Dans cette même année 1665, où les Grands jours marquèrent l'apogée de son énergie, Colbert retomba rudement. L'Assemblée du clergé qui reste onze mois en permanence s'ouvre et finit par les cris calculés d'une furieuse douleur, des soupirs de colère, des larmes menaçantes. Le clergé pleure d'abord sur les enfants rendus aux protestants. Il pleure les prêtres condamnés aux Grands jours par des laïques, exécutés (pour meurtres). Douleur économique qui lui permet de garder son argent, de refuser secours au roi. Il tient bon. C'est le roi qui cède, pour avoir quelque chose. Il abandonne la réforme du clergé, qu'avaient demandée les Grands jours. Défense aux juges laïques d'intervenir dans les affaires de prêtres, l'Église juge l'Église; cette maxime du Moyen âge n'est pas expressément écrite, mais elle est pratiquée. Le monde saint est désormais fermé. Une décence admirable couvrira tout. Nul scandale ne rompra la noble harmonie de ce siècle.
Autre concession, immense, contre les protestants. Une déclaration royale convertit en lois générales tous les arrêts locaux rendus contre eux depuis dix ans.
En vain l'électeur de Brandebourg s'intéressa pour eux. En vain Colbert voulait les ménager dans l'intérêt de ses créations industrielles. Le roi donna de bonnes paroles à l'électeur. Et, pour Colbert, s'il put les protéger dans le haut commerce et la grande fabrique, il ne put empêcher qu'on ne les exclût de tous les petits métiers (chose bien autrement importante). Exemple: les lingères de Paris interdisaient l'aiguille aux pauvres protestantes et les faisaient mourir de faim.
Le clergé avait dit, quant aux enfants enlevés, qu'il n'obéirait point au roi, et ne les rendrait pas. Il tint parole. Quand on essayait de le faire, il ameutait son peuple de dévotes, ses mendiants, ses marchands, etc.
Les malades protestants, au lit de mort, étaient assaillis par les moines. Pour arrêter ce mal, on l'aggrava. Le moine ou le curé dut attendre à la porte; mais le juge du lieu entrait au nom du roi, demandait au malade dans quelle foi il voulait mourir. Scène cruelle et souvent meurtrière; cette entrée solennelle de l'homme de la loi saisissait les malades; tel qui eût résisté au prêtre cédait au juge, aux craintes qu'on lui donnait pour sa famille, mourait désespéré, malgré lui catholique par autorité de justice.
La reine mère meurt en janvier 1666, en laissant à son fils une dernière prière, celle d'exterminer l'hérésie. Le roi était bon fils; il avait par moments blessé pourtant sa mère; d'autant plus dut-il prendre à cœur cette dernière parole par laquelle elle crut expier les faiblesses de sa vie. On ne lui demandait, du reste, que ce qu'il désirait lui-même. L'extinction de l'hérésie en France, en Europe, l'humiliation des protestants, surtout de la Hollande, la conversion de l'Angleterre (sans doute à main armée), c'était l'ambition naturelle du chef du monde catholique, de l'héritier futur des rois d'Espagne, du vrai successeur de Philippe II.
Chacun voyait venir la guerre, et la cour s'en réjouissait. Deux hommes seuls, à ce moment, les plus grands à coup sûr, Colbert, Molière, s'attristent. Colbert adresse au roi ses premières plaintes sur l'excès des dépenses. Il s'effraye de l'extension des couvents. Il donne des primes à la population, une pension à qui a dix enfants. Triste aveu de l'état du pays, sous une prospérité factice.
Le grand esprit du siècle, celui qui, jour par jour, en écrit la formule, Molière, comme s'il lisait la France au sourcil froncé de Colbert, donne cette année le Misanthrope. Une pièce infiniment hardie (plus que Tartufe peut-être et plus que Don Juan). Car, si Alceste gronde, c'est sur la cour, plus que sur Célimène. Mais qu'est-ce que la cour, sinon le monde du roi, arrangé pour lui et par lui? Ces mauvais choix pour les emplois publics qui révoltent Alceste, qui donc les fait, sinon le roi?
Le Misanthrope fut joué chez Madame d'abord, et, je crois, fait pour elle. Depuis un an, son influence avait pâli encore. On avait cru qu'elle mourrait presque avec la reine mère. La cabale avait imprimé en Hollande les Amours de Madame et du comte de Guiche. On stimulait Monsieur; tantôt il la persécutait pour qu'elle le protégeât auprès du roi et qu'elle lui obtînt le Languedoc; tantôt il faisait le jaloux à froid, et lui faisait affront, pour qu'elle en crevât de dépit. Enceinte après sa couche de 1664, elle était fort souffrante, et l'enfant mourut dans son sein (juillet 1665). Le pis, c'est qu'elle ne pouvait plus accoucher de ce cadavre, qui ne vint que par lambeaux. Monsieur, le même jour, partit avec son monde, gaiement et à grand bruit, tenant à constater que la chose ne le touchait guère. Le roi fut convenable, mais il n'aimait pas les malades. Il était très-flottant en cette année (1666). Cependant la Vallière, acceptée de sa mère et du parti dévot, le reprenait toujours; elle redevint enceinte.
Madame, éclipsée, un peu seule, languissait au Palais-Royal, lorsque Molière osa lui donner cette fête, une pièce d'opposition hardie, où il a mis son cœur autant que dans l'École des femmes. Il y mêle la cour, son ménage et sa jalousie, ses amours et ses haines. La prude Arsinoé (la vraie sœur de Tartufe) est évidemment de la pieuse cabale. La sensible Éliante, qui triomphe à la fin, a la douceur d'Henriette. Tous les visages étaient reconnaissables. C'est ce qui amusa le roi et lui fit supporter la pièce. Il aimait à humilier ses amis mêmes. Lauzun fort en faveur, Guiche encore en disgrâce, y étaient et firent rire. «Le grand flandrin,» qui perd le temps, etc., fut reconnu pour Guiche, le chevalier de Madame. Elle demanda grâce pour lui. Molière n'y voulut rien changer. Le roi probablement tenait à ce passage. Molière aussi; au fond, le trait était favorable à Madame; il répondait au libelle de Hollande, montrait le néant du héros de ce tout romanesque amour.
Le roi, à la mort de sa mère, avait quitté Paris, vivait à Saint-Germain ou à Fontainebleau, en attendant qu'il se fît un palais. Colbert craignait ce coup. Il voyait venir la terrible et ruineuse création de Versailles (qu'on ne referait pas avec un milliard d'aujourd'hui, dit justement M. Clément). Pour retenir le roi, Colbert se fait maçon. Il rebâtit le Louvre, il augmente les Tuileries. Il écrit, pour le Louvre, un pamphlet contre Versailles. Le tout en vain. Vers 1670 s'arrêtent les travaux de Paris; Versailles dès lors absorbe tout.
Paris parlementaire, Paris dévot, Paris railleur, Paris plein de cabales, tous ces Paris divers étaient insupportables au roi. Toute la bourgeoisie parisienne avait encore le costume de Louis XIII, le noir habit qu'adopta l'Angleterre puritaine. Choquant contraste, rébellion visible, devant le costume de la cour, historié de cent couleurs, pomponné de rubans, dentelles, surchargé du chapeau à plumes, et grotesquement léonin par la vaste crinière dont le courtisan pare son chef. Ces perruques, naguère destinées à symboliser la sagesse des magistrats, des gens en robe, qui, par la robe, avaient en bas une large et majestueuse base, elles étonnent sur la tête légère du blondin à la mode, dont la jambe (un peu sèche) offre un bien léger piédestal à l'ébouriffant édifice. Merveilleuse pyramide, large d'en haut, maigre d'en bas, qui, d'après toute loi mécanique, devrait faire la culbute et marcher sur la tête. Mais tout est miracle en ce règne.
L'Europe ne rit pas. Bruxelles admire, imite, malgré les Espagnols. Puis, peu à peu, toutes les petites cours d'Allemagne, d'Italie. Paris seul s'endurcit et rit. Ville irrévérencieuse. Toujours on y verra des ruelles critiques chez Ninon (déjà mûre), chez la toute jeune Mancini, duchesse de Bouillon, parmi les chats, les singes, et toutes sortes d'animaux malins qu'elle nourrit (entre autres, La Fontaine). Un très-mauvais esprit s'entretient là par les Chapelle, plus tard par les Chaulieu, la société impie du Temple.
Le carrousel fameux des Tuileries où le roi brilla à cheval a fermé les fêtes de Paris. Les triomphes de Versailles ont commencé en 1664 par une grande féerie de sept jours. Triomphe sans victoire, fête sans but, donnée, non pour la reine, et non pour la Vallière, une maîtresse déjà de trois années, mais donnée par le roi au roi. Louis XIV fêtait Louis XIV, essayait-là ce monde à part, une France royale et dorée, où il vécut comme hors de France, ne visitant plus le royaume (tant chevauché par les Valois). Là, vu des élus seuls, dieu solitaire de l'Empirée, il n'apparut plus aux mortels qu'aux jours où il lançait la foudre.
Colbert était terrifié. Il avait pris le pouvoir à une dangereuse condition, c'était de dire toujours au roi qu'il faisait tout, créait tout, pouvait tout. Mais le roi l'avait cru, et, sûr de sa divinité, voilà qu'il s'en allait d'un vol d'Icare se lancer dans les cieux. Colbert suivrait comme il pourrait.
Le roi, «par grandeur de courage,» avait ouvert son règne en défiant toutes les puissances. Il méprisait parfaitement les ménagements de Mazarin. Richelieu même, si fier, n'avait jamais bravé ainsi le monde; il fut très-attentif à se créer des alliances, et il eut toujours la moitié de l'Europe pour lui.
Quelle que soit mon estime pour les très-beaux travaux qu'on a faits sur ce règne, je ne puis accorder que ceci soit une continuation de la politique antérieure. J'y vois une déviation subite, étourdie, violente. Le talent des agents français, la dextérité de Lyonne, l'homme de Mazarin, ne changent rien au fond des choses. Ils n'en rendent pas plus raisonnable ce défi qu'un roi de théâtre lance à toute l'Europe.—Impunément, ce semble, pour le premier moment, mais en jetant partout des germes profonds de haine, en se créant d'infinis obstacles pour l'avenir, en préparant, de bravade en bravade, la honte, la banqueroute, et un tel amaigrissement de la France, qu'un siècle ne put l'en relever.
La grande proie, visée par Mazarin, était l'Espagne. Mais, en la poursuivant, il fallait bien savoir ce qu'on voulait. Quelle que fût sa misère, sa faiblesse actuelle, on ne pouvait oublier qu'il y avait là la ruine d'une grande nation. Devait-on l'affaiblir encore, en arracher des membres un à un, ou bien agir en bon parent, en héritier, et se mettre en voie d'obtenir un jour toute la grande succession? L'extinction probable de cette dynastie maladive en faisait prévoir l'ouverture pour un terme peu éloigné.
Encore une fois, qu'était Louis XIV? Gendre de Philippe IV, ou son ennemi?
Sa conduite, visiblement double, fut extrêmement irritante.
Un an à peine après son mariage avec l'infante, au mépris du traité, il donne au Portugal une épée, un poignard, contre l'Espagne, l'excellent général Schomberg et de bons officiers; il solde des troupes anglaises pour envoyer aux Portugais et faire accabler son beau-père. Il l'humilie dans Londres, où il exige la préséance pour son ambassadeur à main armée. Mazarin avait stipulé l'égalité des deux couronnes. Louis XIV ne s'en contente plus, et, sur cette question d'étiquette, il menace de rompre. Beau-père et plus âgé, c'est le roi d'Espagne qui cède; il envoie ses excuses à un gendre de vingt-trois ans (1662).
Ces procédés si violents n'empêchent pas qu'en même temps Louis XIV ne veuille obtenir d'amitié l'annulation des renonciations de sa femme à la couronne d'Espagne. Il se porte pour héritier et roi possible du peuple qu'il vient d'outrager.
Il négocia constamment en deux sens, contre l'Espagne et avec elle. D'une part, il détache d'elle la Hollande et les Suisses, leur demande de ne pas garantir les provinces espagnoles. Il s'intitule déjà duc de Milan; il menace les Pays-Bas, il veut la Franche-Comté. Que Philippe IV lui donne la Comté seulement et le fasse héritier (éventuel) de la monarchie espagnole, il l'aidera contre la Hollande et l'Angleterre, avec qui il vient de traiter. Étrange politique, double, violente, indifférente aux principes comme aux amitiés. Il s'offre à tous, menace ou corrompt tous, et semble avoir à tâche de leur inculquer bien qu'il n'y a aucun fond à faire sur la parole de la France, et que son allié le plus intime en pourra craindre tout.
Il en est tout de même pour les puissances maritimes, l'Angleterre, la Hollande. Le roi agit à leur égard tout à la fois en ami et en ennemi. Et ici, chez des peuples libres, le résultat est grave. Dans l'un et dans l'autre pays, il y avait un parti français. La France, en peu d'années, à force d'imprudences, va anéantir ce parti.
En 1662, lorsque le mariage de Madame semblait lier Louis XIV et Charles II, lorsque celui-ci en Portugal faisait au profit de la France la guerre contre l'Espagne, Louis XIV n'en irrite pas moins l'orgueil anglais pour la question du pavillon. L'Angleterre, après la Hollande, était la plus grande puissance maritime, et ses vaisseaux couvraient les mers. Louis XIV exige le salut de cette grande marine pour la sienne, qui n'est pas encore. Question d'avenir, qu'on devait ajourner. Une lettre violente et menaçante du roi provoqua les Anglais, humilia devant son peuple ce Charles II, instrument de la France et qu'elle eût dû ménager à tout prix.
Même année, autre coup, qui rend l'Angleterre irréconciliable. Le famélique et prodigue Charles II nous vend Dunkerque (1662). Très-importante acquisition, qui assurait notre frontière. Seulement une telle vente perdait dans l'avenir le roi sur lequel notre cour mettait tant d'espérance. Les Anglais surent dès lors qu'un Français (et un catholique) siégeait sur le trône d'Angleterre.
La même politique, inconséquente et violente, tua en Hollande le parti de la France. Le grand citoyen, Jean de Witt, était Français dans l'intérêt réel de sa patrie. Il y voyait grandir à l'horizon le jeune Guillaume d'Orange, le péril futur de la république, l'espoir du parti militaire et antimaritime, que patronnaient fort les Anglais. Jean de Witt alla loin dans son amitié pour la France, puisqu'elle obtint par lui que, si elle faisait la guerre à l'Espagne, la Hollande ne défendrait pas les Pays-Bas espagnols, laisserait prendre sa barrière naturelle de tant de places qui la couvraient. Grande et dangereuse concession d'avenir pour laquelle de Witt obtint l'avantage présent, très-doux au commerce hollandais, qu'on réduirait, pour ses vaisseaux, les droits mis par Mazarin sur l'entrée des navires étrangers.
Louis XIV haïssait la Hollande, et Colbert jalousait son énorme prospérité. Ni l'un ni l'autre ne sentait combien il était important pour nous de maintenir à la tête du pays de Witt et son gendre Ruyter, l'immortel amiral, l'ennemi naturel des Anglais, autrement dit, combien il importait de tenir divisées les deux puissances maritimes que la victoire du parti orangiste eût réunies. Si une telle union se faisait, il était facile à prévoir que la marine de Colbert, que toutes ses créations, colonies, industrie, commerce, courraient de grands hasards.
La Hollande achetait nos vins, nos eaux-de-vie, et les portait dans tout le Nord. En échange, elle nous donnait des draps, des toiles. Le petit peuple de Hollande vivait de ces fabrications. La rude guerre maritime que les Anglais, sans cause ni raison, commencèrent par la saisie des vaisseaux hollandais, gêna fort le commerce de cette république, et, par suite, son industrie. Louis XIV la secourut très-faiblement. Il lui avait porté le très-sensible coup de frapper de gros droits les draps et toiles, quarante livres par pièce de drap! Arrêt dans la fabrication, chômage, etc. Le 13 juin, une grande défaite de la flotte hollandaise exaspéra le peuple, fit crier à la trahison.
Cette situation terrible n'effraya pas de Witt. Elle fit éclater la grandeur de son caractère. Ce politique, ce savant, cet élève de Descartes, homme jusque-là de cabinet, monte sur la flotte. Mais la mer est anglaise, elle le repousse à la côte. De Witt ne s'effraye pas. Il repart après la tempête, entre dans la Tamise, et, sous les batteries des Anglais, lui-même, hardi pilote, fait tranquillement le sondage des passes principales du fleuve. Menace redoutable d'invasion qui avertissait les Anglais. Ils respectèrent la flotte de Hollande, n'acceptèrent point la bataille. Et de Witt rentra en triomphe.
À ce moment, Louis XIV portait les derniers coups à son beau-père, Philippe IV. Ce prince infortuné, souffrant de maladies cruelles (paralysie, rétention d'urine, etc.) avait cédé à l'insolence de son gendre, dans l'espoir de trouver en lui un protecteur pour son fils au berceau, le petit Charles, qui allait rester orphelin. Cependant son abaissement ne lui avait pas profité. Louis XIV ne lui permettait pas seulement d'entretenir ses fortifications des Pays-Bas, d'en compléter les garnisons. Par un luxe de perfidie qu'on ne peut expliquer, il renouvelait à Madrid la vieille idée d'une croisade de la France et de l'Espagne pour la conquête de l'Angleterre,—et cela au moment où le roi d'Angleterre, en nous rendant Dunkerque, ne révélait que trop à quel point il était Français.
En 1665, ce qu'on avait longuement préparé arrive enfin et s'exécute. Schomberg, nos officiers français, conduisant l'armée portugaise, accablent celle d'Espagne à la bataille décisive de Badajoz. Et Philippe IV en meurt. L'Espagne et l'infant Charles restent aux mains de la veuve, une Allemande, dirigée par son confesseur, le Jésuite autrichien Nithard. La veuve et Nithard ne font rien, ne préparent nulle défense. Et pourquoi? Ils ne pouvaient rien; en essayant d'armer, ils n'auraient fait que provoquer Louis XIV. C'était à lui, époux de l'infante d'Espagne, de voir s'il voulait faire la guerre au frère de sa femme, âgé de deux ans, à son propre neveu, son pupille naturel, sans défense, qui, contre ses coups, n'avait d'abri que son berceau. À lui, héritier très-probable de cet enfant malade, à lui de voir s'il voulait outrager l'Espagne dans sa tombe, ce noble peuple, déchu par ses fautes sans doute, mais aussi par sa grandeur même, qui l'avait épuisé, dispersé par toute la terre.
Le mourant, en bon Espagnol, n'avait formé qu'un vœu: que, si l'Espagne devait recevoir un maître étranger, du moins ce fût un maître faible qu'elle absorberait, assimilerait et ferait Espagnol. Voilà pourquoi il avait marié sa seconde fille à son cousin d'Autriche, et sans lui faire faire de renonciation. Au contraire, unie à la France, l'Espagne avait à craindre de se perdre. Cette préférence pour Léopold n'avait rien d'injurieux pour nous. On ne voulait rien qu'exister. Mais, sous un roi si dur, si outrageusement hautain pour ses parents (Philippe IV), pour ses amis (le roi d'Angleterre), pour le vieux pape lui-même, l'Espagne ne pouvait qu'attendre la honte, l'anéantissement.
Le prétexte de l'invasion fut ridicule. Dans une province des Pays-Bas, il était de droit civil qu'un des époux mourant, la propriété de tous leurs fiefs passât à leurs enfants; le survivant n'avait qu'un usufruit. Le but unique était d'empêcher ce survivant de se remarier. Jamais cette coutume de Brabant n'avait été étendue aux autres provinces, jamais elle n'avait eu de portée politique, n'avait réglé la haute question de la souveraineté des États.
Louis XIV allégua, de plus, qu'il n'avait pas reçu la dot d'argent promise au mariage, qu'il voulait se payer en terres. Mais ne fallait-il pas auparavant, entre parents, s'entendre et s'expliquer, chercher un arrangement, tout au moins avertir et assigner le débiteur, un mineur, un enfant? Fallait-il employer pour contrainte le fer et le feu, se mettre en garnisaire chez l'orphelin, et, pour ce payement, l'égorger.
Du reste, Louis XIV ne dit point cela au moment naturel, à la mort de Philippe IV. Au contraire, il rassura la veuve et Nithard. Il dupa celui-ci, fut plus jésuite que le Jésuite. Il dit: «Le jeune roi est mon beau-frère. Je le protégerai, lui donnerai toutes les marques d'amitié, de tendresse, qui sont en mon pouvoir.»
Dès lors il préparait la guerre, et, par des négociations habiles et suivies par toute l'Europe, il assurait, complétait l'isolement de l'orphelin.
Un portrait admirable, gravé de la main de Nanteuil (Bibl. de Sainte-Geneviève), nous donne naïvement le roi d'alors. Il triomphe de sa fausseté, s'en félicite et s'en admire. Il cligne malicieusement de l'œil, semble dire: «Ah! que je suis fin!»
À quoi bon? je ne le vois pas. Il était le seul fort. L'Espagne se fiait à lui, était comme à ses pieds. Pour un léger secours de recrues allemandes qu'il lui avait permis de faire venir, l'ambassadeur reconnaissant embrassa ses genoux. L'Angleterre, frappée de la peste, de l'incendie de Londres, des intrigues papistes, de la guerre de Hollande, n'en pouvait plus. Et cette dernière, gouvernée par de Witt, par le parti français, écoutait crédulement tout ce qu'il lui plaisait de dire.
Dès avril 1667, il avait acheté un à un les princes du Rhin pour qu'ils ne secourussent pas l'Espagne. Il avait assuré au Portugal un subside annuel, énorme, à condition qu'il ne ferait jamais la paix avec l'orphelin de Madrid.
Mais le plus admirable, un vrai tour de Scapin, c'est la manière dont il attrape et l'Angleterre et la Hollande. Il jure aux Hollandais qu'il ne fera rien aux Pays-Bas sans eux, bien plus, que, s'unissant à eux, il aidera leur amiral Ruyter à forcer la Tamise. Pendant ce temps, la bonne vieille reine d'Angleterre a accommodé les deux rois, réglé la double trahison. Louis trahira la Hollande, aidera Charles contre son peuple. Charles trahira l'Angleterre et laissera faire aux Pays-Bas.
Le premier résultat probable, c'était que les Hollandais, livrés par le roi leur ami, arrivant seuls au terrible rendez-vous de la Tamise, seraient éreintés, écrasés; que les boulets anglais, travaillant pour Louis XIV, les mettraient hors d'état de se mêler de nos affaires et d'empêcher notre conquête.
Tout était prêt. L'Espagne n'avait aucun moyen d'empêcher rien. Cependant, pour se moquer d'elle, le 1er mai, on la rassure; le 8, on lui déclare la guerre (1667).
La guerre de Flandre, pour la cour, c'est le moment joyeux du règne de Louis XIV, une amusante fête; c'est presque un tournoi de parade; comme le fameux carrousel, le bal à cheval, donné devant les Tuileries. Tous étaient jeunes, tous étaient gais; l'argent roulait (la Fare). Avec la reine mère étaient partis les vieux. Un horizon s'ouvrait de conquêtes plutôt que de guerres, seulement de brillants coups de main, de quoi conter aux dames. Sécurité parfaite sous le sage Turenne. Les dames aussi partirent bientôt en guerre, par carrossées, dans les grandes et commodes voitures dorées, salons roulants, où l'on riait, mangeait. C'est ce qui amusait le plus le roi. Il suivait à cheval, entrait souvent dans ces carrosses, aimait à voir manger, distinguait les belles mangeuses. Les petits accidents de cette vie mobile, les dîners, les couchées, avaient aussi leurs aventures. La conquête de Flandre en entraîna une autre qui changea toute la cour, et fut hardiment célébrée par Molière dans l'Amphytrion, l'imbroglio galant qui mit Jupiter chez Alcmène.
Le digne monument de cette agréable campagne est notre porte Saint-Martin (quoique datée d'une autre époque). Monument héroï-comique, bas, lourd, farci de vermicels, et tout empreint de la grasse matérialité du moment. Cette masse sourit, égayée par la figure unique du grand acteur qui couvre tout. L'art paraît ici songer moins à consacrer la gloire du roi que sa beauté et la perfection de ses formes. Dans sa belle nudité classique, et grandi du cothurne, un Hercule en perruque écrase la Belgique, qui ne combattit point, et la Hollande, qui le fit reculer.
Le danger n'était pas fort grand en cette guerre. Le gouverneur espagnol, homme de cœur, avait un fort bon général français, Marsin, mais point de troupes. Quand il avait voulu se fortifier, on l'avait grondé de Madrid. On lui avait fait honte d'avoir de telles pensées sur le roi très-chrétien. Tout ce qu'il put, ce fut de raser les petites places pour se concentrer dans les grandes. Mais il n'eut pas le temps; on le surprit le marteau à la main.
Cependant Turenne avança avec une prudence excessive. Sa responsabilité d'avoir là le roi en personne ajoutait encore à sa circonspection naturelle. Le 2 juin, il prit Charleroi abandonné. Il avait trente-cinq mille hommes; plus, deux corps d'armée le suivaient de côté, vers le Rhin, vers la mer. Il occupait la route, fort libre, de Bruxelles. Nos jeunes gens voulaient y aller. Turenne resta là quinze jours, pour fortifier, disait-il, Charleroi, mais en réalité pour savoir ce qui advenait de Ruyter. Attendait-il les Français pour passer? ou bien s'était-il risqué seul?
La marine formée par Cromwell était fort redoutable; elle avait tenu tête aux Hollandais avec une extrême ténacité. Mais, d'autre part, de Witt branlait; il avait besoin d'être raffermi par un grand coup. S'il renonçait à cette attaque, il reculait, sur quoi? Sur la mauvaise humeur de ce peuple muet, mais dangereux, sur la révolution peut-être. Ruyter pensa que, puisque le vin était tiré, il fallait le boire, et il se passa des Français.
Nous avons son portrait au Louvre, du puissant pinceau de Jordaens. Œuvre pantagruélique d'un burlesque sublime qui eût enchanté Rabelais. C'est Gargantua en largeur, moitié baleine et moitié homme. Ses gros yeux noirs, saillants sur son visage rouge, superbement tanné, lancent la vie à flots, une redoutable bonne humeur et la contagion de la victoire.
C'est l'invincible et l'infaillible, c'est le pape de la mer. Dans le tableau, il parle, et on entend le tonnerre de sa voix. Jordaens a dû le suivre, le prendre en plein combat, dans ses gaietés royales, quand son âme joyeuse emplissait une flotte, quand les boulets pleuvaient, que les vaisseaux en feu sautaient autour de lui. Il lui fallait ces grandes fêtes, comme le bal qu'il donna aux Anglais en juin 1666; il dura trois jours et trois nuits.
En juin 1667, il alla droit dans la Tamise, au jour dit, le 4 juin. Et c'est justement cette ponctualité qui surprit les Anglais. Ils croyaient qu'il n'irait pas seul. Il cassa comme un fil la chaîne qui fermait la Medway, prit le fort de Sheerness, prit, brûla des vaisseaux, détruisit ou enleva les magasins, remonta la Tamise vers Londres. Les Anglais consternés eurent tout le temps de voir le Hollandais se promener, boire sa bière et soigner ses poules; il y tenait beaucoup et les avait toujours à bord; c'était son amusement.
Il se trouva si bien dans la Tamise, qu'il ne voulait plus s'en aller. Il restait à attendre pour voir si les Anglais se réveilleraient. Cela dura plusieurs semaines. Cependant la Hollande faisait à l'Angleterre des propositions honorables, étonnantes même. Elle voulait calmer à tout prix l'orgueil souffrant de sa rivale. Elle lui offrait de saluer le pavillon anglais dans les mers anglaises. Partout ailleurs, égalité. On gardait ce qu'on avait pris des deux côtés. L'Angleterre accepta (31 juillet 1667). Elle était furieuse, mais contre son roi qui l'avait laissé humilier. Ce fut encore un coup fatal à notre roi français de Londres, donc à Louis XIV même.
On pouvait croire que l'Espagne aux abois allait appeler à son aide les deux puissances maritimes, s'ouvrir à elles plutôt qu'à son parent perfide. Turenne n'eut nulle envie d'avancer. Il ne quitta point le pays wallon, s'attacha aux frontières de la langue française, s'en alla à gauche, à Tournai, qu'il prit (21-26 juin), enfin Douai (2-6 juillet).
Guerre sans guerre, où pourtant les Belges assurent que les troupes de Louis XIV faisaient beaucoup d'excès. La Hollande intervint, proposa sa médiation (4 juillet), que le roi ne repoussa pas. Seulement il voulait, outre la Flandre française, avoir la Franche-Comté et le Luxembourg. Ce Luxembourg l'eût mené en Hollande.
Il y avait sept grandes semaines que le roi était loin des dames. Il se chargea de leur porter les drapeaux qu'on avait reçus plutôt que pris, et il alla chercher la reine pour la montrer, réchauffer ses nouveaux sujets, qui n'applaudissaient guère et faisaient triste mine.
Pour qui revenait-il? Pour la Vallière alors enceinte? En partant, il l'avait installée à Versailles et fait duchesse en légitimant ses enfants. Pour une passion dont l'attrait avait été le mystère, ce grand éclat n'était pas d'un bon signe.
Les habiles le voyaient flotter. La Choisy avait tout exprès fait venir une jolie demoiselle qui ne réussit pas. Les rieuses (la Montespan) trouvèrent moyen de rendre ridicule la pauvre provinciale. Le roi n'osa l'aimer.
Avec un air si absolu, il dépendait beaucoup de l'opinion, suivait celle de ses entourages. En ce moment, il avait pris de l'engouement pour un fat, qui n'avait que trop d'influence sur lui.
Lauzun, un cadet de Gascogne, simple officier au régiment de Grammont; ses parents avaient percé par l'insolence. Il n'avait pas les dons brillants de Vardes, ni aucun mérite solide; nul talent; on le vit dès qu'il fut dans les hauts emplois. C'était un petit homme blondasse, vif, hardi et bien fait, de mauvaise mine, aigrefin, l'air méchant. Il était hargneux, provoquant, il marchait sur les femmes, et son amour était l'insulte. Il leur plut fort. «Il est extraordinaire en tout,» dit Mademoiselle avec enthousiasme.
Il avait choisi pour emblème une fusée, pour aller au plus haut. Il déplut; on le mit d'abord à la Bastille. Là, notre homme songea et se retourna en gascon. Ses amis le trouvèrent désespéré, la barbe longue; il la laisse pousser et ne la coupera pas que son maître n'ait pardonné. Il va mourir si on ne lui pardonne. La comédie lui réussit et lui gagna le roi. Les valets l'ennuyaient, il aima mieux ce méchant petit dogue qui mordait tout le monde, ne léchait qu'une main, assaisonnait la bassesse par l'impertinence.
Le roi lui donne d'abord son régiment de dragons, un joujou personnel qu'il s'amuse à former lui-même. Superbe occasion de dépense. Or, Lauzun n'avait rien. Il fallait brusquer la fortune. Beaucoup de gens trouvaient que la Vallière durait longtemps. Si l'on pouvait donner au roi une maîtresse, la cour changeait, la pluie des grâces allait se détourner. Lauzun vanta la Montespan. Cela n'avait pas grande chance. Le roi la connaissait, la voyait tous les jours sans y faire attention. Il l'avait connue demoiselle chez Madame, où elle fut brouillonne, intrigante, se fit chasser. Elle avait épousé Montespan, homme d'esprit, petit-fils du bouffon Zamet, et elle en avait eu un enfant. Elle avait déjà vingt-sept ans. C'était une fort belle Poitevine, enjouée, grande et grasse. Son portrait (à Fontainebleau) la représente assise, nourrissant de jolis enfants, dont l'un tette avidement ses beaux seins pleins de lait. Eh bien, ces attributs touchants, cette plénitude charmante de la seconde jeunesse, qui éclipse la première, ici ne charment pas du tout. On ne la sent vraiment pas mère. Pas un enfant n'irait à elle. Elle n'aimait point les enfants, ni les siens même, ni personne. Avec ce grand luxe de chair, cette richesse de vie et de sang qui souvent donne au moins certaine bonté physique, une nature ingrate perce pourtant. Le peintre, en appelant ce portrait-là la charité, a l'air de se moquer de nous.
Elle a dit elle-même qu'elle n'était venue à la cour que dans le ferme propos de se faire maîtresse du roi. Le roi jusque-là aimait trois femmes très-bonnes, la reine, Madame et la Vallière. Il craignait les méchantes. La Montespan fut patiente, elle se fit d'abord accepter de la reine en parlant mal contre la Vallière, puis de la Vallière elle-même, qui, craignant d'ennuyer le roi, aimait à avoir là cette rieuse pour le divertir.
Jamais peut-être on n'aurait réussi sans une circonstance. La reine attendait le roi à Compiègne. Toute la cour y était; madame de Montespan couchait chez madame de Montausier, gouvernante des enfants de France, sous l'abri et la clef de cette reine des Précieuses, prudence qui eût fait honneur à une jeune demoiselle, et qui semblait de luxe pour une dame qui allait vers trente ans.
Le roi, arrivant à Compiègne, trouva que son appartement, voisin de celui de la reine, était pris par Mademoiselle. Chose bizarre dans une cour tellement vouée à l'étiquette, le roi de France ne savait où coucher. Mais il ne fut pas difficile. Il logea dans une antichambre, fort près de l'appartement de madame de Montausier; il n'y avait rien entre qu'un petit escalier. Cela était ingénieux, et on irrita encore la tentation en posant, par honneur, une sentinelle sur l'escalier; mais le roi ne l'y laissa pas.
Madame de Montausier était la dernière représentante des temps de Louis XIII, des amours purs d'alors entre le roi et une sainte, des amours fidèles, patients; elle était elle-même cette fameuse Julie de Rambouillet que le grave Montausier adora quinze années sans se presser, et dont la virginité célèbre inspira tant de sonnets et tant de madrigaux. Grand contraste avec l'âge nouveau, un roi jeune, absolu, qui pouvait dire partout, comme César: Veni, vidi, vici. La bonne dame pouvait deviner une invasion, une surprise militaire; ce n'eût pas été la première. On se rappelle que la gouvernante des filles de la reine fit griller leurs fenêtres et fut disgraciée. Madame de Montausier eût pu tourner la clef, mais qu'aurait dit le maître? Rien ne lui résistait alors, toutes les places se rendaient à lui.
En réalité, ce fut moins de la dame que de l'appartement, de l'aventure, de la surprise, du mystère qu'il fut amoureux. La reine, précisément, couchait au-dessous; il ne fallait pas l'éveiller, ni madame de Montausier. Ce fut la grande séduction de la rusée d'avoir pris domicile dans le logis de la vertu.
Ce temps et cette cour étaient merveilleusement disciplinés. Personne ne s'étonna, on trouva naturel que le roi logeât dans ce galetas. Il s'y enfermait le jour, il y travaillait la nuit, disait-il, au grand chagrin de la reine, qui s'inquiétait pour sa santé, ne le voyant venir coucher qu'à quatre heures du matin.
Au bout de quelques jours, il l'emmena jusqu'à La Fère, et lui-même était en avant, à Guise, avec des troupes. Un bruit étrange se répand chez la reine: la Vallière va arriver le lendemain. Elle est hors d'elle-même: ses dames se désolent avec elle; madame de Montausier est indignée de l'audace de cette fille. Madame de Montespan soupire, dit: «Dieu me garde d'être la maîtresse du roi! si j'avais ce malheur, je n'aurais pas l'effronterie de paraître devant la reine.»
La Vallière arrive dès le soir. La reine, exaspérée, défend qu'on lui donne à manger. Elle n'en avait guère besoin; la terrible nouvelle l'avait frappée à Versailles, et elle avait volé, oubliant tout, la reine, le bruit des convenances, n'ayant qu'une pensée, le rejoindre, mourir à ses pieds.
Bizarre événement! Rêvait-on? veillait-on? La Vallière audacieuse!... Pour la connaître, il faut savoir qu'un soir, chez Madame, elle faillit périr pour accoucher furtivement, qu'en effet elle accoucha «pendant que Madame était à la messe,» qu'elle ne fit semblant de rien, veilla jusqu'à minuit la tête découverte, risquant mille fois sa vie.
Eh bien, cette fille craintive, la voici qui brave tout. La reine défend à son escorte de laisser partir personne avant elle, pour parler au roi la première. Mais la Vallière est en avant; d'une hauteur elle a vu où était l'armée, et elle y va à toutes brides. La reine voit au loin ce carrosse lancé dans la poussière, et qui va comme un tourbillon... «Arrêtez-la! arrêtez-la!» dit-elle. Mais elle a trop d'avance, et elle arrive la première.
Du reste, la pauvre reine eût pu comprendre la vanité de ce débat entre elle et la Vallière. Le roi leur avait échappé. Tout le jour il s'enfermait chez madame de Montausier, qui, je ne sais comment, à chaque couchée, logeait tout à côté de lui.
La Montespan trompait encore la reine par sa dévotion. Elle l'édifiait, l'amusait en lui contant les soins qu'elle prenait, sur la route, des hospices et des hôpitaux, d'un surtout d'orphelines. Elle parlait, imitait les mines grotesques des petites Flamandes, les contrefaisait une à une.
Rien de plus gai que ce voyage. C'est le moment qu'a pris le bon Van der Meulen (voir au Louvre). Le grand carrosse doré contient toute la carrossée des dames de Louis XIV. Celui-ci, magnifique (tout idéal, ce n'est pas un portrait), monte un gros blanc cheval normand; des laquais de six pieds au moins, des Flamands à genoux. Le roi, bien plus souvent, était dans le carrosse, à rire avec la Montespan.
Le seul acte vraiment militaire de la campagne fut le siége de Lille, où Marsin avait concentré tout ce qu'il avait de forces (août), mais il ne réussit pas à armer, à entraîner les habitants. Le roi, déjà très-fort, fut fortifié par le retour du corps d'armée d'Allemagne. Les Lillois redoutaient l'assaut, ils forcèrent Marsin de se rendre (28 août 1667). Dans sa retraite, toute l'armée tomba sur lui, et remporta un succès trop facile.
On fut fort étonné de voir le roi vainqueur s'arrêter court. Turenne tâta Gand, et se retira. Déjà il avait levé le siége de Deudermonde. Qui faisait donc avorter la conquête, si facile, des Pays-Bas? L'offre désespérée que l'Espagne fit aux Hollandais de leur mettre ses places en main. La Hollande intervint. Charles II n'était pas le maître de seconder Louis XIV.
Il y eut un moment d'arrêt. Le roi donna les récompenses de la guerre. À Lauzun, une charge princière, celle de colonel général des dragons, et le gouvernement d'une grande province, le Berri. À M. de Montausier, la place naturelle du plus honnête homme de France, celle de gouverneur du Dauphin. Choix excellent. Tous louèrent et sourirent. Mais madame de Montausier devint dès lors malade, et plus malade encore d'esprit.
Le mystère de Compiègne n'était plus un mystère. M. de Montespan, esprit bizarre, loin de se résigner, comme tant de maris patients, s'emporta, souffleta sa femme, qui s'enfuit de chez lui. Dès lors, il se dit veuf, il en porta le deuil. Il se promena par les rues dans un carrosse drapé de noir; aux quatre coins, des cornes pour panaches. Incroyable insolence, que le roi eût punie, si la dame n'eût cru qu'il valait mieux en rire. Elle avait fait un pas hardi. Elle avait élu domicile chez sa grande amie la Vallière, qui n'osa l'éconduire, et dès lors ne fut plus chez elle. La rieuse effrontée fut maîtresse de tout, la Vallière sa servante. Situation cruelle, où les ébats de l'une étaient assaisonnés des pleurs de l'autre. La Montespan, du reste, n'était pas exclusive; loin de pleurer, elle riait, quand le roi revenait à l'autre et consolait cette pleureuse.
Il manquait une chose à ces plaisirs, c'était d'être étalés, mis sur la scène. On joua la nuit de Compiègne. Sans un ordre précis, Molière ne l'eût jamais osé. La chose était barbare, elle navrait la reine et la Vallière, et madame de Montausier, M. de Montespan, tant d'autres. Molière n'eût pas fait de lui-même cette cruelle exécution. Il y déplore sa servitude. Que peut Molière-Sosie? Il sert et servira. Car il n'a que son maître, et contre lui toute la cour; la vieille cour à cause de Tartufe, et la jeune pour le Misanthrope. La ville bâillait à son théâtre, aimant mieux le divin Scaramouche, qui justement revenait d'Italie. Il n'était pas sifflé, le roi n'eût pas souffert qu'on manquât à son domestique. Mais le dédain, un froid de glace, depuis deux ans frappait ses pièces. Ses propres acteurs aigrement plaignaient son talent éclipsé. Et sa jolie femme (adorée de ce sombre génie souffrant), parmi les blondins, les marquis, lui prodiguait les consolations désolantes de la femme, des amis de Job.
Pour comble, l'autre fée dont l'amour douloureux le poursuivit jusqu'à la mort, la muse, l'art, ne lui laissait pas de relâche. Il s'acharnait à faire jouer Tartufe. C'est en vain qu'il avait cousu à la pièce, complète en trois actes (et plus forte ainsi), deux actes qui font une autre pièce pour l'apothéose du roi. Le roi disait bien qu'on jouât, mais n'en donnait pas l'ordre écrit. Lamoignon, si docile, ici restait très-ferme. Molière essayait tout, priait les nouveaux dieux, espérait dans Alcmène. S'il se pouvait qu'aux heures où Jupiter voit trouble, elle tirât de lui l'émancipation du Tartufe!..
Voilà le secret de Sosie, le salaire espéré de la farce, des coups de bâton.
Il y a dans cette pièce une verve désespérée. Dans tel mot (du Prologue même) une crudité cynique que les seuls bouffons italiens hasardaient jusque-là, et qui, dans la langue française, étonne et stupéfie. Mais les dieux le voulaient ainsi. Ils voulaient, on le voit, être joués eux-mêmes. Donc, on eut l'étonnant spectacle, la prétendue victime de la fausse surprise expliquant la nuit de Compiègne, Alcmène naïvement contant à son mari les plaisirs qu'en épouse consciencieuse elle a donnés à Jupiter.
La vengeance de Molière pour la misère où on le fait descendre, c'est que, s'il est battu, il n'en est pas un dans l'affaire qui n'ait aussi sa part. Mercure-Lauzun est là à l'état de valet. Tous avilis, la vertu elle-même, la légende de l'amour pur, la fameuse Julie (Montausier), qui, là-bas, pâle au fond des loges, regarde, est regardée. Elle en mourra deux ans après.
Au temps de Richelieu, Corneille avait pu dire: «Que vous reste-t-il? moi.» Mais le tragique ici, c'est que ce moi, même est en doute.
«Je pense, donc je suis,» disait alors Descartes. Dans le naufrage restait l'intelligence pour affirmer la vie. Molière-Sosie dit: «Suis-je?... il me semble que je pense encore?»
Révélation cruelle sur la vie de l'acteur, qui sans cesse se nie, se moque de lui-même, pour se croire, se sentir, dans son masque, son rôle d'emprunt.
Mais tous étaient acteurs, et tous étaient Sosie. La foule dorée des imbéciles qui riaient de son doute, en qui se sentait-elle vivre? en elle? non. Mais dans ce masque, dans ce royal acteur qui seul était et le reste un néant.
Or, qu'était donc ce masque, et ce roi d'avant-scène? Qu'on aurait trouvé peu de chose, si l'on eût regardé en lui!
Le pis, c'est que Sosie avoue que le dur argument de Mercure, le bâton, lui touche l'âme, et qu'il commence à l'admirer. Misère, misère profonde! contre la force injuste, de ne pas garder le mépris.
La nuit, bonne amie de Mercure, complaisante aux larcins d'amour, non moins obligeamment sert partout cet hiver la politique du roi. Pendant qu'en haut il tonne et il foudroie, il est en bas dans l'ombre le grand tentateur de l'Europe. Il offre tout à tous, à Charles II le pouvoir absolu, à son compétiteur Léopold l'Espagne elle-même, dont il ne veut, dit-il, que les membres extérieurs. Notre envoyé à Vienne reçoit du maître ce compliment d'être un adroit fripon. Mais toute cette adresse n'eût rien fait sans l'argent. Naguère on avait acheté le confident de Philippe IV, et l'on va acheter celui de Léopold, pour lui faire trahir son parent. C'est aussi par l'achat d'un traître qu'on eut la Franche-Comté.
Dès novembre 1667, le roi visait cette province. Neutre depuis longtemps, elle n'avait point, ne voulait point de troupes. Elle se glorifiait, n'étant point attaquée, de se défendre elle-même. Elle l'était en réalité par la protection de ses voisins, les Suisses.
Il s'agissait d'endormir l'une et l'autre, la Suisse et la Franche-Comté, la duègne et la pucelle. Ce fut comme la nuit de Compiègne. On choisit pour Mercure l'agent le plus sérieux. Le grand Condé, gouverneur de Bourgogne, dès longtemps en demi-disgrâce, sans emploi dans la guerre de Flandre, vivait, aigle sauvage, dans l'aire de Chantilly, ou les montagnes de Dijon. Ce sombre personnage qui tenait sa femme au cachot (et l'y tint même après sa mort), était le dernier à coup sûr dont on eût attendu une joyeuse espièglerie. La farce fut d'autant meilleure. Il menaça le gouverneur de la Comté, comme s'il n'eût voulu qu'en tirer de l'argent. En même temps, on achetait son bras droit et son confident, un abbé de Watteville, qu'il avait envoyé aux Suisses pour s'assurer de leur secours. Ce bon prêtre, jadis pour une folie de jeunesse (rien qu'un assassinat), avait passé aux Turcs, s'était fait Turc, puis, gracié et revenu, il convoitait une position de prince, la coadjutorerie de l'archevêché de Besançon. Il en eut la promesse. Il endormit les Suisses qu'il était chargé d'éveiller. Sûr de ne rencontrer personne, Condé avec quelque mille hommes marche vers la frontière. Tout est prêt, le roi peut venir. Il part de Saint-Germain (2 février 1668).
Superbe fut la mise en scène, et le décorateur Lebrun, dans ses emphatiques peintures, n'a pas d'effet plus grand, plus réussi. Qu'on se figure le roi, la foudre en main, dans ce noir tourbillon, roulant par les frimas, défiant et l'hiver et l'Europe... Il arrive, tout cède, que dis-je? il est encore en route, et déjà à Dijon, on lui apporte les clefs de Besançon. Dôle essaye de tenir. Le roi menace de tout tuer; on se rend. Quatorze jours ont suffi pour prendre la Franche-Comté.
Superbe tour d'escamotage. Tous furent éblouis, et le roi lui-même. Ce n'étaient pas seulement les trente-six villes conquises, des châteaux innombrables, mais la nature vaincue, aussi bien que l'Espagne. Condé subordonné et guidé par le roi, comme Turenne l'avait été en Flandre. Tout était dû à sa fortune, à ses victorieux auspices, à son heureux génie. Ils l'avouaient. Les savants mêmes, les poètes que Colbert lui payait partout, ce grand concert des lettres qui le divinisait, de qui s'inspirait-il! de lui. Il était le héros et il était la muse. Despréaux n'eût rimé sans lui. Molière, son domestique, vivait du roi, ramassait ses paroles; il lui devait ses meilleurs scènes, et n'y était que pour la mise en œuvre.
Puissance créatrice! un monde, une France nouvelle naissait de la pensée du roi. Le roi voulait, et Colbert écrivait. Son ouvrier Colbert, son commis, son bœuf de labour, le secrétaire de son génie, venait par un mortel travail de faire ce que le roi avait conçu en se jouant, une construction énorme, inouïe, de fantastique grandeur.
En cette création multiple, tout se trouve à la fois. Les lois, les instruments des lois, les choses avec les hommes, administration, industrie, commerce, enfin, par dessus, la machine à faire marcher tout (bien ou mal?), la bureaucratie.
Les lois (1667, 1670). Des travaux immenses du XVIe siècle qui a tout préparé, les commissions de Colbert tirent l'Ordonnance civile et l'Ordonnance criminelle.
Les voies de communication. Le grand système de nos routes royales est commencé. La merveille du canal des deux mers est trouvée par Riquet, et en dix ans exécutée. Les douanes intérieures de province à province sont supprimées, au moins pour la moitié de la France.
Nos colonies rachetées aux particuliers qui s'en étaient faits souverains. Des compagnies de commerce créées. Hors une seule, ces compagnies ne sont plus exclusives; on y entre en mettant des fonds.
La marine se fait par enchantement. En quatre années, 70 bâtiments; en six, 194, dont 120 vaisseaux (1671). Mais, le plus fort, c'est la marine vivante, le peuple des marins mis sous la main de l'État. Cette France obéissante, en 1668, subit le régime des classes, où le roi déclare siens tous les matelots, pouvant les sommer à toute heure de quitter le service lucratif du commerce pour le service dur et pauvre des bâtiments de guerre.
Et, à côté de l'armée maritime, surgit de terre l'armée industrielle. On ne peut nommer autrement l'organisation que Colbert donne aux fabriques. Une France d'ouvriers en face de la France agricole.
Quelle sera cette création? À son premier essor (1664), on la croirait républicaine. Colbert dans chaque ville veut que les négociants élisent, envoient deux députés qui apportent leurs observations. Tout litige entre le commerce et le fisc est jugé par un comité de trois négociants et trois fermiers généraux.
De toute l'Europe, Colbert appelle des industries nouvelles. Les droits qu'il met, en 1664, sur les toiles et draps hollandais, anglais, permettent aux nôtres d'essayer ces grandes fabrications. Ces droits doublés, en 1667, fermant tout à coup le pays aux produits étrangers, donnent un mouvement subit, violent, quasi fébrile à l'industrie française. En 1669, la laine occupe 44,000 métiers. Lyon tout à coup devient énorme, exporte des soieries pour 50 millions. Des fortunes subites se font ici et là. Que sera-ce, quand l'industrie aura gagné partout? quand la France, maîtresse des mers, ayant succédé à l'Espagne, converti, brisé l'Angleterre, à la barbe du Hollandais, exploitera les Indes, et, dans ses nouveaux ports de Brest, Rochefort, Dunkerque, verra venir les galions? Mais qu'aura la Hollande? Ce qui la fit jadis, le hareng saur et la morue.
Telle fut l'extraordinaire ivresse et la violente fièvre qui tenaient les plus fortes têtes, non le roi seulement, mais Colbert, mais la France. Tout possible en paix et en guerre. L'administrateur de la guerre, le jeune Louvois, face rouge et tête de feu, plus violent encore que Colbert (et de famille apoplectique), brûlait de lancer sur l'Europe le char du roi, et, quoi qu'on opposât, répondait de passer dessus.
Quand Charles-Quint, après Pavie, Muhlberg, eut dans ses mains François Ier et les chefs protestants, il méprisa l'Europe et eut envie de l'empire turc. Quand Philippe II, après Lépante, voulut conquérir l'Angleterre, il trouva que c'était chose trop simple, voulut conquérir la Baltique d'où partiraient ses flottes. Tel et plus fier encore fut Louis XIV après cette surprise de deux provinces, conquérant sans combat, et vainqueur sans victoire. Dans les trois ans qui suivent, on le voit désirer, embrasser je ne sais combien de choses immenses et les plus divergentes:
1o La succession d'Espagne. Il en veut au moins le meilleur, le moins usé, comme la Flandre, en donnant l'os, l'Espagne à Léopold;
2o L'élection d'Allemagne. Ce Léopold tout jeune, moins âgé que lui de quatre ans, le roi prétend lui succéder, et il va tout à l'heure acheter la voix de la Bavière pour la future élection;
3o L'empire turc se conduit mal à notre égard, et trouve mauvais que nos Français, en Hongrie, à Candie, soit toujours pour ses ennemis. Le roi (1670) va faire lever des plans de l'Archipel, s'emparer de ses îles peut-être, du chemin de Constantinople;
4o Mais plus près, les vrais mécréants, ce sont les protestants. Donc, à eux la première croisade. Toute la question est de savoir s'il faut d'abord convertir l'Angleterre à main armée ou frapper la Hollande.
Pour résumer, le roi, monté comme à la pointe de cette création immense et subite de l'industrie et de la guerre, regardait la terre à ses pieds, et se demandait seulement ce qu'il daignerait prendre. Il se devait au monde, et, de ce qu'il était roi de France, il ne s'ensuivait qu'il dût refuser le bienfait de son gouvernement à tant d'autres nations. C'est ce qu'exprime sa médaille, où, sous son emblème, un soleil, on lit: «Un pour plusieurs (royaumes).»
Le roi rentrait à Saint-Germain dans ces hautes pensées, quand l'ambassadeur de Hollande lui notifia respectueusement ce qu'on appela la Triple alliance, la ligue qui lui liait les mains. Son Charles II l'avait lâché. Il avait eu la main forcée par l'élan de l'Angleterre qui se joignait aux Hollandais.
La Suède, notre fidèle alliée depuis quarante années, nous lâchait également.
On fut surpris. Tout traité, en Hollande, devait être soumis aux villes qui en délibéraient. Mais de Witt, pour brusquer la chose dans ce péril, avait risqué sa tête. Il avait hardiment signé (23 janvier 1668).
Le curieux de l'affaire, c'est qu'elle semblait dirigée contre l'Espagne. On la menaçait pour la protéger. La Hollande lui parlait de sa plus grosse voix. Au contraire, elle priait le roi, lui adressait d'humbles demandes, le chapeau à la main. De Witt faisait entendre qu'il était tout Français, mais qu'il ne pouvait plus arrêter ce peuple, qu'il lui échappait, qu'il agirait sans lui. Le roi chicanait d'abord. Mais il se vit abandonné du Portugal même qu'il venait d'acheter par un subside énorme. La reine, une Française, y avait fait une révolution, s'était démariée, remariée, avait pris le trône. Cette Française elle-même tourne le dos à la France, tend la main à l'Espagne, son ennemie. Mais l'ennemi de tous, et celui que tous craignent, c'est désormais Louis XIV.
Le 2 mai 1668, il signe enfin la paix à Aix-la-Chapelle, et rend la Franche-Comté.
Il gardait la Flandre française; la Hollande la gloire.
Elle triompha modestement par une simple médaille, sans phrase, et vraiment historique: «Les lois sauvées, les rois défendus et réconciliés, la paix conquise, la liberté des mers.»
Mais le monde malin imagina et répéta qu'une médaille toute autre avait été frappée,—hostile, hardie, véridique, après tout,—Josué et le soleil: Stetit sol, il s'est arrêté.
La guerre est infaillible. On peut prévoir d'ici que cet orgueil bouffi va crever en tempêtes, que la France, arrêtée dans son effort pour se renouveler, rentrera dans la voie misérable où sont les États du Midi.
La guerre naturelle et fatale de la royauté catholique contre la république protestante, l'essor effréné des dépenses et la furie des fêtes, l'infamie triomphale des favorites et favoris, l'avénement de madame de Montespan et du chevalier de Lorraine, la surprenante soumission des confesseurs aux mœurs publiques, c'est le spectacle de ce temps.
Ces brillantes années, entre les chants de gloire de Molière, Quinault et Lulli, sont comme un arc de triomphe qu'on croirait une porte de cité populeuse, et qui ne conduit qu'au désert.
On a dit que Colbert, si la guerre et Louvois ne l'avaient emporté, eût soutenu la situation; que l'effort colossal de ce grand résurrectioniste, à force de créer, eût dépassé l'effort, non moins grand, du roi, pour détruire. Je ne le crois nullement. Sous les pieds de Colbert, un terrain très-mauvais devait toujours le faire crouler. Il bâtissait sur quoi? sur les ruines de la moralité publique. Il crée le travail ici et là par les primes énormes que l'exclusion des produits étrangers donne à telle industrie. Mais le goût général est à l'oisiveté et à la vie improductive. Du plus bas au plus haut, tout regarde la cour. Qui peut, vit noblement. Colbert obtient, exige du clergé la suppression de quelques fêtes, et elles n'en sont pas moins chômées. Il promet pension aux nobles qui auront dix enfants (plus tard même aux non-nobles); mais cela ne tente personne. Les familles connues produisent de moins en moins; beaucoup finissent avec le siècle. Exemple, les Arnauld, famille prolifique, énergique. Le premier, l'avocat, sous Henri IV, a vingt enfants (dix sont d'église, dont six religieuses qui meurent jeunes). Le second, Arnauld d'Andilly, sous Louis XIII, a quinze enfants (dont six religieuses qui, la plupart, meurent jeunes). Le troisième, Arnauld de Pompone, ministre de Louis XIV, a cinq enfants (dont deux d'église), tous éteints sans postérité. Notez que cette race vigoureuse s'est alliée en vain à la race non moins énergique, à l'héroïque sang des Colbert.
Que sera-ce des autres familles, des bourgeois peu aisés, des pauvres? Deux choses les stérilisent:
1o L'augmentation des dépenses. Les objets fabriqués quintuplent de valeur en un siècle; le blé n'enchérit pas; le propriétaire est gêné, vend mal son blé, en produit peu. Famine de trois ans en trois ans. Et cependant le luxe augmente; on veut briller, on craint les charges de famille.
2o La fluctuation morale d'un siècle intermédiaire qui nage entre deux âmes, l'ancienne et la nouvelle, tient l'homme ennuyé, affadi. Il ne tient point à se perpétuer. Parmi ses pompes solennelles, l'idée religieuse va défaillant. Elle ne garde l'orgueil de la forme qu'en abdiquant l'influence morale. Elle ne règne qu'à force d'obéir aux vices publics, ne vit que pour autoriser l'esprit de mort qui l'emporte elle-même.
La France est sur cette pente. Mais, pour voir où elle va, il faut d'abord bien regarder les États qui l'ont déjà descendue, les deux empires surtout qui portèrent si haut le drapeau des religions du Moyen âge, l'Espagne et la Turquie. Différents dans la vie, ils se ressemblent dans la mort, et sont comme frères dans le tombeau. Une même chose les caractérise, la dépopulation.
Dès 1619, les Cortès ont dit ce mot funèbre: «On ne se marie plus, ou, marié, on n'engendre plus. Personne pour cultiver les terres... Il n'y aura pas seulement de pilotes pour fuir ailleurs. Encore un siècle, et l'Espagne s'éteint.»
Sous autre forme, mêmes plaintes en Turquie. Un Turc des plus vaillants, un des héros de la guerre de Candie, déjà vieux, ne pouvait rencontrer des femmes par les villes, sans s'écrier: «Le salut soit sur vous, mes femmes, anges de la terre, fleurs de l'arbre céleste!... Priez pour nous! que Dieu vous comble de ses grâces. Car vous enfantez des soldats.» (Hammer.)
Dès cette époque, le sérail périssait. Peu de femmes. On n'achetait que des enfants; l'impôt sur ce commerce fut supprimé vers 1600. Les quatre ministres du diable, vin, café, tabac, opium, donnèrent le goût des plaisirs solitaires, des ivresses non partagées. De la Turquie, les cafés se répandent en Europe, en Angleterre, bientôt en France (1669). Avant la fin du siècle, l'ignoble tabagie a pénétré partout.
L'effort que Colbert fait ici pour relever la France, se fait là-bas par moyens turcs. Un Albanais, cuisinier du sultan, Mohamed Kiuperli, homme doux, dit l'histoire, fait un affreux hachis, trente-six mille supplices en cinq ans. Il discipline les janissaires par l'extermination, tue jusqu'aux parents du sultan. La cruauté des Turcs redevient redoutable. Ils serrent Candie, ravagent la Hongrie.
Le fils du cuisinier, un savant, un guerrier, Ahmed Kiuperli, submerge la Hongrie d'un déluge de Turcs et de Tartares, qui monte au nord, et jusqu'en Silésie. C'est surtout pour faire des esclaves; quatre-vingt mille filles et enfants en une campagne, tandis que les Barbaresques en ramassent sur toutes les côtes. L'empire, sous ce vizir lettré, retourne, par calcul, à ses barbaries primitives, les grandes razzias d'enfants grecs pour le sérail qui les donne à l'armée. Ahmed en une fois fait deux mille pages du sultan.
La France, de plus en plus chef de la catholicité, de moins en moins s'entend avec les Turcs. Nos volontaires, sous la Feuillade, brillent à Saint-Gothard, où le Turc, repoussé, n'en impose pas moins la paix à l'Autriche, et le tribut à la Transylvanie (1664). Même événement en Candie, où la Feuillade, Noailles, nos vaillants étourdis, embarrassent les Vénitiens qu'ils viennent secourir. Ahmed triomphe encore et achève de prendre Candie (1666). Ces succès, et ceux qu'il aura sur la Pologne, n'empêchent pas que la Turquie ne s'affaisse, ne croule, par l'énervation de la race et sa stérilité immonde. Les casuistes turcs et le mufti lui-même (Hammer) donnent l'exemple et le précepte. Le Coran est vaincu. Toutes les fastueuses rigueurs de sévérité musulmane sont inutiles. Un athée brûlé vif, la fermeture des cabarets, la défense du vin, ne relèvent pas Mahomet. Kiuperli lui-même délaisse sa réforme; découragé, succombe. En défendant le vin, il mourra d'eau-de-vie (1676).
L'Espagne était plus bas, beaucoup plus bas que la Turquie. Les Kiuperli parvinrent à créer de grandes armées. L'Espagne, contre le Portugal qui l'envahit, trouve à peine quinze mille invalides. La Castille n'est qu'épines et ronces; dans la Vieille seulement, trois cents villages abandonnés, deux cents dans la Nouvelle, et deux cents autour de Tolède. L'Estramadure est un grand pâturage, habité des seuls mérinos. Mille villages en ruine au royaume de Cordoue. La Catalogne voit tous ses laboureurs fuir aux montagnes et devenir brigands.
De saignée en saignée, l'Espagne s'est évanouie. Une fois un million de juifs, puis deux millions de Maures, ou chassés ou détruits. Et l'émigration d'Amérique (au calcul de M. Weiss), coûte trente millions d'hommes en un siècle!
Du reste, il suffisait de la vie noble pour annuler l'Espagne. Elle tombe à six millions d'âmes, dont un million sont nobles ou prêtres. Mais tout le pays devient noble. Le chevrier sauvage vit noblement sur la bruyère; son fils noblement sera moine.
En 1619, les Cortès demandent en vain (ce que voudrait Colbert en 1666) la réduction des couvents. Ils croissent, multiplient, fleurissent de la désolation générale. Les religieuses, surtout, augmentent au XVIIe siècle.
Le mariage vaut la virginité; il devient infécond. On a vu le progrès du docteur en stérilité, du grand casuiste, le Diable, qui, dans ses fêtes du sabbat, avait enrôlé les sauvages populations du nord de l'Espagne, des montagnes de France. Il est intéressant de voir les premiers Espagnols qui firent une science de la casuistique, l'ingénieux Basque Navarro et le savant Sanchez, lutter encore pour la génération, sans laquelle tout finit à la fois, l'État et l'Église. Pour obtenir de l'époux que la famille dure et pour qu'on naisse encore, ils subtilisent et se tourmentent, descendent aux plus étranges complaisances, y plient l'épouse. En vain. Tout cela n'émeut guère le triste seigneur qui ne veut rien que finir noblement. Rien ne gagnera l'Espagne que la stérilité permise, l'autorisation de mourir.
Le brillant pamphlet de Pascal est loin de donner l'idée de cette grande révolution des mœurs européennes, loin de faire soupçonner l'étonnante élasticité avec laquelle la casuistique s'accommoda aux besoins de chaque peuple, céda selon les lieux, les temps.
Par exemple, en Pologne, ce qui pesait le plus à ce génie fier et mobile, ce cavalier sans frein, c'était l'éternité du mariage, ses empêchements, ses servitudes. On le gagna par là. Tantôt doux et tantôt sévères, les Jésuites, parfois, dispensèrent des vieux empêchements canoniques pour parenté. Et parfois, au contraire, pour favoriser les divorces, ils firent valoir ces empêchements, rendirent aux époux le service de trouver qu'ils étaient parents. Les reines leur livrèrent les rois, et ceux-ci le royaume. Casimir fut Jésuite. De là advint ce qu'on peut appeler le premier démembrement. Les Cosaques, persécutés par le clergé latin, renièrent la Pologne et se donnèrent à la Russie.
Le mariage resta indissoluble en Italie, mais le mariage à trois. La casuistique, ayant soulagé le mari de tout devoir envers sa femme, consola celle-ci en lui laissant un chevalier servant, mari plus assidu qui sauvait l'autre de l'ennui de vivre avec elle. Ces unions étaient publiques; tous trois, confessés et absous, communiaient ensemble aux grands jours. Elles devinrent légales, furent stipulées dans les contrats. Un illustre vieillard de Gênes, un S., en 1840, montrait un de ces actes parmi ses papiers de famille, acte notarié au dernier siècle: «La noble demoiselle, âgée de dix-huit ans, consent à prendre tel, un mari de vingt-huit, mais il lui garantit par écrit qu'elle gardera son chevalier servant, qui en a trente-deux.»
Ces languissantes Italiennes, dans leur oisiveté, au lieu d'avoir un singe, un petit chien, aimaient à traîner après elles un homme-femme, qui portait l'éventail ou donnait le mouchoir. Rien de plus froid. L'éternel tête-à-tête se passait à bâiller. Mais le mari bâillait aussi d'avoir à perpétuité cette ombre inséparable de sa femme, presque toujours un cadet sans fortune, un parasite. Chaque famille eut un enfant, sans plus. L'amour était stérile autant que le mariage. Tout était sec, la table maigre, avec des dehors fastueux. De réforme en réforme, on fit la plus économique, de supprimer la femme et ne plus se marier. Plus de maison. Ils vivaient seuls dans leurs palais déserts, avec quelques pages en guenilles.
Nos Français n'allèrent pas si loin. Pourquoi? Faut-il admettre que Pascal réforma la casuistique, que les Provinciales produisirent une grande réaction morale? Les Jansénistes disent: «Avant Pascal, les fameux manuels d'Escobar et de Busenbaum eurent quarante, cinquante éditions; après Pascal, une seule.» Vain triomphe, les choses n'en vont pas moins leur train, et les Jésuites n'ont que faire d'imprimer. Ces manuels deviennent inutiles, mais c'est parce qu'il sont dépassés. Le pas nouveau, hardi, qui se fit depuis Escobar, éclate dans la pratique. Mais on n'écrit plus presque rien. Et c'est seulement un siècle après que la casuistique, dans son code italien, avoue l'abandon des barrières qui, sous Escobar même, défendaient encore la nature.
Les mœurs turques, italiennes, adoptées d'Henri III, moquées sous Henri IV, reprennent un peu sous Mazarin. L'opéra italien (1644), ses travestissements, les amusements de carnaval, ramènent ces scandales. Les Condés et Contis n'y donnent que trop. Monsieur avec éclat, ayant contre sa femme son confesseur, le bon père Zoccoli (1667).
Du reste, ces exemples eurent peu d'imitateurs. Les mornes plaisirs égoïstes, leur somnolence, n'allèrent jamais aux nôtres. Ils ne contentaient nullement le besoin de gaieté, de malice, qui est au fond de ce peuple. La débonnaireté des casuistes alla plus loin que nos péchés.
La femme reste la reine du plaisir, de l'intrigue. La vieille farce du mari trompé, si populaire chez nos aïeux, devient l'histoire universelle, autorisée d'en haut. Qui donc sera plus sage que le victorieux roi de France? D'Amphitryon surgit un rire inextinguible. Cette glorieuse apothéose du cocuage par un cocu de génie qui s'exécutait noblement, convertit tout le monde. Chacun sentit, goûta la moralité de la pièce: Tout est divin, venant des dieux.
Ici c'est le contraire des romans de chevalerie, où l'inférieur, le pauvre, le vassal, est favorisé de la dame. Le mystère est plus simple. L'amant, c'est le maître, le roi, celui de qui l'on attend tout, celui chez qui l'on mange. Comment résister à cela? Vivonne, frère de la Montespan, montrant ses joues rosées, rendait hommage à la cuisine royale. Et, pour la grasse Alcmène, le secret de son cœur fut le mot de Molière: «Le véritable amphitryon, c'est l'amphitryon où l'on dîne.»
Tout cela est fort gai, et le semblerait davantage s'il ne s'y mêlait point de larmes. Mais la farce n'amuse guère si elle n'en est assaisonnée. La Montespan eût ennuyé bien vite si elle n'eût possédé la Vallière, n'eût eu à piquer le souffre-douleur. Elle le sent si bien, qu'elle ne permet pas que ce jouet échappe; elle la garde, elle s'en sert, la prend pour femme de chambre, se fait coiffer par elle. Bien plus, ils l'avilissent, ne la comptant pas plus qu'un petit chien que le roi lui jette un jour avec risée.
Une autre chose qui amusait la cour, c'étaient les cris, les plaintes de M. de Montespan. Mais il passa toute mesure en allant faire vacarme chez madame de Montausier, malade, et qui mourut bientôt. Le roi, alors, fit une chose nouvelle en France, qui jamais ne se vit, ni avant ni après. Lui-même, de sa main, écrivit le divorce de M. et de madame Montespan, envoya cet acte bizarre au Châtelet.
Il ne s'en tint pas là. Il en tira une honteuse vengeance, le flétrit de l'argent qu'il le força de prendre; il lui paya sa femme, le chassa de Paris avec cent mille écus.
Partout même spectacle. Du plus haut au plus bas, chacun avilit bravement le faible et l'inférieur, qui avale ses larmes, tâche de rire, et flétrit à son tour quelqu'un plus bas encore, qui ne se vengera pas. Cascade et cataracte de honte qui va de classe en classe, de la cour à la ville, de la ville à la France, de la France aux nations.
Le grand écho de la douleur, c'est celui qui, d'office, est chargé de faire rire. Molière était malade, tout en faisant fortune, chargé d'affronts, d'argent et de soucis. L'Avare n'avait pas réussi. On ne riait que des cocus et de la bastonnade. Il gardait pour lui seul ces rôles de gens battus. Est-ce à dire qu'il n'en sentît rien? Georges Dandin est douloureux. Pourceaugnac est horrible. «Vous n'avez qu'à considérer cette tristesse, ces yeux rouges et hagards, ce corps menu, grêle, noir...» Hélas! c'était Molière, et lui-même faisait son portrait.