—du xiiie jour de mars 1572.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo.)
Refroidissement de la reine d'Angleterre à l'égard de la France.—Sa colère contre Marie Stuart.—Promesse faite par Burleigh à Mr Du Croc qu'il lui sera permis de passer en Écosse.—Défaite des révoltés en Irlande.—Négociation des Pays-Bas.
Au Roy.
Sire, le chiffre, que la Royne d'Angleterre a monstré à Mr Du Croc et à moy, semble véritablement estre signé de la mein de la Royne d'Escoce, et ne veulx trop doubter qu'elle ne l'ayt escript au duc d'Alve; mais que le déchiffrement soit tel qu'elle le nous a leu, ou bien qu'il soyt suposé, de tant que c'est chose que je ne puis bonnement vériffier, il m'en fault passer par là où ceulx, qui manyent icy les affères, le veulent. Et cependant je fay le mieulx que je puis pour remédyer à deux inconvéniantz qui sont provenus de là: le premier est que, pour la ferme impression qu'on en a donné à la dicte Royne d'Angleterre, laquelle est facille de prendre toutjour au pis tout ce qui vient de sa cousine, elle m'a renouvellé en son cueur une si grande hayne et une si grande indignation contre ceste pouvre princesse, qu'il est aysé à voyr que ses pensées et ses dellibérations sont devenues plus extrêmes en son endroict, qu'elles n'ont encores jamais esté; le segond, lequel n'est pas moindre, est que, pour ceste occasion, elle a interprété en très mauvaise part l'instance que luy avez faicte, par voz lettres, de remettre la dicte Royne d'Escoce ez meins de Vostre Majesté, de sorte que, joinct ce qu'on luy a dict que, contre la promesse que luy aviez faicte de ne permettre que milord de Flemy passât des gens de guerre en Escoce, il en embarquoit, ce néantmoins, bon nombre à St Malo, elle a commancé se deffier beaucoup de la conclusion du tretté, et doubter grandement de vostre bonne intention vers elle; dont a proposé à ceulx de son conseil que, de tant qu'elle vous avoit faict donner compte, par ses ambassadeurs, du grand nombre d'offances qu'elle a à se douloyr de la Royne d'Escoce, par où elle espéroit que vous vous déporteriés d'intercéder plus pour elle, et que néantmoins vous luy en aviez ceste foys escript, et faict parler par Mr Du Croc, en termes plus exprès que, six moys a, vous ne l'aviez faict, chose qui ne pouvoit compatyr avec la sincérité des propos qui se trectoyent entre vous, qu'ilz voulussent adviser comme pourvoir si seurement à ses affères qu'elle n'en peût tomber en danger.
Sur quoy je ne sçay encores, Sire, ce qu'ilz luy auront conseillé de faire, mais j'ay mis peyne, et envers elle, et envers eulx, de modérer ceste sienne tant soubdeine apréhension, affin qu'elle ne passe trop avant contre la dicte Royne d'Escoce, et qu'elle demeure du tout estaincte en l'endroict des aultres choses qui se trettent entre Voz Majestez et voz deux royaulmes. En quoy je n'ay rien obmis de ce que, pour la seureté de vostre parolle, et vérité de voz promesses, je leur ay peu offrir, jusques à leur engager ma vye, qu'ilz n'y trouveront jamais que toute sincérité et parfaicte confience, et que ce que Vostre Majesté leur avoit proposé maintenant, de la Royne d'Escoce, estoit par la contreincte d'ung honneste debvoir que eulx mesmes sçavoient bien que vous aviez vers elle, et duquel vous estiez infinyement pressé par ses parans et par ses bons subjectz, et encores par d'aultres princes et estatz; dont c'estoit à la Royne d'Angleterre de monstrer, à ceste heure, si elle vouloit avoyr aultant d'esgard à ce qui est de vostre réputation en cest endroict, comme vous proposiez de maintenir doresenavant ce qui seroit à jamais de l'honneur et dignité d'elle en toutes les partz de la Chrestienté. Et Mr Du Croc a envoyé faire semblables bons offices, de sa part, vers milord de Burgley, lequel nous a mandé beaucoup de diverses choses du malcontantement de sa Mestresse, mais enfin il nous a asseuré qu'aussytost que les nouvelles que, d'heure à aultre, ilz attandoient d'Escoce, seroient arrivées, et que les seigneurs de ce conseil auroient advisé avec le dict Sr Du Croc de la manyère qu'il fault procéder par dellà, que la dicte Dame luy bailleroit son passeport pour s'acheminer.
J'entendz, Sire, que, en Irlande, les saulvages ont heu du pire, et que les Angloys les ont batus en ung rencontre, où la principalle deffaicte est tumbée sur les Escouçoys qui les estoient venus secourir. Au regard des différendz des Pays Bas, les Srs de Sueneguen et de Fiesque estantz, dimenche dernier, venus ouyr la messe et prendre leur diner, en mon logis, m'ont dict que l'on estoit maintenant à regarder sur le faict des deniers, mais qu'ilz n'avoient poinct d'espérance qu'on en peût sortir que à l'angloyse; et n'ont pas passé plus avant. Sur ce, etc.
Ce xiiie jour de mars 1572.
—du xviiie jour de mars 1572.—
(Envoyée exprès jusques à la court par mon secrettaire Joz.)
Rupture du traité préparé en Écosse par Élisabeth.—Plaintes contre les secours arrivés de France en Écosse.—Saisie des papiers de lord Seton.—Mission de Mr Du Croc.—Discussion entre les seigneurs du conseil Mr Du Croc et l'ambassadeur.—Déclaration du conseil que le passeport pour l'Écosse ne peut pas être accordé à Mr Du Croc, et que la reine préfère avoir la guerre avec la France et l'Espagne que de rendre la liberté à Marie Stuart.—Retour de Quillegrey.—Changement que produit son rapport dans les délibérations du conseil.—Lettre secrète à la reine-mère. Négociation du mariage du duc d'Alençon entre l'ambassadeur, Quillegrey, Burleigh et Leicester.—Mémoire général, Affaires d'Écosse.—Nécessité de procéder sur-le-champ en France à un traité avec l'Angleterre pour la pacification de l'Écosse.—Conditions sur lesquelles ce traité doit être établi.—Négociation des Pays-Bas.
Au Roy.
Sire, ainsy que Mr Du Croc et moy nous attendions qu'il deût avoir son passeport, selon que la Royne d'Angleterre nous avoit faict espérer qu'aussytost qu'elle auroit receu des nouvelles d'Escoce elle le luy bailleroit, et milord de Burgley le nous avoit ainsy confirmé et promis, elle nous a faict appeller, samedy dernier, en son conseil, où, par les comte de Sussex, l'admiral Clinthon, milord Chamberland et le dict de Burgley, elle nous a faict dire que le mareschal Drury et mestre Randol, au lieu de luy escripre des nouvelles de dellà, ilz estoient eulx mesmes venus luy signiffier comme, par leur dilligence, ayant les Escoçoys esté conduictz bien avant en ung bon accord, et les condicions menées si près de la conclusion qu'il n'y restoit plus que d'en passer et signer les articles, sellon que ceulx des deux partys en avoient souvant donné la parolle et leur promesse par escript à la dicte Dame, milord de Sethon estoit lors arrivé, lequel avoit incontinent faict changer de volonté à ceulx de Lislebourg, et leur avoit tant faict rehaulser leurs demandes que les dicts Drury et Randol avoient esté contreinctz de les laysser là en leur trouble, et de s'en retourner; dont aussytost qu'ilz avoient esté icy, la dicte Dame avoit faict mettre la matière en dellibération de conseil devant elle, auquel ayant esté considéré qu'il n'y avoit pas longtemps que le dict de Sethon estoit party de France, et que luy, du costé de Flandres, avec l'assistance du duc d'Alve, et milord de Flemy, du costé de Bretaigne, avec l'assistance, non de Vostre Majesté, car s'assuroient de la parolle que leur aviez donnée, mais avec celle de quelques aultres qui ont beaucoup d'authorité en vostre royaulme, passoient en ung mesmes temps en Escoce, et le dict Flemy y menoit, contre vostre deffence, ung bon nombre de soldatz en habits de mariniers, ainsy que leurs marchandz qui venoient de Bretaigne les en assuroient; considéré aussy que, par des lettres et des alfabetz, chiffres, mémoires, et encores par d'aultres choses d'importance, qui avoient esté surprinses dans le vaysseau du dict de Sethon, lequel, par temps contraire, avoit abordé en Suffolc, et luy s'estoit conduict, en marchand, jusques à Lislebourg, il se découvroit des menées qui monstroient clèrement que l'entreprinse n'alloit plus à remettre la Royne d'Escoce en sa couronne, mais à l'establir royne en ces deux royaulmes, et priver leur vraye royne et de vye et d'estat; sellon que le dict duc avoit desjà advancé dix mil escus contantz au dict de Sethon, et aultres dix mille à leurs rebelles, et avoit avec eulx, tant sur les lettres de la dicte Royne d'Escoce que avec icelluy de Sethon, comme ambassadeur d'elle, capitulé de l'exécution de la dicte entreprinse et de réduire toute ceste isle à la religion catholicque, ensemble d'avoir le Prince d'Escoce entre ses mains, et de soubmettre ces deux couronnes à la protection de celle d'Espaigne, en quoy l'armée qui est ordonnée pour le passage du duc de Medina Celli y debvoit estre employée; la dicte Dame avoit résolu, en son dict conseil, de ne passer plus oultre en rien qui fût de l'Escoce qu'elle ne vous heût informé, Sire, de tout ce dessus, et encores de quelque aultre particullarité qui espéciallement concernoit Vostre Majesté, tout ainsy que naguyères vous l'en aviez faict advertyr d'ung aultre, qui concernoit sa propre personne, de sorte qu'elle espéroit que vous demeureriés très bien satisfaict d'elle; et qu'elle layssoit au choys de Mr Du Croc ou de vous aller cependant retrouver, ou bien d'attendre icy vostre responce, et qu'ilz ne vouloient dissimuler que ce, que le dict Sr Du Croc avoit demandé, de voyr en passant la Royne d'Escoce, et l'instance, qu'ilz voyoient que Vostre Majesté faysoit, de la mettre en liberté, ne leur heût engendré quelque souspeçon; dont nous prioient ne trouver mauvais si, en ung cas si important comme cestuy cy, où il alloit de la vye de leur princesse, de la conservation de l'estat, et de garder la subversion de leur pays, ilz vouloient, estant conseillers, y procéder avec grande caution.
