—du xe jour d'octobre 1571.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet.)
Audience.—Proposition faite dans le conseil de rompre la négociation avec la France pour rechercher l'alliance d'Espagne, ou former une ligue avec les protestans d'Allemagne.—Efforts de l'ambassadeur pour ramener la reine à l'alliance de France.—Secours qu'elle se propose d'envoyer en Écosse.
Au Roy.
Sire, parce que la Royne d'Angleterre n'avoit peu assés bien comprendre, par les dernières lettres de son ambassadeur, si le succez de la négociation de Mr de Foix avoit bien ou mal satisfaict Voz Majestez Très Chrestiennes, et craignant que plustost il vous en restât de l'offance que du contantement, et que d'ailleurs les choses du dedans de son royaulme la tenoient en suspens, et celles d'Escoce la pressoient d'y faire quelque résolution, elle a différé de me donner audience trois jours entiers; et, à chacun des dicts jours, elle a tenu conseil sur le party qu'entre ces difficultez luy seroit plus expédiant de prendre pour mettre elle, son estat et ses affaires, en seurté, inclinant la dellibération des siens tantost à se munyr d'une bonne ligue avec Vostre Majesté, tantost de retourner à celle desjà faicte de tout temps avec le Roy d'Espaigne, en ostant seulement ce peu d'espines et de différans qui y sont survenuz de peu de jours en çà, tantost à conclurre celle dont elle est recerchée des princes protestans. Et est certain, Sire, que, quoy que la segonde luy fût suspecte et la troisiesme pleyne de grandz frays, néantmoins, craignant que les difficultez de ces responces sur l'accord de l'exercice de la religion pour Monsieur et les choses d'Escoce, ne luy fissent empeschement de parvenir à la première avec Vostre Majesté, ou que desjà vous fussiez bien irrité contre elle, elle a esté sur le poinct de se résouldre à la conclusion de l'une des aultres deux, et, possible, à toutes les deux ensemble; mais elle a trouvé bon que premièrement je soys allé parler à elle.
Qui a esté cause, Sire, qu'ayant heu sentiment de cella, et cognoissant le desir de Voz Majestez en cest endroict, j'ay employé les mercyementz et les honnestes propos des lettres de Voz Majestez et de celle de Monseigneur, du xxviie du passé, à disposer ceste princesse, le mieulx que j'ay peu, pour la faire bien espérer de vous trois et de toute la France, vous suppliant très humblement, Sire, me pardonner, si je me suys dispencé d'accommoder ung peu les dicts propos à ce que j'ay estimé pouvoir plus contanter la dicte Dame et les siens, sans toutesfoys que je me soys advancé de rien promettre, et seulement par l'expression dont je luy ay usé, le plus vifvement qu'il m'a esté possible, de vostre droicte intention vers elle, et comme, pour la diverse interprétation que pouvoient recepvoir ses articles, vous n'aviez encores vollu asseoir aulcun certain jugement sur iceulx, ains vous entreteniez en vostre première bonne espérance, attandant celluy des siens, que Mr de Foix vous avoit asseuré qu'elle vous dépescheroit; lequel vous me mandiez qui seroit le bien venu et seroit receu avec aultant de faveur que de nulle aultre part qui vous en peult estre envoyé de la Chrestienté; et que, non seulement vous luy presteriez l'audience, mais le cueur et l'affection, en tout ce qu'il vous vouldroit proposer de la part d'elle pour vous esclarcyr de ce présent propos, et pour impétrer toutes aultres choses que honnorablement elle vouldroit desirer de vostre amytié.
Il est advenu, Sire, que la dicte Dame, goustant cella, a pour ce coup interrompu l'instante conclusion des aultres intelligences, et les a mises en suspens, attandant si elle se pourra accorder à la vostre, et, dans deux ou trois jours, que Mr le comte de Lestre et milord de Burgley viendront en ceste ville, elle me fera plus amplement entendre de son intention, et de la résolution qu'elle aura prinse si elle envoyera quelcun des seigneurs de son conseil, ou non, devers Vostre Majesté; en quoy je feray, Sire, tout ce qu'il me sera possible que ce soit milord de Burgley, et cependant j'entendz que le Sr de Quillegrey s'acheminera pour aller sollager Mr de Valsingam, ne voulant obmettre, Sire, de vous dire que j'ay trouvé la dicte Dame fort résolue d'oprimer, aultant qu'elle pourra, l'authorité de la Royne d'Escoce et de ceulx qui tiennent son party; et croy que, si mes propos ne l'ont ung peu destournée, qu'elle a desjà faict estat d'envoyer secours à ceulx d'Esterling et mesmes de faire entrer des forces en Escoce, par prétexte que les Escouçoys de la frontière, avec quelques fuytifz de ce royaulme, sont, à ce qu'elle m'a dict, despuys quinze jours venuz courir et piller sa frontière. Sur ce, etc. Ce xe jour d'octobre 1571.
—du xve jour d'octobre 1571.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Estienne.)
Affaires d'Écosse.—Nouvelles instances en faveur de Marie Stuart.—Déclaration de l'ambassadeur que Lislebourg est placée sous la protection du roi.—Résolution prise par Élisabeth d'envoyer un message en France.—Justification de l'ambassadeur au sujet des plaintes faites contre lui par Walsingham.—Négociation du mariage du duc d'Anjou.—Danger qu'il y aurait à faire la proposition du mariage pour le duc d'Alençon.
Au Roy.
Sire, je n'ay jamais porté moins de respect à la Royne d'Angleterre ez propos que j'ay heu à luy tenir, despuys que je suys en ceste charge, que si ce eust esté à Vostre mesmes Majesté, laquelle, après celle de Dieu, je suys tenu et la veulx honnorer et révérer plus que nulle de ce monde; et pourtant ne craignez, Sire, que la façon et les termes, dont je luy useray sur le faict de la Royne d'Escoce et des Escouçoys, la puyssent offancer, mais c'est qu'elle veult bien fort que vous ayés ceste matière, laquelle luy est infinyement à cueur, pour tousjour délayssée, et faict semblant de trouver mauvais que vous luy en faciez parler, bien que, en effect, elle et les siens m'advouhent souvant que voz instances là dessus ne sont que très raysonnables, et qu'il n'est possible d'y aller plus modestement, ny avec plus d'observance de l'amytié de la Royne d'Angleterre, que vous faictes; et est à craindre, Sire, veu l'estat où est la Royne d'Escoce et celluy de son royaulme, qu'on y souspeçonne plustost du deffault que de l'excez. Vray est que je sçay bien que ceste vostre persévérance, qu'avez monstrée par moy vers vostre alliée et vers voz alliez, faict que la Royne d'Angleterre desire plus ardentment vostre alliance, et de contracter une bonne intelligence avec Vostre Majesté. Je vous ay desjà, Sire, assés au long exprimé par mes précédantes lettres comme, sur les trois poinctz que j'ay requiz à ceulx de ce conseil, (de n'estre rien innové au trettement de la Royne d'Escoce, de me donner satisfaction des deux mil escuz, et de vouloir entendre à quelque bon expédiant pour la paciffication des Escouçoys), ilz m'avoient respondu, tout à ung mot, que, pour ceste heure, la Royne, leur Mestresse, ne vouloit entendre à rien de tout cella, et qu'elle en feroit satisfaire Vostre Majesté par son ambassadeur.
Despuys, j'ay esté adverty qu'elle a despesché en dilligence le capitaine Caje au mareschal de Barvyc pour le faire aller devers ceulx de Lillebourg, affin de les exorter à se réunyr à l'obéissance de leur jeune Roy avec ceulx d'Esterlin, ou elle leur déclairoit que, sans respect de qui que ce fût au monde, elle envoyeroit ses forces par dellà pour les y renger; et, sur ce, avoit esté desjà faict icy une création de capitaines et ung despartement de charges sur les forces de terre, et préparé vivres pour avitailler deux grandz navyres, et douze centz hommes pour trois moys par mer, et, d'abondant, qu'on faisoit préparer le chasteau de Herfort pour y remuer la Royne d'Escoce et bailler la garde d'elle à ser Raf Sadeler, qui n'est du nombre des comtes, ny des barons du royaulme, avec très grand souspeçon de mauvais trettement à la personne, et, possible, à la vie de ceste princesse. Dont j'ay estimé, Sire, qu'il convenoit à vostre réputation et au bien de vostre service que je disse aulx seigneurs de ce conseil que la bonne foy ne comportoit que la Royne, leur Mestresse, d'un costé, monstrât de desirer vostre amytié, et que, de l'aultre, elle vous fît injure, car elle sçavoit que la Royne d'Escoce estoit vostre belle sœur; et que je leur déclaroys tout ouvertement que vous aviez receu Lillebourg et ceulx qui sont dedans à vostre protection, par ainsy, je les prioys que, en l'endroict d'elle et pareillement d'eulx, il fût uzé de quelque respect pour l'amour de vous.
