CHAPITRE XXVI

La particule nobiliaire.—Sa signification, son caractère.—Répudiations significatives.—Les embourgeoisés.—Jean de Béthisy, procureur.—Marchands qualifiés nobles.—Déchus, mais répugnant aux mésalliances.—Changements d'armoiries.—Blasons improvisés.—Calembourgs et rébus héraldiques.—Le hareng des Harenc.—La harpe des Arpajon.—La maison de Mun.—La belle des belles.

Un arrêt de la cour de Lyon, du 24 mai 1865, dénie à «la particule» le caractère nobiliaire; opinion manifestement en désaccord non seulement avec le préjugé public, mais avec certains actes de la puissance souveraine,[488] et des jugements autorisant des nobles ou des anoblis à faire précéder leur nom de la particule, considérée comme une des prérogatives stipulées dans les lettres de maintenue ou d'anoblissement. Il n'est pas contestable que la particule n'avait pas autrefois une signification exclusivement nobiliaire, mais il n'est pas non plus contestable qu'elle impliquait généralement la possession terrienne, et par suite revêtait un caractère féodal; sinon, comment expliquer ce fait que la plupart des Nobles appauvris, en s'agrégeant à la bourgeoisie, dépouillent leur nom de la particule?[489] Pourquoi répudier ce préfixe, s'il n'avait pas un sens nobiliaire? Il est à noter que les répudiations de cette nature, comme de toutes qualifications féodales, coïncident, de la part des «embourgeoisés» avec la rupture de l'antique harmonie entre la noblesse et la bourgeoisie, avec l'éclosion de l'antagonisme entre les châteaux et les villes. Auparavant, les Nobles bourgeois conservaient généralement leurs qualifications nobiliaires; ce fut en devenant un corps homogène que la bourgeoisie devint exclusive, jalouse de sa dignité propre, avec cette fierté que donne communément la richesse. Comment expliquer encore, si l'on refuse au «de» le caractère d'une prérogative, que les Nobles, qui avaient quitté la particule en se faisant bourgeois, s'empressent de la reprendre lorsqu'enrichis par le négoce ils se réagrègent à la Noblesse? Nous avons vu «noble homme Luce de Quinson», descendant d'un damoiseau de Sassenage, s'établir marchand à Villebois vers 1530, et ne plus s'appeler dès lors que «honorable homme Luce Quinson»; il meurt laissant de grands biens à son fils, «noble Antoine de Quinson».[490] Les exemples de l'espèce abondent, comme aussi ceux de gentilshommes déchus, à qui le public persistait à donner la particule, mais qui la retranchaient de leur signature. «Jehan de Bethisy, procureur en parlement», ainsi dénommé dans un acte de 1389, le signe «Bethisy Jn»[491]; en 1411, «Raoul de Guissart, clerc tabellion juré en la viconté de Rouen», signe «R. Guissart»; en 1415, «Jehan de Villeneuve, viconte de leaue de Rouen», signe «Jn Villeneuve»; en 1419, «Guillemin de Villehier, clerc de la vénerye de Mons. le duc d'Orléans», signe «G. Villehier».[492]

Aux XIVe et XVe siècles, dans quelques provinces, il n'est point rare de rencontrer des «marchands» qualifiés «nobles», comme par exemple, «noble homme Louis Chappuis, bourgeois et marchand de Condrieu», ainsi qualifié dans son testament du 10 août 1435;[493] puis, lorsque s'accentue l'exclusivisme de la bourgeoisie, les fils ne sont plus qualifiés qu'«honorables». Généralement, ces familles marchandes, d'extraction noble, s'alliaient entre elles, sans doute parce que, malgré leur décadence, elles répugnaient aux mésalliances. Louis Chapuis, que je viens de citer, avait une sœur mariée à Jean de Genas, bourgeois de Lyon, et trois filles, l'une abbesse de Sainte-Colombe, les deux autres mariées à Jean de la Colombière, bourgeois de Valence, et à Jean de Chaponay, bourgeois de Lyon, toutes nommées dans son dit testament.

Un autre fait, non moins frappant que l'abandon de la particule par les Nobles embourgeoisés, c'est l'abandon des armoiries de leur race, comme s'ils eussent appréhendé de les commettre en se déclassant, ou voulu peut-être affirmer ainsi, aux yeux de leurs nouveaux pairs, la sincérité de leur abdication. J'ai recueilli de nombreux exemples de ce fait. Les néo-bourgeois prenaient généralement des armoiries en rapport avec leur transformation sociale, le plus souvent allusives à la profession qu'ils embrassaient, ou partiellement empruntées de celles de la ville dont ils devenaient habitants. Beaucoup de ces blasons improvisés constituaient de véritables calembourgs héraldiques, «armes parlantes» que n'a pas épargnées l'éclat de rire de Rabelais.[494] La mode pourtant n'en était pas neuve: au XIIIe siècle, les Harenc quittèrent un instant leurs trois croissants pour mettre sur leur scel un hareng[495]; à leur oiseau de proie, harpago, qui déjà constituait des armes parlantes, les sires d'Arpajon substituèrent définitivement une harpe.[496] La maison de Mun, d'ancienne chevalerie, représentée aux croisades, et dont l'éclat séculaire est si brillamment ravivé de nos jours, a pour blason un «monde d'argent», en latin mundus, armes parlantes. L'écu des Chabeu, au XVe siècle, avait pour supports un chat et un bœuf.[497] Un des plus curieux exemples de rébus héraldique est celui-ci: Gérarde Cassinel, dame de Pomponne, femme de Bertrand de Rochefort, était la belle des belles de la cour de Charles VI; «le Dauphin Louis, s'en allant avec le roy son père au siège de Compiègne en 1414, fit broder sur son étendard un K, un cigne et un L pour désigner le nom de cette belle personne.[498]» Les «armes parlantes» avaient, comme on voit, d'illustres précédents. J'ajoute qu'on les répudiait communément, lorsqu'ayant fait ses «choux gras» dans le négoce on entrait ou rentrait dans la Noblesse, pour arborer soit le blason de sa race, soit celui de quelque fief acquis par alliance ou par achat.[499]

CHAPITRE XXVII

La multitude des réhabilités.—Geoffroy de Chantepie, marchand, petit-fils d'un preux chevalier.—Les Lingendes.—Louis de la Chapelle fait le commerce et ne s'appelle plus que Chapelle.—Gabelou de sang royal.—Les descendants de la famille de Jeanne d'Arc.—Comment on perdait la notion de sa noblesse.—Les d'Allard.

