CCXLVIIIe DÉPESCHE

—du xxviie jour d'apvril 1572.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo.)

Affaires d'Écosse.—Discussion dans le conseil de la clause contestée.—Consentement d'Élisabeth au voyage de Mr Du Croc en Écosse.—Ordre de la Jarretière donné à Mr de Montmorenci.—Confiance que montrent les Anglais dans l'alliance de France.—Négociation des Pays-Bas.—Nouvelles de Flandre.—Lettre secrète à la reine-mère. Négociation du mariage du duc d'Alençon.

Au Roy.

Sire, affin que, sur l'empeschement que la Royne d'Angleterre faisoit au voyage de Mr Du Croc, elle ne se trouvât conveincue de maulvayse foy par les honnestes offres que nous luy faysions, ceulx de son conseil ont faict venir le Sr de Quillegreu devers nous pour mieulx comprendre quelles estoient noz offres; auquel nous les avons, de rechef, récitées, telles que, par ma dernière dépesche, je les ay mandées à Vostre Majesté. Et il leur a raporté la dernyère des quatre, et mesmes la leur a baillé par escript, en anglois, ung peu en aultre sens que nous ne la luy avions dicte, mais en si bonne sorte, néantmoins, que, joinct les aultres dilligences que nous avons mises d'ailleurs en cest endroict, les dicts du conseil ont desiré que nous la leur envoyssions par ung aultre escript, en françoys, aux propres termes que nous l'entendions; et que, puis après, Mr Du Croc et moy en pourrions venir traicter avec eulx, quand il nous playroit. Dont nous sommes assemblés, sept de leur conseil et nous deux, jeudy dernier, à Grenvich où ilz nous ont, de rechef, sommairement remonstré les difficultés qu'ilz trouvoient en l'instruction que Vostre Majesté nous avoit envoyée; et que, néantmoins, nous y satisfaysions beaucoup par la première et dernière de nos dictes offres, et que, si nous pouvions encores leur lever ung scrupulle qui leur restoit sur la dernyère des dictes offres, ilz estimoient que leur Mestresse s'en pourroit contanter: c'est, Sire, que, là où nous promettions que Mr Du Croc n'yroit ny dyroit rien au contrayre de leur escript, attandant aultre commandement de Vostre Majesté, ilz nous prioyent leur déclarer si nous prétandions que vous luy deussiez mander, ou bien luy heussiez desjà donné en mandement, à part, quelque chose qui fût contre ce qu'ilz nous avoient signiffié de leur intention; car, en ce cas, ilz réputeroient son voyage estre du tout inutille.

Nous leur avons respondu que le dict Sr Du Croc n'avoit charge ny instruction quelconque, que celle qui leur avoit esté monstrée, de laquelle nous ne pensions qu'il nous peust estre loysible d'y rien innover, ou d'en rien obmettre de nous mesmes, sinon attandant aultre commandement de Vostre Majesté; et que nous ne pouvions limyter, ny encores sçavoir que ce seroit: seulement les priyons de réserver entièrement cella à vostre disposition, car se pouvoient souvenir que, par le général traicté, il se debvoit conclure ung article de ce faict, et nous leur promections bien que Vostre Majesté l'observeroit fort droictement de sa part.

Sur cella le comte de Sussex et milord de Burgley, par l'ordonnance des aultres, sont allés conférer avec leur dicte Mestresse, et, bientost après, sont revenus nous dire que, sur la confiance qu'elle avoit en vostre amityé, et s'assurant de la parolle que nous luy donnions, elle estoit contante que le dict Sr Du Croc passât. Dont la sommes incontinent allez trouver en sa chambre; et elle nous a confirmé que, pour vous complayre, Sire, et ne faire préjudice au traicté, ny donner à penser au monde qu'elle heût maulvayse intelligence avecques vous, elle vouloit, de bon cueur, que Mr Du Croc continuât son voyage en Escoce, ayant desjà révoqué ses ambassadeurs qu'elle avoit par dellà, et qu'il trouveroit son adjoinct à Barvick, ou par les chemins. Et, avec plusieurs aultres bonnes parolles et beaucoup de faveur, elle l'a incontinent fort gracieusement licencié.

Nous avons estimé, Sire, que vostre intention seroit mieulx suyvie et vostre service mieulx accomply, et seroit encores mieulx pourveu au besoing des Escouçoys en ceste sorte, que si nous n'eussions vaincu ceste leur difficulté; sur laquelle ce sera maintenant à Vous, Sire, de mander au dict Sr Du Croc, par la voye d'icy, ou bien par celle de la mer, comme il vous playrra qu'il se comporte par dellà.

Après ce propos, la dicte Dame nous a dict que, le jour de St George, Mr de Montmorency avoit esté esleu chevalier de son ordre de la Jarretière, et ce en considération que Vostre Majesté le tenoit pour ung fort fidelle et inthime serviteur, et qu'il s'estoit toutjour porté entier et loyal en toutz voz affères, sans feinte ny dissimulation aulcune, despuis que vous estes venu à la couronne; et qu'est tant la place de feu monsieur le connestable au dict ordre vacante, elle avoit trouvé, par l'advis de ses confrères et compagnons, qu'on ne la pourroit plus dignement remplir que de l'élection de son filz, qui encores vous pourroit accompaigner quelquefoys à la cellébration du dict ordre en France, si, d'avanture, il vous playsoit qu'il fît tant d'honneur au dict ordre, et s'il luy playsoit à luy de l'accepter.

J'ay baysé les meins à la dicte Dame pour une tant singullière signiffication, qu'elle vous faysoit, de sa bonne volonté et de son inclination à la France; et luy ay dict que Vostre Majesté luy en sçauroyt ung grand gré, et que les vertus et bonnes qualités de Mr de Montmorency se trouveroient dignes de ceste sienne faveur; l'assurant que je ne fauldroys de vous en faire ung article, à part, par ma première dépesche. Elle s'attand résoluement que ce sera luy qui viendra par deçà, et a faict différer de bailler l'ordre à deux aultres seigneurs de ce royaulme qui ont esté esleus, affin qu'ilz le puissent prendre en solennité avecques luy à Vuindesore, quand il sera icy; et Mr le comte de Lestre luy faict préparer sa mayson en ceste ville, pour l'y loger; continuant monsieur l'amiral Clinton de s'apprester, et desjà quatre milords ont esté commandés de se mettre en poinct pour l'accompaigner, ensemble force aultres gentilshommes. J'entendz que le comte de Lestre sera faict grand maystre, ayant refuzé d'estre grand trésorier, qui est encores ung plus grand estat, mais, parce qu'il y fault des lettres et du sçavoyr pour l'exercer, l'office est réservé à milord de Burgley, lequel, à ceste cause, a esté aussy esleu de l'ordre. Et dict on que le comte de Sussex sera faict privé scel, et que Me Smith aura en seul la charge de secrettère d'estat, et sera chancellier du dict ordre d'Angleterre.

Il semble, Sire, que, peu à peu, la dicte Dame et ceux de son dict conseil se layssent conduyre à prendre la confience qu'ilz doibvent de Vostre Majesté; et me griefve seulement qu'ilz se préparent, à ce prochein parlement, de faire quelque préjudice à la Royne d'Escoce; ce qui ne peut bien sonner pour Vostre Majesté, ny bien convenir à la conclusion du traicté.

Au surplus, le Sr de Sueneguen, qui estoit encores icy de la part du duc d'Alve pour le Roy d'Espagne, a heu son congé, et doibt partyr bientost pour se retirer, si, d'avanture, les choses ne changent, layssant les affères du commerce et de l'entrecours fort décousus; mais j'estime que le faict des deniers et des laynes s'accomodera avec les particuliers, car desjà les conventions en sont quasy faictes. J'entendz qu'il s'est embarqué, au port d'Arvich, en Norfolc, envyron mille wuallons bien armés, pour aller trouver le comte de La Marque à la Brille; et a l'on mis en dellibération, en ce conseil, comme l'on auroit à se comporter avec ceulx de Flexingues. Sur ce, etc.

Ce xxviie jour d'apvril 1572.

A la Royne.
(Lettre à part.)

Madame, ayant sondé les deux conseillers de ceste princesse sur la volonté qu'elle peut avoyr au propos de Monseigneur le Duc, l'ung et l'aultre m'ont assez donné entendre qu'elle s'attand bien que Mr de Montmorency luy en parlera, mais qu'elle ne veult cependant qu'on cognoisse rien de son intention, ny qu'on sçache quelles auront à estre ses responces, jusques à ce qu'il soit icy; et qu'encores lors elle yra si retenue que l'affayre sera bien advancé, premier qu'elle en vueille donner une seule bonne parolle. Et m'a dict Mr le comte de Lestre que si, d'avanture, le dict affère avoit d'aller en avant, qu'il le faudroit conduyre par moyens les plus destornés et les plus éloignés de la conjecture des hommes, que fère se pourroit; et milord de Burgley m'a assuré que la dicte Dame commançoit d'en ouyr plus volontiers parler qu'elle ne souloit, et que, de sa part, il desiroit de l'advancer aultant qu'il luy seroit possible.

