Picart, par la confiance des personnes riches, se trouvait élevé au rôle de bienfaiteur et second fondateur du couvent. «Mon cœur, disait-il à Madeleine, c'est moi qui bâtis cette superbe église. Après ma mort, tu verras des merveilles... N'y consens-tu pas?»
Ce seigneur ne se gênait guère. Il paya pour elle une dot, et de sœur laie qu'elle était, il la fit religieuse, pour que, n'étant plus tourière, et vivant à l'intérieur, elle pût commodément accoucher ou avorter. Avec certaines drogues, certaines connaissances, les couvents étaient dispensés d'appeler les médecins. Madeleine (Interrog., p. 13) dit qu'elle accoucha plusieurs fois. Elle ne dit point ce que devinrent les nouveau-nés.
Picart, déjà âgé, craignait la légèreté de Madeleine, qu'elle ne convolât un matin à quelque autre confesseur à qui elle dirait ses remords. Il prit un moyen exécrable pour se l'attacher sans retour. Il exigea d'elle un testament où elle promettait de mourir quand il mourrait, et d'être où il serait. Grande terreur pour ce pauvre esprit. Devait-il, avec lui, l'entraîner dans sa fosse? Devait-il la mettre en enfer? Elle se crut à jamais perdue. Devenue sa propriété, son âme damnée, il en usait et abusait pour toutes choses. Il la prostituait dans un sabbat à quatre, avec son vicaire Boullé et une autre femme. Il se servait d'elle pour gagner les autres religieuses par un charme magique; une hostie, trempée de son sang, enterrée au jardin, devait leur troubler les sens et l'esprit.
C'était justement l'année où Urbain Grandier fut brûlé. On ne parlait par toute la France que des diables de Loudun. Le pénitencier d'Évreux, qui avait été un des acteurs de cette scène, en rapportait en Normandie les terribles récits. Madeleine se sentit possédée, battue des diables; un chat aux yeux de feu la poursuivait d'amour. Peu à peu, d'autres religieuses, par un mouvement contagieux, éprouvèrent des agitations bizarres, surnaturelles. Madeleine avait demandé secours à un capucin, puis à l'évêque d'Évreux. La supérieure, qui ne put l'ignorer, ne le regrettait pas, voyant la gloire et la richesse qu'une semblable affaire avait données au couvent de Loudun. Mais, pendant six années, l'évêque fit la sourde oreille. Richelieu essayait alors une réforme des cloîtres.
Il voulait finir ces scandales. Ce ne fut guère qu'au moment de sa mort et de la mort de Louis XIII, dans la débâcle qui suivit, sous la reine et sous Mazarin, que les prêtres se remirent aux œuvres surnaturelles, reprirent la guerre avec le diable. Picart était mort, et l'on craignait moins une affaire où cet homme dangereux eût pu en accuser bien d'autres. Pour répondre aux visions de Madeleine, on chercha, on trouva une visionnaire. On fit entrer au couvent une certaine sœur Anne de la Nativité, sanguine et hystérique, au besoin furieuse et demi-folle, jusqu'à croire ses propres mensonges. Le duel fut organisé comme entre dogues. Elles se lardaient de calomnies. Anne voyait le diable tout nu à côté de Madeleine. Madeleine jurait qu'elle avait vu Anne au sabbat, avec la supérieure, la mère vicaire et la mère des novices. Rien de nouveau du reste. C'était un réchauffé des deux grands procès d'Aix et de Loudun. Elles avaient et suivaient les relations imprimées. Nul esprit, nulle invention.
L'accusatrice Anne et son diable Léviathan avaient l'appui du pénitencier d'Évreux, un des acteurs principaux de Loudun. Sur son avis, l'évêque d'Évreux ordonne de déterrer Picart, pour que son corps, éloigné du couvent, en éloigne les diables. Madeleine, condamnée sans être entendue, doit être dégradée, visitée, pour trouver sur elle la marque diabolique. On lui arrache le voile et la robe; la voilà nue, misérable jouet d'une indigne curiosité, qui eût voulu fouiller jusqu'à son sang pour pouvoir la brûler. Les religieuses ne se remirent à personne de cette cruelle visite qui était déjà un supplice. Ces vierges, converties en matrones, vérifièrent si elle était grosse, la rasèrent partout, et de leurs aiguilles piquées, plantées dans la chair palpitante, recherchèrent s'il y avait une place insensible, comme doit être le signe du diable. Partout elles trouvèrent la douleur; si elles n'eurent le bonheur de la prouver sorcière, du moins elles jouirent des larmes et des cris.
