—du ixe jour de juing 1571.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Lucas Fach.)
Clôture du parlement.—Exécution de Storey.—Nouvelles d'Écosse.—Résolution prise par Élisabeth d'envoyer des troupes au comte de Lennox.—Accusation portée contre le duc de Norfolk d'avoir adressé de l'argent en Écosse.
Au Roy.
Sire, le iie de ce moys, vigille de la Pentecoste, la Royne d'Angleterre est allé elle mesmes clorre son parlement, et ceux qui estoient présens m'ont asseuré que ce a esté par ung parler si digne et honnorable, et encores si grave et elloquent, que la pluspart de l'assemblée en a esté esmerveillée; et toutz en sont restez fort contantz. Elle a rejetté par bonnes raysons les nouvelles loix et les contrainctes qu'on requéroit estre imposées sur l'observance de leur religion, ayant layssé les choses comme elles estoient, et a confirmé en quelque partie la loy de lèze majesté pour la seurté d'elle et de son estat o[8] protestation que le tiltre d'aulcun qui prétande droict à la succession de ce royaulme, n'en puysse estre intéressé; elle a remercyé l'assemblée de l'ottroy du subcide, et a confirmé, au reste, la pluspart de leurs aultres demandes. Il semble que le parlement n'a esté du tout finy, ains qu'on y a miz poinct, ainsy qu'ilz disent, pour le pouvoir continuer, quant les affaires de la Royne et du royaulme le requerront.
Le docteur Estory[9] a esté enfin exécuté à mort, en l'eage de 80 ans, nonobstant la remonstrance de l'ambassadeur d'Espaigne, et nonobstant qu'il se soit toutjour opiniastrément meintenu estre subject du Roy Catholique; mais ceste Royne a respondu:—«Que le dict Roy auroit bien la teste, s'il la vouloit, mais que le corps demeureroit en Angleterre.» Plusieurs des seigneurs de court et du conseil ont assisté à l'exécution, espérant tirer de luy, à sa fin, ce qu'il pouvoit avoir entendu de l'entreprinse du duc d'Alve et des fuytifz Anglois, qui sont en Flandres, contre ce royaulme, et pareillement quelque déclaration s'il ne recognoissoit pas la Royne d'Angleterre pour sa vraye et légitime princesse, avec toute authorité temporelle et ecclésiastique en ce pays; mais ilz n'en ont rien raporté qui les ayt contentez.
Le comte de Lenoz, se trouvant à l'estroit, a envoyé en dilligence solliciter icy du secours, et ont les lettres du mareschal de Barvyc, qui a desjà conféré avecques luy, joinct la bonne estime du Sr Briquonel, le plus renommé cappitaine d'Angleterre, qui les a apportées, esté de grand moment pour faire mettre la cause en dellibération; en laquelle, après avoir cogneu, par le jugement mesmes du dict Bricquonel, que l'entreprinse d'assiéger le chasteau de Lislebourg seroit très difficile et de grand despence, il a esté advisé de n'envoyer point pour encores d'armée par dellà. Mais voycy, Sire, ce qui a esté ordonné, et à quoy il a esté, quant et quant, pourveu: que le dict Bricquonel yra promptement trouver le dict de Lenoz à Esterlin, avec deux centz harquebuziers, pour demeurer là à la garde du petit Prince, et que icelluy de Lenoz, avec cinq centz soldatz escouçoys, entretenuz aulx dépens de la Royne d'Angleterre, pourra aller courre sur ceulx de l'aultre party, et se saysir du Petit Lict, s'il luy est possible; que le mareschal de Barvyc s'entremettra cependant de mettre en quelque accord les ungs et les aultres à la confirmation de l'authorité du petit Prince, aultant qu'il le pourra faire, menaçant ceulx du party de la Royne à toute extrémité. Qui est tout ce que, pour le présent, je puys descouvrir au vray avoir esté résolu en ce faict, bien qu'on ayt renvoyé le Sr de Cuniguem avec beaucoup d'aultres grandes promesses devers le dict de Lenoz. Cella crains je, Sire, que, de tant que icelluy cappitaine Briquonel, lequel part tout à ceste heure, doibt, à ce que j'entendz, embarquer les dict deux centz hommes, que ce ne soit pour aller enlever le Prince d'Escoce et le transporter de deçà, ou bien pour mettre ceste garnyson dans Dombertran au lieu de la conduyre à Esterlin; vray est qu'on m'a asseuré que le comte de Morthon s'est vivement opposé qu'on n'y mette point d'Anglois, et en est pour cella en assés mauvais prédicament en ceste court, encor qu'il se soit rabillé avec le dict de Lenoz, lequel luy a cédé les terres, d'où le différant estoit nay entre eulx. La comtesse de Lenoz s'est fort escryée que les adversayres de son mary et de son filz estoient secouruz d'argent de France, de Flandres et encores de quelque endroict d'Angleterre, dont l'on en a chargé le duc de Norfolc, et en est la Royne d'Angleterre entrée en telle indignation contre luy qu'elle a curieusement cerché, avec des gens de loix et de justice, s'il y auroit nulle juste prinse sur luy pour le pouvoir bien chastier, mais il se trouve de plus en plus net et deschargé de tout crime. J'attandz responce de Vostre Majesté sur la continuation de l'instance que j'auray à faire à la Royne d'Angleterre pour les choses d'Escoce, sellon que j'ay commancé de les luy proposer, et aussi ce que j'auray à luy dire de vostre part sur la détention de l'évesque de Roz son ambassadeur, qui attand tout son remède de l'assistance qu'il vous plairra luy faire. Sur ce, etc. Ce ixe jour de juing 1571.
J'entends que le deuxiesme de ce mois ceulx de Lillebourg se devoient mettre en campaigne pour aller exécuter quelque brave entreprinse. Je ne sçay encores ce qui en aura succédé.
—du xiiiie jour de juing 1571.—
(Envoyée exprès jusques à Dièpe par Petit Bron.)
Avantages remportés en Écosse par les partisans de Marie Stuart.—Nouveaux secours envoyés d'Angleterre au comte de Lennox.—Négociations des Anglais avec l'Espagne.—Nouvelle de la blessure reçue par le roi.
Au Roy.
Sire, l'entreprinse, que ceulx de Lillebourg ont faicte, de sortyr en campaigne le iie de ce mois, ainsy que je le vous ay mandé par postille en mes précédantes, a esté pour surprendre le comte de Morthon en sa mayson de Datquier; lequel, en estant adverty, s'est miz aulx champs pour les combattre, estant luy mesmes avecques ses gens de pied, et ung sien parant conduysoit ses gens de cheval, ce qu'entendans les aultres ont faict arrester deux pièces d'artillerye qu'ilz menoient, et ont renvoyé une partie de leurs chevaulx pour attaquer le combat à pied, qui a esté assés aspre en ung lieu estroict, d'où le dict de Morthon, ayant faict aprocher ses gens de cheval, a miz peyne de se retirer à saulvetté: et y a heu de morts ou prins, de chacun costé, envyron trente hommes. (Il est survenu ung mauvais accidant à ceulx de Lislebourg, que le cappitaine Melain voulant distribuer de la pouldre aulx soldatz, le feu s'y est miz qui l'a tout brullé, et envyron douze à quinze des siens.) De cest exploict d'iceulx de Lillebourg ont les dicts de Morthon et le comte de Lenoz prins ocasion de presser davantaige la Royne d'Angleterre de leur envoyer secours, mais elle n'en a ordonné d'aultre que je sache, pour encores, que de ces deux centz harquebuziers (que je vous ay desjà escript, qui sont envoyez, ainsy que ceulx cy disent, à Esterlin pour la garde du petit Prince, de peur que ceulx de l'aultre party, lesquelz sont à présent les supérieurs, le veuillent enlever par force), et dix mil escuz, que j'entendz qu'on prépare d'envoyer au mareschal de Barvyc pour les employer à relever et fortiffier la part du dict de Lenoz.
