict Sr Smith, qu'il cognoisse une droicte intention et une bonne inclination de Voz Majestez vers sa Mestresse, et qu'il ayt occasion de luy en escripre en fort bonne façon, car toutes choses icy pendent, à ceste heure, bien fort des bonnes responces qu'il mandera que Voz dictes Majestez luy auront faictes.
Néantmoins je vous veulx bien advertyr, Madame, que, le xxviiie du passé, le capitaine Cage a esté envoyé de Barvic vers ceulx de Lillebourg pour les presser par promesses, par offres, par présans, et enfin par grandz menaces, de se soubzmettre à l'obéyssance du régent, ou qu'aultrement la Royne d'Angleterre leur fera renverser le chasteau sur leurs testes; et leur a apporté des articles, de la part du dict régent, comme pour parvenir à ung accord, mais, en effect, c'est pour retirer, si faire se peult, le chasteau hors des meins du capitaine Granges; de quoy j'espère qu'il se sçaura bien garder. Et cependant ceulx cy ont envoyé une commission aux gouverneurs des portz de Houl et de Neufcastel qu'ilz ayent à mettre, dans le xiie de ce moys, cinq navyres de guerre dehors, avitaillés pour deux moys, pour quatre cens cinquante hommes, affin de se tenir sur la coste d'Escoce pour empescher, à ce qu'ilz disent, la descente de milord de Sethon et de milord Dacres, mais je crains que ce soit au dommaige de milord de Flemy, s'il n'est plus tost arrivé par dellà.
Sir Raf Sadeller est party, le xxviiie du passé, pour aller garder la Royne d'Escoce, pendant que le comte de Cherosbery vient présider en la cause du duc de Norfolc avec les douze pairs. Il me semble, Madame, que les depportemens de ceulx cy vous admonestent bien fort de presser ce qu'avez à faire avec eulx, et tirer, le plus tost que pourrez, une conclusion de la négociation de Mr Smith, sans en remettre rien au temps; car ilz se veulent trop servyr d'icelluy pour leurs commoditez, et n'ont nulle considération aulx vostres: et puys leurs évènementz sont si incertains et muables qu'il les fault prendre, pendant qu'on les trouve en une si bonne disposition comme à présent ilz sont, ou bien le tout reviendra despuys à rien.
J'entendz que dom Francès d'Alava, voulant par trop précipiter son retour en Espaigne, s'est embarqué, avec plusieurs aultres, par ung si maulvès temps, en Zélande, que leur vaysseau et tous ceulx qui estoient dedans se sont perduz. L'ambassadeur d'Espaigne, qui estoit icy, est encore attandant à Gravesines le mandement du duc d'Alve, et luy a l'on préparé deux navyres de conserve pour le passer dellà. Sur ce, etc. Ce iiie jour de janvier 1572.
—du ixe jour de janvier 1572.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Jean Monyer.)
Raffermissement de la paix en France.—Nouvelles d'Écosse.—Combat dans les faubourgs de Lislebourg.—Nouvelles de Marie Stuart.—Affaires d'Espagne.—Efforts des députés des Pays-Bas pour renouer la négociation du traité sur les prises.
Au Roy.
Sire, par ma dépesche de devant ceste cy, laquelle est du iiie de ce moys, il a esté satisfaict à celle que j'ay despuys reçue de Vostre Majesté, du xxiiiie du passé, en ce qui concerne les choses advenues à Paris, desquelles et des aultres bruictz, qui ont couru de monsieur de Guyse et de monsieur l'Admyral, j'en avois desjà si bien informé la Royne d'Angleterre et les seigneurs de son conseil, sur voz précédentes du xixe, qu'il n'a esté besoing de leur en donner plus grand esclarcissement. Et me semble, Sire, qu'ilz sont demeurés très bien persuadés de la paix de vostre royaulme, sinon que le Sr de Quillegrey, par ses dernyères, leur en ayt faict penser aultrement; lequel a escript que la Royne de Navarre avoit refuzé de venir, parce que Mr de La Valète, avec sa compagnie, estoit dedans Leytoure, et qu'elle disoit ne pouvoir vivre sans beaucoup de souspeçon, tant qu'elle sentiroit ceste garnison si près d'elle. Je n'ay, à présent, nul plus grand soing que de faire comprendre à ceulx cy que Vostre Majesté a, en sa main, son royaulme très paysible et très puissant, pour meintenir très bien et apuyer le leur, quant il en sera besoing, et qu'ilz le doibvent ainsy espérer et s'en assurer parfaictement, aussitost que Vostre Majesté leur en aura donné sa parolle. Et ay bien tant faict, Sire, que, despuis six jours, ilz ont envoyé amplyer la commission de Mr Smith, et luy ont mandé d'estreindre les choses le plus tost que faire se pourra, et qu'il offre ardiment, de la part de sa Mestresse, d'accomoder, par commune intelligence avec Vostre Majesté, les choses d'Escoce, sans y envoyer des forces; et que mesmes elle retirera celles qui s'y pourroient trouver de sa part, car ne me veulent dissimuler que la dicte Dame ne soit preste d'y en envoyer, aussitost qu'elle entendra que des estrangers y seroient descendus. Tant y a que je ne puis pour cella changer de l'opinyon, que j'ay desjà mandée, touchant le passage de milord de Flemy et de Mr Du Croc par dellà, veu que ceulx cy ne cessent d'instemment presser et solliciter ceulx de Lillebourg, desquelz ilz attandent leur responce en brief, par le capitaine Caje, qui est encores devers eulx, et lequel je sçay qu'a escript que l'espérance des choses, que les dicts de Lillebourg attendent, d'heure en heure, du costé de France par milord de Flemy et par le frère du capitaine Granges, les faict tenir fort fermes.
