CXCIIe DÉPESCHE

—du xiiiie jour de juillet 1571.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Deslandes.)

Affaires d'Écosse: nouvelle suspension d'armes.—Retour de sir Henri Coban; réponse qu'il rapporte du roi d'Espagne.—Négociation des Pays-Bas.—Destruction de la flotte des protestans par la flotte du duc d'Albe.—Avis secret sur la négociation du mariage.

Au Roy.

Sire, je m'en vays aujourduy trouver la Royne d'Angleterre à Hamptoncourt pour luy faire l'honneste mercyement que me mandez, par la vostre du iie du présent, et verray en quoy elle persévère sur la négociation que Mr de Larchant et moy avons heu avecques elle, qui n'ay, pour ceste heure, rien que vous mander de plus, ny de moins, en cella despuys qu'il est party. Mais je vous diray d'ailleurs, Sire, que le xe de ce moys, la Royne d'Angleterre a escript, par le capitaine Caje, au mareschal de Barvyc en Escoce, qu'elle desire estre bien informée de l'estat du pays, comme les partz s'y meintiennent, et quelle opinion il en a, et à quoy il juge que pourront devenir les choses, et pourtant qu'il pénètre bien ez affaires de dellà affin qu'elle ne s'y trouve trompée; et qu'il dye aulx comtes de Lenoz et de Morthon que, pour ceste heure, elle ne les peult contanter de ce qu'ilz desirent, parce que toutz ceulx de son conseil luy remonstrent que cella enfraindroit les bons trettez qu'elle a avec ses alliez, lesquelz ont l'œil si ouvert en cest endroict qu'il n'est possible d'y aller si couvertement qu'ilz ne le descouvrent; et qu'il leur dye aussi qu'elle ne trouve bon qu'ilz reffuzent la suspencion de guerre pour demeurer ainsy obstinez qu'ilz sont, les armes à la main; ce qui ne peult estre qu'avec grandz fraiz, et qu'il seroit trop meilleur qu'ilz se missent, pour ung temps, en quelque neultralité, mais, s'ilz demeurent résoluz de non, qu'ilz advisent d'employer en leurs affaires les deniers qu'ilz ont tiré en grande somme des confisquations et forfaictures du pays, ausquelz n'a esté encores rien touché, premier que de presser par trop leurs amys, lesquelz ilz trouveront toutjour prestz de leur ayder, quant il en sera besoing; qui est tout le subject de la lettre, laquelle elle luy mande de la communiquer aus dicts de Lenoz et Morthon, et qu'après il se retire à Barvyc. Despuys laquelle dépesche, j'entendz, Sire, que la dicte Dame a receu des nouvelles du dict mareschal, du iiiie du présent, qui luy mande que, oultre le navyre, chargé d'armes et de monitions qui venoit de Flandres, où y avoit douze mil escuz en réalles et jocondales, lequel Morthon a naguières arresté, il estoit tout freschement arrivé ung aultre petit vaysseau de France, chargé d'armes et pouldres, envoyé à ceulx du party de la Royne d'Escoce, qui, ne sachant le Petit Lith estre ez mains du susdict de Lenoz, y estoit allé aborder tout droict; et que le comte de Morthon l'avoit incontinent saysy, et faict mettre les monitions au magasin du jeune Prince, et l'escouçoys qui les conduysoit en estroicte pryson, et qu'après beaucoup de grandes difficultez, icelluy mareschal enfin avoit heu parolle et promesse des deux partiz pour la suspencion d'armes; mais je n'ay encores entendu, Sire, pour combien de temps. C'est dont mettray peine de vériffier encores mieulx, s'il m'est possible, toutes ces choses, et adviseray d'en toucher ung mot à ceste princesse, ensemble de la continuation du tretté, et de la liberté de l'évesque de Roz, pour, puys après, vous en mander plus grand certitude.

Le jeune Coban a remercyé l'ambassadeur d'Espaigne du bon recueil qu'on luy a faict, et de la seurté qu'il a trouvé en Espaigne, soubz la faveur de ses lettres, et ne luy a rien plus touché de la négociation qu'il a faicte par dellà, mais j'ay sceu d'ailleurs que la lettre qu'il a apportée du Roy d'Espaigne à la Royne, sa Mestresse, laquelle est en latin, contient en substance:—«Qu'il ne desire rien tant que de demeurer en bonne amytié et intelligence avecques elle, et que les différans des prinses et de la suspencion du commerce d'entre leurs pays, soyent accommodez avec une bonne réconcilliation entre leurs communs subjectz, et qu'il sera prest d'aprouver et ratiffier tout ce que ses depputez en accorderont, ne s'estant jamais persuadé qu'elle n'ayt toutjour desiré d'entretenir la bonne amytié et alliance, qui a duré plusieurs siècles entre la mayson d'Autriche et la couronne d'Angleterre si inséparablement, qu'à toutes occasions et à toutz momentz elles ont esté toutjour prestes de prendre les armes pour la deffance l'une de l'aultre, et qu'estant son desir de persévérer en cella bien fort fermement de son costé, il espère qu'elle et toute la noblesse de son royaulme n'y seront moins disposez du leur, pour estre chose utille et très nécessaire à toutz deux.»

Je ne sçay encores ce qu'il a raporté davantaige en secrect; tant y a que le dict accord des prinses ne monstre, pour son arrivée, de prandre plus grand advancement, bien qu'il semble que le Sr Thomas Fiesque s'esforce de le conduyre, sans le sceu ny de l'ambassadeur ny du Sr de Sueveguem, qui est l'aultre depputé des Pays Bas; et néantmoins le Sr Quillegrey a esté encores freschement envoyé pour ouvrir et visiter aulcunes balles des dictes prinses affin de veoir s'il y a de l'argent dedans, ce qui n'est prins pour bon signe. Je metz peyne de m'y comporter ainsy que m'ayez cy devant mandé en chiffre. Icelluy Coban se loue d'avoir esté fort bien tretté et caressé par dellà, et que le Roy d'Espaigne l'a paysiblement ouy et bénignement respondu, et que le prince d'Evoly luy a donné plusieurs bonnes parolles, mais qu'il s'en est retourné sans qu'on luy ayt faict de présent. Les vaysseaulx flamans, qui se souloient tenir en ceste estroicte mer, ont esté escartez par l'admyral de Flandres qui en a prins ou miz à fondz quatorze, et jetté en la mer ou bien exécuté six centz hommes qui estoient dessus, et le reste s'est retiré à la Rochelle. Fitz Maurice a combattu en Yrlande, et dict on qu'il a tué cent cinquante hommes de la garnison de la Royne d'Angleterre, qui est beaucoup, veu le petit nombre de gens de guerre qu'elle y entretient. Il s'entend icy que le cardinal Alexandrin vient trouver Vostre Majesté; sur quoy l'on faict de bien diverses interprétations. Sur ce, etc. Ce xive jour de juillet 1571.

J'adjouxteray à ce pacquet un adviz qui me vient d'arriver tout à ceste heure, lequel j'ay extraict, mot à mot, de son original, et vous supplie très humblement me le renvoyer, ou commander qu'il soit miz au feu, et que Mr de Valsingam n'en entende en façon du monde rien.

ADVIZ DONNÉ AU Sr DE LA MOTHE.

«Toutes choses aujourd'huy se mènent avec art et finesse et la vostre mesmement; car, pendant que vous et l'aultre gentilhomme la trettiez icy, eulx ont dépesché, à cachettes, ung messagier avec instruction privée à Valsingam de faire tout ce qu'il luy sera possible pour pénétrer secrectement et dextrement ez intentions d'icelle court, et que, soubdain à l'arrivée du dict gentilhomme, et sans attandre ce qu'on pourroit colliger de son rapport, il signiffiât par le mesmes messagier la disposition en quoi il auroit cogneu qu'on y continuoit vers cest affaire, voulans, puys après, requérir plus ou moins sellon qu'il leur semblera de besoing. Les amis de la cause desirent qu'on leur admette, pro formâ tantùm, ce qu'ilz ymaginent estre expédiant de faire au poinct de la religion, affin de les veincre, car les ennemys n'ont aultre excuse quelconque que celle de la dicte religion, et commancent fort à doubter, et les amys à mieulx espérer. La responce d'Espaigne après avoir esté bien considérée n'est sinon neutre et incertaine. Dieu vous conserve.»—15.—

CXCIIIe DÉPESCHE

—du xxe jour de juillet 1571.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet.)

Audience.—Nouvelles instances en faveur de Marie Stuart.—Déclaration d'Élisabeth qu'elle veut procéder au traité, et que la liberté sera bientôt rendue à l'évêque de Ross.—Secours sollicité en Angleterre par le comte de Lennox, qui a remporté quelques avantages en Écosse.—État de la négociation du mariage.

Au Roy.