Mr de Quillegreu, lequel y est infinyement bien affectionné, m'est venu compter les bons offices qu'il y a desjà faictz, et la dilligence qu'il y a mise, tant envers la dicte Dame que envers ses conseillers; et que, néantmoins, il n'avoit peu encores tirer une bonne parolle d'elle, ny aulcung indice d'eulx, par où il vous vueille faire prendre, ny aussy vous en vouloir faire perdre l'espérance; bien luy sembloit que ceulx, qui estoient le plus près d'elle, avoient opinyon qu'ayant fally ceste foys au party de Monseigneur, si, d'avanture, une nouvelle peur de sa vye ou de perdre son estat ne la contreignoient, elle ne se maryeroit jamais; et de cella elle pensoit s'en esclarcyr à ce prochein parlement, sellon les instances que les siens luy fairoient, ou de leur désigner ung successeur, ou de prendre ung mary; et que, de deux choses estoit le dict de Quillegreu bien assuré, l'une, que nul aultre prince y estoit maintenant en termes, et l'aultre, que la dicte Dame vouloit et avoit grand plésir d'estre recherchée. Et a adjouxté, ce qui m'a esté aussy d'ailleurs confirmé, qu'elle, despuys sa dernière maladye, faisoit prendre meilleure espérance au comte de Lestre que, six ans auparavant, elle ne luy en avoit donné; et néantmoins il monstre, de son costé, qu'il ne s'y attand, et qu'il ne cognoit aulcune bonne seureté pour luy en ce royaulme, et qu'il cerche infinyement l'apuy et refuge de Voz Majestez. Il répute l'admiral Clinton son grand et expécial amy, lequel est aussy tenu, et pareillement madame l'admiralle sa femme, pour bien fort inthimes de la Royne, leur Mestresse. Et semble qu'elle faict aller mestre Milmor, qui sert en sa chambre privée, accompaigner le dict sieur admiral en France, affin qu'il luy rapporte mieulx au vray ce dont elle desire estre informée, de dellà, de toutes les circonstances qui peulvent apartenir au propos de Mon dict Seigneur le Duc. Sur ce, etc.

Ce xxviie jour d'apvril 1572.

CCXLIXe DÉPESCHE

—du iiiie jour de may 1572.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet.)

Départ de Mr Du Croc pour l'Écosse.—Nouvelle rupture de la négociation des Pays-Bas.—Détails sur la négociation tentée en Écosse par les Anglais.—Conclusion du traité d'alliance.—Réjouissances faites à Londres.

Au Roy.

Sire, en ung mesmes temps sont partys d'icy le Sr de Sueneguen et Mr Du Croc, l'ung pour se retirer en Flandres, et l'aultre pour continuer son voyage en Escoce, qui n'a esté sans que aulcuns ayent assez ouvertement faict leur effort pour changer cet ordre, à ce que le flamment demeurât et que le françoys fût envoyé prendre son chemin par ailleurs; mais enfin, grâces à Dieu, j'ay obtenu ce qui concernoit Vostre Majesté, en cédant ung peu à l'opinyon de ceste princesse.

Et voycy comme est advenu au dict Sr de Sueneguen qu'ayant baillé troys articles par escript à la dicte Dame: l'ung, de chasser à bon escient les pirates, affin de faire cesser les désordres de la mer; l'aultre, de vouloir bien recepvoir les navyres et marchandises des subjectz du Roy, son Mestre, ez portz d'Angleterre, et les y laysser entrer et sortyr librement, sans leur y mettre nul arrest, offrant le semblable pour les navyres et marchandyses des Angloys en Hespagne et Flandres; et le troysiesme, de remettre le commerce entre leurs pays et subjectz, avec la continuation de l'entrecours, ainsy qu'il estoit auparavant; et a adjouxté qu'il pleût à la dicte Dame de dire ouvertement ouy ou non sur ce dessus:—Elle luy a faict respondre qu'elle avoit pourveu en si bonne sorte à déchasser les pirates, et faire qu'ilz n'eussent aulcune retraicte ny support en ce royaulme, que c'estoit maintenant à son dict Maistre de les poursuyvre ailleurs, si bon luy sembloit, pour assurer la navigation de ses subjectz; qu'elle étoit contente que, pour deux mois, ses ports fussent libres à iceulx subjectz, en accordant par luy une semblable liberté de ses portz aux Angloys, et que, ce pendant, ambassadeurs pourroyent estre mutuellement envoyés, de l'ung à l'aultre prince, pour vuyder leurz différendz; que, touchant l'entrecours, il seroit lors advisé comme le continuer, sellon qu'elle le vouloit de bon cueur, et n'avoit jamais donné occasion de l'interrompre.—Sur lesquelles responces ayant icelluy de Sueneguen demandé à parler à la dicte Dame, elle a faict semblant de n'avoir trouvé bon qu'il l'eût ainsy sommée de dire ouy ou non; et comme si en cella il n'eust assez révéremment uzé en son endroict, elle s'est une foys excusée de ne le vouloir plus admettre en sa présence, mais enfin elle l'y a admis. Et il luy a remonstré que c'estoit bien peu que de deux moys de surcéance, qu'elle luy accordoit, et que n'ayant charge de les accepter, il l'yroit rapporter au duc d'Alve avec les aultres bonnes responces qu'elle luy avoit faictes, si elle trouvoit bon qu'il l'allât retrouver. Et ne luy en ayant la dicte Dame refuzé le congé, il est incontinent party.

Au regard de Mr Du Croc, je confesse qu'il y a heu encores de la difficulté, car, sur le poinct qu'on nous debvoit dellivrer son passeport, la dicte Dame nous a mandé que les Srs Drury et Randol luy avoient escript, en grand haste, que ceulx de Lillebourg estoient prestz d'accorder aux articles qu'ilz leur avoient proposez, et ne contredisoient guyères plus à chose qui fût de la vraye substance d'iceulx, restant toute la difficulté sur la forme de l'assurance, dont desiroit que son chancellier et milord de Burgley et le ser Raf Sadeller en devisassent aveques nous, premier que passer oultre. Ce qui, à la vérité, nous a faict doubter de quelque changement; mays, après les avoir paciemment escoutez sur la comprobation des dicts articles, sans que nous leur y ayons voulu guyères contredire, ny aussi les aprouver, nous en avons seulement demandé l'extrêt, avec le sommayre de l'intention de leur Mestresse là dessus, pour le vous envoyer; et avons continué de demander le passeport de Mr Du Croc. Dont ayant obtenu l'ung et l'aultre, le dict Sr Du Croc s'est desjà acheminé, et je vous envoye maintenant icelluy extrêt, sur lequel j'ay bien comprins, Sire, par le dire de ceulx cy, qu'il reste encores beaucoup de différend au segond article, en ce que ceulx du Petit Lith prétandent l'authorité du régent debvoir estre absolue, sans aulcune limytation; pareillement sur le quatriesme et cinquiesme, qu'ilz disent que, non seulement ceulx de Lillebourg, qui sont adversayres, mais ceulx aussy qui se sont portés neutres, doibvent venir demander rémission, ainsy qu'ont faict desjà les comtes d'Arguil, de Cassels et aultres; et elle leur sera concédée, sans que leur cas passe soubz une simple oblivion; aussy, sur le sixiesme et huictiesme articles, touchant la forme du conseil, que ceulx de Lillebourg requièrent que le nombre y soit mis égal des deux partys, et chacun remis en la place et reng qu'il y tenoit, quand la Royne sortit de Loclevin; à quoy ceulx du Petit Lith contredisent, voulans que cella soit layssé à la disposition du régent; mais, plus que tout, sur le deuxiesme et troisiesme articles, car le capitaine Granges offre bien de tenir le chasteau de Lillebourg pour le jeune Roy, si l'accord succède, mais non que la charge luy en doibve estre ostée. Et Mr Du Croc et moy avons arresté, suyvant les précédentes lettres et instructions de Vostre Majesté, qu'il procurera, devant toutes choses, que l'abstinence d'armes soit prinse, et que l'accord soit différé jusques à tant qu'il vous ayt informé du tout; et qu'en tout évènement il donra ordre, aultant qu'il luy sera possible, ès dicts articles contencieux, et encores au premier et segond, qu'ilz soient conceus et couchés, le plus sellon vostre intention et sellon la réputation de vostre couronne que faire se pourra.

