--My chelsen, too?........
.....................................
He has no children!...--All my pretty ones?
manqua complètement son effet, au moins sur moi.
Il est vrai que je commençais à être inquiet pour mon propre compte. Derrière les loges il règne une espèce de pourtour abandonné à des gens assez mal vêtus, qui, m'ayant entendu rire en français de l'abominable musique à laquelle on a mis Macbeth, paraissaient m'en vouloir sérieusement. Le mot stupide,--qui m'était échappé, j'en conviens,--répond assez, au stioupid anglais pour qu'ils en eussent à peu près deviné le sens, et je l'entendais circuler avec des commentaires sans doute peu obligeants pour moi.--Heureusement le rideau, en tombant sur Macbeth, bien et dûment immolé par Mac-Duff, opéra une favorable diversion.
Je n'ouïs jamais vociférations, trépignements et applaudissements pareils à ceux qui partirent alors de tous les coins de la salle. Il s'éleva une poussière noire, une espère de vapeur qui rougit les lumières des lustres, L'édifice semblait prêt à éclater, et vacillait à l'œil comme si le vertige des spectateurs eût gagné les murailles. Je compris alors dans toute son énergie l'expression poétique de tremendous cheer, mot à mot effroyable encouragement, que j'avais lu tant de fois entre parenthèses--au bas des tirades parlementaires ou des toasts politiques.
Ou redemandait Macready. A sa place, je n'aurais pas osé retarder d'une seule inimité le plaisir que cette masse humaine paraissait désirer si passionnément. La toile cependant ne se relevait pas, et les cris, les bravos, tout le sabbat continuait. On ne voyait plus, on n'entendait plus, on ne respirait plus que du bruit. Nous dûmes, mon compagnon et moi, sans attendre l'issue de cette bacchanale, passer au foyer pour y prendre mie glace.
Acteurs anglais.--Webster.
N. B. Le foyer de Drury-Lane est le plus chaste de tous les foyers; Macready l'a nettoyé de toutes les impuretés pareilles à celles de notre ancien Palais-Royal. Ceci lui a valu, avec l'estime des honnêtes gens, un procès du propriétaire de la salle.
2e N. B. Les places sont détestables en Angleterre. ... Au bout d'une demi-heure,--seuls dans le foyer désert, et découragés par la consistance phénoménale de l'espèce de pâte ferme qu'on nous avait servie en guise de sorbets,--nous nous décidâmes à rentrer dans notre loge.
Macready n'avait point encore paru... Les applaudissements continuaient plus furieux que jamais, et devenaient dangereux pour les banquettes. Le lustre ne jetait plus dans l'atmosphère embrasée qu'une lueur indécise et vague, celle du soleil au centre d'un épais nuage. Un de nos voisins avait brisé sa canne en frappant contre les colonnes, et se servait des deux, tronçons comme un tambour de ses baguettes. Mais personne ne songeait à s'irriter contre l'idole récalcitrante. --O France! ô ma patrie, pensais-je, que de pommes cuites ne fournirais-tu pas à un parterre ainsi bravé dans son enthousiasme! Et j'admirai longtemps encore la patience d'Albion, ses poumons, ses pieds et ses poings,--le tout également infatigable.
Acteurs anglais.--Strickland.
Macbeth reparut enfin. Ce thane farouche avait déposé le plaid, la claimore et la toque à plume d'aigle, pour revêtir l'habit noir, l'escarpin verni, la cravate blanche, tout l'attirait enfin d'un gentleman bien élevé qui prémédite une contredanse ou un mariage. Il n'était question cependant que d'un discours d'adieu.
Ce mémorable speech, que je pourrais vous répéter textuellement à l'instar du Times et du Chronicle, racontait les efforts de Macready, constatait leur réussite, malheureusement incomplète, et donnait les raisons qui le décidaient à quitter la partie. Un ministre apportant sa démission aux Chambres n'aurait pu mettre dans son exposé de motifs plus de dignité, de mesure, de franchise apparente et de courtoisie réelle que ce directeur-acteur avouant sa défaite. Il faut reconnaître, à l'honneur anglais,--lorsque toutefois il la possède,--une éloquence particulière dont le mérite est de commander le respect des auditeurs par le respect que l'orateur semble avoir pour lui-même. Macready nous en donna ce soir-là un échantillon remarquable.
A dire vrai, je trouvais un peu longues les soirées passée à étudier l'Angleterre dramatique. Pièces et acteurs, tout a cinquante ans de progrès à faire pour atteindre à l'état actuel du vaudeville, de l'opéra-comique et même du mélodrame français. Le mélodrame, par exemple, tel qu'il se joue sur la rive droite de la Tamise, à Surrey au Victoria-Theatre, ferait sourire de pitié l'ombre terrible des Caigniez et des Pixerécourt. Le Sonneur de Saint-Paul me paraient prodigieux de conception quand je le comparais au Guy Mannering et au Pilote,--tant bien que mal découpés dans le roman de Walter Scott et dans celui de Cooper,--que je vis à ces deux théâtres. Les autres se disputaient, comme je l'ai dit, la Part du Diable,--ce chef-d'œuvre de l'esprit humain,--mutilée, démontée, enniaisée, attristée à faire pleurer M. Scribe lui-même; plus, un petit vaudeville du Cymnase, passablement dédaigné chez nous, mais qui, chez nos voisins, faisait fureur. Cela s'appelle Un Ange au cinquième Étage.
Acteurs anglais.--Buckstone.
Vous devinez sans peine à quels bâillements immodérés j'étais souvent réduit. Un artiste de mes amis, en compagnie duquel j'assistais à toutes ces rapsodies, imagina, pour me distraire, de croquer sous mes yeux les acteurs qui me semblaient dignes de cette reproduction. Grâce à lui, je puis vous présenter aujourd'hui un des plus célèbres acteurs du théâtre anglais, gros garçon, criard et bruyant, la joue enluminée, l'œil vif et la voix éclatante, c'est Bartley qu'il faut voir surtout, comme dans la comédie du Turf, représenter au naturel les grossiers jockeys, les chasseurs de renard, les Osbaldestone de la vieille et joyeuse Angleterre.
Il me resterait à vous peindre la seule comédienne digne de ce nom que j'aie découverte à Londres, perdue dans l'obscurité d'un petit théâtre, le Strand,--une femme gracieuse et belle, qui joint à la joyeuseté de mademoiselle Déjazet, tempérée par une nuance de pruderie britannique, toute l'élégance de mademoiselle Plessy, et quelque peu de la finesse de mademoiselle Anaïs. Mais le portrait de cette ravissante personne m'a été dérobé,--j'ai honte de le dire,--par mon grave compagnon de voyage, qui en était devenu amoureux. Il parlait déjà,--cet homme marié,--de solliciter à Paris un engagement pour mistress Sterling. Ainsi se nomme notre merveille. Il fallait toute ma prudence de célibataire pour l'empêcher, à cette occasion, de se compromettre. O hymen! ô hymenée.
Farren y rendait à merveille la sensibilité nerveuse, la faiblesse touchante, la gaieté puérile et presque douloureuse du centenaire-enfant, victime des jeux de son petit-fils. Dans la même pièce, Webster jouait avec une rare vivacité une gaieté communicative, le rôle de Bob Lincoln, clerc d'avoué, ou, comme il le dit lui-même, «un gentleman à une guinée par semaine.»
Webster pourrait justement être comparé à Bardon, du Vaudeville; Strickland le serait plutôt à Lepeintre jeune, quoiqu'il ne jouisse pas d'une conformation tout à fait aussi exceptionnelle. Vous le voyez tel qu'il nous apparut dans le costume du lord grand chambellan, dans le rôle du baron Stout, espèce de parvenu politique, essayant, à force de grands airs, de se faire une place dans les rangs dédaigneux de l'aristocratie.
Strickland est, après Farren, le meilleur père noble du théâtre anglais contemporain.
Acteurs anglais.--Mistress
Fitz-Williams.
M. Buckstone a de doubles droits à l'illustration. Ce n'est pas seulement un acteur leste et dégagé,--grimacier quelquefois, mais amusant toujours;--c'est aussi l'auteur des plus jolies petites farces qu'on ait jouées, dans ces derniers temps, au théâtre de Hay-Market. Il excelle dans les rôles du maris justement jaloux, d'amoureux mystifiés, de dandys évaporés et joués sous jambe, dans tous les personnages enfin qui demandent de l'entrain, de la gaieté, du mouvement. Il revenait d'Amérique lorsque je le vis jouer dans deux pièces composées pour lui par lui-même; A Kiss In the Dark (Un Baiser dans l'Ombre?) et la vie des Maris (Maried Life). C'est dans ce dernier personnage que je vous le présente, véritable, type de mirliflore anglais, avec sa redingote à pattes, ses bas chinés et ses escarpins à rosettes.