Mr Du Croc, ainsy prudemment comme est sa coustume, et avec une protestation, qu'il a confirmée par sèrement, de la sincérité de vostre bonne intention sur toutes les particullarités de sa commission, et qu'il n'y avoit rien de plus que ce qu'il avoit dict à la Royne, leur Mestresse, leur a remonstré qu'ilz ne debvoient prendre aulcune deffiance de son voyage, et moins le retarder; et qu'il les prioit, suivant ce qui en avoit esté convenu avec leurs ambassadeurs, qu'ilz le luy voulussent laysser acomplir. De ma part aussy, je ne pense avoir rien obmis, Sire, de ce qui a peu assurer iceulx seigneurs de tous les doubtes qu'ilz ont en leur esprit, et de leur monstrer par les mesmes accidens, qu'ilz nous allèguent, que ce voyage est non seulement fort expédiant pour l'Escoce, mais encores très nécessaire pour la France et pour l'Angleterre.
Tant y a qu'après qu'ilz nous ont heu, de rechef, amplement remonstré les grandz dangers et les périls qui leur estoient trop imminentz par le pourchas de la Royne d'Escoce, et que, lorsqu'ilz avoient pensé qu'elle s'en deût abstenir, c'estoit lorsqu'elle les en pressoit davantaige, ilz ne pouvoient conseiller nullement leur Mestresse qu'elle changeât, pour ceste fois, d'opinion; et nous vouloient bien dire librement qu'encor qu'ilz eussent toutjour loué à la dicte Dame de maintenir la paix avec tous les aultres princes, ses voysins, ilz luy conseilloient néantmoins de prendre plustost la guerre avec Vostre Majesté et avec le Roy d'Espaigne, tout ensemble, que de mettre la Royne d'Escoce en liberté.
Sur laquelle, leur tant opiniastre dellibération, Mr Du Croc et moy avons advisé de vous dépescher en dilligence ce mien secrettaire, affin que sçachés encores mieulx par luy les particullarités de ce dessus, et encores d'aultres que je luy ay données en charge, et que, par semblable dilligence, de luy mesmes, il vous playse nous faire entendre promptement vostre intention. Sur ce, etc.
Ce xviiie jour de mars 1572.
Par postille à la lettre précédente.
Comme je voulois fermer la présente, milord de Burgley m'a mandé que sa Mestresse et ceulx de son conseil avoient mieulx considéré noz raysons, et qu'après que vous auriés entendues les leurs, la dicte Dame dellibéroit de se remettre de cest affaire d'Escoce, en tout et par tout, à ce que vous vouldriés; et, là dessus, le Sr de Quillegrey est arrivé, lequel, à ce que j'entendz, a faict ung fort honnorable rapport, en toutes choses, de Vostre Majesté, de la Royne, vostre mère, et de tout ce qui est de vostre couronne, et a grandement loué la sincérité de voz intentions, et celle de voz actions, vers sa Mestresse et vers son royaulme, ensemble vostre libéralité vers luy, et vostre faveur et bon trectement vers les aultres ambassadeurs d'elle. Et luy mesmes nous est venu visiter, nous monstrer le présent, et nous donner espérance que Mr Du Croc obtiendroit sa permission de passer. Sur laquelle aparance de modération le dict Sr Du Croc a demandé à parler aux seigneurs de ce conseil, auxquelz il n'a rien obmis de ce qui les pouvoit induyre pour luy laysser continuer son voyage, mais enfin ilz luy ont dict que, s'il ne monstroit que par son pouvoir fût expressément porté de procurer l'accord des Escoçoys à la conservation de la Royne d'Angleterre et repos de son royaulme, chose qu'ilz estimoient ne pouvoir estre, sinon que tout le pays fût réduict à l'obéyssance du jeune Roy, qu'ilz persévéroient de vouloir faire entendre leurs raysons à Vostre Majesté, premier que de luy octroyer son passeport. Et m'a, d'abondant, le dict de Burgley mandé que sa dicte Mestresse estoit preste de respondre à ses ambassadeurs sur ce peu qui restoit encores de différand au trecté, sans m'expéciffier que c'estoit, et qu'elle seroit bien ayse de sçavoir si j'avois à luy en faire entendre quelque chose. Je luy ay respondu que j'atandois, d'heure en heure, quelque dépesche de Vostre Majesté, et qu'incontinent que je l'aurois receue, je l'yrois trouver.—Escript le xxe de mars 1572.
A la Royne.
Madame, aux précédents inconvénients, qui sont survenus à la Royne d'Escoce, cestuy cy, à ceste heure, ne luy est succédé petit, que milord de Sethon, voulant repasser de Flandres en Escoce, ayt esté jetté par tourmante en la coste de Suffolc, où, ayant prins le hazard de descendre et de se conduyre par terre en habit déguysé jusques à Lislebourg, il a pensé que son vaysseau, au premier bon vent, pourroit bien faire voyle, et se conduyre aussi à Abredin, ou en quelque aultre port de dellà; dont a layssé dedans ung sien page, avec ses papiers et chiffres, qui, bientost après, ont esté saysis par les officiers du lieu, qui sont allés recognoistre le dict vaysseau; lesquelz ont aussy arresté les hommes, les monitions, les armes et aultres provisions, qui y estoient, et ont apporté les dicts papiers en ceste cour, par lesquelz semble que les affères de ceste pouvre princesse et sa personne soient réduictz en plus grand danger que jamais. Dont, sur ce que la Royne d'Angleterre escript maintenant à ses ambassadeurs de remonstrer à Voz Majestez Très Chrestiennes, il est bien besoing, Madame, qu'il vous playse leur y faire des responces si mesurées que, n'aprouvant rien de ces menées de Flandres et mesmes de n'en estre moins offancés que la Royne d'Angleterre, vous ne monstriés pourtant de pouvoir trouver bon qu'on se preigne icy à la personne de la dicte Royne d'Escoce, ny qu'on dresse armée pour courre sus à ceulx de Lislebourg; et incister que le Roy, comme allyé principal de ceste princesse et des siens, doibve toujour estre appellé en tout ce qui s'entreprandra de ce costé là; et remonstrer que le voyage de Mr Du Croc, avec ung aultre depputé de la Royne d'Angleterre, est plus nécessaire que jamais, par dellà, tant pour interrompre ces praticques de Flandres que pour establir ung bon accord entre les Escouçoys; lesquelz ne fauldront d'y condescendre, de tous les deux partys, s'ilz voyent que le Roy y concourre. Le dict Sr Du Croc attendra icy ce qu'il plerra à Voz Majestez luy en mander par ce mien secrettère, qui s'en retournera en dilligence; et si, d'avanture, Madame, il faut qu'il repasse dellà pour prendre le chemin de la mer, il estime qu'il sera très oportun qu'il face une course devers Voz Majestez pour prendre nouvelles et plus certaines instructions sur tout ce qu'il aura à faire pour ces nouveaulx cas survenus; en quoy n'interviendra guyères que le retardement d'ung quinze jours. Sur ce, etc. Ce xviiie jour de mars 1572.
