Fay-je pas ung simple escuier,
S'il scet bien les armes conduyre,
Tout incontinent chevalier
Que chascun l'appelle messire?[351]

Les non-nobles eux-mêmes faisaient à la guerre de splendides fortunes, comme ces deux frères, l'un et l'autre parvenus au rang de chevaliers lorsque le duc de Bourbon, en 1334, les anoblit en leur donnant par surcroît son nom et ses armes;[352] preuve éclatante que sous «l'ancien régime», il n'était pas nécessaire d'être de noblesse pour sortir de la foule par le chemin de l'honneur. C'est un point d'histoire sociale à toucher incidemment, à cette fin de donner le coup de balai de la Vérité, de la Justice aux préjugés, aux mensonges accumulés par certaine école pour masquer aux yeux du peuple les bienfaisantes splendeurs de la Monarchie traditionnelle.

Voici, en 1427, «Pierre Baille, qui avoit esté vallet cordouanier à Paris, et puis fut sergent à verge, et puis recepveur de Paris, et lors estoit grand trésorier du Mayne.»[353] Plus tard, voici «le fils d'un pauvre boullanger, et frère d'un boullanger, devenu chef de la régie des Aydes, riche et considéré, le plus grand travailleur des fermes.»[354] Balthazar Pina, de simple soldat, arriva par sa bravoure au grade de capitaine et fut anobli en 1591; son arrière-petit-fils fut créé marquis de Saint-Didier.[355] Jean le Blanc, de simple gendarme dans la compagnie du connétable de Lesdiguières, devint capitaine de ses gardes, fut anobli en 1602 et reçut pour armoiries un semé de piques d'or en champ d'azur, avec cette belle devise: L'honneur guide mes pas. Un de ses deux fils épousa Geneviève d'Agoult, d'une des plus illustres maisons de la Provence.[356] Hector Caton, major au régiment de Lorraine dès 1636, fut anobli en 1645 pour sa valeur éprouvée.[357] Faut-il rappeler que le chevalier Paul, lieutenant-général et vice-amiral de France sous Louis XIII, était fils d'une blanchisseuse; Fabert, maréchal de France sous Louis XIV, fils d'un typographe; Catinat, maréchal de France, et Duguay-Trouin, fils de bourgeois; Saint-Hilaire, lieutenant-général sous Turenne, fils d'un savetier; Chevert, lieutenant-général sous Louis XV, fils d'un bedeau?

«Voulant, déclarait Louis XVIII en 1800, assurer à la profession des armes, véritable origine de la Noblesse, toute la considération qui lui est due et que l'esprit national y attache, j'abolirai les deux règlements aussi injustes qu'impolitiques, dont l'un affectait à la naissance les places d'officiers, et l'autre confinait dans le grade de lieutenant le soldat que son mérite seul y avait élevé; car je n'oublie pas que parmi les Condé, les Turenne, les Luxembourg, la Monarchie a produit des Fabert, des Catinat, des Chevert, et que la révolution même lui en donnera de nouveaux, non moins propres à illustrer ses armes.»[358]

Louis XVIII condamnait des règlements «aussi injustes qu'impolitiques», innovés, sous le règne de son infortuné frère, par un ministre de la guerre plus zélé qu'habile, et qui mettaient à néant le sage édit de 1750, portant création d'une noblesse militaire, ouverte à tous les services; on peut dire que ce fut la seule injustice que Louis XVI sanctionna de sa signature; mais il en appert sans conteste qu'auparavant tous les grades étaient à la portée du mérite. En effet, dans les fastes des régiments d'autrefois, on voit les officiers de fortune, dans la noble fraternité du loyalisme et du patriotisme, marcher côte à côte avec les gentilshommes de vieille roche; les noms obscurs confondus avec les plus éclatants, et tous les officiers, patriciens ou non, ne connaissant d'autre rivalité que l'émulation de l'héroïsme.[359] Cette chevaleresque émulation entre nobles et bourgeois, notre temps l'a revue dans la douloureuse guerre de 1870, et c'est d'un heureux augure pour la réconciliation si désirable des classes, pour l'avenir de la société française, pour la restauration de notre commune patrie.

Jusque vers le milieu du XIVe siècle, on s'anoblissait soi-même, par la profession des armes; militia nobilitat était un axiome courant;[360] preuve nouvelle que la Noblesse n'était pas un corps exclusif et fermé. Au demeurant, la mesure de n'admettre que le moins possible de non-nobles dans les grades était une mesure paternelle: c'était pour ne pas surcharger le peuple par suite d'exemptions d'impôts; car autant de non-nobles dans les grades, autant d'exempts, autant d'aggravations de charges pour la masse des contribuables, et les villes étaient les premières à réclamer contre la multiplicité des exemptions. Ce fut pour ce motif que Louis XIV supprima l'une des deux compagnies de cent gentilshommes, et Louis XV celle qui restait, «pour diminuer d'autant les privilèges, qui sont toujours à la charge de nos sujets».[361]

CHAPITRE XXI

Comment on luttait contre la ruine.—Ecuyers de cuisine, maçons généraux, gouverneurs des chiens.—Les Montholon et les Lamoignon.—Avocats gentilshommes.—Avocat et homme d'armes.—Le barreau menait aux honneurs.—La savonnette à vilain.—Procureurs nobles.—Les Thumery.—Notaires et tabellions.—Ecuyers et notaires.—Boutique, puis étude.

Pour quelques-uns que la guerre élevait ou enrichissait, les obligations militaires, inhérentes à l'état de noblesse, étaient la ruine pour la plupart des gentilshommes. Que pouvaient-ils faire pour maintenir leur situation, pour parer aux catastrophes?