A quoy, pour le regard de la dicte Royne d'Escoce, ilz ne m'ont donné meilleure satisfaction que de m'alléguer plusieurs occasions d'offance que la Royne d'Angleterre prétend contre elle, et qu'on vous fera une telle déclaration de ce qu'elle avoit projetté de faire, pour se soustraire de vostre alliance, que vous n'aurez plus ocasion d'avoir soing, ny souvenance d'elle; et, au regard des Escouçoys, ilz m'ont respondu qu'ilz feront en sorte que la Royne, leur Mestresse, y procèdera, le plus qu'il sera possible, sellon vostre desir et intention; et sur le reste de la négociation que j'ay continué avec eulx, despuys ma dernière audience, ilz m'ont résoluement asseuré que la dicte Dame envoyera bientost ung principal seigneur de ce conseil devers Vostre Majesté. Et je pense avoir desjà tant faict, Sire, que ce sera milord de Burgley, mais quant j'en seray encores plus certain, et que je sçauray le temps de son partement, j'en advertiray en dilligence Vostre Majesté, ayant opinion que de son voyage et de ceste sienne commission a de résulter tout l'effect de ce que pouvez espérer de ceste princesse et de ce royaulme. Sur ce, etc.
Ce xve jour d'octobre 1571.
A la lettre, que Vostre Majesté a escripte à la Royne d'Angleterre pour le passeport de Mr de Glasco, il m'a esté respondu qu'en façon du monde elle ne veult qu'il viegne en Angleterre.
A la Royne.
Madame, j'ay fort curieusement considéré les propos qui ont esté tenuz, entre Vostre Majesté et l'ambassadeur d'Angleterre, sellon qu'ilz sont fort bien et fort dilligentement recueilliz, en la lettre qu'il vous a pleu m'escripre du xxviiie du passé. Et, pour le regard de ce qu'il a commancé de vous faire quelque pleinte de moy, je sçay, Madame, que je vous ay ordinairement randu ung si véritable et si particullier compte, de tout ce que j'ay dict et négocié par deçà, qu'il ne vous a peu dire rien de nouveau, aussi ne veulx je faillyr de remercyer très humblement Vostre Majesté pour la favorable responce que luy avez faicte de la bonne opinion, en quoy il playt au Roy et à vous me tenir, laquelle me suffit pour l'entière justiffication de mes actions, qui ne sont vouez qu'au seul service de Voz Majestez; et j'espère, Madame, que, dans peu de jours, vous l'ouyrez parler en aultre façon de moy, sellon que la Royne, sa Mestresse, et ses deux principaulx conseillers m'ont dict, touchant l'inquisition qu'ilz avoient faicte de moy à cause de ces deux mil escuz, qu'il n'a esté trouvé que j'aye jamais faict ny dict chose, en ceste charge, qui ne soit bonne et honneste. Il est vray, Madame, que j'eusse bien vollu qu'il vous fût souvenu de luy parler du dict argent en la façon que auparavant j'en avois escript, mais cella se pourra rabiller la première foys que luy donrez audience, et suys très ayse que luy ayez ainsy sagement et vertueusement respondu, comme avez faict, touchant la Royne d'Escoce, affin qu'en la manière de procéder, dont l'on use icy contre elle et contre les Escouçoys, l'on y aille plus réservé. Et quant au propos du mariage, si j'eusse heu vostre lettre avant aller à l'audience, j'eusse suyvy exactement les termes d'icelle, tant y a que je n'ay point outrepassé ceulx de la précédante dépesche du xxviie: et est à considérer, Madame, qu'en telles matières, il se trouve toutjour d'honnestes excuses et interruptions jusques à la porte de l'esglize. Je crains seulement que ceste expression: «de vouloir avoir l'exercice public et libre de la religion,» si le Sr de Valsingam en escript par deçà, ne réfroydisse ou ceste Royne d'envoyer devers Voz Majestez, ou milord de Burgley de faire le voyage; tant y a que j'en mèneray la pratique ainsy soubdain et chauldement comme je l'ay commancée. Et, au regard d'introduyre le segond propos de mariage, il semble, Madame, qu'il sera beaucoup meilleur d'atandre à le toucher sur quelque occasion des choses que milord de Burgley pourra dire ou proposer par dellà, car je voys bien qu'il n'est encores temps d'en parler icy; tant y a que, en ceste et aultres particullaritez de vostre lettre, je métray peyne d'y observer le temps et l'ocasion pour m'y conduyre tout ainsy qu'il vous playt me le commander. Sur ce, etc. Ce xve jour d'octobre 1571.
—du xxe jour d'octobre 1571.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Monyer.)
Affaires d'Écosse.—Assurance donnée par Burleigh qu'Élisabeth a renoncé à user de rigueur contre Marie Stuart, et que tout envoi de secours en Écosse est suspendu.—Procédure contre le duc de Norfolk.—Arrestation de lord Coban.—Fuite du comte Derby.
Au Roy.
Sire, d'avoir ainsy remonstré aulx seigneurs de ce conseil ce que je vous ay mandé par mes précédantes, qu'il ne pourroit convenir à la bonne foy de la Royne d'Angleterre qu'elle monstrât, d'ung costé, de chercher vostre amytié, et que, de l'aultre, elle vous fît injure à maltretter la Royne d'Escoce, qui est vostre belle seur, ou à faire quelque entreprinse contre ceulx de Lillebourg, qui sont en vostre protection, il est advenu qu'on ne parle plus de remuer la dicte Royne d'Escoce au chasteau de Herfort, en la garde de ser Raf Sadeller, ny de haster les préparatifz de guerre, bien qu'on les tient en suspendz, contre ceulx de Lillebourg; lesquelz cependant, sellon les dernières lettres de Barvyc, se meintiennent et dans leur place, et en la campaigne, assés vigoreusement contre ceulx d'Esterlin, et font courir le bruict que leurs gens de guerre sont payez pour huict moys. Et parce que Vostre Majesté est très bien informée de l'estat de leurs affaires par plusieurs de mes précédantes, et par la coppie de celles que la Royne d'Escoce, et eulx mesmes et le Sr de Vérac m'ont escriptes, je ne vous en ennuyeray icy de plus long propos; et viendray à vous dire, Sire, sur la vostre du viie du présent, que je ne puys que grandement louer la bonne résolution qu'avez prinse ez choses que Mrs de Glasco et de Flemy vous ont remonstrées, lesquelles j'ay aussi miz peyne, ces trois ans passez, lorsque je les ay veues bien prez de leur ruyne, de les tenir toutjour les plus relevées que j'ay peu, par la seule réputation de Vostre Majesté, et honneur de vostre couronne, sans permettre qu'elles vous ayent mené à la nécessité d'envoyer des forces par deçà la mer.
Et à ceste heure, Sire, il semble que, quant aulx deux milordz de Flemy et de Leviston, et George de Douglas, que Vostre Majesté fera fort bien de les renvoyer toutz trois gracieusement expédiez par dellà, et encores quelque nombre de ces Escouçoys qui sont en France avecques eulx, qui soient cogneuz affectionnez à vostre service, avec des lettres aulx aultres seigneurs escouçoys, tant de l'ung que de l'aultre party, pour les exorter à ung bon accord entre eulx, et leur prescripre quelque forme sellon vostre intention, à la conservation non seulement de eulx toutz, mais nomméement du petit Prince et du repos public, et tuition de tout le pays soubz vostre protection, avec quelques deniers cependant, et quelques armes et monitions aus dicts de Lillebourg, lesquelz font ouverte profession de suyvre vostre party; et asseurer iceulx de Flemy et Leviston que la Royne d'Angleterre n'envoyera aulcunes forces en Escoce, sellon que vous y avez desjà pourveu, et que, au cas qu'elle entrepreigne de le faire, que vous vous y opposerez, et ne leur deffauldrez de vostre opportun et suffizant secours pour bien luy résister; vous suppliant très humblement, Sire, ne leur déclairer, ny à nulz aultres, rien plus avant de vostre intention en cest endroict, affin que, ne perdans espérance, ilz ne layssent aller les choses à la dévotion des Anglois, ou n'appellent une garnyson d'Espaignolz à Lillebourg; qui tourneroit, et l'ung et l'aultre, à la diminution de vostre réputation en toute ceste isle, et, possible, à ung grand regrect, quelque matin, à Vostre Majesté, veu l'estat des choses de deçà, de n'y avoir aultrement pourveu; joinct que ceulx cy m'ont desjà donné parolle, qu'en toutz ces affaires des Escouçoys, il y sera procédé sellon vostre desir et intention.