Il y a heu du combat assés rude dans les faulxbourgs du dict Lillebourg, de quoy, et des aultres choses que le dict capitaine Caje rapportera de dellà, j'espère, Sire, de vous en escripre bien au long aussytost qu'il sera arrivé. Je n'avois failly, dès le iie du passé, par une dépesche que j'avois faicte au Sr de Vérac, de l'assurer, touchant ces mauvais et pernicieux bruietz, qu'on faisoit courir par dellà, qu'ilz estoient faulx et malheureusement controuvés; et je le luy confirmeray encores par la première commodité que j'auray de luy escripre.
J'ay obtenu de pouvoir envoyer aulcunes besoingnes à la Royne d'Escoce pour sa santé, mais avec condition que le messager doibve estre muet. Je le luy ay desjà dépesché, et luy ay mandé toute la consolation, de la part de Vostre Majesté, qu'il m'a esté possible. Sir Raf Sadeller est desjà auprès d'elle, et me creins assés que, pendant que le comte de Cherosbery sera icy, l'on la vueille remuer au chasteau de Herfort: car j'entendz qu'on y a faict quelques provisions, et qu'on y envoyé de la tapisserie, et ne voy point que, pour le bon propos où ceulx cy sont avec Vostre Majesté, ilz monstrent nul signe de modération vers ceste princesse, ny vers son ambassadeur, qui est fort estroictement tenu, et bien fort mal tretté; et néantmoins la cause d'elle, et celle du duc de Norfolc, n'ont faulte de leur support qui se manifeste en plusieurs sortes dans ceste court, et ceulx de ce conseil en ont, à toute heure, des adviz secretz; et voyent souvant des placartz et des libelles diffamatoires qui s'en publient contre eulx, dont ilz vivent en grande souspeçon et deffience les ungs des aultres.
Cependant l'on ne laysse de presser le partement de l'ambassadeur d'Espagne, et, parce que la responce du duc d'Alve a semblé tarder beaucoup, l'on l'a faict acheminer à Douvres, et luy a l'on offert d'avancer ce qu'il debvoit icy d'argent, ou bien de luy faire donner terme, et qu'il ayt à promptement se retirer; dont Hacquens luy a desjà mené au dict Douvres le navyre de conserve, qui est ordonné pour son passage. Les depputés de Flandres attandent aussi la responce du duc d'Alve. Mais il est émerveillable combien ilz offrent de grandz partys pour retourner aux termes de l'accord, et combien il se faict de dilligences, par ceulx du party de Bourgoigne, pour les faire accepter; en quoy je me conduys toutjour, le plus que je puys, sellon qu'il vous a pleu, longtemps y a, me le mander par chiffre. Et sur ce, etc. Ce ixe jour de janvier 1572.
—du xiiiie jour de janvier 1572.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du sieur Acerbo.)
Soulèvement de l'Irlande.—Préparatifs pour le jugement du duc de Norfolk.—Négociation des Pays-Bas.—Proposition d'un traité de commerce entre la France et l'Angleterre.
Au Roy.
Sire, j'avois espéré de vous pouvoir mander par ceste dépesche beaucoup de nouvelles d'Escoce, mais le capitaine Caje n'est encores de retour, ny je ne sçay point qu'aulcun corrier, despuis mes précédentes, soit arrivé de ce costé là; dont vous parleray, Sire, d'une aultre nouveaulté, laquelle, à ce que j'entendz, a commancé d'aparoistre d'ung aultre endroict: c'est qu'ayant couru ung bruict, en Irlande, comme les Anglois se préparoient d'y passer bientost en armes pour achever la conqueste des quartiers, qui n'ont encores rendu obéyssance à ceste couronne, et que la Royne d'Angleterre avoit déjà distribué les terres à ceulx qui les subjugeroient, les habitans du pays ont tenu là dessus une assemblée, en laquel l'O'Nel Tornoleur, nepveu de l'aultre grand O'Nel, qui a heu la teste trenchée en ce royaulme, a esté, d'ung commun accord de tous, créé capitaine et conducteur général pour résister à l'entreprinse; de quoy il a incontinent adverty Mac O'Nel, son parant et allié, en Escoce, qui luy a tout aussytost dépesché troys mille Escouçoys sauvages, et encores il luy a, de rechef, envoyé sa femme, laquelle est fille ou seur du dict Mac O'Nel, affin qu'elle en admène plus grand nombre; et, d'aultre part, le sir Jacmes Fitz Maurice, qui est à présent le plus renommé capitaine de l'isle, s'est joinct à luy, avec toute sa troupe, et le comte d'Ormont a levé de son costé quelques gens, et, sans qu'on en sache bien l'occasion, est allé courir les terres de sir Barnabé, au quartier de l'Est, qui est pays fertile, et habité des meilleurs subjectz que la Royne d'Angleterre ayt par dellà, et si, a retiré le filz du doyen de Casselz avec luy, lequel est naguyères revenu d'Espaigne.