L'on m'a dict aussi qu'on lève des gens vers le North et que les principaulx cappitaines et gens de guerre d'icy s'y acheminent, s'aprochans de la frontière d'Escoce par prétexte que icelluy Morthon a mandé que le layr de Fernihnost et les deux frères de Clarmes ont entreprins de reprandre le chasteau de Humes, et que le mareschal de Barvyc a escript que milord de Humes luy a juré qu'il se revanchera des Anglois qui luy ont prins sa mayson et brullé ses villages, et qui, avec quelque couleur de religion, vont faisant la guerre à ceulx qui sont meilleurs protestants que eulx. De quoy la Royne d'Angleterre est entrée en grande indignation; et néantmoins je n'ay nul certain adviz qu'elle ayt rien ordonné davantaige que les dicts deux centz hommes et les deniers, lesquelz ne sont encores envoyez. Sur quoy, Sire, je n'ay vollu faillir de faire une opposition, au nom de Vostre Majesté, et protester de l'infraction des trettez; et, encores qu'on me veuille donner entendre que la dicte Dame a envoyé de bonne foy le susdict mareschal de Barvyc devers les deux partys, pour les exorter à ung bon accord ou néantmoins à vouloir faire quelque abstinance d'armes, pendant qu'ilz renvoyeront leurs depputez par deçà pour parachever le tretté, et qu'elle ne se veult entremettre de leur guerre sinon avec le consens de Vostre Majesté, néantmoins je voys que l'intention de ceulx de son conseil va toutjour à entretenir la division dans le royaulme, et faire que la part du comte de Lenoz reste la plus forte, et que la Royne d'Escoce demeure sans authorité, et qu'ils puyssent gaigner temps, pour y exécuter puys après d'aultres plus grandes choses, quand ilz verront leur point. Et cependant, Sire, ilz vont en beaucoup de sortes pourchassant de racointer le Roy d'Espaigne, ayant de nouveau faict plusieurs fort estroictes et rigoureuses ordonnances contre ceulx qui s'entretiennent en ceste mer au nom du prince d'Orange, qui font la guerre aux Espaignols et Flamans, pour les chasser, eulx et leurs vaysseaulx, de touz les portz et de la retrette de deçà; et hyer milord Sideney envoya prier l'ambassadeur d'Espaigne, de luy faire venyr ung passeport du duc d'Alve pour pouvoir aller aulx bains de Liège, et que ce ne sera sans qu'il aille bayser la main à Bruxelles et luy faire entendre des choses qui le contanteroient: à quoy le dict ambassadeur a fort vollontiers presté l'oreille; et s'attendent, d'ung costé et d'aultre, que le jeune Coban raportera de fort bonnes responces du Roy Catholique. J'estime, Sire, que ceulx de ce dict conseil ne veulent sinon entretenir de bien habilles négociations sans en conduyre pas une à fin, parce que cella leur sert grandement à pouvoir manyer à leur proffict toute l'authorité et les revenuz de ce royaulme. Sur ce, etc.
Ce xive jour de juing 1571.
Tout présentement milord de Burlay me vient d'envoyer ung de ses gens pour me communiquer une lettre qu'il a receue de France, en laquelle l'on luy faict mencion de la blessure de Vostre Majesté; de quoy j'ay esté merveilleusement marry. Néantmoins j'ay loué et remercyé Dieu que, par la mesmes lettre, j'ay veu que c'estoit sans péril et hors de tout dangier de vostre personne. Il vous plairra, Sire, commander que, par la première dépesche, il me soit faicte mencion du dict accidant affin d'en satisfaire la Royne d'Angleterre.
—du xxe jour de juing 1571.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet.)
Audience.—Détails sur la blessure du roi.—Assurance donnée par Élisabeth qu'elle ne veut envoyer aucun secours en Écosse.—Sollicitation faite, au nom du roi, pour obtenir la liberté de l'évêque de Ross.—Gravité des accusations portées par la reine contre l'évêque.—Craintes inspirées en France par les projets des Espagnols en Italie.—Efforts du comte de Lennox pour rappeler Bothwel en Écosse.—Lettre secrète à la reine-mère. Négociation du mariage du duc d'Anjou.—Proposition du mariage d'Élisabeth avec le fils ainé de l'empereur.
Au Roy.
Sire, la blessure de Vostre Majesté a esté publiée si grande et si dangereuse en ceste court, que j'en ay esté en une merveilleuse peyne, et l'eusse esté en beaucoup plus grande sans ce que monsieur Pinart, en la dépesche du propre jour de l'accidant, me manda de luy mesmes qu'il n'y avoit nul dangier, dont j'en rendz grâces à Nostre Seigneur; et, parce que la Royne d'Angleterre a monstré qu'elle en estoit extrêmement marrye, j'ay bien vollu sur telle asseurance luy aller dire que Vostre Majesté m'avoit commandé de luy compter ceste vostre advanture, comme à celle qui estiez très asseuré que ne vous en desiroit pas une que bonne, et qui seroit marrye qu'il vous en advînt de mauvaise, luy particularisant comme cella estoit advenu, le mardy matin cinquiesme du présent, en courant le cerf, et qu'encores qu'il n'avoit peu estre que le coup ne fût rude, hurtant à une branche d'arbre de toute la force du cheval, néantmoins ce avoit esté en tel endroict de la teste qu'il n'y avoit nul périlh, et que Dieu, lequel vous n'aviez failli d'invoquer le matin avant partir, sellon vostre chrestienne coustume, et qui avoit aussi ouy la prière de tant de miliers de personnes, à qui la vie de Vostre Majesté est très précieuse, avoit miz la main au devant; dont espérois de pouvoir asseurer, par les premières nouvelles de France, la dicte Dame que vous ne vous en sentyriez plus nullement.
Elle, joignant les mains, et remercyant Dieu avec grande démonstration d'ayse, m'a respondu que mal ayséement vouldra l'on croyre, et elle mesmes ne l'eust pensé, que ung tel accident luy eust touché tant au cueur comme il avoit faict, mais qu'elle vous pryoit, Sire, ne doubter qu'après les deux Roynes Très Chrestiennes, et Nosseigneurs voz frères, et Mesdames voz sœurs, nul entre les mortels n'eust esté plus marrye qu'elle de la perte de Vostre Majesté; laquelle elle prise et ayme singulièrement pour les excellantes valleurs et vertuz que Dieu y a mises, et aussi pour cognoistre qu'aujourduy, Sire, vous estes le plus nécessaire prince de la Chrestienté; dont me remercyoit de la tant bonne nouvelle que je luy en avois apportée, et que, pour en estre plus asseurée, de tant que ce que je luy en disois estoit devant le segond et troisiesme apareil, elle ne layrroit de dépescher le jeune Housdon devers Vostre Majesté, comme elle avoit desjà proposé de le faire, pour luy en raporter toute certitude; et qu'elle vous suplioyt, Sire, de penser que par ce peu de mal Dieu vous avoit vollu préserver d'ung plus grand inconvéniant à l'advenir, et vous advertyr que veuillez doresenavant tenir vostre personne plus chère, comme estant d'ung inestimable prix au monde. Et puys a passé à me dire qu'elle avoit prins de bonne part ce que j'avois escript au comte de Lestre des choses d'Escoce, et que, dez le jour précédant, elle avoit donné charge à milord de Burlay de m'y faire responce, mais parce qu'il avoit esté occupé, elle mesmes m'y respondroit à ceste heure, c'est qu'elle n'avoit envoyé ny envoyeroit nulles forces, non pas d'ung seul homme, en Escoce, et qu'elle avoit mandé à son mareschal de Barvyc d'exorter les deux partys à ung bon accord, ou au moins à prendre encores une bonne abstinance de guerre entre eulx, jusques à ce qu'on auroit trouvé moyen de les paciffier du tout; qu'il les pressât de renvoyer, de toutz les deux costez, leurs depputez pour parachever le tretté, et qu'au reste il advertyst bien ceulx de Lillebourg que, s'ilz s'esforçoient de vouloir saysir par force le petit Prince, qu'elle envoyeroit des gens à Esterlin pour les en garder.
Je l'ay remercyé de sa bonne responce, et que, pour ne la fâcher plus de ces affaires, je ne luy dirois sinon que je l'escriprois ainsy à Vostre Majesté, et qu'encores me grevoit il assés que j'eusse à luy parler de monsieur l'évesque de Roz, pour lequel vous ayant Mr de Glasco fort expressément prié, et, possible, à l'instance des aultres ambassadeurs qui sont prez de Vostre Majesté, de vouloir escripre en sa recommandation à la dicte Dame, que vous luy en aviez faict une lettre, laquelle je la prioys vouloir prandre de bonne part, et luy ottroyer, pour l'amour de vous, sa liberté.
La dicte Dame a leu la lettre, et puys m'a respondu assés soubdain qu'elle ne pouvoit prandre de bonne part que Vostre Majesté luy en escripvît en ceste façon; car, veu ce que le dict évesque avoit entreprins contre elle, elle ne le trettoit que trop gracieusement, l'ayant faict mettre en ung lieu honneste et sain, bien qu'avec quelque garde, et que nul n'avoit à s'esbahyr si elle vouloit aprofondir le faict de ceste grande entreprinse, qu'il avoit dressée, de faire descendre des estrangiers en certains portz de ce royaulme, et faire ellever aulcuns des naturels de ce pays pour s'y joindre, et faire édiffier ung fort non guières loing de Londres pour y faire la première masse, et commancer d'y relever l'authorité de sa Mestresse comme légitime Royne, contre elle qu'il disoit estre illégitime; et qu'elle vouloit sçavoir à qui il avoit baillé les deux lettres merquées de 40 et de 30, puysque la Royne d'Escoce et l'ambassadeur d'Espaigne affermoient que ce n'avoit pas esté à eulx; et qu'au reste le dict évesque n'estoit plus lors réputé ambassadeur, quant il fut resserré, car avoit excédé son office, et sa Mestresse l'a despuys désadvouhé, ainsy que desjà elle le luy avoit escript de sa main, et désadvouhe pareillement toutes les pratiques que luy et Ridolphy ont eu ensemble. Lesquelles la dicte Royne d'Angleterre asseuroit ne luy estre plus incogneues, ny celles que icelluy Ridolphy avoit menées en Flandres avec le duc d'Alve, ny celles qu'il avoit despuys faictes à Rome et par les chemins; et qu'elle s'esbahyssoit par trop comme, parmy le propos qui se trettoit d'une plus estroicte alliance, Vostre Majesté y mesloit ceste matière qui luy estoit tant à contre cueur; et qu'il sembloit que, de vostre costé, Sire, vous vollussiez faire vray le dire du Machiavel, «que l'amytié des princes ne va qu'avec leur commodité», et que si le susdict propos ne venoit à bonne fin, qu'il ne fauldroit pas qu'elle fît grand estat de la vostre.