Aulcuns estiment, Sire, que si vous faictes meintenant passer ung personnaige de qualité en vostre nom par dellà, qu'il y pourra réduyre grandement les choses à vostre dévotion, et ne voyent pas que pour cella, la Royne d'Angleterre vous doibve moins recercher d'amytié, ains possible beaucoup davantaige; et, en tout évènement, vous avez tant d'obligation et de droict d'en user ainsy qu'elle ne pourra, sinon à tort, se pleindre de vous, si vous le faictes, et luy en respondrez toutjour avec satisfaction.
Le Sr de Quillegrey est, d'heure en heure, prest à prendre la poste; et la résolution aussi d'envoyer un seigneur de ce conseil, mais non encores lequel, continue: dont le retardement des deux dépesches vient de l'ordinaire ocupation où ceulx du dict conseil sont, despuys le matin jusques au soir, à vaquer contre le duc de Norfolc et contre ceulx qu'ils prétendent avoir esté de la conjuration d'introduyre le duc d'Alve et les Espaignolz en ce royaulme; et pourrez, Sire, juger par l'escript que j'ay adjouxté icy, (lequel a esté curieusement escript et dilligentment inprimé, et non seulement exposé en vante, mais ont esté ordonnez personnaiges de qualité pour l'aller lyre et notiffier ez lieux publiques de ceste ville, et par tout le pays), en quelle perplexité est cest estat; car encores qu'il ne s'y parle que du dict duc, affin de le jetter hors de la faveur du peuple qui l'ayme et regrette infinyement, les souspeçons ne layssent pourtant d'estre fort véhémentes au cueur de ceste princesse et de ceulx de son conseil contre plusieurs aultres grandz de ce royaulme; et desjà millord Coban est miz en arrest, comme ayant esté de l'intelligence, et ayant offert, à ce qu'on dict, quelcun des cinq portz dont il est gardien, pour servyr à la descente des dicts Espaignolz; et sa femme est hors de court, et ung de ses frères miz à la Tour. L'on dict que le comte Dherby a respondu que la Royne se debvoit contanter d'avoir deux de ses filz en ses prisons, sans y vouloir encores mettre le père, vieulx et caduc, et que pourtant elle l'excuse, si, en lieu de la venir trouver, il se retire en son isle de Man. Le comte de Cherosbery, ayant senty qu'on vouloit tirer la Royne d'Escoce hors de ses meins, est en son cueur fort malcontant. Les seigneurs catholiques sont observez en leurs maysons, et est l'on après à changer les officiers et gardes des portz. L'on renforce les guetz, de jour et de nuict, par ceste ville, et par les aultres principaulx lieux du royaulme, et sur les chemins, de sorte qu'il ne se voyt que frayeur et espouvantement de toutz costez, et ceulx qui font les procédures ne monstrent avoir moins de peur que ceulx contre lesquelz on les faict.
Il y a dangier que, soubz colleur des choses d'Escoce, ceste princesse ne face dresser une armée vers le North pour mieulx contenir son pays par les forces qu'elle aura ensemble, et affin aussi de pouvoir mieulx exécuter ses dellibérations contre ces seigneurs prisonniers, car l'on dict qu'encor qu'il n'y ayt aulcune vériffication contre le dict duc, et sinon quelques chiffres qui ne font probation, et qu'on luy ayt vollu persuader de se soubmettre à la mercy de la Royne, et qu'il ayt respondu qu'hormiz de trayson et d'avoir jamais rien attempté contre sa princesse, ny contre cest estat, ny contre les loix du royaulme, ausquelz cas il ne reffuze aulcun rigoureux jugement, qu'il est, quant au reste, très contant de se soumettre vollontiers à la mercy et bonne grâce de la dicte Dame, que, néantmoins, aulcuns de ses conseillers sont si anymez contre luy qu'il est en ung très manifeste dangier de sa personne, de sa vie et de ses biens. Sur ce, etc.
Ce xxe jour d'octobre 1571.
Par postille à la lettre précédente.
Tout présentement, je viens d'estre adverty qu'on a faict prisonnier et mené à la Tour le frère du comte de Rothes, lequel j'avois faict demeurer en ceste ville pour meintenir ung peu la négociation de la Royne d'Escoce; et, de tant qu'il allègue qu'il est à vostre service, gentilhomme de vostre chambre, et qu'il attandoit icy responce de Vostre Majesté touchant une sienne pention pour son entretennement, il vous playrra me commander si j'auray à faire instance pour sa liberté. Encores plus freschement, l'on me vient d'advertyr qu'on a ramené l'évesque de Roz en ceste ville pour le mettre dans la Tour, et luy a l'on desjà osté ses serviteurs.
—du xxiiiie jour d'octobre 1571.—
(Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Vassal.)
Départ de Quillegrey pour suppléer Walsingham en France.—Objet particulier de sa mission.
Au Roy.
Sire, enfin le Sr de Quillegrey a esté dépesché ce matin pour aller résider quelque temps prez de Vostre Majesté pour les affaires de la Royne d'Angleterre, pendant que le Sr de Valsingam, son ambassadeur, se fera guéryr de son indisposition d'uryne à Paris; et parce que de la première négociation, que le dict Sr de Quillegrey fera avec Voz Majestez, a de résulter le meilleur et le principal effect des choses qu'aviez à espérer de ce costé, tant de la dépesche du seigneur de ce conseil qui le doibt bientost suyvre, et des conjectures, que estuy cy pourra prendre de voz propos, si le voyage de l'aultre sera de quelque effect, que pour descouvrir vostre intention sur les choses d'Escoce, et veoir s'il vous en pourra tant dégouster qu'il les vous face avoir pour délayssées, et aussi pour mesurer s'il y aura plus de seureté et de proffict, pour sa dicte Mestresse, de s'appuyer sur vostre amytié et intelligence que de retourner à celle d'Espaigne, ou à commancer une nouvelle ligue avec les princes protestans, j'ay estimé, Sire, estre nécessaire de vous dépescher en dilligence ung des miens affin de vous faire entendre là dessus aulcunes choses qui semblent importer beaucoup que vous les sachiez, premier que de parler au dict Sr de Quillegrey. Duquel, au reste, Sire, pour l'asseurance qu'il me donne de ses bons offices en ceste sienne commission, j'ay à vous randre ce tesmoignage de luy, lequel Mr de Foix vous confirmera, qu'il faict ouverte profession, après son naturel debvoir envers sa princesse et son pays, de n'avoir nulle plus grande affection que de unyr elle et icelluy à l'intelligence de Vostre Majesté et de vostre royaulme: qui pourtant vous supplie très humblement, Sire, de le vouloir bien recevoir. Et sur ce, etc. Ce xxive jour d'octobre 1571.
—du xxvie jour d'octobre 1571.—
(Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Lesley.)
L'évêque de Ross mis à la Tour.—Ordre donné à tous les Écossais de quitter l'Angleterre.—Recommandation de l'ambassadeur en faveur du sieur de Lesley, écossais, qui a été mis en liberté, et retourne en France.
Au Roy.
