Je vous envoye ung petit pourtraict que Mr le comte de Lestre m'a donné. Il faict icy beaucoup de bons offices pour mériter grandement de la bonne grâce de Voz Majestez. Je croy qu'il ne sera que bon que le Sr de Valsingan ayt souspeçon que Monseigneur soit recerché du costé d'Espaigne pour la Princesse de Portugal avec ung très grand douaire; car c'est ce qu'on crainct icy assés, et en hastera l'on davantaige la besoigne.
MÉMOIRE.
Suyvant la lettre de la Royne, mère du Roy, du iiie avril 1571, le Sr de La Mothe Fénélon a dict à la Royne d'Angleterre, le xiie du dict mois:
Que le bon desir de Leurs Majestez Très Chrestiennes s'estoit desjà manifesté de longtemps envers elle, en ce que la Royne Très Chrestienne luy avoit vollu pourchasser le Roy, son filz, en mariage, en quoy la mère, et le filz, et toute la France, luy avoient faict veoir en quel grand compte d'honneur et de respect ilz tenoient son amytié et le party de son mariage;
Et, bien qu'il leur eust fallu délaysser ce propos par des difficultez qui avoient esté faictes de son costé à cause de l'eage, l'affection pourtant n'avoit diminué du leur, ains aussitost qu'elle avoit monstré quelque résolution de se vouloir maryer, la Royne Mère estoit tournée à sa première dellibération de pourchasser pour Monseigneur, son filz, frère du Roy, le mesmes party qu'elle avoit desiré pour le Roy, avec, possible, plus de commodité et de correspondance de toutes choses, en ce segond propos, qu'il n'y en eust heu au premier, et en avoit desjà parlé au Roy en si bonne sorte qu'elle le luy avoit faict vouloir et bien fort desirer; mais elle n'avoit heu grand peyne de le persuader à Monsieur, parce que ses perfections et vollontez estoient desjà de longtemps dédyées et consacrées à l'honneur et service de la dicte Dame;
Et encor que, pour estre sorty voix de cella en France et en Angleterre, premier quasi qu'on eust commancé d'en parler, il se fût descouvert que les aultres princes seroient pour en prendre une très grande jalouzie, et qu'ilz s'esforceroient d'y mettre de grandz obtacles et empeschemens, jusques à s'esforcer d'y employer les deffances et interdictz de l'esglize, et aultant d'aultres escandalles qu'ilz y pourroient inventer;
Et que les subjectz des deux royaulmes seroient aussi pratiquez de ne le vouloir point, et mesmes d'entreprendre d'y former, comme d'eulx mesmes, des opositions, et que le Roy se fût desjà aperceu que, sur ce prétexte, l'on avoit vollu traverser ses affaires dedans et dehors son royaulme;
La Royne Mère pourtant ne s'en estoit descoragée, car avoit estimé que, venant par ce moyen la grandeur des deux royaulmes à se fortiffier l'une l'autre, les aultres dangiers seroient bien aysez à évitter, mais elle s'estoit quelque temps arrestée sur deux poinctz: l'ung estoit qu'il luy sembloit estre besoing d'avoir l'asseurée cognoissance si la dicte Royne d'Angleterre, estant si grande princesse et accomplye en tant de perfections comme elle est, auroit agréable qu'ung tel propos luy fût miz en avant, premier que d'entreprendre de luy en parler;
Le segond qu'elle vouloit bien obvier en ce pourchaz, d'amytié et d'alliance, de ne rencontrer tout le contraire parce qu'on luy persuadoit fermement que l'intention de la dicte Dame n'estoit, en façon du monde, de se maryer, et que le semblant, qu'elle en fezoit, n'estoit que pour servyr à ses affaires, et puys se moquer de celluy qui y auroit prétandu; et advertissoit on le Roy et elle de regarder à l'exemple des aultres, dont craignoient grandement Leurs Majestez qu'ilz n'en demeurassent bien fort offancez, et Monseigneur griefvement attristé et fort ulcéré en son cueur;
Mais leur ayant semblé, à ceste heure, qu'ilz estoient bien esclarcys de ces doubtes par la ferme persuasion, qu'ilz se sont donnez avec très grand fondement de rayson, qu'il n'y avoit que toute sincérité et candeur ez présentes démonstrations de la dicte Dame, et qu'ilz ont estimé que leur bonne affection en cest endroit, et celle de Monsieur ne pourroient estre que bien prinses d'elle, ny que bien agréables à Dieu et très honnorables devant la face de toutz les humains, ils s'estoient résoluz de la luy faire entendre avec l'honneste respect qui estoit deu à sa grandeur.
Et ainsy avoient dépesché le Sr C.....[4] avec lettres de créance à la dicte Dame pour la supplier de trouver bon qu'ilz luy peussent tretter Monsieur, leur filz et frère, en mariage; et qu'elle eust agréable qu'ilz le luy offrissent, comme, dès à présent, ilz le luy offroient, avec toute habondance d'amytié et de bonne affection, et avec toutz les moyens, forces et commoditez, qui pourront jamais estre en la couronne de France, pour en orner, honnorer et establyr la grandeur de la sienne, sellon les conditions qu'ilz luy avoient envoyées;
Qu'ilz ne vouloient user, en l'endroict d'une tant vertueuse et tant accomplye princesse, d'aultres raysons ny persuasions de ce party, sinon de la prier qu'elle le vollût mesurer pour tel, comme sa prudence sçavoit bien juger qu'il estoit, et que, comme au regard d'elle ilz l'estimoient très grand et très honnorable pour Monsieur, ainsy s'esforceoient ilz, du costé de Monsieur, le luy randre à elle le plus heureux et le plus accomply qu'il leur seroit possible.
Cella desiroient ilz, à ceste heure, qu'ayantz parlé clairement de leur part, elle leur vollût aussi randre sa responce bien claire, et si, d'avanture, elle la leur fezoit conforme à leur honneste desir, que tout ainsy qu'ilz se résolvoient de ne cercher en rien à jamais que l'advancement de la grandeur, de l'honneur et réputation de la dicte Dame, sa commodité et contantement, ainsy la prioyent ilz d'avoir pareil esgard à la conservation de leur honneur et réputation, de celle de Monsieur; et que pour obvier à la malice de ceulx, qui vouldroient apporter de l'empeschement, et, possible, de l'escandalle en ce propos, qu'il luy pleust le conduyre secrectement et sans longueur, de son costé, comme ilz le tiendroient secrect et le presseroient, aultant qu'il leur seroit possible, du leur, pour le randre plustost conclud que divulgué; et puys ilz y adjouxteroient toutz les honneurs, respectz et aultres dignes observances, qu'ilz cognoistroient bien estre deues à la grandeur de la dicte Dame.
LE PROPOS A ESTÉ OUY, AVEC GRAND DESIR ET ATTENTION,
De la dicte Dame auquel le dict Sr de La Mothe a estimé estre besoing de n'obmettre rien des susdictes particullaritez; et elle, d'une fort bonne et fort modeste façon, luy a respondu:
Qu'elle vouloit bien employer, en l'endroict du Roy et de la Royne Très Chrestienne, toutes les sortes de grandz mercys, que le bonheur et le grand honneur, qu'ilz luy pourchassoient, par l'offre d'une chose si excellente et pleyne de toutes perfections, et tant conjoincte à Leurs Majestez, comme estoit Monsieur, leur filz et frère, l'avoient desjà obligée de leur randre, et remercyoit Dieu qu'il eust miz de toutes partz une bonne correspondance de vollontez, et le prioyt d'y adjouxter aussi sa bénédiction et sa saincte faveur;
Que, quand feu monsieur le cardinal de Chatillon luy avoit ouvert ce propos avec de grandes raysons et de bien honnestes persuasions, lesquelles elle a récitées par le menu, mais seroient longues à mettre icy, où toutesfois elle n'avoit veu aultre fondement que de la bonne affection de ce seigneur et d'une lettre de Telligny, elle ne s'estoit guières advancée; et, encor que despuys il luy eust faict veoir aulcuns signes de la bonne intention de la Royne Mère, et que le Sr de La Mothe luy en eust aussi commancé de toucher quelque mot, non toutesfois que en simples termes de bon desir qu'il y avoit, elle, pour son honneur, n'avoit peust user de plus grande expression que de donner entendre qu'elle estoit conseillée de se maryer, et résolue que ce ne seroit jamais qu'avec un prince de sa qualité; et puys, sur le rapport, que milord de Boucard luy avoit fait des honnorables propos que la Royne Mère luy avoit tenuz, elle avoit respondu un peu plus ouvertement à Sa Majesté par le Sr de Valsingan.