Je luy ay coupé assés court ce propos, la pryant seulement de prendre argument tout contraire de ce qu'elle vous voyoit tant constamment persévérer vers la Royne d'Escoce et ses affaires, car cella vous randoit tesmoignage que vous sçaviez estandre vostre amytié oultre vostre commodité, et que vous n'estiez pour deffaillyr en nul temps à ceulx de vostre alliance, ce qui luy debvoit à elle mesmes faire venir plus d'envye de la desirer; et suys passé à luy dire qu'aprez l'estat de vostre personne, vous me commandiez de luy faire entendre de celluy de voz affaires, comme les gouverneurs de voz places, qu'avez en Piedmond et Salusses, avoient prins souspeçon d'aulcunes forces que le Roy d'Espaigne y avoit faictes aprocher pour se saysir du marquisat de Final, mais qu'après avoir exécuté leur entreprinse, ils s'en estoient retournez sans toucher à rien où vous eussiez intérest, et que le Roy d'Espaigne vous en avoit donné si bonne satisfaction que vous demeuriez en plus ferme et estroicte intelligence ensemble que jamais.
Elle m'a respondu qu'elle estoit bien fort ayse de veoir persévérer deux telz grandz princes, ses allyez, en mutuelle amytié, car de là dépendoit le repoz de la Chrestienté, et qu'elle ne s'esbahyssoit pas si les gouverneurs de voz places avoient heu deffiance des Espaignolz, car elle avoit adviz de Rome qu'au sortyr de conclurre la ligue, ung cardinal avoit dict qu'à ceste heure ne failloit plus que nul s'advouhât François en toute l'Ytallie, et qu'on les renvoyeroit bientost trestoutz par deçà les montz, ce qu'elle avoit desiré me dire il y avoit plus de huict jours.
Je luy ay respondu, qu'ayant la ligue esté dressée dans Rome, il estoit à croyre qu'on y avoit parlé des choses que ceulx du concistoire avoient à cueur, comme de la forme de la religion d'Angleterre et de la paciffication de France, et que Vostre Majesté et la dicte Dame feriez bien de prandre garde à ce qui se pourroit dresser, quelle part que ce fût, contre le repoz de voz estatz, pour mutuellement vous en advertyr.
A quoy elle m'a soubdain respondu, et avec affection, que s'il playsoit à Vostre Majesté d'en user ainsy, qu'elle y satisferoit fort fidellement de son costé.
Je laysse plusieurs aultres propos d'entre la dicte Dame et moy, qui seroient, possible, trop longs icy, pour, au reste, vous dire, Sire, que, par ordonnance de ceulx de ce conseil, le comte de Lenoz a envoyé en Dannemarc pour consentyr à la restitution du comte de Boudouel, comme très oportune pour luy et pour ses affaires, et promettre au roy de Dannemarc que cella ne tournera jamais à rien de son dommaige, et que la mesmes courtoysie de sa royalle protection, dont il a usé envers le dict Boudouel, ne luy sera dényée à luy mesmes et aulx siens par la Royne d'Angleterre et par le jeune Roy d'Escoce, en leurs royaulmes, quant l'ocasion s'y offrira: ce que le dict de Lenoz mande que le dict roy de Dannemarc a accordé, en luy baillant la susdicte promesse par escript, signée et scellée en bonne forme, et donne entendre que le Sr d'Anze, vostre ambassadeur par dellà, le consent ainsy, et que les parties de toutz costez ont promiz de l'accomplyr dans le jour de Sr Berthèlemy, qui est le xxiiiie d'aoust prochain. Dont les amys de la Royne d'Escoce supplient très humblement Vostre Majesté de ne vouloir permettre telle chose, ains de la remédier, le plus promptement que faire se pourra, de tant que le retour du dict Boudouel viendroit traverser tout le bon ordre qu'avez commancé de donner aulx choses du dict royaulme, et luy mesmes seroit conduict icy pour achever de ruyner les affaires et la réputation de ceste pouvre princesse. Sur ce, etc. Ce xxe jour de juing 1571.
A la Royne.
(Lettre à part.)
Madame, ce que j'escriptz au Roy, par le pacquet ordinaire, vous fera veoir qu'il n'est possible que je use de nul si grand respect vers la Royne d'Angleterre ez choses d'Escoce, qu'elle n'y trouve toutjour de l'offance, mais je la vays rabillant le mieulx que je puys, et cognois que la réputation du Roy et celle de ses affaires vont chacun jour gaignant quelque chose de plus en ceste isle par le maintien de ceste cause, ce qui faict que je ne vous puys conseiller de l'abandonner; et le propos du mariage ne laysse pour cella de se bien porter, ayant trouvé, par le parler et par toutes les contennances et démonstrations de la Royne d'Angleterre, qu'elle persévère en sa bonne vollonté et qu'elle a de tant plus dévottement prié Dieu pour la convalescence du Roy qu'elle a crainct, s'il mésadvenoit de luy, qu'elle ne peult avoir Monsieur, son frère, et ne me l'a point dissimulé. Le comte de Lestre m'a adverty qu'aussitost que le Sr Thomas Fiesque a esté par deçà, il luy est venu dire que plusieurs considérations avoient meu le duc d'Alve de ne se pouvoir persuader que le mariage de la Royne, sa Mestresse, avec Monsieur deubt jamais sortyr effect, tant pour l'ancienne inimitié des nations, et pour les injures et dommaiges receuz des Françoys, et pour les désadvantaiges qu'elle et son royaulme y auroient, que pour le peu de seure amytié qu'elle pourroit jamais establyr avecques le Roy, ny recouvrer de luy Calais; mais, si elle, à bon esciant, se vouloit maryer, il luy sçavoit ung party qui estoit le plus honnorable et advantaigeux de toute la Chrestienté. A quoy le comte avoit respondu que indubitablement la dicte Dame se vouloit maryer avec ung prince de sa qualité; et que lors icelluy Fiesque avoit suyvy à luy dire qu'il avoit donques charge de luy nommer le party que le duc d'Alve vouloit dire, lequel estoit du filz ayné de l'Empereur, prince de grand honneur et de grand vertu, fort beau, de belle taille et disposition, d'eaige aprochant de celluy de Monsieur, et qui plus que luy pouvoit faire toutes conditions grandes, advantaigeuses et honnorables à la dicte Dame, et l'alliance s'en continueroit plus agréable à tout ce royaulme que ne pouvoit estre celle de France; et que, tout sur l'heure, il dépescheroit ung poste pour en advertyr le duc, lequel ne fauldroit, avant quinze jours, d'en mander une si bonne et si certaine promesse de l'Empereur que la dicte Dame en demeureroit très contante, et icelluy sieur comte fort grandement gratiffié des bons offices qu'il y feroit; et qu'à bout de quinze jours n'estant encore la dicte responce venue, mais seulement une petite lettre du dict duc, icelluy Fiesque estoit retourné supplier fort instantment le dict sieur comte qu'il vollût faire supercéder, encores pour six jours, la conclusion du propos de Monsieur, et que, dans le septiesme, la responce de l'Empereur, telle que la Royne la pourroit desirer, seroit sans aulcun doubte arrivée. A quoy le dict comte luy avoit respondu qu'il estoit venu tard, et qu'il ne le vouloit entretenir en espérance, l'advertissant que les choses estoient desjà conclues avecques Monsieur; de quoy le dict Fiesque estoit demeuré triste et estonné à merveilles, lequel n'avoit, despuys son arrivée, cessé de solliciter par promesses et par présens plusieurs de ceste court à l'affection du dict party.
J'ay remercyé le dict sieur comte de son bon office et de l'advertissement qu'il m'en donnoit, et l'ay asseuré que j'avois escript à bon esciant en fort bonne sorte à Vostre Majesté pour faire venir bientost le propos à bonne conclusion, et que je n'avois obmiz rien de ce qui le concernoit à luy en son particullier, ayant envoyé son pourtraict et procuré de luy faire avoir celluy d'une très belle et vertueuse princesse, en quoy, Madame, je vous suplie très humblement qu'il luy soit donné le plus de satisfaction que faire se pourra; car l'on s'esforce fort de le destorner du bon chemin qu'il a tenu jusques icy au propos de Mon dict Seigneur. Et m'a l'on révellé, de bon lieu et grand, que, quant je demanday naguières le reste des condicions, et qu'il fut miz en dellibération si la restitution de Callais y seroit apposée, que le dict sieur comte avoit, ne sçay à quelle occasion, oppiné qu'on l'y debvoit mettre, mais que la dicte Dame, en demeurant en quelque doubte à cause de ce que je luy en avois auparavant dict, fut par le comte de Sussex et millord de Burlay résolue de ne le debvoir faire. Et ung de ceulx, que je réputte des plus certains et plus importantz amys qui sont par deçà de ceste cause, craignant le changement des vollontez, m'a mandé, de sa main, ces propres motz:—«Nous desirons que Monsieur ne soit difficile aulx conditions, car, s'il vient, il aura ce qu'il vouldra, et, par sa venue, il se fera icy une grande mutation pour les bons, et ne manqueront amys qui pour ceste heure ne se monstrent; par ainsi, faictes bonne euvre en cest endroict comme faictes ez aultres.» Lequel conseil, Madame, je vous ay bien vollu mander avec les aultres choses de cy dessus; et qu'on m'a asseuré, encores d'ailleurs, qu'on tient icy toutes dellibérations et affaires en suspens, attandant la responce que Voz Majestez feront sur la conclusion du dict mariage. Sur ce, etc.