Mais la sœur Anne ne se tint pas contente; sur la déclaration de son diable, l'évêque condamna Madeleine, que la visite justifiait, à un éternel in pace. Son départ, disait-on, calmerait le couvent. Il n'en fut pas ainsi. Le diable sévit encore plus; une vingtaine de religieuses criaient, prophétisaient, se débattaient. Ce spectacle attirait la foule curieuse de Rouen, et de Paris même. Un jeune chirurgien de Paris, Yvelin, qui déjà avait vu la farce de Loudun, vint voir celle de Louviers. Il avait amené avec lui un magistrat fort clairvoyant, conseiller des aides à Rouen. Ils y mirent une attention persévérante, s'établirent à Louviers, étudièrent pendant dix-sept jours. Du premier jour, ils virent le compérage. Une conversation qu'ils avaient eue avec le pénitencier d'Évreux, en entrant à la ville, leur fut redite (comme chose révélée) par le diable de la sœur Anne. Chaque fois, ils vinrent avec la foule au jardin du couvent. La mise en scène était fort saisissante. Les ombres de la nuit, les torches, les lumières vacillantes et fumeuses, produisaient des effets qu'on n'avait pas eus à Loudun. La méthode était simple, du reste; une des possédées disait: «On trouvera un charme à tel point du jardin.» On creusait, et on le trouvait. Par malheur, l'ami d'Yvelin, le magistrat sceptique, ne bougeait des côtés de l'actrice principale, la sœur Anne. Au bord même d'un trou que l'on venait d'ouvrir, il serre sa main, et la rouvrant, y trouve le charme (un petit fil noir) qu'elle allait jeter dans le trou.
Les exorcistes, pénitencier, prêtres et capucins qui étaient là furent couverts de confusion. L'intrépide Yvelin, de son autorité, commença une enquête et vit le fond du fond. Sur cinquante-deux religieuses, il y en avait six possédées qui eussent mérité correction. Dix-sept autres, les charmées, étaient des victimes, un troupeau de filles agitées du mal des cloîtres. Il le formule avec précision; elle sont réglées, mais hystériques, gonflées d'orages à la matrice, lunatiques surtout, et dévoyées d'esprit. La contagion nerveuse les a perdues. La première chose à faire est de les séparer. Il examine ensuite avec une verve voltairienne les signes auxquels les prêtres reconnaissaient le caractère surnaturel des possédées. Elles prédisent, d'accord, mais ce qui n'arrive pas. Elle traduisent, d'accord, mais ne comprennent pas (exemple: ex parte Virginis, veut dire le départ de la Vierge). Elles savent le grec devant le peuple de Louviers, mais ne le parlent plus devant les docteurs de Paris. Elles font des sauts, des tours, les plus faciles, montent à un gros tronc d'arbre où monterait un enfant de trois ans. Bref, ce qu'elles font de terrible est vraiment contre nature, c'est de dire des choses sales qu'un homme ne dirait jamais.
Ce que Madeleine dit des mœurs immondes et de la vie contre nature des supérieures et de leurs confidentes, est moins invraisemblable quand on voit leur entente dans ces ruses et leur friponnerie constatée. Le chirurgien rendait grand service à l'humanité en leur ôtant le masque. On voulait pousser loin la chose. Outre les charmes, on trouvait des papiers qu'on attribuait à David ou à Picart, sur lesquels telle ou telle personne était nommée sorcière, désignée à la mort. Chacun tremblait d'être nommé. De proche en proche gagnait la terreur ecclésiastique.