A la Royne.
(Lettre à part.)
Madame, depuis bien peu d'heures, le Sr de Quillegrey m'est venu trouver; lequel m'a dict que la Royne, sa Mestresse, reste merveilleusement bien satisfaicte et infiniement contante dans son cueur des honnorables propos qu'il a heu à luy tenir de la part de Voz Majestez Très Chrestiennes; et qu'encor qu'à ce premier coup, il ne luy ayt ouvertement, ny en termes exprès parlé du faict de Monseigneur le Duc, il pense néantmoins avoir si bien disposé la matière, qu'il ozera bien, la segonde foys qu'il parlera à elle, la luy proposer fort franchement; et s'esforcera de vous bien servir en cest endroict avec la sincérité qu'il vous a promise, et de me raporter, jour par jour, tout ce qui y succèdera à la vraye vérité, affin que je la vous puisse ordinairement mander; se sentant si abstreinct à ce debvoir, non seulement par l'obligation des faveurs et libéralités qu'il a receues bien grandes de Voz Majestez, mais encores pour le bien de la Royne, sa Mestresse, et de cest aultre encores pour une particullière affection qu'il a à la France, qu'il n'espargnera sa propre vye pour l'advancement du propos, et s'oposera, aultant qu'il luy sera possible, à ceulx qui sont cognus et remarqués icy pour Hespagnols, qui se préparent desjà de l'interrompre.
Je luy ay très grandement gratiffié ceste sienne bonne et vertueuse volonté, avec assurance qu'elle luy sera très abondantment recognue, et l'ay prié de se vouloir monstrer si dilligent et discret à l'effect que la chose ne puisse aller ny en longueur ny à la cognoissance de beaucoup de gens, jusques à ce qu'elle soit plus advancée. Despuis, j'ay envoyé devers milord de Burgley luy demander si, sur la venue de son beau frère, j'avois à faire entendre quelque chose à Vostre Majesté touchant ce qui estoit entre luy et moy; à quoi il m'a mandé qu'il failloit tirer ceste responce d'ung grand oracle, dont estoit besoing d'en parler au mesmes Apollo, et qu'il y falloit ung peu de temps. Le comte de Lestre, à qui le dict Sr de Quillegrey a communiqué le tout, et luy en avoit auparavant escript de Bloys, en hors, m'a envoyé signiffier aulcunes choses en général de sa singullière et très dévote affection vers Vos Très Chrestiennes Majestez et comme il est tout résolu de faire le voyage vers elles, me priant que j'en vueille continuer le propos à la Royne, sa Mestresse, la première foys que je l'yray trouver, en la bonne sorte que je l'ay desjà commancé.
J'espère, Madame, que, par mes premières, je vous pourray mander quelque chose de plus de fondement en cecy, sellon que je mettray aultant de dilligence, qu'il me sera possible, que n'en demeuriés longtemps en suspendz. Et sur ce, etc. Ce xviiie jour de mars 1572.
OULTRE LE CONTENU DES LETTRES,
Joz aura à dire à Leurs Majestez:
Que considéré les véhémentz propos, que ceulx de ce conseil ont tenu sur les lettres, mémoires et chiffres, qui ont nouvellement esté surprinses dans le navyre de milord de Sethon, et le regrect qu'on voit qu'ilz ont de n'avoir peu composer à leur mode les choses d'Escoce, il est très aparant qu'ilz se vuellent résouldre de favoriser et fortiffier ceulx du Petit Lith, et opprimer, autant qu'ilz pourront, ceulx de Lislebourg; lesquelz estantz à la protection du Roy, il ne peut estre à l'honneur de Sa Majesté de les habandonner, dont est danger qu'il ne s'en ensuive troys inconvéniantz tout à la foys: l'ung, de la continuation des troubles en Escoce, plus que jamais; l'aultre, d'une malle intelligence entre la France et l'Angleterre; et le tiers, d'ung grand péril pour la personne de la Royne d'Escoce; et, possible, un quatriesme, de s'embrouiller avecques le Roy d'Espaigne.
Pour à quoy obvier semble qu'il sera bon que le Roy, incontinant qu'il aura receu les présentes, face tretter à plein fons avec les ambassadeurs d'Angleterre de tout le faict d'Escoce, et leur incister que Mr Du Croc puisse parachever son voyage au dict pays, continuant son chemin par ce royaulme, sans faire ce tort au Roy de le contreindre de s'en retourner, et d'aller prendre son passage par ailleurs;
Et que mesmes, entre messieurs les depputez du Roy et les dicts ambassadeurs, soit convenu de la forme d'accord qu'ilz estimeront estre meilleur entre les Escoçoys; dont semble que celle là grèvera moins à iceulx Escoçoys et sera moins contradicte des Anglois, en laquelle sera ordonné, tant d'ung costé que d'aultre, ung certein nombre esgal de la noblesse au gouvernement du pays pour administrer toutes choses de l'estat, attandant le retour de leur Royne ou la majorité de son filz, sans faire mencion que ce fût ny soubz l'authorité d'elle, ny soubz l'authorité de luy, et mesmes ne nommer ny l'ung ny l'aultre, s'il est besoing; et qu'ung chacun soit remis en ses biens, honneurs et estatz, et les armes posées partout; et que, par ung commun consentement du Roy et de la Royne d'Angleterre, le dict Sr Du Croc, avec ung aultre, de la part d'elle, soyent envoyés sur les lieux pour notiffier le dict accord aux deux partys, et les contreindre de l'accepter, comprenant, par ce moyen, les ungs et les aultres avecques l'estat dans le trecté, avec expécialle confirmation aussi de l'allience de France.
Et par mesme moyen soit capitulé, avec les dicts ambassadeurs d'Angleterre, qu'attandant que les deux Roynes se puissent accorder de leurs différendz, il soit pourveu à celle d'Escoce de quelque plus gracieux trectement et plus ample liberté qu'elle n'a de présent, et de luy rendre ses serviteurs, et luy permettre ung ambassadeur en ceste cour pour solliciter ses affères, le tout à ses despens; en ce toutesfois qu'elle promettra de ne s'en aller de ce royaulme sans congé, ny d'innover rien en icelluy au préjudice de sa cousine, et de bailler, s'il est besoing, ostaiges et bonnes cautions de cella; et que ces choses soient accordées hors du traicté, si ne peuvent estre comprinses dans le traicté.
Je suis bien seurement adverty que, à l'occasion des papiers qu'on a surprins au Sr de Sethon, et de ce qu'on a raporté icy que milord de Flemy embarque des soldatz à St Malo, en habits de mariniers, et aussi entandant l'apprest de Mr de La Garde, l'on a ordonné en ce conseil d'armer promptement ung bon nombre de navires; et que, du premier jour, l'on en mettra troys des plus grandz dehors: en quoy, j'ay desjà envoyé sur les lieux recognoistre tout ce qui s'y fera, et, jour par jour, j'en donray adviz à Leurs Majestez.
Et cepandant, ayant soubz mein donné entendre, que l'apprest de Mr de La Garde n'estoit aulcunement contre chose qui appartînt à ce royaulme, ains plustost pour aller faire une descouverte en terres neufves; ung gentilhomme de bonne qualité, anglois, m'est venu remonstrer que, s'estant desjà proposé, avec le congé de sa Mestresse, de servir, à ses despens, le Roy en la première guerre qu'il aura contre quelque aultre prince que ce soyt, avec trente navyres, desquelz les vingt seront bons pour le combat, et les dix aultres fort propres pour courre la mer, avec moyen de mettre en terre deux mille hommes de guerre qu'il mènera, oultre le nombre ordinayre qu'il fault à la garde et conduicte de ses navyres, qu'il desireroit bien, à ceste heure, attandant le temps, d'accompaigner avec ung bon équipage de mer le dict Sr de La Garde et suyvre et obéyr à l'admiral de la flote, soubz les enseignes de France, en luy faisant part des gains de la mer comme à ung des aultres qui le suyvront; me priant fort instamment d'en vouloyr escripre au Roy, et luy en faire avoir promptement la responce.