Mistress Fitz-Williams,--comme qui dirait, à Paris mademoiselle
Julienne, si mademoiselle Julienne vivait encore,--revenait, elle aussi,
des États-Unis, qu'elle avait charmés par sa bonne humeur, sa malice
narquoise et l'originalité de son jeu. La voici costumée à la russe et
avec la coiffure dont M. de Custine s'est tant émerveillé, dans le rôle
de la Vieille (the old Woman), qui n'est point à confondre, malgré le
titre et la couleur locale, avec la Vieille de M. Scribe.
O. N.
Vers l'année 1630 ou 1614, suivant Piganiol de la Force, on construisit un pont léger communiquant de la Cité à l'île Saint-Louis. Ce pont, bâti en bois, comme l'ancien pont de la Tournelle, l'ancien pont Royal et le pont au Change, brûlé en 1621, etc., fut appelé cependant, par exception, le pont de Bois; c'était une simple passerelle.
Pendant le désastreux hiver de 1709, les glaces qui s'accumulèrent sur la Seine, et la débâcle qui s'ensuivit, démolirent en grande partie cette passerelle. Il fallut l'abattre entièrement en 1710; elle avait duré près d'un siècle. Ou mit sept ans à la reconstruire; elle ne fut terminée qu'en 1717.
Ce fut encore en bois qu'on l'édifia. Pour lui donner plus d'élégance, ou peut-être plus de durée, on peignit le nouveau pont d'un bel écarlate. Cet affreux barbouillage lui fit donner le nom caractéristique du petit pont rouge; mais en admettant que cette enluminure l'embellit, elle ne le rendit pas plus solide, car il dura moins que son devancier. La Seine l'emporta au commencement de la Révolution.
Pont de la Cité nouvellement construit
entre la Cité et
l'île Saint-Louis.
Ce dernier désastre parut refroidir beaucoup les constructeurs. On resta une douzaine d'années sans songer à rétablir le pont Rouge. Enfin, en 1804 il se forma une compagnie qui entreprit la construction de trois ponts en fer sur la Seine: ce furent les ponts des Arts, d'Austerlitz, et de la Cité; elle les édifia tous trois dans un différent système de construction. Le pont d'Austerlitz seul fut établi pour recevoir des voitures. Quant au pont de la Cité, le ceintre était en fer, mais revêtu de bois; on le dispensa cette fois du barbouillage rouge appliqué en 1717. Cependant cette couleur brillante avait tellement frappé les yeux des Parisiens que, croyant sans doute la voir sans cesse, ils continuèrent par habitude à nommer le pont de la Cité le petit pont Rouge. Les étrangers cherchaient en vain la cause de cette dénomination populaire, que rien dans l'aspect du pont ne semblait justifier.
L'œuvre de 1804 dura bien moins encore que celle de 1717; on s'aperçut dernièrement qu'une pile était entièrement ruinée. Il a fallu reconstruire le pont. Cette fois on ne l'a ni édifié en bois, ni peint en rouge: on a fait une passerelle suspendue, et on a cherché, à harmoniser cette invention moderne avec le style de la vieille cathédrale et avec celui de la fontaine gothique qui a été élevé; pour compléter les embellissements de cette, partie de la Cité.
C'est à M. Homberg, ingénieur des ponts et chaussées, qu'est due cette nouvelle passerelle. Elle a été construite aux frais de la Compagnie des Trois-Ponts, et le tarif du péage est la conséquence du privilège accordé à cette compagnie en 1804. Nous ne savons si les Parisiens, toujours frappés de la magnifique couleur rouge qu'ils ont vu briller là, il y a plus d'un siècle, continueront à baptiser l'œuvre de M. Homberg du même nom; mais nous lui souhaitons une plus longue durée que celle de l'œuvre édifiée en 1804, et même en 1717.
Bouffé.
Voici le mois de décembre venu, le mois sombre, le mois lugubre, le mois ruisselant de brouillards et de pluie: il est né le front dans un linceul de nuages gris, et les pieds dans la boue; il mourra comme il est né; pas un faible rayon, pas un pâle sourire du ciel ne se glissera dans les plis de son manteau, et ne viendra égayer sa tristesse.--On se plaint de la mauvaise humeur et de l'air maussade de ce mois lamentable; écoutez toutes les rudes apostrophes dont on salue son arrivée: entendez les reprochas sans pitié qui l'accompagnent partout, à toute heure, à toute minute, depuis le jour de sa naissance jusqu'à son dernier jour; c'est une kyrielle d'insultes et de malédictions: mon Dieu, quel mois! quel vilain mois! quel triste mois! quel horrible, quel épouvantable, quel détestable, quel exécrable mois!--Voilà ce qu'on en dit, et décembre se laisse dire; on voit, au fond, qu'il sent son faible, et que lui-même ne se trouve véritablement ni gai, ni gracieux, ni aimable, ni souriant. Il n'y a rien de pis que d'avoir le sentiment de sa tristesse et de sa difformité; on n'a plus la force de répliquer un mot ni de se défendre; on baisse les yeux, on se blottit dans son coin, le corps droit, les bras pendants, le regard timide, la lèvre pâle; et volontiers vous cacheriez-vous dans les entrailles de l'enfer si quelque démon phosphorescent vous offrait le refuge d'une trappe tout à coup entrouverte, avec accompagnement de tam-tam et de poix résine, comme à l'Opéra.
Décembre aurait cependant d'excellentes raisons à donner pour justifier sa tristesse et faire absoudre son vêtement de deuil. Cette hypocondrie qui le caractérise, cette escorte de nuages sombres et de pluie lugubre où il vit et meurt sans rémission, vous lui en faites un crime; eh bien! toute cette pompe funèbre tourne au contraire à l'éloge de ce pauvre infortuné décembre. Vous êtes bien noir, lui dites-vous, bien humide, bien lamentable.--Que voulez-vous donc qu'il fasse? n'est-il pas dans son rôle? n'est-ce pas lui qui conduit le deuil de l'année? n'a-t-il pas vu mourir successivement, et un à un, onze de ses frères bien-aimés: janvier, février, mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre, octobre, novembre? Ne reste-t-il pas le douzième et le dernier de tous, pour leur rendre les honneurs suprêmes, les bénir, faire creuser leur tombe, les ensevelir, et s'enterrer lui-même après eux?--Il est sombre?--Parbleu, je le crois bien, on le serait à moins.
--Lamentable?--Au milieu du trépas du tous les siens, et si voisin de sa propre mort.--Humide?--Ne voyez-vous pas que ce sont ses larmes, et n'est-il pas juste qu'il pleure le désastre et la fin de toute sa maison? Vaudrait-il mieux que cet honnête mois de décembre fit comme les veuves de ce pays-ci qui se parent, sourient à tout venant, et passent du De profundis au petit souper, de l'Opéra et au bal, avec une aisance et une grâce qui font l'éloge de leur philosophie, mais doivent causer quelque tressaillement à l'ombre du défunt, Décembre a plus de cœur que cela: il fait les choses en conscience, s'attriste, se voile, pleure des torrents de pluie, et enveloppe le ciel et la terre de jours semblables à des nuits.
Toutefois, il a l'âme bonne et ne ressemble pas à ces moribonds, enragés de mourir, qui voudraient que le monde entier finit avec eux. Décembre comprend que d'autres vont naître après lui; il voit poindre une année nouvelle, des jours nouveaux, et emploie ses dernières heures qui lui restent à leur préparer une gracieuse réception, à fleurir et sucrer leur naissance, à orner leur berceau de présents, de galanteries et de douceurs. Si décembre est mélancolique, il n'est pas avare. Voyez comme au milieu de sa tristesse, un milieu de ses préoccupations funèbres, il songe déjà à l'année 1844 qui le pousse en terre de minute en minute, et bientôt aura pris sa place. Le peu de temps qu'il a encore devant lui, décembre s'en sert pour donner l'éveil à la marchande de modes, au bijoutier, au confiseur, au luxe, au caprice, à la fantaisie: «Allons sus! leur dit-il; je touche à mon dernier soupir, cela est vrai; mais regardez à l'horizon, cette jeune année qui s'avance au bruit du bal et de la musique! Faites-lui bon accueil; apprêtez, pour la recevoir, ces mille riens ruineux dont Paris tient fabrique; qu'en ouvrant les yeux, qu'à son premier pas, elle soit accablée de présents, de dragées et de baisers!»
Déjà, en effet, la Ville se pare, le magasin étale ses trésors les plus riches elles plus tentants; Susse et Giroux, commencent à lutter de recherche et de magnificence; et les jeunes femmes au pied furtif, les jeunes gens à la botte vernie et au poil retroussé: jettent en passant un regard d'interrogation dans les profondeurs de la boutique, et sur la glace transparente où l'or et le diamant étincellent.--Sonnez les cloches, 1843 finit! 1844 va commencer! Jetez à l'un une pelletée de terre et une oraison funèbre; en l'honneur de l'autre, distribuez les bonbons du baptême!