Qui sont toutes choses qui donnent grande souspeçon à ceste princesse d'une générale révolte de tout le pays, et d'une intelligence avec les estrangers, mesmes qu'elle voyt le dict d'Ormont et le comte de Queldrar persévérer en leur réconcillié amityé, et nul des grandz de dellà prendre bien à cueur le meintien de sa cause, ny s'oposer à ce qui s'y entreprend tous les jours contre elle. Dont j'estime, Sire, que la dicte Dame, avec l'advis des principaulx de ce royaulme, lesquelz elle a maintenant convoqués icy pour ung aultre affaire, advisera de pourvoir à cestuy cy.
Ceste convocation, à ce que j'entendz, Sire, n'a esté projectée pour aultre effect, sinon affin que, par la présence de ce grand nombre de la noblesse, il semble que la procédure contre le duc ayt à aparoir plus juridique et les loys du pays mieulx observées. Mais l'on voyt la poursuyte en estre si artifficieuse et violente qu'un chacun s'en esbahyt, dont plusieurs placartz s'en publient contre milord de Burgley pour le cuyder intimider, mais il ne s'arreste pour cella, ny je ne croy pas qu'on oze attempter rien davantage contre luy.
Le comte de Sussex a monstré, à ce qu'on dict, de porter ouvertement la cause du dict duc, et qu'il en est devenu assés suspect en la court, mais il a toutjour sagement excepté le crime de lèze majesté, au cas qu'il s'en trouvast atteint, car il seroit allors le plus mortel de tous ses adversaires, mais aultrement qu'il se déclaroit estre tout oultre son amy; et c'est à demein, Sire, qu'on estime que le dict duc sera mené en jugement, dont bientost s'entendra la résolution de son faict.
Les depputés de Flandres, en attendant la responce du duc d'Alve, ont, par l'adviz de ceulx qui favorisent icy l'alliance de Bourgoigne, présenté à ceulx de ce conseil de nouveaulx articles pour leur offrir de satisfaire à toutz les poinctz, sur lesquelz ilz monstroient fonder les principalles occasions de se départir de l'accord; mais, encores hier, ilz n'avoient impétré rien de mieulx que de pouvoir, quant aux merchandises d'Espaigne, retenir celles qui seroient de bonne vente en ce royaulme pour estre débitées par eux mesmes en ce que les deniers seroient mis ez mains des Angloys; et, quant à celles qui ne seroient propres pour icy, qu'ilz les peussent transporter ailleurs, après estre apréciées, en bayllant caution d'eu rapporter, dans quatre moys, le payement; et, quant aux deniers qui estoient en espèces, qu'ilz n'en parlassent ung seul mot au nom du Roy d'Espaigne, parce qu'on avoit résolu d'en convenir avec les seulz Gènevois à qui ilz apartenoient. Aujourdhuy les dicts depputés vont présenter à ceste princesse une lettre du duc d'Alve, laquelle l'homme, que monsieur l'ambassadeur d'Espaigne luy avoit dépesché, a aportée, et en a aporté une aultre au dict ambassadeur pour se pouvoir retirer: nous verrons ce qui succèdera.
Les marchandz de Londres sont après à dellibérer sur l'offre que Vostre Majesté leur faict d'accommoder leur traffic en France, et bientost ilz m'en doibvent donner responce. Il y a aulcuns notables personnages qui trectent icy d'acorder le faict de Portugal et de Venise, pour retourner à l'accoustumée commerce que ce royaulme avoit avec l'ung et l'aultre pays, ainsy qu'on faysoit auparavant, et semble que cella succèdera. Sur ce, etc.
Ce xive jour de janvier 1572.
—du xviiie jour de janvier 1572.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet.)
Audience.—Bon accueil fait en France à Me Smith.—Affaires d'Écosse.—Négociation du mariage.—Condamnation du duc de Norfolk.—Communication importante faite sous serment, à la reine d'Angleterre, au nom du duc d'Anjou.
Au Roy.
Sire, vostre dépesche, du troysiesme de ce moys, m'est arrivé le xiiiie, et, le jour après, je suis allé saluer la Royne d'Angleterre de voz meilleures et plus cordialles recommandations, et luy prier le nouvel an bon et bien heureulx de la part de Voz Majestez; puis luy ay compté l'arrivée de Mr Smith à Amboyse, et l'ordre qu'aviez donné, Sire, de l'envoyer rencontrer bien loing par Mr de Mauvissière, et encores de le faire recepvoir près de la cour, et le conduyre en son logis, par Mr de Rostein, avec commission, à ung de voz maistres d'hostel et voz officiers, de le bien tretter, tant qu'il y sera; de sorte que je la pouvois assurer que son ambassadeur avoit esté le bien venu, et avoit esté receu avec toute faveur; et que, dans ung jour ou deux, vous espériés, Sire, de l'ouyr avec dellibération de vous monstrer très correspondant à tout ce que pourriés comprendre, par son dire, qui seroit du desir et bonne intention de la dicte Dame.