Encor que, d'ung costé, la Royne d'Angleterre monstre d'estre fort offancée contre le duc d'Alve, elle ne laysse pourtant d'entendre, d'aultre part, aulx partis et expédians qu'il luy faict offrir pour accommoder les différendz des deniers, après celluy des marchandises; et, de faict, le Sr Acerbo Velutelly, en lieu du Sr Fiesque, lequel n'est plus agréable icy, en mène maintenant la praticque, et y a desjà procédé par plusieurs jours avec le comte de Lestre et milord de Burgley, au nom seulement des particulliers; mais je sçay que ce n'est sans en avoir charge et lettre expresse du dict duc d'Alve; et croy qu'on n'est, à présent, guyères loing d'accord; mais j'estime que c'est en layssant encores, pour quelque temps, les dicts deniers ez meins de ceste princesse, avec assurance du payement du principal, et encores de quelques petitz intérestz, au cas qu'elle les retienne plus longtemps qu'il ne sera convenu; ce que je mettray peyne d'entendre plus en particullier. Et cepandant, quant aus dictes marchandises, l'on procède toutjour de les vendre, ainsy que porte la proclamation, et a l'on pensé d'uzer encores de plus grande rigueur vers les subjectz du Roy d'Espaigne, si ceste vente ne suffit pour rembourcer les Angloys.
Le marquis de Vuinchester, grand trézorier d'Angleterre, est décédé despuys six jours, et le comte de Sussex et milord de Burgley sont, à ceste heure, les deux compéditeurs qui aspirent à l'estat.
Discourra à Leurs Majestez ce qui a succédé des affères du duc de Norfolc; la clémence dont la Royne d'Angleterre a uzé, par deux foys, sur le mandement de son exécution; les différendz qui se sont sussités en cour entre les principaulx seigneurs et entre les dames à cause de cella; comme l'on a apposté des prescheurs pour inciter la Royne et le conseil contre luy; et en quoy en sont à présent les choses.
De trois petites particullarités, du dict duc, de Morguen et de Maden.
—du xxve jour de mars 1572.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par la voie du Sr Acerbo.)
Maladie subite et rétablissement de la reine d'Angleterre.
Au Roy.
Sire, sur l'heure que j'ay receu vostre dépesche du iiiie, viiie et xe de ce moys, par Nicolas le chevaulcheur, la mienne, que j'ay envoyée à Vostre Majesté par mon secrettère, estoit desjà si achevée, et luy si prest de partir, que j'ay estimé ne debvoir retarder l'une pour l'arrivée de l'aultre, espérant que, le jour ensuyvant, j'aurois audience, et que bientost je vous pourrois encores renvoyer le dict Nicollas; mais, la nuict d'après, il a prins ung si grand mal et une si grande torcion d'estomac à la Royne d'Angleterre, à cause, comme on dict, qu'elle avoit mangé du poisson, qu'il m'a fallu avoir pacience, et a esté la douleur si griefve et si véhémente que toute ceste cour s'en est trouvé en grand estonnement; et le dict comte de Lestre et milord de Burgley ont veillé, troys nuictz entières, près de son lict, mais, à ceste heure, ilz me viennent de mander que, grâces à Dieu, le mal luy est beaucoup dimynué, et qu'ilz espèrent que, dans peu de jours, elle se portera mieulx, et qu'ilz me manderont quand je pourray parler à elle. Cella sera cause, Sire, que je n'auray le moyen, si tost que le desiriez, de vous mander la responce des poinctz qui sont contenuz en vostre et dernière dépesche. Néantmoins je incisteray de l'avoir, et qu'il ne m'y soit uzé de remise, lorsque je verray que, honnestement et avec rayson, j'en pourray presser la dicte Dame. Et sur ce, etc.
Ce xxve jour de mars 1572.
Encores tout maintenant, un des clercs de ce conseil me vient de dire, de la part de milord de Burgley, que la Royne, sa Mestresse, desire que je la voye demein; mais que ce soit sans toucher aulcune négociation d'affères.
—du xxxe jour de mars 1572.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Françoys Biscop.)
Détails donnés par Élisabeth à l'ambassadeur sur sa maladie.—Discussion du traité d'alliance entre l'ambassadeur et une commission prise dans le conseil.—Projet du duc d'Albe d'envoyer des troupes en Écosse—Négociation des Anglais avec les Espagnols.
Au Roy.
Sire, aussytost que la Royne d'Angleterre, avec le congé de ses mèdecins, a peu sortir jusques en sa chambre privée, elle m'a permis, premier qu'à nulz seigneurs ny dames de sa court, sinon à ceulx qui la servoient en son mesmes lict, de la pouvoir voyr; et m'a compté la douleur extrême, laquelle, l'espace de cinq jours, luy avoit si fort serré l'allayne, et luy avoit tenu le cueur si pressé, qu'elle en avoit bien pensé mourir, et que desjà aulcuns jugeoient qu'il en fût autant faict; mais que Dieu ne l'avoit trouvée en assez bon estat pour la réputer digne d'aller encores à luy; et qu'elle croyoit que ceste douleur ne luy estoit provenue d'avoyr mangé du poisson, ainsy qu'aulcuns disoient, car elle en mangeoit assez souvant, mais plustost pour s'estre, despuis troys ou quatre ans, trouvée si bien qu'elle avoit mesprisé tout l'ordre, que ses mèdecins avoient auparavant accoustumé d'uzer vers elle, de la purger et luy tirer ung peu de sang, de temps en temps; néantmoins que ce mal, grâces à Dieu, estoit maintenant tout passé, et ne luy restoit plus qu'ung peu d'altération et ung bien peu de chaleur; me remercyant infiniement du soing que j'avois heu de sa santé, qui luy estoit une signiffication que Vostre Majesté luy vouloit beaucoup de bien et qu'elle vous pouvoit avoyr toute confience.
Je luy ay rendu ung des plus grandz mercys que j'ay peu pour ceste singullière faveur, qu'elle m'avoit faicte de la pouvoir si tost voyr, après sa maladye; et l'ay assurée, Sire, que vous prendriés pour ung très évident signe de sa bonne et inthime amityé vers vous, qu'elle m'eust donné ce privé moyen de pouvoir, par certaine science et de veue, vous tesmoigner sa parfaicte guarison. Et, après l'avoir ung peu entretenue là dessus, et luy avoir faict, de vostre part, la conjouyssance de la groysse de la Royne, de quoy elle s'est merveilleusement resjouye, et en a rendu de bon cueur grâces à Dieu, elle m'a faict quelques excuses du retardement de la conférance que nous avions à faire ensemble sur les choses du traicté, mais, parce qu'elle n'estoit encores assez forte pour travailler en négociation d'affères, elle avoit appoincté cinq de son conseil pour s'en assembler avecques moy.
Dont, tout sur l'heure, Sire, au partyr d'elle, je suys entré en communicquation avec eulx sur les deux poinctz que m'avez mandé: premièrement, du mot de religion, que, parce qu'il ne pouvoit estre exprimé dans l'article de la ligue, Vostre Majesté mettoit en avant d'y estre satisfaict par lettres particullières, escriptes et signées de voz meins; secondement; du faict de la Royne et royaulme d'Escoce, que, ne pouvant estre obmis, avec vostre dignité, qu'il n'en fût faicte mencion dans le traicté, vous desiriés y en estre inséré ung article, en la forme que je le leur exibois par escript.
Eulx, de leur part, Sire, ont desduict troys aultres poinctz, dont l'ung est touchant ce que messieurs voz depputés avoient retranché le trente quatriesme article dans leur minute du traicté, et ilz desirent qu'il y demeure; le segond que, excédant Vostre Majesté de force et de moyens la Royne, leur Mestresse, il estoit raysonnable que vous l'excédissiés aussy à luy offrir ung secours, qui fût plus grand que celluy que vous requériés d'elle; et le troysiesme, qu'il vous pleût faire émologuer par voz parlemens les choses qui seroient accordées pour le commerce.
Mais, après que je leur ay heu admené, sur les deux premiers poinctz, toutes les bonnes et vifves raysons qui sont contenues dans voz lettres, et respondu gracieusement à leurs aultres troys ce que j'ay estimé estre bien à propos, toute la difficulté est restée sur le faict d'Escoce; lequel leur vient toutjour fort à contre cueur: et mesmes qu'ilz ont assuré que, sellon les rapportz que, despuys bien peu de jours, ilz avoient receu d'Escoce, et aultres, le jour précédant, du costé de Flandres, il estoit tout certein que milord de Sethon et deux aultres Escouçoys, au nom et comme ambassadeurs de leur Mestresse, avoient capitulé avec le duc d'Alve de la descente des Hespaignols et Bourgignons en Escoce, et de leur livrer deux fortz et places qu'ilz fortiffieroient pour leur retraicte, ensemble de leur fournir vivres et chevaulx de charroy, et bagaige, quand ilz marcheroient, et de faire tout ce qu'ilz pourroient pour mettre le Prince entre les mains du dict duc; ce qu'ilz vous feroient aparoir encores plus clèrement par leur ambassadeur.