Sire, j'ay vollu monstrer à la Royne d'Angleterre que la meilleure occasion, qui me menoit ceste foys devers elle, estoit pour luy bayser les mains, et pour veoir et entendre de sa bonne disposition, affin de vous en pouvoir escripre plus souvant, sellon que je l'ay asseurée que Vostre Majesté me commandoit de le faire, et pour la remercyer aussi de la faveur, qu'elle avoit usé au Sr de Larchant, de l'avoir humainement receu et bénignement ouy, et de luy avoir signiffié en plusieurs sortes la bonne amytié qu'elle porte à Voz Majestez Très Chrestiennes, et encores une honneste et vertueuse affection à Monsieur; et de l'avoir faict honnorablement entretenir et accompaigner par ses gentishommes à la chasse, et partout où il avoit vollu aller, et encores de ce que luy et moy avions esté très somptueusement bien trettez en la mayson de Mr le comte de Lestre, et qu'au partyr elle l'avoit envoyé honnorer d'ung honneste présent: qui estoient choses que je la pouvois asseurer de les avoir toutes mandées en France, affin qu'elles y fussent recogneues, et que le semblable fût usé aux siens, quant elle les y envoyeroit; que luy s'en estoit party avec une si parfaictement bonne estime de tout ce qu'il avoit veu et ouy d'elle et de sa court, qu'il s'asseuroit d'en pouvoir donner une très grande satisfaction à ceulx qui l'avoient envoyé; seulement la responce, qu'elle nous avoit faicte, luy avoit semblé ung peu dure, et toutz deux l'avions encores prinse plus durement, de sorte que je desiroys qu'elle me vollust, à ceste heure, dire quelque mot, par où je vous y peusse mander une plus gracieuse interprétation.

La dicte Dame a heu très agréable le propos, et a remercyé infinyement Voz Majestez Très Chrestiennes du soing qu'aviez de sa santé, me priant que, en vous escripvant comme elle en estoit à ceste heure, grâces à Dieu, fort bien, je vous supplyasse de luy faire toutjour part des bonnes nouvelles de la vostre, et que je debvois, au reste, bien excuser si Mr de Larchant n'avoit esté ainsy bien caressé comme, pour l'honneur de ceulx qui l'envoyent, elle l'eust bien desiré, et comme luy mesmes le méritoit, mais il estoit icy pour une matière où il failloit qu'elle monstrât d'y faire plus par acquit que par affection; et quant à sa responce que, tant plus elle la considéroit, plus elle la trouvoit raysonnable et mesmes bien fort doulce, de sorte qu'elle avoit miz l'affaire ez mains de Voz Majestez Très Chrestiennes, auxquelles estoit meintenant d'y donner la bonne conclusion qu'il vous playrroit. Et s'est continué le propos en plusieurs bien fort gracieuses et honnestes particullaritez, qui ont monstré qu'elle persévéroit toutjour en son bon propos vers Mon dict Seigneur.

Et puys j'ay adjouxté, Sire, que le reste, que j'avois à luy dire, estoit du contenu en une lettre que Vostre Majesté m'avoit escripte, du iie du présent, de laquelle je m'asseuroys que une partie luy playrroit bien, et encores me sembloit que le tout luy debvoit playre; car vous n'y cerchiez sinon son parfaict contantement, et que je luy en avois apporté le propre extrait, affin qu'elle y comprînt mieulx vostre bonne intention. Dont la luy ay leue, en la forme que je l'envoye à Vostre Majesté, qui a esté tout exprès, Sire, pour luy faire couler, parmy les gracieulx propos qui y sont, les aultres choses que j'avois à luy toucher du faict de la Royne d'Escoce.

Et est advenu que la dicte Dame m'a asseuré, avec beaucoup d'expression, qu'elle n'avoit jamais veu une plus cordialle, ny plus courtoyse, ny plus fraternelle lettre que celle là, et me l'a faicte relyre par une segonde foys, non sans me remercyer bien fort de ce que je vous avois représanté son regrect ainsy grand, touchant vostre blesseure, comme j'avois bien cogneu qu'elle l'avoit; et quant au mercys qu'il vous playsoit luy en randre, elle vous en debvoit de retour ung beaucoup plus grand pour icelluy, que n'estoit celluy qu'elle en avoit mérité, me priant de luy ayder à excuser la faulte, qui estoit advenue, de ne vous avoir sur ceste occasion envoyé le jeune Housdon, comme elle m'avoit dict qu'elle feroit, car il estoit devenu mallade, et, oultre cella, il s'estoit tant adonné à servyr une jeune veufve, laquelle il vouloit espouser, qu'on n'avoit peu finer de luy, bien qu'il se fût faict attandre, d'heure en heure, jusques à ce qu'on avoit heu nouvelles bien certaynes que vous estiez parfaictement guéry, de façon qu'il eust plus paru, à ceste heure là, une simulation que non pas ung vray office, de l'envoyer; et quant aulx aultres poinctz de la lettre qu'elle vouloit, premier que d'y respondre, me commémorer ce que, une aultre foys, elle m'avoit dict de la rébellion qu'on avoit naguières pratiquée en ce royaulme, et encores une entreprinse d'auparavant qui s'estoit freschement descouverte, où le filz du comte Dherby se trouvoit meslé, et confessoit qu'on, avoit projetté de la commancer en la ville de Conventry par donner entendre que leur Royne estoit morte, affin de proclamer incontinent Royne la Royne d'Escoce, laquelle, à ce prétexte, devoit estre tirée des mains du comte de Cherosbery par force, ce qui estoit punissable de mort contre les autheurs et complices; et qu'au reste elle ne sçavoit comment prendre ce que Vostre Majesté avoit, despuys vingt jours, envoyé de l'argent, qui estoit les nerfz de la guerre, et des monitions en Escoce pour ceulx de Lillebourg, et qu'il luy debvoit estre aussi bien loysible à elle d'y envoyer des forces contre eulx, car c'estoient ses ennemys.

A quoy ayant respondu quant à ce dernier, que je n'en sçavois rien, mais que je sçavois bien, Sire, que vous estiez tenu et aviez droict et estiez en très longue possession d'y en pouvoir envoyer comme à voz alliez et confédérez, là où elle n'avoit confédération ny alliance aulx aultres, et n'y en pouvoit raysonnablement avoir, sinon avec vostre bonne intelligence, parce que eulx mesmes estoient ou debvoient estre de celle de vostre couronne; et qu'elle ne debvoit compter pour ses ennemys ceulx de Lillebourg, parce qu'ilz s'estoient monstrez plus prestz de satisfaire à ses honnorables intentions que non pas les aultres; et encores, quant elle les avoit envoyé chastier à cause de ses fuytifz, que vous ne vous en estiez aulcunement esmeu jusques à ce qu'on vous avoit raporté qu'elle passoit oultre en pays, et se saysissoit des places, comme elle en tenoit encores quelques unes, et encores allors avoit elle bien veu comme vous vous y estiez gracieusement comporté.

Enfin la dicte Dame m'a faict une bien honneste et bien fort royalle responce; c'est qu'elle vouloit trop plus de bien à son propre honneur, qu'elle ne pourtoit d'ayne à la Royne d'Escoce, et qu'elle ne se vouloit préjudicier à soy mesmes pour se vanger d'elle, ainsy qu'elle en avoit desjà monstré de vrays signes; qui, au lieu de luy nuyre, luy avoit saulvé l'honneur et la vie, et pourtant que je vous advertisse, Sire, qu'elle procèderoit très honnorablement aulx affaires de ceste princesse, et n'attandoit plus, pour y mettre bien la main, que la responce du comte de Lenoz; car desjà ceulx de Lillebourg luy avoient mandé qu'ilz luy envoyeroient ses depputez, dont Ledingthon en seroit l'ung, et que tout par un moyen il seroit lors pourveu à elle et à ses subjectz, et à la démolition du Petit Lith; et quant à l'évesque de Roz que, dans ung jour ou deux, elle le feroit ouyr et examiner une aultre foys, et puys le renvoyeroit à sa Mestresse, et de là hors du royaulme, car ne vouloit qu'il habitât plus en Angleterre.

Je ne luy ay rien répliqué là dessus, ains suys retourné au premier propos; mais, le jour d'après, j'ay envoyé sa responce par escript aulx seigneurs de son conseil, affin de la conférer encores avec la dicte Dame et me confirmer ce que j'aurois à vous en escripre, les priant que ce fût avec bon effect, correspondant aulx bonnes parolles de leur Mestresse, et que je n'y advanceroys, ny diminueroys ung seul mot: dont suys attandant ce qu'ilz me manderont.