Pour donner une idée du nombre des familles nobles qui renoncèrent à leur état pour s'adonner au commerce, il doit suffire de noter que, pour la seule province de Normandie, on trouve au Cabinet des titres deux volumes in-folio de lettres de relief de dérogeance octroyées sous le seul règne de Louis XIV. Dans tout le royaume, ces renonciations furent aussi nombreuses, et presque toutes se produisirent dans le courant du XVIe siècle, lorsque la Noblesse, déjà si appauvrie par deux siècles de croisades et trois cents ans de guerre contre les Anglais, reçut le coup de grâce des guerres de religion. Un livre singulièrement instructif sur les vicissitudes des familles nobles serait le recueil des lettres de réhabilitation obtenues par celles qui eurent la fortune de se relever.

Le 12 mai 1548, Geoffroy de Chantepie, marchand de Rouen, est réhabilité dans sa noblesse, ayant établi par documents filiatifs qu'il était «arrière-petit-fils de messire Jehan de Chantepie, chevalier, seigneur de Pontécoulant et aultres lieux, tué devant Caen par les Anglois, à qui il avoit faict lever le siège du Mont Sainct Michel.»[500]

Au mois de décembre 1646, «Jean de Lingendes, évesque de Serlat, Antoine de Lingendes, écuyer, seigneur de Bourgneuf, l'un des gentilshommes ordinaires du Roy et de la Reyne, Nicolas de Lingendes, maistre d'hostel du Roy, Charles de Lingendes, aussy maistre d'hostel ordinaire, et Jehan de Lingendes, conseiller au presidial de Moulins et maistre des requestes de la Reyne, tous originaires de Bourbonnois, exposent qu'ils sont issus de noble et ancienne race; que Guillaume de Lingendes reprit en hommage-lige du comte de Clermont ce qu'il avoit aux paroisses de Thiel et de Marry l'an 1300; un autre Guillaume de Lingendes, aussy damoiseau, fit hommage, l'an 1342, de mesme que Hugues de Lingendes, à Pierre, duc de Bourbon; mais Jean de Lingendes, leur trisayeul, contraint par la nécessité, se retira au lieu de Chartrolles où il fut notaire, de mesme qu'Antoine de Lingendes, son fils, qui fut outre cela châtelain, procureur fiscal et greffier de plusieurs justices particulières de seigneurs, et eut pour fils Jean de Lingendes, seigneur de Bouzeaux, lieutenant criminel en la seneschaussée de Bourbonnois, et père d'Antoine, Pierre et Michel de Lingendes, lequel Antoine fut secrétaire de la Reyne de Navarrhe, puis de la Reyne Louise, et trésorier du domaine de Bourbonnois, dont est issu Anthoine de Lingendes, demeurant en l'élection de Rouanne, l'un des suppliants. Quant à Michel, comme il estoit cadet avec peu de bien, il fut obligé de faire le négoce affin de mieux élever es bonnes lettres, comme il a fait, le dict Jean de Lingendes, évesque de Sarlat, Nicolas et Charles de Lingendes, ses enfans. Et Pierre de Lingendes, le second fils de Jean lieutenant criminel, fut receveur général des finances à Moulins, intendant des Reynes Elisabeth et Louise en Bourbonnois, et eut pour fils Gilbert de Lingendes, autre suppliant...» Sur cet exposé, les suppliants obtinrent lettres de réhabilitation de noblesse.[501]

Autres lettres du mois de janvier 1700: «Nostre très cher et bien amé Louis de la Chapelle nous ayant très humblement faict remonstrer qu'il est de l'ancienne famille de la Chapelle», et qu'il descend de Louis de la Chapelle qui «fut tué à la bataille de Jarnac et ne laissa qu'une fille qui fust mariée au comte de la Suze»; et le dit Louis eut un frère, René, qui fut l'aïeul de «Louis de la Chapelle, lequel s'estant habitué en nostre ville de Laval, où il s'engagea dans un gros commerce, retrancha de son nom de la et s'apella seulement Chapelle»; lequel Louis était l'aïeul de l'exposant «qui est avocat en nostre parlement et procureur fiscal au comté pairie de Laval... Mais, parce que Louis de la Chapelle, aïeul de l'exposant, a, par le commerce qu'il a faict, dérogé à sa noblesse et que l'exposant a pris des fermes...», Louis XIV lui octroie sa réhabilitation, et le juge d'armes lui reconnaît pour armoiries «celles qui ont esté portées de tout tems par ceux de sa famille et qui sont un escu d'argent à 9 mouchetures d'hermine de sable posées 3-3-2-1.»[502]

Le commerce et les fermes permirent donc à beaucoup de dérogeants de se réhabiliter; mais combien de nobles familles sombrèrent jusque dans les bas-fonds de la société! Mr le marquis de Belleval cite un pauvre gabelou du nom de la Cerda, d'extraction royale. Les derniers représentants directs de la famille de Jeanne d'Arc sont aujourd'hui, à Paris, l'un brigadier des douanes, l'autre emballeur, et portent avec un légitime orgueil le nom de «Dulys». Toutes les provinces, tous les temps ont vu de ces ingrates déchéances. Heureux encore ceux des appauvris qui gardaient le souvenir de leur noblesse première; mais parfois il s'oblitérait, soit parce que la famille s'enfonçait de plus en plus dans les ténèbres de la roture,[503] soit parce que le fils, ayant perdu ses parents au berceau, n'avait pu recueillir de leur bouche le patrimoine des traditions de la race. L'histoire de la famille d'Allard présente un exemple frappant de ce fatal oubli, réparé par un heureux hasard.