A ceste heure, que le dict Sr de La Mothe luy avoit clairement exposé la vollonté de Leurs Majestez Très Chrestiennes, et de Mon dict Seigneur, conforme à ce que le Sr Cavalcanty, sur les lettres de créance, luy en avoit dict, elle ne luy temporiseroit guières la sienne, en laquelle elle prioyt Leurs dictes Majestez de croyre que toute vérité et sincérité s'y trouveroit, comme elle l'espéroit aussi trouver en la leur;
Et qu'on ne pouvoit dire qu'en l'endroict de nul prince, qui l'eust faicte requérir, elle eust uzé de simulation; car au Roy d'Espaigne, qui premier luy en avoit faict parler, elle s'estoit incontinent excusée par l'escrupulle de sa consience, qui ne luy permettoit d'espouser celluy qui avoit esté mary de sa sœur, et aulx princes de Suède et de Dannemarc elle leur avoit, dans huict jours, si expressément faict respondre qu'elle ne se vouloit encores maryer, qu'ilz n'avoient heu, après cella, nulle occasion de plus s'y attandre. Le propos du Roy estoit venu lorsqu'il estoit encores bien jeune, et elle luy avoit tout aussitost faict entendre sa rayson et response. Au regard de l'archiduc Charles, elle confessoit qu'il luy avoit esté usé de longueur, à cause des troubles et empeschemens qui estoient survenus au monde, mais il s'apercevoit meintenant qu'il n'y avoit point heu de feintize; Et s'estoit bien aperceue la dicte Dame que l'excuse, dont elle avoit usé envers le Roy d'Espaigne, n'avoit esté prinse de bonne part, car jamais despuys il ne l'avoit aymée; dont, au propos, qui se offroit meintenant, elle se vouloit bien garder de n'altérer en rien la bonne amytié qu'elle avoit avec Leurs Majestez Très Chrestiennes,
Les priant de considérer, en ce qui concernoit les choses d'Escoce, que, si Monsieur, leur filz et frère, avoit à estre son seigneur et mary, le bien et l'utillité de l'Angleterre luy seroient commiz, et que les dangiers, qui y pourroient advenir par le moyen de la Royne d'Escoce, seroient plus facilles de remédier pendant qu'elle seroit entre ses mains que si elle en estoit dehors;
Qu'au reste elle n'avoit moindre soin qu'avoient Leurs Majestez Très Chrestiennes de tenir l'affaire secrect, et pouvoit jurer de ne l'avoir encores communiqué que au comte de Lestre et à milord de Burlay, ausquelz elle avoit monstré les articles, que le dict Cavalcanty luy avoit baillez; ès quelz la plus grande [difficulté] se monstroit aulx deux premiers, parce qu'il n'estoit expédiant qu'aulcune de toutes les cérémonies requises à une nopce d'un roy et d'une royne héréditayre de ce royaulme y fussent obmises;
Et, quant à ottroyer l'exercice de la religion catholique à Monsieur et à ses domestiques, c'estoit ce où l'on avoit toutjour le plus contradict à l'archiduc Charles, et qu'elle desiroit que cella s'accommodât en quelque bonne sorte, priant le dict Sr de La Mothe de ne s'y vouloir monstrer plus difficile que, possible, Monsieur mesmes ne le vouldroit estre.
A CES DEUX DERNIERS POINCTZ
le dict Sr de La Mothe a respondu:
Que le Roy et la Royne seroient très marrys qu'aulcune des cérémonies accoustumées deffaillys en la cellébration de ce mariage, lequel ilz desiroient veoir orné de toutes ses plus dignes solennitez, pourveu que la religion et la conscience de Monsieur n'y fussent offancées; mais, comme desjà plusieurs aultres mariages avoient esté faictz en la Chrestienté entre personnes de diverse religion, et le couronnement aussi de l'Empereur avoit esté cellébré avec l'assistance des princes ellecteurs, qui sont de l'une et de l'aultre, ainsy se pourroit solemniser cestuy cy sans contraindre la conscience des espousez; et qu'au reste le dict Sr de La Mothe croyoit qu'elle ne vouldroit si mal tretter ce prince que de le priver de l'exercice de sa religion, ny luy vivre un seul jour sans l'avoir, ains au contraire qu'elle l'auroit en mauvaise estime, si, pour chose du monde, il en vouloit rien quicter.
LA DICTE DAME A RÉPLIQUÉ:
Qu'elle avoit esté couronnée et sacrée sellon les cérémonies de l'esglize catholique, et par évesques catholiques, sans toutefois assister à la messe, et qu'elle seroit marrye de croyre que Monsieur vollût quicter sa religion: car, s'il avoit le cueur de délaysser Dieu, il l'auroit bien aussi de la laysser à elle, mais me prioyt de conférer de toutes ces choses avec les dicts comte de Lestre et milord de Burlay.
AU PARTIR DE LA DICTE DAME,
estant icelluy de La Mothe entré en conférance des dictes choses, aulx mesmes termes que dessus, avec les dicts de Lestre et Burlay, icelluy de Burlay, pour les deux, lui a respondu:
Que la grandeur de cest affaire se monstroit en ce qu'il estoit question de joindre deux royalles personnes ensemble, et faire par ce moyen la conjonction de deux grandz royaulmes, en quoy, puysque la Royne, leur Mestresse, parmy la fidellité de tous ses aultres conseillers, avoit choisy la leur, pour à eulx seulz commettre le propos, ilz se sentoient très obligez de cercher ce qui seroit pour son honneur, pour son proffict et encores pour sa conscience;
Qu'ilz confessoient qu'ilz luy avoient conseillé de se maryer, et, quant ilz avoient veu que sa vollonté y estoit disposée, ilz l'y avoient confortée davantaige comme à chose très honnorable pour elle, et très nécessaire pour son royaulme, et encores utille à eulx deux, et pleyne de louange à ses conseillers, et générallement desirée de toutz ses subjectz; et en ce que le party se offroit avec Monsieur le duc d'Anjou, prince fleurissant en beaulté, en jeunesse et en toutes sortes de vertu, yssu d'un très illustre sang, et d'une des plus royalles maysons de toute la terre, qui avoit ung très puyssant roy de frère, et une très saige et très vertueuse royne de Mère, et luy mesmes estoit très acomply en toutes sortes de perfection, ne failloit doubter qu'ilz ne l'aprouvassent, qu'ilz ne le desirassent, et qu'ilz ne remercyassent Dieu d'avoir réservé ung si grand heur à leur Mestresse, laquelle, en tout le circuyt du monde, n'eut peu rencontrer ung plus honnorable, ny plus convenable party que cestuy cy;
Et pourtant, sur la correspondance qui s'y voyoit desjà des deux costez, et que, de celluy de la dicte Dame, ne failloit plus doubter que la disposition n'y fût très bonne, comme fondée en honneur, en utillité et possible en nécessité, et Mon dict seigneur d'Anjou cogneu très desirable, (duquel ilz vouloient encores dire ce mot, qu'on n'avoit jamais ouy une seule nouvelle de luy en ce royaulme, qui ne fût à sa très grande louange), ilz jugeoient que le propos estoit pour venir bientost à ung bien heureux acomplissement, si d'avanture la durté d'aulcunes condicions, que le Sr Cavalcanty avoit apportées, n'y donnoit empeschement.
Sur lesquelles ilz considéroient que la Royne, leur Mestresse, quant à celles qui concernoient la religion, n'en pouvoit ny devoit ottroyer pas une, qui peult offancer sa conscience ou troubler l'ordre de son royaume, ny apporter escandalle à ses subjectz; et, quant aulx aultres, qu'il importoit bien fort à sa réputation qu'on ne luy en diminuât aulcune, de toutes celles qui avoient esté réservées à la feu Royne Marie, sa sœur, par son contract de mariage avec le Roy d'Espaigne.
A CELLA LE DICT DE LA MOTHE,
après leur avoir bien fort gratiffié leurs bonnes paroles, leur a respondu:
Qu'ilz sçavoient bien que Monseigneur estoit catholique, prince duquel l'honneur et la réputation de sa vertu ne pouvoit comporter qu'il obmist rien des choses qui apartenoient à sa religion, et que Dieu luy avoit formé la conscience dans un cueur si ferme, si généreux et tant plein de magnanimité, qu'il choysiroit plustost la mort que d'y avoir souffert nulle offance; mesmes que la Royne, leur Mestresse, luy venoit de signifier assés expressément qu'elle l'auroit en très mauvaise estime s'il habandonnoit son Dieu, car craindroit qu'il l'abandonnast bientost après à elle. Toutesfois Mon dict Seigneur ne requéroit qu'on luy ottroyast aultre chose en cella, sinon de ne priver luy et ses domestiques du libre exercice de leur religion, ce que si on luy mettoit en difficulté, il auroit occasion de doubter assés de tout le reste.
Et au surplus, encor que le Roy d'Espaigne, quant il espousa la Royne Marie, fût aparant héritier de plus de royaulmes et d'estatz que Monseigneur, il ne le passoit toutesfoys en nulle de toutes les autres excellentes qualitez d'ung très grand et d'ung très royal prince, et, possible, les avoit il, à ceste heure, plus convenables à ce royaulme que n'avoit heu lors le dict Roy d'Espaigne, qui n'estoit passé icy pour estre aulcunement anglois, ains pour faire l'Angleterre sienne; et ilz voyoient bien que Monseigneur se venoit tout donner à la Royne, leur Mestresse, et à eulx, pour n'estre jamais aultre que tout à elle et entièrement leur, par ainsy qu'il le failloit bien tretter, luy donner ung bon et grand entretennement, et luy faire les advantaiges que sa grande qualité et sa bonne intention méritoient.
APRÈS CELLA,
par l'ordre que les dicts de Lestre et Burlay ont donné de pouvoir secrectement, et quelquefoys de nuict, convenir ensemble, en la mayson du jardin de Ouestmestre, l'on a tiré d'eulx, non sans beaucoup de difficulté, les responces que le dict Cavalcanty a emporté.