Mais cependant, Sire, j'ay à dire à Vostre Majesté que, despuys cella, est arrivé ung corrier d'Escoce par lequel les susdicts de Lenoz et Morthon, estantz encouraigez de leurs bons succez, et des prinses des deux navyres que je vous ay mandez l'ung de France et l'aultre de Flandres, et encores comme j'entendz de la personne du Sr de Vérac, ont mandé à la dicte Dame qu'à ceste heure estoit il temps qu'elle envoyât des forces pour assiéger la ville et chasteau de Lillebourg, et, si elle ne vouloit envoyer gens, qu'elle leur envoyât tant d'argent qu'ilz peussent faire l'entreprinse de eulx mêmes, ce qui n'est encores résolu; mais je crains fort qu'enfin elle leur envoyera de l'argent. Et affin, Sire, que Vostre Majesté compreigne mieulx le desir et intention de la Royne d'Escoce là dessus et les adviz qu'elle a sur ses affaires, je vous envoye l'extraict des deux derniers chiffres qu'elle m'a envoyés, desquels cognoistrez que je luy ay aultant communiqué du contenu en voz précédantes dépesches, comme j'ai estimé qu'il estoit besoing de le faire pour la consoler, et pour la tenyr advertye des choses que mettez peyne de faire pour elle. Sur ce, etc. Ce xxe jour de juillet 1571.

A la Royne.

Madame, en discourant avec la Royne d'Angleterre des choses que je mande en la lettre du Roy, nous sommes, de propos en propos, venuz à parler du pourtraict de Monseigneur vostre filz, et elle m'a dict qu'encor que ce ne soit que le créon, et que son teint n'y soit que quasi tout chafouré de charbon, si ne layssoit ce visaige de monstrer beaucoup de beaulté et beaucoup de merques de dignité et de prudence; et qu'elle avoit esté bien ayse de le veoyr ainsy meur comme d'ung homme parfaict, car me vouloit dire tout librement que mal vollontiers, estant de l'eage qu'elle est, eust elle vollu estre conduicte à l'esglise pour estre maryée avec ung qui se fût monstré aussi jeune comme le comte d'Oxfort, et que cella n'eust peu estre sans en avoir quelque honte, et encores du regrect; mais ung chacun, qui verroit la présence et les modestes façons de Monsieur, ne pourroit dire sinon qu'il y alloit d'ung sage et fort bon jugement, car il monstroit bien avoir sept ans plus qu'il n'a, ce qu'elle desireroit en bon esciant qu'il eust, ou qu'elle les eust moins, et plustost desireroit ce plus à luy qu'à elle, non pour le préférer à la couronne de son frère, car vouoyt à Dieu qu'elle ne le desiroit nullement, et que je sçavois bien qu'elle avoit esté davantaige en peyne de la blesseure du Roy, de peur que Monsieur ne devînt si grand qu'il n'eust plus à faire de la grandeur qu'elle luy pouvoit donner, mais c'estoit affin qu'il ne se trouvât de grande inéqualité entre eulx, car confessoit avoir trente cinq ans, encor que son visaige ny sa disposition ne monstrassent qu'elle en eust tant.

Je luy ai respondu que Dieu avoit si bien pourveu à ce que son eage à elle ne luy emportât rien de ses beaultez et perfections, et que les ans de Monsieur luy anticipassent à luy les siennes, qu'il a monstré estre son infalible vouloir qu'ilz soyent maryez ensemble; et par ainsy qu'elle ne doubte de ne trouver aussi en Mon dict Seigneur la correspondance de toutes les aultres choses que, pour son honneur, sa grandeur, sa seureté et le repoz de son estat, et pour tout ce qui concerne son entier et parfaict contantement, elle pourroit desirer. Ce que la dicte Dame a monstré de recepvoir avec affection. Et le comte de Lestre m'a continué déclairer une semblable vollonté là dessus comme toutjour, et mylord de Burgley, encor qu'il n'ait esté lors présent, m'a faict néantmoins signifier qu'il y persévéroit toutjours.

Par ainsy, Madame, je n'ay rien, à présent, qui ne soit pour la confirmation du propos et pour vous asseurer que je ne voys point qu'on n'y procède icy de fort bon pied, sellon que Vostre Majesté me mande, par la sienne du viiie de ce moys, que le Sr de Valsingam luy en est aussi venu faire une fort expresse déclaration; et je suys bien ayse, Madame, qu'il vous ayt pleu me la faire sçavoir, car je m'en serviray icy bien à propos, mais, quant à vous mander une plus grande résolution des condicions et demandes, qui ont esté desjà proposées en cella, vous sçavez, Madame, que par l'instruction du Sr de Larchant vous m'avez commandé de n'en entrer en nulle dispute ny contestation affin de réserver cella à la venue de voz depputez, ce que j'estime aussi estre le meilleur. Par ainsy, tout ce que je vous en diray pour ceste heure de plus est que j'auray, à leur venue, aultant préparé les choses comme cependant j'en pourray esclarcyr les difficultez. Sur ce, etc. Ce xxe jour de juillet 1571.

CXCIVe DÉPESCHE

—du xxiie jour de juillet 1571.—

(Envoyée jusques à la court par Joz, mon secréthaire.)

Affaires d'Écosse.—Nécessité d'envoyer sans retard le secours d'argent qui a été promis.—Négociation du mariage.

Au Roy.

Sire, ce qui me faict vous dépescher, à ceste heure, mon secrétaire est principallement pour l'ocasion que trouverez en la lettre que j'escriptz à la Royne, et j'en adjouxteray icy une seconde qui est, Sire, pour vous dire que les adviz que nous avons d'Escoce se raportent à ce que les choses y commançoyent desjà d'aller si relevées à vostre dévotion et au proffict de la Royne d'Escoce que, si le malheur ne fût arrivé au capitaine Melvin de se bruller ainsy qu'il a faict, en voulant distribuer sur l'heure du combat de la poudre aulx soldatz, la guerre estoit finye ce jour là, et le comte de Morthon demeuroit prins, et le comte de Lenoz chassé du pays; et encores despuys, si Chesoin eust peu conduyre jusques à ceulx de Lillebourg ce que Vostre Majesté leur envoyoit, les aultres habandonnoient leur entreprinse pour ne trouver que la Royne d'Angleterre fût fort preste de leur bailler hommes, ny de leur fournyr argent; et encores aujourduy, ilz sont réduictz à ce, qu'ilz pressent infinyement la dicte Dame de les secourir, ou bien qu'ilz ne pourront en façon du monde, après ce moys, entretenir leurs gens de guerre. A quoy elle ne veult entendre, car je l'ay fort adjurée, au nom de Voz Majestez, de ne se laysser tant aller à la malice et opiniastreté des Escouçoys qu'elle en viegne altérer la bonne amytié qui est entre vous; ains qu'elle advise de se prévaloir plustost des commoditez et advantaiges qu'on luy offre; en façon, Sire, qu'il semble qu'elle se résoult d'y vouloir prendre ung aultre expédiant que celluy que les dicts de Morthon et Lenoz desirent. Dont les amys de la Royne d'Escoce vous suplient très humblement, Sire, d'assister à ceste heure plus que jamais sa cause, et qu'il vous playse faire mettre en mes mains le secours par moys qu'avez ordonné pour la dicte Dame, et que, d'icy en hors, avec l'acquit d'elle, l'on trouvera moyen de faire seurement conduyre les deniers à ceulx de Lillebourg, puysque la voye de la mer est interdicte, mais que ce soit si secrectement, par les moyens que ce mien secrétaire vous dira, qu'on n'en puysse avoir nul sentyment icy; et que le premier moys soit fourny le plus promptement que la commodité de voz affaires le pourra permettre, car le besoing le requiert. Sur ce, etc.

Ce xxiie jour de juillet 1571.

A la Royne.

Madame, il n'y a nul soubz le ciel qui desire plus de grandeur à Monseigneur vostre filz, ny qui plus ayt d'affection de luy veoir advenir celle, dont se trette meintenant, que moy, qui cognois de plus en plus qu'elle est très honnorable pour luy et de grand moment pour Voz Majestez et pour vostre couronne; mais ce n'est sans que je desire aussi d'y voyr conjoincte la provision qui est requise pour sa conscience, pour sa réputation et pour la seurté de sa personne; qui sont trois choses que, dez le commancement, j'ay toutjour incisté qu'il y fût très soigneusement pourveu, et y ay encores plus escrupuleusement regardé despuys que Vostre Majesté m'a signiffié la peyne où elle en estoit, de façon que, auparavant et despuys, je n'ay cessé de pénétrer, le plus qu'il m'a esté possible, ez choses que j'ay estimé vous pouvoir mettre hors de ce doubte, et qui estoient pour vous y aporter du repoz. Dont, oultre ce qu'en avez veu par mes précédantes dépesches, voycy, Madame, ce que, despuys le partement de Mr de Larchant et du Sr Cavalcanty, j'y ay peu advancer:

C'est qu'après avoir, en la meilleure sorte et le plus modestement qu'il m'a esté possible, par bonnes promesses, par parolles, par adjuremens et par diverses offres et plusieurs bien estroictes négociations, sollicité les principalles personnes d'auprès de ceste princesse sur ce propos, mesmement le comte de Lestre et milord de Burgley, icelluy de Burgley qui, mieulx que tout le reste, sçayt et veoyt où l'affaire en doibt tumber, et à l'opinion duquel toutz les aultres se raportent, après tout et pour finalle résolution, m'a envoyé déclarer par milord Boucart qui me l'est venu dire en mon logis, que la Royne, sa Mestresse, et eulx toutz procèdent très droictement en cest affaire et ne desirent rien tant que de le veoyr bientost et bien heureusement accomply; par ainsy qu'il ne tiendra plus à elle ny à eulx, et ne voyant qu'il y puysse intervenir nulle difficulté d'où ne se donne mutuelle satisfaction les ungs aulx aultres, et que Monsieur n'en demeure bien contant, et mesmes, quant au poinct tant dificile, et qui a esté tant débattu de la religion, sinon que Mon dict Seigneur y veuille estre trop disraysonnable, et qu'il y veuille cercher, au grand dangier de cest estat, quelque aultre chose que ce qui peult satisfaire à son honneur, à sa conscience et à sa seureté; car, quant à son honneur, là où ce seroit à eulx de capituler qu'il ne se fît pour sa venue aulcune innovation en la religion, et que luy mesmes n'en eust à user d'aultre que de la leur, il n'en sera nullement parlé, d'un costé ny d'aultre, sinon pour le déclarer luy, ainsy qu'on a desjà faict, non subject à celle d'Angleterre: par ainsy, toute la Chrestienté verra qu'il aura gaigné l'advantaige de ce poinct. Quant à sa conscience, s'il est ainsy qu'il ne se veuille passer de messe, qu'il la face dire de luy mesmes privéement, et sans recercher de l'avoir par capitulation de la dicte Dame ny des siens, car ilz ne la luy pourroient faire, sinon à l'advantaige de leur religion, et nullement au préjudice d'icelle, sans assembler le parlement, ce qui mettroit en combustion tout le royaulme, premier qu'on s'en peult accorder. Et quant à la seurté, que icelluy de Burgley, et aultant que je vouldray de seigneurs et gentishommes de ce royaulme, sommettront leurs vyes que si Monsieur vient en Angleterre, il ne luy sera dict ni contradict en rien, que honnestement il veuille desirer, ains qu'il y sera obéy et révéré comme roy très puissant et absolu. Ce qu'il me faisoit entendre, non par ordonnance de la Royne, ny du conseil, mais comme particullier, qui cognoissoit bien l'estat du pays, et qui desiroit que Vostre Majesté en demeurast ainsy persuadée, et que, si vous vouliez que la perfection du mariage s'ensuyvît, que vous ne retardissiez plus la conclusion d'icelluy; car, à ceste heure, se justiffieroit qui avoit procédé plus sincèrement, ou eulx ou nous.

Je ne voys pas, Madame, quant j'auray bien faict plusieurs aultres dilligentes et bien curieuses recerches, que je vous puysse mander rien de plus clair ny de plus exprès que cecy, si, d'avanture, ilz ne changent; par ainsy, encor que je vous aye escript, de vendredy dernier, par l'ordinaire, je ne vous ay vollu dyférer d'une seule heure cest advertisement, affin que le temps ne réfroydisse et n'emporte l'ocasion qui se présente; sur laquelle ce sera à vostre prudence meintenant d'y faire une résolue et honnorable détermination. Je vous envoye le pourtraict de la dicte Dame, lequel elle mesmes m'a accordé fort vollontiers; et Mr le comte de Lestre me l'a faict recouvrer, qui demande fort celluy de Monsieur, en grand volume avec les colleurs, et pareillement celluy de la dame que sçavez; de quoy je vous suplie le faire contanter. Et sur ce, etc.

Ce xxiie jour de juillet 1571.

CXCVe DÉPESCHE

—du xxvie jour de juillet 1571.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Anthoine de la Poterne.)

Affaires d'Écosse.—Déclaration faite par l'ambassadeur à Burleigh qu'il exige satisfaction du comte de Lennox, à raison de l'arrestation récemment faite de Mr de Vérac.—Négociation du mariage.

Au Roy.

Sire, ayant escript aulx seigneurs de ce conseil ce qui s'estoit passé entre la Royne, leur Mestresse, et moy touchant les choses d'Escoce, affin qu'ilz me vollussent davantaige confirmer comme résoluement j'auroys à vous en escripre, ilz m'ont mandé qu'ilz avoient communiqué ma lettre à la dicte Dame, laquelle y avoit recogneu ses responces mot à mot, et quasi aulx mesmes termes et par le mesmes ordre qu'elle me les avoit dictes; et par ainsy que je ne sçaurois mieulx faire que d'en escripre aultant, sans plus ny moins, à Vostre Majesté: dont je m'en raporte, Sire, à ce qu'en avez desjà veu en ma dépesche du xxe du présent. Et, despuys cella, iceulx du conseil m'ont envoyé dire que les deux partys en Escoce se monstroient fort difficiles de prandre aulcune abstinence de guerre, qui estoit cause que la dicte Dame avoit renvoyé en dilligence devers eulx pour les y persuader et les y exorter de sa part, et qu'elle avoit dellibéré, s'ilz s'y randent opiniastres, de dépescher aulcuns de son conseil sur les lieux, ou jusques à Barvyc, pour essayer de les accommoder ensemble; et que le comte de Lenoz s'étoit fort escandalizé du retour de Vérac, qui estoit tumbé de rechef en ses mains, lequel ilz ne sçavoient encores s'il le renvoyeroit par terre, ou s'il le feroit réembarquer pour le renvoyer par mer.

Sur quoy je leur ay respondu, Sire, que la Royne, leur Mestresse, et eulx doibvent admonester le comte de Lenoz de se déporter plus modéréement qu'il ne faict vers Vostre Majesté, et de vous avoir tant de respect qu'il ne veuille prandre ny arrester voz messagiers, que vous envoyez en Escoce; et qu'il laysse au Sr de Vérac accomplyr la charge que luy avez commise par dellà, laquelle je leur ose bien asseurer n'estre aultre que de procurer, conjoinctement avec l'agent de la Royne, leur Mestresse, la paciffication du pays, si, d'avanture, il y veult entendre; et que, s'il y va quelques ungs du conseil d'Angleterre, qu'il luy veuille permettre de s'entremettre avec eulx de l'accommodement des affaires pour le bien de la Royne d'Escoce, vostre belle sœur, pour la seureté du Prince, son filz, vostre parant, et pour la tranquilité des subjectz du royaulme, qui sont, elle et luy, et eulx toutz, de l'alliance de vostre couronne; et que, si le dict de Lenoz, après avoir faict murtryr plusieurs bons subjectz du dict royaulme, et avoir expolié la pluspart de la noblesse d'icelluy de leur biens, et estably une authorité viollante au pays, et relevé contre les trettez le fort du Petit Lith, se veult encores attaquer de plus prez à Vostre Majesté de vous prandre voz propres messagiers et violler voz pacquetz, qu'on ne s'esbahysse si la jalouzie de vostre honneur et debvoir en cella, et la juste dolleur du sang et opression de voz alliez vous pressent enfin de vous en rescentyr et d'en cercher le chastiement; et de tant que l'occasion leur en pourroit estre suspecte, que je les prie d'ayder au très affectueulx desir qu'ilz voient que vous avez de l'éviter, sellon qu'ilz sçavent que vous demeurez très justiffié envers Dieu et la Royne, leur Mestresse, et envers eulx mesmes et toute la Chrestienté, que vous avez faict tout ce qu'il vous a esté possible pour réduyre les choses à de bien équitables condicions, voyre les faire advantaigeuses pour la Royne, leur Mestresse, et pour leur royaulme, et que pourtant rien de mal, qui en pourra cy après survenir, ne vous en debvra estre imputé. Dont vous feray incontinent après, Sire, entendre tout ce qu'ilz m'y auront respondu.

Il semble qu'ilz ne se fyent guières au comte de Morthon, lequel, hormiz le seul nom de régent, qu'il laysse au dict de Lenoz, il s'atribue, quant au reste, toute l'authorité, tout le proffict et toute la conduicte de l'entreprinse, et presse infinyement ceulx cy de luy envoyer gens et argent dans la fin de ce mois, ou qu'il s'accordera avec l'aultre partie; et c'est l'ocasion pourquoy ilz veulent envoyer quelques ungs de ce conseil par dellà pour le contenir, et pour gaigner, s'ilz peuvent, Granges et Ledingthon, car ilz n'y vont jamais que pour faire dommaige à la Royne d'Escoce et pour entretenir la division dans son pays, et croy qu'ilz ne vouldroient que le dict de Morthon vînt absoluement à boult de ses affaires. Vostre Majesté me commandera toutjour ce que j'y auray à faire, et me donra s'il luy playt de quoy pouvoir fortiffier et ayder, d'icy en hors, ceulx de Lillebourg, puysque la voye de la mer leur est empeschée.

