Désagrégation et antagonisme.—Plaie vive.—Les Nobles à la campagne.—Ruine et scission progressives.—Statut des tournois.—Le lieu n'anoblit pas l'homme.—Intrusions légales.—Les guerres de religion creusent le fossé.—Pasquier et Blaise de Montluc.—Pillage des armoiries.—Un mot de Ménage.—Trente mille bourgeois blasonnés.—Le duc de Saint-Simon.—Les nouveaux seigneurs de villages.—La vieille bourgeoisie française.—L'honneur ou rien!
Entre deux classes si intimement confondues et se recrutant incessamment l'une dans l'autre, quand et comment la désagrégation a-t-elle pu se produire, engendrer la scission, dégénérer en antagonisme de castes? C'est ce qu'il importe d'indiquer; nous touchons ici à l'une des plaies vives de la Noblesse.
Déjà, vers la fin du règne de saint Louis, Hugues de Bercy «se plaignait de ce que la Noblesse de son temps quittât les villes pour aller résider à la campagne.»[271] C'est que, ruinés par les croisades, les gentilshommes souffraient cruellement dans leur amour-propre à comparer leur dénûment, fruit de l'héroïsme chevaleresque, à la richesse des bourgeois, fruit du labeur mercantile[272]. C'est là le germe de la scission, germe qui se développe à mesure que s'augmente l'appauvrissement des Nobles, parachevé par la longue guerre contre les Anglais. A la fin du XIVe siècle, non seulement les rangs de la Noblesse sont effroyablement décimés, mais la majeure partie de ses domaines sont passés aux mains des marchands; de là, un sentiment d'amère envie, que trahit, par exemple, le Statut des tournois, de 1480, interdisant aux gentilshommes de prendre le droit de bourgeoisie dans une ville, sous peine d'être exclus des tournois[273], c'est-à-dire disqualifiés, à peu près dégradés de noblesse par leurs pairs. Toutefois le Statut n'excluait pas les nobles habitant les villes sans y avoir le droit de bourgeoisie. C'était un antique adage que «le lieu n'anoblit pas l'homme, mais que l'homme anoblit le lieu»; sans doute il n'avait pas empêché plus d'un non-noble, enrichi par le trafic, acquéreur de domaines plus ou moins considérables, de se faufiler dans les rangs de la Noblesse; mais, à présent, en vertu de l'édit des francs-fiefs, ils étaient légalement envahis, et l'ancienne gentilhommerie recula devant le flot des nouveaux nobles, qui n'avaient pas, ceux-là, reçu le sacre de l'épée et ne devaient leur élévation sociale qu'au négoce. Les mots de «bourgeoisie» et de «trafic», considérés dès lors comme synonymes, eurent à l'ouïe des anciens nobles appauvris une assonnance d'infériorité sociale; longtemps ils affectèrent de ne vouloir pas être confondus avec les parvenus gras de leurs dépouilles, parés de leurs plumes, de leurs titres, de leurs honneurs, parfois même de leurs noms; désertant les cités, où leur orgueil souffrait, où leur maigre revenu n'était plus en rapport avec la cherté de la vie, ils se confinèrent dans les lambeaux de fief qu'ils avaient pu sauver du désastre; puis les guerres de religion, pendant lesquelles les cités étaient généralement catholiques et les vieux nobles généralement huguenots, achevèrent d'aigrir les esprits et de creuser le fossé. Le vocable de «bourgeois» prit le sens exclusif de «roturier»; puis les généalogistes royaux achevèrent officiellement la scission. Il semblait, au XVIe siècle, que l'on ne pût être gentilhomme qu'à la condition de vivre hors des villes. Pasquier dit expressément que «ceulx qui veullent estre estimez nobles à bonnes enseignes, laissent les villes pour choisir leur demeure aux champs; tant à l'occasion que la plus grande partye des fiefz y sont assis, dont la possession est seulement permise sans réserve aux Nobles, que pour se garantir de l'opinion qu'on auroit qu'ils traficquassent dans les villes, chose qui obscurciroit leur noblesse; et, à vray dire, la vie qui approche le plus près de la militaire en tems de paix est la champestre[274].» Plus d'un gentilhomme, et non des moins qualifiés, se prenait à déplorer les résultats de cette retraite générale des Nobles, résultats dont leur fierté ne s'accommodait pas sans un regain d'amertume.