Ce nonobstant, Sire, j'ay incisté, par la mesme occasion qu'ilz disoient, estre expédiant qu'ung article bien exprès en fût mis dans le traicté, et que le voyage de Mr Du Croc, avec ung de leurs depputés, en fût d'aultant accéléré. Sur quoy ilz ont prins terme d'en conférer avec leur Mestresse, et que, puis après, ilz m'y respondroient; et croy, Sire, que je ne pourray pas beaucoup obtenir pour ce regard, tant y a que je y incisteray bien fort. Mais cepandant milord de Burgley, sans lequel toutes choses demeurent accrochées, est tombé si malade de la goute qu'il n'est possible qu'il puisse vacquer à rien; dont, affin que Vostre Majesté n'en soyt en peyne, j'ay anticipé ceste dépesche, et j'espère que, dans ung jour ou deux, je vous en envoyeray une plus complète par le chevaulcheur.
Cependant il se prépare icy plus grand nombre de navires qu'on n'avoit ordonné du commencement, et quelque nombre de gens de guerre; et se continue la praticque de l'accord touchant les deniers d'Espaigne, et encores touchant la vente des laynes, avec les depputés, que je vous ay cy devant mandé, lesquelz ne s'en meslent sans expresse commission du dict duc d'Alve. Et ont encores aulcuns de ce conseil, despuys six jours, faict venir ung Hespagnol devers eulx, lequel leur estoit auparavant très odieux, et ilz luy ont maintenant, coup sur coup, baillé deux passeportz pour envoyer homme exprès devers le duc d'Alve. Je prendray garde que c'est. Et sur ce, etc. Ce xxxe jour de mars 1572.
—du iiie jour d'apvril 1572.—
(Envoyée exprès jusques à la court par Nicolas le chevaulcheur.)
Conférence sur la négociation du traité.—Discussion des articles concernant la religion, l'alliance d'Écosse, le subside et le commerce.—Incertitude sur la désignation de l'ambassadeur qui doit être choisi pour la ratification de l'alliance.—Armemens faits en Angleterre afin d'empêcher les Espagnols de débarquer en Écosse.—Crainte que ces armemens ne soient eux-mêmes dirigés contre l'Écosse.—Espoir que Leicester sera désigné pour passer en France.—Persistance d'Élisabeth dans l'alliance avec le roi.
Au Roy.
Sire, en la segonde et troysiesme conférance, que j'ay heues, avec les Seigneurs de ce conseil, sur les poinctz du traicté, les choses ont esté, de rechef, fort débatues; et, encor que ce ayt esté, du commencement, avecques doulceur, il y est, peu à peu, intervenu de la véhémence, et puis de la contention, car les partisans contraires n'ont sceu colorer de si bonne aparance de rayson leurs opositions, qu'ilz n'ayent monstré qu'ilz les faysoient en intention de tout rompre; et je n'ay voulu laysser aller ung seul de tous les poinctz de vostre réputation aux simulés argumentz qu'ilz ont allégué de la seureté de leur Mestresse, si bien qu'ilz ont esté constreinctz de retourner enfin à quelque modération.
Dont voycy, Sire, en quoy ce conseil persiste maintenant: que, touchant le premier des deux poinctz que m'avez mandés, si Vostre Majesté demeure ferme de ne vouloir que celluy de la religion soit aulcunement inséré dans le traicté, il vous playse trouver bon d'en faire expédier ung acte, à part, par lettres de vostre grand sceau, aux propres termes de l'escript que leur en avez desjà faict communicquer, et que la Royne, leur Mestresse, fera le semblable, atandu que, toutes les foys qu'il a esté question de l'interprétation d'ung traicté, l'on en a toutjour faict ung segond, aussy solennel que le premier, et y a l'on aposé les grandz sceaulx des princes; et si, en ceste cy, qui leur est très importante, ilz ne pouvoient avoyr ung nouveau traicté, qu'à tout le moins ilz ayent vostre sceau, et vous celluy de ce royaulme, affin que toutes les solennités n'y deffaillent, non pour en uzer sinon privéement entre Voz Majestez, ce qu'ilz estiment que se pourra faire aussy secrettement que par lettres de voz meins, atandu que Mr le présidant de Birague, duquel ilz ont heu fort bonne relacion par leurz ambassadeurs, et qui est ung de voz depputés, en pourra luy mesmes fayre la dépesche.
Quand au segond poinct, il ne se peut faire que la Royne, leur Mestresse, par aulcunes raysons puisse estre persuadée, ny eux le luy vueillent conseiller, que la Royne d'Escoce soit insérée en ung mesme traicté avec elle, ny qu'elle soit, en façon du monde, nommée en cestuy cy; et encores, touchant la couronne et estat du pays, ilz desireroient qu'on se déportât d'en parler, toutesfois si Vostre Majesté ne veult que cella passe soubz silence, que aulmoins le premier des articles, que je leur ay baillés pour remplir le blanc, soit rejetté, et que le segond, le troysiesme et quatriesme y soient insérés, seulement pour vous complayre, en la manière que milord de Burgley les a réformés, ou aultrement leur résolution est qu'ilz demeurent du tout ostés; que d'aultant que le xxxiiiie article est général, et concerne aultant voz alliés que ceulx de leur Mestresse, et peut oster beaucoup de souspeçon aulx aultres princes, ilz heussent desiré qu'il fût demeuré inséré dans le traicté; et mesmes ont artificieusement proposé que, puisque vous aviez tant à cueur d'y mencionner l'Escoce et les Escouçoys, qu'il estoit rayson qu'ilz y mencionassent le Roy d'Espaigne et ses pays.
A quoy je leur ay respondu qu'il y avoit très grand raison, et pour nous et pour eulx, de nommer l'Escoce en particullier, et laysser les aultres en général; toutesfoys je ne voyois pas qu'il y heût grand inconvéniant que chacun peût nommer ses alliés, dont Vostre Majesté nommeroit le Pape, l'Empereur, le mesme Roy d'Espaigne, les Suisses et aultres, s'ilz le trouvoient bon, et qu'ilz nommassent ceulx qu'ilz voudroient; qui a esté cause qu'ilz ont remis cella à l'arbitre de Vostre Majesté, quand ilz ont ouy nommer le Pape.
Au regard de ce qu'ilz m'avoient dict, que Vostre Majesté debvoit offrir plus grand secours à leur Mestresse que celluy qu'avez à espérer d'elle, ilz n'y ont incisté; mais ouy bien à la forme du payement du dict secours, qu'ilz desirent que chacun des deux princes le face sellon le rolle et payes de ses propres gens de guerre, de façon que Vostre Majesté payeroit les Angloys ainsy que françoys, et leur Mestresse les François ainsi que angloys; ce que je leur ay remonstré estre impertinant. Et enfin se sont accordés que leurs ambassadeurs le proposeront à Vostre Majesté, mais se contenteront que cella soyt réduit à proportion si esgalle, qu'il n'y ayt plus davantaige pour l'ung que pour l'autre.
Touchant l'émologation, qu'ilz demandent en voz parlemens, des articles du commerce, je leur ay dict que j'estime que Vostre Majesté ne le refuzera, et ay baillé une coppie du pouvoir que m'avez envoyé, concernant le dict commerce, à milord de Burgley qui me l'a demandé; et j'entendz qu'il en envoye ung semblable au Sr de Vualsingam, et m'a dict qu'incontinant après Pasques nous pourrons procéder au faict de ceste commission.
Quant à procurer que le comte de Lestre, ou, à son deffault, milord de Burgley passent en France, je n'ay obmis une seule de toutes les considérations qui se peuvent alléguer sur l'utilité de ce voyage, que je ne l'aye desduite à ceste princesse, laquelle a esté fort près de me le concéder, de l'ung ou de l'aultre, non sans vous rendre, Sire, ung singulier grand mercys pour ceste vostre élection, qui luy fait prendre une très grande confiance des choses qu'avez à traiter ensemble; et enfin néantmoins, m'a pryé de vous escripre que, à cause des temps suspectz, et de ce que, présentement, ces deux siens conseillers sont très nécessayres en ung parlement qu'elle veut tenir après ces festes, et aussy pour ung progrès qu'elle est contreinte d'entreprandre vers le North, incontinant après la Pantecouste, et que le dict sieur comte admèneroit avecques luy cinq ou six centz des plus confidantz gentilshommes d'auprès d'elle, elle vous supplye, Sire, trouver bon qu'elle vous puisse envoyer ung aultre des siens, me nommant son admiral, comme l'ung des plus dévotz et bien affectionnés seigneurs qui soyent en ce royaulme, vers Vostre Majesté et vers la France; et que néantmoins, si Vostre Majesté ne demeuroit bien satisfaicte que l'ung des aultres deux n'y allât, qu'elle retarderoit ses propres affères pour l'y envoyer. Sur quoy, Sire, sachant combien toutz deux envyent ceste commission, je fay tout ce que je puis qu'elle soyt bientost résolue, mais si, d'avanture, la difficulté se trouve si grande, comme à la vérité je l'y voy, qu'il ne se puisse faire, il se faudra contanter du dict sieur admiral, lequel, après les deux, est bien le plus à propos que nul aultre qu'on sceût choysir en ceste cour.
Cepandant, Sire, pour les souspeçons que ceulx cy prennent de la venue du duc de Medina Celi, ilz arment beaucoup de navires, et lèvent des gens de guerre, et disent assés ouvertement que c'est pour envoyer vers l'Escoce, affin de garder qu'il n'y descende d'Hespagnols; dont Vostre Majesté me commandera comment je debvray uzer en cella, ne pouvant convenir à vostre réputation ny qu'ilz y aillent, car ilz s'esforceront incontinent d'opprimer ceulx de Lillebourg, ny de voyr que eulx et les Hespaignols se débatent, sans vous, de l'entreprinse de ce pays là, qui est tout entièrement de vostre alliance. Sur ce, etc.
Ce iiie jour d'apvril 1572.
Tout maintenant, l'on me vient de mander, de ceste cour, que certein propos que je tins, hier, à ceste princesse, a heu tant d'efficace qu'elle dellibère maintenant d'envoyer le comte de Lestre en France, à quoy je mettray peyne de la conforter; et Voz Majestez pourront aussy beaucoup ayder de dellà avec ses ambassadeurs, si leur monstrés que ne demeureriez assez bien satisfaictes, si le dict comte ou milord de Burgley n'y passoient. Je n'ay esté, despuys que je suis en Angleterre, si grandement traversé d'inventions caultes et malicieuses, sur les affaires de vostre service, comme, ceste foys, sur la conclusion de ce traicté; mais, grâces à Dieu, la Royne d'Angleterre vous demeure plus confirmée d'amytié et de confédération que jamais, et, le traicté conclud, Dieu, par sa grâce, acheminera, s'il lui playst, le reste.
—du viie jour d'apvril 1572.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet.)
Affaires d'Écosse.—Bruit d'une nouvelle convocation du parlement qui aurait pour objet de déclarer Marie Stuart déchue de tout droit à la succession du trône d'Angleterre.—Négociation des Pays-Bas.—Nécessité de faire de nouvelles instances en France pour obtenir la restitution de l'argent saisi, déjà réclamé par l'ambassadeur.
Au Roy.
Sire, estant le courrier de Vostre Majesté et ung aultre de la Royne d'Angleterre partys d'icy, le jeudy sainct, avec l'entière responce des poinctz qui concernent la conclusion du traicté; le jour ensuyvant, est venu advertissement à la dicte Dame comme milord de Flemy continue de faire son apprest en Bretaigne, pour passer, du premier jour, avec de l'argent, des monitions et des gens de guerre, en Escoce; de quoy elle et ceulx de son conseil se sont assez esmeus. Et ont les dicts du conseil envoyé incontinent ung des clercs de leur compagnie devers moy, pour me prier de faire une prompte dépesche là dessus à Vostre Majesté, affin que cella ne puisse retarder le traicté; et m'ont faict bailler l'extrêt du dict advis, lequel, parce qu'il désigne les lieux et les jours, et encores d'aultres particullarités, il monstre avoyr du vraysemblable. Néantmoins je leur ay respondu qu'il fault adjouxter plus de foy à vostre parolle que à leur advis, et qu'en tout évènement, s'il se trouve qu'il y ayt des françoys ou des angloys en Escoce, le traicté règlera Voz Majestez de les debvoir mutuellement retirer dedans quarante jours. Ilz ont cecy fort à cueur, et disent que ceulx de Lislebourg, pour la venue de milord de Sethon, du costé de Flandres, et sur l'attante de milord de Flemy, de France, sont devenus si insolans qu'ilz rejettent, à ceste heure, toutes les condicions de paix et de trefves, qu'ilz trouvoient auparavant très bonnes; de quoy ilz infèrent de plus grandes conséquences et de plus grandz dangers, que ne sont pas les troubles des Escouçoys. Et c'est à moy matière propre pour les arguer du retardement de Mr Du Croc, et que, s'ilz le layssoient aller, avec l'adjoinct qu'ilz luy bailleroient d'icy, que les deux remédieroient par ensemble fort facillement à toutz ces inconvénientz; mais ilz sont résolus d'atandre ce que leurs ambassadeurs leur manderont, et que Vostre Majesté leur en aura respondu; avec lesquelz je desire bien, Sire, qu'ayés prins une vertueuse résolution de faire continuer au dict Sr Du Croc son dict voyage: car se voyt, de plus en plus, qu'il est très nécessayre à l'Escoce; et ceulx cy n'ont nulle occasion de ne le vouloir, ny nulle bonne rayson de le contredire. Pareillement, si Vostre Majesté condescend de gratiffier ceste princesse, sur le passage de milord de Flemy, à le retarder quelque temps, ou bien à ne le laysser passer guières accompaigné, que par mesme moyen soit prins seureté d'elle qu'il ne sera, en façon du monde, rien atempté, de sa part, au dict pays d'Escoce, sans vostre exprès consentement.
Elle et ceulx de son conseil monstrent de persévérer en très bonne disposition vers Vostre Majesté et vers vostre royaulme, et semble que le comte de Lestre passera dellà, si continués, Sire, de monstrer que vous le désirés; dont sera bon que, de rechef, il soit donné entendre assez expressément à leurs ambassadeurs que ce vous sera chose très agréable qu'il face le voyage. J'ay devisé avec milord de Burgley que, si le dict comte n'y pouvoit aller, qu'il falloit que ce fût luy et son beau filz, le comte de Oxford, lequel, à présent, est le premier comte et grand chamberland d'Angleterre, qui heussent ceste commission; ce qu'il n'a nullement rejetté. Tant y a que, quand la résolution sera prinse, de l'ung ou de l'aultre, ou bien d'un tiers, je mettray peyne de sçavoir comme ilz se voudront conduyre en allant dellà, affin que messieurs voz depputés preignent mieulx leur advis comme venir icy.
Il se parle fort que ceste princesse, incontinent après Pasques, fera publier ung parlement, où je creins que c'est pour débouter perpétuellement la Royne d'Escoce de la succession de ceste couronne, chose qui, semble, conviendroit bien à Vostre Majesté que ne se fît jamais, et au moins que ne se fît pas si près, comme l'on est, de la conclusion du traicté: car, possible, vouldra l'on penser que ce soyt du mesmes marché; ou bien que le dict parlement est convoqué pour authoriser davantaige la condempnation et confiscation du duc de Norfolc. J'espère que bientost s'en entendra l'occasion.
Les choses de Flandres se mènent assez lentement; néantmoins elles se poursuyvent en une façon que, peu à peu, il s'en accomode toutjour quelque poinct; dont je pense que, sur le faict des deniers, et sur celluy des laynes, qui sont les deux plus importantz, les particulliers, qui y sont intéressés, en seront aucunement satisfaictz. L'apprest des grandz navires de ceste princesse se continue, ensemble la description des gens de guerre et des marinyers, vray est qu'on y va encores à petitz frays, attandant les procheynes nouvelles qui viendront et d'Escoce et de dellà la mer. Ceulx cy font semblant de n'avoir entendu, ou de ne se souvenir des instances, que Vostre Majesté leur a faictes faire pour les deux mil escus qui alloient en Escoce; il vous plerra le leur faire renouveller. Et sur ce, etc.
Ce viie jour d'apvril 1572.
L'on me vient de dire que milord de Burgley ayant, vendredy dernier, prins une mèdecine, il se trouve extrèmement mal, ce qui retardera, et, possible, changera beaucoup l'ordre de noz affayres.
—du xiiiie jour d'apvril 1572.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo.)
Affaires d'Écosse.—Convocation d'un nouveau parlement.—Conjectures diverses sur les objets qui y seront traités.—Bruit d'un arrêt général fait en Espagne sur les Anglais et leurs marchandises.—Nouvel ordre donné pour l'exécution du duc de Norfolk et nouvelle révocation de cet ordre.—Prise faite sur les Espagnols par la flotte du prince d'Orange.
Au Roy.