Il semble que les principaulx seigneurs du royaulme inclinent assez à la paix, mais que les petitz, et mesmement les soldatz, ne la veulent pas, et qu'ils ont failly à tuer les dicts Drury et Randol, parce qu'ilz la sollicitoient instamment; et que le capitaine Granges a heu grand différend avec milord de Sethon, jusques avoyr faict courir et bruller les terres l'ung de l'aultre, parce qu'il le pressoit de vouloir recepvoir guarnison d'Espaignolz dans Lillebourg. J'espère que l'arrivée de Mr Du Croc par dellà y ramandera beaucoup les choses.

Cepandant, Sire, la desirée nouvelle de la conclusion du traicté[24] est arrivée en ceste court, le xxviiie du passé, avec très grande satisfaction de ceste princesse et des siens, qui m'en ont faict une fort expresse conjouyssance, le premier jour de may, que j'ay esté convié d'aller voyr ung bel essay d'armes, qui s'est faict devant elle à Grenvich; et m'a dict que les lettres, que ses ambassadeurs luy avoient escriptes du dict traicté, l'avoient engardée de regarder dedans, parce qu'elles luy faysoient si clèrement voyr dedans la bonne volonté et intention de Vostre Majesté, qu'elle n'en desiroit plus grande obligation ny promesse par escript; et, puisque Dieu l'avoit rendue si heureuse que d'avoir raporté son règne à celluy d'ung si grand et si vertueux roy, et plein de tant de certitude et de vérité, comme est Vostre Majesté, qu'elle vous demeureroit, toute sa vye, très estroictement confédérée, et vous rendroit ses successeurs après elle, si elle pouvoit, et son royaulme, de mesmes confédérés. Elle m'a continué le desir qu'elle avoit de la venue de Mr de Montmorency, et qu'elle faysoit apprester en dilligence monsieur son admiral, pour vous aller trouver, et feroit que ses navyres, qui l'iroient passer, atandroient en la rade de dellà Mr de Montmorency pour le porter en ce royaulme. Dont sera bon, Sire, qu'il se prévaille de ceste commodicté, et que, par le premier, il vous playse me mander quand, et comment, il vous plait que ce soit, car je mettray peyne qu'on y corresponde entièrement de ce costé. Sur ce, etc.

Ce ive jour de may 1572.

A la Royne.

Madame, il semble qu'on avoit préparé ung triomfe à Grenvich, le premier jour de may, tout exprès pour y solenniser la nouvelle de la conclusion du traicté, comme si ceste princesse et les siens vouloient monstrer qu'ilz ont, par ceste confédération, trouvé le propre repos et seureté qu'ilz cerchoient en leurs affères. Il s'est présenté, le dict jour, troys mille soldatz, dont les deux mille estoient corselletz et les mille arquebuziers, en fort bon équipage, et beaucoup de la jeunesse de la court dedans le parc du dict Grenvich, en une campagne raze, au pied d'une mothe, où la troupe s'estant séparée en deux, avec six pièces de campagnes, de chacun costé, il a esté ataché une fort brave escarmouche par les harquebuziers, qui a duré fort longtemps; et puis les deux bataillons sont venus jusques à donner furieusement l'ung dans l'aultre, faisantz cependant les arquebusiers et l'artillerie si grande dilligence de tirer, qu'il n'a esté rien obmis de ce qui se peut représanter en une journée et en ung faict d'armes, et le tout fort bien conduict par aulcuns capitaines qui sont en bonne estime par deçà.

Et sur la fin, milord de Burgley s'est approché là où la Royne, sa Mestresse, estoit et, en s'adressant à moy qui estois auprès d'elle, m'a dict, tout hault, que de l'acquest que j'avoys faict des forces de ce royaulme à Voz Majestez Très Chrestiennes par le traicté de la ligue, je pouvois voyr quel en estoit l'eschantillon. A quoy la dicte Dame a adjouxté que Dieu avoit donné de si bonnes forces à ceste couronne que, si elles n'estoient pour faire peur à ses voysins, qu'elles estoient aulmoins pour se garder d'en avoyr d'eux, et que toutes estoient au service de Voz Majestez; et n'y avoit nul homme de bien en son royaulme qu'elle ne désadvouât, s'il ne se monstroit dorsenavant très dévot et fort affectionné à vostre grandeur.

Je n'ay obmis aulcune bonne parolle, dont je me soys peu adviser pour luy gratiffier les siennes bonnes, que je ne la luy aye dicte; mais, parce que cella seroit long, je me déporteray d'en toucher rien icy, seulement je adjouxteray qu'il me semble que la dicte Dame se confirme, de jour en jour, davantaige en vostre amityé, et que je fay tout ce que je puis pour l'y entretenir.

Le comte de Lestre et milord de Burgley cellèbrent en plusieurs bonnes sortes ceste confédération, et monstrent qu'il en procèdera de grandes utilités en général; et, quand au particullier, ilz diffèrent de m'en vouloir parler, jusques à la venue de Mr de Montmorency; auquel le dict sieur comte a fort magniffiquement faict préparer sa mayson de ceste ville pour l'y loger, et pour y loger Mr de Foix; et dict que n'ayant, ceste foix, peu obtenir le congé d'aller devers Voz Majestez, qu'il espère, en toutes sortes, de l'impétrer, quand la Royne, vostre belle fille, sera accouchée; et qu'il ne veult, tout le reste de sa vye, travailler en aultre chose que d'entretenir, en tout ce qu'il pourra, la Royne, sa Mestresse, et ce royaulme, en parfaicte amityé et intelligence avec Voz Majestez et la France. Sur ce, etc.

Ce ive jour de may 1572.

CCLe DÉPESCHE

—du xiiie jour de may 1572.—

(Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Vassal.)

Réception du treité.—Audience.—Lettre secrète à la reine-mère. Négociation du mariage du duc d'Alençon.—Mémoire. Détails de l'audience.—Remise du traité à la reine.—Discussion sur l'un des articles concernant l'Écosse.—Insistance de l'ambassadeur pour que Leicester soit envoyé en France.—Excuse donnée par la reine.—Bon accueil réservé à Mr de Montmorenci.—Avis donné par l'ambassadeur, au nom du roi, des projets du roi d'Espagne contre l'Angleterre.—Confidences d'Élisabeth à ce sujet.—Nouvelles d'Écosse.

Au Roy.

Sire, estant le Sr Cavalcanty arrivé à Grenvich le quatriesme de ce moys, il y a séjourné, tout ce jour et le lendemein, pour avoir moyen de bayser la mein à la Royne d'Angleterre, vers laquelle il m'a assuré qu'il avoit faict de très bons offices; et ne luy avoit semblé, parmy les propos qu'il luy avoit tenus, qu'il luy deût tayre le pourtraict: dont en a depuis uzé comme il a cogneu estre expédiant. Et mon secrettère est arrivé le mesme jour, avec la coppie du traicté et avec les lettres et mémoyres, qu'il vous a pleu m'escripre du xixe, xxe et xxiie du passé, sur lesquelles j'ay incontinent envoyé demander audience; mays, parce que ce a esté sur le poinct que la dicte Dame vouloit partyr de Grenvich pour venir en ceste ville commancer son parlement, elle m'a pryé de vouloir avoir ung peu de pacience pour ung jour ou deux. Et ainsy je n'ay esté jusques à mècredy dernier parler à elle: qui l'ay trouvée en sa mayson de St Jammes au bout du parc de Ouestmenster; où, après luy avoyr faict, de la part de Voz Majestez, et de tous ceulx de vostre couronne la conjouyssance de la conclusion du traicté; et que je luy ay heu présenté la lettre que Vostre Majesté luy avoit envoyée, escripte et signée de vostre propre mein, toute ouverte; et débatu fort amplement le poinct du xxxvie article du dict traicté; et puis percisté, aultant qu'il m'a esté possible, qu'elle vous voulût envoyer Mr le comte de Lestre; je suis venu à luy parler de l'advis que, par l'aultre dépesche, du xxve du dict moys, Vostre Majesté me commandoit de luy dire.

Qui ont esté tous propos, desquelz elle a prins une singullière satisfaction en elle mesmes, et qui luy ont faict estimer (voyant les choses procéder à tant de vrays signes de vostre droicte intention vers elle) qu'elle avoit proprement trouvé le port de seureté et le vray refuge qu'elle cerchoit en ses affères. Et de tant, Sire, que des propos que je luy ay tenus, et de ceulx qu'elle m'a respondus, et de la résolution que j'ay prins avec elle et avec les seigneurs de son conseil, tant sur ce que dessus que sur le voyage des seigneurs que Voz Majestez proposent d'envoyer mutuellement l'ung vers l'aultre, ensemble de toutes aultres nouvelles d'icy, j'en ay baillé ample instruction au Sr de Vassal, présent pourteur, je vous supplieray très humblement, Sire, de le vouloir ouyr, et de trouver bon que je descharge d'aultant la présente. Sur ce, etc.