«Ha! Noblesse, lamentait l'illustre Blaise de Montluc, tu t'es faict grant tort et dommage de desdaigner les charges des villes; car refusant les charges, ou les laissant prendre par les gens des villes, ceux-cy s'emparent de l'autorité, et quand nous arrivons, il fault les bonneter et leur faire la cour. Ç'a estè un maulvais avys à ceux qui en sont premièrement cause[275].»
La retraite volontaire des Nobles eut pour effet de faire de la bourgeoisie un corps homogène. Ce fut alors que les petits bourgeois, à l'exemple des grands, voulurent avoir des armoiries; car la vanité se rencontre à tous les degrés de l'humanité. Ménage, outré de cette usurpation générale, disait qu'avant vingt ans il n'y aurait pas d'enseigne de boutique qui ne se changeât en blason; il est vrai que telle enseigne de boutique, comme le Château d'or de Girard de Castille, avait pu commencer par être un noble blason et, par ainsi, ne faisait que retourner à sa condition première. La mesure purement fiscale, prescrite par Louis XIV, de l'enregistrement des armoiries transforma l'usurpation en un droit qu'acheva de consacrer l'ordonnance royale de 1760, dans laquelle il est dit par Louis XV que, «suivant un usage qui a prévalu, le port des armoiries n'est pas borné à la seule Noblesse.» De 1696 à 1704, environ trente mille bourgeois firent enregistrer les leurs[276]; à ceux qu'un sentiment de modestie empreinte de dignité détermina à s'abstenir, le juge d'armes en impartit d'office; Molière eût eu beau jeu pour mettre à la scène Le blasonné malgré lui. Nous verrons quelque chose de plus comique encore: le gentilhomme malgré lui. Peut-être ce blasonnement en masse de la nation, en même temps qu'il servait à combler les vides du trésor, rentrait-il dans le plan royal d'égalisation dans les hauteurs, d'élévation progressive, de fusion des classes. La Noblesse, il faut le dire, n'y vit généralement qu'une injustifiable usurpation, sanctionnée par un abus de la puissance souveraine, et ce fut pour elle un nouveau motif de cette antipathie contre les bourgeois, qu'elle ne perdait pas l'occasion de manifester dans l'exercice des droits qui lui restaient[277]; antipathie dont l'expression se retrouve presque à chaque page dans les mémoires du duc de Saint-Simon et d'autres gentilshommes. Les travers des parvenus, des nouveaux fieffés, sont le thème ordinaire des sarcasmes de la rancune aristocratique; leur esprit d'économie, souvent poussée jusqu'à la parcimonie et «fleurant la boutique», contrastait singulièrement avec l'esprit de largesse, poussée jusqu'à la prodigalité, de l'ancienne Noblesse. Je m'imagine que les peuples durent plus d'une fois regretter leurs anciens maîtres, surtout lorsque «le nouveau seigneur du village» était de l'acabit de ce marchand enrichi qui, pour don de joyeux avènement, ne trouva rien de mieux que de rosser ses vassaux[278], dont il lui en cuit.—Le type de la vieille bourgeoisie française, disparue presque autant que l'antique chevalerie, je le reconnais dans ce bourgeois de Chalon, «Claude Bussillet, huict foys eschevin, une fois maire, troys foys juge des marchants et l'un des aumosniers publics de la ville», et surtout dans sa superbe devise, que l'on croirait contemporaine de la bourgeoisie des temps féodaux, si son épitaphe ne nous faisait connaître qu'il vécut au XVIe siècle: L'honneur ou rien[279]!
La pauvreté, état coutumier de la Noblesse.—Gautier le pauvre homme.—Les juifs, les moines et les chevaliers. Dénûment navrant.—Tavernière de sang princier.—Misère impériale.—Comment on payait sa gloire.—Revues de l'arrière-ban.—Séries de gentilshommes indigents.—Vérité de Mr de la Palice.—Fiefs et domaines saisis.
La pauvreté fut l'état coutumier de la Noblesse française; on en recueille maints témoignages antérieurement même au dénouement des croisades. Vers 1095, un des chevaliers de Jacquelin de Champagne, faisant une donation aux moines de Saint-Vincent du Mans, en retient la moitié de la dîme «à cause de sa pauvreté[280]». Au même temps, un autre chevalier, Achard, excepte d'une donation foncière le tiers de la dîme, à cause, dit-il, de la pauvreté qui l'oppresse[281]. En 1209, Milon, seigneur de Sissonne, chevalier, écrasé de dettes, vend, pour les payer, une série de terres et de redevances[282]. L'épithète de «pauvre» se rencontre fréquemment dans les chartes, accolée à la qualité de chevalier, et même elle devint le nom de plusieurs lignages[283]. Des nobles sont surnommés, «Sans avoir», ou «Sans terre», ou «Sans argent», ou «Sans revenu[284]».
