CHAPITRE X
MORT DE MADAME
1667-1670

Madame avait beaucoup de l'esprit des Valois, le charme des deux Marguerite. Cette fleur de l'ancienne France devait-elle refleurir par elle? Verrait-on de nouveaux Valois briller près de la forte (quelque peu lourde) branche de Bourbon? C'était un espoir de Louis XIV. On croyait bien que l'unique enfant mâle qu'ait eu Madame, le petit duc de Valois, pourrait être un François Ier. Il mourut au berceau. Irréparable perte dont elle ne releva jamais bien. Les quatre années qu'elle vécut depuis furent une suite de maladies. Elle fut deux fois encore enceinte, non sans danger; sa taille était un peu tournée; ce défaut de conformation devait marquer de plus en plus.

Dans l'été de 1667, elle fit une fausse couche, et reçut en même temps deux très-sensibles coups. Le roi qui vint de Flandre la voir, la consoler, avait pris justement à ce moment une maîtresse, et la plus odieuse, la méchante, la moqueuse, la Montespan. Dès l'hiver, elle remplit tout de sa grosse personnalité. En même temps, Monsieur, subjugué et décidément femme, eut un ami en titre, le chevalier de Lorraine, son cavalier qui lui donnait le bras et le menait au bal, en jupe, minaudant et fardé.

Désormais, c'est une autre cour. Et nous sommes tombés d'un degré. La médiocrité du roi, sa matérialité pesante apparaissent sans remède dans l'objet de son choix. Le scandale du double adultère s'affiche hardiment, effacé par la honte d'un frère avili.

Avec ces mœurs grossières, le charme doux et fin de Madame n'avait plus guère chance d'agir. À vingt-deux ans déjà, elle dut chercher l'influence par des moyens plus sérieux. Elle avait confiance dans un certain Gascon, Cosnac, son aumônier, évêque de Valence, qui brûlait d'avoir le chapeau, et, pour cela, travaillait de son mieux à la rendre ambitieuse. C'était un homme laid, à mine basse, de beaucoup d'esprit, de vigueur peu commune. Il lui fit entendre que peut-être il y avait encore moyen de relever Monsieur, de le tirer du bourbier. Les deux époux, se rapprochant et s'appuyant de Charles II, auraient plus de poids sur le roi. Pour cela, il fallait affermir Monsieur, et le rendre un peu homme, le produire et le faire valoir. Madame entra dans cette idée. À l'entrée de la guerre de Flandre, elle écrivit à Charles II pour qu'il obtînt du roi que Monsieur commandât l'armée.

Je n'ai rien vu de plus comique que ce tableau de Monsieur allant en guerre à la remorque du prêtre qui le traîne. Cosnac ne se ménage pas; il va à la tranchée pour que Monsieur y aille. Mais Monsieur dit qu'il n'est pas confessé... À cela ne tienne! on l'absout, on le pousse en avant.

Vaines espérances des hommes! Un matin descend chez Monsieur son chevalier de Lorraine. Monsieur redevient femme. Cosnac n'en peut plus tirer rien. Il reste dans sa tente à se parer, farder, en quatre miroirs.

Trois fois par jour, il va admirer le bel ami à la tête des troupes. Pour comble, celui-ci est blessé. C'est une égratignure, n'importe. Monsieur en perd l'esprit. De retour à Villers-Cotterets, ne pouvant parler d'autre chose, il se confie, à qui? à Madame, lui explique les qualités du chevalier, la fait juge d'un si grand mérite.

Il n'y eut jamais chose plus étrange. Sans honte ni respect humain, le chevalier s'établit au Palais-Royal, ordonna, régla tout. Il transforma Monsieur, et le rendit très-violent. Lui-même, depuis trois ou quatre ans, il était quasi marié avec une fille d'honneur de Madame. Mais il rompit avec éclat, et la fit chasser par Monsieur, qui ne daigna pas même en parler à sa femme. Monsieur lui enleva encore son aumônier Cosnac, et le fit exiler. Ces coups d'État montrèrent ce que pouvait le chevalier, terrifièrent le palais, et Madame fut abandonnée, même de ses serviteurs personnels. Son écuyer, son capitaine des gardes, son maître d'hôtel, devinrent les agents dévoués du favori, et elle n'eut plus en eux que des espions.

Cette histoire d'Héliogabale en plein christianisme et dans ce siècle lumineux, comment s'arrangeait-elle avec le confessionnal? Le roi communiait aux grandes fêtes devant la foule, et aurait trouvé fort mauvais que Monsieur s'abstînt, ou Madame. Son confesseur, à elle, était un moine, un rustre, un capucin, qui ne la gênait guère, et dont la belle barbe figurait bien dans un carrosse pour imposer au peuple (Montpensier).

Monsieur en avait un bien plus commode encore, le doux père Zoccoli, basse et plate punaise italienne, qui devint le complaisant, l'agent, le valet du favori. Cela révéla le progrès qu'on avait fait en douze ans depuis les Provinciales. Ce qu'eût gêné Escobar n'embarrassa plus Zoccoli.

Quand on chassa la fille d'honneur (mai 1668), Madame craignit que le chevalier, à qui Monsieur disait tout, n'eût écrit à sa maîtresse les dangereux secrets que leur confiait Charles II. Elle arrêta, ouvrit la cassette de cette fille, et en tira quelques lettres. La cabale prit peur. Madame vit venir le bon Jésuite, qui, les larmes aux yeux, prêchait la paix, vantait la paix. Il eût voulu escamoter les lettres. Mais Madame ne les avait plus: elle les avait mises en lieu de sûreté, dans la poche de Cosnac qui partait pour son diocèse.

Madame voyait bien une chose, c'est que le chevalier au fond n'avait rien à craindre du roi. Le roi avait toujours trouvé très-bon que Monsieur fût ridicule. Elle sentit qu'en cette lutte elle ne reprendrait le roi que par les affaires d'Angleterre, par son frère Charles II.

Celui-ci lui écrit (c'est-à-dire, lui répond), le 8 juillet 1668, que, «dans toute négociation, elle aura toujours une part qui fera voir combien il l'aime.» En août, il dit à notre ambassadeur: «Madame souhaite passionnément une alliance entre moi et la France, et, comme je l'aime tendrement, je serai aise de faire voir tout ce que ses prières peuvent sur moi.»

Il avait, même avant, encore en pleine guerre, puis en entrant dans la Triple alliance, écrit au roi qu'il était entraîné, agissait malgré lui. En réalité, tout le menait vers la France, et son besoin d'argent, et l'ennui de son parlement, son caractère même, son enfance et ses souvenirs. Sa mère (et Saint-Alban, qu'elle avait épousé) voulait le refaire catholique, et de bonne heure, on y employa la petite sœur. Celle-ci était poussée encore de ce côté par Cosnac, son vaillant évêque, qui se voyait déjà, botté, le chapeau rouge en tête, descendre en Angleterre à la tête d'une armée française.

La facilité singulière avec laquelle ce peuple qu'on croyait si obstiné, avait changé au XVIe siècle, trompait au XVIIe. Madame ne croyait pas trahir. Elle croyait faire la grandeur de son frère, et celle du pays où elle était née. À l'Angleterre la mer, à la France la terre. La première, amie de Louis XIV, remplaçant à la fois l'Espagne et la Hollande, eût été la reine du monde (si la France l'était de l'Europe.) Louis XIV disait expressément, contre les idées de Colbert, «qu'il laisserait le commerce aux Anglais, au moins pour les trois quarts, qu'il ne voulait que des conquêtes.» (26 décembre 1668.)

Mais il aurait fallu que la première conquête fût l'Angleterre elle-même. Il en eût coûté des torrents de sang. Voilà ce que Madame, avec sa douceur, sa bonté, ne voyait pas sans doute quand elle s'engagea si loin dans les funestes voies de sa grand'mère Marie Stuart. Elle n'en avait nullement la violence, mais quelque peu l'esprit d'intrigue romanesque, et ce plaisir de femme d'avoir en main un écheveau brouillé pour en tirer le fil.

On sentait cependant si bien qu'il y faudrait une guerre que d'avance Louvois disputait l'affaire à Madame. Turenne n'aurait pu, en restant protestant, mener la nouvelle Armada. Il ne perdit pas un moment pour se faire catholique, il s'instruisit, lut le livre écrit à propos par Bossuet, l'Exposition de la foi, ouvrage peu agréable à Rome, mais, sous sa forme hautaine, bien combiné pour baisser la barrière, jeter un pont d'où passerait Turenne sur le rivage britannique.

Donc, ce bonhomme étudie à Paris, et son ancien lieutenant, le duc d'York, étudie de son côté à Londres. Heureux coup de la Grâce! Tous deux sont éclairés, convertis. L'effet fut immense. Turenne était si froid, si sage, si pesamment judicieux, que sa conversion sembla un arrêt du bon sens. En France, on dit partout que personne n'oserait rester protestant, sans se couvrir de ridicule. En Angleterre, York et ses Jésuites convertisseurs centralisent le parti papiste. Et Charles II est entraîné si vite, que, devant ses ministres, il pleure de ne pas être encore catholique. Le seul, dans ce conseil, qui résistât encore, quoique secrètement papiste, Arlington, dut céder, et il écrivit à Madame qu'il lui appartenait, et ne lutterait plus contre elle. Il fut décidé qu'on demanderait l'appui du roi de France (6 juin 1669).