Ce xiiie jour de may 1572.

A la Royne.
(Lettre à part.)

Madame, par plusieurs et divers moyens j'ay essayé comme je pourrois tirer du comte de Lestre et de milord de Burgley quelque notice de l'intention que ceste princesse peut avoyr au mariage de Monseigneur le Duc, et ilz m'ont assez signiffié qu'ilz y ont, de leur part, une fort singullière affection; et m'ont encores touché aulcunes particullarités, semblables à celles que les ambassadeurs vous ont dictes de dellà, pour me monstrer que la dicte Dame ne le rejette pas, et que ny elle ny eulx ne veulent qu'on en délaysse le propos, mays ilz ne s'advancent pour cella d'ung seul mot qui ayt de quoy y fonder une bonne espérance. Dont, pour les faire eslargir davantaige, je leur ay dict que je me trouvois en grande perplexité comme vous debvoir maintenant escripre de ce faict sur la venue de Mr de Montmorency, et si je persuaderois Voz Majestez, ou bien les dissuaderois, de luy donner charge d'en parler à la dicte Dame; car ne me sembloit estre de la dignité d'elle qu'on luy ouvrît ung tel propos, si elle ne l'avoit agréable, et encores moins de l'honneur du Roy de le luy faire proposer, s'il en debvoit raporter une maulvaise responce. Dont les supplioys de me donner advis comme m'y gouverner, sellon que Voz Majestez m'avoient commandé d'y procéder tousjours, ainsy qu'ilz me le conseilleroient; ce que je leur ay dict, à part l'ung de l'aultre. Et tous deux m'ont rendu une mesmes responce: c'est que nul, soubz le ciel, estoit plus propre que Mr de Montmorency pour bien acheminer ce propos, et qu'en toutes sortes Voz Majestez Très Chrestiennes luy debvoient donner charge qu'il en parlât à la dicte Dame, s'il trouvoit que les choses y fussent bien disposées, en quoy ilz s'exhiberoient ministres très oportuns premièrement vers elle, pour la persuader de le bien recepvoir, et puis vers luy, pour l'advertyr en quel temps et lieu, et par quelz argumentz il debvroit procéder; et que tout ce fait debvoit estre entièrement remis jusques à sa venue. Dont j'estime, Madame, qu'il est expédiant de cheminer en cella par les addresses qu'ilz nous monstrent, et que mon dict sieur de Montmorency, sur ce qui en a esté desjà pourparlé, et sur l'advancement que la présence du pourtraict y aura peu adjouxter, y mette non seulement ung bon fondement, mais qu'il en raporte à Vostre Majesté, quant il s'en retournera, toute la conclusion de ce qui s'en doibt espérer. Sur ce, etc.

Ce xiiie jour de may 1572.

INSTRUCTION DES CHOSES

Dont le Sr de Vassal, suyvant la présente dépesche, aura à informer Leurs Majestez:

Que, le viiie de ce moys, je suys allé trouver la Royne d'Angleterre à St Jemmes, et luy ay dict que le Roy avoit voulu donner lieu à ses ambassadeurs de luy pouvoir mander la première nouvelle de la conclusion du traicté, avant me commander de luy en rien dire; et que j'avoys bien cognu qu'ilz avoient honnorablement faict leur debvoir de luy représanter combien Leurs Majestez Très Chrestiennes y avoient procédé sincèrement, et nettement, et avec abondance d'amytié et de bienveillance vers elle;

Que maintenant j'avoys à luy dire, de la part de Leurs dictes Majestez, et de toutz ceulx de leur couronne, qu'ilz se conjouyssoient infinyement avec elle de la dicte conclusion du traicté, et que le Roy la prioit de croyre qu'il le luy confirmoit et le luy ratiffioit de cueur et de vraye affection, trop plus que nulle aultre obligation ne le sçauroit porter par escript, pour luy demeurer, de toutz ses moyens et forces, à jamais bon allié et perpétuel confédéré, comme avec celle de qui il honnoroit et révéroit plus la grandeur, et de laquelle il prisoit aultant les excellantes qualités que de nulle aultre princesse qui fût en tout le monde; et qu'il la prioit de faire estat de luy, et de pouvoir dorsenavant jouyr de tout ce qui estoit en sa puissance, et de toutes les commodités de son royaulme, comme de chose qui estoit en sa disposition; et qu'en somme elle estimât, par ceste confédération, d'avoir accreu sa grandeur d'aultant que celle du Roy, et de sa couronne, et de toute la France, y pouvoient adjouxter;

Que la dicte Dame, avec ung incroyable plésir, m'avoit respondu que son obligation estoit aujourdhuy si grande envers Leurs dictes Majestez, que, pour ne leur pouvoir par parolle rendre ung seul des infinys mercyementz qu'elle leur en debvoit, qu'elle les réservoit tous dans son cueur, pour, en lieu de ce, leur offrir, avec effect, son moyen et sa puissance, et tout ce qui dépendoit de sa couronne pour les en servir, sans excuse quelconque, toutes les foys qu'il leur pléroit le commander; et qu'elle supplioit le Roy de croyre que, puisqu'il luy avoit pleu de la prendre en sa confédération, qu'elle y persévèreroit à jamais, et ne s'en déporteroit pour péril qui peût advenir à sa propre vye, ny à son estat, comme celle qui s'estimoit estre confédérée avec le plus entier et plus droict, et le plus homme de bien, ainsy l'a elle dict, qui soit entre tous les princes qui règnent sur la terre.

Et luy ayant présenté toute ouverte la lettre que le Roy luy envoyoit touchant la cause de la religion, elle l'a lue incontinent avec affection, et m'a dict qu'elle cognoissoit très bien que le Roy, son bon frère, l'avoit escripte et signée de sa mein, et qu'elle satisfaysoit, trop plus que sufisemment, à la déclaration de son intention en cest endroict; dont m'en bailleroit une semblable de sa mein, en la forme que je la luy demandois, affin de l'envoyer à Sa Majesté Très Chrestienne.

Mais, touchant l'aultre lettre, que je luy ay demandée sur l'interprétation du xxxvie article du traicté, après qu'elle a heu, mot à mot, leu le mémoyre en françoys, et la substance de la lettre en latin, qui m'en avoient esté mandés, elle a fort aygrement débatu l'affayre, jugeant que par là l'on la vouloit contreindre de s'adresser à la Royne d'Escoce pour la poursuyte des angloys rebelles qui se retireroient en Escoce; et est retournée aux mesmes raysons qui m'avoient auparavant esté alléguées, car je leur avoys fort débatu et contredict le dict article; et enfin m'a dict qu'elle n'entendoit procéder en cest endroict, sinon jouxte la teneur des traictés d'entre l'Angleterre et l'Escoce, qui ne portoient qu'elle deût adresser ses sommations et réquisitions aux particulliers, ains au prince du pays, ou à celluy qui exerceroit l'authorité en son nom; et que, de donner advertissement au Roy de son entreprinse, premier que d'aller poursuyvre par armes ses rebelles, qui se retireroient par dellà, qu'elle espéroit bien de le faire aulcunement, durant leur bonne confédération, mais de s'y obliger par lettre ny promesse, qu'elle ne le pouvoit ny debvoit faire. Ce que ayant, au partir de la dicte Dame, débatu encores plus amplement avec sept des seigneurs de son conseil, j'ay enfin obtenu qu'il me sera baillé l'extrêt de l'article, d'entre l'Angleterre et l'Escoce, qui concerne ce faict, affin de l'envoyer au Roy pour voyr s'il le contantera; et que si, après, il y reste quelque difficulté, qu'elle sera vuydée à la venue de messieurs les depputés du Roy. Et semble bien que, de tant que l'article du nouveau traicté se réfère à debvoir procéder en cecy, sellon les anciens traictés d'entre les deux royaulmes, qu'on n'accordera jamais qu'il en soit rien changé; et les Escouçoys mesmes, quand l'on l'auroit bien advisé aultrement, ne le vouldroient consentyr.