Je n'ay rien que changer, quant au propos de mariage, de ce que vous en ay mandé, le xxiie de ce moys, par mon secrétaire, et les adviz ne me signiffient aultre chose de nouveau en cella que ce que verrez en la lettre de la Royne. Et sur ce, etc. Ce xxvie jour de juillet 1571.

A la Royne.

Madame, despuys ce que je vous ay escript, du xxiie de ce moys, par mon secrétaire, touchant le propos du mariage, j'ay esté adverty que le Sr Vualsingam a faict une dépesche par deçà sur les propos, qu'auparavant le retour du Sr de Larchant il avoit heu avec Voz Majestez, de la sincérité dont la Royne, sa Mestresse, et les siens procédoient en cest affaire, ce qu'il mande vous avoir si bien persuadé que, nonobstant les lettres que Mr le cardinal de Lorrayne, à ce qu'il dict, vous a escriptes au contraire, vous demeuriez néantmoins résolue d'ambrasser avec toute affection la conclusion du dict mariage, et le Roy a déclaré qu'il tiendra pour ennemys ceulx qui le vouldront traverser. Et mande davantaige qu'ayant quelque vertueuse dame admonesté Monsieur, s'il passe en Angleterre, de n'y user comme les princes françoys, qui vont toutjour faisant l'amour aulx autres dames, ains qu'il se contante d'aymer bien fort et uniquement la Royne, affin d'éviter les maulx et dangiers qui ont accoustumé de venir aulx mauvais marys; qu'il a bénignement receu ce conseil, et avoit fort remercyé celle qui le luy avoit donné, et promiz qu'il le suyvroit: qui sont deux trêtz qui ont aporté beaucoup de contantement à ceste princesse, car elle a jugé qu'elle estoit aymée et desirée. L'on attend en dévotion l'aultre dépesche du dict de Valsingam, d'après le rapport du dict Sr de Larchant et du Sr Cavalcanty, dont je mettray peyne d'entendre ce qu'il en mandera, affin d'incontinent vous en advertyr. Sur ce, etc. Ce xxvie jour de juillet 1571.

CXCVIe DÉPESCHE

—du dernier jour de juillet 1571.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet.)

Réponse de Burleigh sur la satisfaction demandée pour Mr de Vérac.—Affaires d'Écosse.—Danger de Marie Stuart tant qu'elle sera en Angleterre.—Nouveau complot dont elle est accusée.—Arrestation de sir Thomas Stanley, l'un des fils du comte Derby.—Nécessité de traiter avec le comte de Morton, en reconnaissant Jacques Ier roi d'Écosse conjointement avec Marie Stuart.—Nouvelles d'Irlande.—Négociation des Pays-Bas; conclusion de l'accord sur la restitution des prises.—Négociation du mariage.

Au Roy.

Sire, sur la responce que par mes précédantes, du vingt sixiesme du présent, je vous ay mandé avoir faicte aulx seigneurs de ce conseil touchant les choses d'Escoce, qui a esté par une lettre que j'ay escripte à milord de Burgley, il m'a respondu que les comtes de Lestre, de Sussex et luy, ont, par ensemble, leu ma dicte lettre, et que l'ayantz despuys monstrée à la Royne, leur Mestresse, elle n'y a trouvé rien qui ne luy ayt semblé raysonnable; et pourtant qu'elle a ordonné d'estre incontinent faicte une dépesche au comte de Lenoz pour l'admonester de se desporter modéréement, et avec respect, vers les subjectz et messagiers de Vostre Majesté, et de ne contraindre en rien le Sr de Vérac qu'il ne puysse user la charge que luy avez commise par dellà; et que la dicte Dame et eulx toutz sont attandans quelque responce des deux partys, qui sont en Escoce, pour sçavoir s'ilz veulent condescendre à une abstinance de guerre, et, s'ilz le font, qu'on procèdera incontinent au tretté, ou sinon qu'elle envoyera aulcuns de son conseil sur les lieux pour essayer de les accorder; avec lesquelz le dict Sr de Vérac pourra intervenir, pour y faire, au nom de Vostre Majesté, les bons offices qu'il verra convenir au bien et repos de ce pouvre royaulme; et quant à une plus grande dellibération que celle là sur le faict de la Royne d'Escoce, et sur la liberté de son ambassadeur, que la dicte Dame n'avoit pensé, pour ceste heure, d'y rien toucher jusques aux dictes nouvelles d'Escoce: ce néantmoins, puysque je desiroys que ce fût plus tost, ilz luy en parleroient, affin qu'elle y prînt expédiant, et ne m'a rien plus mandé.

Or, Sire, j'entendz que le dict de Lenoz a mandé icy le contenu des lettres et de l'instruction et mémoires que le dict Sr de Vérac pourtoit, et que, quant il en a esté faict le récit à ceste princesse, elle n'y a rien trouvé qui luy ayt semblé estre directement contre elle, ce qui l'a assés satisfaicte; et les amys de la Royne d'Escoce ne cognoissent qu'il y ayt heu plus grand dangier que si elle n'y a veu une aussi ferme résolution de Vostre Majesté au restablissement de la dicte Royne d'Escoce, comme ilz le desireroient. Tant y a qu'encores hyer, sur la négociation que j'ay envoyé faire à iceulx de ce dict conseil, j'entendz que quelques ungs d'eulx ont fermement soubstenu que la Royne d'Angleterre ny son royaulme ne peuvent estre aulcunement bien asseurez, si la Royne d'Escoce ou si l'évesque de Roz sont remiz, l'ung ny l'aultre, ny deçà ny delà la mer, en pleyne liberté, fortiffians ceste leur opinion par nouveaulx argumens de la pratique, qui a esté nouvellement descouverte du Sr Thomas Stanley, second filz du comte Dherby, lequel ilz ont miz despuys huict jours avec plusieurs aultres dans la Tour, et de ce qu'ilz ont entendu que le Sr Roberto Ridolphy est passé de Rome en Espaigne, lesquelz deux ilz estiment estre de l'intelligence de la dicte Dame et de son dict ambassadeur, ce qui me faict juger que malayséement pourrons nous de longtemps, par parolles ny par négociations, tirer de ceulx cy rien de bien en cest endroict; et pourtant qu'il sera bon, Sire, sans laysser les instances accoustumées, si d'advanture il s'y peult toutjour gaigner quelque chose, que Vostre Majesté se résolve d'elle mesmes d'y faire ce que l'honneur de sa couronne et le bien de son service monstreront de le requérir, sans nulle manifeste offance de ceste princesse. Et croy, Sire, que vous obtiendriez ès dictes choses d'Escoce le meilleur effect de vostre intention, si le pays pouvoit estre remiz en paix, et il le pourroit estre si le comte de Morthon le vouloit, et le dict de Morthon ne seroit trop difficile à gaigner, si la Royne d'Escoce pouvoit estre persuadée de se contanter que le petit Prince, son filz, demeurast conjoinctement Roy avec elle; car, parce que le dict de Morthon est celluy qui principallement l'a proclamé et érigé pour roy, il n'estime qu'il y puysse avoir nulle sorte de bonne seurté pour luy, s'il est déposé; mais je ne sçay si ce préjudice seroit aultant dommageable à ceste pouvre princesse, comme celluy où elle se trouve meintenant. Vostre Majesté le considèrera, et je prendray garde si cependant ceulx cy préparent nulle entreprinse de ce costé.

Fitz Maurice prospère en Hirlande, et dict on qu'il a nouvellement prins ung fort sur les Anglois, ce qui les ennuye beaucoup. L'on essaye icy de gaigner sire Jehan, frère du comte d'Esmont, pour l'envoyer par dellà au lieu du dict comte, de qui ilz ne se fyent guières, tant pour contenir le pays que pour y diminuer l'affection qu'on a mise vers le dict Fitz Maurice, qui n'est si prochain seigneur de la comté d'Esmont comme cestuy cy; et desjà milord debitis d'Yrlande le se rand familier et domestique pour le passer de dellà avecques luy.

Les affaires des Pays Bas, encor qu'ilz ayent monstré d'aller lentement, ilz se sont néantmoins poursuyviz sans intermission par les depputez des deux costez, de sorte qu'ilz sont desjà tout accordez quant aulx merchandises; reste à accorder le poinct de l'argent et de l'entrecours, et me vient on de dire que le duc d'Alve a dépesché secrectement ung gentilhomme qui doibt arriver bientost icy; par lequel il mande à ceste princesse que le Roy, son Maistre, sera prest, pourveu que ses subjectz se treuvent aulcunement satisfaictz des prinses, de renouveller l'entrecours et l'alliance avec elle en la meilleure forme qu'elle ayt jamais esté entre ceste couronne et la mayson de Bourgoigne.