1843 trépassera sans grand éclat, comme il a vécu; près de nous quitter, il n'a inventé ni plaisirs bien neufs ni nouvelles bien piquantes pour assaisonner ses adieux. Ce qu'on faisait hier à Paris, on le fait aujourd'hui, on le fera demain, et j'ai grand'peur qu'en cela 1844 ne ressemble à 1843, et ne passe par les vieux sentiers où celui-ci a marché. Paris est un vieillard qui rabâche, un homme blasé qui, ayant goûté de tous les mets, savouré tous les vins, essayé de toutes les idées et de tous les plaisirs, ne prend plus même la peine de changer: il fait toujours le même geste, il dit tous les jours la même chose, il traverse les mêmes rues, joue les mêmes jeux, prend les mêmes distractions, mange à la même fourchette et met le pied sur les mêmes pavés. Où est le Paris capricieux, entreprenant, mobile, vif et prompt comme l'éclair?--Que voulez-vous? on n'est pas toujours jeune, et les forts détachés poussent à la mélancolie.
Ne me demandez donc pas: Qu'y-a-t-il de nouveau? que peut-il y avoir de nouveau? Les maisons sont à six étages; l'asphalte dalle les boulevards, le fiacre se paie à l'heure ou à la course; les boutiques s'ouvrent le matin et se ferment le soir; les tuyaux de gaz sont clos à minuit; le garde national fait faction à la mairie; on naît, on meurt, on est malade, on se guérit; il y a des voisins qui médisent du voisin; des époux bien assortis qui s'arrachent les yeux, et des gens qui jouent aux dominos.
Vous voulez du nouveau?--Nous avons eu vingt concerts cette semaine.--Hélas! rien de moins neuf qu'un concert.
--Comment? la salle Vivienne! la salle Hertz! la salle Pleyel! l'Athénée! l'hôtel de M. Jules de Castellane! le violon; le piano, le cor, la flûte, le violoncelle, le hautbois, le duo, le chœur, le quatuor, la romance!--Eh! mon ami, tout cela est vieux comme les rues.
De grâce, que faut-il faire pour vous donner du nouveau? Voulez-vous jouer à la bouillotte!--O ciel!--Au whist?
--Ah! Dieu!--Dînons.--Je ne fais que cela.--Causons.
--Quoi de plus vieux que la parole?--Dormons.--La belle nouveauté!--Regardons couler l'eau.--La rare invention!
Eh bien! vous allez me suivre au Théâtre-Français.--Corneille et Molière ne sont pas nés d'hier, et leurs successeurs d'aujourd'hui sentent déjà le rance.--Vous écouterez bien un vaudeville?--On jouait le vaudeville avant le déluge, et Noé en avait dans l'arche.--Voyez cependant comme la foule s'agite et se hâte; certes elle n'est pas ennuyée et blasée comme vous!--Où court-elle ainsi?--Au théâtre des Variétés.--Suivons-la, soit! Ici ou là, là ou ailleurs, que m'importe!
Cette multitude curieuse qui se presse depuis huit jours au théâtre des Variétés, c'est Bouffé qui l'occupe et l'attire, le grand acte est accompli: Bouffé a rompu publiquement avec le Gymnase, son fidèle compagnon de quinze ans. Qu'on parle maintenant des vieux amis et des vieilles amitiés! On se prend par hasard, on se garde par habitude, et puis l'on se quitte un beau jour pour un intérêt, pour un caprice, pour un hochement de tête.--Connaissez-vous cet homme qui passe là-bas? vous dit quelqu'un, en vous montrant du doigt votre ancien et longtemps votre meilleur ami.--Moi? je n'ai jamais vu ce monsieur.--De même Bouffé passera devant le Gymnase et sur le boulevard Bonne-Nouvelle sans tourner seulement la tête de ce côté, sans se souvenir que c'est là qu'il est né en quelque sorte, qu'il a grandi et que la gloire lui est venue.
Ce n'est pas que nous voulions accuser Bouffé d'ingratitude; le Gymnase et Bouffé étaient las l'un de l'autre; c'est un traité de rupture au bas duquel les deux intéressés, le théâtre et le comédien, ont apposé, leur signature de tout leur cœur. Mais comment en étaient-ils venus à ce point d'antipathie réciproque, après une liaison si ancienne, si éclatante et se utile pour tous deux? Que vous dirai-je? Un longue cohabitation amenant la lassitude, et, ce qui détruit les associations les plus solides en apparence, certains embarras d'affaires, la prospérité décroissante et la mauvaise humeur, conséquence de la mauvaise fortune, Bouffé et le Gymnase, au milieu de la grande bataille du théâtre et des auteurs, déclinaient en effet de compagnie, et voyaient leur lustre s'éclipser.
Je ne sais ce que deviendra le Gymnase sans Bouffé, mais il est clair que Bouffé se passera parfaitement du Gymnase. Bien plus: cette séparation semble le ranimer et le rajeunir; on dirait d'un prisonnier qui a brisé sa chaîne et qui chante à travers champs et cabriole. Il fallait le voir à son début aux Variétés: ce n'était plus le Bouffé triste et maladif de ces derniers temps, mais le Bouffé alerte, éveillé, ingambe, joyeux; jamais le gamin de Paris n'avait eu plus d'entrain, plus de jeunesse, plus de verve, plus de cœur, plus de malice; jamais il n'avait mis plus de légèreté dans son étourderie, plus de sensibilité dans son dénouement et dans ses larmes; aussi le succès a-t-il dépassé toutes les espérances; Bouffé a pris possession du théâtre de Potier et de Vernet au milieu des bravos et des couronnes. Sans doute il en coûte un peu cher au directeur M. Nestor Roqueplan; cent mille francs de dédit, c'est bien quelque chose; mais là où la vogue arrive, cent mille francs ne pèsent pas un denier.
Faute de pouvoir vous envoyer Bouffé en personne, timbré et sous bande, l'Illustration vous gratifie de son portrait; c'est toujours quelque chose, cherchez dans notre esquisse le comédien spirituel, ingénieux, délié, fin, mélancolique, et souriant d'un sourire si voisin des larmes.
On a beaucoup parlé de Janus, et même on en a fait un dieu; le beau dieu que voilà! A quoi bon faire tant d'embarras pour un personnage à double face, et cela valait-il la peine de le canoniser? Que direz-vous donc de Bouffé, qui se multiplie, et se métamorphose, et prend tant de figures différentes; tantôt gamin de Paris, tantôt enfant de troupe, tantôt le bonhomme Baptiste, tantôt le pauvre Jacques; ici pleurant, là souriant, le ridicule et la passion, le drame et la comédie?
Bouffé a été le grand succès et l'intérêt capital de la semaine; on s'est plus occupé de Bouffé que de M. de Polignac lui-même qui vient de paraître ici et de disparaître aussitôt devant les susceptibilités et les soupçons de la police. M. Berryer, de retour de Londres depuis trois jours, n'a pas fait une plus heureuse concurrence que le ministre de 1830 à la vogue du Gamin de Paris; quelques vieux hôtels du faubourg Saint-Germain ont pu s'émouvoir de son arrivée, comme d'un souvenir et d'une espérance; mais on ne dit pas que le peuple et la foule, se soient assemblés pour aller à sa rencontre, comme ils se précipitent aux représentations de Bouffé. Or, c'est le peuple, c'est la foule qui constatent le sucrés des comédies politiques ou non publiques; il n'y a pas de bonne chance s'ils ne font queue d'abord et ne battent ensuite des mains au dénouement.
A Rouen, ils ont battu des mains pour M. Beuzeville, qui n'est pas le duc de Bordeaux, bien s'en faut. M. Beuzeville est ce potier d'étain dont nous avons déjà parlé, et qui tout à coup s'est éveillé poète, non pas poète pour rire, poète de petits vers, comme l'Oronte du Misanthrope; une tragédie en cinq actes, munie de tous ses alexandrins est le fruit des veilles poétiques de M. Beuzeville. Or, une tragédie ne badine pas. Celle-ci a pour sujet Spartacus. Le Théâtre-Français, on se le rappelle, avait accueilli avec bienveillance l'œuvre du jeune ouvrier, mais cet accueil était plutôt un encouragement qu'une approbation complète. Il fallait remanier la pièce, corriger les vers, changer des scènes, donner enfin à Spartacus tout ce qui lui manquait encore. Ce n'est pas le courage, la résignation et la modestie qui ont fait faute à M. Beuzeville; il aurait bien volontiers suivi les avis de messieurs les comédiens ordinaires du roi; mais le jeune poète avait hâte de savoir si, tout imparfaite qu'elle était, sa tragédie donnait vraiment des espérances; il a donc conduit Spartacus à Rouen, et Spartacus n'a pas eu à s'en plaindre: Rouen a vivement applaudi des scènes intéressantes, de beaux vers, de nobles sentiments, du moins le journal normand le dit.--M. Beuzeville est né en Normandie, et l'on pourrait croire que la mère a eu quelque indulgence pour son fils: même un peu de faiblesse et d'aveuglement ne surprendraient pa; mais, dans cette occasion, l'amour maternel ne semble pas avoir empêché l'équité du juge. Le critique rouennais mêle des observations à ses louanges, et Rouen sans doute en aura fait autant. C'est une excellente méthode pour bien élever les enfants et les poètes. Le talent naissant de M. Beuzeville méritait en effet de ne pas commencer par être aveuglement accablé de caresses pour finir et avorter ensuite comme un enfant gâté. Avec un régime fortifiant, il deviendra un homme, nous l'espérons.