Sur lesquelles, ayant despuys esté faict par le dict de La Mothe plusieurs vifves remonstrances à la dicte Dame, et pareillement à iceulx de Lestre et de Burlay, pour y avoir de la modération, elle et eulx se sont d'un costé si fermement persuadez que Leurs Majestez Très Chrestiennes et Monseigneur s'en contanteroient, (et de l'aultre ilz n'ont ozé, parce qu'ilz n'estoient que deux du conseil à tretter l'affaire, s'eslargir davantaige), qu'il n'a esté possible d'y rien plus obtenir pour ce coup; et a heu prou à faire à icelluy de La Mothe, de persuader à la dicte Dame qu'elle deust respondre à la lettre de Monseigneur, car disoit que la plume luy tumberoit de la main, et ne sçauroit avec quel estille luy parler, et que, par la lettre qu'elle escriproit à la Royne, elle la prieroit de satisfaire pour elle vers luy, n'ayant encores jamais escript à nul des aultres princes, qui avoient prétendu de l'espouser, sinon une seulle foys à l'archiduc Charles, en termes fort esloignez de mariage. Et néantmoins, ayant enfin donné lieu à sa bonne vollonté, et à l'instance du dict Sr de La Mothe, elle a faict responce à Mon dict Seigneur.
Et icelluy de La Mothe a adverty le dict Cavalcanty d'aulcunes considérations, par lesquelles luy semble que la durté des responces de ceulx cy se pourra modérer à l'honneur et satisfaction de Mon dict Seigneur; dont sera bon d'essayer si le Sr de Valsingan s'y vouldra condescendre, et se tenir ung peu ferme en cella; mais, quant l'on ne pourra obtenir mieux, il fauldra veoir de quoy l'on se pourra passer, et ne laysser pour cella de conclurre, car, estant estably par deçà, il obtiendra de ceste princesse et des siens encores plus que ce qu'il demande, mais fault estre adverty que la froideur de dellà réchauffe ceulx cy, et quant l'on y veoit de la challeur, ilz monstrent de se refroydir: et semble aussi qu'il sera bon de ne les laysser entrer en extraordinaires demandes, car ce ne seroit qu'une longueur de négociation, si l'on leur en escoutoit une seulle, et en admèneroient toujours d'aultres, qui enfin conduyroient l'affaire en ropture.
—du xxiiie jour d'apvril 1571.—
(Envoyée jusques à Calais soubz la couverte du Sr Acerbo.)
Mauvais état des affaires de Marie Stuart.—Exécution en Écosse de l'archevêque de Saint-André.—Nouvelles d'Irlande et des Pays-Bas.
Au Roy.
Sire, j'ay miz peyne de donner, par le contenu de vostre dépesche du xie du présent, le plus de consolation, qu'il m'a esté possible, à la Royne d'Escoce, laquelle ne fault doubter que n'en heust fort grand besoing pour l'ennuy qu'elle a prins de l'interruption de son tretté, et de la surprinse de Dombertran, qui sont deux accidans qui esloignent bien fort les affaires de sa restitution; et croy, Sire, que nulle aultre chose luy pouvoit venir meintenant à plus de sollagement que ceste persévérance qu'elle voit de la constante affection et bonne vollonté de Vostre Majesté envers elle, ce qui contante aussi grandement ceulx qui luy veulent bien par deçà. Encores présentement, Sire, l'on me vient d'advertyr que le comte de Lenoz a faict exécuter l'archevesque de St André[5], frère du duc de Chastellerault, qui sera une aultre griefve offance à la dicte Dame, et semble que d'icy l'on ayt aussi envoyé essayer le dict de Lenoz s'il vouldra mettre Dombertran ez mains des Anglois; à quoy je metz et mettray bien toutz les obstacles qu'il me sera possible: Le Sr de Vérac a esté conduict à Esterlin, auquel, à ce que j'entendz, l'on a heu du respect pour estre serviteur de Vostre Majesté.
La tenue de ce parlement a esté délayssée le lundy aoré[6], et l'a l'on recommancée le jeudy de Pasques. Il semble qu'elle ne s'achèvera sans quelque nouveaulté. Milord Sideney pourchasse instantment d'estre deschargé de sa commission d'Yrlande, et dict on qu'ayant assés heureusement conduict, jusques à ceste heure, les choses de dellà, il y crainct une mutation de fortune, car il y veoit le peuple fort alliéné de l'affection des Anglois et tout adonné à la religion catholique, et qui n'attand rien en plus grande dévotion que la venue d'Estuqueley, et de Fitz Maurice; mais je n'entendz point qu'on y envoye encores que milord Grey pour commander, en absence du dict Sideney, lequel cependant aspire à estre grand maistre d'Angleterre.
La troupe des vaysseaulx du prince d'Orange se grossit toutjour en ceste mer estroicte, et m'a l'on mandé, de la coste de dellà, qu'ilz pillent aussi bien les François que les Flamans, mais ne m'en estant encores venue nulle expécialle plainte, je n'en ay faict aussi encores pas une à ceulx cy. Le depputé de Flandres poursuyt toutjour la conclusion de l'accord des prinses, mais il cognoist bien que sa négociation est, de jour en jour, prolongée, pour attandre le retour du jeune Coban. Sur ce, etc.
Ce xxiiie jour d'apvril 1571.
—du xxviiie jour d'apvril 1571.—
(Envoyée exprès jusques à Dièpe.)
Propositions agitées dans le parlement.—Affaires d'Écosse.—Sollicitation faite par Marie Stuart d'un prompt secours.—Armemens à Londres et dans les Pays-Bas.
Au Roy.
Sire, il n'a esté encore guières rien proposé d'importance en ce parlement, que les deux poinctz que je vous ay desjà mandez, contre ceulx qui ne vouldroient faire expresse profession de la religion protestante, et contre ceulx qui oseroient appeler ceste princesse sismatique ou séparée de l'esglize, ou qui présumeroient, tant qu'elle vivra, et qui mesmes auroient desjà présumé de s'atribuer tiltre à ceste couronne, pour punir les premiers de prison perpétuelle et de confiscation de leurs biens, et les segondz déclairez eulx et leurs descendans à jamais attainctz de lèze majesté, et ont adjouxté ung tiers article contre les fuytifz du North, pour confisquer leurs biens et personnes; mais de tant que ces choses ont esté proposées trop véhémentes, l'on a commiz certains depputez à les modérer, pour, puys après, les fayre sortyr en loy. Et m'a l'on dict, Sire, que la dicte Dame, en ce qu'elle a peu cognoistre qu'on vouloit toucher au droict de la Royne d'Escoce pour la priver de la succession de ce royaulme, n'y a vollu consentyr, et en a faict rompre les billetz. Meintenant se commence à parler du subcide, lequel pourra monter à six centz mil escuz, et affin d'avoir bientost la conclusion d'icelluy, la dicte Dame presse bien fort tout le reste, de sorte qu'on espère que le dict parlement sera tantost finy, ou qu'il sera prorogé à ung aultre temps.
Les choses d'Escoce, nonobstant la prinse de Dombertran et l'exécution de l'archevesque de St André, ne monstrent succéder tant au gré de ceulx cy comme ilz espéroient, car la part de la Royne d'Escoce, despuys que l'armée d'Angleterre a esté retirée, est toutjour demeurée plus forte et plus authorisée que l'aultre, et ne voyent les Anglois qu'il soit bien facille d'avoir Dombertrand entre leurs mains, parce que ceulx qui l'ont en garde sont toutz escouçoys; et j'ay desjà faict prandre ung escrupulle à la comtesse de Lenoz que cella tendroit à déshériter son petit filz, et que son mary perdroit toutz ses amys en Escoce, et seroit honteusement déchassé du pays, s'il se layssoit contraindre à bailler cette place. La Royne d'Escoce vous escript amplement, et m'apelle à tesmoing comme elle s'est toutjour sincèrement conformée à l'intention de Vostre Majesté, et que, sans cella, elle ne se fust attandue au tretté, duquel voyant à ceste heure l'interruption, et que la surprinse de Dombertrand est advenue pendant que l'on estoit en conférance, elle estime que l'injure touche en aussi grand part à Vostre Majesté comme à elle mesmes; et pourtant vous requiert, Sire, qu'il vous playse pourvoir meintenant à la seureté de Lislebourg, qui est place trop plus importante que n'estoit Dombertrand, ensemble à la conservation de ceulx de son party, lesquelz avec la dicte place sont pour se randre facilement maistres du pays, si une trop grande force d'Angleterre ne s'y oppose; et pourtant demande qu'il soit consigné à Chesolme, contrerolleur des monitions du chasteau de Lislebourg, douze miliers de pouldre, dix de grosse et deux de grenée, deux aultres miliers de salpètre rafiné, quarante harquebouzes à crocq de fonte, deux centz bouletz de collouvrine, aultant de bastarde et six cens de moyenne, cent corseletz completz, et deux foys aultant de morrions, deux cents piques avec leurs fers, deux centz harquebouzes à main avec leurs fornymens, et cent hallebardes, trente tonneaulx de vin, deux tonneaulx en vinaigre et douze poinçons de lard; mais surtout elle vouldroit qu'il y eust dedans quelques soldats françoys bien expérimentez à la garde et deffance d'une place. Et de tant, Sire, qu'il a esté desjà miz ordre à une partie de cella, le reste se pourra faire à peu de coust. Aussi mande la dicte Dame que vingt navyres de ses rebelles sont prestz à partyr pour France, lesquelz elle vous suplie, Sire, de faire arrester tant biens, vaysseaulx que personnes, car a opinion que cella servyra grandement à son affaire.