Voici, en 1230, «Scard de nul fief[285]», et en 1350 «Guillaume Platebourse, chevalier[286]». Et combien de pauvres parmi les volontaires des guerres saintes! Lambert le Pauvre, chevalier, est à la première croisade[287]. Richard Forbanni, «voulant aller à Jérusalem», troque une bonne terre contre une mule[288]. Nivelon du Plessis chevalier, surnommé le pauvre, fait une aumône aux moines de Froimont, en 1190, lorsqu'il prend la Croix[289]. Manassés le Pauvre, chevalier, seigneur de Hez, et Eustache, son frère, partent pour la Palestine avec saint Louis[290]. En 1278, «Gautier, chevalier, dit le pauvre homme, empêché par la maladie d'accomplir le vœu qu'il avait fait d'aller à Jérusalem,» fait un don aux églises de Langres[291].
Les juifs, créanciers âpres[292], s'engraissaient déjà des dépouilles françaises, car on les trouve partout où il y a des naufrages et des épaves; les moines, qui sont quelquefois eux-mêmes leurs débiteurs[293], viennent chrétiennement en aide à la Noblesse, pour la dégager des serres judaïques[294]. En 1192, Geoffroy d'Anjou et Désirée, sa femme, vendent de leurs biens «au juif Cresson»[295]. En 1202, la femme et le fils de Vilain de Nuillé, chevalier, vendent des terres pour acquitter ce que leur époux et père doit aux juifs[296]. En 1237, Raoul, avoué de Hérissart, chevalier, vend ses domaines pour cause d'indigence[297]. Après les croisades, le dénûment des Nobles est navrant; les Rois, à l'exemple de saint Louis[298], s'efforcent de l'atténuer, et c'est une des recommandations ordinaires de l'Eglise que d'être secourable aux «pauvres chevaliers»[299]. Pierre de Montmorin, damoiseau, en 1406, met sa ceinture en gage chez un marchand de Limoges, pour un prêt de 23 écus d'or[300]. En 1445, Evrard de la Marche, damoiseau, dans une «lettre de défiance» au duc de Bourgogne, dit: «Et moy qui suys ung jeune homme povre d'argent....[301]» Au XVe siècle, dit la Revue Nobiliaire[302], les familles nobles de Bourgogne étaient presque toutes complètement ruinées; témoin ce Guillaume de la Marche, ancien bailli de Chalon, dont les dettes étaient si énormes que sa veuve, Marie d'Ayne, «pauvre parente et servente du Duc, descendüe et extraicte du sang de Flandre», après avoir tenu un grand état, tomba dans une telle misère que les sergents ne trouvèrent à saisir dans son logis «que le lict où elle gisoit», et qu'on la vit dans sa vieillesse vendre du vin «à taverne», comme un pauvre tavernier, pour s'aider à vivre. La misère sévissait jusque sur les plus hauts sommets; qui ne se rappelle l'horrible pauvreté de Baudouin, empereur de Constantinople[303]? En 1339, Catherine de Viennois, princesse d'Achaïe, pour obtenir d'un boucher de la viande, dut lui remettre en gage son gobelet d'argent[304]. Et quel désordre introduit l'appauvrissement dans la hiérarchie militaire! Les riches écuyers ont maintenant dans leurs compagnies, sous leurs ordres, non seulement des chevaliers bacheliers[305], mais même des chevaliers bannerets[306]. Tel gentilhomme, après avoir longtemps combattu comme homme d'armes, devenu pauvre, retombait au rang d'archer[307]; car la gloire, en ce temps-là, n'était pas plus le sang que l'argent des autres; il fallait payer de sa poche aussi bien que de sa personne pour avoir l'honneur de servir, et les maigres subsides du trésor royal n'étaient pas faits pour conjurer la ruine. Dans les revues de l'arrière-ban, la moitié des Nobles se déclarent sans ressources, incapables de s'équiper et, par suite, de faire service au Roi. Lisez cet extrait de l'arrière-ban d'Anjou, en 1470:
«Ce sont les noms des gens nobles du ressort d'Angiers... Guillaume d'Ampoigné, aaigé, dict qu'il servira en habit de brigandine si possible luy est, mais qu'il n'a de quoy avoyr habillement, et qu'il a troys de ses enffans en la guerre du Roy. Mathelin de Portebise, ung voulge en sa main, et dit qu'il n'a de quoy avoyr habillement de guerre, et s'il peult avoyr de quoy il se mectra en poinct. Jehan de Quéon s'est présenté en robbe, un voulge en sa main, et dict qu'il n'a de quoy se mectre en poinct. Jehan de Chierzay, en brigandine; et neantmoings il a affermé par serment qu'il n'a comme riens de quoy vivre et ne tient que en bienfaict. Mathelin de Chargé s'est présenté en robbe, ung voulge en sa main, disant qu'il n'a de quoy avoyr habillement. Jehan de Langies s'est présenté en robbe et dict qu'il a la garde de la place de Lodun et qu'il n'a de quoy avoyr aulcung habillement. Charles de Rigné s'est présenté en robbe disant qu'il est eaigé de quatre-vingtz ans, pouvre homme, et n'a de quoy avoyr shabillement, et qu'il n'a seulement de quoy vivre[308].» Deux siècles après, l'Estat des gentilshommes de la sénéchaussée de Dax, ban et arrière-ban (1689-1692), contient ces mentions: «M. d'Abesse, pauvre; son fils vient de quitter les gardes du Roy; son père ne pouvoit l'entretenir.—M. de Six, pauvre...»; et plus loin, une série de «gens tenant fief et vivant noblement» sont désignés comme étant «pauvres et hors d'estat de servir, ne pouvant faire d'équipage[309].»
C'était une vérité... de Mr de la Palice que cette malice de La Bruyère: «Il y a des gens qui n'ont pas le moyen d'être nobles.» Pas plus que l'âge, l'infirmité ne dispensait le Noble du service de guerre; l'impotent envoyait un remplaçant valide et bien en point.[310] Aux comparants qui n'étaient pas «en souffisant habillement» ou «souffisamment montés», ou équipés «deument selon leur richesse», ou que le commissaire aux revues jugeait «non souffisamment en poinct selon la qualité de leur terre[311]», comme aussi aux «deffaillans», on saisissait impitoyablement «tous leurs fiefz et héritaiges», et «tous les fruiz» en étaient «cueillis au proffict du Roy[312]». Ceux dont l'indigence était notoire et constatée pouvaient être exemptés de servir[313]; mais quelle douloureuse humiliation! A la fin du XIIIe siècle, les commissaires royaux usaient fréquemment d'indulgence; mais, dans les siècles suivants, leur rigueur s'accrut en proportion de l'appauvrissement des Nobles, qui, presque tous, eûssent pu légitimement exciper de leur dénûment.
Appauvrissement forcé.—Crescite et multiplicamini.—Guehedin Chabot.—Les vingt enfants de Claude de Cremeaux.—Les quatorze fils de Gervais Auvé.—Causes de ruine.—Charges du service militaire.—Abdications nobliaires.—L'état de noblesse, obstacle à la fortune.—Les gentilshommes n'étaient exempts d'aucune sorte d'impôts.—Le comte Louis de Frotté.—Les grands pauvres.—Paysans nobles.—Les Braque et les Allard.—Gentilshommes laboureurs.—Rabelais et la Bruyère.—Tout est adieu, tout est à Dieu!