C'était déjà le temps pourri de Mazarin, le début de la faible reine. Plus d'ordre, plus de gouvernement. «Il n'y avait plus qu'un mot dans la langue: la reine est si bonne.» Cette bonté donnait au clergé une chance pour dominer. L'autorité laïque étant enterrée avec Richelieu, évêques, prêtres et moines allaient régner. L'audace impie du magistrat et d'Yvelin compromettait ce doux espoir. Des voix gémissantes vinrent à la bonne reine, non celles des victimes, mais celles des fripons pris en flagrant délit. On s'en alla pleurer aux pieds d'Anne d'Autriche pour la religion outragée. Yvelin n'attendait pas ce coup; il se croyait solide en cour, ayant depuis dix ans un titre de chirurgien de la reine. Avant qu'il revint de Louviers à Paris, on obtint de la faiblesse d'Anne d'Autriche, d'autres experts, ceux qu'on voulait, un vieux sot en enfance, un Diafoirus de Rouen et son neveu, deux clients du clergé. Ils ne manquèrent pas de trouver que l'affaire de Louviers était surnaturelle, au-dessus de tout art humain. Tout autre qu'Yvelin se fût découragé. Ceux de Rouen, qui étaient médecins, traitaient de haut en bas ce chirurgien, ce barbier, ce frater. La cour ne le soutenait pas. Il s'obstina. Dans une brochure qui restera, il accepte ce grand duel de la science contre le clergé, déclare (comme Wyer au XVIe siècle) «que le vrai juge en ces choses n'est pas le prêtre, mais l'homme de science.» À grand'peine, il trouva quelqu'un qui osât imprimer, mais personne qui voulût vendre. Alors ce jeune homme héroïque se fit en plein soleil, distributeur du petit livre. Il se posta au lieu le plus passager de Paris, au Pont-Neuf, aux pieds d'Henri IV, donna son factum aux passants. On trouvait à la fin le procès-verbal de la honteuse fraude, le magistrat prenant dans la main des diables femelles la pièce sans réplique qui constatait leur infamie.
Revenons à la misérable Madeleine, que le pénitencier d'Évreux, son ennemi, qui l'avait fait piquer (en marquant la place aux aiguilles! p. 67), emportait, comme sa proie, au fond de l'in pace épiscopal de cette ville. Sous une galerie souterraine plongeait une cave, sous la cave une basse-fosse, où la créature humaine fut mise dans les ténèbres humides. Ces terribles compagnes, comptant qu'elle allait crever là, n'avaient pas même eu la charité de lui donner un peu de linge pour panser son ulcère (p. 45). Elle en souffrait et de douleur et de malpropreté, couchée sur son ordure. La nuit perpétuelle était troublée d'un va-et-vient inquiétant de rats voraces, redoutés aux prisons, sujets à manger des nez et des oreilles. Mais l'horreur de tout cela n'égalait pas encore celle que lui donnait son tyran, le pénitencier. Il venait chaque jour, dans la cave au-dessus, parler au trou de l'in pace, menacer, commander, et la confesser malgré elle, lui faire dire ceci et cela contre d'autres personnes. Elle ne mangeait plus. Il craignit qu'elle expirât, la tira un moment de l'in pace, la mit dans la cave supérieure. Puis, furieux du factum d'Yvelin, il la remit dans son égout d'en bas.—La lumière entrevue, un peu d'espoir saisi et perdu tout à coup, cela combla son désespoir. L'ulcère s'était fermé et elle avait plus de force. Elle fut prise au cœur d'un furieux désir de la mort. Elle avalait des araignées, vomissait seulement, n'en mourait pas. Elle pila du verre, l'avala. En vain. Ayant trouvé un méchant fer coupant, elle travailla à se couper la gorge, ne put. Puis, prit un endroit mou, le ventre, et s'enfonça le fer dans les entrailles. Quatre heures durant, elle poussa, tourna, saigna. Rien ne lui réussit. Cette plaie même se ferma bientôt. Pour comble, la vie si odieuse lui revenait plus forte. La mort du cœur n'y faisait rien. Elle redevint une femme, hélas! et désirable encore, une tentation pour ses geôliers, valets brutaux de l'évêché, qui, malgré l'horreur de ce lieu, l'infection et l'état de la malheureuse, venaient se jouer d'elle, se croyaient tout permis sur la sorcière. Un ange la secourut, dit-elle. Elle se défendit et des hommes et des rats. Mais elle ne se défendit pas d'elle-même. La prison déprave l'esprit. Elle rêvait le diable, l'appelait à la visiter, implorait le retour des joies honteuses, atroces, dont il la navrait à Louviers. Il ne daignait plus revenir. La puissance des songes était finie en elle, les sens dépravés, mais éteints. D'autant plus revint-elle au désir du suicide. Un geôlier lui avait donné une drogue pour détruire les rats du cachot. Elle allait l'avaler, un ange l'arrêta (un ange ou un démon?), qui la réservait pour le crime.