Le propos du mariage demeure en ung merveilleux silence en ceste cour, attandant des nouvelles de Voz Majestez et quelque dépesche de leur ambassadeur; bien m'asseure l'on toutjour que les choses y sont fort bien disposées. Sur ce, etc. Ce xxxie jour de juillet 1571.

Par postille à la lettre précédente.

Despuys la présente escripte, j'ay receu ung chiffre de la Royne d'Escoce, du xviiie de ce mois, duquel je vous envoye l'extraict, affin que Vostre Majesté compreigne mieulx l'urgente nécessité de ses affaires pour y remédier: et cependant nous y donrons d'icy tout le sollagement qu'il nous sera possible.

A la Royne.

Madame, mardy dernier, le Sr Barnabé, que bien vous cognoissez, m'est venu présenter les recommendations de Mr le comte de Lestre, de qui il est secrétaire, et me dire que le dict sieur comte avoit aussi charge de me mander les recommendations de la Royne, sa Mestresse, et ung des paniers de son cabinet, où elle tient les petites besoignes de ses ouvrages, qu'il m'a incontinent baillé, lequel elle m'envoyoit plein de fort beaulx abricotz, pour me faire veoir que l'Angleterre est ung assés bon pays pour produyre de bons fruictz; et qu'au reste, si j'avois nulles nouvelles de France, que je luy en fisse part affin d'en satisfaire la dicte Dame, laquelle il m'asseuroit que jamais ne s'estoit trouvée plus sayne ny en meilleure disposition que meintenant, et qu'elle n'alloit plus en coche, ains sur ung beau grand cheval, à la chasse.

Je luy ay respondu que je remercyoys infinyment Mr le comte de la continuation de sa bonne vollonté vers moy, et que je le supplyois de bayser en mon nom très humblement les mains de Sa Majesté, et m'ayder d'ainsy dignement la remercyer de son salut et de son beau présent, comme une si excellante faveur le méritoit; laquelle je recepvoys avec l'honneur et respect qui estoient deuz à sa grandeur, et que ses beaux abricotz monstroient bien qu'il y avoit de belles et bonnes plantes en son royaulme, où je souhaytois des greffes de France pour encores y produyre le fruict plus parfaict; et, quant à sa bonne disposition, que c'estoit la plus agréable nouvelle dont je pouvois resjouyr ny contanter Voz Majestez Très Chrestiennes, et que je supplyois Nostre Seigneur l'y meintenir; au reste que je n'avois, pour ceste heure, que luy mander de France sinon la déclaration que le Sr de Valsingam estoit allé faire à Voz Majestez Très Chrestiennes comme l'on procédoit très sincèrement de ce costé au propos du mariage, de quoy vous aviez receu une fort grande satisfaction, et l'aviez asseuré qu'il y estoit de mesmes parfaictement bien correspondu de vostre part; et que j'attandoys, d'heure en heure, quelque dépesche sur la responce que Mr de Larchant vous auroit apportée, dont ne fauldrois, incontinent après, d'aller trouver la dicte Dame.

Et, le jour ensuyvant, j'ay envoyé ung gentilhomme exprès devers le dict sieur comte affin de le remercyer davantaige, et aussi pour entendre du bon portement de la dicte Dame et de la disposition du propos; lequel m'a confirmé que l'ung et l'aultre se portent fort bien et que ainsy j'en asseure Voz Majestez. Je sentz bien qu'ilz sont en peyne du retardement des nouvelles de France; et cependant ilz ont passé oultre à l'accord d'un des trois différans des Pays Bas, tant à leur advantaige qu'ilz ne l'ont peu reffuzer, et avec opinion d'acommoder bientost les aultres deux, si le duc d'Alve continue de plyer ainsy à tout ce qu'ilz veulent. Sur ce, etc.

Ce xxxie jour de juillet 1571.

Par postille à la lettre précédente.

Tout présentement me vient d'arriver celle qu'il vous a pleu m'escripre du xxve du présent, laquelle me servyra de bonne instruction en moy mesmes, et je la feray encores servyr envers d'aultres qui, possible, seroient mal informez, oultre que je suys admonesté, à toute heure, de croyre qu'on va de dissimulation sur cest affaire et sur celluy d'Escoce.

CXCVIIe DÉPESCHE

—du ve jour d'aoust 1571.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Giles le Thor.)

Inquiétude causée en Angleterre par le silence gardé en France sur les articles communiqués.—Crainte d'une rupture avec le roi.—Démarche de l'ambassadeur pour rassurer la reine sur le retard apporté aux réponses que l'on attend de France.—Vives instances en faveur de la reine d'Écosse.—Nouvelle irritation d'Élisabeth contre Marie Stuart.—Négociation du mariage.

Au Roy.

Sire, ceulx cy sont entrez en une non légière souspeçon du retardement des nouvelles de France, estimans que Vostre Majesté, pour n'avoir receu la satisfaction que, possible, elle espéroit par le retour du Sr de Larchant, pourroit avoir miz en son cueur de s'en rescentyr et de prandre pour cest effect le prétexte des choses d'Escoce; dont se sont ymaginez, Sire, que desjà vous aviez faict serrer les passaiges parce qu'ilz ne voyoient venir nul pacquet ny messagier du Sr de Valsingam. Et à cella s'est adjouxté que aulcuns de leurs merchans, revenants de Bretaigne, leur ont asseuré que voz gallères estoient arrivées à Brest, comme pour passer des soldatz en Escoce. Sur quoy ayant miz la matière en dellibération, les opinions ont esté diverses, mais j'entendz que celle là a esté la plus suyvye qui a tandu à remonstrer que la Royne d'Angleterre n'avoit à se fyer ny de la France ny de l'Espaigne, et pourtant qu'elle se debvoit fortiffier en elle mesmes dedans ceste grande isle, et pourvoir à trois poinctz qui l'y pourroient randre très asseurée contre tout le monde:—Le premier, qu'elle fît une ferme résolution de ne laysser jamais aller la Royne d'Escoce, laquelle Dieu luy avoit mise en sa puyssance, et chacun jour se descouvroyt davantaige combien il y auroit de très grand dangier pour elle et pour ce royaulme, si elle s'en dessaysissoit;—Le segond, qu'elle ne dissimulât de s'emparer de son royaulme qui estoit prest à tumber en ses mains, et desjà toutes choses commançoient à n'y dépendre plus que de son authorité;—Et le troisiesme, qu'elle taillât par dellà la mer à Vostre Majesté et au Roy d'Espaigne le plus de besoigne qu'elle pourroit, et vous fît attaquer l'un à l'aultre, s'il luy estoit possible;—Et cependant, si Vostre Majesté, ne s'attandant plus au mariage, monstroit néantmoins, pour dissimuler les choses, qu'il en vollût encores entretenir par bonnes parolles le propos, qu'elle vous en debvoit donner encores de meilleures pour passer cest esté, dedans lequel ceulx du party de la Royne d'Escoce, qui ne pouvoient plus estre aydez des deniers de France, sellon la preuve qu'ilz en avoient par la perte de Chesoin, seroient indubitablement ruynez, et lors l'entreprinse du pays luy seroit très facille; et pourroit disposer de la personne de la Royne d'Escoce, et pareillement de celle de son filz et de tout leur estat à son playsir. Sur laquelle opinion, encor qu'on ayt différé d'y rien résouldre jusques à ce qu'on ayt plus grande notice à quoy tend l'intention de Vostre Majesté, l'on l'a toutesfoys plus aprouvée que rejectée.

Et cependant la Royne d'Angleterre, en m'envoyant visiter avec ung présent d'un grand cerf, qu'elle mesmes a tué à l'arbaleste, m'a faict enquérir si j'avois nulles nouvelles de Vostre Majesté, et pareillement le comte de Lestre et milord de Burgley ont envoyé sçavoir le mesmes, et si je viendrois bientost à la court. J'ay remercyé, en la meilleure façon que j'ay peu, la dicte Dame de son présent, et que j'attandoys, d'heure en heure, de voz nouvelles par le retour d'ung de mes secrétaires, qui ne pouvoit guières plus tarder; dont ne fauldroys de luy aller incontinent randre bon compte de toutes celles qu'il m'auroit apportées. Et, le lendemain, encor que j'aye estimé que la dicte Dame et ceulx de son conseil se trouveroient occupez avec les depputez de Flandres et avec les principaulx merchans de Londres, qui estoient appellez pour le faict de leur accord, je n'ay layssé d'y envoyer et d'y escripre, affin de remercyer davantaige la dicte Dame de ses présans, et donner à elle et à ceulx de son conseil toute bonne espérance de nostre costé, et négocier au reste les choses pour la Royne d'Escoce.