Et parce que j'ay entendu que le Sr de Vérac s'est desjà embarqué pour aller trouver Vostre Majesté, il vous pourra randre plus particullier compte de l'estat des choses de dellà pour y pouvoir plus seurement dellibérer; seulement j'adjouxteray icy, Sire, qu'il me semble ne pouvoir revenir qu'à l'honneur et réputation de voz affaires, et nullement au préjudice d'iceulx, que Vostre Majesté s'employe, sans offance des Anglois, à conserver l'Escoce, sellon que les alliances et confédérations anciennes vous y obligent; mêmes qu'en ceste court se parle d'y faire encores une expédition avec grande espérance qu'on pourra emporter le chasteau de Lislebourg, et s'impatronyr d'une partie du royaulme.
Il se faict icy une grande provision d'armes par les particulliers, et remonte l'on à neuf en la Tour de Londres soixante canons ou collouvrines, partie à rouage de navyres, partie pour batterie, et ne se descouvre encores pour quelle entreprinse c'est, qui me faict avoir toutjour craincte de l'Escoce. Il est vray qu'ilz disent que le duc d'Alve arme trente six navyres en Olande; et que le duc de Medina Celi, lequel, sellon les adviz qu'ilz ont, vient par terre, envoye une armée par mer avec trois mil Espaignolz; et, nonobstant qu'on leur ayt asseuré que Estuqueley estoit prest à partir, le xxviiie du passé, pour suyvre dom Joan d'Austria en Itallie, affin d'aller parler au Pape, ilz ne layssent pour cella de monstrer qu'ilz se craignent du costé d'Yrlande.
Cependant le Sr de Lumbres est party de Plemmue, le Ve de ce mois, avec cinq bons navyres fort bien armez et artillez, pour aller à la Rochelle, et m'a l'on asseuré qu'il a emporté soixante dix mil escuz en or et une aultre assés bonne somme en argent monoyé, ou billon. Le bastard de Briderode est demeuré en ceste mer estroicte avec douze ou quinze aultres vaysseaulx, dont y en a quelques ungs d'assés bons. Monsieur l'ambassadeur d'Espaigne et le depputé de Flandres s'en pleignent assés, mais ilz font estat, à ce qu'ilz m'ont dict, de n'espérer aulcune bonne expédition en cella, ny en l'affaire des prinses, jusques à ce que le jeune Coban soit de retour. Sur ce, etc.
Ce xxviiie jour d'apvril 1571.
—du iie jour de may 1571.—
(Envoyée jusques à la court par le Sr de Sabran.)
Audience.—Discussion des affaires d'Écosse.—Nécessité d'une nouvelle déclaration du roi que son intention est d'envoyer des troupes en Écosse.—Subside demandé au parlement.—Négociation des Pays-Bas.—Lettre secrète à la reine-mère. Détails confidentiels sur la négociation du mariage avec Leicester, lord Burleigh, le duc de Norfolk, et lord de Lumley.
Au Roy.
Sire, j'ay tenu à la Royne d'Angleterre les honnestes propos, que Vostre Majesté me commandoit par sa dépesche du xiie du passé, touchant le playsir que ce vous estoit qu'elle eust prins à bon gré les faveurs qu'aviez faictes à ceulx des siens, qu'elle vous avoit naguières envoyez, et luy ay touché ung mot de la bonne provision qu'aviez donnée à réprimer les désordres advenuz à Roan contre ceulx de la nouvelle religion, et comme vostre intention, et celle de la Royne et de Monseigneur, demeuroient très fermes en l'entretennement de vostre éedict, de sorte que vous la pouviez asseurer qu'il seroit inviolablement observé.
La dicte Dame, après m'avoir répété plusieurs choses honnorables, que les siens luy récitoient encores toutz les jours de leur voyage de France, m'a dict qu'elle vous cuydoit avoir beaucoup honnoré et obligé en vous envoyant son ambassadeur, mais qu'elle se trouvoit trop plus honnorée et obligée de Vostre Majesté pour l'avoir trop favorablement receu; et a suyvy qu'elle louoit infinyement vostre vertueuse dellibération de vouloir meintenir la paix en vostre royaulme, et que desjà vous avez faict concepvoir au monde que vostre parolle seroit vrayment royalle, et toute pleyne de certitude, et de vérité; dont ne failloit doubter qu'elle ne rendît aussi la réputation de Vostre Majesté et celle de voz affaires toute comble d'honneur et d'infinité de proffictz.
J'ay continué, (touchant ce que son ambassadeur avoit racompté à la Royne, vostre mère, des difficultez qui s'estoient trouvées au tretté de la Royne d'Escoce, et de l'opinion qu'il avoit que les instances, que me commandiez assés souvent de faire en cella à la dicte Dame, luy estoient ennuyeuses), que je layssois bien à son dict ambassadeur de luy avoir faict entendre combien il avoit cogneu estre à vous mesmes, Sire, et à la Royne, vostre mère, et à Monseigneur, très ennuyeux que les choses n'eussent prins le bon chemin d'accord qu'elle vous avoit promiz, et faict plusieurs fois espérer; et que néantmoins elle vous feroit grand tort si ne croyoit fermement qu'en ce que vous aviez cy devant cerché, et que vous cercheriez cy après d'acquitter en cest endroict le deu de vostre honneur et de vostre obligation, que vous n'eussiez aussi regardé, et que vous ne regardissiez encores que l'honneur pareillement, et la réputation de la dicte Dame, sa seureté et celle de ses affaires, et tout son contantement y fussent dilligentment observez.
Elle m'a respondu bénignement qu'elle estoit bien marrye de ne vous avoir peu lors mander de meilleures nouvelles du tretté, mais il n'y avoit heu ordre, à cause des contradictions qui s'y estoient monstrées; mais il sembloit que despuys les choses se fussent ung peu modérées, et qu'elles pourroient encor réuscyr à la bonne fin que Vous, Sire, et elle desiriez.
Je n'ay rien répliqué à cella; mais de tant, Sire, que bientost se doibt faire une monstre généralle en ce royaulme, et que le comte de Sussex inciste toujours luy estre permiz qu'il puysse retourner encores une foys avecques une armée en Escoce, Vostre Majesté advisera s'il sera bon que je remonstre à la dicte Dame et à ceulx de son conseil comme les seigneurs escouçoys, qui tiennent le party de leur Royne, voyant que, par l'opiniastreté des aultres, le tretté n'a peu succéder, et que, pendant la conférance, le comte de Lenoz a surprins Dombertran, qu'ilz vous requièrent très instantment de leur assister jouxte vostre promesse, et sellon l'alliance qu'ilz ont avec vostre couronne; et que vous voulez bien prier la dicte Dame de ne prandre aulcune souspeçon ny deffiance si vous vous acquietez en quelque partie de ce à quoy vostre honneur et debvoir vous obligent vers eulx; car luy promettez et jurez que ce ne sera pour aporter aulcun dommaige ou incommodité à elle, ny à ses pays et estatz; par où, Sire, nous pourrons obtenir ou que la dicte Dame accordera ouvertement que puyssiez donner support à iceulx seigneurs qui le vous demandent, sans qu'elle en soit offancée, ou qu'il soit layssé aux Escouçoys mesmes de débattre entre eulx leurs diférandz, sans que vous, ni elle, vous en mesliez; en quoy semble que le party de la Royne d'Escoce prévauldra toutjour contre l'aultre.
J'ay faict mencion à la dicte Dame de la bonne et prompte expédition qu'avez faicte donner à trois requestes de ses subjectz, que son dict ambassadeur vous avoit présentées, ce qu'elle a heu très agréable, et m'a prié de vous en remercyer grandement, et que, quant son dict ambassadeur le luy aura mandé, elle vous en fera encores par luy mesmes remercyer davantaige. Le parlement se continue toutjours, et le subcide est desjà comme tout accordé, à quatre solz pour livre, sur les héritaiges, et deux solz et demy sur l'aultre sorte de revenu. Les seigneurs de ce conseil sont si vigilans, ez actions qui s'y font, qu'il semble enfin qu'ilz y feront passer toutes choses sellon l'intention de leur Mestresse. Il a esté faict une nouvelle et bien estroicte ordonnance sur les courriers de Flandres de sorte qu'il a plusieurs jours que nul, ny ordinaire, ny aultre, n'y est allé ny venu. Le depputé du duc d'Alve n'advance guière sur l'accord des prinses, car chacun jour l'on luy met nouvelles difficultez en avant, et luy demande l'on à ceste heure, que le dict duc ayt à payer les draps, qu'il a prins des Anglois, au pris qu'il les a baillez aulx soldats, qui monte un tiers davantaige qu'ilz ne valent; et incistent les dicts Anglois ou qu'il leur fornisse argent contant, ou bien qu'il donne cautions qui les contantent. Sur ce, etc. Ce iie jour de may 1571.
A la Royne.
(Lettre à part.)
Madame, parce que la dépesche, que milord de Burlay a baillée au Sr Cavalcanty, et la façon de le dépescher, ne m'ont assés bien satisfaict, et m'ont faict monter plusieurs doubtes en l'entendement, j'ay miz peyne, le plus que j'ay peu, de m'en esclarcyr; et voycy, Madame, ce que j'ay aprins depuys son parlement, vous supliant très humblement prendre la peyne de le lyre, encor qu'il soit un peu long:
C'est que le comte de Lestre m'a mandé que, du costé de deçà, l'on n'a que peur que nous nous réfroydissions, et que, tout à ung mot, il ne tiendra plus qu'à nous que les choses ne viennent à bon effect; qu'il estoit bien vray que je me suys tenu ung peu trop ferme sur la religion, et que Cavalcanty aussi, quant il avoit esté ouy à part, s'y estoit monstré ung peu bien froid, et que je pouvois avoir cogneu que la Royne, sa Mestresse, quant à elle, n'estoit que très bien disposée au propos.