Cet appauvrissement procédait, en partie, du grand nombre d'enfants, qu'il fallait élever, équiper, apaner, ou doter à chaque génération; le patrimoine féodal se morcelait, s'en allait en miettes. Le précepte évangélique, Crescite et multiplicamini, n'étant pas encore lettre morte, telle famille comptait dix, quinze, vingt enfants.[314]
Le pape Urbain IV, en 1263, autorisa les religieuses de N.-D. de Soissons à recevoir, bien que leur nombre fût au complet, Alix de Bernot, jeune fille lettrée, fille d'un chevalier «appauvri par la multitude de ses enfants».[315] En 1392, Charles VI octroie des lettres de rémission à «Guehedin Chabot, chevalier, chargié de femme, de six filz et de troiz filles, poure et misérable personne[316]». Claude de Saint-Georges eut vingt enfants de Marie, sa femme, fille de Claude de Cremeaux d'Entragues et d'Isabeau d'Urfé.[317] Gervais Auvé eut au moins quatorze fils de Guillemette de Vendôme[318]. Un gentilhomme dauphinois, Mr de Vallier, avait sept fils et sept filles vivants, lorsque la pauvreté le força de recourir à un expédient dont je parlerai dans un instant. Mais la multiplicité des rejetons n'était pas l'agent le plus actif de la ruine des Nobles; parmi tant d'enfants, d'ailleurs, il se pouvait qu'un d'eux fît à la guerre ou à la cour quelque merveilleuse fortune, et qu'ensuite il aidât tous les siens à monter; le salut, par cette voie, était problématique; la ruine, par l'exercice même de la noblesse, était à peu près certaine; car, pour une famille qui voyait grandir sa chevance, il y en avait mille qui sombraient fatalement sous les charges du service militaire. Ces charges étaient si lourdes que, le produit des terres ne se trouvant plus en équilibre avec les obligations qu'en comportait la possession, beaucoup de Nobles, notamment en Champagne, préférèrent remettre leurs fiefs aux mains de leurs suzerains, et se dégager ainsi de devoirs qu'il ne leur était plus possible de remplir.[319] «Si les avantages de la Noblesse, écrivait vers 1695 le comte de Boulainvilliers, étaient bornez, par l'idée corrompue que l'on s'en forme aujourd'huy, à la seule jouyssance des privilèges dont elle est en possession, le titre de noblesse ne serait pas un objet bien désirable; on le pourrait au contraire regarder comme un obstacle aux biens de fortune.»[320] Et plus loin, traitant du service de l'arrière-ban, il formulait une déclaration significative et radicalement contraire à l'idée qu'on se forme généralement des privilèges nobiliaires:
«L'obligation où les Nobles étaient autrefois de marcher à l'armée en conséquence de leurs possessions féodales, a été convertie en une obligation personnelle de servir à l'arrière-ban pour la conservation du privilège de l'exemption des tailles, supposant une espèce de partage des charges onéreuses de l'Etat, par lequel l'ordre populaire est soumis à payer les taxes et les impositions, pendant que la Noblesse est obligée de défendre la patrie; mais ce partage est une fiction, puisque les gentilshommes ne sont exempts d'aucune sorte d'impôts.»[321]
«La Noblesse,—écrivait le comte de Frotté dans le canevas de ses Mémoires,—servit personnellement, et en général gratis, pendant longtems; et depuis Louis XIV, sous lequel les armées françaises prirent tout à fait une forme régulière et où l'on assigna des appointemens à tous les officiers, ces appointemens furent toujours les plus faibles de toute l'Europe et très insuffisans pour soutenir la Noblesse au service. En général, la Noblesse française ne calculait pour rien son traitement; elle mangeait, communément, au service du Roy, ses revenus et souvent ses fonds, sauf les gentilshommes qui n'en avoient plus, leurs pères les ayant dissipés, lesquels alors, s'ils obtenoient du service, étoient obligés d'en subsister.»[322]
La Noblesse, dit excellemment Mr G. d'Orcet dans un livre plein de charme et tristement instructif,[323] «la Noblesse payait chèrement les maigres privilèges dont elle jouissait, et n'avait pas comme aujourd'hui le droit de fumer son écusson par de riches mésalliances. Ce monopole si vanté de certains grades subalternes dans l'armée et dans la marine, de certains bénéfices dans les chapitres nobles ou de commanderies dans l'Ordre de Malte, elle devait l'acheter au prix d'une pauvreté éternelle et irrémédiable, et, si c'était dur pour elle, c'était bon pour le pays: les gentilshommes d'autrefois avaient l'âme et l'honneur plus solidement chevillés dans le cœur que les autres.» Plus loin, l'auteur nous fait assister à une de ces navrantes scènes de misère, si communes autrefois, en Auvergne et un peu partout, dans les sphères de la Noblesse militaire, et qui furent l'envers de sa gloire. «Mon père, dit le chevalier de Montgrion, était si pauvre quand il rentra dans son nid d'aigle avec sa croix de chevalier de Saint-Louis! Tous les toîts s'étaient écroulés, les rentes avaient été aliénées, il ne restait plus au château de Montgrion que ce qu'on nommait jadis le vol du chapon. Il se fit construire une chaumière à quelques pas des ruines de son manoir. Nous vécûmes du colombier, du gibier de la montagne et du peu que nous pouvions ensemencer avec une paire de vaches laitières.»[324] Ce tableau de décadence est pris sur le fait; plus d'un preux d'antan s'y fût reconnu, et combien d'humbles paysans n'eussent pas voulu troquer leur position contre celle de ce «cousin du Roi»!