Après ce dessus, j'ay dict à la dicte Dame que ce, où je me trouvois le plus empesché, de toute la dépesche que j'avois dernièrement reçue de France, estoit la persévérance en quoy je voyois que le Roy continuoit de la pryer qu'elle luy voulût envoyer Mr le comte de Lestre; et qu'il monstroit bien qu'il demeuroit en suspens de beaucoup de choses d'entre Leurs deux Majestez, et non si bien édiffié de plusieurs aultres comme il espéroit de l'estre par le dict sieur comte, mieulx que par nul aultre, si elle trouvoit bon qu'il l'allât trouver; et que je ne luy pouvois dire, de ce que le Roy m'en escripvoit, sinon qu'il s'attandoit de le voyr, et de l'honnorer, et bien traicter, pour l'amour d'elle, et de luy signiffier par luy quel il aura à estre et tous ceulx de sa couronne, toute leur vye, vers la dicte Dame, et comprendre aussi de luy quelle ilz la trouveront debvoir estre vers eulx; qu'elle m'avoit bien dict plusieurs occasions et plusieurs légytimes excuses là dessus, pour les mander au Roy, ce que j'avoys fort fidellement faict, mais aussy me luy avoit elle faict escripre que, s'il ne se pouvoit contanter sinon que le dict sieur comte fît le voyage, qu'elle l'en satisferoit; et de tant qu'il y percistoit, et s'aprochoit vers Paris, affin que le dict voyage fût tant plus court, qui ne seroit que de vingt ou de xxv jours, au plus long, que je la suppliois de vouloir donner congé au dict sieur comte de le faire.

La dicte Dame soubdein m'a respondu qu'elle ne pouvoit sinon avoyr une fort grande obligation au Roy pour ce sien bon desir, lequel elle voyoit bien que tendoit du tout à vouloir establir une très ferme et mutuelle confience entre eulx, mais le supplioit très affectueusement qu'il se voulût contanter que cella se fît ceste foys, pour le costé d'elle, par monsieur son amiral, lequel ayant esté faict comte de Lincoln estoit, à ceste heure, le premier homme de son royaulme, et tant bien affectionné à la confédération d'entre ces deux couronnes, et encores si bien informé des plus privées intentions qu'elle heût en son cueur, que le comte de Lestre ne sçauroit estre plus propre à ceste charge que luy, qui, d'abondant, avoit desjà tant advancé son apprest et s'estoit mis en telle despence qu'on luy feroit grand tort de révoquer sa commission; et que le comte de Lestre et milord de Burgley luy faysoient infinyement besoing pour ce parlement qui debvoit commancer le lendemein; et aussy, qu'estant icy Mr de Montmorency, lequel elle attandoit en grande dévotion, c'estoient ces deux là qui avoient à la conseiller de toutes les choses dont elle auroit à luy satisfaire; et que le Roy, encor que Mr de Montmorency fût absent, ne se trouveroit despourveu de bon conseil à l'arrivée de son dict amiral, ayant toutjour la Royne, sa mère, et Monsieur, et plusieurs aultres fort expéciaux conseillers près de luy.

Et sur toutes mes réplicques, qui n'ont esté petites, elle m'a toutjour si fermement oposé le besoing qu'elle avoit de ses dicts deux conseillers pour ses présens affayres, que je n'ay peu rien gaigner. Et, pour n'estre pas trop contredisant, après luy avoir dict que je mettrois peyne de faire prendre au Roy en bonne part ses excuses, la dicte Dame et les seigneurs de son dict conseil ont arresté que le dict sieur admiral partira d'icy le lendemein de la Pantecouste, pour passer le dernier de ce moys, avec toute sa compagnye, à Callays ou à Boulogne; et que, s'il playst au Roy que Mr de Montmorency se trouve lors au dict lieu, il se pourra servir de la commodicté des mesmes navyres angloys qui l'auront porté de dellà, desirantz que je les puysse promptement advertyr de l'intention du Roy là dessus, affin que, sellon icelle, ilz puissent régler le dict voyage et pourvoir à la réception qu'ilz dellibèrent faire fort grande et honnorable à Mr de Montmorency.

Sur la fin de l'audience, j'ay pryé la dicte Dame qu'elle me voulût, comme aultrefoys, donner parolle de ne réveller d'où luy seroit venu ung advis, lequel le Roy m'avoit mandé qu'aussytost que j'aurois veu sa lettre je ne fallisse de l'aller porter à la dicte Dame. A quoy elle m'a dict qu'elle me donnoit parolle et promettoit au Roy d'uzer de tous ses advertissementz ainsy qu'il l'ordonneroit, sans en rien oultrepasser; dont luy ayant leu fort distinctement la lettre, laquelle est du xxve du passé, elle m'a soubdein respondu qu'elle esprouvoit maintenant, par la conjecture d'aultres advis qui luy estoient venus d'ailleurs, lesquelz se raportoient à cestuy cy, que le Roy avoit véritablement soing d'elle et de ses affères, et qu'il n'y avoit rien de feinct ny de simulé en ce qu'il luy en mandoit; car, deux moys a, elle avoit surprins ung pacquet que la comtesse de Northombelland envoyoit au comte son mary, qui est prisonnier en Escoce, par lequel elle l'assuroit que bientost se dresseroit une si brave entreprinse en Angleterre pour sa liberté, et pour la restitution de ceulx qui en estoient fuytifz, et pour le restablissement de la religion catholicque, qu'elle espéroit que luy et elle se reverroient en brief en leur estat trop plus grandz et plus heureux qu'ilz n'y avoient jamais esté, et que cella s'accompliroit dans le moys de may, à la venue du duc de Medina Celi; dont le duc d'Alve avoit desjà dellivré aulx angloys de ceste entreprinse, qui estoient à Malignes, vingt mille escus, et qu'il réservoit de bailler argent aulx aultres qui estoient à Lovein et aultres villes des Pays Bas, quand l'embarquement se feroit; et que, despuys huict jours, il avoit esté surprins ung aultre pacquet qui confirmoit ce dessus, et dans icelluy avoit esté trouvé l'extrêt des propres lettres du Roy d'Espaigne et de celles du dict duc, ensemble aulcunes dellibérations du conseil d'Espaigne là dessus; et que, grâces à Dieu, elle y avoit si bien pourveu qu'elle n'en estoit plus en peyne, et qu'en lieu de la liberté que le comte de Northombelland se promettoit, il debvoit, sur l'heure mesmes que nous en parlions, estre dellivré à milord d'Housdon à Barvic, et qu'il ne tenoit qu'à elle que ce double duc d'Alve, ainsy l'a elle nommé, ne fût racourcy au petit pied, et que beaucoup de dommage ne vînt à son Maistre à cause de luy, si elle le vouloit; mais que Dieu luy estoit tesmoing qu'elle ne procuroit ny avoit jamais procuré de nuyre à ses voysins, et qu'encores, ce qu'elle avoit faict au Hâvre de Grâce, elle le pouvoit en bonne conscience justiffier de ne l'avoir jamais entreprins que pour une maulvayse response qu'on luy avoit faicte de Callays; et que, puisqu'on la recerchoit maintenant si fort, elle laysseroit aller beaucoup de choses qui, possible, n'eussent passé, bien qu'elle me vouloit dire que le duc d'Alve, voyant l'estat de ses affaires, avoit, despuis huict jours, mandé en Hespaigne qu'on se départît de toutes les entreprinses qu'on avoit projectées sur l'Angleterre et l'Yrlande, et avoit faict dyre à elle qu'il estoit prest d'entendre à toutes les honnestes condicions qu'elle mesmes jugeroit estre expédiantes pour confirmer les bons traictés et anciennes confédérations qu'elle avoit avec le Roy, son Maistre; me priant de faire entendre tout ce dessus au Roy, avec ung mercyement qu'elle luy faisoit bien fort humble, si ainsy se debvoit dyre, et très cordial pour ceste tant singullière signification de bienvueillance qu'il luy avoit maintenant monstrée; et qu'elle se dellibéroit de luy en rendre toutes pareilles en tout ce que, pour sa grandeur et repos, elle le pourroit jamais faire.

Et, sur ce propos, j'ay bien sceu qu'il a esté proposé en ce conseil s'il seroit bon d'ayder ouvertement et porter faveur à ceulx de Fleximgues, attendu les maulvès déportemens du dict duc d'Alve contre ce royaulme, et aussy que c'est une ville très commode pour y establir ung commerce, beaucoup plus que n'est Embourg; mays il a esté conclud qu'on n'atemptera, pour encores, chose quelconque à Fleximgues, ny ailleurs au Pays Bas, qui ait apparence d'estre contre le Roy d'Espaigne, et seulement on permettra aux wuallons, qui sont icy, qu'ilz puissent retourner en leur pays, avec tel équipage qu'ilz le pourront recouvrer en ce royaulme, pour leur argent. Vray est que, s'il descend nul soldat hespagnol ou aultre subject du Roy d'Espaigne, en armes, en Yrlande ou en Escoce, ou en ce royaulme, que la Royne d'Angleterre prendra ouvertement en sa protection ceulx de Fleximgues.