Elle a prins en merveilleusement bonne part ce propos, qui a esté meilleur qu'elle ne l'espéroit, car, sur une lettre qu'ung des siens, qui est par dellà, luy avoit naguyères escripte, l'on luy interprétoit que ceste légation ne seroit ny bien receue ny bien respondue; dont m'a pryé de croyre qu'elle ne doubtoit plus qu'elle n'eust cest an bien bon, puisque Voz Majestez le luy envoyoient donner, et que, de par elles, elle l'acceptoit pour tel de fort bon cueur, et prioit Dieu que en semblable il le vous voulût donner, et plusieurs aultres après, très-bons et bien combles de toute félicité, et qu'elle vous rendoit toutes les grâces, qu'elle pouvoit, de l'honneur et bonne chère que faisiés à son ambassadeur, duquel elle s'assuroit que n'entendriés chose aulcune qui ne fût pour vous contanter.
J'ay suivy à luy dire, Sire, que, sur l'arrivée de son ambassadeur, celluy d'Escoce et les Escoçoys vous estoient venus faire une recharge, comme de coustume, pour l'accomodement de leurz affères, et que Vostre Majesté les avoit priés d'avoir encores ung peu de patience jusques à ce qu'on vît que pourroit réuscyr de la conclusion de ce tretté; et que vous desireriés bien fort que, cependant, pour aulcunes occasions bien considérables, la dicte Dame voulût ordonner quelque relasche à la Royne d'Escoce du resserrement et rigueur qu'elle luy faysoit tenir, et pareillement à son ambassadeur: et qu'elle voulût aussy qu'il se moyennast une suspencion d'armes entre les Escoçoys, pour laquelle, s'il luy playsoit qu'il se fît une dépesche en commun à ceulx des deux partys, je serois prest, à toute heure, de leur escripre au nom de Vostre Majesté.
A ces propos elle m'a soubdain respondu qu'après que vous auriez ouy Mr Smith, elle vouloit bien laysser à Voz Majestez de juger quel trettement la Royne d'Escoce avoit mérité d'elle, et si l'évesque de Roz n'avoit pas déservy le gibet, duquel elle me vouloit dire, tout franchement, qu'il n'en estoit nullement hors de danger; et, quant aux Escouçoys, que milord d'Housdon luy avoit escript qu'ilz estoient en termes de prendre entre eulx une suspencion pour six sepmaines, et que ceulx de Lillebourg persistoient toutjour à requérir ung raysonnable accord: dont elle avoit commandé à deux de ses conseillers de réduyre par chapitres leurs demandes, affin de les mettre en dellibération, et que, puis après, elle feroit tout ce qu'il luy seroit possible pour les leur faire accorder, sans toucher à rien qui peût préjudicier à vostre alliance; mais, Sire, ny elle, ny ceulx de son conseil ne m'ont voulu rien respondre, touchant y faire une dépesche en commun.
J'entendz que l'ung et l'aultre party vont temporisant, et qu'ilz mènent assez doulcement la guerre, et qu'il semble qu'on ayt icy opinyon que le Sr de Vérac a maintenant plus d'intelligence avec ceulx d'Esterlin qu'avec ceulx de Lillebourg. Je suys après à luy faire tenir, en ung chiffre qui est commun entre nous, le contenu de voz lettres que luy adressés, et ce que, d'abondant, m'avez commandé de luy escripre.
Après ce dessus, j'ay faict entendre, mot à mot, à la dicte Dame, en la façon que je mande en la lettre de la Royne, l'advertissement de Monseigneur, duquel n'est pas à croyre combien ceste princesse a monstré qu'elle luy en sçavoit ung merveilleusement bon gré, et qu'elle en sçavoit encore ung bien fort grand à Voz Majestez; et a rapporté tout ce qu'elle a peu de ses meilleures parolles et de ses contenances ensemble pour me faire veoyr qu'elle s'en tenoit infiniement redevable à luy et bien fort obligée à toutz troys, et que c'estoit une obligation de laquelle elle ne perdroit jamais la mémoyre; bien vous suplioit, Sire, puisqu'aviez commancé d'avoir ung si grand soing de son bien, qu'il vous pleût de le continuer, et de croyre qu'elle, de sa part, feroit pour vous, en toutes partz qu'elle pourroit du monde, ung très bon guet sur tout ce qui seroit du salut de vostre personne et de la conservation de vostre grandeur; et que, ne pouvant exprimer la consolation et contantement qu'elle sentoit en son cueur de la concurrence de Voz Majestez avecques Monseigneur sur ung si grand et si charitable office qu'il avoit uzé vers elle, et attandant qu'elle vous en peult monstrer une meilleure recognoissance, elle vous supplioit d'accepter celle d'ung mercys, que cependant elle vous en rend le meilleur et le plus grand qu'il luy est possible de le dyre ny penser.
Je vous puys assurer, Sire, que, quelz moyens que la dicte Dame tiegne de pourvoir maintenant là dessus, qui ne sont petits, elle faict en sorte qu'on ne peut ny souspeçonner ny sentir d'où cella est venu; qui verrés, Sire, ce que j'en mande davantaige par la dicte lettre de la Royne, vostre mère, et par celle de Mon dict Seigneur, ausquelles me remettant; je adjouxteray au surplus, icy, comme le duc de Norfolc a esté, dès hier, mené en jugement devant les payrs, non sans grande creinte de sédition par la ville, quand on l'a conduict à Ouestmester, mais l'on avoit mis beaucoup de gens en armes par toutes les rues, et redoublé les gardes au logis de la Royne, et encores, pour plus de seurté, il a esté mené par eau. J'espère que bientost s'entendra toute la résolution de son faict, qui, je croy, sera de sa ruyne. Sur ce, etc. Ce xviiie jour de janvier 1572.