Chorier, parlant des Bouillane et des Richaud, anoblis en 1475 pour un trait de courageux dévouement, dit: «Ce sont de pauvres gentilshommes à qui la noblesse est un obstacle à toute meilleure fortune.» Plus d'un siècle après le temps où l'historien du Dauphiné formulait cette appréciation, en 1788, aux États Généraux de Romans, on vit siéger quatorze Bouillane et vingt-sept Richaud, «la plupart en habit de paysans, portant fièrement de vieilles et longues rapières rongées de rouille.»[325]
«Une tradition, dans la branche des Courtin du Plessis, veut que, dans un tems dont elle ne fixe pas l'époque, vint à Nogent un Courtin (on ne dit point d'où), lequel vit Mr Courtin de la Bourbonnière et luy proposa d'entrer dans les poursuytes qu'il vouloit faire d'une réhabilitation, à quoy Mr de la Bourbonnière ne voulut entendre, la noblesse n'estant alors un advantage si prétieux ny si ambitionné qu'aujourd'huy, parce qu'en le balanceant avec la gehenne dans le genre de vie et les autres charges, dont la sujection à l'arrière-ban n'estoit pas la moindre, on préféroit volontiers la liberté, les sujections et de foibles impôts qu'on envisageoit comme moins onéreux.»[326]
«De toutes les conditions, est-il dit dans les Mémoires du comte de Rochefort, il n'y en a point de si malheureuse que celle d'un gentilhomme.»[327] Les mêmes doléances se retrouvent, comme une antienne de misère, dans la plupart des mémoires de gentilshommes; relisez, par exemple, ceux du maréchal de Montluc et du comte de Montrésor; même lorsqu'ils parviennent à de hauts emplois, que de déboires, d'écœurements, de dépenses ruineuses! Si l'état de noblesse fut un privilège, il faut reconnaître que ce fut un privilège à rebours.
«Il est sans exemple, écrivait un généalogiste, en 1685, qu'aucune famille du Royaume qui fait profession des armes ayt pu longtems soutenir son élévation sans les bienfaicts du Souverain.»[328] La maison de Braque, à laquelle il appliquait cette observation, peut être présentée comme un type d'alternatives de grandeur et d'abaissement; les mêmes vicissitudes se constatent dans l'histoire de la plupart des anciennes familles, et l'histoire que j'écris en fournit plus d'un exemple.
«Le premier titre que l'on trouve de la famille de Braque est de 1009, sous Robert, lequel n'a point de suite jusqu'à un autre de 1144, sous Louys le jeune, qui n'en a point aussy jusqu'à celuy de 1211, sous Philippe-Auguste, qui est suivy jusqu'à présent (1685).»[329]—Arnoul Braque, chevalier, vivant en 1211, époux d'Erimberge de Beaumont, avait été à la croisade avec Mathieu, sire de Montmorency (1189). Cent et quelques années après, les Braque sont bourgeois de Saint-Omer,[330] puis de Paris. Arnoul Braque, fils d'Amaury Braque et de Jehanne de Montmorency, bourgeois de Paris, reçoit en 1339 de Philippe VI des lettres de noblesse.[331] Ses frères et ses fils sont, les uns bourgeois de Paris et changeurs, c'est-à-dire banquiers, les autres maîtres des comptes du duc de Normandie, trésoriers de France, conseillers et maîtres d'hôtel du Roi, trésoriers des guerres, sergents d'armes, écuyers des princes.[332] Nicolas Braque, chevalier, fils aîné de l'anobli ou plutôt du réanobli, «maistre d'hostel du Roy et général conseiller de nostre dict seigneur sur le faict de la guerre», combattit aux côtés de Jean II à Poitiers et fut pris par les Anglais avec son prince; en 1358, pour parfaire sa rançon, qui lui coûta la vente de ses terres, le Roi lui fit don de deux mille deniers d'or. Il fut un des ambassadeurs chargés de négocier la paix avec les Anglais. Le 3 septembre 1387, «Monseigneur Jehan Braque, chevalier, sire de Coursy, maistre de l'hostel des eaux et forestz du Roy nostre sire, et Madame Jehanne de Coursy (Courcy)[333], sa femme, exposent que durant le mariage de Noble homme Monseigneur Nicolas Braque, chevalier, seigneur de Chatillon sur Loing et de Sainct Maurice sur Laveson, père dudict Monseigneur Jehan, avec feue Madame Jehanne la Bouteillière, sa femme, auparavant veuve de Monseigneur Guillaume de Coursy, chevalier, père et mère de ladicte dame Jehanne de Coursy, ils avoient esté obligez de faire quantité de grosse debtes pour soutenir les despenses de plusieurs services que ledict seigneur Nicolas Braque avoit rendus à quatre roys ses maistres.»