Il semble que les choses d'Escoce sont en pires termes d'accord qu'elles n'ont encores esté, ayant naguyères ceulx des deux partys faict des entreprinses les ungs sur les aultres, dont y a heu des prisonniers qui ont esté incontinent pendus de chacun costé; et le comte de Mar a faict mettre en prison un de ses plus expéciaulx amys, nommé Archibal Douglas, à cause de souspeçon, et dict on qu'il l'a trouvé saysy d'aulcunes lettres de ceulx de Lillebourg et d'aucunes coppies d'aultres lettres du duc d'Alve: dont ne fault doubter que Mr Du Croc ne trouve de quoy bien s'employer par dellà. Mais, de tant que j'entendz que ceulx de Lillebourg sont bien à l'estroict, et ont nécessité de beaucoup de choses, il seroit bon que Mr de Flemy y passât, avec l'argent qui luy a esté baillé, sans aultres forces que les xxv ou xxx siens serviteurs, que j'ay dict à la Royne d'Angleterre qu'il pourroit mener avecques luy; mesmes que j'ay advis que milord Herys et milord de Maxouel se sont rengez du costé de ceulx du Petit Lith.

Despuis ce dessus, le vieux capitaine Cauberon est arrivé d'Escoce, lequel confirme le contenu du précédant article, et bientôt il en yra compter des nouvelles au Roy.

Encores despuis, je viens d'entendre qu'il est venu advertissement à ceulx cy que neuf grandz navyres de guerre, hespagnolz, chargés de soldatz et de monitions de guerre, ont comparu en la coste d'Yrlande et d'Escoce, de quoy l'allarme n'est petite en ceste court.

Quand il a esté question de me bailler la lettre, qui doibt estre envoyée au Roy, escripte et signée de la mein de ceste princesse, voyant qu'on y avoit changé quelque chose en la narrative, j'en ay seulement voulu retenir une copie, laquelle j'envoye présentement au Roy pour voyr s'il s'en contantera, et ay retiré celle de Sa Majesté jusques à ce que celle de la dicte Dame me sera dellivrée.

CCLIe DÉPESCHE

—du xixe jour de may 1572.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet.)

Ouverture du parlement.—Commission désignée pour décider du sort du duc de Norfolk et de Marie Stuart.—La guerre civile rallumée en Écosse.—Négociation des Pays-Bas; accord sur les deniers et marchandises.—Sursis à la négociation du traité de commerce entre la France et l'Angleterre.—Maladie du comte de Lincoln.

Au Roy.

Sire, à la pluspart de la dépesche de Vostre Majesté du iie de ce moys, laquelle j'ay receue le xiiiie, j'espère qu'il y sera desjà assez satisfaict par la mienne du xiiie, que je vous ay envoyée par le Sr de Vassal; et, s'il y reste quelque chose, je y respondray plus amplement, après que j'auray parlé à la Royne d'Angleterre; laquelle est maintenant si occupée, ensemble tous ceulx de son conseil, en tout leur parlement, qu'elle est bien ayse qu'on ne la divertisse à nul aultre affaire jusques à ce que celluy là soit achevé, sellon qu'elle en sollicite très instemment l'expédition, et presse, le plus qu'il luy est possible, d'en voyr bientost la fin. J'entendz qu'il a esté député vingt et ung principaulx personnages de la première chambre du dict parlement, (sçavoir: sept évesques, sept comtes, et sept barons), et quarante deux de la segonde, (quatorze chevaliers, quatorze escuyers et quatorze bourgoys) pour déterminer de toutes les choses qui s'i proposeront; et qu'à ceulx là a esté desjà mis entre meins le faict du duc de Norfolc et de la Royne d'Escoce.

J'ay mis peyne, aultant qu'il m'a esté possible, au nom de Vostre Majesté, d'aller au devant vers ceulx qui y ont quelque authorité pour les persuader de ne debvoir estre faict aulcung acte contre la personne ny contre la réputation de la Royne d'Escoce, ny contre le tiltre qu'elle prétend à la succession de ceste couronne; dont je ne sçay encores ce qui en adviendra, mais je creins assez qu'on face tout le pis qu'on pourra contre elle.

L'on s'est de rechef batu en Escoce, et y sont les deux partys plus aulx armes que jamais, et la ville de Lillebourg fort pressée de vivres. L'on dict que le duc de Chastelleraut est après à capituler de sa retraicte en France. J'espère que l'arrivée de Mr Du Croc par dellà y réduyra les choses à quelque modération, et je mettray peyne de luy faire tenir vostre pacquet le plus tost qu'il me sera possible, affin qu'il y puysse mieulx suyvre vostre intention et commandement.

Au regard du différent que ceulx cy ont avec les Pays Bas, il est desjà accordé touchant les deniers, en la façon qui s'ensuit: que, d'envyron troys centz mille escus qui appartiennent aulx Gènevoys et Lucoys, ilz en feront encores prest pour ung an, et sans aulcung intérest, à la Royne d'Angleterre, et elle leur fera obliger la chambre de Londres de les leur payer au bout du terme, de quoy ilz sont si contantz qu'ilz gratiffient de cinquante mille escus ceulx qui leur ont moyenné ce bon accord; et le reste des dicts deniers, qui sont envyron cent cinquante mille escus, de tant qu'ilz appartiennent aulx subjectz du Roy d'Espaigne, ilz demeureront icy pour en rembourcer les Angloys du pris de leurs marchandises qui ont esté arrestées et vendues en Flandres et en Hespagne, au cas que celles des dicts subjectz du Roy d'Espagne n'y puissent satisfaire; lesquelles on continue de les vendre encore tous les jours au plus offrant, sinon seulement les laynes qui sont réservées à estre dellivrées aulx propriétayres pour ung pris qu'ilz fourniront promptement, mais ilz y saulvent ung tiers et quasy la moittié de ce qu'elles vallent, qui n'est sans qu'ilz gratiffient aussy de quelque bonne somme ceulx qui s'en sont meslés. Et croy que, sans les troubles de Flandres, les dictes laynes fussent desjà dellivrées aulx marchandz hespagnolz qui sont à Bruges, mais je prévoy qu'il faudra qu'elles aillent toutes en France.

J'ay pressé milord de Burgley de vouloir donner quelque commancement à la commission que Vostre Majesté m'a envoyée pour l'establissement du commerce, mais il m'a pryé d'avoyr patience jusques après le parlement; car, durant icelluy, il n'y sçauroit entendre. Et cepandant les marchandz dressent leurs remonstrances, et les articles qu'ilz dellibèrent proposer pour ce faict, lequel ne sera long, quand une foys l'on aura commancé d'y vacquer.

Monsieur l'admiral d'Angleterre a heu quelques accès de fiebvre, en façon que la Royne, sa Mestresse, doubtant de sa santé, avoit une foys mis en dellibération de faire hastivement préparer ung aultre milord pour aller devers Vostre Majesté, affin qu'il n'y heût manquement de son costé; mais le dict sieur amiral m'a mandé qu'il avoit si grand desir de parachever ce voyage, et de faire quelque notable service entre Voz Majestez Très Chrestiennes et la Majesté de la Royne, sa Mestresse, que pour nul empeschement, s'il n'estoit bien extrême, il ne demeureroit; et ainsy il persévère de vouloir partir d'icy le lendemein de la Pantecoste, ou plus tost, et de passer la mer le dernier de ce moys, sinon que me mandiez que je le retarde.

Ceste princesse n'a ozé loger à Ouesmenster à cause de quelque souspeçon de peste; dont s'en retournera, dans cinq ou six jours, à Grenvich, y attandre Mr de Montmorency, estant la mayson de Sr Jemmes, où elle est à présent, trop petite pour l'y recepvoir; et j'entendz qu'elle le fera loger dans le chasteau. Sur ce, etc.

Ce xixe jour de mai 1572.

CCLIIe DÉPESCHE

—du xxiiiie jour de may 1572.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo.)

Apprêts de départ du comte de Lincoln.—Préparatifs faits pour recevoir Mr de Montmorenci.—Crainte que le parlement ne veuille priver Marie Stuart de ses droits à la succession d'Angleterre.—Affaires d'Écosse.—Nouvelles de France; confiance des protestans.—Résolution de plusieurs anglais de passer à Flessingue pour combattre le duc d'Albe.—Lettre secrète à la reine-mère. Négociation du mariage du duc d'Alençon.

Au Roy.