Les plus favorisés entraient dans la maison du Roi ou des princes, ne répugnant pas même à des offices auxquels, avec les idées modernes, il semble difficile d'accorder un caractère de noblesse; ou bien ils briguaient les charges publiques, militaires ou civiles: gouverneurs, baillis, prévôts, gardes-du-scel, verdiers, sergents royaux, trésoriers, vicomtes-receveurs, avocats du Roi, grenetiers des greniers à sel, chevaucheurs, etc. C'est ainsi qu'en 1309 Pierre de Hangest est bailli de Rouen; en 1369, un Gontaut, trésorier de Louis, duc d'Anjou; en 1393, Jehanin de Rochefort, chevaucheur du Roi; en 1404, Jehan Aubelet, «sergent d'armes du Roy nostre sire et maçon général de mon dict seigneur»; en 1415, Godefroy de Barville, «advocat du Roy nostre seigneur en la vicomté du Pontautou», et son sceau porte un écu penché, timbré du heaume chevaleresque.[362] En 1432, «Jehnequin Choisel», d'un vieux lignage de Vexin qui était très probablement un ramage de la maison de Choiseul,[363] est, «escuier de cuisine de Loys, Daulphin de Viennoys», et qualifié «gentilhomme» dans des lettres de Charles VII.[364] En 1483, «Jehan de Valence, escuier, gentilhomme de l'hostel du Roy», est «grenetier du grenier à sel de Gisors».[365] Sous Charles VI, l'aîné de la maison de Dreux, issue en ligne directe de Louis VI, est «varlet tranchant du Roy».[366] A Saint-Martin de Chambly en Beauvaisis, sur une pierre tombale était figuré «un chevalier armé», avec cette épitaphe: «Cy gist Litteard de la Tour, escuier, fruictier du roy nostre sire, qui trespassa lan 1293.»[367] Le 3 mai 1390, Charles VI mande à son trésorier de payer 40 francs «à nostre amé et féal chevalier Phelipes de Courguilleroy, pour gouverner les chiens et varlez de nostre très cher et très amé oncle le duc de Bourbonnoys».[368] Les plus instruits, parmi les nobles appauvris, entraient dans les parlements, et quelques-uns, comme les Montholon[369] et les Lamoignon[370], d'extraction chevaleresque, en s'élevant aux plus hautes dignités de justice, eurent l'allégresse de restituer à leur nom tout son antique éclat. D'autres, de moins hautes visées, mettaient à profit leur instruction pour embrasser les professions libérales, généralement lucratives; ils se faisaient médecins, apothicaires, avocats, et, pour eux, ce n'était qu'à moitié déchoir, puisque l'exercice de ces professions n'entraînait pas la dérogeance.

«Les procureurs et practiciens, quoyqu'ils soyent extraicts de noble famille, ne peuvent néantmoings se servir du privilège de la noblesse pour l'exemption des tailles... De mesme n'est pas des advocats, ausquels tant s'en fault que leur qualité et la robe fassent préjudice à leur noblesse, qu'au contraire elle y adjouste suyvant la disposition du droict.»[371] On voit, en effet, des gentilshommes conserver, dans la profession d'avocat, leur qualification nobiliaire; comme, en 1527, «maistre Loïs Blondel, escuier, licentié ès loix, advocat»;[372] en 1551, «maistre Claude du Buisson, escuier, licentié en la faculté des droicts, bourgeoys et advocat à Caen», et, en 1589, «Tanneguy du Buisson, escuier, seigneur de Rommarie, advocat en la cour du parlement de Rouen, conseiller en l'admiraulté du dict lieu».[373] D'aucuns même, tout en étant avocats, faisaient le service de guerre, comme, en 1452, «maistre Jehan de Piceleu», d'extraction chevaleresque, homme d'armes de la compagnie de Pierre de Brézé, grand sénéchal de Normandie.[374] Le barreau menait aux honneurs[375] les éloquents et les habiles, leur ouvrait la porte des parlements et des conseils, et même procurait aux non-nobles ce que le français, né malin, avait surnommé «la savonnette à vilain»: le brevet de «conseiller, secrétaire du Roi, Maison, Couronne de France, et de ses finances». Les avocats exerçant aux justices et juridictions inférieures étaient suspects de dérogeance, parce que la plupart cumulaient avec leur état l'office de procureur;[376] «c'est pourquoi Nicole Mauroy, se disant Noble et extraict de noble lignée, obtint des lettres royaux données à Tours le 3 décembre 1461, par lesquelles il lui fut permis de postuler comme avocat devant le bailly et le prévôt de Troyes, et jouyr de la noblesse; sur cela, l'impétrant eut une sentence à son bénéfice en l'élection de Troyes contre les habitans de la ville.»[377] Le métier de procureur était tenu pour bas, et pourtant la nécessité poussa plus d'un noble à s'y adonner; tels, en 1389, Jehan de Béthisy, procureur en parlement, dont le sceau porte un écu chargé de deux pals sous un chef;[378] en 1481, Jehan de Courcillon, procureur à la Ferté-Bernard;[379] vers 1580, Christophe de la Chassaigne, «contrôleur et élu en l'élection de Nivernois, issu de noble lignée et de prédécesseurs portans le titre de damoiseau», qui «obtint du roi Henri IV des lettres de réhabilitation, données à Nantes en octobre 1593, pour avoir exercé la charge de procureur au bailliage de Nivernois.»[380] Mêmes lettres de François 1er pour Jehan de Thumery, écuyer, enregistrées à la Cour des Aides de Paris le 3 juillet 1542:

«Sur ce que de la partye du dict de Thumery... eust esté dict que de feu Jehan de Thumery, escuier, seigneur de Sainct Goubain en nostre pays de Picardye, qui estoit en son vivant noble personne et vivant noblement, estoient yssuz entre autres enfans deux enfans, François et Jehan de Thumery, dict chevalier, et Bertrand de Thumery, trisaïeul ou proave dudict demandeur, duquel Jehan de Thumery dict chevalier (et lequel fut faict chevalier au moyen de plusieurs faictz darmes par luy faictz en nostre royaulme es guerres par noz predecesseurs conduictes contre les Angloys, lequel nom de chevalier seroit depuys demouré a sa lignée et postérité) seroit yssu Robert de Thumery dict chevalier, duquel Robert seroit yssu Jehan de Thumery dict chevalier du Pont, duquel chevalier du Pont seroit yssu Jehan de Thumery dict chevalier, et dudict Jehan de Thumery seroit aussy issu maistre Anthoine de Thumery dict chevalier, lieutenant du bailly de Vermandoys, et du dict maistre Anthoine seroit yssu Pierre de Thumery dict chevalier, tous lesquels dessus nommez estoient personnes nobles et vivoient noblement, suyvoient noz armes et joyssoient du privileige de noblesse... Lequel demandeur estant noble tant du costé paternel que maternel, après le trespas de son dict père, auroit suyvy lestat de praticque et esté procureur en nostre chastelet de Paris et icelluy estat exercé par aucun temps et jusques autour de Pasques 1538, dès lequel temps il auroit icelluy du tout delaissé pour vivre noblement sans faire aucun acte desrogeant à noblesse; et pour autant que le dict demandeur, en exerçant ledict estat de procureur, auroit desrogé à sa dicte noblesse...»[381] Sur le vu de ces lettres de relief, la Cour des Aides condamna les habitants de Villepreux, qui avaient taxé Jean de Thumery au rôle des tailles.

L'office de notaire et de tabellion ne fut considéré comme dérogeant que vers le XVIe siècle. Il fut un temps, dit Chorier, «où cet art, bien loin de desroger à la noblesse, estoit mesme un exercice noble.» L'édit royal de 1532 «contenoit que les notaires et tabellions n'écriroient plus en latin; qu'ils contracteroient en françois; que ces charges, qui n'ont esté exercées que par des Nobles, l'ont esté enfin indifféremment par toute sorte de personnes, sans considérer leur naissance, leur érudition et leurs mérites.»[382] Du temps de César de Nostradamus, en Provence et dans le Comté Venaissin, «une partie des gentilshommes descendait de notaires, qui contractaient en latin et non en langage vulgaire, étaient gens de sçavoir et avaient rang entre les barons et nobles du pays»; Pierre de Tressemannes, fils d'un notaire, testant en 1463, fit «son héritier Honorat, l'un de ses fils, s'il n'entroit point dans l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, dit de Rhodes».[383] L'Armorial de Dauphiné cite un certain nombre de maisons nobles ayant exercé le notariat et le tabellionnage sans déroger.[384] On en trouve aussi en Bretagne, en Normandie, en Berry, un peu partout.[385] Pierre le Roux, en 1527, prend dans les actes les qualités d'«escuier, tabellion de la sergenterye de Moyaux»[386]. Claude d'Urac est qualifié «escuyer et notaire» dans son contrat de mariage du 23 juillet 1542. Noble Bertrand de Rosset, notaire, syndic et archivaire d'Aix en 1421 et 1432, maria sa fille à Isnard d'Agoult, baron d'Ollières, et lui donna en dot, entre autres terres, la baronnie de Belleau.[387] Les noms les plus illustres se rencontrent dans le notariat: en 1257, Oudard de Joinville, clerc, notaire de la cour de Laon;[388] en 1489, Jean d'Ampoigné, «notaire et praticien en cour laye, adjoinct du lieutenant du seneschal d'Anjou»;[389] en 1555, Jean de Louvencourt, notaire à Paris, père de Marie de Louvencourt, femme de Guillaume Pingré, marchand de camelot à Paris, dont une fille mariée à Gérard Colbert, orfèvre;[390] en 1636, André de Maillé, notaire à Changé;[391] en 1745, Charles d'Aligre, notaire à Sours.[392] La «bouticque»[393] du notaire était remontée au rang d'«estude», qu'elle ne devait plus perdre.

CHAPITRE XXII

Les médecins, enfants gâtés des Rois.—Les médecins à la censure.—Les anoblis par médecine.—Renaud Fréron, premier physicien de Charles VI.—Médecins gentilshommes.—Pluie d'honneurs et de richesses.—Chirurgien-barbier devenu premier ministre.—Les docteurs et la robe rouge.—Les maîtres en physique et la satire.—Favoris de la fortune et favoris de l'infortune.

On a remarqué que la satire de Molière, si dure aux médecins et aux apothicaires, avait épargné les avocats et, en général, les gens de robe;[394] peut-être ne voulut-il pas aller sur les brisées de Racine. Longtemps avant Molière, la malignité s'était exercée contre les médecins, enfants gâtés des Rois, et dont elle tympanisait cruellement l'ignorance.[395] Froissart en médisait avec beaucoup de verve,[396] et Pétrarque en faisait des plaisanteries.[397] Un pamphlet de 1651[398] se terminait par cet avis peu charitable:

Bonnes gens qui ne pouvez vivre
Sans piper et charlataner,
Ne regardez dedans ce livre
Que pour vous y voir condamner.