Sire, il n'a esté trouvé cause contre le Sr de Lesley, frère du comte de Rothes, pour quoy l'on le deubt détenir en pryson, et pourtant, après l'avoir interrogé d'aulcuns faictz de la Royne, sa Mestresse, et du duc de Norfolc, il a esté miz en liberté; mais, deux jours après, Mr l'évesque de Roz a esté examiné par les seigneurs de ce conseil, qui l'ont fort pressé de confesser aulcunes choses qu'ilz luy ont asseuré avoir esté desjà advouhées par le dict duc, lesquelles il leur a fermement dényées: dont, sans avoir esgard à son privillège d'ambassadeur, ny à son saufconduict, qui sont deux immunitez qu'il leur a expressément alléguées, ilz l'ont envoyé à la Tour, avec menaces de procéder contre luy comme contre ung particullier, et d'estre miz à la torture; et que desjà la Royne, leur Mestresse, avoit faict donner satisfaction à moy, vostre ambassadeur, sur les remonstrances que je luy avois faictes pour sa liberté, et qu'elle en envoyeroit satisfaire davantaige Vostre Majesté. Puys ont faict commandement que toutz Escouçoys, sur peyne de pryson, heussent à vuyder le royaulme dans quatre foys vingt quatre heures. A cause de quoy, Sire, le dict Sr de Lesley va présentement trouver Vostre Majesté pour vous remonstrer ces extrêmes rigueurs qu'on use à sa Mestresse, à son ambassadeur et aulx Escouçoys, et en quel dangier sont les affaires de son pays. Dont, de tant qu'il a esté toutjour très loyal et fidelle subject à sa princesse, et qu'en particullier il a l'affection fort bonne et droicte à vostre service, j'ay bien vollu, Sire, par ce peu de motz très humblement le vous recommander, et vous tesmoigner qu'il a, en plusieurs sortes, miz toute la peyne qu'il a peu, tant qu'il a esté icy, de bien mériter de vostre service, et que le bien et faveur que luy ferez y seront fort dignement employez. Il vous veult supplier, Sire, que d'une pencion de douze centz lt que Vostre Majesté luy a ordonné, il vous playse, tant pour les années du passé et pour toutes celles à l'avenir, luy en faire délivrer mil escuz, et il promect d'employer encores ceulx là à vous en faire quelque notable service en son pays. Je luy ay advancé, pour le pouvoir tirer hors d'icy, cinquante cinq escuz, comme encores je n'ay peu, pour la réputation de Vostre Majesté, veoir passer aulcuns aultres serviteurs de la dicte Dame, sans leur donner quelque moyen de se conduyre. Et sur ce, etc. Ce xxviie jour d'octobre 1571.
Le dict Sr de Lesley a meintenu la négociation de la Royne d'Escoce, tant qu'il a esté par deçà, et, s'il luy estoit permiz, à ceste heure qu'il n'y a point d'aultre ambassadeur, d'y pouvoir résider, j'estime qu'il y seroit utille; et je pourroys, par son moyen, éviter la jalouzie, que la Royne d'Angleterre prend, de me veoir parler pour la dicte Dame: dont, s'il vous playt, Sire, qu'il y retourne, il l'entreprendra vollontiers soubz le commandement de Vostre Majesté.
—du dernier jour d'octobre 1571.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par le Sr de Lunes.)
Procédure contre le duc de Norfolk, l'évêque de Ross, et les autres seigneurs détenus.—Siège de Lislebourg entrepris par les comtes de Morton et de Mar.—Affaires d'Irlande.—Négociation des Pays-Bas.—Avis donné par l'ambassadeur d'Espagne qu'Élisabeth cherche à former une ligue avec les protestans d'Allemagne et de France.
Au Roy.
Sire, despuys que le Sr de Quillegrey est party d'icy, les seigneurs de ce conseil ont esté ordinairement à vacquer, plusieurs heures, toutz les jours, à la Tour, contre le duc de Norfolc, et contre l'évesque de Roz, et contre beaucoup d'aultres de la noblesse qui y sont prisonniers, de sorte qu'ilz n'ont entendu en nul aultre négoce, toutz ces jours passez, et n'est l'ellection de celluy d'entre eulx, qui doit estre envoyé devers Vostre Majesté, encores faicte; ains semble, Sire, qu'ilz la vont prolongeant pour attandre que succèdera du siège de Lillebourg, car, si une foys l'Escoce vient à estre rangée au poinct qu'ilz desirent, ilz espèrent pouvoir beaucoup plus à leur advantaige par après négocier toutes choses avec Vostre Majesté, ou bien s'en passer du tout, et se porter lors plus froydement à recercher vostre amytié. J'avoys desjà bien senty, mais je l'ay, à ceste heure, plus clèrement descouvert, que ce a esté en grand partie par le pourchaz et instance de la Royne d'Angleterre que les comtes de Morthon et de Mar ont mené leurs forces au Petit Lith pour assiéger Lillebourg, ainsy que cet aultre escript, que je vous envoye, Sire, avec la présente vous en fera foy. Sur lequel je veux seulement dire que ne layssant la Royne d'Angleterre de faire, commant que soit, toutjours ses affaires, avec quelque apparance d'observer et respecter vostre amytié, qu'ainsy pouvez vous justement advancer les vostres, en n'offanceant point la sienne.
Ceulx qui tiennent Lillebourg assiégé sont, à ce que j'entendz, en nombre de quatre mil hommes, dont les neuf centz sont harquebouziers, et ont sept pièces d'artillerie; sçavoir: deux collouvrines, deux moyennes et deux pièces de fer de fonte, et ung faulconneau, mal pourveuz, au reste, de oustilz et de gabions pour faire aproches. Les assiégez font courir le bruict qu'ilz ont assez de vivres pour ung an pour les hommes, et encores pour six mois pour leurs chevaulx, et que leurs gens de guerre sont bien payez. Ilz ont quatre centz chevaulx, qui font assés souvant des saillies, et les deux filz du duc de Chastellerault sont en campaigne, qui assemblent gens; et le lair de Fernyrsth en lève aussi quelques ungs en la frontière pour donner le plus d'ennuy qu'ilz pourront à ceulx de dehors. Mercredy dernier, milord de Housdon a esté envoyé en dilligence à Barvyc, et publie l'on qu'il y va pour pourvoir que nul dangier n'advienne à ceste place par la querelle de ceulx de la garnyson et des habitans, qui s'est naguières suscitée entre eulx; mais, en effect, j'entendz que sa plus expresse commission est d'avoir l'œil sur le siège de Lillebourg, et de pourvoir aulx choses que les assaillantz pourront avoir faulte, et mesmes leur faire couler secrectement quelques soldatz de Barvyc, s'ilz en ont besoing. Ce que je vous suplie très humblement, Sire, vouloir bien considérer.
Il se parle en ceste court de faire une brave entreprinse pour achever l'entière conqueste d'Yrlande, et plusieurs jeunes gentilzhommes et particulliers de ce royaulme s'y aprestent, leur ayant esté promiz que ce qu'ilz subjugueront de pays sera à eulx, réservé seulement la souveraineté et ung denier pour acre de terre à la Royne, leur Mestresse; et semble que milord Sideney qui auparavant se monstroit fort dégousté de la charge d'Yrlande, soit, à ceste heure, pour ceste occasion, assés desireux d'y retourner.
Le Sr de Lumey faict toute la dilligence qu'il peult de recouvrer icy équipaige pour se mettre en mer, et inciste fort que les vaysseaulx du prince d'Orange puyssent avoir leur retrette, et recouvrer vivres, et descharger leurs prinses par deçà, et qu'il sera baillé caution d'indempnité en Allemaigne de tout le dommaige qui en pourra advenir à ce royaulme. Le Sr Thomas Fiesque s'attend, d'heure en heure, en ceste court, avec le pouvoir du duc d'Alve pour ratiffier l'accord de la restitution des merchandises, et l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, lequel m'a convyé, despuys quatre jours en çà, en son logis, m'a dict qu'il n'y restoit plus aulcune difficulté du costé du Roy, son Maistre; et m'a dict davantaige estre bien adverty que la Royne d'Angleterre persévère de vouloir conclurre sa ligue avec les princes protestantz, tant d'Allemaigne que de France, et que ceulx cy asseurent tout ouvertement que Vostre Majesté en sera bien contant. A quoy je luy ay respondu que la dicte Dame la pourra bien conclurre avec les Allemans, mais que Vostre Majesté gardera bien comme voz subjectz n'en conclurront point avec elle, ny avec nul prince estrangier, et que vous n'avez garde de laysser rien aller en cest endroict, pourveu que vous le puyssiez empescher, qui puysse estre au préjudice de la religion catholique, ny au dommaige de voz alliez et confédérez; et que seulement vous desirez de bien conserver la paix de vostre royaulme, et de soigneusement pourvoir qu'on ne la vous puysse altérer. Sur ce, etc.