[334] Les dettes énormes, contractées pour avoir l'honneur de servir son prince et sa patrie, tel est le lot ordinaire du gentilhomme. L'arrière-petite-fille de l'ambassadeur, l'héritière d'un lignage allié aux Courtenay, aux Montmorency, aux Châtillon, aux Coligny, aux Stuart-Aubigny, Jehanne Braque, épouse un marchand de Sens.[335]
«La vie est une révolution continuelle où les uns montent de la pauvreté aux richesses, et les autres descendent des richesses à la pauvreté, n'y ayant rien qui soyt stable au monde; d'où il faut inférer que la Noblesse abattue se peut relever, et celle qui est élevée par la bonne fortune peut aussy tomber dans la décadence.»[336]
Dans les «Faictz de généalogie» articulés devant la Cour des Aides, en 1650, par «Pierre Allard, escuyer, sieur du Fieu, conseiller du Roy, lieutenant particullier assesseur criminel au bailliage et siège présidial de Montbrison, controlleur général des finances en la générallité de Lion, demandeur en entherinement de lettres de reabilitation à noblesse par luy obtenues le 9 aoust 1646.», il est dit «que Pierre Allard et ses descendans sont demeurés à Mezilliac, les descendans de Gabriel Allard à Montvendre en Daulphiné, et Louys Allard se retirast en Forests au lieu de la Grange de Leuvre, y fust marié, vescust noblement, portoit les armes pour le service du Roy, est mort investy des dignitez et quallitez requises à noblesse; que de Louys Allard est issu Denys Allard, ayeul du demandeur, lequel porta les armes quelque temps,[337] et n'ayant pas eu le moien de subvenir à la despence requise et nécessaire pour le maintien de sa noblesse et de celle de ses prédécesseurs, son père ayant laissé de grandes debtes à cause de la despence qu'il avoit faict pour le service du Roy, fust reduict à faire commerce de marchandises, et en iceluy a tousjours vescu et s'est comporté assez honnorablement....»[338]
«La plupart des maisons en France, disait Vigneul de Marville, se font par le négoce ou par l'usure[339]; elles se maintiennent quelque temps par la robe et s'en vont par l'épée. Un seigneur mange son bien à l'armée; ses enfants chargés de dettes défendent le terrain encore quelque temps par les procès; les châteaux deviennent des masures, et leurs descendants labourent la terre.»[340] Nous voyons, en effet, qu'en Provence le dernier rejeton de la très illustre maison de Porcelet, marquis de Maillane et souverains de Morville,—en Berry, des Monchy, qui ont des maréchaux de France, ducs et pairs,—en Auvergne, des Scorailles, dont était la duchesse de Fontanges, avaient quitté l'épée pour la charrue. Chaque province et presque chaque vieille race pourraient citer de ces écroulements.[341] Quelle maison plus illustre que celle de Villiers de l'Isle-Adam, le dernier grand-maître de Rhodes? Au XVIIe siècle, «elle est tombée dans une si grande misère, dit encore Vigneul de Marville, qu'on a vu, ces années dernières, à Troyes en Champagne, l'un des descendants de sa maison réduit à charrier de la pierre pour avoir de quoy nourrir son père... J'ai ouy dire à Mr de la Galissonnière, conseiller d'Etat, que lorsqu'il estoit intendant de Normandye, il avoit trouvé dans la recherche de la Noblesse qu'un des plus anciens gentilshommes de cette province et des plus qualifiés estoit réduit à labourer sa terre pour subsister.»[342] Nous verrons ci-après plus d'un autre exemple de ces décadences cruelles, fatalement terminées par une complète déchéance.