Sur quoy il m'est ressouvenu, touchant les articles des responces, qui m'ont esté baillez, que la dicte Dame me dict avoir commandé de modérer celluy des cérémonyes des nopces, parce qu'elle estoit fort escrupuleuse aulx présages, qui y pouvoient advenir, et qu'elle réputeroit à grand malheur, si Monsieur, à cause de quelcune des dictes cérémonyes, la délayssoit au millieu de l'acte, ou bien si l'anneau nuptial tumboit en terre, et choses semblables; que, touchant le poinct de la religion, elle ne vouloit que Monsieur layssât la catholique, ny fût forcé en sa conscience, et qu'elle le prioyt aussi de se contanter de ce qu'elle pouvoit ordonner pour luy en cella, sans offancer la sienne, et sans troubler l'ordre de son pays; qu'elle desiroit bien estre quelquefoys accompaignée de luy, quant elle yroit à ses prières, affin que ny d'elle ny des siens il ne fût veu détester par trop leur religion, mais n'avoit trouvé bon qu'on heust miz en l'article qu'il y demeureroit, en l'attandant jusques à son retour; que Monsieur ne debvoit doubter qu'elle ne lui pourveust bien honnorablement, au cas qu'il la survesquit, et que, durant sa vie, tout ce qu'elle auroit luy seroit commun.
Puys avoit ajouxté qu'elle se trouvoit encores estonnée ez louanges de Monsieur, et qu'elle craignoit, y en ayant de si grandes, qu'il n'eust que faire d'elle; et s'estoit mise à racompter celles qu'elle avoit ouy dire de son bon sens, de sa prudence, de sa bonne grâce, de sa magnanimité et de sa valleur aulx armes, de la beaulté et disposition de sa personne, sans oublier de parler de sa main, comme d'une des plus rares beaultez qu'on eust veu en France; et avoit, puys après, suyvy, en ryant, qu'elle me feroit dire aussi ung jour par Mon dict Seigneur, si les choses venoient à bonne fin, que je debvois avoir plustost soubstenu son party comme plus honorable, que celluy de la Royne d'Escoce.
Par lesquelz propos, qui étoient assés conformes aux articles des responces qui avoient esté arrestez avecques moy, je conceuz une fort bonne espérance du tout; dont fuz fort esbahy et bien fort offancé, quant j'entendiz despuys qu'on avoit dépesché en aultre sorte le dict Cavalcanty, et n'ay peu descouvrir que cella soit procédé d'ailleurs que de ce que la dicte Dame, avant le dépescher, communiqua, comme j'entendz, le propos à trois autres de ses conseillers, au Quiper, au marquis de Norampton et au comte de Sussex; et néantmoins l'on m'a despuys asseuré, de trois et quatre bons endroictz, que la dicte Dame n'a rien tant en affection que de parachever ce mariage, et que jamais n'a si longuement persévéré en nul aultre propos, comme elle faict en cestuy cy, et ne peult comporter qu'on luy dye qu'il y puisse avoir des difficultez pour l'interrompre, ny veoir de bon œil homme en sa court qui tant soit peu monstre de ne l'aprouver.
J'ay commancé quelque intelligence avec la comtesse de Lenoz, par prétexte de luy promettre beaucoup de la part de Voz Majestez pour son petit filz, si elle et le comte, son mary, se vouloient accorder avec la Royne d'Escoce, et luy ay faict cognoistre que le propos de Monsieur ne luy pourroit estre que très oportun, s'il venoit à bonne fin, car si la Royne d'Angleterre debvoit jamais avoir enfans, la dicte dame de Lenoz debvroit desirer qu'ilz fussent Françoys pour la parfaicte unyon qui seroit toutjour entre eulx et son dict petit filz; si elle n'en avoit poinct, ce seroit Monsieur qui, se trouvant icy, advanceroit le droict de son dict filz à ceste couronne contre toutz les aultres qui y prétendent; et elle m'a mandé qu'elle supplioit Voz Majestez de prandre son dict petit filz en vostre protection, et croyre que son mary estoit très dévot et affectionné serviteur de la couronne de France, comme ont esté ses prédécesseurs; qu'elle, de sa part, vouloit et desiroit le mariage de Monsieur avec sa Mestresse plus que chose du monde, et que, tennant le lieu plus prez d'elle que nulle aultre de ce royaulme, elle le luy avoit desjà conseillé et le luy persuaderoit toutjour avec toute affection, et me donroit là dessus toutz les advis qu'elle pourroit; que, pour ceste heure, elle ne me pouvoit dire sinon que, par toutes les apparances et conjectures qui se voyoient en la dicte Dame, elle monstroit d'estre non seulement bien disposée, mais très affectionnée au party de Mon dict Seigneur, et ne parloit ordinairement que de ses vertuz et perfections, s'abilloit mieux, se resjouyssoit, et se monstroit plus belle et plus gaye, en mémoire de luy; qu'il estoit bien vray qu'elle ne communiquoit plus ce propos aulx femmes, et sembloit qu'elle l'eust entièrement réservé entre elle et le comte de Lestre et milord Burlay; dont m'estoit besoing, pour en avoir plus de lumyère, d'en accointer l'ung des deux.
Et, sur ce qu'il y a desjà quelques jours que j'avois prié les dicts de Lestre et Burlay de sonder la vollonté de la noblesse de ce royaulme en ce propos, icelluy Burlay me respondit, dez lors, que je ne doubtasse qu'elle n'y fût bien disposée; et icelluy de Lestre m'a despuys mandé qu'il avoit travaillé là dessus avec le duc de Norfolc pour le luy faire trouver bon, qui estoit celluy qui tiroit plus de la dicte noblesse, après luy, que tout le reste du royaulme; et qu'il me pouvoit asseurer qu'ayant le Roy honnoré l'ung et l'aultre de son ordre, il les trouveroit toutz deux très unys à sa dévotion et très fermes au service de Monsieur, son frère.
Le dict duc, de sa part, parce que je luy avois desjà faict quelque communication de ce propos, avec asseurance de la vollonté de Voz Majestez vers luy et la Royne d'Escoce, m'a envoyé dire qu'il m'en remercyoit, et qu'il se sentoit très obligé à Voz Majestez de la considération qu'il vous playsoit avoir d'eulx deux en cest affaire, auquel il m'avoit desjà faict déclaration, de son cueur, qu'il se dellibéroit avec toutz ses amys de s'y employer droictement, car se réputoit tout oultre vostre serviteur, et que Monsieur, vostre filz, ne doubtast plus qu'il ne fût obéy, révéré, et aymé en ce royaulme, s'il y venoit, dont me prioyt d'en conclurre bientost les choses, ès quelles il ne pouvoit cognoistre à présent qu'il y fît sinon bon; mais ce luy seroit ung argument, quant l'on y cercheroit de la longueur, de croyre qu'il y eust de la simulation, et qu'aussitost qu'il la cognoistroit, il me la feroit entendre: et a escript à l'évesque de Roz qu'il me vollût ayder de toutz ses moyens et intelligences en ceste cause, car il cognoissoit qu'il estoit besoing d'avancer icy la réputation de la France, pour bien faire les affaires de la Royne d'Escoce, lesquels affaires il croyoit fermement que Monsieur, estant venu, ne les vouldroit laysser sans quelque accommodement, puysqu'ilz touchent bien fort l'honneur du Roy, son frère, et le sien; et si, d'avanture, il luy estoit faict quelque obstacle de n'y venir point, il ne seroit que davantaige enflammé de les remédier; par ainsy qu'il voyoit bien que l'amour ou la hayne de Mon dict Seigneur envers la Royne d'Angleterre ne pouvoient estre que très utilles à la Royne d'Escoce et à luy; qu'il estimoit que de déclairer trop tost sa vollonté en ce faict ne serviroit de rien, car la perplexité où la Royne, sa Mestresse, se trouvoit encores quelque peu pour doubte de luy, le luy feroit tant plus tost conclurre, et que mesmes je prinse garde de ne m'ouvrir tant au comte de Lestre qu'il peût cognoistre qu'il y eust nulle intelligence entre icelluy duc et moy; néantmoins qu'il demeureroit ferme en ce propos jusques à la mort.
Milord de Lomeley, pour gaiges de la vollonté du comte d'Arondel, son beau père, du comte d'Ocestre et de luy en cest endroict, m'a envoyé une bague, et m'a mandé que, si je le trouvois bon, ilz s'employeroient de bon cueur et y procèderoient par effectz, en lieu qu'ilz craignent que les aultres n'y vont que de parolle; et qu'il ne se pouvoit persuader encores qu'il n'y eust de la tromperie.