Ce xxxie jour d'octobre 1571.
—du ve jour de novembre 1571.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet.)
État de la négociation des Pays-Bas.—Conférence de l'ambassadeur et de Leicester.—Levée du siége de Lislebourg.—Explication que l'on doit donner en France sur l'argent destiné pour l'Écosse qui a été saisi.
Au Roy.
Sire, j'ay esté convyé, comme de coustume, le xxixe du moys passé, au festin du maire de Londres de ceste année, et l'ambassadeur d'Espaigne n'y a poinct esté, mais ouy bien le Sr de Suavenguem, depputé des Pays Bas, auquel les seigneurs de ce conseil, qui s'y sont trouvez en bon nombre, luy ont donné lieu fort honnorable devant eulx, incontinent après moy, et luy ont faict fort grande caresse. J'ay aprins, tant de luy que d'eulx, qu'ilz espèrent bientost l'entier accord de leurs différans par l'arrivée du Sr Fiesque, lequel ilz attendent, d'heure en heure, et ne sçavent que penser à quoy il tient, despuys qu'ilz ont heu adviz que le duc d'Alve luy avoit délivré la ratiffication des articles, qu'il ne soit desjà icy; et pensent quelques ungs que le retardement vient de ce que le dict duc se sent offancé de la publication des placartz, qu'on a naguières imprimez en ceste ville, qui font expresse mention qu'il a aspiré à la rébellion de ce royaulme; mais je ne pense pas que pour cella le dict accord s'interrompe.
Le comte de Lestre m'a dict, en ryant, que la Royne, sa Mestresse, délibéroit de me faire trois querelles, aussitost qu'elle me verroit: la première, sur les deux mil escuz que je redemandois comme envoyez par vostre commandement au Sr de Vérac, vostre agent en Escoce, là où Voz Majestez Très Chrestiennes avoient respondu au Sr de Valsingam qu'ilz estoient provenuz de l'arsevesque de Glasco, et ne s'adressoient nullement à vostre agent; la segonde, que j'avoys retiré le secrétaire de l'évesque de Roz en mon logis; et la troisiesme, qui seroit la plus aspre, que j'avois trop plus instantment poursuyvy les affaires de la Royne d'Escoce que je n'avois heu commandement de le faire, et avoys toutjours trop plus parlé la part d'elle, que non paz la sienne envers Voz Majestez.
A quoy j'ay respondu que la Royne, sa Mestresse, quant elle auroit bien entendu comme le tout a passé, non seulement cesseroit me quereller, mais me jugeroit avoir toutjour bien mérité de sa bonne grâce, et que Voz Majestez la pouvoient encores satisfaire de la première et de la dernière de ses dictes querelles, sachant certainement que la responce, que vous aviez faicte à son ambassadeur, ne contravenoit en rien, pour le regard de l'argent, à ce que, du commancement, je leur en avois, à la vérité, racompté, et, s'il playsoit à la dicte Dame vous en faire encores parler et faire recercher de messieurs voz secrétaires des commandemens l'ordonnance que j'en avois heue par voz précédantes dépesches, elle trouveroit n'y avoir ny plus ny moins en cella que je luy en avois desjà dict; et, quant au soing des affaires de la Royne d'Escoce, je craignois que le Sr de Valsingam eust plus cogneu de courroux, en Voz Très Chrestiennes Majestez, de ce que j'y avois esté froid et remiz, que non pour y avoir excédé voz commandemens; que j'avoys toutjour procuré à la Royne, sa Mestresse, plus qu'à nul prince, ny princesse de la terre, l'amytié et bonne intelligence de Voz Majestez; bien estoit vray que j'avois toutjours desiré que ce fût sans intéresser vostre grandeur, ny diminuer rien de vostre réputation; et que, touchant le secrétaire de Mr de Roz, que, à la vérité, il avoit esté en mon logis, comme les aultres serviteurs de la Royne d'Escoce, mais toutz s'en estoient despuys allez; et je ne sçavois, à présent, ou il estoit, dont s'ilz le m'eussent demandé, quant il estoit icy, je n'eusse failly de le leur exiber, pourveu qu'ilz m'eussent promiz de ne luy faire point de mal; que je prenoys tant de confiance ez propres déportemens, dont j'avois usé en ce royaulme, que j'oserois toute ma vie me présanter fort franchement à la Royne sa Mestresse, et espérer toutjour sa faveur et bon visaige; ce que si je ne pouvois obtenir, au moins ne laysseroys je de l'avoyr par bons offices aultant bien mérité que gentilhomme qui ayt jamais esté ambassadeur auprès d'elle.
Il m'a prié là dessus d'aller trouver la dicte Dame aussitost que j'aurois nouvelles de Vostre Majesté, et que, ce pendant, elle auroit faict l'ellection de celluy qu'elle vous veult dépescher, dont desireroit que ce peult estre luy mesmes ou milord de Burlay, mais les présens affaires de ce royaulme les empeschoient toutz deux; néantmoins que, quel que se fût, j'en serois adverty incontinent, et qu'il viendroit, puys après, et aulcuns du conseil faire ung jour de bonne chère en mon logis.
Cependant, Sire, milord de Housdon a continué son voyage à Barvyc, et j'entendz qu'il a esté mandé aulx recepveurs des quatre comtez plus prochaines du dict lieu, d'y aporter les deniers du quartier d'octobre, où nous sommes, ce qui me faict souspeçonner quelque levée de gens et quelque entreprinse contre les Escouçoys; et desjà se parle icy de l'arrivée de milord Dacres avec milord de Sethon en Escoce, ce que je n'ay encores sceu de lieu assés bon pour le vous ozer asseurer. Tant y a que, s'il est ainsy, ce sera une grande colleur aulx Anglois d'envoyer forces de dellà contre ceulx qu'ilz tiennent pour rebelles; et se parle aussi, Sire, que ceulx d'Esterlin ont levé le siège de devant Lillebourg, et qu'ilz ont retiré leur artillerie de nuict, et ont faict leur retrette au Petit Lith, non sans y estre poursuyviz jusques dans leur rempartz; ce que je mettray peyne de vériffier davantaige. Et sur ce, etc.
Ce ve jour de novembre 1571.
Par postille à la lettre précédente.
Comme je fermoys la présente, m'est arrivé, d'ung costé, la dépesche de Vostre Majesté, du xxe du passé, et, de l'aultre, la confirmation du susdict dernier article, de la retrette honteuse de ceulx d'Esterlin de devant Lillebourg, sans avoir ozé donner l'assault, combien qu'il y eust bresche raysonnable; et j'ay receu l'advis que maistre Pierre Caro est desjà désigné pour aller devers Vostre Majesté, et qu'il sera faict vischamberlan et du conseil. Il est personnaige de bonne mayson, riche et bien estimé par deçà, assés bien affectionné à la France et fort intime de milord de Burgley.
A la Royne.
Madame, sellon les propos que le comte de Lestre m'a naguières tenuz, lesquelz je récite en la lettre du Roy, le Sr de Valsingam semble n'avoir bien comprins la responce que Vostre Majesté luy a faicte, touchant les deux mil escuz qui alloient en Escoce, bien qu'il l'a au moins escripte en façon que la Royne d'Angleterre ne doubte plus que je ne les aye baillez, mais dict que Vostre Majesté n'advouhe pas qu'ilz soient provenuz du Roy ny qu'ilz fussent envoyez au Sr de Vérac, son agent en Escoce. A quoy, Madame, je vous suplie très humblement que, la première foys que le dict Sr de Valsingam viendra à l'audience, il vous playse luy dire qu'après vous estre mieulx informée du faict des dicts deniers, vous avez trouvé que la moictié d'iceulx provenoit du Roy, et l'aultre moictié d'une partie que Mr de Glasco m'avoit adressée; mais que le tout estoit envoyé par vostre commandement au Sr de Vérac, et que pourtant vostre vouloir est qu'ilz soient remiz en mes mains: car, Madame, cella emporte grandement à la réputation de voz affaires, et au bien de vostre service par deçà. Et encores semble que le dict Sr de Valsingam n'ayt bien remonstré à la Royne, sa Mestresse, que Voz Majestez ayent à cueur le faict de la Royne d'Escoce et de son royaulme. Néantmoins j'espère aller trouver bientost la dicte Royne, sa Mestresse, pour continuer toutjours la gracieuse négociation d'amytié et de bonne intelligence, qui est commancée entre Voz Majestez et elle, et réduyre le tout aulx meilleurs termes qu'il me sera possible. Et sur ce, etc.