«Factum pour Claude Allard, escuyer, sieur des Tournelles, conseiller du Roy, controlleur général des finances à Lyon, appelant d'un jugement de Mr Dugué, intendant de la généralité de Lyon, du 3 mars 1668, luy deffendant de prendre la qualité d'escuyer à l'advenir,—et pour Denys Allard, escuyer, sieur de Paradis, seul Escuyer de Mademoiselle, intervenant.

«... Estant en la ville de Paris pour relever son appel, rappelant auroit appris que feu Pierre Allard, son père, qui l'avoit laissé en bas-âge, sans avoir pu luy donner connoissance des poursuites qu'il faisoit en la Cour des Aydes de Paris pour se faire relever de la dérogeance de Denys Allard son ayeul, avoit mis les titres de sa famille entre les mains d'un procureur pour poursuivre l'enregistrement des lettres qu'il avoit obtenu contre la dérogeance dudit Denys Allard, lesquels titres l'appellant ayant retiré, il a connu qu'il estoit noble d'extraction et d'ancienneté, au lieu qu'il ne croyoit l'estre que par le privilège de la charge que son ayeul et son père avoient possédé avant luy, et les ayant produit sur son appel, il a fait voir: que le dit Pierre Allard, controlleur général des finances à Lyon, est fils de Jean Allard, pourveu de la mesme charge, et de Toussainte Doment; que ledit Jean estoit fils de Denys Allard et de Catherine Baraillon; que ledit Denys estoit fils de Louys Allard et de Marguerite du Taillot; que le dit Louys estoit fils de Pierre Allard et de Magdelaine de Villemond; et que ledit Pierre estoit fils de Jacques Allard et de Marguerite de Sainte-Colombe. Et pour justifier que ledit Jacques Allard vivoit noblement, estoit qualifié noble et seigneur de Mexiliac en Vivarez, dès l'année 1458 qu'il avoit espousé damoiselle Marguerite de Sainte-Colombe, l'appellant a produit, etc.»[504]

CHAPITRE XXVIII

La plus ancienne vérification de noblesse.—Recherches des usurpateurs.—La recherche de Montfaud.—Vexations et persécutions.—Nobles imposés à la taille.—Procès dispendieux.—Le privilège des bourgeois.—Louis XI, «ce bon rompu de Roy».—L'édit des francs-fiefs et ses conséquences.—La déclaration de 1661.—Renoncements douloureux.—Avidité des traitants.—Supercheries généalogiques.—Sentences trop rigoureuses.—Misères des réhabilités.—L'émigration.—C'est la révolution qui a fait de la Noblesse une classe fermée.—La restauration nationale.

La plus ancienne vérification de noblesse que nous connaissions est de l'an 1262: un arrêt déclare que Pierre aux Massues, chevalier, est digne d'être chevalier, attendu qu'il a prouvé que son aïeul, Jehan de Champougnes, l'avait été.[505] Ces vérifications, individuelles ou collectives, étaient justes, nécessaires, utiles aux peuples, puisqu'elles avaient pour but et pour effet d'empêcher les usurpations de noblesse et par suite de restreindre le nombre des privilégiés, exempts du paiement des tailles. La recherche des usurpations fut souvent réclamée soit par les collecteurs responsables des impositions, soit par les élus des villes ou les États généraux, et plus tard par les intendants des provinces. La recherche de Raymond de Montfaud en Normandie, en 1463, est particulièrement connue, et fit rentrer dans la catégorie des taillables plus d'un geai paré des plumes du paon. Les nobles, ou se disant tels, de la province du Maine, durent comparoir, en 1518 et 1540, devant les élus du Mans et produire leurs preuves. Défenseurs intéressés des populations, les élus n'hésitaient pas à taxer au rôle des tailles quiconque, fût-il de l'extraction la plus incontestablement noble, faisait ou seulement paraissait faire acte de trafic, et leur âpreté dégénéra fréquemment en persécution: il suffisait que l'on fût absent, retenu loin de ses terres par le service du Roi, par la guerre ou toute autre cause, pour être inscrit, à son insu, parmi les taillables, et, à son retour, forcé de soutenir contre les élus un procès toujours dispendieux. De lettres données, le 3 octobre 1441, par Charles VII à Thibaut de Cherbaye, il appert que «Michel, son père, aiant esté conservé en ses droictz de noblesse de tout tems, mesme par sentence donnée par les commissaires lors deputez par le roy Charles VI, et luy s'estant retiré dans la ville d'Angiers à cause de sa vieillesse et guerres des Angloys, les habitans de la dicte ville l'aiant imposé en quelques emprunts, il auroit obtenu aultre sentence conservatrice de sa quallité...»[506] Mr Borel d'Hauterive relate un curieux exemple de noble imposé à la taille, et réhabilité dans son droit.[507] En 1525, les élus de Lisieux «imposèrent aux tailles Jean, seigneur d'Annebaud et de Brestot, père de Claude, maréchal et amiral de France, lieutenant général au gouvernement de Normandie, et de Jacques, cardinal du Saint-Siège, évêque de Lisieux, grand aumônier de France, pour avoir herbagé et engraissé des bœufs sur l'une de ses terres, en intention, comme l'on croit, de les revendre. Cela n'étoit proprement qu'une œconomie qui n'est pas si odieuse en effet qu'elle est en apparence, et nos Rois relèvent avec justice ceux qui la pratiquent».[508] On croit rêver quand on lit l'indulgente atténuation de Gilles-André de la Roque, et cette réflexion vient à l'esprit que le privilège des bourgeois était autrement sérieux que le privilège des Nobles. Si les élus, sous un prétexte si parfaitement absurde, se croyaient en droit de tailler de si hauts et puissants seigneurs, que ne devaient-ils pas se permettre envers les gentilshommes de moindre envergure, appauvris, ruinés, obligés de vivre des fruits de leur domaine amoindri?