Sire, estant l'homme de Me Smith arrivé mècredy au soyr, il est venu, le jeudy matin, m'aporter la dépesche que Vostre Majesté a escripte à Mr Du Croc et à moy, du dernier du moys passé; sur laquelle nous n'avons pas volu, le mesmes jour, ny jusques au lendemain, demander audience, à cause que ceste princesse partoit de Œxmestre pour s'en aller tenir à Grenvich tout le reste de ce moys, mais j'espère que nous la verrons demain et que nous obtiendrons d'elle, sur la nouvelle instruction qu'avez envoyée au dict Sr Du Croc, laquelle ne peut que beaucoup contanter la dicte Dame, qu'il puisse passer en Escoce; ne voulant toutesfoys obmettre de vous dire, Sire, que, pendant qu'elle l'a détenu icy, elle a essayé, plus instamment que jamais, s'il seroit possible que les Escouçoys voulussent entendre à ung accord, venant de son moyen, sans que le vostre y fût employé, ny que le dict Sr Du Croc s'en meslât. Mais, sellon les derniers advis que j'ay de dellà, ilz n'y ont voulu condescendre, bien qu'ilz parlementent; et continuent toutjour la guerre: et ceulx de Lislebourg, lesquelz sont ung peu renforcés depuis ung moys en ça, sont allés brusler quelques greins et monitions en la mayson du comte de Morthon. Tant y a que la dicte Dame s'attand, dans deux ou troys jours, d'avoyr toute certitude de leur intention, et je mettray peyne d'en entendre quelque chose.
Le parlement dont, en mes précédentes, je vous ay faict mencion, est assigné au viiie de may prochain, et tient on si secretz les poinctz qu'on y veult proposer, qu'à peyne en oze l'on parler; tant y a que quelques ungs par discours présument que c'est, en premier lieu, pour remonstrer la vyolence, dont a esté uzé en Hespaigne, le xiie de febvrier, d'y avoyr arresté et mis en prison les angloys qui s'y sont trouvés, et avoyr saysy leurs navyres et marchandises, avec prohibition de tout commerce dorsenavant avec l'Angleterre, ce que le Sr de Sueneguen, qui est icy, n'advoue estre vray; segondement pour pourvoir aux choses d'Irlande, de tant que le debitis, qui est par dellà, demande bon nombre de gens de guerre et de monitions, pour y maintenir l'authorité de ceste couronne contre les saulvaiges et contre les estrangers; tiercement, pour adjuger les biens des rebelles à leur souverayne, principallement ceulx du duc de Norfolc, et rétracter, à cest effect, une loy de ce royaulme, laquelle semble empescher qu'on ne puisse procéder à la confisquation d'iceulx, d'aultant qu'il se trouve que luy et la pluspart des fuytifz se sont démis de leurs biens à leurs enfans ou à leurs plus procheins parans, et les en ont saysis, premier qu'on ne les aye prévenus; ou bien estime l'on que ceste convocation est pour authoriser le traicté qui se faict avec Vostre Majesté, affin de pouvoir mieulx transférer en vostre couronne les intelligences et les entrecours, capitulations et commerces, que ce royaulme souloit avoyr avec celle d'Espagne, et y comprendre les choses d'Escoce; mais, le plus commun présume que c'est pour ordonner du faict de la succession de ceste couronne, parce qu'ayant aparu plusieurs mouvementz en ceste court, et en tout ce pays, quand la Royne d'Angleterre a esté dernièrement malade, et que sa mort y heût sans doubte apporté une très grande confusion de toutes choses, l'on luy a persuadé de ne debvoir plus laysser cest article en l'incertitude qu'il est. Dont s'estime qu'elle s'esforcera d'obtenir qu'il luy soyt loysible d'eslire son successeur, et que celluy soyt le vray Roy, lequel elle nommera par son testament, ou bien de faire desjà déclarer segonde personne le Prince d'Escoce, qui est si jeune que, de longtemps, ne luy pourra faire aulcune compétence, ou bien le jeune comte de Lenoz, frère du feu Roy d'Escoce; ou bien les enfans de Herfort, ou bien le comte de Houtinthon: mais en quelle sorte que ce soit, toutjour la Royne d'Escoce y sera intéressée; et semble que son intérest et celluy de son royaulme y seront de tant plus grandz, que plus l'on monstrera de vouloir appeller le Prince, son filz, à ceste succession. Et ne deffaillent qui disent aussy que, de tant que le comte de Lestre a uzé de tous les honnestes et honnorables debvoirs d'un bon et loyal et très fidelle subject, conseiller et serviteur vers la dicte Dame, en la dernière maladye qu'elle a heue, qui l'a confirmée de mettre plus de confiance en luy qu'en nul aultre de ce royaulme, qu'il se trectera de son mariage avecques elle, puisque la religion a empesché celui de Monsieur.
Qui sont les devis d'aulcuns de ceste court, et mesmes de ceulx qui pensent bien entendre les affayres; tant y a que, jour par jour, il se pourra avoyr plus de lumière de ces choses, lesquelles donnent tant plus à penser aux gens que, jeudy au soyr, la dicte Dame fut conduycte à expédier ung nouveau mandement pour faire exécuter, le vendredy matin, le duc de Norfolc, mais luy estant, la nuict, revenu le mesmes regret qu'elle a toutjour heu à sa mort, elle en a, pour la quatriesme foys, révoqué le mandement. Et se cognoit assez que les ennemys du dict duc ne pourront jamais obtenir ce dernyer poinct d'elle, sans qu'elle en sente une grande violence dans son cueur.
Mr de Sueneguen fut hyer traicter avec la dicte Dame sur des lettres du Roy d'Espaigne, et sur une dépesche du duc d'Alve. Je n'ay encores aprins que c'est. La flote de Flandres, qui revenoit d'Espaigne, est passé, le xxviiie de mars, dans l'estroict de Callays, et les vaysseaulx du prince d'Orange ont donné sur la queue; qui ont prins deux ourques bien riches, dont l'une s'estime valloir plus de soixante mille escus, et ont jetté la pluspart de ceulx, qui estoient dedans, hors bort, dans l'eau. Le comte de Lumey, à ce qu'on dict, a esté receu en ung lieu de quelque petite isle, près d'Ollande, qui se nomme Brille, où les habitans n'ont voulu aquiescer au dixiesme, mais l'on pense que le duc d'Alve l'en chassera bientost. Milord de Burgley a esté à l'extrémité, et ne cuydoit on, le jour de Pasques, qu'il deust réchaper, mais, à présent, il commance à se ravoir; tant y a que son indisposition retarde toutjour les affères. Sur ce, etc.
Ce xive jour d'apvril 1572.
—du xxie jour d'apvril 1572.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo.)
Audience donnée par Élisabeth, en son conseil, à l'ambassadeur et à Mr Du Croc.—Discussion des affaires d'Écosse.—Refus du conseil d'admettre un article des nouvelles instructions données par le roi.—Rupture de la négociation; demande faite par Mr Du Croc de son passeport pour retourner en France.—Nouvelles assurances d'amitié données par Élisabeth.—Désignation de Mr de Montmorenci en France, et de l'amiral Clinton en Angleterre, pour échanger les ratifications du traité d'alliance.—Déclaration du conseil que la reine consent à admettre les explications proposées sur l'article en contestation, qui a entraîné la rupture de la négociation de Mr Du Croc.
Au Roy.
Sire, en sa mesmes présence, la Royne d'Angleterre a voulu que son conseil se soit assemblé avecques Mr Du Croc et avecques moy, pour traicter, devant elle, de la continuation du voyage du Sr Du Croc en Escoce, et, après que je luy ay heu dict l'intention de Vostre Majesté là dessus, sellon le contenu de voz dernières lettres, sans en rien obmettre, et que Mr Du Croc luy a exibé le propre original de la segonde instruction que luy avez envoyée, elle a prins le propos, et l'a continué assez longtemps en termes bien honnorables, qui monstroient de vous vouloir beaucoup contanter; puys s'est prinse à lyre, tout hault, la dicte instruction, despuis le commancement jusques à la fin, et l'interpréter en angloys à ceulx des siens qui n'entendoient bien le françoys, avec beaucoup de sa satisfaction de tous les articles d'icelle, sinon du cinquiesme, lequel porte d'exorter les Escouçoys que, pendant qu'il plaist à Dieu que leur Royne soit absente, ilz vueillent recognoistre son filz comme leur Prince naturel, et plus prochain hérytier de leur royaulme; car a semblé à la dicte Dame et à son dict conseil que cella, en parolles et en substance, répugnoit bien fort à leur intention et desir, interprétans que c'estoit aultant comme déclarer la mère Royne et le filz seulement Prince et segonde personne; lequel néantmoins se trouvoit estre maintenant la première, et estre roy juré et entièrement estably par les Estats; nous affermant la dicte Dame que, par les dernyères nouvelles qu'elle avoit d'Escoce, ceulx de Lillebourg luy avoient offert, et elle en avoit leurs lettres en ses meins, de recognoistre à roy le dict Prince, et se soubsmettre à son authorité et à celle de son régent, en ce qu'il leur fût donné bonne seureté de leurz biens, personnes, dignités et charges, et de lever toutes les forfaicteures qui pourroient avoyr esté décrétées contre eulx, despuis les troubles encommencées; dont elle n'attandoit plus qu'une responce de ceulx d'Esterling là dessus, pour achever entièrement leur accord; lequel viendroit, possible, à se retarder ou s'interrompre du tout, si le dict Sr Du Croc leur apportoit une telle exortation, comme Vostre Majesté la leur mandoit.