Ce xxe jour de juing 1571.
—du xxiiie jour de juing 1571.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Estienne le postillon.)
Meilleur traitement fait à l'évêque de Ross.—Nouvelles d'Écosse.—Insistance de l'ambassadeur, au nom de Marie Stuart, pour que le roi s'oppose à la mise en liberté de Bothwel.—Accord d'Élisabeth avec les princes protestans pour faire des levées d'hommes en Allemagne.—Mise en liberté du comte de Hertford.—Négociation des Pays-Bas.—Prise de Leith par le comte de Morton.—Lettre secrète à la reine-mère. Négociation du mariage.—Discussion des articles.
Au Roy.
Sire, il vous aura esté aysé de cognoistre, par mes précédantes lettres du xxe du présent, comme, à la contradiction que la Royne d'Angleterre m'a faicte sur l'instance de la liberté de Mr de Roz et des aultres choses d'Escoce, je n'ay vollu contentieusement emporter le dernier mot sur elle, ains, pour ne l'aigrir davantaige, je me suys contanté d'aulcunes gracieuses répliques; lesquelles enfin, après qu'elle les a heues bien considérées, ont produict meilleur effect que je n'espérois, car, le jour d'après, elle a faict procéder à l'examen du dict évesque sur les mesmes choses, ou peu dissemblables, que la première foys, et en beaucoup plus gracieuse façon, de sorte qu'il rend les très humbles grâces à Vostre Majesté du sollaigement qu'il a desjà commancé de sentyr par la protection en quoy il vous a pleu le prendre; qui pourtant vous demeure très obligé et dévot serviteur, et plus encoragé que jamais à souffrir toutes extrémitez pour la Royne, sa Mestresse. Et la Royne d'Angleterre, aussi de son costé, a commancé de penser plus modéréement ès dictes choses d'Escoce, délayssant celle tant précipitée dellibération qu'elle avoit faicte d'y envoyer des gens, pour retourner à la poursuitte du tretté; et entendz, Sire, qu'elle procure de faire venir, entre aultres depputez de dellà, le Sr de Ledinthon, de quoy je serois bien ayse pour la confiance que la Royne d'Escoce a meintenant en luy, et qu'il est homme pour bien se démesler des difficultez qu'on luy pourroit faire; mais cella m'est suspect que sa venue est pourchassée de ceulx cy, dont la fauldra de tant plus observer: je ne sçay s'il se vouldra hazarder de faire le voyage.
J'entendz que le cappitaine Melvin est mort de ceste bruslure de poudre, et que ceulx de Lillebourg ont abattu tout le faulxbourg de Queneguet, où le comte de Lenoz avoit tenu son parlement, et qu'ilz ont retiré grand nombre de vivres dedans le chasteau de Lillebourg. Je suys de rechef fort instantment sollicité de suplier Vostre Majesté d'empescher en toutes sortes le retour du comte de Boudouel, car l'on estime que nul plus grand escandalle à la réputation de ceste pauvre princesse, ny nul plus grand destorbier à ses affaires et à ceulx de vostre service par deçà, ne sçauroit venir de nulle aultre chose qu'on peult pratiquer au monde. Et, au reste, Sire, affin que Vostre Majesté voye de quelle grandeur de cueur et patience la Royne d'Escoce dellibère d'attandre l'yssue de ses affaires, je vous envoye l'extraict d'une lettre qu'elle m'a escripte, du xiie de ce mois[10], sur laquelle je vous diray seulement que je ne puys vériffier en façon du monde que les trois centz Anglois, dont elle faict mencion, soyent coulez en Escoce; ains m'asseure l'on par divers aduiz qu'il n'en y est encores entré pas ung en armes, dont je travailleray de le sçavoir encores plus au vray, affin de vous en advertyr.
Et quant aulx choses que le docteur Dumont a négociées icy, elles ont esté pour la pluspart en confirmation de celles que, l'année précédente, le Sr de Quillegray avoit trettées pour la Royne d'Angleterre avec les princes protestantz, affin d'estraindre davantaige l'intelligence qu'ilz ont ensemble, et a proposé qu'il se fît fondz de cinq centz mil escuz à Estrabourg pour un soubdain besoing à la deffance de leur religion, et que la dicte dame en fornyst cent mil, et les trèze princes et dix huit villes de la confédération les aultres quatre centz mil, pour pouvoir avec cella toutjour arrer les principaulz capitaines et les meilleures levées d'Allemaigne, avec obligation toutesfoys de la dicte somme et des intérestz, par les dicts princes vers la dicte Dame, qu'il n'y sera touché que pour la dicte cause, ny sinon après que l'on en aura toutjour heu son congé et commandement; et desiroit le dict Dumont en emporter présentement la lettre de crédit pour avoir le payement en Hembourg à la my aoust prochain, ce que je ne puys encores bien descouvrir qu'il l'ayt obtenu, et croy qu'il est seulement encores en promesse; mais je sçay bien qu'il a esté fort gracieusement expédié, et qu'il s'en est retourné joyeux et contant.
Le comte de Herfort, qui avoit fort longtemps esté en arrest et demeuré interdict pour le mariage de Madame Catherine[11], a esté, le xve de ce moys, restitué à son entière liberté et à la court; et espéroit l'on que le mesmes se feroit du duc de Norfolc, mais les offances qui procèdent de la Royne d'Escoce sont plus rescentes et vifves que celles de la dicte Madame Catherine, qui est desjà morte; par ainsy ne se peuvent si tost résoulder.
Les affaires des Pays Bas, encor qu'ilz aillent lentement et froydement, ilz se poursuyvent néantmoins toutjour avec fort grande espérance qu'ilz s'accommoderont: l'on y attand, d'heure en heure, une responce du duc d'Alve, et le retour du jeune Coban, pour y mettre à bon esciant la main. L'ambassadeur d'Espaigne a heu fort à playsir le bon ordre, que je l'ay asseuré que Vostre Majesté avoit donné de faire bien recepvoir les vaysseaulx d'Espagne et de Flandres en toutz les portz de vostre royaulme. Et de tant que ce dessus satisfaict à la pluspart du contenu en la dépesche de Vostre Majesté du xie du présent, laquelle je viens, tout à ceste heure, de recepvoir, je n'adjouxteray rien plus icy. Sur ce, etc.
Ce xxiiie jour de juing 1571.
Tout à ceste heure, le capitaine Briquonel est arrivé en poste, qui asseuré que le comte de Morthon s'est saysy du Petit Lict, et qu'estant milord de Humes le xvie du présent sorty de Lillebourg, pour l'empescher, il luy est allé au devant avec toutes ses forces, et y a heu ung aspre rencontre, où le dict de Humes et son fils bastard, et le capitaine Coulain sont demeurez prisonniers, Quelouin tué, et envyron douze soldatz et deux pièces de campaigne perdues. Il fauldra, Sire, donner aultre adresse à ceulx que Vostre Majesté envoyera dorsenavant en Escoce que non pas du Petit Lith.
A la Royne.
(Lettre à part.)
Madame, à ces deux poinctz que Vostre Majesté a briefvement adjouxté de sa main en la lettre du xie du présent, dont l'ung est que je m'esclarcysse s'il y a de la tromperie, et l'aultre que les condicions ne vous semblent assés correspondre au contenu de ma lettre, je vous diray, Madame, quant au premier, que je n'ay cessé auparavant et despuys que le propos a esté descouvert, d'y cercher, par toutz moyens et de toutz endroictz, le plus de clarté et de vériffication qu'il m'a esté possible; et en ay parlé moy mesmes le plus dextrement et en la meilleure sorte que j'ay peu, bien souvent à la Royne d'Angleterre et à ses deux conseillers, et leur en ay faict parler par d'aultres; et encores ay fort curieusement faict enquérir les amys, et pareillement les ennemys, qu'est ce qu'ilz en entendroient. Mais le tout, à présent, se raporte à ce que ceste princesse procède sans feyntize à desirer le party de Monsieur, et qu'elle y est plus encline et bien affectionnée que jamais; et ceulx qui plus souspeçonnoient la tromperie, du commancement, m'en parlent, à ceste heure, de ceste façon, et que l'artiffice d'elle et des siens va seulement à gaigner les advantaiges et respectz qu'ilz pourront. Encores despuys une heure, le comte de Lestre me vient de mander que la dicte Dame se rend, de jour en jour, mieulx disposée en cest endroict, et que, au soir, estant allée en son parc de Vuesmestre veoir une salve et une reveue d'aulcuns harquebuziers que le comte de Oxfort et les capitaines Orsey et Leyton y avoient menez, elle luy dict qu'il failloit pourveoir de bonne heure à donner des semblables playsirs à Monsieur, mais qu'elle s'esbahyssoit comme son ambassadeur tardoit tant à luy mander quelque responce. Et les dames m'ont faict entendre d'aultres petites particularitez conformes à cella, et surtout le sieur comte m'asseure que milord de Burlay est, à ceste heure, très affectionné à la matière: qui est ce que, à présent, j'ay pour vous dire sur l'esclarcissement de la tromperie.