Ce ve jour de novembre 1571.
—du xe jour de novembre 1571.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo.)
Affaires d'Écosse.—Audience.—Assurances réciproques d'amitié.—Mise en jugement des seigneurs qui sont détenus à la Tour.—Déclaration de l'ambassadeur que le roi est sommé de secourir les Écossais.—Réponse d'Élisabeth qu'elle consent à charger le nouvel ambassadeur envoyé en France d'entrer en négociation à ce sujet.—Victoire de Lépante.—Inquiétude que cette nouvelle cause en Angleterre.
Au Roy.
Sire, le segond jour que Lillebourg a esté assiégé, ceulx de la ville ont miz ung soldat, serviteur de la Royne d'Escoce, dehors, qui a prins le hasard de me venir trouver, lequel m'a apporté, en douze petites pièces de papier, cachées sur luy, douze petitz chiffres du Sr de Vérac, desquelz je vous envoye l'extrêt: par où vous verrez, Sire, en premier lieu, la nécessité de ceulx qui suyvent le party de Vostre Majesté par dellà; secondement, ce que le Sr de Vérac juge estre besoing de faire, non seulement pour les fortiffier, mais pour les emparer de vostre protection par lettres expresses de Vostre Majesté; et tiercement, les dilligences que la Royne d'Angleterre faict pour supprimer du tout l'authorité de la Royne d'Escoce et relever celle du petit Prince son filz, espérant que, par la protection qu'elle se veult attribuer du dict Prince, et de l'establissement qu'elle veult donner à ceux qui deppendent d'elle, par dessus ceulx qui dépendent de Vostre Majesté, de tirer enfin toute l'Escoce à sa dévotion. Sur quoy, Sire, j'ay renvoyé en dilligence le mesmes soldat avec pareil nombre de petitz chiffres, au dict Sr de Vérac, affin de confirmer et conforter les seigneurs du bon party.
Et incontinent après, je suys allé trouver la Royne d'Angleterre pour continuer la gracieuse négociation d'amytié, qui est commancée entre Voz Majestez, et l'ay asseurée fermement de vostre bonne et droicte intention vers elle, et qu'elle ne doibt faire aulcun doubte que celluy des seigneurs de son conseil, qu'elle vous envoyera, ne luy raporte tout ce qu'elle vouldra honnorablement desirer de vostre amytié, et que tant plus vous entendrez qu'il sera inthime et confident d'elle, plus Voz Majestez Très Chrestiennes s'eslargiront à parler ouvertement et franchement avecques luy; que vous estes bien marry de l'ennuy et fâcherie qu'elle a de ces entreprinses, qu'elle a descouvert qu'on vouloit faire contre elle et contre son estat; et qu'il n'est rien en quoy elle vous veuille employer, pour les remédier et pour meintenir sa grandeur et le repoz de ses subjectz, que vous n'y soyez aussi disposé comme pour vostre propre bien; que Monseigneur vostre frère s'y offre, avec tout le moyen qu'il a, et d'y employer aultant vollontiers sa propre personne, qu'en entreprinse où Dieu l'ayt jamais conduict; que tout ainsy que vous desirez la prospérité de ses affaires, ainsy luy voulez vous faire part du bon progrez des vostres; et comme, par une conférance des seigneurs de vostre conseil avec monsieur l'Admyral et ceulx de la nouvelle religion, vous avez miz une résolution à toutes les difficultez qui pourroient survenir sur l'entretennement de vostre éedict de pacciffication, de sorte qu'il ne reste rien qui puysse jamais plus ralumer le feu en vostre royaulme; de quoy vous avez bien vollu vous conjouyr avec elle comme très asseuré qu'elle en est véritablement bien ayse.
Lesquelz propoz, Sire, je vous puys asseurer qu'elle a monstré de les recevoir toutz à ung très singulier playsir, et, après avoir usé de plusieurs sortes de très honnestes mercyemens, sur la continuation de la bonne vollonté et bienveuillance, dont Voz Majestez et Monseigneur voulez persévérer vers elle, et de voz honnorables offres au meintien de son estat, qui est chose qu'elle met en très grand compte, et ayant commémoré plusieurs choses à vostre grande louange, et de la Royne vostre mère, et de Monseigneur, et nomméement de l'intégrité, droicture, vérité et plusieurs sortes de grande valleur qu'elle sçayt qui resplendissent en Vostre Majesté, elle m'a dict qu'elle se veult perfectement confirmer en vostre amytié et bonne intelligence; et qu'à cest effect elle vous dépeschera sans doubte ung personnaige d'honneur, aussitost que ces affaires criminelz, qui tant la tourmentent, luy en auront layssé prendre le loysir, et que cependant elle vous fera par son ambassadeur entendre la juste occasion du retardement. Puys, en lieu de la querelle, que le comte de Lestre m'avoit adverty qu'elle me feroit, qui n'a esté que du secrétaire de Mr de Roz, lequel elle m'a dict que j'avois retiré en mon logis, à quoy je luy ay fort bien satisfaict, elle m'a remercyé au reste des bons déportemens qu'elle s'aperçoyt et descouvre, de jour en jour, que je use et que j'ay toutjour usé en ceste mienne charge par deçà; ce qui luy faict prendre plus grande confiance de Vostre Majesté, qui estes mon Mestre; et s'est prinse là dessus à me compter fort privéement d'aulcuns poinctz, qu'elle dict qui se vériffient contre ceulx qui sont dans la Tour, et que leur cause s'en va desjà toute instruicte pour la mettre du premier jour en jugement; et a faict son discours là dessus assés long.
Puys, j'ay reprins le propos pour luy dire qu'en la dernière partie de la lettre, que j'avois receue de Vostre Majesté, du xxe du passé, estoit contenu que Mr de Glasco, milord de Flemy et milord de Levinston vous estoient venuz remonstrer le misérable estat de la Royne, leur Mestresse, jusques à vous parler du dangier qu'ilz craignoient de sa vie, et qu'elle n'estoit plus tenue comme libre, ny comme princesse souveraine, et qu'on n'avoit esgard à sa qualité royalle, ny à celle de son ambassadeur, non plus qu'à personnes privées; et davantaige vous avoient remonstré la désolation de leur pays, dont vous avoient instantment requiz de leur déclairer trois choses: la première, si, après avoir longuement espéré en Vostre Majesté et avoir attandu, avec grand pacience et avec la grand ruyne de leur estat, que vous eussiez miz fin aulx guerres et troubles du vostre, vous vouliez poinct, à ceste heure, faire une ouverte démonstration, pleyne d'effect, d'entretenir l'alliance qu'ilz ont de tout temps avec vostre couronne, sellon que les trettez vous y obligeoient, et mettre quelque prompt remède en leurs affaires; la segonde, si vous vouliez pas meintenir en vostre protection la Royne d'Escoce et le Prince son filz, et son royaulme, et les bons subjectz du pays, ainsy que vos prédécesseurs l'avoient toutjours faict, ou s'il leur conviendroit d'avoir meintenant leurs recours ailleurs; et la tierce, si vous vouliez pas incister aulx promesses que la dicte Royne d'Angleterre vous avoit faictes pour le bon trettement, et la liberté, et restitution de la Royne d'Escoce. A quoy Vostre Majesté, meu d'une magnanimité et générosité naturelle de ne vouloir deffaillir à voz amys et alliez, leur aviez respondu qu'ilz eussent à bien espérer de vous en tout ce que les trettez de l'alliance vous pouvoient obliger vers eulx, et que vous vouliez prendre temps d'en dellibérer avec vostre conseil pour mieulx leur satisfaire, qui estoit ung dilay que vous aviez prins pour en conférer avec le Sr de Valsingam, lequel vous aviez prié de remonstrer à la dicte Dame qu'encor qu'à vous eust touché, plus qu'à nul prince du monde, de vous entremettre des affaires de la Royne d'Escoce et des Escouçoys, néantmoins, pour le respect que vous aviez heu à son amytié, vous n'y aviez, ces quatre ans passez, vollu faire aulcune démonstration qui excédât la forme d'une bien honneste prière, que vous luy aviez toutjour continuée, d'y vouloir procéder par voye de tretté et de quelque bon accord, non tant à condicions égalles que advantaigeuses pour elle, et que vous vous y estiez plus porté en amy commun, et encores partial pour la dicte Royne d'Angleterre, que non comme allié et confédéré des Escouçoys; et que meintenant, que vous estiez contrainct ou de faire une ouverte démonstration en leur secours, ou une honteuse déclaration de les habandonner, au perpétuel préjudice de vostre réputation, et intérestz de vostre grandeur, que vous desirez infinyement vous esclarcyr avec elle comme vous pourriez, tout ensemble, satisfaire à vostre debvoir vers eulx, et à l'amytié que vous voulez conserver inviolable avec elle.