Dans la deuxième moitié du XVe siècle, les rangs de la Noblesse étaient si clairsemés et le nombre des roturiers possesseurs de fiefs, et se dispensant de payer les tailles,[509] si grand que Louis XI, «ce bon rompu de roy», comme l'appelle Brantôme, voulut faire d'une pierre deux coups: le célèbre édit des francs-fiefs eut ce double effet de régulariser l'état des nouveaux fieffés et de remplir les caisses du Trésor; et même il advint ce fait curieux que, pour s'épargner les frais de la recherche de leurs preuves et d'une instance en maintenue de noblesse, d'excellents gentilshommes préférèrent légaliser leur possession d'état en acquittant la taxe des francs-fiefs.[510]

Le 8 février 1661, Louis XIV rendit une «Déclaration pour la recherche et condemnation des usurpateurs de noblesse, à l'honneur des véritables gentilshommes et au soulagement des autres subjets taillables du Royaume».[511] Cette déclaration, et les suivantes qui la confirmèrent en l'aggravant, jetèrent dans les rangs de la Noblesse un trouble si profond qu' «un grand nombre de gentilshommes, pour échapper aux taxes de la capitation afférentes aux titres héraldiques qu'ils portaient, déclarèrent se désister des titres dont ils s'étaient honorés jusque-là;» rien qu'en Bretagne, «on compta jusqu'à 67 gentilshommes, chefs de nom et d'armes, qui renoncèrent à leurs titres héraldiques.»[512] Chaque province vit de ces abdications. «Lors des réformations de noblesse,—mesures purement fiscales, équitables dans leur principe, mais faussées dans l'application par les commissaires royaux, la plupart bourgeois revêches, portés à transformer leur mandat de recherches en tactique de vexations,—bien des familles anciennement et authentiquement nobles, trop pauvres pour subvenir aux frais de revendication de leur état, trop fières pour avouer leur pauvreté, obsédées, abreuvées de dégoûts et de persécutions, préférèrent se laisser dépouiller sans bruit de leur prérogative héréditaire.»[513] A côté des intendants commis à la recherche des usurpateurs, il y avait les traitants, qui, ayant affermé le produit des poursuites, les exerçaient avec une activité dévorante, avec une rigueur d'injustice qui, plus d'une fois, leur attira de sévères mercuriales. En 1700, le premier président du parlement de Paris dit à l'avocat des traitants, au sujet de la famille du poète Boileau, laquelle établissait par titres authentiques que sa noblesse remontait à l'an 1342: «Le Roy veut bien que vous poursuiviez les faux nobles de son Royaume, mais il ne vous a pas donné pour cela permission d'inquiéter les gens d'une noblesse aussi avérée que sont ceux dont nous venons d'examiner les titres. Que cela ne vous arrive plus!»[514] Allez, et ne péchez plus! mais les traitants continuèrent à pécher, et à faire de l'eau trouble,—pour y pêcher. Toute famille appelée à faire ses preuves devait justifier d'un partage noble remontant au moins à cent ans, et produire, pour le courant du XVIe siècle, au moins trois actes originaux, et deux pour les siècles antérieurs. Il fallait être bien riche pour se lancer dans des recherches ardues, dans la reconstitution des preuves, toujours si difficile, lorsque les documents probatifs, chartes, contrats, aveux, pierres tombales, étaient épars dans vingt endroits; combien le temps en avait détruit, et les guerres, et les accidents ordinaires de la vie! S'il y avait eu dérogeance, il fallait prouver cent ans de noblesse antérieurement au dérogeant; preuve presque toujours impossible à faire lorsque la famille était originaire d'une province, éloignée de celle où elle se trouvait établie depuis moins d'un ou deux siècles. L'ingéniosité de paléographes complaisants vint au secours des persécutés; parfois des preuves furent fabriquées de toutes pièces; plus communément, on se contenta de copier les actes authentiques de la famille en cause, mais en les antidatant, de manière à atteindre la somme d'années nécessaire pour être maintenu ou réhabilité; par malheur, on avait affaire à forte partie, et les collections des d'Hozier, notamment celle des Carrés, abondent en constatations de ces supercheries, trop souvent mises au service de droits moralement évidents, mais dénués de preuves matérielles.