Tout à ceste heure, l'on me vient de mander que le dict duc est condampné à mourir.
A la Royne.
Madame, l'ordre, que j'ay tenu en l'avertissement que Monseigneur m'a commandé de donner, à la Royne d'Angleterre, a esté que, sans monstrer de luy avoir à dyre rien de plus espécial que de coustume, après quelques discours d'aulcunes aultres choses ordinayres, je luy ay dict que je voulois parler plus bas sur tout ce qui me restoit à luy remonstrer, affin qu'il ne fût entendu que d'elle seule; dont elle a commandé incontinant d'aporter ung tabouret, et m'ayant mené assoyer près d'elle en un coing de sa chambre privée, j'ay suivy mon propos en ces propres termes:
Que Monseigneur avoit, ces jours passés, pryé Voz Majestez Très Chrestiennes de luy permettre qu'il peût donner à la dicte Dame ung advertissement, qu'il avoit naguyères heu de bon lieu, d'ung certein faict qui touchoit grandement la personne d'elle; et qu'il se sentoit avoyr tant d'obligation à la bonne opinyon qu'elle avoit heu de luy, pour l'honneur qu'elle luy avoit faict de le vouloyr espouser, qu'il ne seroit jour de sa vye qu'il ne se mict en tous les debvoirs qu'il pourroit pour le recognoistre, encores qu'il y courust l'empeschement de sa fortune et le dangier de sa propre vye, et qu'ilz ne le verroient jamais estre bien à son ayse qu'il n'eust accomply ce bon office vers elle.
Sur quoy Voz Majestez, ayant considéré que la requeste de ce prince, vostre filz et frère, procédoit de la générosité de son cueur, et d'une honneste affection de se vouloir monstrer non ingrat des obligations qu'il avoit à une si grande et si vertueuse princesse, après en avoir entendu la particullarité, non seulement aviez trouvé bon de luy permettre d'en uzer comme il l'auroit en desir, mais l'aviez conforté et conseillé de le faire; en quoy elle pouvoit comprendre combien vous concouriés tous troys, voyre le quatriesme qui n'en estoit nullement séparé, à vouloir sa conservation et son bien; et seulement Voz Majestez avoient prescript et enjoinct à Mon dict Seigneur que nul aultre, sinon elle seule, peût sçavoir que l'advertissement vînt de luy, ny que le Roy et Vous, Madame, luy eussiés conseillé de le luy mander, et que Voz Majestez me conjuroient, en la foy et obéyssance de loyal subject et serviteur, et sur ma vye, de le luy dire à elle seule tant en secrect, et de faire qu'il fust tenu si secrect à tous aultres, que je la supplioys très humblement ne trouver mauvais que je prinse sa parolle et sa promesse, et mesmes son sèrement, en foy de princesse royalle, chrestienne, pleyne d'honneur et de vérité, qu'elle ne diroit jamais à nulle personne du monde qu'elle eust heu les advis de Mon dict Seigneur, ny par ordre de Voz Majestez, ny que moy, vostre ambassadeur, luy en eusse parlé; car cella ne luy serviroit de rien, et pourroit, en plusieurs sortes, nuyre et estre de grand préjudice aulx deulx frères, et encores à vous, qui estes la mère.
La dicte Dame, avec une merveilleuse attention et avec ung incroyable desir de sçavoir que c'estoit, m'a incontinant promis qu'elle ne le révelleroit à créature vivante, ny n'en communicqueroit rien, ny près ny loing, à nulz de ses plus inthimes conseillers; et me l'ayant ainsy, avec les deux mains ellevées, et puis, avec la droicte sur l'estomac, confirmé par serment, j'ay suivy à luy dire que je luy monstrerois la propre lettre de Mon dict Seigneur, affin qu'elle mesmes vît tout ce qu'il m'en mandoit, et aynsy je la luy ay leue fort distinctement; qui n'a esté sans qu'en son visage n'ayt aparu de l'émotion et du changement, non tant pour l'indignation du mal qu'elle oyoit estre préparé contre elle, que pour le contantement et plésir qu'elle sentoit en son cueur de ce bon office de Mon dict Seigneur, et de ce que Voz Majestez le luy aprovoient. Et sur cella, Madame, vous verrez en la lettre du Roy, et encore en celle de Mon dict Seigneur, les honnestes responces qu'elle m'a faictes, et que c'est, à ce coup, que vous l'avez tenue et réputée à bon esciant pour propre fille, et qu'elle vous a expérimentée pour sa très bonne mère, et que pour telle vous recognoistra elle et vous honnorera à jamais, et aura sa vye en plus d'estime pour la sentyr chérye et bien voulue de telz princes.
Il semble, Madame, que cest office, lequel ne peust estre jugé que très honneste, et royal, et bien fort humein, aura proprement produict l'effect que desirez, principallement pour Mon dict Seigneur, et puys pour Voz Majestez, et pour le bien de voz affères; car ayant la dicte Dame desiré de voyr une segonde foys la dicte lettre, et la luy ayant baillée à lyre, elle a monstré, par toutes ses contenances et par toutes ses parolles, d'en avoyr ung si grand contentement que je ne puys dire, Madame, sinon qu'elle se tient la plus redevable princesse de la terre à luy et très obligée à tous troys: seulement elle s'est ung peu arrestée au premier article de la dicte lettre, et m'a dict qu'il sembloit que Mon dict Seigneur n'espérât plus au mariage, et qu'il le tînt pour tout rompu.