Tombée dès lors à l'état le plus vil, à un indicible néant de lâcheté, de servilité, elle signa des listes interminables de crimes qu'elle n'avait pas faits. Valait-elle la peine qu'on la brûlât? Plusieurs y renonçaient. L'implacable pénitencier seul y pensait encore. Il offrit de l'argent à un sorcier d'Évreux qu'on tenait en prison s'il voulait témoigner pour faire mourir Madeleine (p. 68). Mais on pouvait désormais se servir d'elle pour un bien autre usage, en faire un faux témoin, un instrument de calomnie. Toutes les fois qu'on voulait perdre un homme, on la traînait à Louviers, à Évreux. Ombre maudite d'une morte qui ne vivait plus que pour faire des morts. On l'emmena ainsi pour tuer de sa langue un pauvre homme, nommé Duval. Le pénitencier lui dicta, elle répéta docilement; il lui dit à quel signe elle reconnaîtrait Duval, qu'elle n'avait jamais vu. Elle le reconnut et dit l'avoir vu au sabbat. Par elle, il fut brûlé! Elle avoue cet horrible crime, et frémit de penser qu'elle en répondra devant Dieu. Elle tomba dans un tel mépris, qu'on ne daigna plus la garder. Les portes restaient grandes ouvertes; parfois elle en avait les clefs. Où aurait-elle été, devenue un objet d'horreur? Le monde, dès lors, la repoussait, la vomissait; son seul monde était son cachot.
Sous l'anarchie de Mazarin et de sa bonne dame, les Parlements restaient la seule autorité. Celui de Rouen, jusque-là le plus favorable au clergé, s'indigna cependant de l'arrogance avec laquelle il procédait, régnait, brûlait. Une simple décision d'évêque avait fait déterrer Picart, jeter à la voirie. Maintenant on passait au vicaire Boullé et on lui faisait son procès. Le Parlement écouta la plainte des parents de Picart et condamna l'évêque d'Évreux à le replacer à ses frais au tombeau de Louviers. Il fit venir Boullé, se chargea du procès, et, à cette occasion, tira enfin d'Évreux la misérable Madeleine et la prit aussi à Rouen. Il était fort à craindre qu'on fît comparaître et le chirurgien Yvelin et le magistrat qui avait pris en flagrant délit la fraude des religieuses. On courut à Paris. Le fripon Mazarin protégea les fripons; toute l'affaire fut appelée au Conseil du Roi, tribunal indulgent qui n'avait point d'yeux, point d'oreilles, et dont la charge était d'enterrer, d'étouffer, de faire la nuit en toute chose de justice. En même temps, des prêtres doucereux, aux cachots de Rouen, consolèrent Madeleine, la confessèrent, lui enjoignirent pour pénitence de demander pardon à ses persécutrices, les religieuses de Louviers. Dès lors, quoi qu'il advînt, on ne put plus faire témoigner contre elles Madeleine ainsi liée. Triomphe du clergé. Le capucin Esprit Boisroger, un des fourbes exercistes, a chanté ce triomphe dans sa Piété affligée, burlesque monument de sottise où il accuse, sans s'en apercevoir, les gens qu'il croit défendre. Dans mon volume de la Fronde, à propos de Loudun, j'ai cité le beau texte du capucin Esprit, où il donne pour leçons des anges les maximes honteuses qui eussent effrayé Molinos.
La Fronde fut, je l'ai dit, une révolution d'honnêteté. Les sots n'ont vu que la forme, le ridicule; le fond, très-grave, fut une réaction morale. En août 1647, au premier souffle libre, le Parlement passa outre, trancha le nœud. Il ordonna: 1o qu'on détruisit la Sodome de Louviers, que les filles dispersées fussent remises à leurs parents; 2o que désormais les évêques de la province envoyassent quatre fois par an des confesseurs extraordinaires aux maisons de religieuses, pour rechercher si ces abus ne se renouvelaient point. Cependant il fallait une consolation au clergé. On lui donna les os de Picart à brûler et le corps vivant de Boullé, qui, ayant fait amende honorable à la cathédrale, fut traîné sur la claie au Marché aux poissons, où il fut dévoré par les flammes (21 août 1647). Madeleine, ou plutôt son cadavre, resta aux prisons de Rouen.
J'ai dit les efforts de Louis XIV pour que ces scandales énormes n'éclatassent plus. Le principe de l'impunité ecclésiastique (sauf le cas du flagrant délit et du crime public, impossible à cacher) est non-seulement pratiqué, mais avoué et posé sans détour. Les mœurs suivent la jurisprudence. Dans le monde dévot, nous trouvons la séparation absolue de la religion et de la morale. L'affaire de la Brinvilliers met cela en lumière. Je l'ai donnée au long et complet, dans la Revue des Deux-Mondes (1er avril 1860). Son procès, ayant été fait régulièrement en parlement, devait exister aux archives de France; mais les pièces ont disparu. Heureusement la Bibliothèque en possède un assez grand nombre de copies, et quelques-unes même originales. On y trouve: 1o aux manuscrits, un volume d'actes, de fragments d'interrogatoires, et un autre volume qui contient la relation de la mort de la Brinvilliers par son défenseur (Supplément français, 194, 250); 2o aux imprimés, les principaux mémoires publiés pour ou contre la Brinvilliers (Collection Thoisy, Z, 2, 284).
Sauf Luxembourg, je ne vois pas qu'aucun des accusés de l'affaire des poisons fussent des esprits forts, des douteurs, des libertins, comme on disait. Je vois, au contraire, par la confession de Sainte-Croix, qu'on trouva et brûla, par celle de la Brinvilliers, qu'on ne brûla point, que ces gens pouvaient empoisonner, mais qu'ils se seraient fait trop de scrupule de ne pas satisfaire aux exigences des pratiques religieuses. Ils péchaient, mais ils s'accusaient. Ce n'étaient pas des philosophes. La société incrédule du Temple est loin encore; elle se forme vers la fin du siècle. Au temps dont il s'agit, nous sommes, au contraire, dans l'époque triomphante du mysticisme. En 1674, Marie Alacoque est favorisée de la vision qui fit fonder quatre cents couvents en vingt ans. À Paris, l'innocente Mme Guyon prêche déjà, de 1670 à 1680, sa très-dangereuse doctrine. En 1674, à Rome, éclate Molinos, l'apôtre de la mort de l'âme; approbation universelle, à Rome, en Espagne et en France pendant onze années (jusqu'en 1685); vingt éditions sur-le-champ et des traductions en toute langue. Ce succès se comprend. Dans sa douceur morbide, ce livre répondait aux besoins d'inertie que sentait le siècle souffrant. Aux trois quarts de son cours, il eût voulu déjà finir, du moins ne plus rien faire. La paralysie est son idéal. Cela n'apparaît que trop dans les hautes théories, qui, plus fidèlement qu'on ne croit, ont le reflet des mœurs publiques. Spinoza supprime la cause et le mouvement, immobilise Dieu dans l'unité de la substance. Hobbes, dans son fatalisme politique, a pétrifié l'État.—Spinoza, Hobbes et Molinos, la mort en métaphysique, la mort en politique, la mort en morale, quel lugubre chœur! Ils s'accordent sans se connaître, et, sans s'entendre, se répondent d'un bout de l'Europe à l'autre.
Les documents protestants de la Révocation méritent-ils confiance? N'est-il pas imprudent de croire les victimes dans leur propre cause? Non. Ces documents sont hautement confirmés par la meilleure autorité, celle de leurs ennemis. Les persécutions successives dont les protestants sont l'objet de 61 à 83 (sauf un court intervalle) sont:—1o constatées par l'exigence des Assemblées du clergé, qui n'accordait au roi de l'argent qu'à ce prix.—2o Elles sont établies par la série des Ordonnances, et par la Correspondance administrative. Ce ne sont pas là de ces lois simplement écrites, comme on en voit tant sous ce règne. Ici, l'exécution est sérieuse, était surveillée dans chaque localité par un corps très-puissant, dont la noblesse dépend pour avoir part aux bénéfices, et dont la populace oisive reçoit chaque matin la charité et le mot d'ordre. Les ordonnances sont non-seulement exécutées, mais aggravées en fait.—3o Les récits protestants, loin d'être exagérés, taisent souvent des circonstances odieuses que nous savons d'ailleurs; ils épargnent souvent aux victimes, qui avaient survécu et qui lisaient leur propre histoire, le supplice d'y retrouver des détails trop amers, de désespérants souvenirs.—4o Avec une modération véritablement admirable, ils fournissent des circonstances atténuantes pour Louis XIV. Ils établissent très-bien qu'il fut trompé, et qu'indépendamment de son bigotisme et de l'expiation qu'il cherchait dans cette bonne œuvre, il fut le jouet de son entourage. Tantôt on lui fit croire que le protestantisme n'était plus rien, qu'au premier mot les protestants quitteraient «cette religion de dupes,» qui leur fermait les places et tout avenir. Tantôt on lui fit croire, au contraire, que les protestants étaient encore très-fanatiques, qu'ils enlevaient les enfants catholiques, qu'ils formaient en dessous un grand parti armé, etc. Il se laissait duper des récits les plus ridicules. Parfois on émouvait sa sensibilité pour lui faire faire des choses cruelles. Par exemple, pour obtenir de lui qu'il n'y eût plus de sages-femmes protestantes, on lui dit que, dans les accouchements où la mère était en péril, elles tuaient l'enfant pour sauver la mère; la petite âme, sans baptême, partant, était damnée. Les protestants disent encore, en faveur de leur persécuteur, que, sauf certains retours de cruauté dévote qu'on provoqua chez lui par d'adroites piqûres (Corr. adm., IV, 295, 460), sa tendance générale fut de modérer les fureurs ecclésiastiques. Ils relèvent aussi avec soin les efforts que firent certains catholiques charitables de toutes classes, des dames, des paysans, des soldats même, pour faire échapper les protestants, ou diminuer les sévices qu'exerçait sur eux le clergé.
Voilà les quatre choses, très-graves, qui garantissent l'authenticité de leurs récits. Ajoutez-y une candeur visible. Les pièces insérées dans Jurieu, employées dans Élie Benoît, ne sont nullement littéraires, mais de simples procès-verbaux, des exposés naïfs, trempés de larmes; c'est plus que la parole, c'est le fait tout chaud et sanglant, qui tombe là, qui saisit et qui trouble. J'ai cité dans mon texte les terribles livres du forçat Marteilhe, de Jean Bion, l'aumônier converti par les martyrs, les Larmes de Chambrun. J'aurais pu citer aussi la Mort et les Souffrances de M. Lefebvre, avocat du parlement; les Souffrances de M. de Marolles, conseiller du roi. Je ne connais rien de si touchant en aucune langue que la lettre de Marolles à sa femme, insérée dans Jurieu (étonnantes joies de la conscience! le paradis sur le banc des forçats!). Il y a aussi une sérénité merveilleuse, presque gaie, dans les lettres que les pieux galériens écrivent à des dames qui leur envoyaient des aumônes. Nombre de détails intéressants se trouvent dispersés dans la France protestante de MM. Haag, ce monument immense qui a ressuscité un monde,—d'autres aussi, non moins importants dans le Bulletin d'histoire protestante, créé par l'honorable M. Read. Je regrette de n'avoir pu louer autant que j'aurais dû le livre très-éloquent et très-exact de M. Peyrat: Pasteurs du désert. Ceux de MM. Coquerel et Pelletan, sous un titre analogue, et de si grand mérite, me viendront au XVIIIe siècle.—M. Baudry a bien voulu me communiquer la partie essentielle de la Correspondance de Louvois et Foucault sur les dragonnades qu'il va publier. Rien de plus intéressant.
Je fais des vœux pour qu'on publie un ouvrage important, le manuscrit de M. Dumont de Bostaquet; il appartient à un de ses descendants, qui est aujourd'hui un dignitaire de l'Église anglicane, et qui l'a communiqué à MM. Macaulay, Weiss et Coquerel; ce dernier en a mis dans le Lien un extrait dont j'ai profité. Rien de plus important pour faire comprendre la situation morale des protestants en Normandie, chez des populations réfléchies, intéressées, prudentes. Grande opposition avec le Midi et l'exaltation des Cévennes.