Certaines sentences des commissaires royaux apparaissent empreintes d'une rigueur odieuse jusqu'à l'iniquité: Philippe du Bois, écuyer, seigneur de Chevillon, établit qu'il était fils de Claude du Bois, écuyer, seigneur de Chevillon, et petit-fils de François du Bois, écuyer, seigneur de Chevillon, «la maison duquel où estoient les tiltres et pièces justificatives de leur noblesse, fust bruslée et pillée pendant la Ligue; et que le dict Francoys estoit fils de Christophle du Boys, escuier, seigneur de Chevillon.» Ce qui n'empêcha pas l'intendant Caumartin de condamner Philippe du Bois,[515] encore que sa mère fût une Le Febvre, mais sans doute pas une Le Febvre de Caumartin. Et pense-t-on que les maintenus ou les réhabilités, pour avoir à grand labeur et grands coûts obtenu des «lettres royaux» ou des sentences favorables, fûssent dorénavant à l'abri des recherches, des dépenses et des persécutions? Telle famille, comme les Billeheust, de 1661 à 1781, pourrait exhiber une douzaine d'arrêts de maintenue.[516] Les d'Allard,[517] les Courtin du Forez,[518] les Champagny[519] en comptent également une série. Quand on croyait tout fini, tout était à recommencer, et chaque fois il fallait payer pour être considéré.... comme Noble. Louis XIV, au mois de décembre 1692, révoque toutes les réhabilitations; en 1696, déclare que les réhabilités seront confirmés en payant finance; en 1698, qu'ils produiront les titres justificatifs de leur noblesse; en 1703, qu'ils seront tenus de rapporter les dits titres depuis 1560; en 1710, révocation générale des confirmations.[520] Jusqu'au règne de Louis XIV, les réformations avaient été simplement fiscales et répressives; la bascule des édits contradictoires, l'avidité des traitants, la rigueur des intendants donnèrent à la réformation du XVIIe siècle un caractère lamentable d'aggression, dont eut plus particulièrement à souffrir l'ancienne Noblesse, la Noblesse d'épée, parce que son ancienneté même et ses vicissitudes rendaient plus difficile la production de ses titres. Et que d'anomalies dans les décisions des commissaires royaux! Jean-Louis de Cabannes,—frère aîné de Jean-Jacques de Cabannes de Lanneplan, maintenu dans sa noblesse en 1696,—est classé comme «roturier» dans une convocation de ban faite, au même temps, par l'intendant de Guyenne. En 1715, la maison de Cabannes est condamnée pour usurpation de noblesse dans une de ses branches, tandis qu'elle est maintenue dans trois autres par plusieurs ordonnances des intendants. Pour se délivrer des persécutions, elle acquit à beaux deniers une confirmation, qui fut annulée presque aussitôt par l'édit général de 1710.[521] C'est une tache au soleil du grand Roi, une tache d'injustice et d'ingratitude, que cette mise en coupe réglée de la Noblesse, déjà si appauvrie par des siècles de généreux sacrifices, et livrée, comme une proie fructueuse, aux serres des traitants. Moins de cent ans après, la révolution achève l'œuvre de persécution et de spoliation; la Noblesse prend le chemin de l'émigration, autre voie d'honneur et de misère. On a pu la comparer, privée de sa suprématie sociale, «à ces grands chênes que l'orage a déracinés, et qui languissent desséchés sur la terre qui les a longtemps nourris».[522] La comparaison n'est plus exacte: en faisant de la Noblesse une classe fermée, la révolution l'a bien involontairement replacée au dessus du corps social. «Dans les autres pays, la Noblesse ouvre régulièrement ses portes à toutes les sommités nationales; une démocratie, encore plus maladroite qu'envieuse, les a fermées complaisamment sur un petit cénacle qui la laisse se morfondre au dehors. C'est une des mystifications les plus singulières dont l'histoire fasse mention.»[523] Aujourd'hui, cent ans après le cataclysme qui noya dans le sang les fanges du XVIIIe siècle, la Noblesse n'a pas perdu son salutaire prestige; elle apparaît comme une des pierres d'attente de la restauration nationale, de cette Monarchie, traditionnelle par son principe, moderne par son fonctionnement, qui renationalisera, pour ainsi dire, plus intimement la Noblesse en rouvrant ses portes à tous les mérites.

CHAPITRE XXIX

Négligence coutumière des familles nobles.—Impedimenta généalogiques.—Il ne faut rien détruire.—Les ennemis intimes des parchemins.—Gargousses et pots de confiture.—Les changements de nom.—Onomastique de la géographie féodale.—Piété familiale.—Les Lusignan, les Vezins, les Milly.—Les croisés en Terre-Sainte.—Combien j'ai douce souvenance.—Peau neuve.—Fourmilière d'homonymes.—Écart social.—Le train de l'humanité.

«La Noblesse, écrivait en 1743 le président Chevalier, a été dans tous les tems si distinguée, tant par le lustre et la prééminence qu'elle donne à ceux qui en sont décorés, que par les privilèges particuliers qui y sont attachés, que je ne puys assés m'étonner qu'il y ait des personnes assés peu curieuses de cet honneur pour négliger ce qui le peut conserver; c'est cependant ce qui se rencontre aujourd'huy très communément, et il y a quantité de familles très anciennes et très respectables, lesquelles, si elles étoient obligées de justifier leur noblesse, se trouveroient très embarrassées, n'ayans en leur possession aucuns titres de leur famille.»[524]

«La famille qui a le plus d'intérêt à la conservation de ses titres, dit Dom Caffiaux, n'est pas toujours la plus attentive et la plus vigilante, et souvent les titres déplacés, à l'occasion de quelque partage ou de quelques autres contrats, demeurent entre les mains des alliés.»[525]

Les difficultés que rencontre le généalogiste consciencieux ne procèdent pas toutes de la négligence des familles. Ascende superiùs! est sa devise, à lui aussi; mais force lui est de s'arrêter, lorsque le filon de lumière lui fait défaut. Assurément beaucoup de gentilshommes n'eurent point, pour la conservation de leurs titres de famille, tout le soin désirable; par exemple, il appert d'annotations inscrites au dos d'un certain nombre de pièces du chartrier de Beauvoir, au XVIIIe siècle, que d'autres furent détruites comme «crues inutiles». Qui sait, cependant, si elles n'eussent pas servi à faire la lumière sur quelque point de la généalogie? C'est, en pareille matière, une règle absolue qu'il ne faut rien détruire. Les parchemins, sans parler du vandalisme révolutionnaire, ces sûrs témoins du passé ont déjà tant d'ennemis intimes, tant de risques de destruction: la vieillesse, l'humidité, les rongeurs, et, il n'y a pas bien longtemps encore, les pots de confitures. Passe pour les parchemins dont la république fit des gargousses; on chargeait les canons avec notre vieille gloire; ce n'était pas déroger; mais les pots de confitures!...