Le vrai roi du moment était le commis de la guerre, cette rouge figure de Louvois, qui, occupant le roi de choses à sa portée, des détails du matériel, le menait comme il voulait. Il ne ménageait rien, ni Condé, ni Turenne. Il ne tenait pas compte de Madame, si nécessaire! Il avait adopté le chevalier de Lorraine. De sorte que ce petit garçon, autre Louvois dans le Palais-Royal, tête haute, ne voyait plus personne, ne saluait plus, ne connaissait plus la maîtresse de la maison.

Madame avait pourtant ses lettres chez Cosnac, qui, quoique fort malade, secrètement revient, les lui rend. Louvois le sait, l'arrête, ne lui trouve plus rien, et il en est si furieux qu'en le renvoyant à Valence il lui fit faire cent lieues sans respirer pour qu'il en mourût en chemin. Le roi aussi était fort irrité de ce retour de l'exilé. Madame agit finement. Sans agir elle-même ni se servir des lettres, elle fit savoir ici (par Charles II, sans doute) que l'étourdi avait le secret de l'État, jasait et bavardait. Louvois l'abandonna et le roi le fit arrêter. À ce moment, il était dans la chambre même de Monsieur. On ne respecta pas ce sanctuaire. Tiré des bras de son maître éploré, on le mena au château d'If, prison très-dure des criminels d'État.

Monsieur donna la comédie à tout le monde. Pleurant et sanglotant comme Orphée pour son Eurydice aux forêts de la Thrace, il s'en alla en plein hiver dans les bois de Villers-Cotterets. Madame en eut pitié. Elle n'attendait pas un châtiment si rigoureux. Elle le fit alléger, obtint qu'il pût envoyer de l'argent au cher ami, adoucir et ouater sa cage.

Cependant le traité était fait entre les deux rois. Louis XIV avait subi des conditions exorbitantes d'argent, et une autre bien grave. C'est que Charles II, converti, partagerait avec lui la conquête de la Hollande, y enverrait un corps considérable, garderait pour lui les îles hollandaises, le vis-à-vis de l'Angleterre, avantage si énorme pour celle-ci, qu'il eût rendu nationale l'odieuse alliance et glorifié la trahison.

Deux points seuls restaient à traiter: 1o le décider à commencer la guerre avant la conversion, chose facile à obtenir; cette conversion l'effrayait au moment de l'exécuter; 2o ce qui était plus difficile, c'est de gagner sur lui qu'il envoyât très-peu de troupes, trop peu pour prendre et garder la part qu'on lui promettait. Louis XIV y mit cent vingt mille hommes; Charles II en promit six mille, que sa sœur fit réduire à quatre.

C'est la triste, honteuse, déplorable négociation que le roi imposa à Madame. Elle lui avait toujours obéi (comme elle le dit elle-même), et elle lui obéit encore en ce point, rendant son frère deux fois traître par l'abandon de la condition dernière qui atténuait sa trahison.

Tellement pesant, fatal, fut sur elle l'ascendant de Louis XIV. Elle avait bien besoin de lui. Monsieur avait tant pleuré, crié, près du roi, qu'il lui avait cédé. Il le voyait comme fou, craignait quelque esclandre de jalousie vraie ou fausse. Il lui donna la liberté du bien-aimé, qui s'en alla en Italie. Mais Monsieur, criant de plus belle pour qu'on le lui rendît, le roi se repentit, jura qu'il ne reviendrait de dix ans. Fatal serment, qui jeta la cabale dans le désespoir. Ils l'attribuèrent à Madame, et, dès lors, désirèrent sa mort. Elle ne vit plus autour d'elle que des visages sinistres et s'effraya tellement, qu'elle eut l'idée de se réfugier en Angleterre et de n'en jamais revenir.

Dès longtemps son frère l'avait demandée. En mai 1670, le roi arrangea ce voyage. Sous prétexte de visiter ses conquêtes de Flandre, il emmena la cour à Lille. Madame dit qu'elle voulait passer à Douvres et voir son frère. Monsieur, qui eût voulu être de la partie, fut retenu, en accusa Madame. Un jour, en ce voyage, la voyant alitée, il s'échappa, dit un mot menaçant: «Qu'on lui avait toujours prédit qu'il serait remarié.»

Tout le monde envia ce voyage à Madame. On n'en connut guère l'amertume (V. sa lettre à Cosnac). Le roi se fiait à elle, et ne s'y fiait pas. Montrant grossièrement qu'il doutait de son ascendant, il lui donna une étrange acolyte qui salit l'ambassade. C'était un don de roi à roi, une Basse Brette hardie et jolie, enfantine poupée à petits traits, qu'il envoyait à Charles II. Madame devait la mener, la chaperonner. Pour cet acte de prostitution, le roi avait acheté la petite, l'avait payée à sa famille, lui constituant une terre, et tant par chaque bâtard qu'elle aurait de Charles II.

Madame endura tout. Elle espérait que son frère lui obtiendrait du pape la cassation de son mariage. Elle serait restée près de lui, vraie reine d'Angleterre, et le gouvernant par les femmes. On se ligua contre elle; il lui fallut revenir ici.

Elle y trouva deux choses, non-seulement Monsieur exaspéré, envenimé, mais, ce qu'elle n'eût pas attendu, le roi très-froid. Il avait d'elle ce qu'il voulait avoir. Il n'alla pas au-devant d'elle, comme on l'avait pensé. La cabale en fut enhardie.

Elle pleura beaucoup, se voyant si peu appuyée. Monsieur l'emmena de la cour, de son autorité d'époux, ne la laissa pas aller à Versailles. Le roi aurait pu insister, mais il ne le fit point. Elle pleura encore plus, se laissa conduire à Saint-Cloud. Elle était seule, et tout contre elle, sa fille même, enfant de neuf ans; on avait réussi à lui faire détester sa mère.

Il faisait chaud. Elle prit un bain qui lui fit mal, mais elle s'en remit très-bien, et fut passablement pendant deux jours, mangea, dormit. Le 28 juin, elle demanda une tasse de chicorée, la but, et, au moment même, rougit, pâlit, cria. Elle, toujours si patiente, elle céda à l'excès de la douleur; ses yeux se remplirent de larmes, elle dit qu'elle allait mourir.

On s'informa de l'eau qu'elle avait bue, et sa femme de chambre dit, non pas l'avoir préparée, mais bien l'avoir fait faire. Elle en demanda, en but elle-même, mais cette eau n'avait-elle pas été changée dans le trajet?

Était-ce un choléra? comme on l'a dit. Les signes indiqués ne se rapportent nullement à ce genre de maladies. Elle était fort usée, pouvait mourir sans doute. Mais très-visiblement la chose fut accélérée (comme dans l'affaire de Don Carlos); on aida la nature. Les valets de Monsieur, qui étaient bien plus ceux du chevalier de Lorraine, comprirent que, dans l'union croissante des deux rois et le besoin qu'ils auraient l'un de l'autre, Madame retrouverait près de Louis XIV un moment de tendresse et d'absolue puissance où le roi ferait maison nette chez son frère et les chasserait. Ils connaissaient la cour et devinèrent que, si elle mourait, on voudrait cependant maintenir l'alliance et qu'on étoufferait la chose, qu'elle serait pleurée, non vengée, qu'on respecterait les faits accomplis.

Ils s'étaient bien gardés de confier le secret à Monsieur, même ils avaient cru pouvoir l'éloigner, l'envoyer à Paris; un hasard le retint. Il fut étonné, dit qu'on lui donnât du contre-poison; mais on perdit du temps à lui faire prendre de la poudre de vipère. Elle ne demandait que l'émétique et les médecins le lui refusèrent obstinément. Chose étrange, le roi, qui vint et qui raisonna avec eux, ne réussit pas davantage à lui obtenir ce qu'elle voulait. Ils tinrent à leur opinion. Ils avaient dit colique, choléra, n'en voulurent démordre.

Étaient-ils du complot? Non; mais, outre l'orgueil qui les empêcha de se démentir, ils eurent peur d'en voir plus qu'ils n'auraient voulu, de faire très-mal leur cour, de trouver des preuves trop claires de l'empoisonnement. L'alliance eût été brisée peut-être, les projets du roi, du clergé, pour la croisade hollandaise et anglaise, eussent été à vau-l'eau. On ne l'aurait jamais pardonné aux médecins. Ils furent prudents et politiques.

On vit là une chose cruelle, c'est que cette femme aimée de tous n'était pas fortement aimée. Chacun s'intéressait, allait, venait; mais personne ne se hasarda, personne n'obéit à sa dernière prière. Elle voulait vomir, rejeter le poison, demandait l'émétique. Personne n'osa lui en donner.

Mademoiselle, qui arriva avec toute la cour, ne trouva personne affligé, Monsieur un peu étonné seulement. Elle la vit sur un petit lit, échevelée, la chemise dénouée, avec la figure d'une morte. Elle sentait, voyait, jugeait tout, le progrès surtout de la mort. «Voyez, dit-elle, je n'ai plus de nez, il s'est retiré.» On vit qu'en effet il était déjà comme celui d'un corps mort de huit jours. Avec tout cela, on se tenait au mot des médecins: «Ce n'est rien.» On était tranquille, et quelques-uns rirent même. Mademoiselle en fut indignée, et seule eut le courage de dire qu'au moins il fallait sauver l'âme et lui chercher un confesseur.