Nous l'avions deviné, les ambitions littéraires s'agitent autour de l'Académie, c'est à qui prendra d'assaut le fauteuil de M. Campenon. Les assaillants les plus intrépides et qui portent le plus haut leur bannière sont M. le comte Alfred de Vigny. M. Sainte-Beuve M. Saint-Marc-Girardin, vient ensuite M. Vatout, bibliothécaire du roi, qui frappe à la porte de l'Académie depuis longtemps, comme ces locataires nocturnes à qui le concierge refuse d'ouvrir, bien qu'ils carillonnent sans relâche et à coups redoublés. La bataille s'engagera vivement entre ces quatre candidats; le reste n'est pas sérieux, pas même M. Édouard d'Anglemont.
M. Liadières aurait bien aussi quelques velléités de se mettre sur les rangs; mais, pour se dernier, il attend le succès de la fameuse comédie dont on s'occupe si fort depuis quinze jours: les Bâtons flottants. La semaine dernière, cette comédie était encore à l'état de logogriphe, et nous en cherchons le mot: ce mot est trouvé, et ce mot est Liadières; on avait cependant compté sur le mystère le plus profond jusqu'au jour de la première représentation; mais un secret à Paris est comme une bouteille de fine liqueur livrée à l'air et qui s'évente; on a beau chercher, personne ne peut dire qui a ôté le premier le bouchon. Quoi qu'il en soit, M. Liadières est éventé; tout Paris désigne l'officier d'ordonnance et le député comme l'auteur de la comédie en question; il n'y a donc plus aucune espèce de mérite à le dire, on ne se donne pas même par là le petit plaisir d'une indiscrétion; aussi les femmes n'en parlent-elles plus.
Croiriez-vous une chose? madame Cindi-Damoreau a quitté Boston et va à la Havane. Deux rossignol, pour traverser ainsi les mers, es-tu devenu alcyon?
La Tutrice ou l'Emploi des Richesses, comédie en trois actes de MM. Scribe et Duport (Théâtre-Français).--Daniel le Tambour (Gymnase).
Le mot tuteur et tutrice a un air rébarbatif; dans un tuteur, la comédie a coutume de ne voir qu'un vieux barbon, goutteux, quinteux, maussade et avare, quelque Cassandre ou quelque Bartholo, fort à charge aux vives Rosines et aux galantes Isabelles; la tutrice a dû en souffrir logiquement; et il semble difficile qu'une tutrice, à son tour, ne soit pas quelque peu respectable et douairière. Mais au connaît M. Scribe; M. Scribe n'aime pas à se traîner dans la tradition; c'est l'homme aux surprises. Il lui est arrivé plus d'une fois, dans ses charmantes esquisses du Gymnase, de montrer de jeunes et aimables tuteurs, des tuteurs très-galants, très-tendres, faits tout exprès pour être adorés des pupilles. Voici maintenant qu'il nous donne une tutrice de l'âge d'une jeune-première, et point du tout maussade.
Elle s'appelle Amélie de Moldaw. Quant à son titre de tutrice, il est plutôt de pure bienveillance que strictement légal.
Voici le fait.
Un vieux feld-maréchal, le comte de Wurtzbourg, est oncle d'un vaurien de neveu, son héritier naturel. Laisser sa fortune, c'est-à-dire trois ou quatre millions, à un tel drôle, c'est jeter une brebis dans la gueule du loup: en un tour de dent les millions seront absorbés. Pour eviter cet appétit vorace, le feld-maréchal nomme Amélie de Moldaw, la fille d'un de ses compagnons de guerre, sa légataire universelle; ceci veut dire qu'il déshérite son neveu. Après quoi, le bonhomme meurt; que la terre lui soit légère!
Amélie accepte le legs; mais ne croyez pas que ce soit par cupidité; tout au contraire. Ces biens immenses, elle les conservera avec honnêteté, avec soin, comme un vertueux tuteur veille à la fortune d'un mineur étourdi, pour la lui rendre intacte quand la sagesse lui sera venue.
Or, comment corriger ce fou de Léopold de Wurtzbourg? comment le convaincre que ses richesses sont faites, non pas pour les perdre sottement en dissipations et en extravagances, mais pour les faire fructifier honorablement pour soi, utilement pour les autres? Telle est cependant la tâche qu'entreprend Amélie, et vous avouerez qu'on ne s'attendait guère à ce cours de morale de la part d'une jeune fille de vingt ans.
Elle trouve naturellement dans Léopold un disciple peu docile. Léopold a beaucoup plus de penchant pour ces demoiselles de l'Opéra que pour autre chose, et l'ordre lui semble bien maussade, en comparaison du désordre. D'ailleurs, pourquoi Léopold écouterait-il les remontrances d'Amélie? N'est-ce pas elle qui vient de lui enlever l'héritage qu'il croyait déjà tenir, et sur lequel il avait fondé tant de charmants rêves de plaisir? Donc non-seulement il décline la compétence d'Amélie en fait d'éducation, mais il se croit en droit de la haïr, aussi bien que feu son oncle. Et pour témoigner aux vivants et aux morts cette haine profonde et le cas qu'il fait de leurs leçons, Léopold se promet d'être plus mauvais sujet, plus dissipateur que jamais; il fera des dettes, il passera sa vie follement; il épousera la Fredoline, illustre danseuse de l'Opéra! En un mot, il compromettra de son mieux le nom des Wurtzbourg.
Léopold le ferait comme il le dit, si Amélie n'était pas la pour l'arrêter dans cette voie de perdition. Que fait-elle? Elle achète tout simplement des créanciers de Léopold de bonnes lettres de change, et en vertu de ce titre en règle, fait arrêter notre étourdi, qui va tout droit en prison méditer sur la fragilité des héritages et sur les danseuses de l'Opéra. Il est d'abord furieux, et maudit Amélie de plus belle; si bien qu'il en fait une grosse maladie. Mais être toujours furieux ou malade, c'est une triste position à vingt-cinq ans. La méditation arrive donc après la rage, et après la méditation viennent la santé et le sens commun, Léopold se décide à être raisonnable, mais c'est encore par vengeance: il veut qu'Amélie ait la preuve qu'elle ne lui a rien pris en lui prenant les millions de l'oncle, et qu'il sait fort bien s'en passer.
Il étudie le droit et devient un avocat distingué; cela s'appelle se venger noblement, et vous conviendrez que cette vengeance vaut un peu mieux que la première, qui consistait à se ruiner et à se déshonorer.
On sait le procédé de Marivaux, et de M. Scribe après lui; M. Scribe et Marivaux ne mettent les gens aux prises et ne les font se haïr d'abord, que pour les faire s'adorer ensuite; telle est la conclusion de la guerre de Léopold de Wurtzbourg contre Amélie de Moldaw.
En retrouvant Amélie, Léopold est tout inquiet d'éprouver je ne sais quelle espèce d'émotion qui n'est plus tout à fait son antipathie d'autrefois. Cependant il résiste, et veut lutter encore; mais, à force de résister, les plus braves souvent succombent: c'est ce qui arrive à Léopold, surtout lorsque Amélie, convaincue de sa conversion, se dévoile à lui, et explique tout le secret île sa conduite; alors, en effet, dans cette femme qu'il a longtemps soupçonnée d'avidité, de mauvaise foi, et de pis encore, Léopold trouve une bonne et charmante fille, dévouée, désintéressée, vertueuse, qui a voulu le sauver de ses propres folies, et, le voyant complètement corrigé, lui restitue toute cette fortune dont il saura faire désormais un bon emploi. A quoi bon vous dire que Léopold, émerveillé, attendri, vaincu, tombe aux pieds d'Amélie, et que bientôt nous célébrerons les noces dans le château du vieux maréchal de Wurtzbourg? cela va de soi-même.