Et quant aulx condicions, Vostre Majesté me pardonra si je luy diz librement que celles qu'on m'a dernièrement baillées pour vous envoyer, si elles sont bien prinses, ne sont sinon raysonnables, en ayant aultant esté accordé par le Roy Phelipe à la feu Royne Marie, et puys c'est la demande qu'ils font de leur costé, dont c'est à nous de faire, à ceste heure, la nostre, et que l'une soit modérée par l'aultre; et encores que j'eusse proposé de n'en rien débattre jusques après avoir entendu de voz nouvelles, si, en ay je touché ung mot au comte de Lestre, et ay tiré de luy qu'ung honneste entretennement durant la vie, et une fort honnorable provision, en cas de survivance, seront sans doubte assignez à Mon dict Seigneur, et que le pénultiesme article, qui semble limiter par trop l'authorité de Mon dict Seigneur, n'est que pour ne restraindre celle de la Royne, et non qu'il ne l'ayt conjoincte avecques elle, ny qu'elle ne le puysse advantaiger, et que les durtez et ambiguytez, qu'en tout évènement se trouveront ès dicts articles, pourront estre amandées; ayant en oultre considéré la dicte Dame qu'il ne seroit pas raysonnable qu'après elle Mon dict Seigneur demeure sans tiltre de Roy, et pourtant, si elle n'estoit si heureuse de le luy faire porter de Roy Père, qu'il l'auroit au moins de Roy Douarier d'Angleterre.
J'ay vollu passer oultre au poinct de la religion, et luy dire ce que j'avoys dict aussi à elle, que je ne voulois tant mal présumer du parfaict jugement de la dicte Dame qu'elle vollust randre privé et interdict Monsieur, en demeurant sien, de ce que nul aultre prince souverain de toute la terre habitable ny entre les chrestiens, ny entre les infidelles, n'estoit qu'il ne l'eust, qui est l'exercisse de sa religion; ce qu'elle a confessé estre vray, et m'a dict qu'elle espéroit que Dieu y pourvoirroit; et le dict comte, en riant, m'en a dict aultant. Mais ny l'ung ny l'aultre n'ont passé oultre, et veulent attandre la responce de leur ambassadeur, avec lequel je vous supplie, Madame, de faire dresser une forme de contract, où les unes et les aultres condicions soyent mises avec réservation que les articles qu'il n'osera, ou ne pourra accorder, soyent renvoyez, pour estre changez, augmentez ou diminuez par deçà, affin qu'il ne pense qu'on le veuille surprendre, et puys me les envoyer; et je mettray peyne de vous en faire avoir tout incontinent la résolution, et arresteray, au cas que les choses doibvent aller en avant, du temps, du lieu et des personnes qui se debvront assembler pour les estipuler et conclurre, et qu'il vous playse, Madame, m'envoyer vostre bonne instruction sur l'affaire, auquel je apporteray du mien aultant et plus de soing, de dilligence et de fidelle affection, que si c'estoit pour saulver ma vie. Sur ce, etc.
Ce xxiiie jour de juing 1571.
—du xxviiie jour de juing 1571.—
(Envoyée exprès jusques à Bouloigne par ung homme du Sr Acerbo.)
Détails du combat livré en Écosse près de Lislebourg.—Charge donnée à l'ambassadeur par Marie Stuart d'être son représentant pendant la détention de l'évêque de Ross.—Communication faite par lord Burleigh de tous les détails qui établissent la conspiration de l'évêque de Ross et de Ridolfi.—Assurance qu'Élisabeth veut procéder au traité avec Marie Stuart.—Nouveaux mouvemens en Irlande.—Concessions faites par le duc d'Albe aux Anglais sur la restitution des prises.—Lettre secrète à la reine-mère. Négociation du mariage.
Au Roy.
Sire, après que j'ay heu escript à Vostre Majesté, au pied de ma dépesche du xxiiie du présent, ce que, à la haste, j'avois peu aprandre du rencontre que le capitaine Briquonel disoit estre advenu le xvie auparavant en Escoce, milord de Burlay, le jour d'après feste de St Jehan, m'a envoyé mestre Vuynbenc, l'ung des clercs de ce conseil, pour m'en faire l'entier récit, jouxte ce qu'il m'a asseuré que le mareschal de Barvyc en escripvoit. Lequel a mandé qu'estant arrivé par dellà il avoit trouvé les seigneurs du pays fort anymez les ungs contre les aultres, et que néantmoins, par la dilligence qu'il avoit uzé d'aller devers ceulx du party de la Royne d'Escoce à Lillebourg, et puys devers les aultres du Petit Lith, il avoit tant faict qu'il les avoit ramenez à vouloir entendre ung bon accord, auquel la Royne, sa Mestresse, les exortoit, et les avoit, deux jours durant, engardez de combattre; et nonobstant que le troisiesme ilz fussent sortys en campaigne par l'opiniastreté de milord de Humes, encor les avoit il retardez, aultant qu'il avoit peu, qu'ilz ne vinsent aulx mains, et le différant n'avoit resté qu'au poinct de la réputation à qui premier se retireroit; dont il s'estoit miz entre les deux troupes pour, au signal de son chappeau, quant il le lanceroit, l'on commanceât égallement de chacun costé de s'en aller; mais, quant l'on en est venu là, le dict de Humes, se sentant piqué de quelque chose, avoit attaqué le combat où il estoit demeuré prins, l'abbé de Quelouin avec sèze aultres tuez, et deux petites pièces de campaigne perdues, et que, nonobstant cella, le dict Drury mandoit qu'ilz estoient encores de toutz costez en bonne disposition d'apointer: ce que la Royne, sa Mestresse, me vouloit bien faire entendre au vray, et qu'au reste il m'envoyoit une lettre que la Royne d'Escoce m'avoit escripte.
J'ay leu incontinent la dicte lettre, et parce que par icelle elle me prioit de prendre le soing de ses affaires, et de solliciter la liberté de son ambassadeur, et d'incister au parachèvement du tretté, j'ay envoyé la dicte lettre à icelluy de Burlay pour la veoir, et pour le prier que, sur l'ocasion d'icelle et des nouvelles que le mareschal de Barvyc avoit mandées, il luy pleût me faire meintenant avoir la responce de la Royne, sa Mestresse, touchant les bons expédiantz que naguières Vostre Majesté m'avoit faict luy offrir. Sur quoy il m'est despuys venu trouver en mon logis pour me confirmer les mesmes choses, qu'il m'avoit mandées d'Escoce, et m'a dict, au reste, qu'il n'y avoit rien que la Royne, sa Mestresse, heust en plus grand desir que de prendre expédiant ez affaires de la Royne d'Escoce et de son royaulme; et puysque Drury espéroit de pouvoir conduyre les seigneurs du pays en accord, ainsy qu'ilz l'avoient, des deux costez, priez de demeurer encores pour le moyenner, la dicte Dame me prioit aussi d'attandre jusques à ce qu'elle eust heu de ses nouvelles, et puys j'en yrois conférer avec elle; et que cependant elle me vouloit bien faire veoir que la matière n'avoit esté acrochée à des difficultez qui ne fussent fort grandes et fort considérables, lesquelles il s'est mises à racompter par ordre. Mais parce que je les ay la pluspart desjà récitées en mes précédantes dépesches, je ne toucheray icy sinon celle qu'il a dict avoir plus irrité la dicte Dame; c'est qu'elle avoit vériffié que la Royne d'Escoce et l'évesque de Roz avoient pratiqué de nouveau à luy susciter une grande rébellion de ses subjectz, laquelle avoit esté si preste à exécuter que Ridolfy, à la fin de mars, l'estoit allée proposer au duc d'Alve, luy demandant ung bien petit nombre de harquebuziers pour les faire descendre en ung port de ce royaulme, à ce mois de juillet; et que incontinent ceulx de la conjuration, lesquelz debvoient avoir toutes choses bien prestes, et qui estoient en grand nombre et des principaulx de la noblesse, s'y joindroient et marcheroient droict à Londres, où, avec la faveur des deux causes qu'il disoit y estre fort desirées, sçavoir, la religion catholique et l'advancement du tiltre de la Royne d'Escoce, ils se randroient facillement maistres de la ville, et de la Tour, et de tout le royaulme: ce que le dict duc avoit receu avec grand affection, et avoit promiz en la main du dict Ridolfy le secours qu'on luy demandoit, seulement l'avoit chargé d'escripre par deçà, qu'on tînt toutes choses prestes et en estat, sans rien mouvoir, jusques à ce que icelluy mesmes Ridolfy heust faict ung voyage en grand dilligence à Rome et en Espaigne, pour avoir l'ordre et le consentement du Pape et du Roy Catholique là dessus; dont, avant prendre la poste, il avoit escript les choses dessus dictes en chiffre à l'évesque de Roz, et luy avoit envoyé deux aultres lettres, marquées de 30 et de 40, que celluy qui les a chiffrées afferme que s'adressoient à deux seigneurs de ce royaume, et qu'elles contenoient la promesse du duc d'Alve, avec advertissement de n'en rien communiquer à l'ambassadeur de France, parce qu'il en advertiroit Leurs Majestez Très Chrestiennes, lesquelles, pour l'ocasion de l'alliance qui se pourchassoit, pourroient descouvrir toute l'entreprinse à la Royne d'Angleterre; et que le dict évesque de Roz confessoit avoir receu les dictes lettres ainsy merquées, mais que l'une s'adressoit à sa Mestresse, et l'aultre à l'ambassadeur d'Espaigne qu'il luy avoit desjà délivrée, ce que le dict ambassadeur dényoit; dont se cognoissoit assés qu'on avoit heu grand occasion de resserrer le dict évesque; et que la Royne, sa Mestresse, me prioit de peser bien ces choses, qui estoient pour la justiffication de tout ce qu'elle avoit usé vers la Royne d'Escoce et son ministre.