Les gens de la maison tenaient à point l'homme du lieu, le curé de Saint-Cloud, sûrs qu'à cet inconnu Madame ne dirait pas grand'chose; une minute, en effet, suffit. Mademoiselle insista. «Prenez Bossuet, dit-elle, et, en attendant, M. le chanoine Feuillet.»

Feuillet fut très-habile, prudent comme les médecins. Il obtint de Madame qu'elle offrirait sa mort à Dieu, sans accuser personne. Elle dit en effet au maréchal de Grammont: «On m'a empoisonnée... mais par mégarde.» Elle montra une discrétion admirable et une parfaite douceur. Elle embrassa Monsieur, et lui dit (par allusion à l'arrestation outrageuse du chevalier) «qu'elle ne lui avait jamais manqué.»

L'ambassadeur d'Angleterre étant venu, elle lui parla en anglais, lui dit de cacher à son frère qu'elle fût empoisonnée. L'abbé Feuillet, qui ne la quitta point, surprit le mot poison, l'arrêta et lui dit: «Madame, ne songez plus qu'à Dieu.» Bossuet, qui arriva, continua Feuillet, la confirma dans ces pensées d'abnégation et de discrétion. De longue date, elle avait songé à Bossuet pour ce grand jour. Elle dit en anglais qu'on lui donnât après sa mort une bague d'émeraude qu'elle avait préparée pour lui.

Cependant, peu à peu, elle resta presque seule. Le roi était parti, fort ému, et Monsieur aussi en pleurant. Toute la cour s'était écoulée. Mademoiselle, trop touchée, n'osait lui dire adieu. Elle baissait très-vite, sentit une envie de dormir, s'éveilla brusquement, appela Bossuet, qui lui donna le crucifix, qu'elle embrassa en expirant. Il était trois heures du matin, et la première lueur de l'aube (29 juin 1670).

Le roi, fort affligé, mais craignant que cette affliction n'altérât sa santé, le jour même prit médecine. Il dit à Mademoiselle, qui vint le voir: «Voici une place vacante, ma cousine. La voulez-vous remplir?» Plaisanterie fort déplacée; Mademoiselle eût pu être la mère de Monsieur. Elle ne comprit pas, et dit: «Vous êtes le maître.» Il avait bien d'autres pensées. Le soir même, il parla à son frère de la princesse de Bavière.

L'ambassadeur d'Angleterre voulut assister à l'ouverture du corps, et les médecins ne manquèrent pas de trouver qu'elle était morte du choléra-morbus (c'est le mot de Mademoiselle), qu'elle était de longue date gangrenée, etc. Il n'en fut pas la dupe, ni Charles II, qui, d'abord, indigné, ne voulut pas recevoir la lettre que lui écrivit Monsieur. Mais c'eût été se brouiller et refuser l'argent de France. Il s'adoucit et fit semblant de croire les explications qu'on donna.

Saint-Simon nous assure que le roi, avant de remarier son frère, voulut savoir au vrai s'il était un empoisonneur, qu'il fit venir Furnon, le maître d'hôtel de Madame, et sut de lui que le poison avait été envoyé d'Italie par le chevalier de Lorraine à Beauveau, écuyer de Madame, et à d'Effiat, son capitaine des gardes, mais que Monsieur n'en savait rien. «C'est ce maître d'hôtel qui l'a conté lui-même, dit Saint Simon, à M. Joly de Fleury, de qui je le tiens.»

Récit trop vraisemblable. Mais ce qui ne l'est pas, ce qu'on ne voudrait pas croire, et qui cependant est certain, c'est que les empoisonneurs eurent un succès complet, que, peu après le crime, le roi permit au chevalier de Lorraine de servir à l'armée, le nomma maréchal de camp, le fit revenir à la cour. Comment expliquer cette chose énorme et outrageuse à la nature?

Le souvenir de Gaston, les embarras qu'un frère cadet pouvait donner, l'utilité de le tenir très-bas, avaient dirigé jusque-là Louis XIV (aussi bien que sa mère). Personne mieux que le chevalier n'aurait pu avilir Monsieur, le tenir à l'état de femme ridicule et déshonorée.

Il était revenu ici, et il devait être près de Monsieur dans ce grand auditoire, le jour de l'oraison funèbre, quand Bossuet, pour la première fois, trouva de vrais mots d'homme, celui de la lugubre nuit: «Madame se meurt! Madame est morte!»—Et encore: «L'eût-elle cru, il y a six mois?»—Mais que de larmes et de sanglots, quand il dit ce mot, trop compris: «Madame fut douce envers la mort, comme elle l'était pour tout le monde.»

CHAPITRE XI
PRÉLUDES DE LA GUERRE DE HOLLANDE
1670-1672

Quatre ans avant que la guerre éclatât (1668), le colérique Louvois s'était emporté jusqu'à dire: «C'est un plan arrêté; le roi détruira la religion prétendue réformée partout où ses armes la rencontreront.» Il parlait devant les envoyés des protestants d'Allemagne.

En partant pour la guerre (1672), le roi dit froidement à peu près la même chose: «C'est une guerre religieuse.»

Mot grave qu'adoptera l'histoire.

Les longs circuits diplomatiques qui précèdent cette guerre ne peuvent faire illusion. Que cette guerre ait été politique et commerciale, cela est secondaire; c'est l'affaire des ministres. Elle fut, dans la pensée suprême qui les menait, une guerre de vengeance et de religion.

Dieu-donné naquit pour cela, pour la croisade protestante de Hollande (et d'Angleterre), et pour la croisade intérieure contre nos protestants de France. Sa mère mourante le lui rappela.—Sauf le court moment du Tartufe (le second règne de Madame), où le parti dévot s'attaque aux mœurs du roi, il fut toujours docile à ce parti, accorda d'année en année toute persécution que lui demanda le clergé.

Le fils d'Anne d'Autriche fut (jeune et à tout âge) un catholique littéral et dépendant des pratiques de l'Église, donc dépendant du confessionnal. Obligé de donner l'exemple aux grandes fêtes, sans s'amender, il s'acquittait par des concessions religieuses. Quand le parti dévot, la reine-mère, acceptèrent la Vallière, quand le vieux confesseur, le P. Annat, fut de plus en plus dur d'oreille, sa surdité lui fut payée comptant (2 avril 1666) par la déclaration qui permit au clergé de réunir tous les arrêts locaux rendus depuis dix ans contre les protestants, d'en compiler le futur code de la grande persécution.

Les Jésuites eurent toujours près du roi un homme bien choisi, sans éclat, souple et fort, infiniment tenace, des races montagnardes du Midi de la France. Annat, Ferrier, étaient deux hommes de Rodez, de ce rude pays de l'Aveyron. Leur successeur, le P. la Chaise, si doux de forme, et plus tenace encore, fut un montagnard du Forez. Dans cette place, il fallait un homme qui cédât, mais non pas trop vite, qui respectueusement exigeât et obtînt.

La grâce décente de Madame, l'amour touchant de la Vallière, ennoblirent les premières années. Le maître s'astreignait au mystère et respectait encore un peu les mœurs publiques. Mais, lorsqu'il ne cacha plus rien, lorsque, régulier chez la reine, non moins chez la Vallière, il prit la Montespan et posséda publiquement trois femmes (quatre peut-être), la besogne était forte pour le nouveau confesseur, le P. Ferrier. Elles communièrent ensemble à Notre-Dame-de-Liesse, la reine récemment accouchée, la Vallière grosse de six mois, la Montespan dans les premiers troubles d'une grossesse qui n'aboutit point. Cependant on ne pensait pas que les choses en restassent là. Dans ce grand essor de conquêtes où on voyait le roi, toutes rêvaient d'être conquises. La Soubise se présenta, jeune et éblouissante, mais ménagea la Montespan. Mademoiselle de Sévigné, fine et jolie, parut, mais elle était trop maigre (au grand chagrin de son cousin Bussy, qui espérait cette gloire pour la famille). La pire, la Montespan, vainquit par l'amusement et les risées grossières. Ce qu'on en conte (les coussins de chiens envoyés à l'église, la chaise de commodité, etc.) donne une étrange idée du bon goût de Louis XIV. Quand il défendit le mariage de Lauzun avec Mademoiselle, celui-ci, furieux contre la Montespan, dont il avait fait la fortune et qui n'aidait pas à la sienne, osa se cacher sous son lit, épier, écouter. Et ce qu'il entendit fut tel, qu'elle se crut perdue si le roi n'enfermait Lauzun.