Je luy ay répliqué qu'il n'estoit, à présent, question du tiltre de la couronne d'Escoce, ny de l'adjuger à la mère ou au filz, car, aussy bien, n'en estiés vous les juges, mais seulement de unyr et mettre en paix, les Escoçoys, et que Vostre Majesté convenoit avec elle que toutz se sousmissent a l'obéyssance du filz, lequel vous appelliés Prince et elle l'appelloit Roy; ce qui ne debvoit empescher l'accord, ny tenir plus longtemps le voyage du dict Sr Du Croc en suspens.
Elle s'est mise là dessus à deviser assez longuement avec les siens en son langage, et puis, nous a dict que la responce de ceulx d'Esterling ne pouvoit tarder que ung jour ou deux, pendant lesquelz elle feroit mieulx considérer la teneur de la dicte instruction, laquelle elle nous prioit de la luy laysser, et, après, elle résouldroit le dict Sr Du Croc de ce qu'elle auroit advisé de son dict voyage.
Au bout des deux jours, la responce, qu'elle attandoit d'Escoce, luy est arrivée, sur laquelle ne s'estant la dicte Dame, ny ceulx de son conseil, de rien modérés davantaige, ilz nous ont envoyé, par le Sr de Quillegrey, ung escript, lequel altère du tout l'article dont est question. Dont, après que Mr Du Croc et moy y avons heu longuement pensé, il est allé trouver iceulx du conseil pour leur remonstrer que nous ne pouvions tant dispenser sur une instruction, qui estoit signée de la mein de Vostre Majesté, que de l'ozer changer en ses parolles, ny en sa substance; et néanmoins que, pour satisfaire à leur Mestresse, puisque tout le reste de la dicte instruction luy plaisoit, sinon que ce seul article, qu'il mettroit icelluy, quand il seroit en Escoce, du tout en suspens, sans en parler nullement, ou bien en parleroit en façon qu'il ne contreviendroit, peu ny prou, à l'intention de la dicte Dame, jusques à ce qu'il heult aultre mandement de Vostre Majesté; et de ce leur a esté baillé les expédiantz par escript, avec offre de les leur signer de la mein de nous deux. Mais, Sire, ilz sont demeurez en leur premier propos, sans en vouloir rien rabatre, alléguant les raysons que Mr Du Croc vous escript, lesquelles ne monstrent sinon qu'ayantz gaigné plusieurs advantages en cest affère, à vous faire quicter l'honneste poursuyte de la liberté et restitution de la Royne d'Escoce, et faict retarder vostre secours à ceulx qui vivent soubz vostre protection en ce païs là, qui sont desjà réduictz à toute extrémité, ilz ne se contantent pas, si encores ilz ne vous font passer oultre à vous déclarer contre elle et contre eulx, pour establir le party que dépend d'eux, affin que la ruyne de l'ancienne alliance, que vous avez avec les Escouçoys, soit procurée par vostre mesmes pourchas, avec l'intérest de vostre réputation. Et ne cessent cependant de solliciter icy, par toutes les persuasions, artiffices et menées, qu'ilz peulvent, la dicte Royne d'Escoce, et pareillement les Escouçoys de son party à Lillebourg, ausquelles font encores de grandes promesses, qu'elle et eulx se veuillent du tout commettre à la foy de la dicte Royne d'Angleterre.
Dont nous sommes gracieusement excusés que ne pouvions faire ce dont ilz nous requéroient par faulte de pouvoir; mais, puisque la première, ny la segonde instruction, que Vostre Majesté avoit dépeschées au dict Sr Du Croc, par l'advis et consens de leurs ambassadeurs, ne leur sembloient bonnes, qu'il estoit expédiant que luy mesmes vous allât compter à quoy il tenoit, affin que, les difficultés ostées, vous luy en peussiés bailler une troysiesme qui les contentât. Et avons faict semblant de demander son congé et passeport, affin de les y faire penser. Néantmoins, Sire, encores qu'ilz le luy octroient, je trouveray moyen, qui sera honneste et de fondement, pour le retenir icy jusques à ce qu'ayons aultres nouvelles de Vostre Majesté.
Or, Sire, nonobstant ceste contention, la dicte Dame n'a layssé de traicter bien fort privéement avecques moy d'aulcuns aultres gracieulx propos, et m'a parlé de la dicte que Vostre Majesté avoit parachevée jusques au vingt jours completz; de quoy elle estoit merveilleusement bien ayse, car s'assuroit que, tout cest esté, vous en auriés la disposition beaucoup meilleure; de laquelle elle estoit aussy soigneuse que de la sienne propre. Sur quoy je n'ay obmis de luy dire, Sire, que vous m'aviez aussy escript que j'avoys bien faict de vous mander tout ensemble la guérison avec la maladye qu'elle avoit heue, car aultrement je vous heusse layssé en grand peyne; qui aviez loué Dieu, de bon cueur, de quoy elle s'estoit si promptement relevé de l'extrême et douloureux mal qui luy avoit ainsy pressé le cueur; et que Voz Majestez Très Chrestiennes, et tous ceulx de vostre couronne, vous en estiés resjouys comme de vostre mesmes bon portement. De quoy la dicte Dame a monstré recepvoir ung singullier plésir, et, avec ung très grand mercys, m'a respondu que vous tous aviez occasion de desirer qu'elle vesquît, car juroit que n'aviez aulcun, de tous les princes de votre allience, qui vous voulût tant de bien, ny qui vous aymât et honnorât tant qu'elle faysoit; et que non tant pour vous voyr roy de France, que parce que la France avoit un si vertueux roy, elle se vouloyt conféder avecques vous.
Je luy ay infinyement gratiffié ses parolles et démonstrations, comme très honnestes et pleynes de grand vertu; et ay suyvy à luy dire que j'estimois que le traicté estoit desjà tout conclud et signé, et que bientost Vostre Majesté s'approcheroit ez environs de Paris, en intention d'y voyr de bon oielh et d'y bien recepvoir Mr le comte de Lestre, ainsy comme vous faysiés tenir prest Mr de Montmorency pour passer par deçà. Elle m'a dit qu'elle feroit voyr à Mr de Montmorency combien elle estimoit ung tel vostre ambassadeur, et en quel compte elle auroit toute sa légation, et qu'elle faysoit préparer monsieur l'admiral Clynton pour passer en France, comme celluy par qui elle vous pouvoit mieulx notiffier ses intentions, et comprendre, puis après, mieulx les vostres, à son retour, que par nul des seigneurs de sa court, n'ayant esprouvé de nul aultre, despuis qu'elle estoit Royne, plus de fidélité que de luy, et de madame l'amirale sa femme, et qu'aussy il avoit esté toutjour le moins impérial d'Angleterre; et que, pour la correspondance de Mr de Montmorency, elle vous vouldroit très volontiers envoyer ung sien propre frère, si elle l'avoit, aussy bien que le dict sieur admiral. Dont vous supplioit qu'en ce temps, qui luy estoit plein de grandes souspeçons, et encores plus plein de très grandz affères, Vostre Majesté ne voulût que le comte de Lestre et milord de Burgley s'absantassent; et mesmes que, sans eulx, elle se trouveroit bien empeschée comme bien recepvoir Mr de Montmorency, de tant que les principaulx seigneurs qui souloient estre en sa court, estoient à présent ou mortz, ou fuytifz, ou en prison, et que ces deux seroient encores plus utilles, icy, en la négociation d'entre elle et Mr de Montmorency, que si l'ung ou l'aultre estoient allés par dellà. Sur ce, etc.
Ce xxie jour d'apvril 1572.
Ainsy que je fermois ce pacquet, les seigneurs de ce conseil, ayant veu que nous demandions le congé de Mr Du Croc, m'ont envoyé dire, par Mr de Quillegreu, qu'ilz avoient faict entendre à leur Mestresse toutes noz offres; et que d'icelle dernière, que leur avions mandée de parolle, si nous la voulions ung peu mieulx exprimer par escript, et la signer de noz meins, elle s'en contenteroit, et bailleroit promptement son adjoint au dict Sr Du Croc pour aller, tous deux ensemble, en Escoce. Sur quoy, Sire, nous yrons demein traicter avec la dicte Dame, ou avec ceulx de son conseil, et ferons tout ce qu'il nous sera possible pour advancer le voyage du dict Sr Du Croc, qui, de plus en plus, se monstre estre bien fort nécessaire, et, si nous nous pouvons accorder, il passera oultre; mais ne retarderés pour cella, Sire, s'il vous plaist, de nous mander promptement vostre intention et volonté.