Quatre ans après la mort de Molière, Guillaume de Besançon publiait un autre pamphlet non moins virulent, Les Médecins à la censure. L'extraordinaire faveur dont ils n'avoient cessé de jouir depuis des siècles[399] était le secret de cette envieuse animosité. La médecine menait communément aux honneurs les plus grands; aux gentilshommes appauvris elle rendait la fortune et leur rang; aux roturiers elle ouvrait les portes de la Noblesse. «Je suis de la vieille noblesse, dit Béroalde de Verville, non admise par médecine, ni mairie, ni eschevinage, ni lettres.»[400] Les anoblis «par médecine» sont effectivement innombrables. Charles VI combla de biens Renaud Fréron, son «premier physicien», et anoblit sa femme, fille d'un tavernier du Roi.[401] Ce même prince anoblit en 1393 maistre Bernard Coursier, licencié en médecine.[402] Raphaël de Taillevis, médecin du duc de Vendôme, reçut en 1556 des lettres de noblesse.[403] Mr le marquis de Rivoire la Bâtie cite plusieurs médecins dauphinois, les Villeneuve, les Darcier, les Davin, etc., anoblis par Henri III et Henri IV.[404] On ferait un gros livre avec la nomenclature des anoblis «par médecine»; on en ferait un gros également avec la nomenclature des gentilshommes esculapes: René de Fallaque, «escuyer», médecin fameux au XVe siècle;[405] «noble homme et sage Mr Jacques Turgis, chevallier et docteur en médecine qui decedda lan 1483 le 17e mars»;[406] «Salmon de Bombelles, chevalier, conseiller et premier médecin du Roy»[407] en 1509, d'un vieux lignage représenté aux croisades;[408] un Saporta, médecin de Charles VIII;[409] en 1525, Jean du Buisson, écuyer, docteur en médecine, d'une ancienne maison de chevalerie normande, aussi représentée aux croisades;[410] Guillaume de Baillou, médecin au XVIe siècle, de race chevaleresque;[411] Honorat de Castellan, en 1560, conseiller et médecin ordinaire du Roi, premier médecin de la Reine, époux d'Antoinette de Libel, dame d'honneur de la Reine-mère;[412] en 1632, le petit-fils d'Antoine Dubost, écuyer, puis chevalier, est médecin à Lyon.[413] La maison de Montlovier, très ancienne en Dauphiné, «déchut peu à peu du rang qu'elle avait occupé, et nous voyons Joseph de Montlovier, bourgeois de Crémieu, s'établir à Crest, où il fut consul en 1683. Son fils, Louis de Montlovier, se fixa à Vienne où il exerça la médecine.»[414]

C'étaient de gros seigneurs que les médecins d'antan, et l'orgueil de ceux qui parvenaient à s'insinuer dans le service de la Cour s'élevait parfois jusqu'à l'insolence.[415]

Tous les honneurs leur pleuvaient, sans parler des richesses, comme l'eau court à la rivière; Arnulphe, 47e évêque d'Amiens, était fils de Roger de Fournival, médecin de Louis VIII et de Louis IX;[416] les chirurgiens mêmes pouvaient prétendre à tout; Pierre de la Brosse, chirurgien-barbier de saint Louis, devint le premier ministre de son fils. Robert du Lyon, médecin de Louis XI, fut gratifié du contrôle général de la recette de Bordeaux, charge très lucrative, avec permission de ne pas quitter la cour[417]; Ange Cato, autre médecin et aumônier de ce prince, fut nommé à l'archevêché de Vienne;[418] Adam Fumée, médecin de Charles VII et de Louis XI, devint maître des requêtes et fut commis par Charles VIII à la garde des sceaux. «Il s'apprend des Mémoires de Mr de Marolles, abbé de Villeloin, que Guillaume, cardinal d'Estouteville, commissaire du roy Charles VII pour la réformation des universités du royaume, permit aux docteurs de la faculté de médecine de porter la robe rouge.»[419] Les grâces pleuvaient encore sur les protégés des médecins; en 1392, par exemple, Jehan le Gentilhomme déclare que «le Roy luy avoit donné la forfaiture de Jehan Ernault, à la prière de messire Bertran du Guesclin, lors connestable, dont Dieu ayt l'âme, et de maistre Gervays Crestien, lors phisicien du Roy».[420] Après ce que l'on vient de lire, comment s'étonner de la morgue des «maistres en physicque», de leurs rapides enrichissements, de leurs sceaux aristocratiques,[421] de leurs fructueux cumuls,[422] de l'arrêt du Conseil du Roi, du 4 janvier 1699, leur confirmant le droit de prendre «la qualité de Nobles»,[423] qu'ils le fûssent ou non? Comment s'étonner surtout que les traits de l'envie et de la satire n'aient pas épargné ces favoris de la fortune? Mais, en pensant aux gentilshommes appauvris, déchus, qui cherchèrent à se relever par la profession médicale, on soupçonne que beaucoup de médecins avaient été d'abord les favoris de l'infortune.

CHAPITRE XXIII

Molière tue les apothicaires.—La vérité sur ses victimes.—Profession non dérogeante.—Nobles apothicaires.—Apothicaires gouverneurs de villes et prévôts des maréchaux.—Maréchal de France, petit-fils d'apothicaire.—Petite-fille d'apothicaire, femme d'un du Guesclin.—Jean l'apothicaire, époux d'une Châtillon.—Le bâton de maréchal et le pilon d'apothicaire.—Comment on commence et comment on finit.—Le coup de pied de l'âne.—Comment on se relevait.