Quelques hors-d'œuvre d'un goût équivoque, des développements excessifs au début de la comédie, certains mots et certains détails manquant d'une suffisante délicatesse, avaient causé, le premier jour, certains petits désagréments à la Tutrice mais MM. Scribe et Duport ont, dès le lendemain, remédié au mal, et l'ouvrage, sans être un des plus heureux et des plus spirituels du fécond et habile auteur, se fait écouter maintenant sans obstacle et même avec plaisir. Il est agréablement joué par mademoiselle Plessis, Provost, et mademoiselle Brohan.
--Le Gymnase, veuf du Bouffé, a songé tout aussitôt à le remplacer. Le jour même où Bouffé faisait, au théâtre des Variétés, une triomphante entrée, M. Delmas s'essayait au Gymnase dans un rôle destiné primitivement au célèbre comédien. M. Delmas a réussi; c'est un acteur exercé, et qui il manque un peu de distinction, mais qui a du métier, de la verve, de l'intelligence, de la chaleur, C'est déjà beaucoup, et, avec cette première mise de fonds, on peut faire son chemin.
D'ailleurs, il. Delmas n'avait pas précisément besoin, cette fois, des belles manières d'un homme comme il faut; il a débuté par le rôle d'un tambour. Or, ce tambour s'appelle Daniel; il est brave, il est sensible: figurez-vous le tambour modèle. Sa bravoure, Daniel l'a montrée souvent, sur les champs de bataille, et dernièrement en Afrique, au col de Mouzaia; quant à sa sensibilité, voici à quoi il l'emploie:
Tout tambour qu'il est, Daniel est le père d'une charmante fille.--Et la mère, une vivandière?--Non pas, morbleu! la mère est une marquise.--Comment cela se peut-il?--Pardon; mais l'histoire serait trop longue à vous conter.
Or, cette fille charmante, Daniel veille sur elle et revient tout exprès d'Afrique pour faire son bonheur. Vous comprenez bien qu'il n'use pas lui dire qu'il est son père, un simple tambour! mais il fait mieux: il l'arrache à l'inimitié d'une méchante famille qui en veut à son bien, et lui donne pour mari, à la place d'un homme qu'elle hait, un joli petit comte qu'elle aime; après quoi il reprend son tambour, fait un roulement et retourne en Afrique, la larme à l'œil, mais sans avoir dit son secret.
La pièce, l'auteur M. Auvray, Delmas le débutant, et mademoiselle Rose-Chéri, ont réussi avec accompagnement de bravos et de larmes.
L'attention s'est, cette semaine moins que jamais, portée sur ce qui peut se passer en France. La province n'est occupée qu'à rédiger les pétitions qu'elle veut remettre à ses députés avant que ceux-ci montent dans la voiture particulière dans la malle-poste, dans la diligence, dans le wagon ou dans le bateau à vapeur qui doit les amener à Paris. Quant à la capitale, elle se creuse la tête à chercher douze nom à inscrire sur chacune des listes des douze arrondissements pour l'élection des maires et adjoints, fonctionnaires sans fonctions, archivistes purs et simples des actes de l'état civil, qui n'ont pas assez d'attributions pour pouvoir faire le bien, mais qui, par force d'inertie, arrivent quelquefois à l'empêcher. Les circulaires des candidats se nuisent et font ployer l'électeur sous leur poids. Mais, en vérité, pour l'homme qui ne fait partie d'aucune coterie de quartier, il est bien difficile, au milieu de tous ces prétendants à l'écharpe municipale, à l'habit brodé, et, pour tout dire, à la décoration qui fait partie obligée du costume, il est bien difficile de dégager l'inconnu, et cependant la loi nous condamne à recommencer douze fois cette pénible opération auprès de laquelle les rébus que l'Illustration donne à deviner ne sont qu'un jeu!--Les nouvelles d'Afrique sont venues remplir un peu le vide que le manque d'événements intérieurs ont laissé dans nos feuilles politiques. La brillante et heureuse expédition du général Tempoure demande un récit spécial qu'on trouve dans ce même numéro; quant à la défection d'un chef indigène, dont nous avons déjà parlé, et à la trahison dont une tribu des environs de Constantine aurait eu à se plaindre de la part du gouverneur de cette province, les feuilles officielles n'ont jusqu'ici donné aucun renseignement à ce sujet, sans doute pour être plus à même de répondre avec exactitude aux faits précisés qui ont été mis en circulation.--Notre mission de Chine s'est enfin déterminée à s'embarquer sur l'escadre qui doit la conduire dans le Céleste Empire. Elle attendait probablement pour prendre ce parti qu'Old-Nick eût fait paraître ses premières livraisons de la Chine ouverte, qui vont lui servir de Guide de l'étranger, et qui vont permettre en même temps aux souscripteurs casaniers de faire, sans se déranger et sans redouter, eux, aucun mécompte, le même voyage que M. de Lagrenée. L'empereur chinois nous ayant fait la gracieuseté de nous adresser son portrait, nous avons cru devoir, en échange lui envoyer celui de notre ministre plénipotentiaire: nous les donnons tous deux aujourd'hui à nos lecteurs.--La nouvelle s'étant répandue que deux Français de la légion que nos nombreux compatriotes ont formée à Montevideo pour défendre leurs personnes et leurs biens, avaient été pris par le général Oribe, torturés et mutilés, que leurs têtes avaient été exposées, le ministère fit annoncer que des explications seraient demandées à ce sujet. En effet, un des bâtiments de notre escadre de la Plata fut dépêché dans ce but à Buenos-Ayres. Qu'en est-il advenu? C'est encore une incertitude que les feuilles du gouvernement ont a faire cesser. D'après le Patriote Français, journal qui se publie à Montevideo, M. Arana, ministre de Rosas, aurait, en substance, répondu à M. de Ludre, notre ministre près de la république argentine: «Les deux individus sur le sort desquels vous réclamez étaient du nombre de ceux que MM. Pichon, consul français à Montevideo, et l'amiral Massieu de Clerval, commandant de l'escadre française, ont déclarés officiellement n'être plus Français, pour avoir, sans l'autorisation du roi, pris du service militaire à l'étranger. Que signifie dès lors votre réclamation?» Nous ne savons jusqu'à quel point la déclaration de MM. Pichon et Massieu de Clerval serait regardée comme nous engageant, alors même, ce que nous ne croyons pas, qu'elle aurait été faite; car il est bien constant que des hommes placés dans la nécessité de la légitime et de l'immédiate défense personnelle, à Montevideo, où ils sont bloqués, ont quelque chose de mieux et de plus pressant à faire que d'attendre de Paris l'autorisation de prendre les armes. D'après le Times, au contraire, les deux Français seraient morts des blessures qu'ils auraient reçues en combattant, et leurs cadavres auraient été mutilés par les Montévidéens eux-mêmes, pour augmenter l'ardeur de leurs auxiliaires et leur rendre l'ennemi plus odieux. De ces deux versions, quelle est la vraie?
Bien des yeux sont en ce moment tournés vers l'Angleterre. L'attention qu'on a prêtée à l'accueil qu'y ont reçu M. le duc et madame la duchesse de Nemours, aux hommages que sont venus leur rendre les ministres des puissances étrangères et, parmi eux, le ministre de Russie, qui a donné son nom à la fameuse convention de juillet 1840, de Brunow, cette attention a fait son temps. La visite que la reine Victoria vient de rendre à sir Robert Peel serait elle-même oubliée si les journaux anglais n'avaient fait gagner et ne reproduisaient pour leurs lecteurs le wagon-salon qui a transporté leur souveraine et le prince Albert. Mais le fait qui éveille le plus la curiosité anglaise en ce moment et qui, de ce côté du détroit, est de nature à faire naître également la nôtre à des titres divers, ce sont les réceptions, les petits levers de M. le duc de Bordeaux, ses entrevues avec les pèlerins de la légitimité qui ont entrepris tout exprès ce voyage, et les harangues plus ou moins mesurées qu'on lui adresse. Plusieurs journaux français s'en émeuvent et annoncent qu'on ne peut manquer, à la tribune de la Chambre, de demander compte de leur démarche aux députés qui ont été grossir la cour du petit-fils de Charles X. Ce qui nous paraît devoir résulter le plus certainement de tout cela, c'est tout simplement une discussion d'adresse fort animée. Du reste, on est fort curieux de savoir quelle réponse sera faite au prince voyageur quand il demandera à faire sa cour à la reine. Ce ministre étranger lui a porté les félicitations de son souverain; c'est le ministre du roi de Hanovre.--Le ministère anglais et les accusés irlandais se trouvent avoir un répit de six semaines, par l'ajournement au 15 janvier qu'ont prononcé les quatre juges de la Cour du banc de la reine(2). En attendant, le cabinet fait imprimer dans ses journaux qu'en définitive, s'il n'obtient pas une condamnation, cela ne fera que démontrer plus évidemment au Parlement la nécessité de lui accorder des mesures coercitives. On voit qu'il s'arrange d'avance pour ne pas paraître trop désappointé dans le cas d'un acquittement. Il croit aussi devoir découvrir de temps en temps des conspirations et des dépôts d'armes, pensant que cela ne saurait faire de mal sur l'esprit des jurés.--Les élections américaines ont définitivement pris couleur, et l'opinion démocratique est sûre aujourd'hui d'une grande majorité. Nous désirons, sans nous en flatter beaucoup, que quand le parti vainqueur aura installé au Capitole de Washington, son influence à la place de celle des whigs, il entend mieux que ceux-ci les véritables intérêts États-Unis, et abroge cette législation de douanes qui équivaut en quelque sorte à une prohibition générale.