D'autres causes constituent, pour le généalogiste, de graves impedimenta; les homonymies aussi bien que les changements de nom, si fréquents autrefois, en dépit de l'ordonnance d'Amboise,[526] et qui souvent déroutent la chronologie, «cette guide de l'histoire», comme l'appelle Guichenon. Dès le XIVe siècle, les seigneurs de Montesson quittent leur antique nom de «Hubert», pour ne plus porter que celui de leur fief. Au XVIe, les Courtin, seigneurs de Centigny, ne s'appellent plus que de ce dernier nom. Pierre d'Hozier ne découvrit pas que le nom originel de la famille «d'Abatant» était «Courtin», et il la confondit avec l'ancienne maison d'Abatant.[527] Combien d'autres confusions du même genre ont dû se produire! C'était, dans la Noblesse, une coutume très ancienne que de porter le nom de son fief, et toute normale à l'origine, puisqu'elle était le signe et l'affirmation de la possession féodale. D'ailleurs, le nom du fief était le plus souvent composé du prénom ou du surnom de son premier possesseur, l'auteur du lignage, et du châtel, ou de la cour,[528] ou de la ville, ou du mont, ou de la ferté, ou de la motte, ou de la roche, ou du bois, ou du champ, ou du val, ou du mas, etc., qu'il avait reçu en partage; ainsi, par exemple, s'étaient formés les noms de Château-Briand, de Court-Alain, de Ville-Hardouin, de Mont-Doubleau[529], de la Ferté-Bernard, de Bois-Guyon, de Champ-Aubert, de la Roche-Foucauld, de la Mothe-Achard, de Vau-Girard, de Mas-Gontier, etc. Le nom ainsi composé devint généralement celui de la race; mais, dans les premiers temps de la féodalité, le surnom ou le prénom est souvent porté seul, sans l'indication du château, de la cour, du mont, etc., et même devient le patronymique de branches cadettes: ainsi les sires de Mont-Doubleau ou de Mont-Barbat sont indifféremment appelés, dans les chartes des XIe et XIIe siècles, de Monte Dublello ou Dublellus[530], de Monte Barbato ou Barbatus[531]; on trouve des Châteaubriand appelés simplement Briand;[532] les Monteynard, seigneurs du fief de ce nom, ne sont le plus souvent appelés, jusqu'au XIIIe siècle, que «Aynardus»;[533] les «Daniel», chevaliers manceaux, sont indifféremment nommés ainsi ou «de Danieleria»;[534] et les Aenus du Maine doivent certainement être attribués aux «de Curte Aeni».[535] Lorsque le lieu donné en fief avait déjà sa dénomination propre, souvent il recevait comme suffixe le nom ou le surnom de son premier seigneur: tels Cossé-le-Vivien, Chemiré-le-Gaudin, Auvers-le-Hamon, Epineux-le-Seguin, Varennes-Lenfant, et des milliers d'autres. Cette coutume servait à distinguer les fiefs du même nom, ordinairement plus ou moins nombreux dans un même rayon, parce que, surtout à partir du milieu du XIIe siècle, par un sentiment d'orgueil légitime et de piété familiale, les juveigneurs imposèrent fréquemment à leur apanage le nom de leur race. Parlant des Lusignan, Mr de Bourrousse de Laffore, l'un des présidents d'honneur du Conseil Héraldique de France, dit: «Ils ont fondé en Agenais, depuis la fin du XIIe siècle, des châteaux auxquels ils ont donné le nom de leur race et de leur château patrimonial du Poitou.»[536] Les seigneurs de Vezins, chassés de leur château, se retirèrent à Mayet où ils en bâtirent un autre qu'ils appelèrent Vezins.[537] La maison forte d'Eydoche, étant entrée dans la famille de la Porte, fut communément appelée «le château de la Porte».[538] Les seigneurs de Mont-Gaudry avaient deux châteaux de ce nom.[539] Les Milly, devenus seigneurs de Courcelles en Saint-Etienne-la-Varenne, au XVe siècle, donnèrent à cette terre leur nom de Milly, qu'elle a conservé.[540] Mgr de Neuville, archevêque de Lyon, ayant acheté la terre de Timy, la dépouilla de ce nom pour l'appeler Neuville. Nous avons vu Pierre de Bardonnenche, d'un antique lignage appauvri, imposer le nom du berceau de sa race aux domaines qu'il acquit près de Lyon, lorsque le négoce l'eut enrichi. Les exemples abondent de ces changements de dénomination, inspirés le plus souvent aux seigneurs par un respectable attachement pour les lieux où ils avaient reçu le jour, où s'était épanouie leur enfance, où avait grandi leur lignage. C'était ce même sentiment qui portait les croisés à donner à tels de leurs fiefs de Terre-Sainte des noms de France; les Arabes à donner à Séville le nom d'Émèse, à Grenade celui de Damas.

J'ai dit que l'addition du prénom ou du surnom du seigneur féodal au nom de sa terre servait à distinguer entre eux les fiefs homonymes; voici, dans le Maine, peu distants les uns des autres, Auvers-le-Hamon et Auvers-le-Courtin, Sillé-le-Guillaume et Sillé-le-Philippe, Assé-le-Bérenger, Assé-le-Boisne et Assé-le-Riboul, Sougé-le-Ganelon, Soulgé-le-Bruant et Soulgé-le-Courtin. Dans la même province, aux XIe et XIIe siècles, le fief de Courtin (aujourd'hui Courtoin, en Nouans) est appelé Courtin l'Ain,[541] sans doute pour le distinguer de fiefs du même nom situés à Gesvres[542] et à Saint-Ouen-de-la-Cour.[543]

A partir du XIVe siècle, et surtout après, lorsque des seigneurs répudient leur vieux nom patronymique pour ne prendre que celui de leur fief, c'est le plus souvent pour l'un de ces deux motifs: ou c'est un noble de fraîche date qui veut faire peau neuve et faire oublier l'humilité de son origine; ou c'est un noble d'ancienneté qui appréhende d'être confondu avec des homonymes roturiers, lesquels cependant pouvaient fort bien être de son estoc, sans le savoir eux-mêmes. On a vu, par l'exemple de Pierre Allard, avec quelle facilité pouvait se perdre la notion d'une origine noble. Au moyen âge, avec des dix et quinze enfants, qui la plupart en avaient ensuite autant, le nom se multipliait rapidement, à l'infini, et bientôt c'était une fourmilière d'homonymes, les uns favorisés, les autres maltraités par la fortune; tandis que ceux-ci montaient dans la noblesse, ceux-là tombaient dans la roture; la poussière des âges aidant, la trace même d'une commune extraction se perdait d'autant plus vite que l'écart social était plus considérable. On a dit que les malheureux n'ont pas d'amis: avec le temps, ils n'ont plus même de parents; c'est le train de l'humanité.