Si Molière, avec l'arme terrible du ridicule, blessa les médecins, ce ne furent pas ses seules victimes; car on peut dire que l'impitoyable comique tua les apothicaires. Aujourd'hui, leur nom n'est plus qu'un archaïsme, nous ne les connaissons guère que par Molière, et la gauloiserie s'accommode complaisamment de ces fausses couleurs. Or, les apothicaires n'étaient pas ce qu'un vain peuple pense; inférieurs aux médecins par la hiérarchie, ils leur furent quelquefois supérieurs par le savoir, et tel apothicaire fut un parfait érudit, entouré d'une grande et légitime considération.[424] Hiérarchiquement supérieurs aux chirurgiens, «ils prenoient leurs degrés dans les universités, et, s'ils n'estoient docteurs, au moins ils estoient licentiés, bacheliers ou maistres aux arts. Dans un tiltre recognu à Angers le 9 septembre 1471, l'apothicaire de René, roy de Sicile, duc d'Anjou et Comte de Provence, prend les qualités de Noble et d'honorable, et tient mesme rang que le physicien ou médecin.»[425] Je surprendrai sans doute plus d'un de mes lecteurs en disant que la profession d'apothicaire, considérée comme un art, ne dérogeait pas à la noblesse, à moins qu'il ne s'y joignît quelque trafic, comme l'épicerie. Entre les innombrables lettres de relief de dérogeance accordées par les Rois, on n'en trouve pas qui visent l'exercice de cette profession. Les descendants d'Antoine Courtin durent se faire réhabiliter, non parce qu'il avait été apothicaire,[426] mais parce qu'il avait tenu des terres en fermage.[427] «Les Roys de France, dit Papon, toutes fois et quantes qu'ils ont fait des édicts des mestiers.., ont tousjours excepté les mestiers et arts des Apoticaires et chirurgiens»,[428] qui ne pouvaient exercer qu'après avoir subi un examen en présence de deux médecins et de douze maistres et prouvé leur suffisance. Au XVIe siècle, comme les grands bourgeois, les apothicaires étaient qualifiés «sire»;[429] au XVIIe, «noble homme»,[430] et même, comme les conseillers au parlement, «monsieur maistre».[431]

On voit au musée du Louvre le sceau de Guillaume de la Blachère, apothicaire du XIVe siècle.[432] La somme de considération dont jouissaient les apothicaires, avant le temps de Molière, nous est indiquée par plus d'un fait significatif. Jehan de Nant, apothicaire du Roi en 1473, reçoit une pension de quatre cents livres, considérable à l'époque;[433] de lui descendait peut-être Charles de Nans, maistre apothicaire de Six-fours, qui fit enregistrer en 1699 ses armoiries, d'or au chevron de sable chargé de 3 aigles d'argent;[434] et il n'est pas hors de propos de noter qu'il y avait une ancienne famille chevaleresque du même nom.[435]

Gervais Neveu, d'abord marchand droguiste apothicaire, fut ensuite gouverneur de Sablé, et résigna son gouvernement, en 1510, en faveur de son fils puîné; l'aîné fut l'aïeul de Roland Neveu, dont la fille unique, Renée, dame d'Auvers-le-Courtin, épousa Gabriel du Guesclin, conseiller au parlement de Bretagne.[436]

En 1505, Claude, reine de France, fait don à Julien Baugé, son apothicaire, de la terre et seigneurie d'Ingrande, près Blois.[437] Jean Maillard, fils d'un apothicaire de Paris, fut reçu auditeur des comptes en 1623.[438] Antoine Courtin, apothicaire en 1628, fils d'apothicaire, fut prévôt des maréchaux de France en 1647.[439] Tel apothicaire reçut des lettres de noblesse, sans discontinuer sa profession,[440] preuve manifeste qu'elle n'était pas dérogeante. Le bisaïeul du maréchal de la Meilleraye, Nicolas Fauques, était apothicaire. «Cela ne prouve rien contre la naissance, dit très justement à ce propos un érudit gentilhomme; nous voyons trop souvent, hélas! les descendants des plus grandes races réduits à de modestes professions, et j'en pourrais citer un grand nombre, si je n'étais retenu par un sentiment de discrétion que le lecteur comprendra.»[441]

On vient de voir un du Guesclin épouser l'arrière-petite-fille d'un apothicaire; voici mieux encore: en 1278, «Chastelaine de Chastillon» est veuve de «Jehan l'apothicaire de Dijon».[442] Il n'est pas douteux que maints nobles appauvris embrassèrent cette profession, tant que la satire moliéresque ne l'eut pas déconsidérée. Le 29 octobre 1390, Charles VI ordonne de payer «à Estienne de Marle, nostre varlet de chambre et apothicaire, ung roolle qui a esté veriffié et signé par nostre amé et féal phisicien maistre Regnaut Freron».[443] En l'église du Saint-Sépulcre, à Paris, se lisait cette épitaphe: «Cy gist honorable homme Blaise Seguier, marchand apothicaire, bourgeoys de Paris», décédé en 1510.[444] Charles de la Chapelle, marchand apothicaire à Montluçon en 1580, était d'une ancienne maison chevaleresque de ce nom.[445] A Saint-Eustache de Paris, au-dessous de deux écussons, se lisait cette épitaphe:

«Cy gist honnorable homme Jacques Blondel, vivant appoticaire du Roy et maistre appoticaire espicier et bourgois de Paris qui deceda aagé de 67 ans le 14e jour de décembre 1621. Aussy gist honorable femme Geneviefve Patin, veufve du dict deffunct.»[446] Il n'est pas téméraire de supposer que cet apothicaire descendait de «noble homme Jacques Blondel», vivant à Paris en 1516 et figurant dans un acte avec des chevaliers de Flandre,[447] et que sa devise, Crescit in adversis virtus, gravée sur sa tombe au pied de son écusson, le rattachait au fidèle écuyer de Richard Cœur-de-lion.—Autre épitaphe, à Saint-Jacques de la Boucherie:

«Cy gist honnorable homme Claude de Baillon, marchand apoticaire et espicier et ancien consul de ceste ville de Paris. Il decedda le 7 de juin 1639. Priez Dieu pour luy!»[448]

Claude de Baillon, apothicaire, espicier, bourgeois et consul de Paris, était le troisième fils de Michel de Baillon, écuyer, petit-fils de Guy de Baillon, guidon de la compagnie d'hommes d'armes du preux La Hire. Et quel était le père de ce Guy? «Pierre de Baillon, chevalier (neveu du mareschal de Baillon), tué à Poictiers en 1356; gist aux Jacobins de Poictiers.»[449] Commencer par le bâton de maréchal, et finir par le pilon d'apothicaire! Quelle instructive addition à faire au triste et curieux chapitre de Mr le marquis de Belleval intitulé: Comment on commence et comment on finit![450] Le Mercure galant, gazette des ruelles de cour, n'était pas tendre aux fils d'Hippocrate, et son éclat de rire semble un écho de Molière:

Le père médecin, l'aïeul apothicaire,
Le bisaïeul peut-estre encore pis que cela,
Qui diable seroit noble à descendre de là?