J'ay remercyé très humblement la Royne de ceste communication qu'elle me faisoit faire; et ay loué sa prudence, et celle de ses sages conseillers, d'avoir sceu si sagement pourvoir à ung dangier si imminant; et que néantmoins, considéré les mesmes choses qu'elle me venoit de mander, et d'aultres qui, possible, n'estoient encores descouvertes, et que le bien et la seurté d'elle et l'honneur et l'obligation de Vostre Majesté concouroient à l'accommodement des affaires de la Royne d'Escoce et de ses subjectz, je ne pouvois cesser de la supplier qu'elle y vollust entendre par ce mesmement que, à ceste heure plus que jamais, vous seriez pressé d'assister à ceulx de Lillebourg; et qu'au reste, de tant que les ambassadeurs n'avoient à randre compte de leurs actions qu'à leurs Maistres, que je la supplioys de ne faire préjudice à cestuy leur inviolable droict, lequel elle mesmes avoit intérest de bien conserver. A quoy il m'a respondu que la dicte Dame m'asseuroit que, nonobstant ses offances, elle ne lairroit de prandre ung si honnorable expédiant avec la Royne d'Escoce que Vostre Majesté s'en contanteroit, et encores avecques son ministre; et qu'il espéroit que bientost elle feroit procéder à sa liberté.
J'attandray, Sire, ces segondes nouvelles d'Escoce, et cependant je tiendray toutjour fort ferme qu'on n'y doibve envoyer d'icy nulles forces, et verray ce que je pourray gaigner par négociation avecques ceulx cy, qui toutesfoys sont trop artifficieulx, et, quant l'artiffice leur deffault, ilz se desdisent tout ouvertement.
Les choses d'Yrlande, à ce que j'entendz, se broillent, et desjà il y a de la rébellion en deux endroictz du pays; dont se parle que milord de Sidenay y sera renvoyé en dilligence, et qu'il layssera son voyage des beings de Liège, pour lequel voyage toutesfoys l'ambassadeur d'Espaigne luy a desjà faict tenir le passeport du duc d'Alve en la plus favorable forme qu'il est possible de le faire, avec deux lettres du dict duc, l'une à la Royne, et l'aultre à luy. Et cependant ung sire Jehan Hubande, personnage assés principal, et fort inthime du comte de Lestre, est passé dellà pour aller aus dicts beings, et a prins lettres de banque en Envers pour assés bonne somme de deniers, dont je souspeçonne que ce n'est sans qu'il ayt quelque commission vers le dict duc. L'accord des prinses se poursuyt toutjour, et encor que ce que le duc d'Alve a faict publier (que nulz, sinon les seulz commissaires, puyssent faire aulcun party là dessus avec les Anglois), ayt offancé plusieurs, si en demeurent iceulx commissaires plus authorisez; et desjà le Sr Thomas Fiesque a trouvé moyen de faire consigner ez mains de Spinola une partie des merchandises qui apartennoient aulx Gènevoys, avec grand espérance qu'à l'arrivée du jeune Coban, tout le différand s'accommodera. Et pour parler librement de ce que j'en sentz, le duc d'Alve condescend et s'abaysse tant à tout ce que ceulx cy veulent qu'ilz ne sçauroient reffuzer l'accord: dont, de ma part, je le tiens pour tout faict. Sur ce, etc.
Ce xxviiie jour de juing 1571.
A la Royne.
(Lettre à part.)
Madame, j'ay prins pour bon signe ceste communication dont je faiz mencion en la lettre du Roy, que la Royne d'Angleterre m'a envoyé faire par milord de Burlay, lequel, avec le discours des choses d'Escoce, n'a oblyé de me parler de la bonne intention, en quoy la Royne, sa Mestresse, persévère toutjour au propos de Monsieur, et qu'elle estoit attandant, à ceste heure, ce que son ambassadeur luy manderoit que Voz Majestez auroient advisé sur les conditions qu'elle leur avoit envoyées. Sur quoy nous nous sommes prins à débattre d'aulcuns poinctz qui y estoient contenuz, desquelz il m'a donné assés de satisfaction; et puys, sommes passez à ce particullier que la dicte Dame et moy avions tretté en ma dernière audience, que Voz Majestez et elle prinsiez garde de toutz costez aulx pratiques qui se mèneroient pour troubler le repoz de voz estatz, affin de mutuellement vous en advertyr, et que, si de vostre part vous le luy vouliez promettre, elle y satisferoit fort droictement de son costé. Je luy en ay donné fort bonne espérance. Et estant venu cependant le Sr de Sabran avec les lettres de Voz Majestez, du xviiie du présent, je metz peyne, à ceste heure, en tout ce qu'il m'est possible, que Mr de Larchant et le Sr Cavalcanty, qui suyvent après, trouvent les choses, à leur arrivée, bien préparées. Lesquelles je ne puys encores cognoistre, Madame, qui n'aillent bien, et je loue infinyment le soing que Vostre Majesté a de la conscience, et de l'honneur, et de la vie de Monseigneur, vostre filz, qui sont trois choses ès quelles je souffriray plustost la mort que de ne réveller franchement à Voz Majestez, et à luy, tout ce que je cognoistray y pouvoir faire préjudice; et espérez, s'il vous playt, tant de ma fidellité et de mon service que je ne m'endorz, ny ne suys pour m'endormyr nullement en cest endroict; et que desjà vous voyez les choses conduictes si avant que, s'il s'y trouve cy après de la tromperie, il pourroit bien estre qu'ung fort fin, mais non qu'ung homme de bien, l'eust peu plus avant descouvrir, et que je vous ay clairement mandé tout ce qui s'en cognoissoit, et qui s'en entendoit par deçà; dont je prie Dieu de bien conduyre le demeurant. Et sur ce, etc.
Ce xxviiie jour de juing 1571.
Comme je fermoys la présente, l'on m'a aporté une petite police de telle substance:—«Valsingan a escript en fort bonne sorte à la Royne et à ses conseillers, remonstrant importer grandement à elle de ne varier à ceste heure nullement en ceste cause. Elle demeure pensive, et est à craindre qu'on luy commance d'administrer excuses, mais vous sçaurez tout.»—Et ne contient la dicte police rien plus. Je ne lairray pour cella, quant Mr de Larchant et le Sr Cavalcanty seront arrivez, de continuer le propos comme portera leur instruction.
—du ixe jour de juillet 1571.—
(Envoyée exprès jusques à la court par Groignet.)
Négociation du mariage.—Mission de Mr de Larchant en Angleterre.—Confidences faites par Élisabeth; son irrésolution.—Avis que l'ambassade de MMrs de Montmorenci, de Foix et de Chiverny recevra un bon accueil de la reine.
Au Roy.
Sire, plusieurs occasions ont faict que, jusques à ceste heure, nous n'avons peu rien escripre à Vostre Majesté du faict des petites lettres, y voyant intervenir à toute heure, et quasi à tout moment, tant de dellibérations différantes et tant de contrariétez par la menée, de ceulx qui n'espargnent ny dons, ny promesses, ny escuz contantz pour l'interrompre, que nous ne sçavions que vous en mander; et enfin, s'estant l'affaire acheminée en sorte que, si la Royne d'Angleterre n'est plus recherchée du poinct de la religion, duquel ne luy semble que, pour ceste heure, elle puysse rien capituller, ny promettre, contre les loix de son royaulme, il se peult, quant à tout le reste, espérer ung bon succez. Nous avons advisé de faire courir ce mot devant, par ce porteur exprès, affin de vous advertyr, Sire, que, s'il vous playt, à telle condicion, faire acheminer deçà monsieur de Montmorency et messieurs de Foix et de Chiverny, que Vostre Majesté les peult faire tenir prestz, sellon que, par le récit de moy, Larchant, et du Sr Cavalcanty, qui partirons demain, et par les lettres, que moy, La Mothe, vous escripray par eulx, il vous sera plus amplement desduict. Sur ce, etc.
Ce ixe jour de juillet 1571. Signé La Mothe et Larchant.
Comme ce porteur a esté prest de partyr, le Sr de Vassal est arrivé avec la dépesche de Voz Majestez, du iie du présent, par l'ocasion de laquelle et des pourtraictz, qu'il a fort bien conduictz, moy, La Mothe, mettray peine de tenir toutjours les choses en la meilleure disposition qu'il me sera possible.
A la Royne.