Je luy ay dict qu'elle sçavoit bien auquel il avoit tenu, mais que tant plus debvoit elle réputer, à ceste heure, l'affection de Mon dict Seigneur avoir esté toutjour très honnorable et très honneste, et vuyde de toute aultre sorte d'ambition que celle de ses bonnes grâces. Elle m'a, de rechef, demandé si, à la dathe de mes lettres, Mr Smith avoit desjà esté ouy, et luy ayant respondu que j'estimois que non, elle n'a plus suyvy le propos. Sur lequel il me reste, Madame, de supplyer très humblement Vostre Majesté de croyre, et de demeurer très fermement persuadée que, depuis le partement de Mr de Foix, je ne me suis advancé de parler icy ung tout seul mot en ceste matière, sinon ainsy que le Roy, ou Vous, ou Mon dict Seigneur, me l'avez escript, qui est en substance qu'ayant Voz Majestez veu les articles elles n'avoient voulu assoyer aulcun certein jugement sur iceulx, attandant le personnage d'honneur de ce conseil que la dicte Dame vous voudroit envoyer, et rien davantage; qui est bien loin de ce qu'on vous a rapporté, et encores plus esloigné de la présomption que j'aurois uzée trop grande, si j'avois passé plus avant, qui espère n'en uzeray jamais de semblable. Sur ce, etc.
Ce xviiie jour de janvier 1572.
—du xxve jour de janvier 1572.—
(Envoyée jusques à la court par Jacques, le chevaulcheur.)
Détails circonstanciés sur la condamnation du duc de Norfolk.—Déclaration faite par le duc après la lecture de la sentence.—État de la négociation avec l'Espagne.—Audience.—Réponse du roi sur l'article de la religion, concernant le mariage du duc d'Anjou; rupture de cette négociation.—Communication secrète faite à Burleigh de la proposition du mariage du duc d'Alençon avec Élisabeth.
Au Roy.
Sire, ainsy que je vous ay mandé, par mes précédentes du xviiie du présent, le duc de Norfolc a esté condempné à mourir, ayant néantmoins si bien respondu à tout ce qu'on luy imputoit, d'entre la Royne d'Escoce et luy, que l'accusation en a esté trouvée assez légère, ny l'on ne luy a touché ung seul mot des deux mil escuz, que j'avois baillé à son secrettaire; mais il ne s'est peu bien desmeler des pratiques qu'on luy a allégué que Ridolfy avoit menées, entre le duc d'Alve et luy, pour impétrer de l'argent du Pape, et des forces du Roy d'Espaigne, affin de faire une descente en Norfolc en faveur de la susdicte Royne d'Escoce. Il est vray qu'il a fermement soubstenu qu'il n'en avoit jamais rien sceu, et que les lettres du Pape et du duc d'Alve, lesquelles l'on luy a produittes, ne l'en pouvoient aulcunement arguer. Tant y a que, sur la déposition de ses deux secrettaires et de l'évesque de Roz, le jugement de rigueur s'en est ensuyvy, lequel, après luy avoir esté prononcé par le comte de Cherosbery, avec l'estonnement d'un chacun, et avec le regret infiny des meilleurs, et généralement de tout le peuple, il a, d'ung visage bien serein et constant, respondu tout haut:—«Que, devant Dieu et en sa conscience, il demeuroit très justiffié de tout ce qu'on luy mettoit sus, et qu'il estoit très fidelle et aultant loyal subject de la Royne, sa Mestresse, et de sa couronne, que nul gentilhomme du monde le pouvoit estre; mais, puisque les hommes l'opinoient autrement, et le jetoient hors de leur compagnie, qu'il n'y avoit plus de regret, s'asseurant que Dieu le recepvroit en la sienne pour y estre à repos; seulement pryoit les juges, ses payrs, d'intercéder vers la Royne pour ses enfans, et pour la récompense de ceulx qui l'avoient servy, et pour le payement de ses debtes.» Et ainsy a esté ramené en la Tour, où l'on parle que l'exécution s'en fera vendredy prochein. Et, quant à ses biens, j'entendz que les meubles sont confisqués, et que les immeubles restent au comte de Seurey, son filz, qui demeure encores le plus riche seigneur d'Angleterre.
L'on est attandant comme l'on procèdera contre les aultres, qui sont aussy prisonniers, desquelz, parce que je creins bien fort qu'on aille à toute extrémité contre l'évesque de Ross, je vous supplye, très humblement, Sire, de remonstrer, ou faire remonstrer, à Mr Smith que vous desirez que son privilège invyolable d'ambassadeur luy soit gardé, affin qu'il le mande ainsy à sa Mestresse, ou, s'il vous plaist d'en escripre promptement une lettre expresse à elle mesmes, je mettray peine de l'employer pour sa conservation, avec le plus d'efficace qu'il me sera possible.
Sur la condempnation du dict duc, les souspeçons et deffiences ont tant augmenté, qu'on a envoyé faire une vysite générale pour voyr quelz étrangers il y avoit en ceste ville; depuis quand ilz y estoient venuz? quelz armes ilz avoient? de quelle nation et de quelle religion ilz estoient, et à quelle église ilz alloient? et l'on a prins deux italiens qui, depuis quinze jours, estoient passez de Flandres icy, et aussy des angloys souspeçonnés d'avoir conjuré la mort de milord de Burgley.