Note 2: L'honorable Édouard Pennefather, président de la Cour du banc de la reine, en Irlande, est dans sa soixante-dixième année. Il a débuté au barreau vers 1796, et a été longtemps l'un des premiers avocats de son pays. Quoique né en Irlande, on assure qu'il ne dissimule point sa prédilection pour l'Angleterre. Un fait qui semblerait venir à l'appui de cette opinion, c'est que, depuis plusieurs années, toutes les propriétés qu'il a achetées sont situées sur le territoire anglais. Il est inutile de dire qu'il est conservateur.
L'honorable Chartes Burton, second juge, n'est pas Irlandais. C'est John Philippot Currau, qui, ayant conçu les plus grandes espérances de son jeune talent, l'enleva à l' Angleterre et le protégea dans ses débuts au barreau irlandais. Il appartient au parti whig. On lui reproche toutefois d'avoir aidé de son crédit et de son argent la candidature de son gendre, M. West, qui est conservateur.
L'honorable Philippe Cecil Crampton, troisième juge du banc de la reine, a soixante ans, il s'était fait de bonne heure une haute réputation de talent dans l'Université irlandaise. Il a été professeur de droit au collège de la Trinité. Il a siégé, comme membre de l'opposition, à la Chambre des communes, et, sous l'administration whig, il a exercé les fonctions de solliciteur-général. Il a de tout temps professé à l'égard d'O'Connell une vive antipathie, et O'Connell, comme on doit le penser, la lui rend bien. C'est un des champions les plus actifs de la grande cause de la tempérance. On rapporte que, voulant donner au père Matthews un gage éclatant de sa loi, il fit un jour vider tous les vins que contenait sa cave (et elle était célèbre parmi les amateurs) dans un ruisseau qui traverse sa villa près Bray, dans le comté de Wicklow.
L'honorable Louis Perrin, quatrième juge, est d'origine française, c'est la révocation de l'édit de Nantes qui a forcé sa famille à se naturaliser en Irlande. En 1834, il a été élu, à Dublin, membre du Parlement. Il est whig. Sa probité, son savoir et son bon sens le font respecter de tous les partis. Il a plus de soixante-dix ans.
États-Unis.--Le Capitole de Washington.
Le roi Othon a ouvert, le 20 novembre, l'Assemblée nationale par un discours qui eût été plus convenablement prononcé le premier jour de l'an. L'allocution royale est toute en souhaits et en vœux que les députés ont dû croire sincères. Tous les membres du corps diplomatique assistaient à cette séance, à l'exception du ministre de Russie.--Les nouvelles anglaises de Chine sont peu favorables. Le comptoir nouveau ne fonctionne guère, et les ports sont encombrés de marchandises anglaises qui ne trouvent pas d'écoulement. D'un autre côté, des fièvres très-dangereuses exercent leurs ravages sur les Européens, et l'île de Hong-Kong: est infestée de vagabonds, de voleurs, de rats et de plusieurs espères de vermine qui s'entendent parfaitement pour en rendre le séjour insupportable aux Barbares.--Si nous voulions parler du Penjab, il nous faudrait enregistrer des assassinats nouveaux à la suite de ceux que nous avons déjà annoncés, tracer des noms aussi peu commodes à écrire qu'à prononcer, et avec lesquels nos lecteurs n'ont nul intérêt à faire connaissance. Le général Ventura n'est point, comme on l'avait dit, prisonnier dans une forteresse. Le général Avitabile est également parvenu à se mettre en sûreté. Lord Ellemborough n'a pas encore annoncé l'intention d'intervenir, mais il fait réunir une armée considérable sur le Rutledge, et cette mesure le mettra à même de menacer ou d'agir selon que les intérêts anglais le demanderont.--Nous avons gardé pour la fin, comme on fait des énigmes, les incroyables intrigues qui se croisent en ce moment en Espagne. On a vu précédemment M. Lopez résigner le pouvoir dont, malgré ses concessions ou peut-être plutôt par suite de ses concessions même, le général Narvaez et le personnel qui entoure l'innocente Isabelle étaient arrivés a lui rendre l'exercice impossible. M. Olozaga lui a succédé et a débuté par une déclaration constitutionnelle, par un discours plein de béatitudes, et par un ajournement de la réorganisation des gardes nationales et des municipalités, provoquée par le ministère qu'il venait de remplacer. Il pensait qu'il y en aurait là pour tous les goûts; et, en effet, ses paroles pouvaient plaire aux constitutionnels, son premier acte semblait devoir lui gagner les cœurs des camarillistes. Il n'en a rien été. Le nouveau premier ministre a bientôt été amené à penser que la pauvre enfant, qu'on a déclarée majeure, était bien loin d'être émancipée de l'influence dominatrice du général Narvaez qui règne véritablement sous son nom; et que pour lutter contre cette usurpation de fait, pour trouver quelque part un appui régulier et de quelque puissance, il fallait une assemblée moins également partagée que la Chambre actuelle des Députés, et qui offrît aux constitutionnels sincères une majorité compacte et prononcée. Dans cette conviction, M. Olozaga a soumis à la reine un projet d'ordonnance de dissolution. La reine, bien entendu, était parfaitement incapable d'apprécier si l'acte auquel elle acquiesçait était en soi bon ou mauvais; mais son instinct d'enfant lui donnait, peut-être à craindre que le général Narvaez en fût mécontent. Aussi le lendemain, quand celui-ci, informé de la mesure adoptée, vint au palais trouver la reine Isabelle, la pauvre petite, voyant bien qu'elle allait être grondée, se mit à rapporter. On lui fit grâce de la pénitence, à la condition qu'elle rapporterait comme on voudrait, et qu'elle déclarerait que M. Olozaga, pour lui arracher sa signature, lui avait donné des chiquenaudes, tiré l'oreille et tenu la main. La leçon apprise a été répétée sans trop de fautes. Voilà ce qui se laisse entrevoir dans les correspondances et les journaux d'Espagne. Ce qui est certain, c'est que M. Olozaga a été destitué par une ordonnance du 29 novembre, contre-signée de son collègue M. de Frias, qui, le lendemain, a été amené, ainsi que M. Serrano et les autres ministres, à donner lui-même sa démission. Un jeune député, M. Gonzalès Bravo, avocat, a été nommé minière des affaires étrangères. Il compose jusqu'ici à lui seul tout le cabinet. En qualité de chancelier, il est venu, dans la séance des cortès du 1er décembre, présenter sérieusement la déclaration de la reine portant le récit des violences imputées à M. Olozaga. Une proposition a été faite, ayant pour objet d'éloigner momentanément cet ancien ministre du Congrès. Le renvoi de cette motion à l'examen des bureaux a été prononcé à la majorité 79 voix contre 75. Madrid, nous dit-on, est dans l'inquiétude la plus vive. Nous nous l'expliquons sans peine. Quand on voit une aussi étrange parade se jouer en face d'une grande nation, quand on voit ses députas y accepter des rôles, est-il bien surprenant que le peuple se demande s'il suffit de siffler les acteurs?
Vue extérieure du Wagon de la reine d'Angleterre.
Intérieur du wagon de la reine d'Angleterre.
Une violente tempête, qui a causé de nombreux sinistres, a éclaté, pendant les journées du 31 septembre au 2 octobre, dans les parages du sud de la Floride et des Bahamas. Outre plusieurs navires grands et petits, sur lesquels personne n'a péri, on cite un brick que l'on croit être le Virginia, qui allait de Boston à la Nouvelle-Orléans, avec environ soixante passagers, et qui a été englouti en vue de l'île Perry, l'une des Bahamas. La catastrophe a eu lieu tout près du rivage, aux yeux d'une foule nombreuse qui était accourue pour porter secours, mais qui en a été empêchée par la fureur de la mer. Personne n'a pu être sauvé. Une goélette s'est aussi perdue non loin de là, sur la côte d'Abaço, avec son équipage composé de cinq hommes. Une autre goélette du port d'Abaço a sombré dans les mêmes parages; il y avait à bord huit hommes, onze femmes et deux enfants. Tous ont péri.