Madame, l'adviz adjouxté de ma main en ma précédante lettre, du xxviiie du passé, qui me fut donné sur l'heure, a esté cause que despuys j'ay envoyé à diverses foys solliciter les dames et les seigneurs, qui sont icy de mon intelligence, de confirmer la Royne, leur Mestresse, en sa bonne dellibération; et est advenu que l'une des dames, ayant cerché de se trouver seule avecques elle, l'a sceu si bien mener d'une parolle en aultre qu'elle l'a faicte commancer d'elle mesmes de luy parler de Monsieur; et luy a dict:—«Que c'estoit à ceste heure qu'elle avoit à se résouldre de son party, et qu'elle espéroit tant de la vertu et valleur, et louables condicions, et bonnes grâces, qui estoient en luy, et de ce qu'il estoit réputé sage, hardy et libéral, et bien fort humain, sellon la coustume de ceulx de la mayson de France, et au demeurant beau et modeste, et nullement arrogant, qu'il se comporteroit si bien avec ses subjectz que toutz l'auroient bien agréable, et que eulx deux vivroient bien heureusement ensemble, bien que aulcuns de la noblesse de ce royaulme, qui estoient intéressés ailleurs, y donnoient toutes les traverses qu'ilz pouvoient; et qu'elle confessoit qu'elle avoit esté, et estoit encores, combatue de beaucoup de doubtes, car se voyoit ung peu d'eage pour luy, et craignoit qu'il la mesprisât bientost, et mesmement, si elle ne pouvoit point avoir d'enfans, mais qu'elle espéroit que Dieu luy en feroit la grâce, et qu'au moins mettroit elle toute son affection à le bien aymer et à l'honnorer comme son Seigneur et mary.» A quoy celle, qui estoit avecques elle, a miz peyne de la confirmer bien fort par les meilleures parolles et plus accommodées de la félicité de ces nopces qu'elle a peu user.
Et le jour d'après, allant ce propos plus au large, quelques aultres se sont esforcés de getter de telz escrupulles au cueur de ceste princesse par des dangiers qu'ilz luy ont allegué, et par des repentailles qu'ilz ont pronostiqué à la dicte Dame qu'elle auroit de ces nopces, qu'elle a commancé de dire:—«Que, à la vérité, elle craignoit fort que ce jeune prince la mesprisât, et qu'elle ne se trouvoit assés sayne ny disposée pour ung mary, et qu'elle vouloit remettre le propos jusques à ce qu'elle se trouvât en meilleure disposition.» Ce qui m'estant raporté le soir mesmes, j'ay envoyé incontinent exorter par parolles et par promesses, au nom de Voz Majestez, les deux conseillers de ne laysser gaster cest affaire. Lesquelz s'y sont fort bien employez, et l'ung d'eulx, par ses gracieuses remonstrances, a persuadée la dicte Dame de ne debvoir espérer que tout bien et ung très parfaict contantement de ce très acomply prince, et l'aultre, prenant les choses plus hault, luy a admené de très urgentz argumentz:—«Qu'il n'estoit aulcunement loysible à elle d'user meintenant d'excuse ny tergiverser en cest endroict, ainsy qu'il avoit esté faict au roy de Suède, au duc d'Olstein et à l'archiduc, car c'estoient princes loingtains qui d'eulx mesmes ne pouvoient guières nuyre, mais Monsieur estoit le frère bien aymé d'ung très puyssant roy, duc et capitaine d'une très belliqueuse nation, si voysin d'icy que, en dix heures, il pouvoit aborder, et faire sentyr ses armes en ce royaulme; qui n'estoit pour souffrir, en façon du monde, d'estre repoussé, ainsy qu'avoient esté les susdicts princes, et que pourtant elle jugeât ainsy de ce party comme de chose qui luy estoit et honnorable et utille, et quasi nécessaire de l'accepter, et que de la rejetter, elle luy pourroit réussyr très dommageable.»
De quoy, encore que les dicts deux conseillers ne m'ayent rien mandé de cecy, ny sinon force parolles généralles et de bonne espérance là dessus, j'ay néantmoins aprins, de lieu fort certain, que leurs remonstrances ont esté telles; et que la dicte Dame dez lors a incliné de vouloir promettre beaucoup de choses par Mr de Larchant, de qui la dépesche s'entendoit desjà par deçà. Lequel estant peu après arrivé, il s'est descouvert incontinent que les empeschemens, les simultez, les artiffices et les malices estoient encores plus vifves que ne les avions pensées, de ceulx qui aspirent tout oultre à ruyner ce propos, en façon qu'il a esté très asprement débattu en ce conseil; et j'ay esté en grand incertitude du passaige de monsieur de Montmorency et de messieurs de Foix et de Chiverny par deçà. Mais enfin l'affaire a esté ramené à ce que les depputez de Voz Majestez seront les bien venuz, et que nous avons promesse que, pourveu qu'il ne soit plus touché au point de la religion, ilz ne s'en retourneront, quant à tout le reste, sans une honneste conclusion. Sur ce, etc.
Ce ixe jour de juillet 1571.
—du xie jour de juillet 1571.—
(Envoyée exprès jusques à la court par Mr de Larchant.)
Réponse faite par Élisabeth à Mr de Larchant.—État de la négociation.—Explications données sur l'article concernant la religion.—Nouvelles d'Écosse; succès remporté par les partisans de Marie Stuart.—Lettre secrète à la reine-mère. Détails sur le véritable état de la négociation du mariage.—Avis sur la conduite que l'on doit tenir en France.
Au Roy.
Sire, n'ayant Mr de Larchant trouvé le passaige de la mer bien à propos, il n'a peu arriver icy jusques au dernier du mois passé, sur le point que la Royne d'Angleterre, la nuict auparavant, en se déshabillant pour aller au lict, s'estoit donnée une entorse, au costé droict, avec tant de dolleur qu'elle en avoit pasmé plus de deux heures, non sans beaucoup d'estonnement de ceulx de sa court; et se sentoit encores si mal que, jusques au lundy ensuyvant, elle n'a peu donner lieu au dict Sr de Larchant, ny à moy, de la veoir, mais elle s'est esforcée, ce jour là, de se lever, et l'a honnorablement et fort favorablement receu, luy donnant bénigne audience sur tout ce que fort dignement et de bonne façon il luy a faict entendre de la part de Voz Majestez et de Monseigneur. En quoy, de tant que la dicte Dame, d'elle mesmes et hors de nostre propos, et contre nostre desir, a remiz sur la difficulté de la religion pour en vouloir estre satisfaicte, premier que nulz depputez peussent estre envoyez, la responce a esté différée jusques au vendredy ensuyvant que ceulx de son conseil, après l'avoir longuement digérée, ont advisé qu'elle la nous feroit en substance comme s'en suyt:
«Qu'elle remercye Voz Majestez Très Chrestiennes et Monseigneur de la visite, qu'il vous a pleu envoyer luy faire par ung si notable gentilhomme des vostres, comme est monsieur de Larchant, et des bonnes parolles que toutz luy avez mandées par luy; qu'elle a bien fort agréable l'ellection qu'avez faicte de monsieur de Montmorency, de monsieur de Foix et de monsieur de Chiverny pour venir par deçà conclurre ce propos, rendant plusieurs grandz et dignes tesmoignages des deux premiers, comme les cognoissantz très bien, et du troisiesme comme ayant ouy bien parler de luy, et qu'ilz seront très bien venuz; qu'elle vous supplie, Sire, premier qu'ilz passent, et affin qu'il ne vous viegne puys après aulcun malcontantement, s'ilz s'en retournoient sans rien faire, sellon qu'elle desire de persévérer en bonne paix et amytié avecques vous jusques à la mort, de leur donner ample pouvoir d'accorder de ce point de la religion, parce qu'elle n'est encore bien résolue comme en user, et qu'elle pense ne pouvoir en façon du monde consentyr que Mon dict Seigneur ayt l'exercice de la sienne par deçà; que, au reste, elle ne voyt qu'il y puysse, en toutes les aultres condicions et demandes, rien intervenir qui donne empeschement à la conclusion de leur mariage.»
Et a adjouxté, Sire, plusieurs aultres parolles et démonstrations de sa bonne et droicte intention, voyre affection vers Mon dict Seigneur, lesquelles je laysse à Mr de Larchant et au Sr Cavalcanty de les vous représanter, ensemble les répliques que nous luy avons faictes, desquelles, et des dilligences que nous y avons usé, ilz vous auront à dire que la dicte Dame et les siens, ayantz comprins que nous ne demeurions bien contantz de sa dicte responce, en ce mesmement qu'elle requéroit estre donné charge à voz depputez de la satisfaire du point de la religion, comme pour tirer d'eulx une déclaration et promesse, par où aparust que Monsieur heust à quicter l'exercice de sa religion, et estre obligé de demeurer sans icelluy, et que malayséement, sur une si dure condicion, nous auserions vous conseiller d'envoyer voz depputez, ilz ont advisé, Sire, de la modérer. Et, le jour après, nous ayant le comte de Lestre conviez avec toutz les principaulx du conseil en son logis, luy et milord Burlay nous ont dict qu'elle n'entendoit les choses ainsy comme nous les prenions, (qu'il fallût que voz depputez eussent à luy faire la déclaration que nous disions), mais bien que, pour ceste heure, elle ne pensoit, si eulx, estant icy, continuoient luy demander pour Monsieur l'exercice de sa religion, qu'elle le leur peust accorder; et que eulx deux, ses conseillers, jugeoient estre bon qu'on en layssât l'article aux termes qu'il estoit ez premières responces, sans capituler d'un costé ni d'aultre rien plus en cela, parce que la dicte Dame n'en sçauroit si peu accorder davantaige que les Protestans ne criassent que c'estoit trop, ny nous en obtenir si largement que les Catholiques peussent jamais estimer que ce fût assés.