Le capitaine Franchot, qui a quelque peu de pratique avec aulcuns de ce royaulme, m'est venu dire, sur le bruict qui court de ce propos, que la Royne d'Angleterre en effet ne pouvoit, ny vouloit, ny debvoit espouser Monsieur, et que l'intention d'elle estoit seulement d'endormir Voz Majestez sur les choses d'Escoce, affin de s'en impatronir, et pour faire aussi que le Roy d'Espaigne condescende à meilleures condicions vers elle, et pour contanter pareillement ses subjectz, et authoriser enfin ses affaires dedans et dehors son royaulme; mais, quand bien le contrat seroit faict et estipullé, que le mariage pourtant ne s'effectueroit jamais, et qu'en tout évènement il y avoit desjà des ligues faictes pour se fortiffier en ce royaulme contre les dangiers qui pourront advenir du dict mariage. Sur quoy, voulant aprofondir davantaige comme il sçavoit ces choses, il m'a respondu qu'il s'en alloit en France, et en parleroit plus librement de dellà, comme bon serviteur de Voz Majestez et de Monseigneur, s'il en estoit interrogé.
J'ay esté despuy trouver la dicte Dame pour voir en quoy elle continuoit; laquelle s'est layssée ayséement conduyre en ce propos, et m'a dict que, s'il luy estoit jamais imputé de s'y estre trop advancée pour avoir escript de sa main à Mon dict Seigneur, premier que les choses fussent bien conclues, qu'elle en rejetteroit toute la coulpe sur moy; qu'il falloit bien, touchant les responces qui avoient esté baillées à Cavalcanty, que vous l'excusissiez, si elle n'avoit peu mieulx faire, car estoit contraincte de contanter les siens, qui l'estimeroient peu affectionnée à leur religion, si elle condescendoit ouvertement à tout ce que Monsieur demandoit pour la sienne, lequel au reste elle n'entendoit qu'il fût en rien contrainct contre sa conscience; qu'elle se vouloit pleindre à moy de ce qu'ung homme, qui tenoit assés grand lieu, avoit dict que Monsieur feroit bien de venir espouser ceste vielle, laquelle avoit heu, l'année passée, tant de mal à une jambe qu'elle n'en estoit encores bien guérye, ny possible en guériroit jamais, et que, soubz le prétexte de cella, l'on luy pourroit bailler ung brevage de France pour s'en deffaire, de sorte qu'il se trouveroit veuf dans six ou sept mois, pour, puys après, espouser, à son ayse, la Royne d'Escoce, et demeurer roy paysible de ceste isle; et que ce propos ne l'avoit tant offancée pour le regard d'elle, comme pour le regard de Monsieur, et de l'honneur de la couronne d'où il estoit yssu.
A quoi j'ay respondu, avec détestation du propos, et de celluy qui l'avoit tenu, que je la suplyois me dire d'où il procédoit, affin que Voz Majestez et Mon dict Seigneur vous en rescentissiez.
Elle a suyvy, en grand collère, qu'il n'estoit encores temps de le nommer, mais que je m'asseurasse qu'il estoit vray, et que bientost elle m'en feroit bien entendre davantaige; et n'ay rien cogneu que continuation d'affection en tout le parler de la dicte Dame, lequel a esté beaucoup plus ample que je ne le puys mettre icy.
Au partir d'elle, le comte de Lestre m'est venu dire qu'il estoit besoing que non seulement je fusse modéré sur l'article de la religion, mais que je fisse en sorte que Voz Majestez le vollussent laysser, ainsy couché qu'il est, affin que Monseigneur, vennant par deçà, soit mieulx veu, et embrassé avec plus d'affection de ceulx en qui la Royne, sa Mestresse, a fiance, et qu'ilz n'ayent occasion d'inventer rien qui puysse traverser ce propos; et que je vous asseure, sur sa vie, qu'il aura pour luy et ses domestiques l'exercisse de sa religion en privé, et obtiendra du reste beaucoup plus qu'il ne voudra demander, quant il sera par deçà; et que desjà luy mesmes avoit déclairé à la dicte Dame que, puysqu'elle prenoit Monsieur pour son seigneur et mary, qu'il luy porteroit égalle fidellité, obéyssance et service, comme à elle; ce qu'elle avoit trouvé fort bon, et m'asseuroit que, de jour en jour, elle se confirmoit davantaige en ce bon propos, qui pourtant estoit besoing de le haster aultant qu'il seroit possible.
Je trouve, Madame, que le dict comte va toutjour droictement et d'une très bonne sorte en cest affaire; et milord de Burlay monstre le semblable; mais, de tant que je sçay l'extrême affection que icelluy Burlay porte à ceulx de Herfort, et à traverser tout ce qui les pourroit empescher de parvenir à ceste couronne, je crains que sa présente démonstration ne soit que pour ne s'ozer opposer à la vollonté de sa Mestresse, et qu'en effect il ne se faille fyer en luy que bien à poinct; car j'ay desjà cogneu que sa façon de négocier tend à mettre la matière en longueur. Par ainsy, je persévère en ce que j'ay desjà mandé à Vostre Majesté par le Sr Cavalcanty, qu'il fault presser de passer les articles, sans s'amuser à débattre les responces qu'on nous a baillées, affin de demeurer promptement résoluz ou de la conclusion ou de la ropture du propos; et me pardonne Vostre Majesté si je luy escriptz tant de choses différantes; car c'est ung affaire où il ne fault rien obmettre. Sur ce, etc. Ce ije jour de may 1571.
—du vie jour de may 1571.—
(Envoyée jusques à la court par l'homme de Walsingan.)
Refroidissement apporté dans la négociation du mariage par les rapports de Walsingham.
A la Royne.
Madame, ce peu de motz ne sont pour entièrement respondre à la lettre de Vostre Majesté, ny à celle bien ample que, par vostre commandement, Mr de Foix, m'a escripte; seulement, Madame, je vous signiffieray icy la réception des deux, et comme la Royne d'Angleterre, avant que je les aye veues, avoit desjà leu celles que le Sr de Valsingan et le Sr Cavalcanty luy avoient escriptes[7]; ès quelles elle a monstré n'y avoir trouvé de satisfaction, ains plustost de l'offance. Et, sans que je luy ay franchement communiqué voz honorables et vertueuses responces, et les sages remonstrances du dict Sr de Foix, qui sont les unes et les aultres contenues en sa lettre, tout estoit gasté. Et ne sçay encores, Madame, que juger de l'affaire, car la dicte Dame m'a semblé estre plus restraincte au poinct de la religion, que ce que Mr le comte de Lestre m'avoit prié dernièrement vous en escripre; mais je doibz conférer encores aujourd'huy avecques elle, et avec le dict sieur comte, et avec milord Burlay; desquelz je mettray peyne, sans trop débattre les choses, de sentyr leur dernière résolution. Cependant, parce que ce porteur est renvoyé présentement avec quelque response, je adjouxteray seulement icy que le dict sieur comte de Lestre m'a dict que le contenu des lettres des dicts Valsingan et Cavalcanty estoit fort différand de ce que Mr de Foix mandoit. Je mettray peine de le sçavoir et prieray à tant nostre Seigneur, etc.
Ce vie jour de may 1571.
—du viiie jour de may 1571.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet.)
Tournoi à Londres.—Opposition de la chambre des lords aux projets de la chambre des communes.—Nouvelle crainte des Anglais d'une entreprise sur l'Irlande.—Leurs plaintes contre les armemens faits en Bretagne.—Offre de lord Burleigh de reprendre la négociation du traité d'Écosse.—Emportement d'Élisabeth contre Marie Stuart.—Nouvelles d'Écosse, de la Rochelle et de Flandre.
Au Roy.
Sire, je commanceray ceste cy par dire à Vostre Majesté qu'après le partement du Sr de Sabran, lequel luy aura peu compter ce qu'il a veu des jouxtes de la première journée du tournoy, entreprins en ceste court au commancement de may, j'ay esté prié d'assister encores aulx deux suyvantes, ès quelles a esté, à la segonde, combattu à l'espée, à cheval, et à la troisiesme à la pique et à l'espée, à la barrière; et a vollu la Royne d'Angleterre que je l'aye accompaignée à toutes trois, non sans faire plusieurs honnorables mencions de semblables exercisses de Vostre Majesté et des triomphes de vostre royaulme, ny sans qu'elle ayt monstré de prandre ung singulier playsir à cest essay des siens, lesquelz toutesfoys elle n'a que modestement louez: qu'ilz faisoient assés bien pour Angleterre, et qu'ilz aprenoient icy comme ilz pourroient comparoir ailleurs parmy les aultres. Je luy ay loué leur bien faire et que c'estoit de prou d'endroictz d'ailleurs qu'on pouvoit venir icy pour aprandre, comme, à la vérité, il y a heu en ces combats de la magnifficence et un fort bon ordre et assés d'adresse de ceulx qui s'esprouvoient. Le comte d'Oxford avoit dressé la partie, lequel, avec sire Charles Havart, sire Henry Lay, et Me Haton, ont esté les quatre tenans contre aultres vingt sept gentishommes, de bonne mayson, assaillans; et les juges du tournoy ont esté les comtes d'Ocester et de Suxès, l'admiral, et milord Sidney, et n'y est advenu nul inconvénient. Il a esté mandé à l'ambassadeur d'Espaigne, s'il avoit desir de veoir ces triomphes, qu'on luy prépareroit une fenêtre; mais il a respondu qu'à ung ambassadeur d'ung si grand roy apartenoit, devant qu'il allast en nulle part, de sçavoir quel lieu il y devoit tenir, et ne s'y est point trouvé.
Le parlement s'est toutjour continué, aulx heures déterminées; auquel, encores que ceulx de la basse Chambre ayent fermement incisté en leurs premières propositions, ceulx néantmoins de la première ne leur ont encores rien layssé passer, et disent que les loix de leur religion sont assés estroictes pour ne se vouloir lyer davantaige, ny se laysser ainsy soubmettre à plus de dangiers de lèze majesté qu'il n'y en a par les anciennes loix du royaulme; et ont esté commis aulcuns principaulx personnaiges de l'assemblée pour modérer les dictes propositions, et n'y a pour encore rien de résolu.