La voir, après cela, trôner à la table royale avec tous les diamants de la couronne (Sévigné) devant la reine en larmes, la voir communier triomphalement avec le roi, c'était une honte pour l'autorité ecclésiastique. Plus grande encore, de voir la reine subir (pour son salut) l'indicible croix de l'avoir chez elle comme surintendante de sa maison. Ainsi tout est pacifié, la reine ne pleure plus. Le roi est dans une sécurité admirable de conscience. À ce moment (1670), il fait écrire, écrit, pour l'instruction du Dauphin, le miracle de son règne; il dit, à chaque ligne, que Dieu agit par lui, et que Dieu est en lui. Monstrueuse infatuation, inexplicable, si ses directeurs n'avaient accepté comme expiation de sa vie privée la ruine prochaine du protestantisme, le grand complot diplomatique, et plus que toutes choses, la perfide bonté qui abusa nos protestants, endormit ceux de l'Europe.

À l'extérieur, le roi prit pour ambassadeurs en Angleterre, en Hollande et en Suède, un protestant, un Janséniste, M. de Ruvigni et M. de Pomponne. À l'intérieur, il amusa nos réformés par une déclaration protectrice (février 1669). Elle leur permettait de vivre et de mourir: de vivre, de ne plus être envoyés aux prévôts qui pendaient d'abord, examinaient ensuite; de mourir, sans que le curé vînt (sinon appelé). On restreignit les enlèvements d'enfants.

Vive indignation des évêques à l'Assemblée de 1670. Mais les Jésuites savaient bien que penser.

Un homme n'était pas dupe, et il courait le monde pour démasquer Louis XIV. C'était le Rochelois fugitif Marsilly. En 1661, on avait mis hors la Rochelle 300 familles, sans leur donner une heure; elles campèrent sous les pluies de novembre. Tels moururent, tels s'enfuirent, entre autres celui-ci. C'était un homme seul, mais de grande action, et qui pouvait ce qu'il voulait. Il agit fortement en Suède, et jeta les Suédois dans la ligue qui arrêta le roi. En 1669, il était en Angleterre et il agissait sur le parlement. Il eut le tort de croire qu'il gagnerait Charles II même. Notre ambassadeur Ruvigni, l'homme de confiance des églises réformées, beau-père de lord Russell (le martyr de la liberté), fut ici mauvais protestant. Il eut le malheureux succès de faire parler Charles II, qui ne lui cacha rien sur Marsilly. Il l'aurait livré sans scrupule. Mais l'Angleterre a là-dessus des préjugés gênants. Marsilly ne s'y fia pas et s'en alla en Suisse. On le suivait de près. On demanda à Turenne, qui était encore protestant, de trouver, d'envoyer trois solides officiers protestants qui iraient à la chasse du fugitif. Ils lui inspirent confiance, l'invitent, l'attirent dans un coin désert des montagnes, le lient, l'apportent à Paris.

Le procès fut fait avec soin. On n'y épargna, ni la question la plus exquise, ni les plus mielleuses promesses, ni les visites pieuses des bons ministres protestants qui l'engageaient à soulager sa conscience, à ne pas se damner par son obstination. Il répondait à tout qu'il ne se sentait point coupable. Il savait bien qu'il était mort, et jugeait en homme de sens qu'on chercherait quelque supplice pour le faire faiblir à sa fin. Faute de mieux, il prit un morceau de verre qu'il avait trouvé dans son cachot, et se fit une atroce blessure (l'amputation des parties sexuelles), pensant échapper par l'hémorrhagie. Sa pâleur le trahit, on devina. Il n'y avait pas un moment à perdre. Il fut sur-le-champ roué vif. Le roi, averti, ordonna qu'il y eût un ministre sur l'échafaud, pour qu'on vît qu'il était roué comme traître, non comme protestant. Du reste, tout saigné qu'il était, déjà de l'autre monde, il tint ferme jusqu'au bout. Le peuple de Paris, fait aux exécutions et connaisseur aux choses de la Grève, admira et n'aboya point, et beaucoup ôtèrent leur chapeau.

Un ministre accordé à un protestant qui mourait, ce fut le dernier ménagement du roi pour le parti. L'assemblée du clergé qui ouvre (1670) s'obstine à ne pas comprendre l'avantage qu'il y a d'amuser des protestants en France, pour les accabler en Europe. Le roi mollit. La persécution recommence. Les parlements y poussent; Rouen absout les enlèvements, et à Paris Lamoignon même cache les enfants volés dans son hôtel. À Pau, c'est pis, le parlement frappe de grosses amendes les parents qui se plaignent.

On eût voulu pousser les protestants à une paix fourrée qu'on méditait, une prétendue réconciliation des deux Églises. Le converti Turenne et le converti Pélisson, quelques protestants politiques, y travaillaient. On assurait que quarante-deux évêques donnaient parole de supprimer le culte des images, le purgatoire, etc., presque le catholicisme, pourvu que les protestants se soumissent. Et, soumis une fois, ayant perdu leurs garanties, on eût dompté ce vil troupeau.

Pour les rendre dociles à ces douces paroles, on avait pris un moyen rude; c'était de les enfermer en France, de défendre l'émigration. Les portes du royaume étaient closes sur eux; quoi qu'on fit désormais, ils devaient rester et mourir. Leur soumission fut étonnante. Dans la destruction de leurs temples (quatre-vingts rasés dans un seul diocèse!), tout ce qu'ils faisaient, c'était de s'assembler sur les ruines et de prier pour le roi. Si l'on corrompait leurs ministres, ils prenaient seulement parmi eux des lecteurs pour lire l'Écriture sainte. Cette guerre de Hollande, qu'on disait hautement religieuse et contre le protestantisme, les protestants ne se crurent pas dispensés d'y servir.

Tout était prêt. Louis XIV, en quatre années, avait acheté la trahison dans toute l'Europe. Pomponne réussit en Suède par un traité d'argent.

Pour l'Empereur, on l'avait déjà gagné contre sa famille, contre l'Espagne. On le gagna contre l'Allemagne, en achetant sa neutralité; on lui maria sa sœur, on gorgea son ministre. Puis, contre l'Empereur, on acheta le Bavarois, qui (Léopold mourant) dut avoir un morceau d'Autriche; le Dauphin épousait sa fille, et, lui, devait voter pour le roi à la première élection d'un Empereur.

Les princes du Bas-Rhin, jaloux de la Hollande, toujours en procès pour leur fleuve, furent contre elle (comme la Prusse en 1832). Ils armèrent sottement pour se donner ce terrible voisin qui les eût dévorés. L'évêque de Munster, brigand de son métier, loua sa bande au roi. L'Électeur de Cologne le mit sur le Rhin même, recevant garnison française dans cette petite Neuss qui jadis arrêta Charles le Téméraire et déconcerta sa fortune.

Le seul Électeur de Mayence fut loyal, agit fidèlement dans l'intérêt de l'Allemagne, voulut détourner le danger. Le sultan avait mal reçu une ambassade hautaine du roi, et celui-ci était fort irrité. L'Électeur crut en profiter, et envoya ici le jeune Leibnitz avec un très-beau plan pour conquérir ce qu'il appelait la Hollande d'Orient, l'Égypte. Tout y était prévu; ce vaste et beau génie avait tout embrassé. Il n'y manquait qu'une chose, la chose essentielle, la connaissance de la vraie situation religieuse, de la conscience du roi, et des motifs intimes, supérieurs, qui dirigeaient tout. Le moindre courtisan d'ici eût pu dire à Leibnitz combien son idée était vaine. Cette guerre de Hollande était le fonds du règne même, le drame naturel où le nouveau Philippe II gravitait fatalement, aussi bien que la guerre intérieure contre le protestantisme.

CHAPITRE XII
GUERRE DE HOLLANDE
1672

Ce fut plus qu'une guerre étrangère. La Hollande était France. Nos rois l'avaient soutenue. Notre meilleur sang y avait passé. Nous y étions plus que chez nous. On vivait ici, on pensait là-bas. Les Hollandais parlaient français. Dans les rues, les jardins d'Harlem, le long des canaux de Rotterdam, nous n'entendions que notre langue, et vous vous seriez cru dans votre pays, dans une France,—une France libre, celle-ci, une France de sagesse et de raison.

Un Français de la Haye trouva, sous les ombrages de son Bois vénérable, le mot de la pensée moderne qui en a commencé tout le mouvement: «Je pense, donc je suis.» Nulle raison d'être que la libre pensée. Un Français d'Amsterdam dit le premier mot de l'émancipation, ouvrant son livre ainsi: «Les peuples ont fait les rois.»

Qui fécondait cette France de Hollande? L'admirable sécurité de ce pays, la protection généreuse qu'il offrait à toute la terre. Pourquoi Descartes aima-t-il ses brouillards plus que le soleil de Touraine? Demandez à Rembrandt. C'est lui qui fait sentir encore la chaleur du foyer béni, où la libre pensée, jouissant d'elle-même, se mirant aux lueurs de la réflexion concentrée, vit cent choses profondes que ne voit pas le jour du ciel.

Il semble qu'à ce foyer de Hollande, à sa lumière touchante, la nature, attendrie, se soit livrée plus volontiers. Elle révèle à Swammerdam le secret des petites vies et de leurs métamorphoses. Elle ouvre à Graaf un bien autre infini, le mystère de douleur qui fait la femme, son charme et son soupir. Quelle poésie se dira poétique en face de celle-ci? Quelle fiction se soutiendra devant ces enchantements de la vérité?