A quoy les dicts de Lestre et Burgley m'ont respondu qu'ilz avoient jugé ma lettre fort digne d'estre monstrée à la Royne, leur Mestresse, laquelle l'avoit heu très agréable et vouloit de bon cueur, quant au premier poinct, croyre le mesmes que moy, que Voz Majestez Très Chrestiennes ne retardoient leur responce, sinon pour la faire meilleure; et, quant au segond, que mon mercyement surpassoit de beaucoup son bienfaict; au regard du troisiesme, qu'ilz me vouloient dire tout librement qu'elle reffuzoit toutes les demandes de la Royne d'Escoce, sinon la liberté de l'évesque de Roz, à laquelle elle estoit delliberée d'y procéder, et ont dict cella en façon qu'ilz ont monstré qu'ilz le veulent chasser d'icy; adjouxtant le dict de Lestre que ceste menée, qui s'estoit descouverte du segond filz du comte Dherby, apportoit une très grande traverse aulx affaires de la Royne d'Escoce, car l'entreprinse ne tendoit seulement à la vouloir mettre en liberté, mais à l'ériger pour Royne d'Angleterre en tout le quartier du North par une rébellion, formée soubz le prétexte de la bulle, et qu'il estoit bien marry que milord Dudeley, son parant, se trouvoit meslé en cella, et craignoit assés que la dicte Dame en fût dorsenavant plus observée et tenue plus estroict: dont fauldroit que je le tinse pour excusé, s'il n'entreprenoit plus de solliciter la Royne, sa Mestresse, d'escripre au comte de Cherosbery pour la plus ample liberté et bon trettement d'elle, car, lorsqu'il l'avoit faict, il se vériffioit que la susdicte menée en avoit esté plus librement conduicte, et il en estoit tumbé en quelque souspeçon à cause de l'ancienne et privée amytié qu'il avoit toutjour heue avec le duc de Norfolc; toutesfoys qu'il ne seroit jamais que amy et bienveuillant de la cause de la dicte Dame.

Je n'ay encores rien répliqué à cella, mais Vostre Majesté peut conjecturer de ce dessus combien l'inimitié et jalouzie s'ayguysent de plus en plus entre ces deux princesses, et combien sont à présent vifves et aspres les dellibérations de ceulx cy sur celle d'Escoce et sur son royaulme. Ilz sont attandans des nouvelles des seigneurs du dict pays, desquelles je vous manderay incontinent ce que j'en auray aprins; et ne vous répèteray rien, Sire, de la provision que la dicte Dame vous requiert pour ceulx de son party, sinon pour sçavoir s'il vous playrra que je inciste, en vostre nom, à ce que les comtes de Lenoz et de Morthon ayent à randre les monitions et argent, que Vostre Majesté envoyoit par Chesoin au chasteau de Lillebourg. Sur ce, etc. Ce ve jour d'aoust 1571.

A la Royne.

Madame, par le gentilhomme qui m'est venu présenter le cerf, dont je fais mencion en la lettre du Roy, le comte de Lestre m'a mandé que la Royne, sa Mestresse, estant à la chasse à Othelant, ayant veu ce grand cerf, souhaita aussitost de le pouvoir tuer pour me l'envoyer, affin qu'avec les fruictz de ses jardrins j'eusse aussi de la venayson de ses forestz, pour mieulx juger de la bonté de la terre; dont avoit incontinent demandé l'arbaleste, et, d'ung coup de trêt, elle mesmes luy avoit si bien rompu la jambe qu'il n'y avoit falleu que le vieulx milord Chamberland pour l'achever de tuer; et qu'il m'asseuroit que la dicte Dame persévéroit de plus en plus en son bon propos vers Monsieur, et parloit souvant des honnestes playsirs et exercisses qu'ilz prandroient ensemble à la chasse et à visiter les beaulx endroictz de ce royaulme; bien souspeçonnoit elle que le retardement de la responce de Voz Majestez, et ce qu'elle n'avoit encores peu avoir le pourtraict de Monsieur en grand, avec les couleurs, procédoit de quelque mauvais office qu'on eust faict par dellà, et que, si je sçavois rien du monde qui concernât cest affaire, fût bien ou mal, que je luy en vollusse faire part; ce qui a esté cause, Madame, que je luy ay escript une lettre, laquelle il m'a mandé qu'estoit venue le plus à propos du monde, et que cella, avec ung adviz qui estoit, quasi en mesmes temps, arrivé comme les gallères ne s'arrestoient en Bretaigne, ains venoient en Normandie, comme pour passer les depputez de deçà, leur faisoit prandre toute bonne espérance, et qu'à quelle heure qu'il surviendroit nulle aultre nouvelle de ce propos, que je la luy mandasse; car vouloit estre le premier qui la porteroit à la dicte Dame.

Et despuys, le dict sieur comte a parlé assés ouvertement de son particullier à ung nostre commung amy touchant madame de Nevers, monstrant y avoir grand affection, mais doubtoit assés de n'estre accepté, et a desiré bien fort son pourtrêt; et icelluy amy, sellon que je l'avois instruict, l'a interrogé, comme de soy mesmes, de l'estat de l'affaire principal, et si despuys il avoit rien gaigné envers la Royne sur le poinct de la religion. A quoy il a respondu que l'affaire procédoit toutjour de bien en mieulx de leur costé, bien qu'il ne vouloit dire qu'il eust rien gaigné quant au dict poinct de la religion. Tant y a que la dicte Dame faisoit préparer un logis pour les depputez; et le dict comte prioit icelluy nostre amy de faire venir les draps et toilles d'or et d'argent, parce qu'il en a le moyen; et que si, d'avanture, l'on se tenoit en quelque suspens doubteux en France, qu'il le prioyt luy mesmes d'y faire ung voyage pour sçavoir où la matière seroit acrochée, affin de la pouvoir remédier. Plusieurs choses se disent et escripvent de plusieurs endroictz là dessus, qui seroient longues à mettre icy, mais ceulx cy suffiront s'il vous playt, Madame, pour toutjour vous représanter commant les choses en vont.

Je vous supplie très humblement d'agréer, par quelque bonne parolle de mercyement, au Sr de Valsingam les honnestes présens, que sa Mestresse a faictz à vostre ambassadeur, et commander qu'il soit quelquefoys gratiffié de mesmes. Sur ce, etc. Ce ve jour d'aoust 1571.

CXCVIIIe DÉPESCHE

—du vie jour d'aoust 1571.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Crespin Chaulmot.)

Négociation du mariage.—Avis divers donnés à l'ambassadeur sur la réponse faite aux articles par le roi, et sur les divisions qui auraient éclaté à la cour de France.

A la Royne.

Madame, ainsy que je fermoys ma lettre du jour de yer à Vostre Majesté, l'on vint me dire que l'ung des gens de Mr de Vualsingam passoit par ceste ville qui s'en alloit trouver la Royne d'Angleterre à Amptoncourt, et, avant qu'il fût nuict, il me fut mandé du dict lieu que la dépesche estoit tenue si secrecte qu'on n'en publioit ung seul mot, et seulement le comte de Lestre avoit dict à ung sien amy privé qu'il restoit fort peu de différant aulx articles, et qu'ilz s'accommoderoient, et qu'on avoit commancé ung honnorable propos pour luy avec une dame de France, lequel il espéroit qu'auroit bon effect. Peu d'heures après, me vint ung aultre adviz comme la dicte dépesche asseuroit que toutz les articles de la Royne d'Angleterre avoient esté acceptez par Voz Majestez Très Chrestiennes et mesmes celluy de la religion, et que plusieurs en ceste court s'en trouvoient estonnez; et la dicte Dame estoit après à consulter comme elle auroit meintenant à y procéder pour satisfaire à l'humeur d'ung chacun, chose que celluy, qui m'escripvoit, l'estimoit estre fort difficille, et qu'on souspeçonnoit que le messagier et pacquet, qui m'avoient esté dépeschez là dessus, estoient artifficieusement retardez en chemin, affin que la dicte Dame se peult préparer de la responce qu'elle m'auroit à faire, quand je viendrois à luy en parler; et que pourtant j'eusse bon pied et bon œil.

A ce matin, m'est venu ung tiers adviz trop pire que les deux premiers, c'est que par la mesme dépesche avoit esté mandé que Monsieur, vostre filz, avoit accepté une secrecte commission du Pape pour oster la religion nouvelle, et restituer la catholique par toute la France, sans que le Roy son frère en sceût rien, et qu'il en avoit donné la principalle conduicte à deux seigneurs de la court; de quoy estant enfin le Roy adverty, il en avoit esté fort offancé, et avoit chassé ces deux de la court, au regrect de Mon dict Seigneur, dont restoit beaucoup de malcontantement et beaucoup de mauvaise intelligence entre les deux frères, qui estoit ung accident qu'on me vouloit bien dire qui seroit pour aporter beaucoup de traverse à ce propos. Je suys demeuré merveilleusement estonné de ceste tant mauvaise, et comme je m'asseure, très faulce nouvelle, et en fusse en plus grand peyne sans qu'il m'est souvenu qu'il vous avoit pleu m'escripre, du xxve du passé, de n'adjouxter foy à rien qui me peult estre dict ou mandé, si je ne le voyois signé de la main de Voz Majestez. Et ainsy, Madame, je demeure en ceste résolution de ne le croyre, et de faire encores, aultant que je pourray, que les aultres ne le croyent; et néantmoins je ne veulx différer de le vous escripre, affin que Vostre Majesté pourvoye aulx inconvéniantz qui pourroient advenir d'une si meschante et mallicieuse invention, laquelle, de tant qu'on la tient fort secrecte icy, je vous supplie, Madame, que le susdict de Valsingam ne puysse sentyr que je vous en aye donné adviz. Sur ce, etc. Ce vie jour d'aoust 1571.