Il semble que ceulx cy sont rentrez en perplexité pour l'advertissement qu'ilz ont que Estuqueley est allé à Rome afin d'acorder de l'entreprinse d'Yrlande entre le Pape et le Roy d'Espaigne, et que les deux promettent de fornyr pour icelle cent mil escuz chacun, et le dict Roy d'Espaigne quelques gens et vaysseaulx davantaige, et qu'il est nouvelles que le comte de Bossu arme aussi des navyres en Flandres.
Milord de Burlay m'a dict que leurs mariniers leur ont raporté qu'on armoit aussi en Bretaigne, et qu'il vouloit bien croyre que ce n'estoit contre l'Angleterre, car l'on monstroit, des deux costez, de desirer et pourchasser chose fort dissemblable. A quoy j'ay respondu que je n'avois rien entendu du dict armement, et que je ne cognoissois qu'il y eust, de vostre costé, Sire, que toute continuation de paix avec la Royne sa Mestresse.
Il m'a, de luy mesmes, parlé là dessus du desir que la dicte Dame avoit de parachever le tretté de la Royne d'Escoce, mais qu'il sembloit qu'elle mesmes et les siens y donnassent de l'empeschement, m'alléguant que Mr de Roz avoit naguières faict venir des livres, qu'il avoit faict imprimer à Louvain, fort désagréables à la Royne d'Angleterre, et receu des lettres de ses rebelles qui sont en Flandres, et que les seigneurs du party de la dicte Royne d'Escoce s'opposoient que les comtes de Lenoz et de Morthon ne peussent aller tenir leur parlement à Lislebourg pour envoyer icy le pouvoir sur les choses du dict tretté, et par ainsy, que le retardement ne procédoit de sa Mestresse.
Je luy ay respondu que, en quelque sorte qu'il vollût juger de la procédure de ce faict, l'on voyoit clairement que la Royne d'Escoce s'estoit mise à tant de rayson et de debvoir, qu'on ne pouvoit plus nyer qu'il ne luy fût faict beaucoup d'injure et de viollance, et que le tretté luy avoit quasi plus apporté de mal que n'avoit fait la guerre.
Et despuys, Sire, j'ay faict veoir à la Royne d'Angleterre une lettre de la dicte Royne d'Escoce, et l'ay fort conjurée de vouloir pourvoir à ce que ceste pouvre princesse y requéroit. Et elle m'a respondu qu'on avoit trouvé des mémoires qui expéciffioient les moyens que la dicte Royne d'Escoce avoit de s'en aller, fort désadvantageux à elle et à son royaulme, par ainsy qu'on ne s'esbahyst si le comte de Cherosbery la fezoit ung peu plus observer que de coustume; mais que j'assurasse Vostre Majesté qu'elle avoit toutjour esté, et seroit aussi honnorablement trettée en Angleterre, tant qu'elle y seroit, comme si elle estoit en son propre royaulme. J'entendz, Sire, que ce sont des mémoires, qui ont esté trouvés à Dombertrand, qui véritablement font mencion de cella.
L'évesque de Roz est encore bien fort mallade. Le comte de Lenoz a mandé assembler toutes ses forces au ixe de ce mois à Litcho, pour aller en armes à Lillebourg, mais je croy qu'il y trouvera de la résistance; et desjà se dict qu'il y a heu une grosse escarmouche près du dict Lillebourg, où le comte de Huntelay et milord de Humes se sont trouvez du party de leur Royne, et qu'ilz ont battu et chassé les aultres. Il semble que celluy qu'on a miz pour cappitaine dans Dombertrand, voyant la cruaulté du comte de Lenoz, reffuze meintenant de luy obéyr, et dict qu'il réservera la place au jeune Prince jusques à la mort; de sorte que les Anglois deffient assés de la pouvoir avoir.
L'on parle icy du mariage de la petite princesse de Navarre avec le comte Ludovic de Nassau, et que, parmy le marché, il se projette une entreprinse en Hollande. Celluy dont, en aulcunes de mes précédentes, je vous avois mandé, Sire, qui estoit venu de la Rochelle devers feu Monsieur le cardinal de Chastillon, estoit principallement dépesché pour faire passer dellà le Sr de Lumbres avec les vaysseaulx et armes, et aultres provisions qu'il a recouvert icy; qui y a desjà faict voille, dez le vie du passé.
Le depputé de Flandres a faict proroger encores pour huict jours son affaire, attendant une responce du duc d'Alve, laquelle il pensoit avoir icy le iiie de ce moys, mais il y a heu quelque retardement. J'ay au reste bien dilligentment et à part considéré le chiffre de Vostre Majesté, du xxiiie du passé, lequel je mettray peyne d'ensuyvre; et vous supplie très humblement, Sire, de croyre que les choses n'eussent prins le tret qu'elles ont, si je n'en eusse desjà usé ainsy, et qu'il seroit bien malaysé d'outrepasser les termes que je y ay tenu, sans se descouvrir, possible, plus que Vostre Majesté ne le trouveroit, puys après, guières bon. Sur ce, etc.
Ce viiie jour de may 1571.
J'entendz que la comtesse de Northomberland et milord Dacres ont naguières dépesché ung nommé Hervé en Espaigne, pour moyenner le mariage de la Royne d'Escoce avec don Joan d'Austria, de quoy ne fault doubter que le duc de Norfolc ne soit pour en prandre jalouzie.
—du xe jour de may 1571.—
(Envoyée jusques à la court par ung corrier d'Angleterre.)
État de la négociation du mariage.—Conférences avec le lord garde des sceaux (the keeper), le comte Leicester et lord Burleigh.—Entrevues de l'ambassadeur avec Élisabeth pour renouer cette négociation.
A la Royne.
Madame, il n'est rien advenu en ce propos de mariage, que je ne le vous aye escript par ordre, jusques au deuxiesme de ce mois que je vous ay dépesché le Sr de Sabran; et despuys m'estant trouvé en conversation avec les seigneurs de ceste cour, j'ay essayé, en parlant à milord Quiper, de descouvrir ce qu'il en avoit en opinion, lequel s'est facillement conduict à discourir des vertuz et perfections de sa Mestresse, et, de luy mesmes, enfin, m'est venu dire que cella seul luy deffailloit qu'elle n'avoit point de mary, et qu'elle ne monstroit à ses subjectz nulle lignée pour pouvoir, après elle, succéder en ce royaulme. Je luy ay respondu que, à la vérité, elle remplissoit pour son temps aultant dignement le siège de ceste couronne que nul grand roy le sçauroit faire, et que, pour le regard de ce deffault qu'il y allégoit, je desirois à la dicte Dame le party d'ung prince que je cognoissois, lequel je m'asseurois qu'augmenteroit grandement la félicité de ce royaulme; et seroit pour y establyr une des plus belles et plus illustres lignées de la terre. Il m'a répliqué qu'il vouldroit que cella fût desjà bien accomply et qu'il n'y eust nulle difficulté aulx condicions; et, encor qu'il s'y en trouvât quelcune, bienqu'ung peu dure, encores la fauldroit il passer plustost que sa Mestresse demeurast sans mary.
Le comte de Lestre et milord de Burlay m'ayans, après cella, conduit en la chambre privée, m'ont entretenu des bons propos que leur ambassadeur escripvoit de Monsieur, et comme, encor qu'il le cognust affectionné à la religion catholique, il le voyoit néantmoins estre de soy si bon, si vertueulx et si bien condicionné, qu'il ne failloit doubter qu'il excitât par mallice, ny par fraulde, rien de mal ny de trouble en ce royaulme; qu'ilz regrettoient bien Mr de Carnevallet comme ung personnaige vertueulx qui estoit bien séant près de luy, et lequel ilz n'estimoient estre que bien affectionné à ce propos; et m'ont demandé quelz personnaiges estoient Mrs de Villecler, de Lignerolles, de Chiverny et les deux secrétères Sarced et Gérard. J'ay honnoré la mémoire du deffunct, et donné la plus honneste louange, que j'ay peu, aulx aultres. Puys ilz ont suyvy à me dire qu'il falloit que ceulx, que Voz Majestez vouldroient envoyer icy, pour m'estre adjoinctz en ce négoce, comme ilz s'asseuroient que ce seroient grandz personnaiges, qu'ilz fussent aussi non turbulans, ny mal affectionnez au propos. Je leur ay respondu qu'aussitost que Voz Majestez y verroient quelque bon fondement, elles ne fauldroient d'envoyer quelque prince du sang, ou aultre grand seigneur, et, possible, Mr de Foix, pour passer le contract, et pour honnorer, en tout ce qu'il vous seroit possible, la grandeur de la dicte Dame. Ilz m'ont répliqué qu'ilz sçavoient qu'il y avoit de fort grandz princes et seigneurs en France, mais que toutz n'estoient propres en ce propos; qu'ilz acceptoient de bon cueur Mr de Foix, duquel l'honnesteté leur estoit bien cogneue; et, s'il playsoit à Voz Majestez envoyer aussi Mr de Montmorency qu'ilz en seront bien joyeulx, car l'estimoient personnaige de grande vertu et intégrité, et fort desireux de la paix et unyon de ces deux royaulmes.