Sire, le trein de Mr le comte de Lincoln a commancé, dez jeudy dernier, xxiie de ce moys, de s'acheminer à Douvre, pour passer dellà, et luy partira après demein, xxvie, en dellibération de descendre à Boulogne, le dernier du moys, sans fallyr; sa troupe est ung peu plus grande qu'il ne cuydoit, et pourra estre d'environ deux centz chevaulx. Il semble que la Royne d'Angleterre laysse sa première opinyon de retourner à Grenvich, et qu'elle yra à Hamptoncourt pour plus honnorablement recepvoir Mr de Montmorency et messieurs voz depputés. Elle ne veult permettre que Mr le comte de Lestre soit leur hoste en ceste ville, ains elle leur a faict dresser une de ses maysons, nommée de Sommerset Place, qui est fort belle et ample, et l'a faicte garnyr de ses meubles; mais le dict sieur comte ne laysse, pour cella, de faire préparer la sienne pour y festoyer la compagnie; et monstre, toute ceste court, d'estre fort disposée de bien recepvoir et caresser les françoys.

Toutes les dellibérations du parlement, qui se tient maintenant icy, sont encores en suspens; et, parce que je creins qu'on y veuille faire des décretz contre la Royne d'Escoce, j'ay desjà remonstré à des principaulx de l'assemblée que cella ne pourroit bien sonner pour la réputation de Vostre Majesté, et dissouldroit plustost que n'estreindroit quelcun des neudz de la bonne amityé qui est encommancée; et qu'il estoit trop meilleur et plus honnorable pour la Royne d'Angleterre qu'elle obtînt par ses Estats la faculté d'eslire ung successeur, que non pas de faire priver maintenant la Royne d'Escoce du tiltre de la succession, ny ordonner rien de mal contre elle. Sur quoy m'a esté despuis respondu que la dicte Royne d'Angleterre vous vouloit porter tant de respect que, si elle sçavoit, à bon esciant, que vous deussiez estre offancé pour quelque chose de la Royne d'Escoce, qu'elle n'auroit garde de permettre qu'on y touchât. Je ne sçay encores ce qui en sera.

J'ay receu une lettre de Mr Du Croc, du xvie du présent, et avec icelle ung pacquet pour Vostre Majesté, par lequel je m'assure qu'il vous donne bon compte des choses d'Escoce; dont je ne vous en feray icy aultre mencion, sinon de vous dire, Sire, que ceste princesse, voyant la confirmation que m'aviez escripte, le iiiie de ce moys, de l'advis que, le xxve du passé, vous m'aviez mandé luy dire touchant les dictes choses d'Escoce, n'a longuement différé de me laysser donner conduicte à vostre pacquet vers le dict Sr Du Croc, qui à mon advis, l'a desjà en ses meins. Et, quant aulx aultres particullarités que j'ay dictes à la dicte Dame, (de l'accord de messieurs de Guyse avec monsieur l'Admiral, et de la volontayre démission que ceulx de la religion ont faicte en voz meins, des places que leur aviez layssées pour leur seureté, et de la prochaine consommation des nopces de Madame avec Monsieur le Prince de Navarre, aussytost qu'il sera guéry) elle en a faict une semblable conjouyssance, comme si ce fussent particullières prospérités pour elle et pour son estat. Ayant rendu grâces à Dieu de l'heur et du bon succès qu'elle voyoit maintenant en toutz voz affères, elle a loué grandement la prudence et la vertu de Voz Majestez, qui les y sçaviez très bien disposer. Et n'entendz, à ceste heure, Sire, rien plus ordinayrement des propos de la dicte Dame, sinon qu'elle est fermement résolue de persévérer en vostre amityé et bonne intelligence, tant que Dieu la layssera en ce monde.

Il semble que aulcuns angloys se veulent dispenser, de eulx mesmes, d'aller accompaigner les wuallons, qui sont icy, pour aller ayder ceulx de Fleximgues, et estime l'on que le nombre pourra estre de quatre à cinq mille. Sur ce, etc.

Ce xxive jour de may 1572.

A la Royne.
(Lettre à part.)

Madame, après que le Sr Cavalcanty a heu dellivré le pourtraict à Mr le comte de Lestre, la Royne d'Angleterre l'a faict aporter en son cabinet privé, où elle l'a veu fort oportunément, et m'a le dict sieur comte despuis mandé que ce que le dict pourtraict avoit représanté de la taille et de la disposition de la personne, encore que ce ne fût tout aultant comme de Monseigneur, si n'avoit il semblé que fort bien à la dicte Dame, et si, avoit jugé que l'accidant du visage s'en yroit avec le temps. Vray est que, quand elle estoit venue à lyre l'inscription de l'aage, elle avait dict qu'il n'arrivoit à la moictié du sien, de dix huict à trente huict; et que les choses, qu'elle avoit crainct, pour ce regard, de son ayné, estoient encores plus à creindre de luy: qui est tout ce, Madame, que le dict sieur comte m'en a mandé; et que, à l'arrivée de Mr de Montmorency, le propos s'en aprofondiroit davantaige; vers lequel il me promettoit de uzer, en cest endroict, aultant ouvertement et clèrement, et en fidelle amy, comme il le pourroit desirer, et de s'y emploier de tout son pouvoir; et qu'il s'assuroit que milord de Burgley, après s'estre desmélé des affères de ce parlement, et de ses gouttes qui l'avoient travaillé tous ces jours, en feroit de mesmes.

J'ay sceu d'ailleurs, Madame, que, discourant ceste princesse de cest affaire, elle avoit monstré que la disproportion de l'aage seroit ung très grand obstacle en ce propos, parce qu'elle ne vouloit, en façon du monde, qu'on jugât qu'elle se fût maryée par nécessité plustost que par ellection, veu sa grandeur et ses aultres qualités, et que cella la faysoit bien fort incliner à ne se marier jamais; bien disoit que, de cent ans, n'avoit esté contractée une plus loyalle amytié entre princes, que celle qu'elle espéroit avoir conclue avec Voz Très Chrestiennes Majestez, et qu'elle y persévèreroit jusques à la mort. Dont, Madame, de tant qu'il semble qu'on débatra fort ce point de l'aage, Vostre Majesté pourra, sur cella, uzer vers Mr le comte de Lincoln par dellà, et Mr de Montmorency, icy, des meilleures et plus convenables persuasions qui vous sembleront bonnes pour en dissouldre la difficulté; et je mettray peyne d'y disposer cependant la matière et les personnes, le mieulx qu'il me sera possible. Sur ce, etc.

Ce xxive jour de may 1572.

CCLIIIe DÉPESCHE

—du xxviiie jour de may 1572.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Monyer).

Soupçon de peste qui empêche l'ambassadeur de demander audience.—Communication par lettres.—Réponse faicte par Burleigh au nom de la reine.—Danger que court la reine d'Écosse depuis la réunion du parlement.—Conférence du comte de Lincoln avec l'ambassadeur.

Au Roy.

Sire, estantz deux de mes valletz devenus malades en mon estable, le xe de ce moys, avec quelque souspeçon de peste, encor que ce soit assez loing hors de mon logis, et que, les ayant faict transporter encores plus loing, ilz soient depuis fort bien guéris, j'ay voulu néantmoins m'abstenir de demander la présence de la Royne d'Angleterre, jusques après avoir prins l'aer des champs; mais cependant j'ay extrêt les principalles particullarités qui m'ont semblé nécessayres de communicquer, des dictes deux dépesches, à la dicte Dame et les luy ay mandées par escript.

Lesquelles elle a heu si agréables que milord de Burgley, le jour ensuyvant, m'a envoyé un clerc de ce conseil pour me dire qu'il avoit charge, de la part d'elle, de m'assurer que, depuis qu'elle estoit royne, nulle chose luy avoit succédé, de quoy elle se trouvât plus contante que de la confédération qu'elle avoit faicte avecques Votre Majesté, voyant, tous les jours, sortir nouveaulx et assurez tesmoignages, dont ceulx des dictes deux dépesches n'estoient petitz, de la confirmation de vostre amityé vers elle; et que, de sa part, elle se dellibéroit d'en rendre de si clers et de si manifestes au monde par euvres, par parolles et par toutes aultres démonstrations qu'elle pourroit, que toute la Chrestienté ne doubteroit nullement de sa ferme persévérance vers la vostre; et qu'elle avoit regret de ne pouvoir assez monstrer combien Mr de Montmorency et messieurs voz aultres depputez seroient, pour l'honneur de Vostre Majesté, bien veuz et bien receus en Angleterre, et que, si elle heût sceu qu'ilz heussent esté si pretz, il y a plus de dix jours que Mr le comte de Lincoln fût party; qu'elle prenoit en fort bonne part ce que m'aviez escript de la Royne d'Escoce, de laquelle néantmoins elle me vouloit bien dire que ceulx, qui estoient assemblés icy en son parlement, la pressoient infinyement qu'elle fît procéder par la justice et par les loix du pays contre elle, affin de pourvoir, par ce moyen, à sa propre seureté, et mettre sa personne et son royaulme hors de danger, et que plusieurs considérations diverses, qui contrarioient bien fort les unes aux aultres de le faire ou de ne le faire pas, la mettoient à ne sçavoir comment en uzer; tant y a que tous les gens de ses Estatz, toutz, d'une voix, crioient infinyement contre la dicte Royne d'Escoce; que, au reste, elle n'avoit nulles nouvelles du pays d'Escoce, depuis que Mr Du Croc y estoit arrivé, mais, aussytost qu'elle en auroit, elle m'en feroit part; et qu'elle avoit entendu que six vaysseaulx du prince d'Orenge et ung nombre de françoys estoient descendus à Fleximgues.