C'était le coup de pied de l'âne au mérite ou au malheur. Qu'importe la voie de labeur par laquelle on s'élève ou l'on remonte à son rang, si la voie est honorable? On verra dans cette histoire généalogique un apothicaire, petit-fils d'un écuyer, devenir prévôt des Maréchaux de France, commander par conséquent en leur nom à la Noblesse, et se faire chevaleresquement tuer au service de Louis XIV.[451]

Les maréchaux de France, chefs de la Noblesse militaire, étaient les juges naturels du plus précieux de tous les biens: l'honneur! Il faut lire, dans une excellente étude de Mr le Marquis de Belleval,[452] de quel prestige était entouré, «dans une ville de province, chef-lieu d'un bailliage ou d'une sénéchaussée», leur délégué, leur représentant, «personnage devant lequel officiers et soldats se découvrent avec une nuance plus marquée de respect». Dans une étude sur la France d'autrefois, au chapitre de la noblesse déchue par appauvrissement, il y aurait une page singulièrement intéressante à écrire sous ce titre: Comment on se relevait.—Mais tous ne se relevaient pas, surtout si brillamment.

CHAPITRE XXIV

Martyrologe de la Noblesse.—Gentilshommes cultivateurs et charbonniers.—Le chevalier de Pradt.—Le négoce, interdit aux Nobles, réservé au Tiers-Etat.—Femme de gentilhomme, publique marchande.—Jean le Bigot.—Édit de 1669.—Gentilhomme chapelier.—La maison de Vallier.

Que pouvaient faire ceux des Nobles appauvris qui n'avaient pas une instruction suffisante pour devenir avocats ou notaires, médecins ou apothicaires, voire procureurs? Nous allons les voir à l'œuvre, et ce n'est pas une des faces les moins curieuses et les moins instructives de l'histoire, on pourrait dire du martyrologe de la Noblesse. Les uns prenaient à ferme les revenus d'une châtellenie, comme «Guibert de Thiéry, damoiseau, fermier des revenus du château de Saint-Mural»,[453] en 1356, ou étaient receveurs d'opulents seigneurs, comme «Jehan de Brée, escuier»,[454] en 1474. Ceux-ci, voulant au moins pouvoir dire comme Job en sa misère, in meo nidulo moriar, faisaient valoir de leurs mains les terres qui leur restaient. «Est à remarquer, dit un juriste du XVIIe siècle, que ceulx qui ont privilège d'exemption pour la noblesse ou prestrise, ne peuvent estre imposez en la taille contre leur privilège, sous ombre de ce qu'ils travaillent de leurs mains en leurs propres possessions, comme nous avons veu aucuns gentilshommes en ce pays, contraincts par la nécessité de labourer, cultiver et ensemencer les terres, moissonner et battre les bleds y provenus, coupper les boys de tailles, les mettre en fagots et les porter sur leurs dos en leurs maisons.»[455] Ceux-là se faisaient charbonniers, comme le frère du trop fameux abbé de Pradt, «d'une famille très ancienne mais très pauvre, si pauvre que, avant la révolution, le chevalier de Pradt avait dû adopter la profession de charbonnier, qu'un gentilhomme pouvait exercer sans déroger.... Le chevalier faisait donc du charbon qu'il allait vendre lui-même, en sabots et l'épée au côté.»[456] De rares privilégiés obtenaient du Roi l'autorisation de faire valoir des terres par leurs mains sans déroger à leur noblesse, comme François de Saint-Pol, seigneur de la Porte, en 1755.[457]

L'empereur Honorius avait interdit le commerce aux grands, non comme déshonorant, mais «parce qu'ils auraient eu toute facilité pour nuire aux personnes de condition inférieure.»[458] Nos Rois, gardiens-nés de l'honneur chevaleresque et des privilèges de chaque classe, interdirent le commerce aux Nobles pour d'autres motifs. «On ne met pas en doute, dit La Roque, si l'on doit trafiquer de quelque manière que ce soit pour remédier à son indigence, mais si les gentilshommes se peuvent mesler du négoce, parce qu'il semble être réservé au Tiers-Estat, qui se trouve chargé des impositions ordinaires. La Noblesse est née entre les armes, elle s'augmente dans l'exercice de la guerre, et il semble que cette qualité ne peut se conserver en contractant avec des hommes mercenaires, qui passent leur vie dans l'inclination continuelle de s'enrichir.»[459] Ainsi, les Nobles étaient condamnés à passer la leur dans l'inclination continuelle de s'appauvrir, et Pasquier le dit crûment en ces termes: «Quant aux François, ils tiennent non-seulement pour un acte desrogeant à la noblesse, mais mesme pour un crime, d'exercer le négoce, estimant ceste action basse, et ceulx qui s'y portent deviennent poltrons, abandonnans l'ombre des lauriers pour prendre celuy des bouticques.»—«Nos Rois, ajoute La Roque, avoient défendu étroitement à la Noblesse toute sorte de négoce, de peur qu'elle ne s'avilît et ne s'abaissât par ce commerce. Ce fut pour cette raison que François Ier rendit une ordonnance à Aumale en avril 1540, et que Charles IX, tenant ses Estats à Orléans l'an 1560, défendit à tous gentilshommes, comme aux gens d'Église, de trafiquer de marchandise et de prendre ou tenir des fermes par eux ou par personnes interposées, à peine d'être privés du privilège de Noblesse.»[460] Un certain nombre de gentilshommes, aux XVe et XVIe siècles, avaient cru pouvoir s'adonner à quelque commerce «pour se soutenir»;[461] les timorés, sous le nom d'un tiers, voire de leur femme, ce qui conste de la quittance suivante:

«... Gilles Potier, garde du scel des obligacions de la viconté de Caen... Savoir faisons que par devant Colin de Vernay, clerc tabellion juré commis et establi en la ville et banlieue de Caen quant a ce qui ensuit, fut presente Raoulle de Cahengnolles, femme de Jehan Langloys, escuier, seigneur de Cohon, publique marchande, laquelle congnut et confessa avoir eu et receu de honnorable homme pourveu et saige Gilles Alespée, viconte de Caen, la somme de 28 soulz 8 deniers tournoys qui deubz lui estoient pour 23 livres et dem. de plon en table, prinses par le maistre des euvres pour mettre en plusieurs pertus des goutieres des combles de la grosse tour du chastel de Caen... Ce fut fait au lieu acoustumé lan de grace 1412, le 8e jour davril après Pasques. Signé: C. Vernay.»[462]

Vers 1450, Maurice de la Noüe, gentilhomme de Bretagne, qui «se mesloit auculne foys de marchandyse tant à la mer qu'à la terre», prit pour associé Jean le Bigot, qui «devint le plus riche bourgeois de Saint-Brieuc, ville et fors bourgs», et fut anobli en 1480.[463] Ainsi le commerce enrichissait, il anoblissait même, et les Nobles ne pouvaient s'y livrer. Ce ne fut qu'au mois d'août 1669 qu'un édit de Louis XIV, confirmé par la déclaration de décembre 1701 et par l'arrêt du Conseil d'État du 28 avril 1727, leur permit de faire le commerce de mer et le commerce en gros sans déroger à leur noblesse.[464] Après les rigoureuses défenses de François Ier et de Charles IX, quelle ressource restait aux appauvris? Quelques-uns, se cramponnant à leur gentilhommerie, se résolurent à prendre un métier,[465] mais sans abdiquer leur état, comme fit Mr de Vallier, de la branche de Vaulnaveys, dont était Gaspard, maréchal et grand-croix de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, fils de Claude et d'Odette Alleman, qui défendait Tripoli lorsque cette ville fut prise par les Turcs vers la fin du XVIe siècle. «Cette branche, ajoute Mr de Rivoire la Bâtie, tomba dans la pauvreté, et son chef, père de sept fils et de sept filles, voulant pourvoir à son existence et à celle de ses nombreux enfants par son travail et sans déroger, présenta une requête au parlement pour qu'il lui fût permis de s'adonner aux méchanicques, avec promesse de vivre noblement dès qu'il aurait pu gagner une fortune suffisante. Il se fit chapelier, et après avoir réalisé un avoir convenable, il tint sa promesse et vécut noblement. Son petit-fils, qui manquait d'ordre et d'énergie, fut attaqué dans sa noblesse par la communauté de Vaulnaveys, et sut si mal se défendre qu'il succomba dans cette attaque vers 1685.» Plus heureuse fut la branche de By, dont le chef, le comte de Vallier, siégeait en 1789 aux États Généraux parmi les membres de la Noblesse de l'élection de Vienne.[466]

CHAPITRE XXV

Abdications forcées et déchéances.—Les sires de Chambéry.—Cadets de princes se faisant bourgeois et marchands.—Les Quinson.—La maison de Viego.—Grandeur et décadence des sires de Bardonnenche.—Pierre de Bardonnenche, ouvrier.—Épicerie et chevalerie.—Épiciers seigneurs.—Primò vivendum.—La maison du Terrail.

Grand fut le nombre des gentilshommes que la nécessité réduisit à résigner leur privilège[467], à se réfugier dans les villes,[468] non sans une secrète amertume, à demander aux trafics de la bourgeoisie, à quelque métier, le pain de chaque jour, une laborieuse aisance. Des chevaliers, de grands seigneurs même,[469] s'arrêtèrent à ce parti. On n'ouvre pas un nobiliaire consciencieux sans y rencontrer de ces abdications, trop souvent suivies d'irréparables déchéances. Les Chambéry, antiques dynastes qui, dès le commencement du XIe siècle, étaient seigneurs du château et du bourg de leur nom (plus tard capitale du duché de Savoie), vendirent le bourg au comte Thomas de Savoie, en 1232, et, quelques années après, le château, dernier débris de leur grandeur.