Rembrandt sait bien qu'il n'a pas besoin d'imaginer de vaines merveilles. Il tourne le dos à la fantaisie. Il n'a que faire des diables de Milton, des Titania de Shakespeare. Une famille, un rayon de lumière, et pas même un rayon, une dernière lueur de l'âtre éteint, avec cela il prend le cœur. Dans un de ces tableaux, la vieille dame écoute ou s'endort, la jeune lit la Bible; entre elles l'enfant dans le berceau. Mais où donc est le père? Absent. Peut-être aux Indes? Et, s'il était noyé, qu'adviendrait-il de ce doux nid, si bien arrangé par deux femmes? Vraiment, je ne suis pas tranquille. Les vents de la mer grondent autour, ou peut-être, ce que j'entends, c'est un océan plus sauvage, l'horreur de l'invasion.

Voilà ce qui me trouble à l'approche de cette guerre, c'est que le vrai foyer, la maison, l'intérieur, était ici bien plus qu'ailleurs. Et c'est cela qui va être détruit. La maison nous révèle tout. Les vastes galetas où l'on campe dans les châteaux du Moyen âge, les casernes ennuyeuses que le XVIIe siècle fait en France et partout, disent assez la vie communiste, le pêle-mêle misérable où l'on vivait. C'est tard, bien tard, vers la fin de Louis XIV, qu'on imagina l'obscur entre-sol et la mansarde sous les toits, mansarde sans cheminée, où grelotte le domestique, la fille (mal gardée) qui gèle et coud dans les nuits de janvier. Il y a loin de là à la bonne maison hollandaise. Quelle maison? Très-pauvre souvent, toujours très-bonne: une chaumière avec sa cigogne et ses nids d'hirondelles, la simple barque, la grosse barque ventrue de Hollande dont rient les sots (qui s'entend au bonheur?). Elle n'en va pas moins, cette barque au complet (mari, femme, enfants, chiens, oiseaux), elle va, lente et paisible, par les mers les plus dangereuses; petit monde harmonique, si content de lui-même qu'il se soucie peu d'arriver.

Quand on se promène à Sardam et aux côtes voisines, qu'on entre dans ces barques, qu'on voit l'attitude si simple de ces hommes si hardis, on sent bien que c'est là le marin naturel, sans orgueil, sans emphase, l'amphibie véritable. Plusieurs n'ont jamais débarqué. Race bien supérieure à toutes celles des émigrants qu'ils ont reçus de partout, dans leur bonhomie confiante qui leur devint si funeste au moment de l'invasion.

Les grands fleuves, qui aboutissent à cette dernière langue du continent européen, l'encombrent sans pitié d'un résidu énorme: sable, boues, débris enlevés. Le Rhin, qui se tord sur la Suisse, non content d'emporter les terres que les torrents arrachent, recueille sur sa route tout ce que l'Allemagne y traîne de fange, et il pousse tout cela, par ses bouches bourbeuses, sur la Hollande, qui en serait enterrée sans un travail énorme de curage. Eh bien, elle ne recevait pas un moindre encombrement d'alluvions humaines. Ce torrent trouble qui, aujourd'hui, noie la vaste Amérique, comment n'aurait-il pas submergé le petit pays?

La Hollande, si bien gardée par mer, ne voulut jamais vers la terre faire des digues contre ce déluge d'hommes, la plupart affamés, malheureux et persécutés. Tout n'était pas propre, pourtant, dans une telle inondation. Si nos réfugiés y apportèrent des mœurs, un esprit sobre et sage, du Nord et de partout beaucoup de lie venait, des tourbes aventurières, soldats à vendre, compagnons paresseux qui, après avoir traîné partout leur misère, venaient manger à la grande marmite qui n'excluait personne.

Ce gouvernement économe, dont le chef, M. de Witt, avait une liste civile de trois mille livres par an, payait fort cher ses moindres serviteurs. Il ménageait les hommes. Il s'informait, voulait qu'on fût heureux.

Ce n'est pas tout. Depuis la tragédie de Barneveldt, que le fanatisme vrai ou faux tua, la Hollande, qui en eut horreur, prit un mal tout contraire, l'excès de la tolérance.

L'émigrant, à la seconde génération, se croyait Hollandais; à la troisième, il en revendiquait les droits contre ses hôtes et bienfaiteurs, contre la race héroïque qui avait brisé Philippe II, conquis les mers, le commerce du monde. De là deux éléments funestes: 1o la bourgeoisie nouvelle des enrichis; 2o la masse encore pauvre des arrivants, dont ces enrichis se servaient contre la vraie Hollande, contre les Barneveldt, contre les Grotius, les de Witt, les Ruyter. Ce gouvernement glorieux, l'honneur de la nature humaine, eût subsisté, pourtant, si tous ces mauvais éléments n'avaient trouvé leur centre d'action dans le prince d'Orange, chef militaire des nobles de terre ferme et des soldats aventuriers.

Au musée d'Amsterdam, vous pouvez voir un grand tableau du peintre Van der Helst, qui vous donne la situation. Après la victoire sur l'Espagne et le traité de Westphalie, à une grande table où flottent les drapeaux vainqueurs, on voit manger ensemble, fraterniser les deux partis. On peut dire la Cène hollandaise. Les glorieux marins (habits noirs, cheveux noirs, bonnes figures tannées) fêtent leurs douteux associés, les jaunes cavaliers de la maison d'Orange. À la place d'honneur, un amiral, je crois, gros homme fort, de face un peu commune, mais si gaie! si loyale! prend de sa grande main brune la petite main blanche d'un blond capitaine orangiste, qui n'ose pas la retirer. Mais son fâcheux visage dément sa main, et dispense le peintre de mettre au bas le nom: Judas.

Le chaos de la fausse Hollande était parfaitement représenté par cette famille d'Orange. Elle était de l'Empire; elle avait un pied en Provence, un autre aux Pays-Bas. Le Taciturne, son héros, véritable grand homme, n'en fut pas moins étrange. On a vu son hésitation, ses respects simulés pour l'Espagnol qu'il combattait, sa défiance pour Coligny. Sa foi réelle, intime (sur laquelle il fut taciturne), c'était que la patrie ne pouvait se sauver qu'en se donnant à la maison d'Orange. Ferme Credo, que la famille garda, suivit par tous moyens, celui-ci par la tolérance, en s'appuyant des catholiques; son fils Maurice, tout au contraire, des protestants exagérés. Par eux, il crut tuer la république en tuant Barneveldt, et il en resta exécrable. Son neveu, qui épouse une fille de Charles Ier, gendre d'un roi, veut être roi, échoue, meurt en laissant au ventre de Marie-Henriette la trahison même incarnée. Elle enfanta cet enfant blême, qu'on voit à Westminster, et l'allaita soigneusement de la tradition de famille, l'ingratitude. Cela ne varie pas chez eux. Le Taciturne, glorieusement ingrat, mais ingrat cependant pour le sang de Charles-Quint, qui l'a élevé; le second, Maurice, ingrat pour le guide de son enfance, son vrai père, le vieux Barneveldt; tous deux seront bien surpassés par Guillaume III.

Véritables héros modernes, sans préjugés, sans faiblesse de cœur, qui ne connurent ni famille, ni amitié, ni services rendus, foulèrent aux pieds père et patrie. La fort bonne figure en cire de Guillaume III, qui est à Westminster, le montre au vrai. Il est en pied comme il fut, mesquin, jaune, mi-Français par l'habit rubané de Louis XIV, mi-Anglais de flegme apparent, être à sang-froid, que pousse certaine fatalité mauvaise. Quelle? Surtout la légende diabolique de Maurice, sa gloire et son crime.

Xerxès fit Thémistocle. Louis XIV fit la fortune de la maison d'Orange, fonda, créa Guillaume III, le héros négatif de la diplomatie, Thémistocle bâtard des résistances européennes. Contre l'énorme enflure du grand roi, son orgueil bouffi, le monde inventa et soutint ce personnage, dont tout le sens est Non.

La seconde chose qui le fit, ce fut la lourde faute de nos gentilshommes réfugiés, qui, trouvant en lui un demi-Français, ne s'entendirent pas avec la vraie Hollande. Ils quittaient un prince, ils voulurent un prince, servirent, entourèrent celui-ci, et lui firent ses succès, lui donnèrent un reflet d'eux-mêmes, parfois un faux air de héros.

Un mot triste à dire, c'est que M. de Witt désirait, demandait le licenciement des troupes françaises. Il ne pouvait s'y fier; elles étaient au prince d'Orange (Mignet, III, 598). Il voyait s'élever, de minute en minute, ce dangereux enfant. Il prit un grand parti, digne de son cœur. Ce fut, ne pouvant l'arrêter dans ce progrès, de l'adopter, de le faire l'enfant de l'État, et d'essayer de le grandir au-dessus de sa misérable ambition princière, en lui faisant comprendre qu'il était bien plus haut d'être le premier citoyen de la première cité du monde que de siéger maudit dans un trône usurpé. Guillaume écouta, profita, fit le disciple, et trahit d'autant mieux. De Witt n'en fut pas dupe. Mais sa situation était telle: il pouvait prévoir, non prévenir. C'est tout à fait à tort qu'on lui reproche de s'être laissé endormir. Il fut très-éveillé. Il vit et fit tout ce qu'on peut attendre de la prudence humaine.