CHAPITRE XXX

Migrations des familles.—Leur genèse.—Pudeur de pauvreté.—Les Évêques et les Abbés.—Mariages de grands seigneurs.—Officiers du Roi.—Désordre et ténèbres.—La cape et l'épée.—La maison de Chastellux.—Filiation perdue.—Logogriphes onomastiques.—Latinisations barbares.—Faussaires et fantaisistes.—Les Damas.—Vercingétorix et le premier Choiseul.—Tout est bien qui finit bien.

Les changements et les usurpations de noms ne sont pas les seuls obstacles que rencontre le pionnier généalogique; les migrations des familles sont une des sources les plus communes de son embarras. Ces migrations, dans les vieux temps, procédaient généralement des causes que je vais énumérer: les mariages hors de sa province, les aventures de guerre ou de garnison, des fonctions quelconques, ecclésiastiques, militaires ou civiles, le commerce, l'exercice des professions libérales dans les villes, la volonté d'aller abriter sa pauvreté loin des lieux où l'on fut riche et puissant.

«Au moyen âge, dit excellemment Mr le comte Anatole de Bremond d'Ars, l'un des présidents d'honneur du Conseil Héraldique de France, les Évêques étaient fort souvent, et même presque toujours suivis dans leur diocèse de quelques membres de leur famille, et c'est à cette cause que l'on doit attribuer l'établissement de certaines maisons dans des provinces éloignées de leur berceau.»[544] Il en était de même pour les abbés de monastères, dont quelques-uns, puissants seigneurs temporels, avoient à leurs gages de très nombreux officiers de rang et de nature divers. Les mariages des grands seigneurs amenaient aussi des déplacements de gentilshommes, qui suivaient leur suzerain dans ses possessions nouvelles. D'autres allaient, loin de leur pays d'origine, mettre leur épée au service d'un prince, recevaient de sa munificence quelque domaine, et faisaient souche dans ses états. Beaucoup allaient occuper, de par le Roi, hors de leur province, des offices de judicature ou de finance, des postes de baillis ou de châtelains, de vicomtes, de contrôleurs ou de gardes-du-scel, se mariaient là, et faisaient souche sans esprit de retour au pays des ancêtres. D'aucuns même troquaient leur nom contre celui de leur femme, ou de sa terre dotale. Allez donc discerner, dans ce désordre, sans une étude scrupuleuse, les tenants d'une même race! Quelques générations suffisaient pour oblitérer le souvenir des origines, d'autant plus que les émigrants n'emportaient communément avec eux que leur cape et leur épée, sans un seul de leurs titres de famille, qui naturellement demeuraient au lieu patrimonial, à la garde de l'aîné. La maison de Chastellux n'a connu que récemment, par la découverte d'une charte authentique, qu'elle était un ramage de l'antique lignage des sires de Montréal.[545] Au XVIIIe siècle, Blandine Courtin de Caumont, femme d'un Courtin de Saint-Vincent, perdit un procès parce qu'elle ne put pas établir une filiation de quelques degrés, qu'aujourd'hui j'ai très aisément dressée.

Et puis, il y a les logogriphes onomastiques, les dénaturations incroyables des noms par les scribes latinisants du moyen-âge,[546] par les chroniqueurs,[547] par les tabellions; les erreurs de lecture ou de copie;[548] les bizarreries de dialectes;[549]

les histoires de famille apocryphes; les filiations véreuses, les prétentions fantastiques, les généalogies de pacotille, les faussaires comme Haudicquer de Blancourt, les fantaisistes ingénieux comme ceux qui tirèrent l'illustre maison de Damas d'un soudan de Damas. Je ne sais rien de plus phénoménal, en ce genre, que l'étymologie du nom de Choiseul et l'origine de cette grande race, d'après César de Grandpré; vraiment c'est à lire et à méditer: «Choiseuil: Cette maison est l'une des plus anciennes de France, et le nom de Choiseuil vient de ce que Vercingetorix dit à un des grands de son armée, (le menant sur une montagne) qu'il choisit à l'œil toutes les terres qui estoient autour de luy; et qu'il les luy donnoit.»[550]—Quoi encore? Les erreurs de typographie, jetant le généalogiste dans un dédale de recherches qui se terminent.... par un éclat de rire.[551] Heureux qui peut éviter tous les écueils! Heureux qui rencontre de sûrs pilotes, et l'on verra qu'ils ne m'ont pas manqué!

CHAPITRE XXXI

Les vingt familles du nom de Courtin.—Preuves ou présomptions d'identité originelle.—La leçon des vicissitudes humaines.—Vaillants paysans angevins.—Dom Courtin, assassiné par les révolutionnaires.—Le culte des ancêtres.—Le présent et le passé.—Ce qu'est l'histoire d'une famille.—Domestica facta.—Orgueil légitime.—Comment parle un vrai gentilhomme.—Le pieux des Guerroys.