«Une famille élevée vient-elle à décroître, dit Mr le marquis de Belleval, elle roule sans s'arrêter jusqu'au bas de la pente.» Et il cite: les d'Amerval, issus des comtes de Boulogne, et les de Bernard, qui finirent dans la roture; les Gueschard, d'ancienne chevalerie, qui vivaient «dans une chaumière du village dont leurs ancêtres avaient été les maîtres pendant des siècles, et n'avaient d'autre ressource qu'une petite pension que leur faisait une famille jadis alliée à la leur»; les Desforges de Caulières, issus d'Adam des Fourges, écuyer, seigneur de Charville-lès-Givet, vivant au XVe siècle, qui avaient contracté des alliances magnifiques et occupé de grandes charges militaires. «Après avoir mené le plus grand état de maison, le vicomte de Caulières ne laissait à son fils que le souvenir de ses prodigalités et de ses splendeurs. Ce fils, pauvre, épousa sa servante et mourut, laissant treize enfants... Aucun d'eux n'a tenté de s'arracher à l'obscurité qui les envahit.»[343]
«Je pense, dit Rabelais avec philosophie, que plusieurs sont aujourd'huy empereurs, roys, ducs, princes en la terre, lesquels sont descendus de quelques porteurs de rogatons ou de coustrets, comme au rebours plusieurs sont gueux de l'hostière, souffreteux et misérables, lesquels sont descendus de sang et ligne de grands roys et empereurs.»[344]—«Il y a peu de familles dans le monde, dit La Bruyère, qui ne touchent aux plus grands princes par une extrémité, et par l'autre au simple peuple.» Georges Dandin, sermonnant son fils, dans la comédie des Plaideurs, déborde de dédain bourgeois pour la noblesse pauvre:
Si l'on écrit jamais une histoire du paupérisme, il y faudra faire une large place à la Noblesse, la place d'honneur. Déchoir ainsi, pour avoir sacrifié tout à son Dieu dans les guerres saintes, à son Roi dans les guerres civiles, à sa Patrie dans les guerres nationales, à ses croyances, à ses traditions, au devoir et au prestige de sa classe, ce n'était pas perdre sa noblesse, c'était l'affirmer, la rehausser même, et ce serait une ingratitude ignoble, une criminelle sottise que de marquer d'une tare les races ainsi tombées. Heu! fuimus Troës! pouvaient-elles dire sur les ruines de leur grandeur; et comme on comprend bien, après ce tableau de misère, cette devise de résignation inscrite sous le blason d'une ancienne tapisserie: Tout est adieu, tout est à Dieu![345]
A l'aventure.—Un varlet devenu roi.—Fortunes extraordinaires.—Guillaume Coquillart.—Chevaliers anoblis.—Valet cordonnier devenant grand trésorier.—Balthazar Pina et Jean le Blanc.—Coup de balai de la Vérité.—Déclaration de Louis XVIII en 1800.—Noblesse militaire.—Fraternité du loyalisme et du patriotisme.—Comment jadis on s'anoblissait soi-même.—Mesure paternelle.
Au moyen âge, les jeunes gentilshommes à l'escarcelle légère partaient à l'aventure, avec l'espoir de faire quelque merveilleuse fortune à la guerre ou dans les cours, d'énamourer et d'épouser quelque gente princesse aux cheveux d'or et aux yeux pers, comme dans les romans de chevalerie. La chronique des temps féodaux fournit maints exemples de ces élévations prodigieuses. Baudry le Teutonique, étant venu à la cour de Richard II, duc de Normandie, «suivant l'usage des anciens chevaliers, qui alloient, partout où se faisoit la guerre, offrir leurs services aux souverains», reçut de la munificence de ce prince des domaines considérables et fut l'auteur de l'illustre maison normande de Courcy.[346] Un «varlet» du comte de Poitou, Guy de Lusignan, était devenu roi de Jérusalem.[347] L'histoire des croisades, en regard de trop nombreuses ruines, relate çà et là d'autres fortunes extraordinaires.[348] C'était à qui se rangerait sous la bannière des princes renommés par leur inclination à récompenser les prouesses par des libéralités «tant d'or que d'argent, dit Froissart, car c'est le métal par quoy on acquiert l'amour des gentilshommes et des povres bachelliers.»[349] Ce chroniqueur de la chevalerie nous apprend que le rêve de tout écuyer était de faire, sur le champ de bataille, quelque grand prisonnier, dont l'énorme rançon lui servît à chausser les éperons de chevalier. Oudard de Renti, ayant fait prisonnier un chevalier anglais, «le rançonna bien et grant». Quand partit le sire de Barclay, fait prisonnier par un écuyer picard, «il paya six mille nobles d'or, et devint le dict escuier chevallier, pour le grant profict qu'il eut de son prisonnier.»[350] Guillaume Coquillart fait ainsi parler «les armes»: