De l'argent qu'emporta Guillaume, nos réfugiés, si pauvres, donnent le tiers. Dans sa petite armée, ils donnent le général et presque tous les officiers, les chefs du génie, de l'artillerie, trois régiments invincibles. Mais tout ceci n'est rien. Ce qu'ils donnèrent surtout, c'est le souffle brûlant qui enleva la Hollande, lui fit risquer sa flotte, enfla les voiles de Guillaume. Le froid calculateur, en passant le détroit, sentait de son côté bien autre chose que l'appel de cinq ou six seigneurs anglais. Il avait l'âme d'un grand peuple immolé des Cévennes aux vallées vaudoises, et des Alpes au Palatinat.
Ni la Hollande, ni l'Angleterre, n'étaient prêtes pour l'événement. C'est ce qui ressort invinciblement du très-beau récit de Macaulay. On y sent à merveille le changement qui s'était fait en Angleterre de 78 à 88. La violente horreur du papisme qu'elle montra en 78 était fort attiédie. C'était déjà un grand peuple éclairé, calme, occupé d'affaires, surtout de la grande affaire qui était de profiter de la décadence de la Hollande. Jacques, papiste obstiné, et, comme tel, exclu du trône, n'en avait pas moins été bien reçu par l'Église anglicane. Celle-ci enseignait l'obéissance à tout prince, «fût-il Néron même.» On était bien loin du temps de Milton. Sidney, si récent, était oublié. L'affaire de Monmouth et sa cruelle répression nuisit à Jacques bien moins qu'on n'aurait cru. L'odieux fut pour Jefferies, pour le roi la victoire.
Les nations ont des entr'actes dans leur longue vie. On avait tant jasé dans les cafés de Charles II, qu'on n'avait plus envie d'agir. Tous les partis étaient blasés. Ce peuple très-avancé et qui avait passé par tant d'événements et de discussions, qui avait un trésor d'expériences tel que nul en Europe n'en avait un semblable, était très-fatigué quant aux forces de la volonté. Il savait et voyait, mais voulait peu, agissait peu.
Loin de se défier du roi papiste, le parlement de 85 lui avait voté un gros revenu permanent, et lui avait arrangé à souhait les corporations électorales. À chaque pas qu'il fit contre les libertés publiques, il lui vint des adresses flatteuses. Son drapeau hypocrite, où se ralliaient tous les tièdes, les douteurs qui se croyaient des esprits forts, c'était le beau mot: Tolérance, suppression des lois restrictives, l'indulgence et la liberté.
Indulgence pour remplir l'armée, la flotte, de catholiques dévoués au pouvoir absolu.—Indulgence pour mettre aux tribunaux les hommes imbus du droit divin, pour qui le roi est la loi même.—Indulgence pour appeler les Irlandais sauvages ou les dragons de France.—Indulgence pour mettre les Jésuites au Conseil, et les moines partout.—Enfin, pour un centième du peuple, liberté d'opprimer le reste.
Les catholiques étant si peu nombreux, Jacques voulait d'abord les appuyer des anglicans. Quand nos calvinistes français arrivèrent, il dit qu'ils n'auraient pas un sou d'aumône, s'ils ne communiaient selon le rite anglican. Mais l'Église établie ne fut pas dupe de ces avances. Il dut se chercher des alliés ailleurs, s'adressa aux puritains, et parvint en effet à s'en concilier quelques-uns, tant les haines étaient amorties! Il s'enhardit alors, sur le conseil du Jésuite Pètre, ignorant et ambitieux, à faire le pas hardi. En Écosse d'abord, au nom de son pouvoir absolu, il suspendit les lois contre les catholiques et les dissidents modérés. De même en Angleterre (mars 87), en ajoutant ce mot qui aigrissait plutôt: «Sauf la décision des chambres, quand il nous plaira de les assembler.»
Pour soutenir cela, il remplissait l'armée de catholiques et même d'Irlandais. Il fit des catholiques évêques. Il osa même, pour terrifier l'Église anglicane, ressusciter la commission ecclésiastique d'Élisabeth, qui devait s'enquérir de la conduite des évêques et faire au besoin leur procès. Acte agressif qui leur donna le courage de la résistance. Ils refusèrent de lire aux églises la Déclaration d'indulgence, furent arrêtés, mais absous par le jury, avec applaudissement général. La nation était fort aigrie, quand une grossesse de la reine et son accouchement avant le jour prévu, donna la perspective d'un futur roi papiste. On croyait l'enfant supposé. Sept lords appelèrent Guillaume à délivrer l'Angleterre, à chasser son beau-père, à faire sacrer sa femme, fille de Jacques II (30 juin 1688).
Ces sept hommes étaient-ils la nation? Avaient-ils ses pouvoirs? Elle était mécontente, mais cela allait-il à faire une révolution? il n'y avait aucune apparence. Voilà ce qui d'abord frappa Guillaume. Du reste, il n'y avait guère espoir d'entraîner la prudente Hollande dans une affaire si hasardeuse. Si on osait la proposer, la constitution du pays était telle, qu'une seule ville pouvait arrêter tout. Cette ville n'eût été rien moins que la grande Amsterdam, qui ne voyait d'appui pour la république contre la royauté possible de Guillaume que l'alliance de la France.
Louis XIV pouvait seul, à force de folies, supprimer le parti français. Au premier moment furieux de la Révocation, on avait saisi, dragonné, même des étrangers, des Hollandais. Réclamation de la Hollande. Le roi répond durement qu'il renverra ceux qui ne sont pas naturalisés, mais gardera ceux qui ont pris qualité de Français. C'étaient des gens attirés par Colbert pour ses manufactures. Ils n'avaient guère prévu que toutes ces caresses aboutiraient à la dragonnade.
Autre grief. Pour décourager l'émigration, l'ambassadeur d'Avaux se fit une police à la Haye. Il avait des agents habiles pour tirer des réfugiés leurs secrets de famille, savoir d'eux les parents qui devaient leur venir de France. Un certain Tillières s'était fait l'hôte, l'ami, le confident de nos protestants. Ceux qui arrivaient dénués, il les plaçait, et, en attendant, leur donnait de l'argent. Il savait tout, mandait tout à Paris. L'émigrant, parti pour Bruxelles, s'en allait tout droit à Toulon. On surveilla Tillières, on surprit ses rapports avec d'Avaux. On cerna sa maison. Mais le brigand ne se laissa pas prendre, il se fit tuer et frauda l'échafaud.
Le roi fut non moins imprudent en offrant de l'argent au grand pensionnaire Fagel, qui le dit partout. Plus maladroitement encore, il irrita le commerce hollandais, prohiba le hareng et mit par là en grève soixante mille pêcheurs. Nos réfugiés profitèrent de l'irritation populaire. En longue file, habillés de deuil, ils allèrent prier les états généraux d'intercéder pour leurs familles, restées en France à la discrétion des dragons. Ce fut une grande scène, ils se mirent à genoux, pleurèrent abondamment. Cette supplication publique, continuée de rue en rue, de maison en maison, entraînait, emportait les cœurs. Ce fut bien pis, l'émotion devint une violente fureur quand le bruit se répandit que les réfugiés mêmes, établis en Hollande, le roi les demandait et voulait qu'on les lui livrât. L'honneur national en frémit, tout le monde demanda la guerre.
D'Avaux, qui voyait ce mouvement et les préparatifs que commençait Guillaume, écrit au roi qu'il doit faire marcher son armée sur Maëstricht, effrayer ainsi la Hollande, et clouer Guillaume au rivage. Le roi croit qu'une parole agira autant qu'une armée. Il fait dire par d'Avaux aux états généraux qu'il regardera tout mouvement contre Jacques comme une attaque personnelle. Il prend aussi sous sa protection le cardinal de Furstemberg, son électeur de Cologne. Défense à la Hollande d'agir ou sur terre ou sur mer, en Angleterre ou sur le Rhin.
L'orgueil de Jacques fut fort blessé d'être ainsi protégé. Il s'obstina à refuser les secours de Louis XIV. Il croyait, non sans apparence, qu'en acceptant ses troupes il se donnait un maître, que ses bons amis les Français, une fois débarqués en Angleterre, ne s'en iraient pas aisément. Le roi eût dû ne pas s'arrêter à cela, le protéger malgré lui, du moins par une flotte qui barrât le détroit et arrêtât Guillaume. Louvois, toujours jaloux de la marine, éloigna cette idée, reporta le roi vers l'armée, et l'amusa à l'idée de la conquête du Rhin. Le Dauphin, général en chef, et sous lui le duc du Maine, le fils du cœur, escamotant la gloire, voilà le projet qui charma le roi et madame de Maintenon. On se garda bien d'aller à Maëstricht, où le bâtard n'eût pu briller.
Le roi n'avait désormais en Europe d'autre allié que Jacques. Il avait contre lui et protestants et catholiques, spécialement le pape. Les évêques, les Jésuites même, peu satisfaits d'Innocent XI, animaient le roi contre lui. Défensive en 82, sa guerre au pape devenait offensive. Il était tout entier à cette vieille petite question de Rome. Elle ne pesait guère, pourtant, dans les affaires humaines. Le pape ne comptait plus. Louis XIV eût pu le laisser vieillir doucement et marcher sans en tenir compte. Mais l'encens de son Église française lui porta à la tête. La gloire d'avoir martyrisé un million d'hommes le rendit pour Innocent XI d'exigence implacable. Il l'attaqua sur l'orthodoxie même, faisant faire par l'avocat général Talon un réquisitoire contre lui, où on le signalait et comme ami du Jansénisme, et comme soutien de Molinos. Il n'était que trop vrai que ce grand docteur en dépravation avait été approuvé en 1674, sous Clément XI, par le maître du sacré palais (le censeur personnel des papes), que, de plus, il avait été toléré par Innocent XI pendant dix ans. L'homme et le livre circulaient publiquement, honorablement dans Rome, avec toutes les approbations des inquisitions romaines et espagnoles, et des ordres religieux. Le pis, c'est qu'Innocent, honnête, mais borné, connaissait Molinos, le recevait, le croyait un bon prêtre. Il fallut l'insistance du roi, de son ambassadeur, pour qu'en 85 le pape se décida enfin à le faire arrêter. Le procès fut étrange. On brûla des disciples, et on emprisonna le maître. Sa lâcheté, l'aveu qu'il fit de ses saletés personnelles, lui conservèrent la vie. Il en fut quitte pour faire amende honorable en robe jaune et pour être enfermé. On n'enferma pas sa doctrine, répandue partout désormais avec la honte de Rome, qui l'avait si longtemps acceptée, honorée.
Le pape le plus austère du siècle fut atteint de ce coup. D'autant plus fière était l'Église gallicane, d'autant plus durement le roi traitait Innocent XI. Celui-ci refusait Cologne à Furstemberg. On lui prit Avignon, on l'outragea dans Rome même. Le roi se fit maître chez lui. Une ambassade armée y entra solennellement pour maintenir le droit d'asile que les ambassadeurs avaient dans leur hôtel, et qu'Innocent, très-raisonnablement, eût voulu supprimer.
Voilà la belle guerre qui occupait Louis XIV. Il voulait faire, en Allemagne, un archevêque malgré le pape. Son armée, en quarante jours, a les succès les plus rapides. Les deux frères, le Dauphin et le petit duc du Maine, bien menés par Vauban, assiégent et prennent Philippsbourg, puis Heilbron, Heidelberg, et font trembler Augsbourg, qui est mise à contribution. À la gauche du Rhin, Boufflers prend Worms, Mayence et Trêves. Furstemberg n'est pas loin de saisir son électorat. Tous ces succès arrivent coup sur coup. Le jour de la Toussaint, la cour était à la chapelle. Vif émoi: «Philippsbourg est pris.» Le roi interrompt le sermon, dit la grande nouvelle; puis ému, le cœur paternel gonflé de la gloire de ses fils, il se jette à genoux, remercie Dieu. On pleure de joie.
On eût eu lieu de pleurer autrement. Guillaume était parti. Cela s'était fait sans mystère. Une expédition de quinze mille hommes ne se cache pas. Lui-même, dans son manifeste, disait aller en Angleterre. Louvois s'obstinait à croire que tout cela était une feinte, qu'il descendrait en Normandie. Il fit même démolir les travaux que Vauban venait de faire à Cherbourg, de peur qu'on ne s'en emparât.
Guillaume débarqua à Torbay (15 nov. 88), et fut bientôt en possession d'Exeter. Il vit l'Angleterre autre qu'on ne lui avait dit, trouva un froid accueil. Pendant dix jours qu'il fut à Exeter, personne ne vint à lui. Son manifeste, combiné pour plaire à l'Église anglicane, aux tories, aux vieux royalistes, avait ajouté de la glace à celle qui déjà était dans le pays. Il venait, disait-il, défendre le protestantisme, mais pas un mot pour le parti avancé du protestantisme, presbytérien ou puritain. Les anglicans, auxquels il s'adressait, quoique fort mécontents de Jacques, penchaient plutôt pour lui, lui revenaient, gagnés par ses concessions, et ils lui restèrent jusqu'au bout.
Heureusement, l'armée de Guillaume était ferme. Elle était précisément forte par cet élément calviniste qu'il répudiait en Angleterre, je veux dire par nos huguenots, les frères des puritains. Je m'étonne que M. Macaulay ait cru devoir laisser cela dans l'ombre. Je ne crois nullement que la grande Angleterre, avec toutes ses gloires, son aînesse dans la liberté, n'avoue pas noblement la part que nos Français eurent à sa délivrance.
Dans l'énumération homérique que l'historien fait des compagnons de Guillaume, il compte tout, Anglais, Allemands, Hollandais, Suédois, Suisses, avec le détail pittoresque des armes, des uniformes, tout, jusqu'à trois cents nègres à turbans et plumes blanches que de riches Anglais ou Hollandais ont derrière eux. Il ne voit pas les nôtres. Apparemment, la troupe de nos proscrits, par le costume, ne fait pas honneur à Guillaume. Plusieurs, sans doute, ont l'habit de la fuite, poudreux, usé, troué.
Tels quels, présentons-les ici. Les chefs du génie et de l'artillerie sont Cambon et Goulon. Les trois aides de camp de Guillaume sont aussi des Français. Trois régiments d'infanterie, en tout, deux mille deux cent cinquante hommes, sont Français, très-redoutable troupe, pleine de vieux soldats de Turenne, de gentilshommes et d'officiers, qui, dans cette guerre sainte, trouvaient bon d'être soldats. Ajoutez un escadron français de cavalerie.
Bien plus, presque toute l'armée était française par ses cadres. Guillaume y avait dispersé dans tous les corps, comme un ferment d'honneur et de bravoure, sept cent trente-six de nos officiers. (Voir les noms dans Weiss).
Ces gens-là, maintenant n'ayant rien sur la terre, nul foyer que la place qu'ombrageait le drapeau d'Orange, seraient morts trente fois plutôt que de ne le pas tenir ferme. Sous eux, les soldats achetés, les mercenaires ne purent que marcher droit. Une telle armée pouvait attendre dix jours, vingt jours ou davantage.
Macaulay ne cache pas l'extrême indécision de l'Angleterre. Il avoue que, quand Jacques eut fui honteusement, il avait cependant pour lui l'armée navale, et, dans la Convention nouvelle, la moitié des Lords, le tiers des Communes.
Ce tiers se serait augmenté, car l'Église anglicane était pour lui, le pressait de rester. Guillaume eut tout à craindre. Le sens de la famille est fort en Angleterre, et la vue de ce pauvre diable, détrôné par son gendre, sa fille aînée, trahi de la cadette, trahi du frère de sa maîtresse, Churchill, malmené dans sa fuite et houspillé par les marins, cela touchait beaucoup.
Quand il rentra à Londres, si misérable, on le reçut encore en roi et on sonna les cloches. S'il n'eût pris peur, n'eût fui encore, il eût pu donner ce spectacle d'une assemblée partagée par moitié, d'une nation incertaine, lasse de l'un, mais n'aimant pas l'autre, et les rejetant tous les deux.
Il est fort curieux de voir avec combien de difficultés, de façons, de grimaces, le Parlement avala la dure pilule que présentaient les whigs, avec combien de peine il fut traîné à l'acte glorieux qui fonda, pour l'avenir, pour l'exemple du monde, la liberté publique.
On ne sait pas vraiment si l'opération se fût faite, sans une maladresse insigne de Jacques, qui, de France, écrivit à l'Assemblée de ne pas désespérer de sa clémence, assurant qu'il pardonnerait aux traîtres, sauf quelques-uns qu'il ne nommait pas. «Il annonçait à ceux qui disposaient de son sort, que, s'ils le rétablissaient, il n'en pendrait que quelques-uns.»
Cela l'acheva, décida contre lui les Pairs qui le défendaient encore. Ils votèrent à l'unanimité: Plus de roi papiste;—à la majorité de deux voix: Point de régence (c'eût été un moyen indirect de continuer Jacques et le droit divin). Enfin, à la majorité de neuf voix, ils votèrent la grande hérésie, déjà votée par les Communes, reconnurent qu'il y avait un contrat primitif entre le prince et le peuple.
Ce contrat (idéal? historique? il n'importe guère pour la vérité éternelle) finit l'enchantement. Hallam le dit très-bien:
«Le meilleur de la constitution de 88, c'est qu'elle rompit la ligne de succession. Nul remède n'eût été trouvé (les préjugés étant si forts) contre l'éternelle conspiration du pouvoir.»
Ajoutons que ce fut le salut de l'Europe. Le grand traître depuis un siècle était la maison de Stuart qui partout avait fait la victoire catholique, les succès de l'Autriche d'abord, puis le triomphe de Louis XIV. Ce tronc fatal, il fut coupé, et avec lui le droit divin, le dogme de l'hérédité.
Si la monarchie se refit dans la quasi-hérédité que voulaient les Anglais, ce fut cependant sur la base posée par Sidney et Jurieu, l'élection primitive et le contrat social.
Le ciel ne croula point et le tonnerre n'intervint pas. Il est vrai que pour rassurer la dévotion politique des Anglais, inquiète de tant d'audace, on eut soin de faire cette chose nouvelle avec toute espèce de vieilles formes. On prit les salles antiques et l'antique cérémonial, toutes les comédies surannées et les mascarades gothiques. La jeune liberté naquit sous un masque de vieille.
Les Mémoires de Dangeau, qui nous donnent l'intérieur du roi jour par jour, font sentir qu'il vivait dans une autre planète, à une grande distance des choses humaines et ne les percevait que par un écho affaibli. Au jour décisif où Guillaume franchit le Rubicon (je veux dire le détroit), 1er novembre 1688, le roi, à Fontainebleau, touchait les écrouelles; Jacques, à Whitehall, faisait publiquement baptiser par le nonce l'enfant qui ne devait pas régner.
Jacques arriva le 7 janvier 1689, fut noblement accueilli et établi à Saint-Germain. Sa chute, terrible pour la France, avait pour le roi l'agrément d'augmenter de beaucoup la splendeur de sa cour et sa majesté personnelle. Si cette catastrophe, en réalité, lui fit perdre le trône du monde, pour l'effet, l'apparence, elle en fit le roi des rois. Les lords qui suivirent Jacques et la foule irlandaise qui vint bientôt, plus tard l'électeur mort-né Furstemberg, avec quelques Hongrois, firent autour de Louis XIV comme une représentation permanente de l'Europe. Cela n'était pas sans grandeur. Si quelques courtisans riaient un peu de Jacques, la plupart compatirent. La cour, sensible pour un roi (au moment qui avait brisé la famille pour un million d'hommes), pleurait ce père trahi par son gendre et sa fille.
On fut trop heureux que le roi tournât aussi vers ces douces émotions. On eût craint un orage. L'imprévoyance de Louvois, qui faisait de la France la risée de l'Europe, pouvait assombrir de nuages le soleil de Versailles. Tout cela fondit doucement dans le délicieux attendrissement d'Esther, que les demoiselles de Saint-Cyr jouèrent le 25 janvier. Racine s'y était hasardé à célébrer d'avance la chute de Louvois dans celle d'Aman, le triomphe d'Esther-Maintenon. La nièce de celle-ci jouait Esther. Élise était représentée par sa fille de cœur, le bijou passager de son âme changeante, madame de la Maisonfort, si charmante et si malheureuse, que se disputèrent Fénelon et Bossuet. Spectacle délicat, sensuel autant que dévot. Dans l'ardeur innocente de leurs vives amitiés de filles, se révélait naïvement le premier éveil des jeunes cœurs. Cent choses fines ou passionnées, passant par ces bouches si pures, qui ne comprenaient qu'à demi, gagnaient un prix, un charme inestimable, faisaient sourire, presque pleurer. Elles chantèrent, pour le roi étranger et ses lords, les plaintes de l'exil et le chant du retour: «Troupe fugitive, repassez les monts et les mers!...» Mais quand elles en vinrent à ce mot émouvant: «Je reverrai ces campagnes si chères! j'irai pleurer au tombeau de mes pères!» devant les deux rois même, on ne put se tenir qu'on ne mouillât ses yeux de larmes.
Les fictions attendrissantes ont cela de fâcheux qu'absorbant ce que nous avons de bonté disponible, elles nous en laissent fort peu pour la réalité. Le roi, sensible pour Esther, aussi bien que pour Jacques, d'autant plus aisément accorda à Louvois les ordres impitoyables qu'il demandait pour la désolation du Rhin et l'exécution des Cévennes. C'est par là qu'Aman se soutint, mieux qu'il ne faisait dans la pièce. Il se retrouva nécessaire pour la guerre et pour la vengeance de la Majesté outragée par la désobéissance des Hollandais et l'entreprise de Guillaume. Venger un Dieu! cela est difficile. Il y faudrait des peines infinies, éternelles, si j'en crois les théologiens. Dès février, tout nagea dans le sang. Les nouvelles premières de l'incendie et des massacres arrivèrent dans un carnaval que le roi, pour braver l'Europe, voulut fastueux, solennel, malgré l'extrême épuisement.
Une guerre, avec le trésor vide, une guerre gueuse, trois cent mille hommes, et pas un sou, ce fut une terrible aggravation aux malheurs qu'on pouvait attendre. La dragonnade en grand! On mangea partout l'habitant. On vécut de pillages, de contributions sur les villes. Pour un jour de retard, brûlées! Des officiers s'illustrèrent par la férocité. Montclar, Feuquières, Duras, effacent le souvenir des dévastations de Turenne. La ruine imparfaite du Palatinat en 75, qu'est-ce auprès de sa destruction radicale en 89? Pour abréger, on fit sauter des villes avec la poudre. On achevait ensuite, on brûlait avec soin. On rasait même les villages. On coupait, arrachait, arbres, vignes, cultures. C'était encore l'hiver sur ce rude Rhin, encore la neige. Quatre cent mille personnes fuyaient et couchaient en plein champ. Toutes les routes couvertes de charrettes, de familles éplorées qui se sauvaient sans savoir où.
On prétend que le roi crut que c'était assez, et ne voulut pas signer la ruine de Trèves; qu'indigné, il fut même au moment de frapper Louvois. Cette tradition ne va guère avec la sanguinaire fureur (autorisée certainement) que l'on montra dans les Cévennes.
Pendant l'hiver, sous la protection des neiges, les assemblées du désert s'étaient multipliées. L'accomplissement visible des prophéties avait exalté dans ce peuple l'épidémie somnambulique. Nul souci de la mort. Ils prêchaient devant leurs bourreaux. Un jeune homme voit pendre son père et sa mère, est fait soldat. À peine au régiment, il prêche, à la tête des troupes; on ne parvient à le faire taire qu'en le mettant en morceaux. Au Vélay, deux frères et trois sœurs, avertis par l'esprit, et certains de mourir, demandent la bénédiction paternelle, et vont à l'assemblée où ils sont massacrés. L'une d'elles était enceinte et avait à la main un petit enfant qui voulut aller, prier, mourir avec sa mère. À minuit, on rapporta les six cadavres au père, qui bénit Dieu.
Le 14 février, trois mille personnes, qui revenaient d'une assemblée, descendant la montagne en longues files, trouvent sur le passage un capitaine Tirbon, qui menace, injurie la foule. Elle s'irrite. Il fait tirer. On lui répond par des pierres, des cailloux; il est écrasé. Les soldats échappés se jettent dans une maison; la foule, qui pouvait les brûler, leur fait grâce et chante un cantique.
Le 17 février, Basville, et son beau-frère, le général Broglie, avec un belliqueux évêque, entraînant de gré ou de force les milices et les gentilshommes, fondent sur l'assemblée de Privas. Elle se tenait chez un prophète. Il sort avec Sara, sa fille, à la tête du peuple; ils repoussent les assaillants à coups de pierres et de pistolets. Il est tué avec douze hommes, la vaillante Sara blessée, gardée pour le supplice.
Le plus grand massacre fut aux hautes cîmes du Meilaret. À l'approche du colonel Folleville qui y montait, le peuple se donna le baiser de paix et essaya de se défendre. Il y eut trois cents morts, cinquante blessés seulement, preuve d'un acharnement féroce. On ramena à Basville des troupeaux de gens garrottés, de quoi pendre sur les montagnes.
Les assemblées sans armes étaient traitées de même. Les seigneurs catholiques faisaient parfois leur cour en massacrant ce pauvre peuple. Vers le dimanche des Rameaux, une grande assemblée eut lieu dans une vallée profonde, sous un château des environs de Castres. Ils lurent, chantèrent, pleurèrent. Vers minuit, une étoile filante les rassura, les exalta encore. Une belle fille en blanc, que nul ne connaissait, prêcha, les exhorta au repentir; elle désignait et appelait ceux qui avaient reçu de l'argent pour leur conversion; ils fondaient en larmes et l'assemblée priait pour eux. Cependant quelqu'un vient: «Vous êtes perdus! voici l'ennemi!»—«Nous ne pouvons mourir dans un meilleur état,» disent-ils; et ils continuent de chanter. On leur dit encore qu'un baron ameutait les communes, venait les égorger. Ils ne bougèrent. D'autre part, sur leur tête sonnait le beffroi du château; toute la maison sortait en armes et le curé en tête. On était presque au jour. Des deux parts arrivent deux bandes, qui tirent au plus épais de la foule. Douze morts du premier coup, d'innombrables blessés. Deux cordonniers, un menuisier, le suisse du château, un laquais qui était sous-diacre, s'amusent à achever les femmes à coups de couteaux, de barres de fer, même à coups de fourchettes, coupant les doigts pour tirer les bagues, arrachant et jupes et chemises. Trois curés, un vicaire, deux seigneurs, assistaient, regardaient. Les deux derniers étaient venus par force, et avaient tiré en l'air. Ceux du château rentrèrent avec ces nippes sanglantes, et furent maudits de leurs femmes mêmes. Les morts restaient aux bêtes. Un juge vit le lendemain ce champ hideux, qui soulevait le cœur. Il y avait, entre autres, une dame écrasée à coups de barres, la tête aplatie, le ventre crevé, d'où coulaient les entrailles. Il lui sembla que le ciel, que le soleil, avaient horreur. Il ne s'en alla pas qu'il n'eût fait faire un trou et n'eût caché cet affreux pêle-mêle au fond de la terre. (V. la lettre insérée dans Jurieu, t. III, 450, avec les noms des morts.)
Voilà la guerre civile. On commence à y prendre goût, à chercher les dépouilles. Peu à peu, on tue froidement. On veut le linge non sanglant. On déshabille avant tout les victimes. Agonie préalable, où le pauvre corps nu, frissonnant, prosterné, épuise toutes les affres dans une longue horripilation, sent et ressent vingt fois le coup mortel.
En vérité, devant ces faits horribles, ces supplices et ces carnages, les villes incendiées, des émigrations de peuples entiers, la polémique eût pu faire trêve. J'admire de quel froid courage Bossuet, dans ces années lugubres, pousse sa thèse de l'obéissance sans bornes à l'Église, à la royauté. Son livre des Variations a paru en 88; il y ajoute en 89 celui des Avertissements. Œuvres superbes d'outrageuse éloquence et de risée altière. Que n'y répondrait-on, si l'on pouvait parler du fond des galères, des cachots, des lointaines plages désertes? La réponse est du moins l'immense lamentation du Rhin, le râle des mourants des Cévennes.
Le grand Jurieu (grand par le caractère, la science et la force du cœur) avait trouvé déjà une seconde vue dans la douleur, la prophétie puissante dont Guillaume fut armé. Ici l'âcre caustique appliqué par Bossuet sur une plaie saignante servit encore Jurieu, le força d'avoir du génie contre cette vaine éloquence. Un vrai génie, inventif et fécond.
Regardons-les aux prises.
Bossuet est faible et il est fort. Il est faible quand il soutient l'immutabilité de l'Église. Il a beau affirmer que les premiers chrétiens furent d'aussi grands docteurs que saint Augustin même, que le progrès des temps n'ajoutait rien à une doctrine née complète. Il a beau entasser les témoignages des Pères qui, en changeant toujours, disaient ne pas changer. On lui prouve invinciblement que l'Église, modifiée de siècle en siècle, comme un arbre vivant, a poussé de nouveaux rameaux. Rien d'immuable que la mort. Tout ce qui vit vraiment procède par évolutions successives.
En revanche, Bossuet est très-fort quand il soutient que le christianisme défend la résistance, ordonne d'obéir aux puissances injustes, exige le silence et la résignation,—bref, damne la liberté. Dire une république chrétienne, c'est dire un triangle carré. Cela est évident. Et il ne s'agit pas des tendances seulement, mais du fond même du dogme. Le salut par un seul, c'est le dogme chrétien, et c'est aussi le dogme monarchique. MM. de Bonald et de Maistre, qui ont repris la thèse, n'ajoutent pas grand chose aux arguments solides, irréfutables, de Bossuet.
Cela avait arrêté Grotius. Il établit le droit de résistance pour l'homme, mais non pour le chrétien, lié par l'Évangile. Milton ne reprend pied qu'en laissant l'Évangile et s'appuyant sur l'Ancien Testament. Il en est de même de Sidney, dans son livre si fort, si net, mais très-biblique encore. Milton, Sidney sont des Anglais; la liberté de Milton ne s'appuierait que sur une Chambre des lords non héréditaire, et la liberté de Sidney sur la monarchie mixte et tempérée des trois pouvoirs.
Sidney, du reste, n'était pas imprimé. Locke n'avait pas écrit. Jurieu, en 1689, est seul contre Bossuet. Seul, nullement appuyé des siens. Bien plus, désavoué de Genève, de l'école d'obéissance. Bien plus, moqué de Bayle, des indifférents, des sceptiques. Le doux Saurin, le pacifique Basnage feront bien plus; ils agiront pour supprimer les résistances, et rendront à Louis XIV l'essentiel service d'énerver l'élan des Cévennes.
Jurieu, sans se troubler, dit à Bossuet que si l'exemple des premiers chrétiens implique la non-résistance sans exception, il prouve trop. Eux-mêmes ne purent être fidèles au principe de tout souffrir. S'ils l'eussent appliqué à la lettre, ils n'eussent pas résisté aux voleurs, qui sont aussi une puissance. Ils n'eussent point conservé de bien, et il n'y eût pas eu de propriété chez les nations chrétiennes. De là, il pousse Bossuet l'épée aux reins, ne le laisse plus respirer. Il lui prouve que tout devoir implique un droit, que l'inférieur a droit, que même notre droit sur l'animal n'est pas sans bornes, ni notre droit sur nos enfants, que même le pouvoir absolu (qui parfois sort des circonstances) n'est nullement sans bornes. La conquête ne fait pas droit. Le peuple ne peut qu'engager la souveraineté, mais elle lui retourne toujours. Il fait les rois, et, comme source du droit, il leur est supérieur. Mais il ne peut leur donner le droit de le détruire, puisqu'il n'a pas ce droit lui-même.
La stérilité de Bossuet est ici curieuse. Les vieilleries de la paternité royale et de l'État famille, les sophismes usés de Hobbes, voilà tout son soutien. Il a recours aux plus pauvres moyens. Il croit l'embarrasser en lui demandant où et quand le contrat s'est fait entre le prince et le peuple. Belle demande! C'est à peu près celle d'un élève en géométrie qui ne voudrait admettre les propriétés du triangle qu'autant qu'il aurait vu des corps triangulaires. Que de tels corps existent ou n'existent pas, cela ne fait rien à l'affaire. Le triangle n'en subsiste pas moins d'une vérité éternelle. En justice, c'est comme en justesse; les rapports légitimes ne tiennent nullement à tel fait matériel, moins encore à la durée, à l'antiquité de ce fait.
Si les Anglais ont dit très-justement: Notre glorieuse Constitution, ce n'est pas parce qu'ils retrouvèrent un parchemin troué dans le tombeau des rois normands, c'est parce que, pour la première fois, fut posée simplement, hors du nuage théologique, la pure lumière du droit invariable qui toujours avait existé.
Voilà les deux athlètes. Bossuet, transpercé par Jurieu, par le bon sens et l'idée pure du droit, veut lui jeter le lacet de l'histoire, l'embarrasser par le passé, le lier d'un câble sacré. Mais le câble rompt comme un fil. On ne lie pas le Droit; il est la liberté, il est le libre souverain des mortels et des immortels. Les religions ne sont religions qu'autant qu'elles entrent dans le droit.
C'est avec une audace, mais avec une autorité extraordinaire et décisive que Jurieu proclame ceci: Dieu même a fait pacte avec l'homme; il n'use point du pouvoir sans bornes. Il veut régner selon le droit. Nous devons dire que si, par impossible, Dieu pouvait cesser d'être juste, ruiner sans cause des sociétés innocentes, il n'aurait plus autorité sur elles. Si Dieu damnait un juste, il ne serait plus Dieu. Quelle chose monstrueuse est-ce donc d'attribuer à des hommes une puissance que le roi des rois ne s'attribue pas à lui-même? (Lettres, III, 377.)
Telle est la base commune de toutes les libertés, religieuse, sociale, économique et politique, de celles du foyer et de la conscience. La liberté politique est logiquement la première, parce qu'elle enveloppe et protége les autres. L'État libre garde seul le foyer, la foi, la pensée. À tort, la pensée solitaire, dans son orgueil stoïque, croirait se sauver seule: on ne peut se sauver qu'ensemble. À tort la foi et la famille, s'enveloppant de leur innocence, croiraient subsister seules. Regardez la Révocation; voyez nos protestants, humbles royalistes et martyrs, que devinrent-ils au martyre de leurs femmes et de leurs enfants? La plupart succombèrent et ne purent conserver la foi.
Donc, rien de plus légitime, de plus juste devant Dieu que l'évolution protestante de 1688, où la religion s'engendra sa gardienne, sa Minerve armée qui la couvre de la lance et du bouclier, la sainte Liberté politique en sa déclaration des droits.
L'écho des deux rivages est admirable ici. Aux pleurs de la Révocation a répondu la Révolution d'Angleterre. À cette Révolution répond du continent le livre de Jurieu: Les Soupirs de la France esclave, qui paraît coup sur coup, par feuilles détachées, d'août 1689 à juillet 1690.
Livre tout politique. C'est l'évolution de Jurieu; le théologien devient publiciste. Il parle au nom des catholiques, pour eux, pour tous, pour sa pauvre patrie. Il y montre, de classe en classe, la terrible asphyxie où est tombée la France, et combien les classes même oppressives y sont opprimées. Il y invoque les États généraux.
Livre chaleureux et sincère, très-noble par sa modération, par l'omission volontaire de certaines choses. Pas un mot sur les mœurs du roi. Devant les vices monarchiques, son austérité baisse les yeux. À tort, pourtant, à tort. Ces vices firent le destin du monde.
Que de choses aussi il ignore. Que de soupirs étouffés, contenus, eussent pu ajouter à ce livre! S'il eût vécu en France, il aurait vu mille détails douloureux dans l'écrasement des catholiques. Un surtout est frappant et trop peu remarqué, la manière outrageuse dont on traitait Paris, ses vieilles gaietés innocentes assommées à coups de bâton. Pour un mot de plaisanterie sur l'aqueduc de Maintenon, les bourgeois enlevés, et forcés de gâcher pour les maçons, de porter la hotte et de faire le mortier.
Partout où brille encore une faible étincelle vitale, à l'instant étouffée! Le Jansénisme, pour avoir persécuté les protestants, n'en est pas moins persécuté. Les velléités de libre pensée qui surgissent de l'Oratoire, sont rudement réprimées. Son grand penseur Malebranche est âprement censuré par Bossuet. Son grand critique, Richard Simon, savant dans la langue hébraïque, a le tort de deviner par quels accroissements a végété l'arbre mystérieux de la Bible, d'en donner la physiologie. Bossuet l'accable de sa fière ignorance. Menacé, mordu, poursuivi, il désespère et meurt, brûle ses manuscrits dont on eût abusé.
À ce moment où la langue française s'étend et pénètre partout, elle est persécutée en France. L'Académie française la met sous clef et prétend la tenir étouffée, étranglée, dans son petit lexique du langage poli. Son directeur, Charpentier, immortel par le ridicule et la boursouflure des inscriptions, avec le concours de Bossuet, arrête l'entreprise séditieuse de donner à la nation sa langue complète dans un dictionnaire encyclopédique. Le très-savant, très-spirituel Furetière, qui a fait ce travail immense, meurt à la peine (1688). Son livre, qui paraît après sa mort et en Hollande, est à l'instant volé par les Jésuites, qui lui prennent tout, jusqu'à ses fautes, et ne suppriment que son nom. Siècle d'or pour les gens de lettres. Décimés par Boileau, asservis par Colbert et (pour coup mortel) protégés, ils finissent en deux académies. L'âge vert et fort du grand Corneille enfanta celui-ci, qui n'enfantera rien. Vers la fin du siècle, il tarit, attaqué du mal qui achève les vieillards, étisie et consomption.
Qu'il faudrait ajouter encore au livre des Soupirs, si l'on parlait encore des autres classes, des parlementaires, par exemple. Existent-ils encore? Reconnaîtrai-je nos magistrats austères, ou même au moins nos frondeurs intrépides, dans ces imitateurs ridicules des nobles, ces danseurs, ces joueurs, qui le matin arrivent au Palais sans avoir le temps de changer l'habit de bal, cachant Arlequin sous l'hermine? La justice est évanouie!
Où aura-t-il écho, ce livre des Soupirs, dans la servitude envieillie?
Cependant, l'excès des misères donnait certainement une prise. Les expédients extraordinaires dont vécut Pontchartrain, l'un des successeurs de Colbert, les municipalités vendues, les maires héréditaires, la banqueroute des monnaies par refonte (lisez filoutage), l'essor rendu aux gens d'affaires, à l'armée des vautours, voilà qui pouvait bien ouvrir les oreilles du peuple aux appels de la liberté.
À ce début de guerre immense, et dans ce dénûment, le roi jette des millions à Marly, en donne deux de dot à sa bâtarde. Il envoie sa vaisselle d'argent à la Monnaie, et il achète des diamants. Il en fait des loteries aux dames de la cour. L'intérieur même, madame de Maintenon, les honnêtes et faibles Beauvilliers et Chevreuse, leur ami, le nouveau précepteur Fénelon, sont effrayés de sa folie.
La corde allait casser, ce semble, si, de gré ou de force, on ne revenait au bon sens.
Le candide Vauban, bon cœur, vrai patriote, qui (hors son positif terrible dans l'art de tuer) était fort romanesque, osa espérer tellement de la magnanimité du roi qu'il rétractât tout ce qu'il avait fait depuis cinq ans, fît rentrer les protestants, leur rebâtît leurs temples, consacrât la liberté religieuse. Vain projet, où la petite cour dévote des honnêtes gens dont j'ai parlé se garda bien de l'appuyer. Même la fameuse lettre que Fénelon écrivit plus tard sur la misère du peuple, ne dit pas un mot pour les protestants.
Tout ce qu'on fit, ce fut de dire qu'on pourrait rendre les biens des fugitifs aux héritiers. Mais les financiers qui les tiennent sont trop dévots pour les rendre, sinon aux gens bien convertis, et se constituent juges de leur sincérité. La maltôte devient inquisition. C'est à ses bureaux qu'on produit des billets de confession, la preuve «qu'on fait son devoir de la religion catholique.»
Nul espoir de secours sans une révolution complète. Les revers les plus grands, dix batailles perdues n'eussent rien fait sur ce froid orgueil, sur un si long, si profond endurcissement. Il eût fallu l'abandon général, le délaissement où se trouva Jacques en Angleterre, un refus des armées de marcher (pieds nus et sans pain) dans une folle guerre où la France combattait pour sa propre destruction, se rencontrait elle-même, se massacrait dans les avant-gardes ennemies. Nos réfugiés étaient toujours en tête; perte ou victoire, n'importe, c'était toujours aux dépens de la France.
Si l'émigration protestante ne s'était dispersée, elle avait un modèle. La petite tribu des Vaudois osa rentrer chez elle à main armée (août 89), se rétablit dans ses rochers, s'y maintint invincible, malgré les efforts de deux monarchies. L'histoire de ce fait incroyable est: La glorieuse rentrée, par M. Arnaud, colonel et pasteur des Vallées. Ils étaient mille. Leur mort semblait certaine. Mais les nôtres rougirent de les voir partir seuls. Ils firent en leur faveur une audacieuse diversion. Deux officiers (roturiers, à coup sûr, ils s'appelaient Bourgeois et Couteau) se chargèrent, avec une poignée de volontaires, de contenir Catinat et une armée de vingt mille hommes. Ils y périrent, mais les Vaudois passèrent.
Pourquoi les nôtres n'en firent-ils pas autant chez nous? Pourquoi ne rentrèrent-ils pas au nom de la France sous le drapeau des États généraux? La chose n'était pas impossible. Ils y pensaient en Suisse, ils y pensaient dans les Cévennes. On se rappelle ce Vivens, un cardeur de laine d'Anduze, petit boiteux très-jeune, mais une âme de fer et de feu. Cruellement trompé par Basville qui avait cru le perdre avec son peuple, il se jugea délié du serment, revint fièrement en France. Replacé dans son droit d'homme et sa royauté de nature, il déclara, lui Vivens, la guerre à Louis XIV. Contre Saül il se sentit David, proclama sa justice, ses justes représailles, et dit qu'il pendrait les bourreaux. Vivens, avec un vrai génie, pensait que dix mille hommes aux Cévennes seraient invincibles, et il appelait à lui la masse des réfugiés. Elle versait son sang partout, pour tous, excepté pour la France. Elle aidait à la délivrance de l'Angleterre, des Alpes; pourquoi pas à la sienne? à celle de sa propre patrie?
Les envoyés de Vivens furent saisis. Ce vaillant juge d'Israël périt dans une obscure rencontre. Son plan était fort raisonnable. Cependant nos fiers gentilshommes se seraient-ils rendus à l'appel du cardeur de laine? Ils songeaient à rentrer, mais par le Dauphiné.
Ils envoyèrent le plan de leur expédition à Londres, pour être mis sous les yeux de Schomberg.
La vraie difficulté du moment était celle-ci. Nos réfugiés semblaient devoir, avant tout, affermir Guillaume qui, solide une fois, leur donnerait l'appui de l'Angleterre. D'autre part, si leur rentrée en France ne s'exécutait en 89, tout au plus en 90, il était à craindre qu'elle ne se fît jamais, qu'établis peu à peu en divers États de l'Europe, divisés pour toujours, ils ne pussent plus agir d'ensemble.
Tous voulaient revenir. M. Weiss établit parfaitement que, bien loin de haïr la France, ils s'obstinaient à y rentrer, et ils le voulurent pendant vingt-sept ans! Comment y réussir?
La plupart s'arrêtèrent à l'idée de mériter ce retour par l'affermissement de Guillaume, qui ensuite le leur obtiendrait. C'est la France qu'ils cherchaient en s'en allant combattre dans les marais d'Irlande. Pour elle, à la bataille décisive de la Boyne, à travers la rivière, et contre une armée supérieure, ils firent cette première charge qui refoula l'ennemi. Mais Schomberg et son fils furent tués. Véritable malheur. C'était le seul homme de haute autorité militaire et morale qui aurait pu les réunir, les ramener d'ensemble, organiser dans le midi la légitime guerre des résistances nationales.
La défaite définitive de Jacques, sa fuite misérable à la Boyne, la capacité, le courage que Guillaume y avait montrés, le rendaient inébranlable sur le trône. La ligue d'Augsbourg armait lentement, mais en revanche l'Angleterre confiante votait à son roi des subsides énormes de guerre (par an cent millions, cent vingt-cinq millions, sommes inouïes alors). Le contraste était grand avec l'indigence de Louis XIV. Guillaume se trouvait le roi le plus riche de l'Europe. Ces ressources immenses ne furent pas employées avec génie.
On vit, en cette affaire, que le génie est surtout dans le cœur.
Ce politique, de cœur haineux, ingrat, étendait à la France la haine qu'il avait pour Louis XIV. C'est la destruction de la France qu'il eût voulue, et non pas son salut. Toute sa vie, il avait sourdement combattu la liberté en Hollande: il n'avait garde de la vouloir chez nous. Appelé en Angleterre par quelques lords, préférant en secret les tories, ses ennemis, aux whigs qui l'avaient fait, libéral en religion par son indifférence, il eût été despote en politique, s'il avait pu. Au fond, il sympathisait fort peu avec nos calvinistes, dont Rohan avait dit: «Ils sont républicains.» Il sut se servir d'eux, mais il trouvait en eux une déplaisante ressemblance avec les puritains anglais.
Ceux-ci, dans leurs plus fameux chefs, comme le chaudronnier Banyan, touchent nos prophètes des Cévennes. Guillaume ne craignit rien tant que ces enthousiastes. Il fut constamment poursuivi d'un mauvais rêve, de l'idée d'un parti républicain, qui, dit Macaulay, n'existait plus en Angleterre. Cette crainte, la vive antipathie de la majorité pour le puritanisme, contribua plus qu'aucune chose à rendre très-timide la constitution de 88, à resserrer la belle Déclaration des droits, à affermir les pesantes aristocraties locales.
Un Anglais, M. Wall, nullement exagéré, un froid et ferme esprit, dans une très-belle lettre à Milton, dit que les révolutions anglaises n'atteignent pas les masses. Elles ne les affranchissent pas, dit-il, du vasselage normand des vieilles lois. Votre Habeas corpus garde mon corps d'être en prison. Mais s'il est prisonnier de la misère et de la faim, serf de la volonté du riche? Le cinquième de la nation était à la mendicité en 1685. Sa grande liberté fut l'exil. Jean sans terre se jette à la mer, devient le pauvre Robinson qui leur a fait l'empire du monde.
Une telle société, foncièrement aristocratique, n'avait pas grande sympathie pour la démocratie calviniste.
À l'arrivée des nôtres, les Anglais furent très-généreux; ils souscrivirent pour des sommes étonnantes. Quatre-vingt mille Français à Londres, bien accueillis, trouvèrent à travailler. Mais quand nos officiers, quand nos régiments protestants eurent amené Guillaume, versé leur sang à la Boyne et partout, la sympathie n'augmenta pas.
Cet élément ardent de vie et trempé au feu du martyre, il eût fallu, dans l'intérêt commun des deux pays, le concentrer, l'unir en un foyer, le fortifier des fugitifs de Suisse, d'Allemagne, de Hollande, les porter d'ensemble aux Cévennes, où la vraie France les eût joints pour convoquer en Languedoc les États généraux.
Il eût fallu aussi que les ministres laissassent là leur funeste moutonnerie chrétienne, la recommandation de se laisser égorger, ne secondassent plus les bourreaux; qu'au contraire, ils rappelassent tous nos protestants dispersés à la délivrance de la patrie.
Eût-on réussi! Je ne sais. Mais l'initiative de la chose eût été de gloire immortelle pour l'Angleterre. Cette grande sœur, émancipée, aurait dû entreprendre quelque chose pour la France. On aida ceux de Quiberon à nous rapporter l'esclavage. Que n'aida-t-on, cent ans plus tôt, ceux de la Boyne et des Cévennes dans l'appel à la liberté?
Hélas! la France des Cévennes, héroïque, mais si ignorante, sauvage, insensée de misères, les sages en eurent horreur et détournèrent les yeux. Elle n'eût pas été cela, si elle eût été appuyée de l'élément sain, calme et fort, des réfugiés, qui eût aidé ce fanatisme aveugle à se transformer et devenir patriotisme. Elle fut effroyable. Mais votre abandon la fit telle.
En attendant, voilà que, pendant dix ans (jusqu'à Ryswick), dans une guerre maladroite où les alliés se font battre par le vieux éreinté, on disperse, on prodigue sur tous les champs de bataille nos réfugiés. Toujours à l'avant-garde, toujours cruellement décimés dans la fureur des premiers coups. C'est sur eux que s'essaye la nouvelle arme, la baïonnette meurtrière.
On les use en détail. On emploie leur persévérance à résister de poste en poste contre les grandes armées de Louis XIV. Jamais ils ne reculent. À la Marsaille, massacrés; à Neerwinde, taillés en pièces. Les blessés bien soignés; le roi les réserve aux galères.
Ceux qui survivent imaginent, à Ryswick, que l'on va stipuler pour eux, que Guillaume, exigeant du roi humilié qu'il le reconnaisse, obtiendra bien encore le retour du pauvre petit reste de tant de gens tués pour lui.
Ils sont sacrifiés, mais ne renoncent pas. Ils gardent jusqu'à la paix d'Utrecht (dix-sept années de plus) leur espoir invincible, leur indomptable amour pour cette France cruelle, adorée.
Personne, au fait, n'avait envie de renvoyer ces colonies utiles. Ils avaient fait un jardin des sables de la Prusse et de Holstein, porté la culture en Islande, donné à la rude Suisse les légumes et la vigne, l'horlogerie, enseigné à l'Europe les assolements, le mystère de fécondité. Aux bords de la Baltique, on les croyait sorciers, leur voyant pratiquer l'art innocent de doubler, panacher les fleurs. Par Lyonnet et Bonnet, ils continuaient Swammerdam, ouvraient le sein de la nature. Par Jurieu, Saurin, ils préparaient Rousseau. Leur Papin porte à l'Angleterre le secret qui, plus tard, donnera à quinze millions d'hommes le bras de cinq cents millions (donc la richesse et Waterloo).
On ne les lâcha pas, et l'on se garda bien de leur rouvrir les voies vers la patrie.
De l'Angleterre un peuple était sorti en une fois, la grande tribu des puritains qui a fait l'empire d'Amérique.
De la France sortit une France dispersée, une rosée vivante sur l'Europe énervée. Toute la terre parla notre langue. L'universel triomphe de cette langue de lumière, commencé par l'admiration, s'acheva par la plainte de la liberté exilée. Aux arbres de la Révocation, que les nôtres plantèrent et qu'ils visitaient chaque année, tous les enfants entendaient le français. Tous comprirent et pleurèrent. Ils ne l'ont jamais oublié.
Madame Henriette, pensant vivre peu, voulut que son amie, madame la Fayette, écrivît son histoire sous ses yeux, et (chose singulière qui témoigne d'une grande supériorité d'esprit) qu'elle écrivît au vrai et au complet, sans passer rien, ni supprimer ses fautes. Elle croyait avec raison que cette franchise lui ferait obtenir des circonstances atténuantes au jugement de la postérité. Cette dame, la plus fine plume du temps, a tout conté réellement, mais avec une extrême délicatesse. Tout y est, rien pour l'œil grossier. Quand on lit et relit, on voit reparaître à la longue maints caractères, invisibles d'abord, et qui reviennent peu à peu comme ce qu'on écrit avec l'encre de sympathie. Il faut aider ses yeux d'un bon verre un peu grossissant. Ce verre, je le prends dans Cosnac, ou chez la grande Mademoiselle, dans Molière et ses biographes, etc. Voici les résultats, plus nettement que dans mon récit:
1o Madame n'avait point de confesseur (Montpensier, année 1670). Pour que le peuple ne médit pas de son indifférence, elle avait soin d'avoir un capucin «bon à mettre dans son carrosse» et dont la belle barbe lui faisait honneur devant les bonnes gens. Du reste, ce n'était pas un esprit fort. Elle était aussi peu amoureuse que dévote. Elle n'aimait que ses frères, et c'est pour eux qu'elle s'immola, rechercha la faveur du roi. Le roi, à chaque enfant qu'elle eut, témoignait une vive joie (Motteville), et Monsieur de l'indifférence ou de la tristesse (Cosnac).—2o La Vallière, fort simple d'esprit, née pour l'amour et la dévotion, fut jetée sur la route de Madame par les jeunes amis du roi (Roquelaure, Saint-Aignan, Vardes, la Feuillade, etc.) lorsque la première grossesse de Madame la mettant au comble de la faveur fit croire que l'influence passerait à la cour de Madame et Monsieur, c'est-à-dire aux Grammont, Guiche, Marillac, etc. Madame, alors si jeune, était déjà consultée par les deux rois sur les plus hautes affaires. (Exemple: le roi ira-t-il arrêter Fouquet à Nantes? Le roi d'Angleterre vendra-t-il Dunkerque? etc.) La reine mère et les dévots, après avoir essayé de détacher le roi de la Vallière, comprirent qu'il ne la quitterait que pour retourner à Madame, ne luttèrent plus avec les jeunes courtisans et subirent la Vallière, peu dangereuse et incapable de prendre influence. Nous devons à madame de Motteville cette précieuse lumière qui éclaire toute l'époque. Quelle que soit sa faiblesse pour sa maîtresse Anne d'Autriche, elle devient hardie à la fin. Le roi, quoique mécontent des coquetteries de Madame, se rapproche d'elle en 63, et elle devient enceinte le 16 octobre. À ce moment, la ligue agissait vivement. Les marquis rendaient aux dévots le service d'attaquer la pièce de l'École des femmes; les marquis la disaient de mauvais ton, et les dévots impie. Le roi voulut que Molière répondît et qu'il éreintât les marquis.
En réalité, la cause de Madame et de Molière semblait être la même. Molière-Arnolphe ne pouvait-il pas être le père d'Agnès, comme le roi amoureux de sa sœur (belle-sœur, c'est la même chose au point de vue canonique)? Le mariage de Molière restera toujours une question obscure. Ce qui est sûr, c'est qu'il se lia avec la mère de sa femme et l'admit dans sa troupe en 1648, l'année où sa femme naquit. De quel père? c'est ce que probablement ni Molière, ni la comédienne ne surent jamais au juste. Dans le pêle-mêle de la vie des coulisses, on pouvait s'y tromper. C'étaient les mœurs du temps, et même chez les plus grands seigneurs que les rapports du sang n'arrêtaient guère (j'en citerais de nombreux exemples). La Fontaine en plaisante dans ses contes. M. Beffara n'a pu trouver l'acte de naissance de madame Molière. L'acte de mariage qu'il a trouvé peut avoir été arrangé de complaisance, comme le pense M. Fortia d'Urban (brochure de 1824). Insoluble problème. Quoi qu'il en soit, Molière n'en est pas moins Molière, et Tartufe restera Tartufe.
Les dates nous servent bien ici. Nous leur devons ce coup de lumière électrique qui éclaire, de part en part, le D. Juan quinze jours avant l'arrestation de Vardes, et la révolution de cour qui chassa les marquis. Autre lumière chronologique: Madame, sauf son premier enfant, devient toujours enceinte en automne (octobre ou novembre) dans les grandes fêtes de cour. Au contraire, la Vallière, en mars ou avril, aux environs de Pâques, dans les combats que se livraient l'amour et la dévotion. Ce qui fut le plus fatal à Madame, ce fut le coup d'octobre 1664. Elle était alors au mieux avec le roi, et se remettait lentement à Vincennes d'une couche (du 24 juillet). Mais le triomphe de la Vallière présentée par le roi à la reine mère (5 octobre) semblait la menacer. Le roi, revenu près d'elle à Vincennes le 6, devait la quitter le 10, pour aller à Versailles (Motteville). Ses ennemis travaillaient contre elle. Elle reçut les adieux du roi le 9, et elle resta enceinte de ce jour. Meurtrière imprudence. De là, une santé ruinée, une beauté éclipsée. Quoiqu'elle ait eu encore une grossesse, ce ne fut plus qu'une femme politique.
Sa fin est triste. Sa confiance était dans un prêtre violent, intrigant, dangereux, Cosnac, l'évêque de Valence, qui, s'il eût pu, aurait noyé l'Angleterre dans le sang. Elle flottait misérablement et donna à son frère un très-mauvais conseil. Nul principe. On lui avait inculqué «que tout devoir était une bassesse.» Corrompue d'enfance, fatalement, presque innocemment, elle eut en elle toutes les misères morales de deux grandes monarchies. Et avec cela, trois hommes plaident pour elle dans l'avenir et voudraient désarmer l'histoire: Molière, qui fut très-ému d'elle à son moment sublime, qui, sans elle, n'eût risqué Tartufe;—Racine, qui l'a mise partout, dans Andromaque, Monime et Bérénice, dont la douce lueur semble un rayon de Madame;—enfin Bossuet, qui reçut son anneau et l'inspiration la plus vraie qu'il ait eue. Ils la suivent, ils la défendent et lui restent fidèles, comme les amants de son esprit.
La lumineuse histoire de mon savant ami M. Henri Martin, l'un des grands travaux de ce siècle, les belles publications de M. Mignet, si justement admirées de l'Europe, l'excellent livre de M. Chéruel sur l'Administration et plusieurs autres ouvrages estimables ont éclairci sous plusieurs rapports la politique de ce règne, les grandes vues de Colbert, la dextérité de Lyonne, etc. Je crois, pourtant, que ces écrivains auraient modifié, complété leurs tableaux, s'ils avaient tenu compte de tant d'actes qui font juger Louis XIV plus sévèrement. Pour l'administration il ne faut pas voir seulement ce que Colbert voulut, mais ce qui se fit réellement, ne pas donner seulement les mesures générales, mais les innombrables mesures exceptionnelles qui les rendaient vaines, et surtout avouer que la plupart des grands établissements de Colbert ne durèrent pas, croulèrent avant sa mort. La Correspondance administrative (éditée par M. Depping) dément à chaque instant les ordonnances. Nulle part, selon moi, Colbert n'est mieux jugé que dans le livre de M. Clément. Quant à la diplomatie, on a été certainement trop indulgent pour une politique (si différente de celle d'Henri IV et de Richelieu), qui étourdiment défie et provoque toute l'Europe à la fois. Nulle acquisition partielle de territoire n'équivaut à cette haine universelle du monde, qui réellement fit périr la France, autant que peuvent périr les nations. Cette haine n'est pas apaisée. On la retrouve brûlante, et, il faut le dire, souvent juste, dans le savant ouvrage d'Altmeyer (Louis XIV et le Démembrement de la Belgique, Bruxelles, 1850). On ne peut que respecter, même dans ses excès, cette indignation d'honnête homme.—La politique générale de ce temps reçoit une vive lumière de l'Histoire secrète du cabinet autrichien, par M. Alfred Michiels (1859). Je l'avais citée inexactement dans ma Fronde, ne la connaissant encore que par des articles de journaux et quelques faits (de 1624) qu'il doit à Hormayr. Il part de la guerre de Trente ans et va jusqu'à nos jours. C'est un travail immense et de premier mérite. Nulle part le système de la politique jésuitique n'a été plus savamment exposé et mieux interprété. Il a été déjà traduit en allemand, en hollandais, et le sera en toute langue.
Les satires les plus violentes contre Louis XIV en disent moins sur la prodigieuse infatuation où il parvint que le livre grotesque de Pélisson, intitulé: Mémoires de Louis XIV. Le roi certainement en endura la lecture. Une partie même du manuscrit semble écrite de sa main. Mais on sait que sa main, c'était le bonhomme Rose, son faussaire patenté, dont l'écriture ne peut se distinguer de celle du roi. L'abbé le Gendre, très-instruit des choses du temps et confident d'Harlay de Champvallon, affirme que Louis XIV «savait à peine lire et écrire» (Mag. de librairie, 1859, V, 102). La ferme foi qu'il avait cependant que les rois sont éclairés d'en haut le fit trancher intrépidement dans les grandes choses,—de l'intérieur contre Colbert,—et de la guerre contre Condé. Il ne regretta ni Colbert ni Turenne, croyant sérieusement les remplacer de sa personne. Il n'en était pas à savoir les choses élémentaires. De là cette étonnante sécurité.—Dans un livre populaire, très-piquant et très-véridique, qui, grâce à Dieu, ira partout et restera, M. Pelletan a marqué parfaitement cette action personnelle du roi qui fut immense. Mais, dans un cadre resserré, il n'a pu donner les coulisses, les luttes et les traités des deux influences qui se disputaient cet homme superbe; je parle des prêtres et des maîtresses.—On a dit à tort que les femmes influèrent peu sur les affaires. Les maîtresses du roi et des ministres eurent plus d'une fois une influence désastreuse. C'est pour madame de Rochefort que Louvois donna à son mari l'avant-garde qui fit manquer la campagne de Hollande en 1672. C'est pour madame de Montespan que le roi nomma maréchal et vice-roi de Sicile son frère Vivonne, le Gros Crevé, qui perdit tout. C'est sur l'avis de madame de Maintenon que le roi, en 1686, ajourna la guerre du Rhin, qui, si elle eût été engagée, eût certainement empêché Guillaume de passer en Angleterre, eût sauvé Jacques II, etc., etc.—La critique n'a pas commencé sur ce règne. Mille erreurs se répètent. La plus grave, c'est de lui prêter des tendances populaires qu'il n'eut jamais. Le roi n'aima jamais que la noblesse, quoi qu'en dise Saint-Simon. L'enquête de Colbert sur les nobles n'est qu'une affaire fiscale; on vendit deux fois la noblesse. La faveur de Molière, le second mariage, n'ont rien du tout de démocratique. On se trompe fort aussi en étendant au delà de 1666 les belles années de ce règne. Voir Bonnemère, Histoire des paysans.—Dès 1672, l'armée n'est plus nourrie. Sous Colbert, en 1672, 1675, les routes sont couvertes de bandits, c'est-à-dire de soldats du roi mourant de faim. Les voyageurs ne partent qu'en préparant de l'argent pour ces voleurs. Archives de France. Extraits des cartons du Vatican, Lettres de particuliers, L, 387.
On nous a tellement ennuyés, tannés de jansénisme dans les derniers temps, que j'ai pris le parti de n'en pas dire un mot. Cette question fort secondaire d'une petite secte catholique, à force d'être exagérée, étendue, épaissie, est devenue comme un mur pour empêcher de voir la grande affaire du temps, l'énorme révolution qui tua la France. Qu'on me laisse donc tranquille sur le jansénisme, et qu'on le cherche dans le très-charmant livre de Sainte-Beuve, exquis et pénétrant, à mon sens, le travail le plus délicat de l'époque. Au commencement de son troisième volume, il juge son sujet avec une rare indépendance d'esprit. Il pense que Jansénius, Saint-Cyran et Pascal, les trois grands hommes du parti, ne l'auraient pas laissé étouffer, et auraient soutenu la Grâce (le christianisme même) contre le Saint-siége. Pascal dit: «Après que Rome a parlé et condamné la vérité, il faut crier d'autant plus haut. Le Port-Royal craint, et c'est une mauvaise politique.» Ceux qui suivirent, Arnauld en tête, dit très-bien Sainte-Beuve, «furent inconséquents et associèrent, moyennant l'appareil logique, toutes sortes de contradictions.» De là leur impuissance et leur stérilité réelle. La paix fourrée de 1668 que leur fit faire madame de Longueville n'aboutit qu'à faire de ce fier parti, du vieux lion rugissant Arnauld, une meute de dupes lancée (au profit des Jésuites) contre les protestants persécutés. Sainte-Beuve marque encore ici, avec une remarquable impartialité, la supériorité de Claude, Jurieu, etc., sur Nicole, dans cette polémique.—Avec tout cela, ce beau livre, minutieusement vrai, laisse pourtant une impression fausse, comme tout ce qu'on a écrit de nos jours sur le jansénisme. Il nous occupe tant d'une exception, qu'on prend le change sur les mœurs générales. Il n'y avait pas un couvent en France comme Port-Royal. Concentrer toute l'attention sur cette maison singulière et unique, c'est sanctifier et spiritualiser le siècle casuiste, le siècle quiétiste, l'âge matériel de Molinos, de Marie Alacoque, etc. Les trente mille directeurs quiétistes que dénonça déjà le P. Joseph nous donnent de bien autres idées. Le gouffre fut fermé soigneusement par Richelieu, et plus soigneusement par Louis XIV. Cependant la triste lumière éclate partout.
Celui qui voudra faire l'histoire sérieuse des mœurs de ce siècle peut avec confiance suivre le fil que je donne ici:
1o La femme est sacrifiée au mari par la casuistique, qui, d'après une sotte physique, croit qu'elle n'est que réceptive dans la génération, la dispense de tout plaisir, tout en l'asservissant au plaisir égoïste. Elle cherche le sien ailleurs. De là, en ce siècle, l'universalité de l'adultère, laquelle à son tour fait l'inquiétude du père, qui craint d'avoir des enfants ou s'en débarrasse.
2o La fille est sacrifiée. On crée pour elle d'abord des ordres assez doux et demi-libres, où son activité est occupée (Visitandines, Ursulines). Mais les scandales sont trop nombreux. La clôture devient plus sévère. Comment cette fille garderait-elle l'activité qui la distrait un peu? Par la langue et l'intrigue. Il y avait souvent douze parloirs dans un couvent (Furetière), où chacune, sans être entendue, pouvait parler à son amant ou à telle intrigante plus dangereuse. Louis XIV nettement appelle les Carmélites entremetteuses (Sévigné). La grille, dira-t-on, les gardait. Et cependant combien la fille devait être troublée quand elle recevait, par exemple, sa mère, riche, brillante, mondaine, triplement entourée du mari, de l'amant et du directeur! Quelle pénible comparaison! et quelle souffrance! Le célibat était alors plus difficile qu'au Moyen âge, les jeûnes, les saignées monastiques ayant diminué. Beaucoup mouraient de cette vie cruellement inactive et de pléthore nerveuse. Elles ne cachaient guère leur martyre, le disaient à leurs sœurs, à leur confesseur, à la Vierge. Chose touchante, bien plus que ridicule, et digne de pitié. On lit dans un registre d'une inquisition d'Italie cet aveu d'une religieuse; elle disait innocemment à la Madone: «De grâce, sainte Vierge, donne-moi quelqu'un avec qui je puisse pécher (dans Lasteyrie, Confession, p. 205). Embarras réel pour le directeur. S'il était âgé, il ne manquait guère, en les voyant si malheureuses, de leur laisser la petite consolation des amitiés de cloîtres qui font peu de scandale, mais souvent corrompent encore plus. Lui-même, quel que fût son âge, était en vrai péril. On sait l'histoire d'un certain couvent russe; un homme qui y entra n'en sortit pas vivant. Chez les nôtres, le directeur entrait et devait entrer tous les jours. Elles n'avaient pas besoin d'être séduites. Elles se trompaient assez elles-mêmes, croyant communément qu'un saint ne peut que sanctifier, et qu'un être pur purifie. Le peuple les appelait en riant les sanctifiées (Lestoile). Cette croyance était fort sérieuse dans les cloîtres (V. le capucin Esprit de Boisroger, ch. XI, p 156). Certaines visions triomphaient des scrupules. Souvent un ange ou un démon prenait la figure du directeur. Des trois directeurs successifs du couvent de Louviers, en trente ans, le premier, David, est illuminé et molinosiste (avant Molinos); le second, Picart, agit par le diable et comme sorcier; le troisième, Boulé, sous la figure d'ange. Rien de plus important que ce procès de Louviers. Il nous donne l'histoire naïve de la direction. Le couvent de Louviers fut connu par une circonstance fortuite. Mais on l'eût trouvé certainement semblable à bien d'autres, si l'on eût fait l'enquête que demandait le P. Joseph pour les trente mille et que Richelieu refusa. Voici le livre capital: Histoire de Magdeleine Bavent, religieuse de Louviers, avec son interrogatoire, etc., 1652, in-4o, Rouen (Bibl. impériale, Z anc. 1016).—La date de ce livre explique la parfaite liberté avec laquelle il fut écrit. Pendant la Fronde, un prêtre courageux, un oratorien, ayant trouvé aux prisons de Rouen cette religieuse, osa écrire sous sa dictée l'histoire de sa vie.
Madeleine, née à Rouen en 1607, fut orpheline à neuf ans. À douze, on la mit en apprentissage chez une lingère. Le confesseur de la maison, un Franciscain, y était le maître absolu; cette lingère faisant des vêtements de religieuses, dépendait de l'Église. Le moine faisait croire aux apprenties (cuivrées sans doute par la belladone et autres breuvages de sorciers) qu'il les menait au sabbat, et les mariait au diable Dagon. Il en possédait trois, et Madeleine, à quatorze ans, fut la quatrième. Elle était fort dévote, surtout à saint François. Un monastère de Saint François venait d'être fondé à Louviers par une dame de Rouen, veuve du procureur Hennequin, pendu pour escroquerie. La dame voulait que cette œuvre aidât au salut de son mari. Elle consulta là-dessus un saint homme, le vieux prêtre David, qui dirigea la nouvelle fondation. Aux portes de la ville, dans les bois qui l'entourent, ce couvent pauvre et sombre, né d'une si tragique origine, semblait un lieu d'austérité. David était connu par un livre bizarre et violent contre les abus qui salissaient les cloîtres, le Fouet des paillards (V. Floquet, Parl. de Norm., t. V, 636). Toutefois, cet homme si sévère avait des idées fort étranges de la pureté. Il était adamite, prêchait la nudité qu'Adam eut dans son innocence. Dociles à ces leçons, les religieuses du cloître de Louviers, pour dompter et humilier les novices, les rompre à l'obéissance, exigeaient (en été sans doute) que ces jeunes Èves revinssent à l'état de la mère commune. On les exerçait ainsi dans certains jardins réservés et à la chapelle même. Madeleine qui, à seize ans, avait obtenu d'être reçue comme novice, était trop fière (trop pure alors peut-être) pour subir cette vie étrange. Elle déplut et fut grondée pour avoir, à la communion, essayé de cacher son sein avec la nappe de l'autel. Elle ne dévoilait pas plus volontiers son âme, ne se confessait pas à la supérieure (p. 42), chose ordinaire dans les couvents, et que les abbesses aimaient fort. Elle se confiait plutôt au vieux David, qui la sépara des autres. Lui-même se confiait à elle dans ses maladies. Il ne lui cacha point sa doctrine intérieure, celle du couvent, l'illuminisme: Le corps ne peut souiller l'âme. Il faut, par le péché qui rend humble et guérit de l'orgueil, tuer le péché, etc. Les religieuses, imbues de ces doctrines, les pratiquant sans bruit entre elles, effrayèrent Madeleine de leur dépravation (p. 41 et passim). Elle s'en éloigna, resta à part, dehors, obtint de devenir tourière.
Elle avait dix-huit ans lorsque David mourut. Son grand âge ne lui avait guère permis d'aller loin avec Madeleine. Mais le curé Picart, son successeur, la poursuivit avec furie. À la confession, il ne lui parlait que d'amour. Il la fit sacristine, pour la voir seule à la chapelle. Il ne lui plaisait pas. Mais les religieuses lui défendaient tout autre confesseur, craignant qu'elle ne divulguât leurs petits mystères. Cela la livrait à Picart. Il l'attaqua malade, comme elle était presque mourante; et il l'attaqua par la peur, lui faisant croire que David lui avait transmis des formules diaboliques. Il l'attaqua enfin et réussit par la pitié, en faisant le malade lui-même, la priant de venir chez lui. Dès lors il en fut maître, et il paraît qu'il lui troubla l'esprit des breuvages du sabbat. Elle en eut les illusions, crut y être enlevée avec lui, être autel et victime. Ce qui n'était que trop vrai. Mais Picart ne s'en tint pas aux plaisirs stériles du sabbat. Il brave le scandale, et la rendit enceinte. Les religieuses, dont il savait les mœurs, le redoutaient. Elles dépendaient aussi de lui par l'intérêt. Son crédit, son activité, les aumônes et les dons qu'il attirait de toutes parts, avaient enrichi leur couvent. Il leur bâtissait une grande église. On a vu par l'affaire de Loudun quelles étaient l'ambition, les rivalités de ces maisons, la jalousie avec laquelle elles voulaient se surpasser l'une l'autre.