Il ne me reste plus qu'à expliquer comment cette étude généalogique, qui dans le principe ne visait que les Courtin du Forez, a fini par s'étendre à tous leurs homonymes. Pouvais-je éliminer les Courtin de Pomponne et de Villiers, lorsqu'au XVIIe siècle et plus tard les Courtin de Saint-Vincent et de Neufbourg se disaient issus d'eux; et portaient les mêmes armes? Comment éliminer les Courtin de Torsay, lorsque leur généalogie, dressée en 1769, donne comme étant sortis d'eux les Courtin de Saint-Vincent et de Neufbourg? Comment éliminer les Courtin de Centigny, incontestablement du même estoc que les Courtin de Torsay? Et les Courtin de la Mothe-Saint-Loup, de Cormeilles et de Crouy, paraissant se rattacher aux Courtin de Pomponne? Et les Courtin de Cissé, les Courtin de la Beauloyère, les Courtin de la Hunaudière, les Courtin de Tanqueux et d'Ussy, les Courtin de Nanteuil, de la Grangerouge et de Clenord, etc., à l'instar des Courtin de Villiers, se prétendant tous issus anciennement du même tronc: les seigneurs de Soulgé-le-Courtin? Et ces derniers étant très probablement un ramage des seigneurs de Courtin (de Curte Aeni), connus au Maine dès le XIe siècle, comment laisser ces derniers à l'écart? L'horizon de mes recherches s'est, par ainsi, élargi à mesure que j'avançais. Et, de fait, entre tous ces Courtin disséminés dans dix provinces, il y a, pour la plupart, preuve ou présomption grave d'identité originelle. En mettant intégralement sous les yeux du public le fruit de mes recherches, j'ai l'espoir que quelque érudit, plus heureux que moi, pourra découvrir tel point de soudure qui m'a échappé.

En accédant au plan de cette histoire généalogique, Mr le comte de Courtin de Neufbourg n'a pas obéi à un sentiment de vanité qui est à mille lieues de son caractère, mais à une pensée vraiment généreuse; il sait trop bien, par la leçon des vicissitudes humaines et spécialement des vicissitudes de la Noblesse, que les plus grands ont pu venir des plus petits, et que les plus petits peuvent descendre des plus grands: il a voulu ne répudier aucun de ses homonymes, même de ceux que la fortune n'a pas élevés ou relevés. Et ne sont-ils pas dignes de prendre rang dans une histoire de leur nom, par exemple, ces vaillants paysans angevins du nom de Courtin, fusillés par les soldats de la république pour crime de fidélité à Dieu et au Roi,[552] dans le même temps où la tête de Dom Courtin, arrière-grand-oncle de Mr de Neufbourg, tombait sur l'échafaud révolutionnaire?[553]

Le culte des ancêtres est vivifiant et doux; c'est une fleur de l'âme humaine, fleur du souvenir et de l'espérance. Quel hommage ne devons-nous pas à ces chers absents de qui Dieu nous a fait naître, et qu'il a fait partir devant nous, en éclaireurs de l'Éternité! Honorer leur mémoire est l'acte le plus filial, le plus naturel, le plus noble: c'est féconder dans la race la continuité de leurs vertus, de leurs croyances, de leurs saintes amours, de leurs généreuses passions, de leur patriotisme; c'est aimer ce qu'ils ont aimé par dessus tout, souvent au prix d'amers sacrifices: l'honneur! Le présent n'est rien que la résultante du passé et la préparation de l'avenir; et «qu'est-ce que la vie de l'homme, si le souvenir des faits antérieurs ne rattache le présent au passé?»[554]

L'histoire d'une famille n'est pas seulement, comme affectent de dire les esprits superficiels, le recueil de ce qu'Horace appelle les domestica facta; c'est aussi l'histoire intime des temps, des pays, des sociétés dans lesquels elle a vécu, lutté, souffert, grandi ou décliné; mais il est vrai que ces fastes des aïeux sont plus particulièrement profitables à leurs descendants, parce qu'aucun enseignement n'est plus propre à élever le courage, à régler les sentiments, à conforter l'âme que la connaissance de soi-même et de son origine. C'est un orgueil légitime et d'une saine philosophie, puisqu'il implique de plus grands devoirs. Écrivant l'histoire de sa maison, le comte de Boulainvilliers disait à ses enfants:

«Je me suis proposé le dessein de recueillir ce que les titres de l'histoire nous ont conservé de mémoires touchant la vie, les emplois, les alliances, la fortune, les biens et les disgrâces de nos ancêtres, et d'éclaircir, autant que l'antiquité le peut souffrir, l'origine de notre famille.... Par rapport à mes successeurs, c'est un travail très utile, puisqu'il leur fera connaître un grand nombre d'illustres ancêtres qu'il auroient peut-être ignorés.... Quelque genre de vie qu'ils veuillent embrasser, ils peuvent se proposer d'excellents modèles... Enfin j'espère remédier à l'oubli où les familles tombent insensiblement, surtout dans les tems malheureux tels que ceux où j'ai vécu. J'ai vu, en plusieurs de mes proches, les tristes conséquences de cet oubli, et j'ai appris, par tradition, que quelques-uns de nos pères se sont fait une vanité capricieuse d'ignorer ce qu'ils étoient.[555] Le Ciel préserve mes enfans d'une telle indignité! Quand on croit devoir beaucoup au Nom et au Sang qui nous a fait naître, on prend rarement des sentimens qui y fassent déshonneur.»

Ce sont là de nobles sentiments, dont je retrouve l'écho dans une lettre de Mr le comte de Courtin de Neufbourg, à qui j'avais signalé certaines particularités de l'histoire de sa famille:

«... Je n'ignorais rien de ce que vous m'avez écrit. Quelle qu'ait été notre origine, quelles que soient les épreuves par lesquelles mes pères auront passé, plus ils auront souffert pour se relever, plus je dois et je veux honorer leur mémoire, en les donnant pour modèles à mes enfants. Ce n'est pas un livre de complaisance, ni de vanité, que j'attends de votre érudition, mon cher ami, mais un livre de vérité....»[556]

Voilà le langage d'un gentilhomme, et son généalogiste peut dire au lecteur, comme jadis le pieux des Guerroys:

«Icy, vous y trouverez tout avec preuve de la vérité et anticquité qui estoit cachée non dans le puits de Démocrite, mais ès vieils manuscripts presque perdus d'oubly, et avec un stil sincère.»[557]

INDEX DES NOMS[558]

A

B