Sur cella estant la Royne arrivée, après qu'elle m'a heu dict plusieurs bien honnestes choses en aultre matière, elle m'a touché, quant à ceste cy, que, nonobstant le mauvais raport qu'on avoit faict de sa jambe, elle n'avoit layssé de baller le dimanche précédant aulx nopces du marquis de Norampton, et qu'elle espéroit que Monsieur ne se trouveroit si trompé que d'avoir espousé une boyteuse au lieu d'une droicte, avec d'aultres bien gracieux deviz, qui monstroient la persévérance de sa vollonté en cest endroict. Et, au partir, m'a randu ung fort exprès et fort grand mercys de ce que j'avois toutjour escript fort honnorablement d'elle, et que j'avois esté soigneux d'entretenir paix et bonne amytié entre Voz Majestez.
Le jour ensuyvant, m'ayant aussi faict convyer à voir la segonde journée du tournois, elle m'a dict, d'arrivée, qu'elle avoit receu des lettres de France, et que je sçavois bien qu'elle n'avoit jamais vollu priver Monsieur de sa religion, ny le forcer en sa conscience, et que, sur la difficulté que son ambassadeur vous avoit faicte touchant ce poinct, Vostre Majesté luy avoit respondu qu'il falloit que la dicte Dame regardât à conserver l'honneur et réputation de Monsieur comme la sienne propre; et que pourtant il vous en fît avoir responce dans dix jours, affin que, sellon icelle, vous peussiez reigler le voyage qu'avez à faire en Bretaigne; qu'elle ne sçavoit commant prendre cella, ny quelques aultres choses qu'elle avoit trouvées en la dépesche, et qu'elle vouloit bien que Vostre Majesté eust telle estime d'elle qu'elle n'estoit indigne de Monsieur, vostre filz.
Je luy ay respondu que, par les choses que j'avois escriptes en France, je n'avois point augmenté la difficulté, mais celles, possible, que son ambassadeur vous avoit dictes, ou que vous aviez trouvées ès responces de la dicte Dame, vous avoient semblé bien esloignées de vostre intention; que je ne sçavois pourtant qu'elles fussent en nulz mauvais termes du costé de Voz Majestez Très Chrestiennes, mais, si on luy en avoit faict mauvaise interprétation de quelcune, que je mettois peyne de l'en satisfaire, et qu'il ne falloit sinon qu'ainsy qu'elle procédoit avec grand esgard de son honneur et dignité en ce propos, qu'elle vollût que celle de Mon dict Seigneur ne fût foulée ny obscurcye.
Elle m'a répliqué qu'elle n'avoit encores achevé de voir toute la dépesche, mesmement ung discours que le Sr Cavalcanty luy avoit escript; mais qu'après cella, elle me feroit appeller pour m'en communiquer.
Le soir mesmes, je fuz adverty qu'après que la dicte dépesche fût achevée de lyre, la dicte Dame, en collère, avoit dict que, puisque le propos s'alloit rompre, au moins luy restoit ceste consolation que ce n'estoit par sa faulte, ny de son costé; et incontinent avoit miz en dellibération qu'il falloit envoyer milord de Sideney, oncle de la duchesse de Férie, devers le Roy d'Espaigne pour accommoder les différans qu'elle avoit avecques luy.
Le lendemain, bon matin, j'envoyay devers le comte de Lestre pour sçavoir d'où procédoit ceste altération, et que je ne voyois, en ce qu'on m'avoit escript de France, qu'il y eust rien de quoy la Royne sa Mestresse deubt recepvoir que contantement. Il me manda que Vostre Majesté avoit résoluement demandé l'exercice libre et public de la religion catholique pour Monsieur, et que leur ambassadeur et Cavalcanty avoient escript fort durement là dessus, et que vous leur aviez demandé responce dans dix jours, ou bien vous vous achemineriez en Bretaigne, comme si l'affaire ne méritoit bien qu'on attandît quelques jours davantaige, et que, si mes lettres parloient plus gracieusement, que je ferois bien d'en venir conférer avec la dicte Dame, et les luy communiquer.
L'aprèsdinée, je l'allay trouver, laquelle, avec un visage triste, commancea se plaindre qu'elle estoit maltrettée en ce propos, se ressouvenant que, lorsque le cardinal de Chastillon luy en avoit parlé plus chauldement, c'estoit lorsqu'on l'avoit plus pressée des choses d'Escoce, et que despuis, encor qu'elle eust envoyé milord de Boucart en France, l'on y avoit procédé si froydement qu'on ne luy en avoit touché ung seul mot jusques à ce qu'il avoit esté prest à partyr, que Vostre Majesté luy en avoit parlé à cachettes, comme si heussiez heu honte du propos; et meintenant elle se trouvoit trop plus rudoyée en la responce, qu'aviez faicte à son ambassadeur, qu'elle n'avoit espéré que sa bonne intention le deust jamais mériter.
Je luy ay respondu que je luy pouvois donner, à ceste heure, meilleur compte de cella que le jour précédant, parce que j'avois despuys receu le pacquet de Vostre Majesté, et par icelluy je ne pouvois comprendre qu'il y eust rien d'où l'on luy eust peu former une seule apparance de malcontantement, et qu'il falloit bien qu'il fût procédé d'ailleurs que des parolles ny démonstrations de Voz Majestez Très Chrestiennes, ny de Monseigneur; car de dire qu'il falloit que Vostre Majesté pensât qu'elle s'estimoit digne de Monsieur vostre filz, c'estoit Voz Majestez et Monsieur qui luy aviez monstré le desir que vous avez qu'elle l'estimât digne de le recepvoir en sa bonne grâce, et que de cella elle en avoit les lettres de toutz les trois, qui les luy aviez escriptes incontinent après avoir aucunement comprins son intention par milord de Boucart, car auparavant, encores que l'affection eust esté de longtemps en Monsieur, Voz Majestez n'avoient estimé, veu les choses passées, qu'il y eust lieu de la manifester; et qu'elle considérât que, du costé de France, l'on ne luy pourroit jamais donner nul plus grand tesmoignage de l'estime en quoy l'on avoit sa personne, sa vertu et sa grandeur, que de l'avoir premièrement desirée pour le Roy, et quant cella n'avoit succédé, de luy offrir meintenant Monsieur, et que, si quelcun vouloit inventer là dessus de la calompnie, que la vérité et sincérité vous en dellivreroit; et affin qu'elle en demeurast plus esclarcye, je ne craindrois de luy monstrer l'original de ce que Vostre Majesté avoit commandé à Mr de Foix de m'en escripre. Et ainsy luy leuz la lettre jusques envyron la fin, où est dict: j'ay aprins des parolles de la Royne; qui ne fut sans estre fort attentive à ouyr et à me faire répéter, une et deux fois, les principalles clauses.
Puys me dict qu'à la vérité elle ne trouvoit, en tout ce que je luy avois dict, ny au contenu de la sage lettre de Mr de Foix, rien qui ne fût honnorable, et dont elle n'eust occasion de remercyer Vostre Majesté, et que c'estoit véritablement ce seul poinct de la religion qui donnoit le plus d'empeschement à cest affaire, tant pour le respect de sa conscience que de ce qu'elle perdroit ceulx qui sont son principal appuy et sa fiance, si elle accordoit tout ce que Monsieur demandoit en cella; et que l'archiduc Charles s'estoit bien vollu contanter à moins, comme elle me le tesmoigneroit par ses lettres, si je les voulois voir; et que ce que je luy allégois de son feu frère, qu'il avoit bien accordé aultant à sa sœur aynée, et que les ambassadeurs en avoient encores davantaige, n'estoit semblable, car Monsieur devoit estre la moictié d'elle mesmes, et que en l'unyon d'eulx deux consisteroit la seurté du royaulme; et que, si elle avoit à aller en l'estat de Mon dict Seigneur, et que l'exercice de sa religion y deust aporter du trouble, qu'elle s'en passeroit, et qu'elle le prioyt de se contanter aussi de ce qu'avec sa conscience et sa seurté elle luy pouvoit ottroyer par deçà, me priant d'en conférer avec le comte de Lestre et milord de Burlay, et leur parler aussi des articles des responces, comme est ce qu'on les avoit envoyez en aultre forme que n'avoient esté arrestez avecques moy.
Je retournay le lendemain en conférer avec eulx, ausquelz ayant tenu le mesmes langaige que j'avois faict à la dicte Dame, ilz ne purent rien alléguer contre l'honneste et vertueuse responce de vostre Majesté, seulement me prièrent ne trouver estrange si, ayant la Royne, leur Mestresse, le plus bel estat de la Chrestienté après la France, et estant elle de très excellantes qualitez, s'ilz l'estimoient digne que Monsieur luy deust beaucoup defférer; et que, pour estre dame, je pouvois penser qu'elle vouloit estre requise et cognoistre d'estre aymée, et que néantmoins Monsieur n'en avoit encores monstré nul semblant, ny mesmes n'avoit demandé à leur ambassadeur, qui estoit ung gentilhomme bien affectionné à ce propos, commant elle se portoit, là où elle ne reffuzoit me parler ouvertement de luy, et mesmes me tesmoigner quelquefoys de son affection; et, quant au poinct de la religion, qu'il failloit, pour la seurté d'elle, que Monsieur vollust laysser l'article en termes qui ne l'obligeassent aulx loix de ce royaulme, et qu'il peult obtenir par tollérance ce qu'avec expression elle ne luy pouvoit accorder.