Sur lesquelles particullarités, Sire, j'ay respondu au dict de Burgley que je rendois, en premier lieu, grâces à Nostre Seigneur de l'establissement que prenoit plus grand et plus solide, toutz les jours, l'amityé qui estoit entre Voz Majestez et voz deux royaulmes, et que je ne faudrois de vous escripre ce qu'il me fesoit entendre de la part de la Royne, sa Mestresse; que, pour le regard de la Royne d'Escoce, elle m'estoit infinyement recommandée de vostre part, et me commandiés d'incister toujours pour elle et pour ses affères, aultant que vostre honneur vous y rendoit obligé, et en sorte que je me gardasse bien d'offancer la dicte Royne d'Angleterre, ny qu'elle en peût rien prendre de maulvayse part; comme aussy vous aviez tant de confience d'elle, qu'elle ne voudroit, en ce qui touchoit la Royne d'Escoce, ny en nulle aultre occasion, offancer la vraye amityé qui est entre vous. Qui estoit tout l'ordre que m'aviez commandé d'observer en cest endroict, sur lequel je suppliois la Royne, sa Mestresse, et les seigneurs de son conseil et de son parlement, qu'ilz volussent conformer leurs dellibérations à cest honneste desir de Vostre Majesté, qui estoit très honneste et bien fort raysonnable; que je remercyois bien humblement la dicte Dame de la communicquation, qu'elle promettoit de me faire, des nouvelles qui luy viendroient d'Escoce, qui estoit chose que Vostre Majesté auroit bien fort agréable; et, quand aux six vaysseaulx du prince d'Orenge, que je n'en avois aulcung advis, et qu'il pouvoit bien estre que ceulx de Fleximgues, pour faire croistre la réputation de leur entreprinse, se vantoient de plus de choses qu'ilz n'avoient.

Or, Sire, je vous puis bien assurer, quand à la Royne d'Escoce, qu'on a esté fort près de faire deux forts préjudiciables jugementz contre elle, l'ung de la vye, et l'aultre du tiltre qu'elle prétend à la succession de ce royaulme. Dont, du premier, elle doibt rendre grâces à Dieu, et à Vostre Majesté, de l'avoir, pour ceste foys, évité; car, sur les grandes instances que j'ay faictes, et sur les raysons que j'ay alléguées pour cuyder empescher l'ung et l'aultre, les principaulx du conseil m'ont respondu que, pour le seul respect de Vostre Majesté, et affin de ne vous offancer, la dicte Royne d'Angleterre avoit bien voulu faire cesser l'instance de la vye de la dicte Dame pour maintenant; mays, quand à celle de la succession, elle leur en layroit faire. Je ne sçay encores ce qui en adviendra.

A deux jours de là, Mr le comte de Lincoln m'est venu trouver en mon logis, et m'a dict qu'il s'en alloit devers Vostre Majesté avec la plus ample commission d'amityé et les plus honnorables offres qui jamais heussent esté mandées, de ce costé, à nul aultre prince de la Chrestienté; et qu'il se réputoit très heureulx d'intervenir ministre en ung tel acte, qui estoit très agréable à Dieu, très utile à ces deux royaulmes, et très honnorable devant la face de toutz les humains; et qu'il y apportoit de soy une affection si bonne que nulle meilleure ny plus parfaicte s'en pourroit trouver, au monde. Et ainsy, Sire, il est party, fort honnorablement accompaigné, le xxvie jour de ce moys, en dellibération de passer à Boulogne, le dernier, et accommoder de ses vaysseaulx Mr de Montmorency et messieurs voz depputés, et toute leur troupe, pour les trajecter deçà, le premier de juing; estant desjà le comte de Pembroth, avec quatre milordz, et aultre bon nombre de gentilshommes, ordonnés pour les aller recueillir à Douvre, et sept personnages, de chacun office de la mayson de ceste princesse, pour commancer de les traicter, dès le désembarquement. Et est mandé à la noblesse et officiers de la contrée, par où ilz passeront, de les accompaigner, et au comte d'Ochester, ou bien à celluy de Hontinthon, qui sont parans de la couronne, de leur aller au devant, avec ung aultre nombre de noblesse, à Gravesines, pour les conduyre, contremont la Tamise, jusques en ceste ville, où les comtes de Lestre et de Oxfort se trouveront, à leur descendre, à Somerset Place, qui est une mayson de la Royne; et leur feront sçavoir le jour qu'ilz pourront aller trouver la dicte Dame. Laquelle s'en va cependant à Hamptoncourt pour plus favorablement les recepvoir; vous pouvant assurer, Sire, que ceulx, qui vivent aujourdhuy, assurent n'avoir veu préparer, de leur temps, une si honnorable réception pour nulz aultres seigneurs qui soient passez en ce royaulme, comme maintenant l'on la prépare pour vos depputez. Dont j'espère bien, Sire, que ferez uzer de quelque correspondance, par dellà, à bien recepvoir le dict comte de Lincoln.

A ce matin, milord de Burgley m'a renvoyé, de rechef, le susdict clerc du conseil pour me dire que, en telles légations, comme sont ces deux, il n'estoit accoustumé d'uzer de saufconduictz, parce qu'on estoit en bonne paix; dont le comte de Lincoln n'en demandoit poinct pour son regard, et que, si j'en voulois pour voz depputés, que sa Mestresse m'en bailleroit. Je luy ay respondu, Sire, que messieurs voz depputés, à mon advis, ne vouldroient monstrer moins de confience, venantz en Angleterre, que les leurs en monstroient, allans en France, et par ainsy que je ne demandois point de saufconduict pour eulx. Et sur ce, etc.

Ce xxviiie jour de may 1572.

A la Royne.

Madame, je donne compte, en la lettre du Roy, des responces qui m'ont été faictes sur les deux dernières dépesches de Voz Majestez, et y mande la substance du propos que Mr le comte de Lincoln m'est venu tenir, quant il est party pour vous aller trouver; ayant à vous dire davantage, Madame, que le dict sieur comte monstre d'avoir une bonne affection au propos de Monseigneur le Duc, et une fort grande affection à Voz Majestez Très Chrestiennes et à la France, et qu'il m'a touché assez de choses en général de cella; mais que, pour le faire venir à quelque particulier, je luy ay bien voulu dire que, oultre la bonne disposition, en quoy il trouveroit Voz dictes Majestez, de persévérer à jamais en une parfaicte confédération avec la Royne, sa Mestresse, et ce royaulme, qu'il vous verroit encores très affectionnés à la vouloir perpétuer par ung indissoluble lien de mariage, et d'une très honnorable allience; en quoy je desirois qu'il heût charge de vous y bien respondre, si, d'avanture, Vostre Majesté venoit à luy en parler, et que, si je pensois que la dicte Royne, sa Mestresse, fût en cella que de ne trouver bon qu'on entrât en ce propos, ou bien qu'elle luy heût donné commandement de ne l'escouter, je mettrois peyne d'advertyr Vostre Majesté de le différer à une aultre foys.

Sur quoy il m'a respondu que son instruction ne luy estoit encore dellivrée, mais qu'il jugeoit bien, parce que, de bouche, sa dicte Mestresse luy avoit dict, qu'elle se trouvoit aujourdhuy si contante de Voz Très Chrestiennes Majestez qu'il ne failloit doubter, quand elle auroit ung peu plus gousté le fruict de vostre amityé, qu'elle ne se disposât, le plus qu'il luy seroit possible, de satisfaire à Voz Majestez Très Chrestiennes, aultant qu'avec son honneur et dignité elle le pourroit faire; et qu'il s'assuroit bien qu'elle ne pourroit prendre que de fort bonne part tout ce que Voz Majestez vouldroient proposer maintenant à luy, qui ne desiroit rien tant en ce monde que de pouvoir bien servir à l'effect de ce propos, le cognoissant très honnorable pour sa Mestresse, et très desirable pour toutz les subjects de son royaulme, et n'a poinct passé oultre. Dont m'ayant semblé ne le debvoir presser davantage, je me déporteray aussy, attendant l'arrivée de Mr de Montmorency et de Mr de Foyx, d'en dire plus avant à Vostre Majesté. Sur ce, etc.

Ce xxviiie jour de may 1572.

FIN DU QUATRIÈME VOLUME.