Au surplus, Sire, je comprins l'aultre jour, par un propos de la Royne d'Angleterre, que le Sr de Sueneguen, principal depputé de Flandres, luy estoit venu, de la part du duc d'Alve, dire la nouvelle des couches de la Royne d'Espaigne, et comme le Roy, son Maistre, avoit soubdein dépesché ung courrier pour en advertyr l'Empereur et n'avoit heu loysir d'en rien escripre à elle, ny de luy faire la conjouyssance du filz que Dieu luy avoit donné, mais qu'il avoit mandé au dict duc de faire, en son nom, l'ung et l'aultre office, à quoy il n'avoit voulu fayllir; et que la dicte Dame avoit respondu qu'elle se resjouyssoit de ceste prospérité du Roy d'Espaigne, mais non de la façon qu'il la luy faysoit sçavoir, et que, puisqu'il avoit dépesché si loing ung courrier exprès pour cella, il le pouvoit avoyr retardé, ung moment d'heure, pour luy en escripre aultant que le dict duc luy en mandoit. J'entendz que le dict depputé l'a pryée de vouloir permettre à l'ambassadeur d'Espaigne et à luy, qu'ilz puissent séjourner icy, jusques à ce qu'ilz ayent receu nouvelles du Roy, leur Maistre, à quoy elle a respondu que, dans quatre jours, elle leur en feroit sçavoir son intention, mais l'on me vient dire que, de nouveau, elle a faict commander au dict sieur ambassadeur de partyr, lequel estoit à Canturbery avec vingt hommes de garde à ses despens, et qu'elle a faict ramener icy son mestre d'ostel prisonnier, comme coupable de la conjuration contre milord de Burgley. Il semble que la dicte Dame ayt advis que, en Hespaigne, l'on a de nouveau faict arrest sur les Angloys et sur leurs marchandises, et que mesmes l'on y a arresté des françois et des flammans qui les leur couvroient et leur prestoient le nom; tant y a que la vente des marchandises d'Espaigne, qui estoient icy en arrest, a esté publiée en termes, à la vérité, assez gracieulx, mais dont l'exécution ne peult sembler que rude et odieuse à ceulx à qui elles appartiennent. Le dict Sr de Sueneguen m'est venu visiter, despuis deux jours, qui m'a dict qu'il espère demeurer icy agent, et, possible, y estre continué ambassadeur pour le Roy Catholique.
J'ay receu, en mesme temps, par l'homme de Me Smith et par Jacques le chevaulcheur, troys lettres de Vostre Majesté, l'une du viie et ixe du présent, et les deux aultres des xe et xie; sur lesquelles ayant esté vysiter cette princesse, elle m'a bien voulu monstrer qu'elle avoit receu ung singulier plésir d'entendre, par la dépesche de Me Smith, ce qui s'estoit faict et qui se faysoit pour la réception et bon trettement de son ambassadeur; ensemble ce qui s'estoit passé en ses premières audiences; de quoy elle s'estimoit avoyr une très grande et perpétuelle obligation à Voz Majestez, mais s'esbahyssoit par trop de la déclaration que Voz dictes Majestez luy avoient faicte bayller sur le faict de la religion, en termes si peu accordables qu'elle ne l'heût jamais ainsy pensé, ny espéré, et que c'estoit une manifeste ropture, sur laquelle elle avoit à se douloyr non de Voz Majestez, car le dict Sr Smith luy avoit mandé le regret que vous y aviez, ny de Monseigneur, car ne le vouloit réputer inconstant, mais de ceulx qui de longtemps avoient préparé leurz conseils et artiffices contre ce propos, me demandant si j'avois veue la dicte déclaration. A quoy luy ayant faict semblant que non, elle me l'a faicte apporter par milord de Burgley, et lors je luy ay ramantu ce qui s'estoit passé jusques à la responce qu'elle avoit faicte au Sr de Larchant; sur laquelle ceulx du conseil de Vostre Majesté, d'une voix, avoient lors faicte la dicte déclaration, ainsy que Mr de Foix la luy estoit despuis venue apporter, et l'avoit déclarée à ceulx de son conseil.
Sur quoy la dicte Dame a uzé de beaucoup de réplicques de diverses sortes, mais la principalle a esté qu'on luy avoit toujour faict accroyre que Monsieur, si elle temporisoit, condescendroit enfin à se passer de l'exercice de sa religion. Et me suis licencié en la meilleure sorte que j'ay peu d'elle, non sans qu'elle ayt monstré du regret beaucoup que les choses en fussent venues à ce point, mais qu'elle estoit néantmoins fort disposée à passer oultre à contracter une bien estroicte intelligence avec Vostre Majesté. Nous avons devisé de l'accident de dom Francès d'Alava, lequel elle croyt estre noyé, et que néantmoins, s'il estoit saulvé du naufrage, et retiré en quelque endroict de ce royaulme, qu'elle m'en feroit incontinant sçavoir des nouvelles. Sur ce, etc. Ce xxve jour de janvier 1572.
A la Royne.
(Lettre à part.)