«A ces naufrages, ajoute le Courrier des États-Unis, journal français de New-York, nous aurons sans doute à ajouter plus tard ceux de plusieurs bâtiments dont la longue disparition ne laisse guère d'espoir sur leur sort. De ce nombre est le brick Francis-Ashby, qui est parti de New-York pour Matanzas le 23 septembre, avec plusieurs passagers parmi lesquels nous signalons à regret un de nos compatriotes. M. le comte d'Adhémar, qui compte de nombreux amis à New-York et à la Havane.» Un des plus beaux paquebots à vapeur naviguant entre Liverpool et les États-Unis, le Sheffield, s'est également perdu, mais toutes les personnes qui étaient à bord ont été sauvées.
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M. de Lagrenée, ambassadeur de France en Chine. |
L'Empereur de la Chine. |
Pendant que les compagnies se préparent et s'organisent pour solliciter des Chambres, quand elles seront réunies, la concession des lignes de fer qui sont encore à accorder, le chemin atmosphérique de Dublin, par les épreuves dont il sort vainqueur, confirme la pensée où étaient les premiers commissaires que notre ministère des travaux publics a envoyés pour l'examiner, qu'une révolution est au moment de s'opérer dans les voies de fer. M. Mallet, du corps royal des Ponts et Chaussées et ancien député, nommé, en dernier lieu, pour faire sur ce système un rapport détaillé et en quelque sorte définitif, est de retour d'Irlande, et sa conclusion, comme celle de M. Brunet et des autres hommes de l'art qui se sont réunis à lui sur les lieux, est que ce système nouveau doit être regardé comme parfaitement pratique et sûr. Il est indispensable que, sans plus tarder, il soit essayé en France; car on sait qu'il est applicable sur un des bas-côtés des voies de terre, qu'il n'exige ni terrassements, ni nivellements, ni travaux d'art, et que par conséquent il épargnerait des capitaux énormes qui seraient dépensés en pure perte si on devait un peu plus tard adopter l'air atmosphérique comme force motrice. D'un autre côté, la Gazette générale de Prusse annonce que M. Shuttleworth, ingénieur anglais, propose un autre système, qu'il appelle chemin de fer hydraulique. La description qu'elle en donne est exactement conforme à celle d'un chemin atmosphérique, à cette différence près que la pression de l'eau remplace celle de l'air, et qu'il faut établir au-dessus du niveau du chemin des réservoirs toujours remplis d'eau et ne la laissant jamais perdre. Ce système n'est encore qu'à l'état de pure théorie.
En attendant que l'eau trouve son utilisation dans les chemins de fer, le tribunal de commerce de Rouen n'entend pas qu'elle serve à faire du vin. Il vient de rendre un jugement fort bien motivé sur l'opération appelée le mouillage, dans lequel il apprécie comme elle mérite de l'être la conduite de la régie, qui tolère cette fraude commise aux dépens du consommateur, pourvu que le droit lui soit payé sur le produit des puits comme sur celui de la vigne. C'est étrangement comprendre sa mission, pour une administration publique, que de croire qu'elle n'a point à défendre les citoyens contre l'avidité et la mauvaise foi, et que son rôle doit se borner uniquement à faire que le trésor partage du moins avec les fraudeurs.--En vérité, nous serions tentés d'envoyer M. le directeur-général des contributions indirectes prendre quelques leçons de scrupules d'un nouveau gouverneur d'Abyssinie, sur lequel les journaux allemands nous donnent des détails. Le naturaliste Schimper, après avoir séjourné pendant six années dans ces contrées, s'est fait, disent-ils, une position très-avantageuse auprès du roi Ubie, qui l'a nommé gouverneur d'un district très-étendu. Il rend lui-même compte de ces circonstances dans une lettre écrite d'Ambassa, en date du 30 juin, et ainsi conçue: «Je suis maintenant propriétaire d'un vaste pays qui compte une population de plusieurs millions d'habitants, et dans lequel je suis souverain comme un comte d'empire au Moyen-Age; mais je suis pauvre car il n'y a ici que du blé, des armes et des bestiaux; l'argent y est rare, et je ne veux point m'en procurer en employant des moyens violents, à l'exemple des grands de l'Abyssinie.» Nous faisons des vœux bien sincères pour que M. Schimper ne meure pas de privations dans sa position très-avantageuse. Tous les peuples sont intéressés à ce qu'il soit établi, par un exemple prospère, qu'un souverain peut être parfaitement heureux et ne pas mourir de faim sans liste civile. C'est une expérience qui doit être suivie, avec curiosité.
Le juge Burton.--Le président Pennefather.--Le juge
Crampton.--Le juge Perrin.
(Voir la note de la page 234.)
Les artistes dramatiques, à qui il arrive aussi souvent le soir d'être rois et reines, n'en sentent pas moins quelquefois le matin les cris du besoin. Ils ont donc formé, entre eux une association de secours qui sert des pensions à quelques vétérans de l'art. Voici les noms de ces pensionnés par ordre d'ancienneté dans la carrière. C'est un curieux tableau, en même temps, de longévité chez les comédiens. M. Fragneau, doyen de tous les comédiens en exercice, 81 ans; M. Mériel, 75 ans; madame Mériel, 72 ans; madame Brunet, 72 ans; M. Bergeronneau, 68 ans; M. Bignon, 76 ans; M. Pougin père, 70 ans; M. Pic-Duruissel, 70 ans; madame Berger, 60 ans; M. Dugy, 70 ans; M. Bougnol, 82 ans; madame Clairençon, 91 ans; mademoiselle Zoé Duquesnois, 72 ans; M. Massun, 73 ans. Ces quatorze vétérans de l'art dramatique réunissent, entre eux mille trente ans, dix siècles passés!!!
L'administration de la ville de Paris continue avec zèle ses travaux d'embellissement, et d'amélioration. Les appareils pour la conduite des eaux du puits artésien de Grenelle aux réservoirs de l'Estrapade se poursuivent activement. Jusqu'au succès de cette belle et heureuse entreprise, dix-huit à vingt barrières de Paris se trouvaient à un niveau trop élevé pour recevoir l'eau d'aucun des établissements hydrauliques de la ville. Grâce au puis de Grenelle, voilà qu'on est parvenu à remédier à cette triste disette. Mais on ne s'est pas contenté de cette puissante source pour alimenter Paris; le projet conçu par M. Arago d'élever les eaux de la Seine au moyen de turbines qui doivent remplacer le chétif établissement hydraulique du pont Notre-Dame est définitivement adopté pour recevoir son commencement d'exécution au printemps prochain. Entre autres emplois qu'on se propose de faire des masses d'eau que ces puissants appareils élèveront, se trouve le curage de la rivière de Bièvre. On sait quels germes de mort traîne après lui, dans son cours à peine sensible, ce ruisseau fangeux et cependant si utile aux établissements qui l'avoisinent. Quel immense service que celui de faire contribuer les eaux de la Seine au nettoyage à fond de cette rivière, une fois chaque aimée, alors qu'elle est presque tarie, et que de son lit sortent des miasmes pestilentiels. Ces projets sont des bienfaits réels, et qui honorent l'administration d'autant plus qu'ils s'adressent aux classes laborieuses presque exclusivement, car ce sont elles qui peuplent en très-grande partie, les quartiers que ces mesures vont assainir.--Tout se prépare pour la restauration de Notre-Dame. Un concours a été ouvert L par M. le ministre des cultes, et un projet de MM. Lassus et Viollet-Leduc, auxquels on doit déjà des travaux de ce genre, bien connus et bien exécutés, a été placé en première ligne par le conseil des bâtiments civils. Les réparations si malheureusement faites antérieurement à la partie septentrionale de cette cathédrale commandaient que le plus grand soin fût apporté au choix des artistes à qui seront confiés la restauration générale de la sainte basilique et la construction d'une sacristie au flanc méridional du monument.--Un débat s'est engagé sur un cœur trouvé récemment à la place de l'autel de la Sainte-Chapelle. Suivant quelques archéologues, ce doit être le cœur de saint Louis, son fondateur; auquel cas, un aurait à le transporter sans retard dans les caveaux de Saint-Denis. Mais, suivant le savant M. Letronne, c'est bien plus probablement le cœur du maçon qui a construit cet édifice, et auquel les honneurs royaux ne sont pas dus. Dès qu'il aura été prononcé en dernier ressort, nous enregistrerons le jugement.--On vient de faire placer, sur la maison de la rue Richelieu numérotée 34, en face du monument élevé à Molière, et qui sera, comme nous l'avons annoncé, inauguré le 15 du mois prochain, un très-beau cadre en marbre blanc, au milieu duquel on lit, sur un fond noir, écrit en lettres d'or: «Molière est mort dans cette maison, le 17 février 1673, à l'âge de cinquante-un ans.» Cette inscription est surmontée du millésime 1844, encadré dans une couronne de laurier. Elle ne sera découverte que le jour de la cérémonie.