Sur quoy elle m'a paysiblement respondu, qu'elle n'avoit garde de cercher condicions, en l'amytié qu'elle vouloit faire avec Vostre Majesté, qui peussent rien diminuer de vostre honneur ny de vostre grandeur, car elle l'estimeroit de nulle durée; tant y a que c'estoit sellon son droict qu'elle se mesloit des choses d'Escoce, car, oultre les occasions qu'elle en avoit de présent, qui estoient notoires, toutes les foys que, par le passé, estoit survenu différand de l'estat entre les Escouçoys, les Roys d'Angleterre en avoient décidé et en avoient esté les arbitres, et qu'à ceste heure il ne restoit plus que le duc de Chastellerault et le comte d'Honteley, et les Srs de Granges et de Ledinthon, que toutz ne fussent rengez à l'obéyssance du jeune Prince; et que ceulx là mesmes, pourveu qu'ilz peussent capituler de leurs biens et de la seurté de leurs personnes, estoient prestz de s'y soubzmettre, ainsy qu'ilz le luy avoient desjà escript, et mandé qu'à cest effect ilz envoyeroient Robert Melvyn devers elle; duquel, et de ce que milord de Housdon pourroit avoir commancé de négocier par dellà, elle en attandoit, d'heure en heure, des nouvelles, et croyoit que vous trouveriez ses déportemens en cella justes et raysonnables; mesmement qu'elle ne cerchoit de se faire plus grande du costé d'Escoce, ny empescher que les Escouçoys ne pussent suyvre leurs anciennes confédérations et alliances avec Vostre Majesté, et qu'ainsy le pourtoit l'instruction qu'elle en avoit envoyé par dellà.
Sur quoy, Sire, luy ayant seulement répliqué qu'il failloit que vous demeurissiez arbitre de ce qui pourroit toucher à vostre honneur et à vostre intérest en cella, elle m'a dict qu'elle estoit très contante de s'en esclarcyr avecques vous, et que celluy qu'elle vous envoyeroit en auroit bien ample commission. Puys sommes passez à parler de ceste tant grande victoire[16] que l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, a publiée de l'armée de mer du Roy, son Maistre, sur celle du Turcq, de quoy la dicte Dame a mandé en ceste ville d'en rendre grâces à Dieu; auquel je prie, etc.
Ce xe jour de novembre 1571.
A la Royne.
Madame, j'escriptz en la lettre du Roy ung peu au long ce que les seigneurs d'Escoce, qui suyvent vostre party, m'ont mandé et ce que je leur ay respondu, affin que Voz Majestez puyssent plus clairement juger des choses de dellà, et me commander comme j'auray à me conduyre icy sur icelles. Je mande aussi ce qui s'est passé en ceste dernière audience avec la Royne d'Angleterre, et comme elle persévère de desirer l'amytié et bonne intelligence de Voz Majestez Très Chrestiennes, et néantmoins ne laysse de persévérer toutjours en ses dellibérations sur l'Escoce. Or ay je cogneu, Madame, qu'elle s'est donnée quelque souspeçon de ceste tant absolue victoire, que l'ambassadeur d'Espaigne luy a mandée par escript que le Roy, son Maistre, avoit gaignée sur le Turc, comme s'il heust desjà tant achevée ceste guerre, qu'il ne restât plus aulcun vaysseau au Turc pour s'oser plus monstrer en mer; et que le dict Roy Catholique fût pour torner, à ceste heure, ses entreprinses de mer, du costé de deçà, sur l'Yrlande, ou à venger ces injures des prinses. Et luy en est creu le doubte, parce que le Sr Thomas Fiesque met beaulcoup à apporter la conclusion de l'accord des dictes prinses; néantmoins il a escript qu'il espère partir dedans huict jours, et que le retardement n'est que la difficulté qu'aulcuns merchans ont faicte de soubsigner les articles, lesquelz ilz estiment estre trop à leur perte, néantmoins qu'il les a enfin persuadez de s'en contanter, et les leur a faict signer; mais la goutte cependant a prins si fort à la main du duc d'Alve, qu'il n'a peu ny signer iceulx articles, ny la dépesche du dict Fiesque; qui pourtant est encores arresté pour bien peu de jours, mais que le tout estoit en fort bons termes, et qu'il partyroit sans doubte aussitost que le dict duc se trouveroit ung peu mieulx. Et sur ce, etc.
Ce xe jour de novembre 1571.
Ceste nuict passée, par commandement de la Royne d'Angleterre, a esté faict ung grand nombre de feux par les rues, et sonné les clocles, et est l'on allé aux esglizes rendre grâces à Dieu, et se resjouyr par toute la ville de la victoire contre le Turcq. L'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, en a faict les feux et festins de joye, où j'ay esté des premiers convyé.
—du xve jour de novembre 1571.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet.)
Conférence de l'ambassadeur avec Leicester et Burleigh.—Déclaration faite par Leicester qu'Élisabeth a pris la résolution de ne jamais rendre la liberté à Marie Stuart.—Lord Buchard désigné pour passer en France.—Affaires d'Écosse.—Confirmation de la victoire de Lépante.—Négociation touchant l'alliance de la France et de l'Angleterre.—Espoir qu'Élisabeth ne persistera pas dans sa résolution à l'égard de Marie Stuart.
Au Roy.
Sire, le unziesme de ce moys, feste de St Matin, le comte de Lestre, et l'admyral d'Angleterre, et milord de Burgley, maistre Smith, milord de Boucaust, et aulcuns aultres seigneurs de ce conseil et de ceste court, ont vollu venir prendre leur diner en mon logis, lesquelz, pour l'heure, se sont monstrez bien disposez vers la France, et avoir toutz une bonne affection à la grandeur et prospérité de Vostre Majesté.
Et le comte, à part, m'a dict qu'il voyoit la Royne, sa Mestresse, si fermement résolue de persévérer en vostre amytié qu'elle estoit pour ne s'en despartyr de toute sa vie, si le deffault ne venoit de vostre costé; à quoy il la vouloit confirmer davantaige par toutz les moyens et plus instantes persuasions qu'il luy seroit possible, comme à chose où sa vie et son honneur estoient conjoinctz, et que je ne fisse aulcun doubte qu'elle ne passât oultre à contracter ou l'alliance encommancée, ou bien une fort estroicte confédération avec Vostre Majesté, et qu'elle n'accommodât, pour vostre respect, les choses d'Escoce, pourveu que ne la fissiez presser de se despartyr de la déterminée résolution, et nullement muable, qu'elle avoit naguières faicte, de ne se désemparer jamais de la personne de la Royne d'Escoce.—«Car avoit opinion, dict il, que, à cause des pratiques que la dicte Royne d'Escoce continueroit avec le Pape, ou avec le Roy d'Espaigne, et avec ses parantz et aultres estrangiers, ou bien avec les propres subjectz de ce royaulme, la dicte Royne, sa Mestresse, ne sçauroit vivre, une seule heure, bien asseurée en son estat, aussitost que celle d'Escoce seroit remise au sien.» Et pourtant me prioyt que dorsenavant je vollusse dresser les affaires, dont j'avois à tretter de cecy avec Vostre Majesté, et pareillement avec la dicte Dame, à ung tel cours qu'ilz peussent prendre le chemyn qu'il me disoit; et qu'il me vouloit asseurer que ceulx d'Esterling n'avoient entreprins d'assiéger Lillebourg que par l'espérance d'avoir secours de la Royne, sa Mestresse, mais qu'elle s'estoit excusée de le leur bailler pour n'offancer Vostre Majesté, dont ilz s'estoient incontinent levez; par ainsy, qu'il failloit que Vostre Majesté, et elle conjoinctement, missiez ce pays là en quelque meilleur ordre qu'il n'est, et establissiez une bonne unyon entre les trois royaulmes, et qu'il ne fût pour un temps parlé en nulle façon de la personne de la Royne d'Escoce.