Un de leurs descendants, N... de Chambéry, était en 1411 hôtelier et syndic de la ville dont ses aïeux avaient été les maîtres.[470] Les cadets des princes de Mortagne et vicomtes de Tonnay, étant pauvres, se firent bourgeois et commerçants[471]. Christophle Angenoust, marchand, vivant en 1600, «se disoit noble champenois d'origine».[472] En 1303, Philippe Riboud est chevalier; deux siècles après, les Riboud ne sont plus que bourgeois de Montluel, et qualifiés «honnestes hommes»;[473] Mr de Belleval cite les Grébaumaisnil, ancienne famille noble, déchue au XVIe siècle,[474] si particulièrement cruel aux gentilshommes. Mr de Rivoire cite les Fassion, les Montlovier, les Noir, damoiseaux en 1311, puis «perdus dans l'obscurité», les Nicollet, d'ancienne noblesse, «perdus dans les emplois de basse judicature», les Pélisson, les Quinson. Cette dernière famille, «qui offre de singulières vicissitudes, remonte à Lancelot de Quinson, damoiseau de Sassenage, en 1339». Vincent de Quinson, dit Luce, est qualifié «noble et discret homme» dans son contrat de mariage du 15 janvier 1529 avec noble et honneste vierge Françoyse Naturel... Il paraît qu'il jugea à propos, vu son maigre patrimoine, de s'établir marchand à Villebois pour rétablir sa fortune. Dès lors il prend presque constamment la simple qualification d'«honorable homme[475] Luce Quinson, marchand de Villebois», qualification sous laquelle il fit de nombreuses acquisitions de terres, prés, vignes et bois, son commerce nous paraissant avoir prospéré assez rapidement. Il testa le 24 août 1558 sous le nom d'«honorable homme Luce Quinson, bourgeois et habitant de Villebois», élisant sa sépulture dans la chapelle fondée par ses prédécesseurs dans l'église de Villebois. Il reçut, au mois de décembre 1559, des lettres-patentes du duc Emmanuel-Philibert de Savoie confirmant et reconnaissant son ancienne origine. Guy Allard lui donne le titre de capitaine général de la justice en Bresse et en Bugey. Son fils aîné, noble Antoine de Quinson, marié à dlle Françoise de Gorras, fille de noble Humbert de Gorras, bourgeois de Lagnieu, fut gentilhomme ordinaire de la maison du duc de Savoie.[476]» Un érudit normand, Mr Amédée du Buisson de Courson, membre honoraire du Conseil Héraldique de France, cite un gentilhomme du XVIe siècle qui, s'étant voué au commerce, acquit de grands biens, et dont les enfants obtinrent des lettres de réhabilitation de noblesse[477]. Voici les Viego, maison chevaleresque connue dès le XIIIe siècle, ayant eu un chanoine comte de Lyon en 1390: «Toutes ses branches étoient éteintes en 1660, dit le Laboureur, à l'exception d'une, laquelle ayant dérogé, celuy qui reste de cette branche ayant achepté le fief de Rapetour, ancien bien des Viego, médite aujourd'huy sa réhabilitation, que je luy souhaite, pourvu qu'il use mieux des titres qui luy ont esté remis par son vendeur, et principalement d'un inventaire de ces titres, lequel, avec ce que j'en ay recouvré d'ailleurs, auroit donné beaucoup de lumière à cette maison, véritablement noble, mais avilie et obscurcie par la pauvreté et le temps.»[478]

Les seigneurs de Bardonnenche du XIe au XIVe siècle, ne relevant que de Dieu et de leur épée, étaient à peu près souverains dans leurs domaines. La pauvreté atteignit cette race périllustre, mais sans lui ravir la fierté de la noblesse de son origine; elle portait haut son écu sans tache ni souillure. «Elle vint à Saint-Etienne vers la fin du XVe siècle, s'efforçant d'oublier la grandeur des souvenirs qui jusque-là avait occupé ses pensées, et tâchant que personne ne pût reconnaître en elle cette noble race qui se montra si belle, dès le commencement où elle apparaît au fond des premiers temps de la féodalité. Elle y réussit complètement; pendant un siècle, elle y végéta entièrement inconnue; car il est à remarquer que toutes ces familles dépaysées n'ont pu se résoudre, dans les commencements, à se mêler des affaires publiques et vivre de la vie commune. Elle tirait son nom de la vallée de Bardonnenche, qu'elle possédait déjà au XIe siècle, et n'avait jamais reconnu d'autre suzerain que le chef de l'Empire, à qui elle prêtait foi et hommage. Ce ne fut qu'au XIVe siècle que cette puissante famille s'avoua vassale des Dauphins; elle s'était tellement accrue que la terre de Bardonnenche se trouva divisée en coseigneuries, qui appartenaient à trente chefs de famille du même nom, dont le Dauphin reçut l'hommage en 1330.» Dans le terrier de la ville de Saint-Etienne, en 1515, est mentionné «Pierre de Bardonnenche, ouvrier»;[479] le quatrième de ses petits-fils, aussi nommé Pierre de Bardonnenche, commença par tenir un magasin d'épiceries à Limoges, et le transféra ensuite à Saint-Etienne, probablement en 1612, après la mort de Jacques, son frère aîné, par l'inventaire duquel on voit qu'il faisait un énorme commerce d'épiceries». La grande fortune que fit Pierre de Bardonnenche «porterait à croire qu'il tenait les deux maisons de commerce de Limoges et de Saint-Etienne. Sa fortune s'élevait, à sa mort, à la somme, fabuleuse alors pour Saint-Etienne, de 324.000 livres. Il testa le 6 avril 1637, et légua mille livres à l'Hôtel-Dieu et trois mille livres pour marier de pauvres filles... Son nom, éteint depuis plus de deux cents ans à Saint-Etienne, s'est pourtant conservé dans celui d'un très vaste domaine situé dans la montagne de Sorbier, encore appelé Bardonnenche.»[480]

Si le privilège de la noblesse consistait à payer l'impôt du sang et à se ruiner, on voit que le privilège de la bourgeoisie était d'une tout autre nature. L'épicerie rendait amplement tout ce qu'avait coûté la chevalerie, et je m'imagine qu'ils étaient aussi de bon lieu, «Eustache Langloys, bourgois et espicier de Sainct-Omer», qui, en 1300, revêtait ses quittances de fournitures, «de dragée blanche et de sucre» de son scel, portant un écu chargé d'une épée de chevalier;[481] «Guérin de la Clergerye, espicier bourgois de Paris, seigneur de Montrouge», en 1351;[482] et cet autre qui rend aveu féodal en 1454: «De vous noble homme monseigneur Guillaume de Thouars... je Jehan Ligier, espicier, tiens et advoue a tenir a foy et hommaige simple...»[483] Et encore «Jehan Noble, espicier et vallet de chambre du Roy nostre sire», qui, en 1371, donne quittance munie de son scel armorié.[484] Primo est vivendum, et l'épicerie servait, par surcroît, à redorer le blason. Ces nobles épiciers firent-ils pas mieux que de se plaindre, et de choir, par exemple, aux degrés les plus infimes de la domesticité,[485] dans la basse bohême, sur les tréteaux de comédiens nomades,[486] ou de s'ensevelir dans les ténèbres de la roture, comme la branche aînée du lignage du «chevalier sans peur et sans reproche»?[487]