Chose remarquable: sa pensée sur la situation fut justement la même que celle de Condé. Consulté sur la guerre, Condé dit que l'intérêt réel du roi était de limiter la guerre aux Pays-Bas espagnols, de ne pas s'embarquer dans cette guerre difficile de Hollande, qui bientôt lui mettrait toute l'Europe sur les bras. Cela sautait aux yeux. De Witt jugeait, avec toute apparence, que le roi ne ferait pas à la Hollande une guerre directe, qu'il se servirait de Guillaume, qui, pour son fief d'Orange, était dépendant de Louis XIV; que Louis, d'accord avec Charles II, oncle de Guillaume, pousserait le parti orangiste, et mettrait le jeune traître à la tête de la république. La première démarche, en effet, que notre ambassadeur Pomponne fit en Hollande (1669) fut de remettre au petit prince, qui avait alors dix-neuf ans, et n'était qu'homme privé, une lettre où il l'assurait de son affection particulière. Honneur insigne, inattendu, qui encouragea le parti, montra qu'il avait double chance, qu'Orange arriverait, et que, si la Hollande ne se donnait à lui, les rois l'aideraient à la prendre.

M. de Witt n'oublia pas l'armée, comme on le dit. Il se tourmenta fort pour en faire une. La difficulté était grande. Le Hollandais était marin, rien autre chose. Tout au plus, les fils des bourgeois entraient dans la cavalerie. La racaille (étrangère) des ports, le paysan de Gueldres, etc., étaient les instruments grossiers des orangistes. Donc, la masse du pays étant suspecte, le grand patriote, pour la sauver, était forcé de chercher au dehors. Nos réfugiés se ralliaient au prince. De Witt voulut louer des Suisses, et trouva là l'argent du roi, la goinfrerie de leurs meneurs, pensionnés de Versailles. Il leva des Allemands, bons soldats quoi qu'on ait dit. Ils auraient défendu les places, si le peuple ne les eût forcés de les rendre. Ces Allemands, qu'on fit prisonniers et qu'on renvoya sottement pour argent, se battirent plus tard à merveille, et justifièrent parfaitement de Witt qui les avait choisis.

En préparant la guerre, il faisait tout pour l'éviter. Craignant moins l'ennemi que la perfidie orangiste, il priait, suppliait Louis XIV de suivre son intérêt réel, celui de la France. Le roi n'entendait rien. Il n'en crut pas de Witt plus qu'il ne crut Condé. Il vit avec une froide cruauté ce malheureux qui, de toute façon, était sûr de périr, accablé par la France ou par les orangistes, trahi de l'Europe, trahi de la raison, ce semble, qui n'avait servi qu'à le perdre. Mais il ne sera pas perdu devant l'avenir.

Jamais les Hollandais n'avaient pu deviner ni la lâcheté de Charles II, ni la furie brutale du peuple anglais, qui, dans sa jalousie pour leurs marins, marchait les yeux fermés à la remorque de la France. Charles leur fit des demandes énormes, extravagantes, celles que Cromwell, au comble de la gloire, ne fit jamais. Cromwell avait demandé que, dans la Manche, ils reconnussent la supériorité du pavillon anglais de flotte à flotte. Et Charles (au comble de la honte, et valet payé de Louis) demande que la flotte hollandaise, Ruyter et cent vaisseaux de ligne, saluent toute barque anglaise qui passera! Cela fut accordé. Les Hollandais encore, pour mieux apaiser Charles II, se précipitèrent sous les pieds de son neveu Guillaume, ils le firent capitaine général pour un an,—puis capitaine et amiral à vie. De Witt ne pouvait plus arrêter la débâcle. Voyant dans de telles mains l'armée qu'il avait préparée, il entreprit, avec un courage indomptable, d'en faire une autre toute hollandaise, non commandée par le capitaine général. Cette armée fut votée, mais n'exista que sur le papier.

De Witt avait ouvert un avis bien hardi. C'était de prendre l'offensive (janvier 1672), de brûler les magasins préparés, de tomber sur Neuss et Cologne. C'était fermer la porte de l'invasion, rendre inutile la trahison du Rhin. Les États généraux frémirent de cette audace. C'était, chose toute contraire à leur désir, d'apaiser l'Angleterre et la France, en donnant le pouvoir à Guillaume, sujet français, et neveu de l'Anglais. Ils confièrent leur défense et leur unique armée au parent de leur ennemi. Ils offrirent à Louis XIV de la licencier, cette armée, de se fier de leur sûreté à sa magnanimité. Il refusa avec mépris, voulut qu'ils restassent armés, afin qu'il pût les battre. Enfin il leur déclare la guerre le 5 avril, sans alléguer aucun grief. Déjà son homme, Charles II, était tombé sur eux par un acte de piraterie: le 23 mars, il attaqua une riche flotte hollandaise. Il n'en eut que la honte; elle soutint deux jours de combat et elle échappa presque entière.

Le petit peuple de Hollande se montrait partout fort guerrier. On pouvait espérer que ces places, qui, dans l'autre siècle, avaient soutenu des siéges, arrêté les Farnèse, les Spinola, se défendraient encore. Orange conseillait de détruire les petites pour mieux garder les grandes; mais il était trop tard; on avait vu, en 1667, dans quelle panique se trouva la Belgique pour être surprise ainsi en pleine démolition. Les habitants ne l'auraient pas souffert; ils auraient crié à la trahison; ils rugissaient, comme des lions, contre les amis de la paix. Aux premiers coups, ces lions ne furent plus que des chiens qui hurlaient pour qu'on se rendît, et menaçaient, livraient leurs défenseurs.

L'électeur de Cologne, évêque de Liége, nous donnant les passages sur la Meuse et le Rhin, les premières opérations furent un voyage d'agrément. Mais ensuite, ce long circuit fait, pour commencer l'invasion on tournait le dos à l'Allemagne, qui pouvait s'éveiller, nous prendre en queue. Condé eût mieux aimé qu'on s'assurât d'abord solidement de la Meuse, de sa grande place Maëstricht, clef commune des Pays-Bas et de la Hollande. Si l'on voulait pourtant absolument s'enfoncer en pays ennemi, Condé disait très-bien qu'il fallait une brusque attaque, lancer vers Amsterdam une forte cavalerie qui enlèverait les États généraux, saisirait les écluses, empêcherait la Hollande de se réfugier sous l'Océan.

On ne fit ni l'un ni l'autre. Condé ayant été blessé dès la première affaire, le seul général fut Turenne, le nouveau converti, bien entendu sous le commis Louvois, qui menait le roi avec lui, administrait, réglementait tout le long du chemin. Le roi écrivait de sa main les règlements et les ordres du jour, et croyait diriger la guerre. Quatre places prises ou livrées en quatre jours, puis le passage facile du Rhin (fort ridiculement célébré), ouvraient tout le pays. Chaque jour nous mettait en main des places, des garnisons nombreuses. Louvois fit décider, contre l'avis de Turenne, qu'on garderait ces places, qu'on s'y fortifierait, qu'on ne garderait pas les soldats, qu'on les rendrait à tant par tête. Judicieux conseil qui divisait, dispersait notre armée, rendait la sienne à l'ennemi!

Il y avait cinquante ans que la Hollande ne voyait plus la guerre. C'était un grand jardin, un trésor de richesse et d'art; c'était l'asile universel des esprits pacifiques, qui ne demandaient rien que la possession tranquille d'une libre conscience. L'apparition subite de ce monstre de guerre, d'une armée de cent vingt mille hommes qui couvrit, engloutit tout le petit pays, ce fut une extrême terreur et comme le dernier jour du monde. La fausse Hollande tout d'abord se sépara de la vraie. Les catholiques d'Utrecht avaient hâte de se soumettre à leur prince naturel. Les Juifs d'Amsterdam traitaient déjà, et offraient des millions.

La Hollande n'avait guère gagné à se faire orangiste. Le prince de vingt ans, dans cet embarras effroyable, perdit de vue l'affaire essentielle, et le salut fut l'œuvre d'un hasard. Guillaume, reculant jusqu'au fond de la Hollande, ne couvrait plus ni la Haye, siége des États, ni Amsterdam, le cœur du pays, ni le point fatal des écluses auquel tenait la ressource dernière. Il avait peu de force; le principal usage qu'il aurait dû en faire, c'était de garder les écluses; sinon, la guerre était finie. Si elle ne le fut pas, c'est à Louvois, non au prince d'Orange, que l'Europe le dut. Remercions ce grand ministre, qui, cette fois encore, sauva les libertés du monde.

Le roi Louvois, comme le roi Louis, était galant. Sa Montespan était la femme du marquis de Rochefort, qu'il fit bientôt maréchal. Turenne, qui, tout en grondant contre Louvois, savait bien cependant que sans lui il ne serait pas connétable, ni chef de la croisade anglaise, Turenne lui fit ce plaisir de donner à son Rochefort la brillante mission de précéder l'armée et frapper le grand coup.

Lancer sur Amsterdam un corps de six mille cavaliers qui s'emparerait au passage de Muyden où sont les écluses, c'était le conseil de Condé et de notre ex-ambassadeur; mais Turenne ne voulut pas se trop dégarnir de cavalerie, ne donna que quatre mille chevaux à Rochefort. Celui-ci, à son tour, non moins prudent, ne voulut pas partir sans rations de pain (dans un pays pourtant plantureux, couvert de troupeaux); il emmena dix-huit cents cavaliers. C'était trop peu pour faire peur à la grande ville. Aussi il n'y alla pas; il resta près d'Utrecht. Cent cinquante dragons seulement furent détachés sur la route d'Amsterdam. Mais la prudence est si contagieuse que ces dragons n'allèrent pas loin; déjà à Naërden, ils étaient fatigués; quatre seulement eurent la curiosité d'aller voir la ville aux écluses, Muyden. Ils la trouvent ouverte, en sont maîtres un moment; mais les habitants se rassurent, les mettent à la porte, et reçoivent secours d'Amsterdam. Les cent cinquante dragons avertis, accouraient. Trop tard. Ils n'entrent point. La Hollande est sauvée (20 juin 1672).

Dès le 7 juin, Ruyter, ayant surpris les flottes combinées d'Angleterre et de France et leur ayant livré une terrible bataille, l'une des plus furieuses du siècle, leur fit éprouver de telles pertes que, dès lors, il n'y eut plus à songer à une descente. Pendant toute l'action, Cornélius, le frère de Jean de Witt, représentant des États généraux, quoique malade, avait bravé le feu; on le voyait, dans son fauteuil, ce ferme magistrat, impassible sous la pluie de fer, respecté des boulets, donnant ce grand augure que la Patrie ne mourrait point.

Il fallait de la foi pour y croire et la voir encore. Elle avait disparu. Sauf la Zélande et deux ou trois villes, la Haye et Amsterdam, la république n'était plus. Le roi la croyait sienne, et à ce point qu'il la traitait en sujette rebelle. Dans un manifeste digne d'Attila, il disait qu'il la punirait par le sac, l'incendie des villes. Quand le parti français, l'humble fils du bon Grotius, vint lui demander grâce, il n'en rapporta que le désespoir.

D'abord on refuse de le recevoir. Puis, on déclare que la paix n'est faisable qu'à trois conditions: 1o Que la Hollande rentre dans ses marais, sacrifiant la ceinture des provinces et places fortes qu'elle s'est donnée au midi et à l'est, et qui, devenue française, la mettra en état de siége éternel; 2o que la Hollande tue sa propre industrie, en recevant les marchandises françaises; 3o qu'elle se mette au cœur son ennemi religieux, qu'elle subisse partout le curé catholique, et même le clergé militaire, l'ordre de Malte, l'épée du moine armé.

Les États généraux acceptaient le premier article, livraient tout autour d'eux les places qui les couvraient. Le roi aurait dû se contenter de cela. Il les eût tenus si serrés, que tôt ou tard, il aurait eu le reste. Le clergé catholique, assiégeant le pays, l'aurait miné, pénétré en dessous comme d'une vaste infiltration, ruiné ses digues morales. Par la complicité des tolérants, des philosophes, des Grotius et des de Witt, il eût énervé la Hollande, comme il l'a fait depuis avec succès. Mais alors, il avait de bien autres ambitions; il voulait un triomphe éclatant et immédiat, qui aurait exalté les catholiques anglais, ouvert le second acte de la guerre contre l'hérésie.

Si le roi avait eu un peu de cœur, une chose l'eût rendu modéré. Le parti français de Hollande qui l'implorait le 22 juin, était en grand péril, sous le coup d'un massacre. La veille, le 21 juin, Jean de Witt avait été assassiné; blessé du moins; on crut l'avoir tué. Les de Witt étaient sûrs d'avoir le sort de Barneveldt. C'était au roi de voir s'il avait tant à désirer de donner le pouvoir au neveu du roi d'Angleterre, s'il devait perdre, envoyer à la mort les anciens amis de la France.

Les historiens, soit réfugiés, soit hollandais, qui ont écrit plus tard, sous l'influence de la maison d'Orange, ne manquent pas d'affirmer: 1o que le parti des de Witt, des Ruyter, le parti républicain de la vieille Hollande, qui fut la patrie même, avait été imprévoyant; 2o qu'au moment de l'invasion, il se montra faible. Avec ces deux allégations, ils arrivent à faire croire que la Hollande fut sauvée par ce qui était le moins hollandais, bourgeoisie nouvelle, issue d'émigrants, militaires français-allemands, et enfin la racaille de toutes nations. Tout cela pour eux, c'est le peuple. Le peuple, à les entendre, sauva tout, en se donnant un maître. Et, comme l'obstacle à cela, était surtout dans les de Witt, il ne faut trop regretter qu'on les ait tués. Belle circonstance atténuante pour la part directe ou indirecte que la maison d'Orange eut à l'horrible événement.

Or, pour faire croire cela, on ne manque pas de raconter que ces magistrats héroïques, qui s'étaient montrés des hommes d'action, que ces frères qui, aux jours du danger, entrèrent dans la Tamise avec Ruyter et Tromp, se trouvèrent tout à coup abattus au moment de l'invasion. Tout périssait. Mais Orange était là. Le contraire est exact. Ce sont précisément les mêmes historiens qui donnent de quoi les réfuter. Il faut bien dater seulement. Cela éclaircit tout.

Orange n'eut point l'initiative de la résistance désespérée. Loin de là, il pria les États généraux de le laisser négocier avec Louis XIV dans son intérêt particulier et de solliciter une sauvegarde pour ses terres (27 juin). C'est en août seulement qu'il afficha et promulgua les résolutions d'extrême défense.

Mais, dès la fin de juin, les anciens magistrats, M. Hop, d'Amsterdam, parlant aussi pour ceux de la Zélande, dit qu'il fallait rompre les négociations et se défendre, que l'Europe viendrait au secours, que le torrent français était déjà tari par cette quantité de garnisons où il s'était disséminé. L'assemblée, c'est-à-dire ces magistrats qu'on dit si faibles, l'assemblée se leva, jura de résister jusqu'à la mort.

L'exemple fut donné par la grande Amsterdam. Elle lâcha les écluses d'eau douce, perça les digues, livra à l'Océan l'admirable campagne qui l'entoure. Énorme sacrifice. Ce n'était pas là, comme ailleurs, des prairies qu'on mettait sous l'eau. C'étaient les villas, les palais, les plus riches maisons de la terre, les serres, les jardins exotiques, ces trésors qui déjà faisaient de ce pays l'universel musée du monde. Cela fut grand. Car la ville est sans terre; c'est un comptoir, un magasin; chacun a sa chère petite terre et son foyer aimé (meine lust, meine rust, etc.) dans la campagne voisine. On entasse là tout ce qu'on a. Ce peuple qui vit d'intérieur, quand il a couru au Japon, à Surinam, partout, y rapporte tout ce qu'il peut et enterre là son âme. Voilà ce qu'on donna à la mer.

Au prix de cette amère douleur, la Hollande affranchie se connut, et sentit que cette âme libre n'était pas enterrée, mais sur l'Océan même et sur cette invincible flotte qui vint majestueusement entourer Amsterdam. Celle-ci se tint prête à combattre, à partir, à laisser tout, s'il le fallait, se sentant en état de tout refaire, de tout créer encore; elle eût fait une autre Hollande, et plus grande, à Batavia.

CHAPITRE XIII
GUILLAUME.—MORT DES DE WITT.—L'ALLEMAGNE ET L'ANGLETERRE CONTRE LA FRANCE
1672-1673

La Hollande resta deux ans sous l'eau, attaquable l'hiver seulement dans les gelées, aux points que couvraient les eaux douces, mais tout à fait inaccessible partout où pénétra la mer qui ne gèle jamais. Donc, on avait du temps. La grande et pesante Allemagne se décidait enfin, s'ébranlait, et d'un tel mouvement que l'Empereur en fut emporté. L'électeur de Brandebourg fut la voix de l'Empire contre Louis XIV. Il négocia d'abord une simple alliance défensive qui sortit Léopold du coupable équilibre où il croyait rester.

Guillaume d'Orange qui, le 27 juin, voulait négocier pour son compte avec le roi de France, apprit (probablement le même jour), que l'électeur, l'Empereur bientôt l'Empire, armaient pour la Hollande. Première lueur d'espoir qui exalta le peuple en proportion de sa peur. Une petite ville, dont Guillaume était seigneur, commença le mouvement. Et tout suivit. Était-ce confiance dans les talents d'un homme de vingt ans qui n'avait rien fait? C'était, avant tout et surtout, le parent de l'électeur de Brandebourg et du roi d'Angleterre, qu'on portait au pouvoir pour les flatter tous deux. C'était une satisfaction qu'on donnait aux rois de France et d'Angleterre qui, hautement, soutenaient Guillaume. La nuit du 2 au 3 juillet, les États le proclamèrent stathouder héréditaire. Et le 16 juillet encore, les rois d'Angleterre et de France, renouvelant leur traité, s'engagent à exiger ce que la Hollande a déjà fait d'elle-même, lui imposent Guillaume d'Orange.

Ayant pour lui la peur publique et le vœu forcé des États, acclamé par la populace et demandé par l'ennemi, Guillaume put choisir à son aise s'il serait l'homme national ou le vice-roi de Louis XIV. Celui-ci lui offrait la Hollande mutilée, réduite, mais l'Empire lui disait de la garder entière; son parent l'électeur lui répondait qu'il serait défendu. Donc, il fut un Caton, repoussa fermement la proposition du roi (22 juillet), qui, désœuvré, retourna à Versailles (23). Le 24, rassurés sur la guerre étrangère, les Orangistes commencèrent violemment la guerre intérieure, en arrêtant le frère de Jean de Witt.

Le parti des deux frères occupait partout la magistrature. Pour l'en tirer, il fallait qu'ils périssent ou par le fer, ou par la honte. Guillaume eût mieux aimé qu'ils se déshonorassent. Il proposa froidement à Jean de Witt de servir le stathoudérat, de défaire l'œuvre de sa vie, et de démolir son propre parti, offrant de le faire son second. Il ne voulait rien que le perdre. Jean lui montra par un mot de bon sens qu'il le devinait bien, il dit: «Que, s'il mentait pour lui, il le servirait peu, que personne ne voudrait le croire.»

Restait l'assassinat. Pour y pousser le peuple, il fallait l'abuser, ôter aux frères la garantie sacrée que leur prêtait la parenté, l'amitié du héros national, de Ruyter. Par une calomnie exécrable, on affirma qu'ils étaient devenus ennemis, que Corneille de Witt avait empêché Ruyter d'achever sa victoire, qu'ils s'étaient disputés, battus, que Corneille en restait blessé. La preuve, disait-on, c'est qu'il est enfermé chez lui. Il y était malade; on soutint qu'il était blessé. Ruyter, lui-même, en vain jurait le contraire. Mais on ne voulut pas le croire, et le peuple lui sut mauvais gré de rester juste et vrai contre sa sotte fureur.

Le crescendo des calomnies allait s'amoncelant de l'absurde à l'absurde, jusqu'au plus atroce délire. Les assassins crièrent qu'on voulait les assassiner, que Corneille payait des gens pour tuer le prince, que Jean volait le trésor. Notez qu'il n'avait jamais eu un sou dans les mains, ayant toujours refusé tout maniement des deniers publics. Ignoble accusation, mais facile à détruire par la moindre vérification. Jean en appela à Guillaume lui-même, qui pouvait le sauver d'un mot, en attestant le fait. Il fut dix jours pour trouver sa réponse. Dans cette réponse ironique qui, ne voulant rien dire, induisait à tout croire, il avait l'air de se laver les mains de ce que pourrait faire la justice du peuple.

M. Mignet, quoique généralement favorable à Guillaume et à l'établissement de la maison d'Orange, montre pourtant avec une ferme impartialité que le peuple n'alla pas trop aveuglément de lui-même, mais fut quelque peu dirigé.

On le poussa d'en haut. Bourgeois contre bourgeois agirent; l'homme du 22 juin, qui crut tuer Jean de Witt, était le fils d'un magistrat. De plus, le parti sombre et furieux des sectaires qui jadis avaient aidé Maurice à tuer Barneveldt, les puritains de Hollande, prêchèrent l'assassinat aux carrefours. Ces imitateurs imbéciles des vieux livres bibliques croyaient toujours, du sang et de l'assassinat, susciter un Juge du peuple, un sauveur d'Israël. Le juge, le sauveur, c'était ce fin et froid Guillaume qui attendait pour profiter.

Pour faire le crime, il fallut une suite de crimes. D'abord, enlever Corneille à sa ville de Dordrecht, qui seule avait droit de le juger. Le procureur de la haute cour de Hollande, le magistrat chargé de la sûreté publique, fit cet enlèvement, un acte de bandit. Après cela la haute cour ne voulait pas juger; on fit mine de la massacrer, et quand les magistrats se furent sauvés, moins trois, ces trois, demi-morts de peur, ordonnèrent la torture. Corneille y fut ce qu'il avait été dans le combat naval, un héros de l'antiquité. À ses bourreaux bibliques, il parla en Romain, citant Horace et la strophe immortelle: «Le juste, de ferme volonté, persistera... La colère de la foule, la furie grimaçante du tyran, veut en vain le crime... Il reste sur sa base, comme, aux folies du vent, le roc de la profonde mer!»

Les juges n'osèrent absoudre; ils auraient péri en sortant. Ils prononcèrent lâchement le bannissement. Au peuple, donc, de le bannir dans l'autre monde. Pour ne faire qu'un massacre, réunir les deux frères, on alla dire à Jean que Corneille le demandait. Il se rendit intrépide à cet appel, qui leur donnait la chance, ayant vécu ensemble d'un même cœur, ensemble d'y mourir.

Il n'y avait plus qu'un pouvoir en Hollande; la loi était toute en un homme. Les États effrayés envoyèrent en hâte à cet homme demander du secours. Il n'y fallait pas une armée. Un mot de lui, un messager, sauvait le droit, l'humanité. Ce mot ne fut pas dit. Guillaume s'obstina à croire que des troupes étaient nécessaires. Il ne pouvait en envoyer. Il resta inerte et muet.

Les États gardaient la prison avec un peu de cavalerie, qui tenait la foule en respect. Tout à coup, quelqu'un crie: «Les marins des villages sont en marche pour piller la ville.» Les magistrats firent semblant de le croire, envoyèrent la cavalerie aux portes; donc, livrèrent la prison,—forcée, et les prisonniers,—massacrés, traînés, tout nus, honteusement mutilés et pendus sous les yeux de Simonsson, pontife meurtrier de l'Ancien Testament, Samuel orangiste, qui crut voir Achab et Agag, les impies sous le saint couteau.

Longtemps après, notre Gourville, ce laquais effronté dont nous avons parlé, devenu un gros financier, le familier des rois, osa dire à Guillaume, qu'on croyait qu'embarrassé de MM. de Witt, il avait dû naturellement profiter de l'occasion. À cette curiosité cynique, il répondit qu'il n'y avait rien fait, mais n'avait pas laissé de s'en sentir un peu soulagé.

Ce n'était pas rien faire, c'était agir beaucoup que d'avoir protégé le premier assassin qui dut encourager les autres, d'avoir répondu sur le vol de manière qu'on y crût, d'avoir refusé de faire son devoir de stadthouder pour sauver la prison, d'avoir récompensé les chefs mêmes des massacres; si bien que celui d'entre eux qui força la prison, devint bailli de la Haye, le gardien de la ville où siégeaient les États! Noble garde, belle garantie des libertés de l'Assemblée!

Par la force des choses, le roi se détournait de la Hollande, était forcé de faire front vers l'Empire. Il envoya Turenne (septembre) au delà du Rhin. Condé couvrit l'Alsace. Voilà la France, tout à l'heure conquérante, qui tourne à la défense, défense agressive, il est vrai, qui allait chercher l'ennemi.

Turenne n'eut pas grand mal, l'Empereur était fort hésitant, tout occupé de sa Hongrie, les Turcs près de lui, en Pologne. Son général Montecuculli avait l'ordre de suivre l'électeur de Brandebourg, mais sans agir, sans attaquer. C'était l'ordre aussi de Turenne. Guillaume, qu'ils ne purent rejoindre, mais qui eut un renfort d'Espagnols, coupa les Pays-Bas, crut prendre Charleroi, pendant que Luxembourg, notre général en Hollande, faisait sa pointe aussi, croyait prendre la Haye, enlever les États. Ce vain chassé-croisé fut stérile pour l'un et pour l'autre. La glace fondit sous les chevaux de Luxembourg, qui revint à grand'peine. Pour se dédommager, il exécuta à la lettre sur des populations soumises les menaces barbares que Louis XIV avait faites aux populations résistantes. On commença alors à savoir ce que c'était que les armées de Louis XIV, qu'on avait crues civilisées. La fameuse administration de Louvois ne les nourrit point hors de France. Le soldat fut un gueux vivant de vol, à jeun, mais toujours gai, beaucoup trop gai pour l'habitant. Dans le pays d'Utrecht, il y eut dix-sept mois de pillage. Les clefs furent défendues, afin que le soldat put entrer à toute heure de nuit dans les maisons. Outre d'énormes contributions générales, Luxembourg traita avec chaque habitant pour en tirer le plus possible; sinon, brûlés ou inondés.

La retraite des Français ne releva pas la Hollande. Elle sembla rester sous l'Océan. La victoire de la fausse Hollande, des intrus, du parti bâtard qui voulut un maître et le fit, fut l'enterrement de la patrie. Plus de génies, plus d'inventeurs; ils ne se renouvellent plus. Ce que ce pays a d'éclat, il le doit désormais surtout aux étrangers; on voit en première ligne l'émigration française, Jurieu, Saurin, Bayle, etc., les orateurs et les critiques. On voit d'exacts et pesants historiens, d'éminents érudits et d'excellents compilateurs, éditeurs, gazetiers, etc., etc. L'inondation coupe en deux cette histoire; tout avant, rien après. Trois hommes survécurent, mais pour mourir bientôt: Swammerdam et Ruysdaël, dont l'œuvre est si mélancolique, Spinosa semble un revenant, dernier hôte d'un monde détruit. Il avait fait au siècle sa vraie philosophie, à son image, sans vie, sans air, sans mouvement, dans la fixité du destin.