Je luy ay infinyement gratiffié ces premiers bons propos d'amytié, et n'ay rien obmis de ce qui luy pouvoit confirmer et luy accroistre l'occasion de confirmer la Royne sa Mestresse; et quant à ceulx cy de la Royne d'Escosse, que je suplioys la Royne, sa Mestresse, de se laysser persuader qu'il estoit très nécessaire que Vous, Sire, demeurissiez vostre propre arbitre de ce qui pouvoit concerner vostre honneur et vostre intérest en cest endroict; mais qu'elle creust fermement que vous observeriez toutes les considérations et respectz, deubz à l'honneur, et à la seurté, et aulx advantaiges de la dicte Dame, pour les luy randre bien entiers, tout ainsy comme si c'estoit pour vostre propre grandeur.
Milord de Burgley, de soy mesmes, est retourné aulx premiers propos de l'alliance, et qu'il estoit besoing de la parachever ou bien de faire une si estroicte confédération qu'on ne l'estimât moings que ung mariage, et a monstré que la Royne, sa Mestresse, y estoit bien disposée et luy très affectionné, et qu'en jour de sa vie il n'avoit heu nul plus grand regrect que de ne pouvoir meintenant accomplyr ce voyage devers Vostre Majesté; néantmoins qu'aussitost que l'examen de l'évesque de Roz seroit paraschevé, la dicte Dame vous dépescheroit sans doubte ung personnaige d'honneur, et il pensoit que ce seroit milord de Boucaust.
Despuys, icelluy de Boucaust m'en est venu parler en une façon si bonne et si pleyne d'honneste desir, que je ne m'en puys que infinyement bien louer, et m'a dict que la Royne, sa Mestresse, luy en avoit fort privéement tenu propos; mais qu'il luy avoit respondu que, de tant qu'il avoit une foys engaigé son honneur, et encores plus expéciallement l'honneur de la parolle d'elle, à Voz Majestez, qu'il aymoit mieulx qu'elle le fist, à ceste heure, mettre dans la Tour que de le renvoyer en vostre présence, sans vous aporter l'expresse et bien asseurée conclusion des choses qui s'attendoient entre vous. Sur quoy elle luy avoit asseuré qu'il emporteroit un bien ample pouvoir avec luy, qui seroit expédié soubz son grand sceau, et encores plus expressément scellé du desir de son affection.
Je continueray, Sire, de réduyre ces propos, le plus qu'il me sera possible, au poinct que m'avez faict comprendre de vostre intention, et descouvriray cependant ce que je pourray de la leur; qui supplie Vostre Majesté de considérer combien ceste résolution qu'ilz ont faicte, de vouloir détenir toutjours la Royne d'Escoce en leurs mains, et oprimer son authorité, les fera précipiter d'envoyer vollontiers leur secours contre ceulx qui sont pour elle en Escoce, et cella me mect en peyne que j'ay desjà adviz, mais non encores assés certain, que la commission est expédiée à Milord de Housdon de capituler avec ceulx d'Esterlin, et de leur accorder jusques à quatre mil hommes, s'ilz les demandent, et aultant qu'il leur sera besoing d'artillerye, de munitions, d'armes et d'argent, pour parachever l'entreprinse de Lillebourg. Néantmoins, Sire, je me conduyray toutjours, entre ces deux divers propos d'amytié et de querelle, sellon l'instruction de voz précédantes dépesches, et sellon celles que je recepvray, d'heure à aultre, de Vostre Majesté.
L'ambassadeur d'Espaigne et le bailly de Flandres, qui sont icy, sont venuz, despuys deux jours, continuer la conjoyssance de la victoyre contre le Turcq, à disner en mon logis, lesquelz m'ont asseuré de la confirmation d'icelle, bien qu'en ceste court l'on feist grande difficulté de la croyre, au moins de la croyre si grande; et puis m'ont dict qu'ils estoient bien marrys du retardement du Sr Fiesque, parce que les Anglois pressoient de faire la vante des merchandises, et ne vouloient croyre que icelluy Fiesque demeurast à cause que le duc d'Alve ne peult signer sa dépesche, ny sa commission et articles; néantmoins qu'il estoit vray qu'il n'y avoit nul aultre empeschement que celluy là, et qu'il ne pouvoit guières plus tarder. Et le dict sieur ambassadeur a monstré d'estre en quelque espérance qu'après la conclusion de cest affaire, le Roy, son Maistre, l'envoyera résider prez de Vostre Majesté, ce qu'il desire grandement; et j'ay si bonne opinion de sa vertu et modération, et de sa bonne conscience, qu'il ne fera sinon bons offices de paix et d'entretennement d'amytié, si ceste légation luy est commise. Et sur ce, etc. Ce xve jour de novembre 1571.
A la Royne.
Madame, en ces propoz que les seigneurs de ce conseil m'ont tenuz, desquelz je fais mencion en la lettre du Roy, je considère que, comme ilz n'ont esté vuydes d'affection, aussi ne me semble il qu'ilz les ayent dictz sans quelque artiffice, pour les accommoder au temps et au besoing de leurs affaires: j'estime, Madame, qu'il sera bon que Voz Majestez se servent aussi et du temps, et des accidantz qui les pressent, pour les aproprier à l'utillité des vostres. Je n'ay rien changé, quant au propos de l'alliance, de ma première responce: c'est que Voz Majestez n'avoient vollu assoir nul certain jugement sur les articles que Mr de Foix vous avoit apportez; ains aviez réservé cella à la venue de celluy d'entre eulx que la Royne, leur Mestresse, vous dépescheroit: et, quant à faire une bien estroicte alliance avec elle, je leur ay bien donné non seulement espérance mais asseurance qu'ilz l'obtiendroient; et, quant aulx affaires d'Escoce, qui sont ceulx dont ilz débattent le plus, que indubitablement ilz les accommoderoient à leur advantaige avecques Voz Majestez, pourveu qu'ilz y gardassent le respect de vostre réputation et de l'honneur de vostre couronne.
Or, ay je, Madame, procuré l'ellection du milord de Boucaust comme le plus à propos, à deffault du comte de Lestre et de milord de Burgley, que de nul aultre seigneur de ceste court; mais je crois bien, qu'avant qu'il parte d'icy, qu'on vouldra sonder s'il pourra raporter nulz bons effectz de son voyage; dont ne fays doubte que par le Sr de Valsingam, ou par le Sr de Quillegrey à son arrivée, il n'en soit touché quelque mot à Voz Majestez, et encores à moy, icy. Dont vous suplie très humblement, Madame, me prescripre, par voz premières, si j'auray à continuer en cella le mesmes langaige que j'ay tenu jusques icy, ou bien y changer quelque chose; affin que je ne négocie rien qui soit pour aparoyr, peu ny prou, dissemblable, non d'une parolle seulement, de voz responces et moins d'une seule minute de voz intentions.
Je ne sçay si ceste princesse et son conseil se vouldront opiniastrer en la dure résolution, qu'ilz ont faicte, de la détention de la Royne d'Escoce, car ce seroit quasi vous couper broche, par ce préjudice, de ne tretter rien plus avecques eulx de tout le faict des Escouçoys, mais ilz muent si souvant d'adviz qu'il ne fault moins espérer de leur changement que de leur résolution; et je croy qu'il sera bon, Madame, que ceste icy soit seulement cogneue de Voz Majestez et de Monseigneur, sans encores monstrer que vous la sachiez, affin qu'on ne trouve estrange que vous veuillez, nonobstant icelle, entrer en intelligence et confédération avec la Royne d'Angleterre; et j'espère qu'il s'y trouvera des moyens honnorables et non trop mal aysez pour toutes Voz Majestez et pour le repos des trois royaulmes. Et sur ce, etc.
Ce xve jour de novembre 1571.