Un autre ouvrage, d'importance capitale, que M. Cuvier vient de réimprimer, est le récit d'un notaire, M. Olry. La scène se passe à Metz, sous M. de Boufflers, l'honnête homme et le modéré, qui fut accusé d'indulgence. Elle n'en est pas moins terrible. On y voit les angoisses d'une famille respectable et intéressante, le père, la mère, une grande fille et une autre plus jeune, une servante. D'abord l'attente de la catastrophe, l'indécision, l'abattement. On perd du temps, on veut vendre ses meubles, faire de l'argent et se sauver; on ne peut. Tout à coup trompettes et tambours! Les troupes entrent; on craint le pillage. Toutes les boutiques se ferment. Le lendemain, les protestants terrifiés sont mandés devant Boufflers et l'intendant, qui ne daignent même montrer l'ordre du roi. Se convertir sur l'heure, pas un mot de plus. Ils signent, moins un seul qu'on jette au cachot. On va ensuite faire signer les femmes. Celle du notaire et sa fille signent tremblantes. Mais elles restent désespérées. La famille ne peut se décider à aller à la messe. Les Jésuites disent qu'elle conspire.—On y met dix dragons, qui envoient le père chez les rôtisseurs chercher de la volaille, et s'enferment avec les femmes dans une seule chambre. Ils se gorgent de vin et de viande, chantent des chansons effroyables. Les dames ont tout à craindre. Mais un secours vient du ciel. Une courageuse voisine ose venir voir ce qui se passe. Puis, un officier, qu'elles ont logé l'autre année, a pitié d'elles, emmène les dragons dans une autre pièce, et les enivre tout à fait. Mais, avant, ils ont dit qu'après souper ils reviendraient fouetter les femmes. Pendant qu'ils dorment et roulent sous les tables, toute la famille s'enfuit; le père chez un ami qui n'ose le garder, puis chez un juif. La petite fille et la servante trouvent une autre cachette. Mais la dame et la demoiselle avaient bien plus à craindre. Éperdues, la mère et la fille allèrent presque sous l'eau passer la nuit dans les saussaies. Morfondues, les infortunées trouvent pour la seconde nuit un trou de mur, se cachent dans des décombres. De là elles voyaient la chasse que l'on faisait aux fugitifs, attrapés dans les champs, chargés de grosses chaînes de fer, pour être expédiés à Toulon. Demi-mortes de froid et de peur, elles revinrent comme la bête qui se réfugie entre les chasseurs mêmes, elles rentrèrent en ville. Un juif eut la charité de leur ouvrir la synagogue, où elles passèrent une troisième nuit sur des dalles humides. Cela les acheva. Les pauvres brebis domptées, brisées aussi du bonheur imprévu de retrouver le père, ne résistent plus, elles se laissent mener chez un curé. Elles reçoivent de lui, en larmes, avec horreur, «la marque maudite» qui seule pourra faire sortir les dragons. Elles y rentrent. La maison présente un aspect désolant; tout saccagé, brisé. Le lendemain la famille est forcée d'aller aux églises, d'y entendre le catéchisme. Ce martyre ne sert à rien. Les délations des Jésuites triomphent, le père est déporté. Sur la route, en France et aux îles, il trouve de la compassion. Il se sauve aux îles danoises et en Hollande, retrouve ses filles. Mais sa bonne et chère femme est perdue à jamais, ensevelie pour toute sa vie dans un couvent de Besançon.
Aux registres du bagne de Toulon, que l'amiral Baudin a retrouvés, il faut joindre les registres et dossiers de la chaîne qui généralement partait de Paris, et que possèdent les Archives de la Préfecture de Police. M. Haag, avec une patience plus que bénédictine, et que le cœur seul peut inspirer, a exploré l'énorme collection du Séquestre qui est aux Archives de France; elle remplit trois à quatre cents cartons. Un inventaire en existait jadis, fait par M. Tourlet. M. Haag les a de nouveau analysés. Ce qu'il m'en communique pour les années 1687-1690, est curieux. Nombre de bons parents demandent la fortune des leurs. D'autres demandent sans parenté, sans causes ni prétexte. Exemple, le cocher de Madame demande le bien d'un protestant, dont le fils est ministre en Angleterre, etc. À Madame d'Harcourt, le bien d'un homme suicidé (V. Lemontey).—C'est la curée. Et cela fait penser à une affreuse cour de Versailles, qui existe encore, et où l'on faisait, au soir de la chasse, la grasse distribution des lambeaux aux chiens affamés. Petite, très-petite cour, qui devait être un abîme de sang, comme un puits de carnage. Un léger balcon intérieur permettait aux belles dames de regarder à l'aise et d'en aspirer le parfum.
FIN DU TOME QUINZIÈME
PRÉFACE Pages.
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
CHAPITRE XXVI
CHAPITRE XXVII
CHAPITRE XXVIII
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