Madame, après avoyr, mardy dernyer, esté ung long temps avec la Royne d'Angleterre et ung bon espace avec le comte de Lestre, milord de Burgley et moy nous sommes retirez seulz en une chambre, à part, où, après d'aultres devis, je luy ay touché celluy du propos qui vous a esté ouvert de Monseigneur le Duc, votre filz, pour la Royne, sa Mestresse; et que Vostre Majesté me commandoit de le communiquer à luy seul et à nul aultre de ce royaulme, et de me conduyre en icelluy sellon qu'il me le donroit par advis et conseil: dont je le pryois me dire en quoy, et comment, et par où, il luy sembleroit advis que je debvrois commancer.
Il m'a incontinant demandé si j'en avois touché quelque mot à la Royne, sa Mestresse. Je luy ay respondu que non.—«Il faut donc, ce m'a il dict, que nous jurions, l'ung à l'aultre, qu'il n'en viendra rien à la cognoissance d'homme du monde, jusques à ce que nous nous serons accordés du moyen comme il le fauldra réveller.» A quoy luy ayant dict que j'en avois assés exprès commandement de Vostre Majesté pour ne debvoir différer d'y adjouxter mon serment, il a suyvy à dire que Me Smith luy en avoit escript en fort bonne sorte, et que, suyvant cella, n'y avoit pas vingt quatre heures que, devisant devant sa Mestresse de la déclaration de Monsieur touchant la religion, il s'estoit advancé de faire mencion de Monsieur le Duc, par forme de demander quel aage il avoit, à quoy quelcun avoit soubdein respondu que cella ressembleroit plustost une mère qui gouverne son filz, que non pas ung mary auprès de sa femme, et qu'il n'avoit ozé lors rien réplicquer; dont, pour mettre quelque fondement en ce propos, encor qu'on luy eust bien dict que Monsieur le Duc n'avoit qu'ung an et demy moins que Monsieur, il luy sembloit néantmoins que je feroys bien de recouvrer la date du jour et heure de sa nayssance, la merque de sa haulteur, et que luy, de son costé, travailleroit à deux choses: l'une, de s'informer des meurs et condicions de Mon dict Seigneur le Duc, affin d'en parler avecques vérité à celle qu'il ne vouloit ny devoit aulcunement tromper; l'aultre, de regarder les moyens comme pouvoir transférer en luy le propos de Monseigneur, avec l'honneur et réputation, et mesmes avec quelque apparante occasion que cella seroit advenu pour l'advantage et commodicté de sa Mestresse et de son royaulme; car me vouloyt bien dire qu'elle avoit uzé de violence contre elle mesmes en la résolution de se maryer, pour la seule réputation de l'estime, valeur et perfections de Monsieur, dont n'estoit sans grande difficulté comme luy debvoir proposer maintenant ung aultre party.
Je luy ay respondu que ses considérations me sembloient fort louables et pleynes de rayson, néantmoins que ce nouveau propos estoit si semblable et germein du premier qu'il n'y avoit aultre différance, sinon qu'en Monseigneur le Duc commançoit de reluyre les vertus, desquelles Monsieur, qui est son ayné, avoit desjà monstré l'esplandeur par toute la Chrestienté; et qu'affin qu'il vît en quoy pouvoit mieulx, que sur ma simple parolle, appuyer ce qu'il feroit en cest affaire, je luy vouloys monstrer le propre escript de vostre mein, lequel, Madame, il a incontinant leu avec le surplus de la lettre, et a fort curieusement considéré toutes les particullarités qui y estoient; puys, s'estant levé, a fort humblement, le bonnet à la main, remercyé Vostre Majesté de la confiance que monstriez prendre de luy, et que Dieu sçavoit l'affection qu'il avoit heu au propos de Monseigneur, et comme il avoit esté, toute la nuict, quand la déclaration par escript estoit arrivée, sans pouvoir dormir, et qu'il en veilleroit plusieurs aultres pour servir maintenant à cestuy cy; et qu'il manderoit à Me Smith tout ce de quoy, avant le retour de son homme, il cognoistroit estre besoing de luy faire sçavoir.
Qui est, Madame, toute la substance de ce que je vous en puis, pour ce coup, escripre, car seroit long de vous racompter les aultres argumentz et persuasions, dont je luy ay uzé; qui n'ay obmis rien de tout ce qui pouvoit servir pour luy faire prendre toutes les bonnes espérances du monde de Monseigneur le Duc, pour monstrer l'advantaige et seureté qui viendroit à ceste princesse de l'épouser, et la récompense que luy et les siens s'en pouvoient promettre, s'il conduysoit le propos à sa perfection. Seulement je adjouxteray icy, Madame, que le Sr de Quillegrey, encor qu'il soit beau frère du dict milord de Burgley, il est néantmoins tant obligé et dévot serviteur du comte de Lestre, que je ne pense pas qu'il luy ayt cellé ou qu'il luy celle longtemps l'ouverture de ce propos, dont je creins qu'il se tiendra offancé de ce que ne le luy aurés faict communiquer, car faict profession de se monstrer parcial pour la France: tant y a que Vostre Majesté en uzera, sellon qu'elle verra estre le plus expédient. Bien vous suplye, Madame, de faire ordonner quelque chose pour honnorer et gratiffier luy et milord de Burgley de quelque présent de Voz Majestez. Et sur ce, etc. Ce xxve jour de janvier 1572.