Voycy encores, Madame, tout à ceste heure ung quatrième adviz qui contient ces motz:—«Plusieurs lettres, de diverses dates, sont venues par ceste mesmes dépesche, et meintenant s'entend que pour la religion l'affaire est retardé, s'esmerveillantz Leurs Très Chrestiennes Majestez que de deçà ne consentent à une si raysonnable requeste, qui ne fut jamais dényée à nul prince, et sur ce différand viendra Mr de Foix, ou ung aultre gentilhomme de crédict, bientost.»—Et n'y a rien plus.

CXCIXe DÉPESCHE

—du ixe jour d'aoust 1571.—

(Envoyée jusques à Calais par l'homme du Sr Bon St Jehan.)

Négociation du mariage.—Résolution prise en France d'envoyer Mr de Foix en Angleterre.—État des partis d'Écosse.—Négociation des Pays-Bas.—Communication faite par Leicester.

Au Roy.

Sire, estantz quasi en une mesmes heure arrivez deux corriers de France et d'Escoce en ceste court, le iiie de ce moys, j'ay à dire meintenant à Vostre Majesté, quant à celluy de France, qu'on a trouvé que sa dépesche estoit composée de plusieurs pacquetz de diverses dattes, qui ont parlé diversement du propos d'entre Monseigneur et la Royne d'Angleterre, de sorte que, sellon le contenu des unes lettres, les choses sembloient n'aller guières bien, mais par celles du xxxe du passé, qui sont les plus fresches, Mr de Valsingam a si bien escript et si bien rabillé le tout que le comte de Lestre s'en est envoyé conjouyr avecques moy, et me remercyer des bons offices qu'il cognoist que, par Mr de Larchant et par les lettres que j'ay escriptes par luy à Voz Majestez, j'ay procuré d'estre faictz en cest endroict, et qu'il les répute offices vrayement honnestes, et qui se monstrent de tant plus louables et vertueulx qu'il n'a manqué qui se soyent esforcez au contraire d'en faire de très mauvais pour rompre le tout; de quoy il me vouloit bien asseurer que la Royne, sa Mestresse, et les siens en raportoient une très grande et bien fort espécialle obligation à Vostre Majesté, et une aultre très grande à la prudence de la Royne, vostre mère, et encores une aultre non moindre à la vertu et constance de Monsieur; et qu'encor que Mr de Montmorency ne vînt pour ceste foys, à quoy il avoit bien grand regrect, que Mr de Foix ne lairroit pourtant d'estre aultant bien veu et bien receu que nul gentilhomme qui peult, de quelle part qui soit au monde, arriver en ceste court, espérant que toutes choses yroient bien.

Et le corrier d'Escoce a raporté qu'on avoit opposé tant de difficultez à l'abstinance de guerre qu'il n'avoit esté possible de la conclurre, et que ceulx de Lillebourg, nonobstant les six mil escuz que Chesoin leur avoit perduz, publioient qu'ilz en avoient receu douze mille par des moyens que, maugré leurs adversayres, ilz en recepvroient chacun moys aultant qu'on leur en vouldroit adresser de France, et qu'ilz avoient souldoyé deux centz chevaulx davantaige, et tenoient mille hommes en garnyson dedans la ville; que ceulx de l'aultre party requéroient instamment la Royne d'Angleterre de leur envoyer ung entier secours, sans lequel ilz luy déclairoient qu'ilz ne pouvoient plus temporiser; que le comte de Lenoz se trouvoit las de la peyne et de la despence qu'il luy convenoit soubstenir au Petit Lith; que les comtes de Morthon, de Mar et aultres de leur faction, se plaignoient de luy, et ne vouloient plus recognoistre sa régence, ains prioyent la dicte Dame de leur vouloir assister à eulx, ainsy qu'elle avoit promiz de le faire, et ilz suyvroient son intelligence, aultrement qu'ilz sçavoient commant faire leur paix; que les comtes de Casselz et d'Eglinthon avoient esté miz en liberté soubz obligation de ne porter les armes contre le tiltre du jeune Prince; que aulcuns de la partie neutre monstroient de se vouloir joindre avec le dict de Morthon et avoient assigné jour et lieu pour en conférer ensemble. Toutes lesquelles choses, Sire, ceulx cy ont mises en dellibération, mais je ne sçay encores quelle résolution ilz y ont prinse, sinon qu'il semble qu'ilz proposent d'envoyer aulcuns de ce conseil sur les lieux pour monstrer d'accommoder les choses; mais ce n'est, à mon adviz, pour aulcun bien de la Royne d'Escosse, ni pour la paix de son royaume, et y a grand danger, s'ilz font tumber toute l'authorité du pays ez mains du dict de Morthon, qu'il ne s'en ensuyve ung grand préjudice à la personne de la dicte Royne d'Escoce, et une trop estroicte intelligence de luy avec la Royne d'Angleterre. Par ainsy sera bon, Sire, de fortiffier toutjour de plus en plus l'honneste party qui deppend de vous; j'estime, Sire, que le plus pressé est de faire mettre ez mains de Mr de Glasco les deniers que Vostre Majesté a ordonné d'estre employez par moys en cest affaire, et que cependant le Sr de Glasco, en vous faisant condoléance de la détention et mauvais trettement du dict Sr de Vérac et de la vollerie de voz pacquetz, il vous inciste aussi fort fermement qu'il ne soit dorsenavant rien tretté des affaires de la Royne, sa Mestresse, par les Anglois sans que l'exprès mandement d'elle, ou la présence de ses expéciaulx ambassadeurs et encores de vos propres depputez y interviennent, et qu'il le vous baille hardyement par escript affin que Vostre Majesté ayt tant plus d'argument d'en parler à l'ambassadeur d'Angleterre, et de me commander d'en parler vifvement par deçà. Les depputez de Flandres ont remiz entièrement le différand des merchandises à ce que le comte de Lestre et milord de Burgley en ordonneront; qui pouvez voyr, Sire, combien la chose va passer à l'advantaige des Angloys, et néantmoins il y reste encores quelque accrochement. Ce ixe jour d'aoust 1571.

A la Royne.

Madame, à peyne a esté party le corrier avec ma dépesche, du vie de ce moys, que Mr le comte de Lestre m'a envoyé dire ce que je mande en la lettre du Roy du contenu de celles de Mr de Valsingam, et davantaige qu'il donnoit une grande louange à Voz Majestez Très Chrestiennes et à Monseigneur de la tant vertueuse et royalle façon, dont toutz trois procédiez vers la Royne, sa Mestresse; qui rejettiez toutjour toutes les persuasions qu'on vous pouvoit donner contre le bon propos encommancé, et ne vouliez admettre les pratiques, lesquelles le dict de Valsingam mande que Mr le cardinal de Lorrayne, ou quelques aultres pour luy, menoient secrectement, de proposer le party de la Royne d'Escoce, sa niepce, ou encores plus expressément celluy de la Princesse de Portugal, à Mon dict Seigneur, et qu'il feroit qu'en faveur de l'ung ou de l'aultre mariage, ou au moins pour faire cesser celluy de la Royne, sa Mestresse, le clergé de France luy donroit quatre centz mil escuz par an. A quoy le Roy avoit respondu:—«Qu'il estoit bien ayse de cognoistre que son clergé fût assés riche pour pouvoir faire de telles offres, par où il espéroit qu'il en pourroit tirer de grandes subventions pour payer ses debtes, mais qu'il ne trouvoit bon qu'il se meslât de telz affaires; car tout ce qu'il avoit estoit bien à son frère.» Néantmoins que le dict sieur comte s'esbahyssoit comme il me tardoit tant à arriver quelque dépesche de cella, et si je pensoys qu'il y eust encores rien de changé. Je l'ay remercyé infinyement de la privée communication, dont il continuoit user vers moy, et que je ne fauldrois toujour de luy bien correspondre, mais qu'à présent je ne luy sçauroys dire sinon que j'estoys plus esbahy que luy que je n'avoys ny lettre, ny nouvelle quelconque de Voz Majestez. Et, bien peu après, est arrivé mon secrétaire avec la certitude du partement de Mr de Foix pour s'en venir; dont j'ay incontinent dépesché homme exprès pour en aller advertyr le dict sieur comte. Sur ce, etc. Ce ixe jour d'aoust 1571.