Sur quoy estant le Sr Cavalcanty retourné despuys en court pour prandre congé de la dicte Dame, elle luy a confirmé que, pourveu qu'elle ne soit recerchée de ce poinct de la religion, sur lequel estime ne luy estre aulcunement loysible de faire, à présent, nulle déclaration ny ottroy contre les loix de son royaulme, elle ne voyt, quant à tout le reste, qu'il y puisse avoir nulle aultre difficulté. Voylà, Sire, en quoy reste l'affaire auquel Vostre Majesté donra à ceste heure l'acheminement qu'il jugera estre honnorable, ayantz, à toutes advantures, demandé le passeport pour les dicts sieurs voz depputez, qui est desjà envoyé au Sr de Valsingam, affin que ce ne soit ung aultre dilay de l'attandre, si, d'avanture, Vostre Majesté se résoult de les envoyer.
Au surplus, Sire, le capitaine Caje, lieutenant de Barvic, est freschement arrivé d'Escoce, qui raporte que, le jour de Saint Jehan, il y a heu ung aultre rencontre prez de Lillebourg, auquel ceulx du party de la Royne ont heu du meilleur, et ont prins le lair de Dronlanric et plusieurs aultres, qui compensent bien la perte de milord de Humes et la route qu'ilz avoient receue auparavant. Il a apporté aussi le cartel de deffy que ung sire Alexandre Stuart, en soubstien du comte de Lenoz, a mandé au capitaine Granges, et la responce du dict Granges, et pareillement les articles de l'abstinance d'armes, que la Royne d'Angleterre monstre de procurer entre eulx, desquels ceulx que le duc de Chastellerault et comte d'Honteley ont offert semblent fort raysonnables, et ceulx des dicts de Lenoz et Morthon hors de toute rayson; lesquelz sont toujours conseillez et estimulez d'icy de continuer le trouble et de haster la fortiffication du Petit Lith, pour enfin emporter, s'ilz peuvent, la ville et chasteau de Lillebourg: tennans cependant la Royne d'Escoce aussi estroictement, et son ambassadeur aussi resserré que jamais. Dont Vostre Majesté me commandera, par les premières, ce qui luy plairra que je y face, et ce que j'auray à remonstrer touchant la fortiffication du Petit Lith, car j'entendz que c'est contre les trettez. Sur ce, etc.
Ce xie jour de juillet 1571.
A la Royne.
(Lettre à part.)
Madame, estant le propos des petites lettres parvenu au poinct que Vostre Majesté verra par celle, que j'escriptz présentement au Roy, non sans avoir miz tout le plus loyal et dilligent service, qu'il m'a esté possible, pour faire qu'il allât mieulx sellon vostre intention, j'ose bien à ceste heure, Madame, vous descouvrir librement aulcunes choses que je puys desirer en cella, et vous suplier très humblement d'avoir agréable que j'obtienne celles que je laysse bien à Vostre Majesté de les juger si elles seront raysonnables:
C'est que Voz Majestez et Monseigneur veuillez ainsy estimer de cest affaire comme de celluy qui a esté bien fort et est encores assés plein de grandes difficultez, lesquelles on s'esforce de les tenir toutjour en vigueur, et qu'il y a plusieurs ennemys, les ungs aparantz et les aultres couvertz, personnaiges principaulx de ce royaulme, qui l'ont contradict, et plusieurs de dehors qui l'ont traversé et le traversent encores par pratiques, par promesses et par deniers contantz; que pourtant il vous playse excuser si je n'ay peu et si ne puys faire quadrer justement le tout au poinct que desireriez, mesmes que je n'ay osé, ny ose encores; y faire courir de l'argent, affin que ceste princesse n'en entre en souspeçon, et ay gaigné les intelligences des dames et seigneurs sans aultre coust que de quelques escuz à d'aultres moindres, que je leur ay donné comme de moy mesmes; que vous jugiez néantmoins, Madame, qu'encores n'a esté peu de conduyre les choses à ce que les condicions ne sont extraordinaires, que Monsieur n'est recerché d'estre aultre que catholique, que Calais n'est demandé, que la conférance est accordée avec voz depputez, non sans parolle donnée qu'ilz ne s'en retourneront, pourveu qu'on ne touche à la dicte religion, sinon avec une honneste conclusion de tout le reste; que j'estime avoir pratiqué tant d'amys et serviteurs à Monseigneur vostre filz, qu'il pourra venir en toute seurté par decà; que desjà la valleur, la vertu, les grâces et les belles qualitez, qui sont véritablement en luy, y sont si bien représantées qu'il y est avec amour et affection desiré de l'univers du royaulme; que pourtant il se veuille résouldre, avec le bon playsir de Voz Majestez, et avec dispence, si besoing est du Pape, mais si secrecte qu'il ne s'en puysse rien entendre de deçà, s'il dellibère donner meintenant perfection à ce propos, lequel se monstre de tant plus honnorable et grand pour luy et profitable pour la France, que ses ennemys et envyeulx s'esforcent de l'empescher;
Que si, d'avanture, il s'y résoult, il playse à Vos Majestez envoyer promptement voz depputez, pendant que le fer est chauld, et quelque présent, si ainsy vous semble bon, par monsieur de Montmorency à ceste princesse, et pareillement l'aultre pourtrect, car l'on commençoyt de prandre à mal que, en ayant esté envoyé deux d'icy, l'on n'en avoit peu encores recouvrer nul de dellà, (et celluy du créon a esté merveilleusement bien veu et trouvé fort beau); qu'il vous playse faire tout ce qu'il vous sera possible pour contanter le comte de Lestre du mariage qu'il desire, ou de quelque aultre qui soit honnorable, et avec huict ou dix mille escuz de rante pour le moins; qu'il luy soit envoyé et à milord de Burlay une lettre à chacun d'eulx, de la main de Mon dict Seigneur, et une aultre de sa mesme main, s'il luy playt, à ung aultre seigneur, dont le nom soit layssé en blanc, affin de les bien confirmer, et une aultre lettre à moy pour en confirmer d'aultres, sans expéciffication de pas ung, sinon, en général, de ceulx dont il présupposera que je luy auray escript; qu'il vous playse pareillement m'envoyer des bagues ou monstres exquises, pour faire présent à aulcunes dames et seigneurs de ceste court; que donniez charge à monsieur de Montmorency de gratiffier de parolle, et avec promesses, ceulx qu'il entendra par deçà estre bien affectionnez à ce propos; qu'il ayt charge de recommander en bonne sorte la Royne d'Escoce et ses affaires, et la liberté de son ambassadeur; et, pour la fin, en ce qui me peult concerner, si d'avanture je m'ose ramentevoir, que, suyvant ce que Vostre Majesté m'a mandé que je seroys nommé en la procuration avec voz depputez, qu'il vous playse, Madame, si d'avanture ilz viennent, m'y faire comprandre, ainsy qu'il convient à ung ambassadeur de Voz Majestez, et que, sur ceste très honnorable occasion, laquelle sera aussi pleyne de despence, Vostre Majesté n'ayt mal agréable de me faire sentyr la faveur, l'honneur et bienfaict que j'ay toutjour espéré de sa grâce; et je suplieray le Créateur, etc.
Ce xie jour de juillet 1571.
PAR POSTILLE.
Ce que j'ay dict cy dessus, d'avoir le consens du Pape, seroit pour dispenser Monsieur sur le mariage de ceste princesse et sur la forme des nopces, et pour la pouvoir accompaigner quelquefoys à son oratoyre, et pouvoir aussi estre quelques jours sans ouyr la messe, si la nécessité ainsy le requéroit, entrant en son royaulme, se chargeant Mon dict Seigneur, le jour qu'il l'ouyroit, d'un plus grand service de prières catholiques; car, au reste, nul ne faict difficulté qu'estant icy il n'obtienne assés en cella, sellon que la Royne d'Angleterre mesmes et toutz ceulx de son conseil sçavent et permettent que plusieurs seigneurs de ce royaulme puyssent avoir la messe en leurs maisons, et elle mesmes les en dispence, et, au pis aller, l'ambassadeur du Roy, qui sera icy, accommodera toutjours Mon dict Seigneur et les siens du dict exercice de sa religion, et ne sera inconvéniant, s'il le trouve bon, qu'aulx grandes festes, il passe à Bolloigne pour y faire la solempnité; qui n'est pas plus loing que là où le Roy d'Espaigne se retire souvant en telz jours pour sa dévotion, car, pourveu qu'il se conserve et se monstre catholique, et qu'en quelque sorte il ayt l'exercice de sa religion, et qu'il ne soit obligé à la protestante, il ne luy peult, quant au reste, estre rien imputé en cest endroict ny envers Dieu, ny envers les hommes: et pourtant, Madame, il ne fauldra toucher ung seul mot au sieur de Valsingan du dict faict de la religion, ny l'admettre luy qu'il vous en parle.