Nous avions raconté, d'après des journaux de Berlin, qu'une action judiciaire était intentée contre une danseuse espagnole, mademoiselle Lola Montez, qu'on accusait d'avoir malmené un gendarme à coups de cravache. Nous avons dit depuis que cette demoiselle avait écrit au Journal des Débats que la justice de Berlin avait renoncé à ses poursuites contre ce qu'elle appelait une vivacité et que le gendarme qui l'avait essuyée était même venu lui en demander pardon. Cela prouvait qu'Odry n'est pas le seul artiste qui ait rencontré de bons gendarmes. Mais des lettres de Varsovie du 25 novembre viennent nous apprendre que mademoiselle Montez ayant été mal accueillie, par le parterre de cette ville, s'est permis envers lui, sur le théâtre, des gestes qui n'avaient rien de gracieux et qui laissaient à désirer sous le rapport de la décence. Un gendarme lui a encore été envoyé, et ce n'est qu'après lui avoir opposé une rude résistance, qu'elle a quitté Varsovie comme elle avait quitté Berlin. Elle a annoncé, par sa lettre au Journal des Débats, qu'elle comptait se rendre prochainement à Paris. Gendarmes! garde à vous!
(Voir t. II, p. 26, 38, 105, 139 et 214.)
(Suite.)
Une autre circonstance, des plus délectables, se révéla avant que la première tasse de thé eût été bue. Le croira-t-on? tous avaient visité l'Angleterre! se pouvait-il rien imaginer du plus heureux? Cependant Martin n'en fut qu'à demi content, lorsqu'il eut découvert quel prodigieux monde de ducs, lords, vicomtes, marquis, duchesses, chevaliers, baronnets, étaient intimement connus de ses nouveaux amis, et quel vif intérêt inspiraient à ceux-ci les moindres particularités relatives à tant d'illustres personnages. Aux questions qui pleuvaient pour s'informer de telle ou telle de ces précieuses santés, l'imperturbable Martin répondait: «Oui! oh! oui; à merveille!--Jamais il ne s'est mieux porté.» S'agissait-il de savoir si la mère de sa Grâce la duchesse n'était, pas fort changée; «En vérité, pas le moins du monde, affirmait Martin; vous la verriez, demain que vous croiriez l'avoir quittée hier!» Tout glissait donc comme sur des roulettes. Même lorsque les jeunes miss, inquiètes de la destinée des poissons dorés qui frétillaient dans la fontaine grecque de telle ou telle noble serre, voulurent, savoir s'ils étaient toujours aussi nombreux; après mûre considération, l'Anglais affirma qu'ils devaient avoir doublé; et, quant à ce qui concernait les plantes exotiques, pas moyen d'en parler, foi d'amateur! il fallait le voir pour y croire.
Cet état si complètement prospère rappela au souvenir des membres de la famille les splendeurs sans pareilles d'une fête qui avait réuni la pairie entière, la fleur de la noblesse de la Grande-Bretagne, et tout l'almanach de la cour; fête à laquelle ils avaient été nominativement invités: on pouvait presque dire qu'elle se donnait pour eux. Puis vinrent les délicieuses réminiscences de ce que M. Norris le père avait dit un marquis, et de ce que madame Norris la mère avait dit à la marquise, et de ce que le marquis et la marquise avaient répondu, et des affectueuses et solennelles assurances qu'avaient prodiguées Leurs Grâces, en jurant sur l'honneur qu'il n'était rien qu'elles n'eussent donné pour voir M. Norris, madame Norris et les deux demoiselles Norris, et leur frère M. Norris junior, se fixer en Angleterre, afin de pouvoir cultiver assidûment leur précieuse amitié. Ces agréables récits se prolongèrent longtemps.
L'Anglais, néanmoins, trouvait quelque chose d'étrange, de contradictoire, à voir MM. Norris fils et père (si glorieux de correspondre, courrier par courrier, avec quatre pairs de la Grande-Bretagne) assaisonner de déclarations républicaines le brillant récit de leurs succès aristocratiques. Ils ne pouvaient tarir sur l'inappréciable avantage de vivre, à l'abri de toutes ces distinctions arbitraires, dans la terre classique des lumières et de l'indépendance, où l'on ne connaît de noblesse que celle qu'imprime la nature, où l'ordre social tout entier repose sur une large base d'égalité et d'amour fraternel. Ce thème entraînant inspira au père, un discours qui menaçait de devenir interminable, lorsque M. Bevan s'avisa, pour faire diversion, d'adresser à ses hôtes, quelques questions insignifiantes sur le propriétaire de la maison voisine. M. Norris déclara, en réponse, que ledit personnage professant des opinions religieuses qu'il lui était impossible d'approuver, il n'avait pas l'honneur de le connaître. Madame Norris avait aussi son motif, qui, bien qu'exprimé en d'autres termes, aboutissait à la même conclusion: «Ces gens-là pouvaient être assez bien dans leur genre, mais la bonne compagnie ne les recevait pas.»
Un autre trait fit sur Martin une vive impression. M. Devan raconta ce qui s'était passé entre Mark et le nègre; il devint évident que tous les Norris étaient abolitionnistes(3), à la grande satisfaction de Martin, qui n'hésita plus à exprimer sa sympathie pour cette pauvre race noire, vouée à tant de souffrances et d'oppression. Mais, au plus bel endroit de son discours, une des jeunes miss Norris,--la plus délicate et la plus jolie,--fut prise d'un fou rire, qui lui ôta la parole pendant quelques minuits; enfin, quand elle put modérer ses bruyants éclats, elle répondit aux instances polies de l'Anglais, qui la suppliait de lui dire en quoi il était si plaisant? «Que les nègres étaient de si drôles d'êtres, d'un si irrésistible comique, qu'il n'y avait vraiment pas moyen d'en parler sans rire, ou de prendre au sérieux une partie de la création si ridiculement absurde et si grotesquement bouffonne!» M. et madame Norris père et mère, mademoiselle Norris sœur, M. Norris le jeune, et jusqu'à la vieille grand'mère, se rangèrent à cet avis; il n'y avait qu'une voix sur un fait aussi incontestable.
Note 3: Partisans de l'affranchissement des noirs.
Eh quoi! les tortures, les angoisses convulsives de l'esclavage et leurs horribles traces n'opposent-elles pas un caractère sacré à l'être humain qui les subit, fût-il au physique aussi grotesque qu'un singe, aussi absurde au moral que le plus bénin des Nemrods qui donnent la chasse aux peaux rouges ou noires!...
«Bref, dit M. Norris père, tranchant amiablement la question, il y a une antipathie naturelle entre les deux races.»
M. Norris fils s'abstint de parler, mais il fit une laide grimace, et secoua délicatement ses doigts comme eût pu le faire Hamlet avoir manié le crâne de Yorrick; on eût dit que le sensitif Américain venait de toucher un nègre, et que la peau du noir avait déteint sur lui.
Averti qu'il s'était fourvoyé, et se trouvait sur un terrain peu sûr, Martin battit en retraite; pour rendre à la conversation son premier essor agréable et facile, il s'adressa aux jeunes personnes, dont la nette et brillante toilette, à l'unisson des petits souliers et des fins bass de soie, annonçait qu'elle étaient pas passées maîtres dans l'étude des modes françaises. De fait, si leur instruction sur ce point était tant soit peu arriérée, en revanche elle était des plus étendue. La sœur aînée surtout, que distinguait sa science en métaphysique, en hydraulique, ses connaissances approfondies des lois de la pression et des droits de l'homme, avait l'art de combiner ces divers talents de société de manière à les faire briller dans le discours, soit qu'on parlât chiffon, soit qu'on devisât de la perfectibilité humaine. L'heureux résultat de ce procédé, aussi instructif qu'ingénieux, était de plonger les auditeurs, en moins de cinq minutes, dans une sorte d'aliénation mentale.
Martin se sentit pris de vertige, et apercevant un piano, il en fit une planche de salut, et supplia l'autre sœur de chanter. Elle y consentit de bonne grâce. Alors commença un concert dont les demoiselles Norris firent tous les frais; les ariettes succédèrent aux airs de bravoure, puis vinrent les romances. Elles chantèrent de l'allemand, du français, de l'italien, de l'espagnol, du portugais, du suisse, de tout, hors de l'anglais. Leur langue natale, fi donc! c'était par trop vulgaire. Il en est des langues comme de bon nombre de voyageurs, gens d'assez mince étoffe, dédaignées au logis, mais distingués et choyés au dehors.
Il est probable qu'avec le temps les demoiselles Norris en seraient venues à l'hébreu, si elles n'eussent été subitement interrompues par l'Irlandais, qui, ouvrant la porte à deux battants, annonça d'une voix de Mentor:
«Le giniral Fladdock!
--Se peut-il! s'écrièrent simultanément les deux sœurs, suspendant aussitôt leur mélodie. Le général de retour!»
A cette exclamation, le général, en grand uniforme, paré comme pour un bal, s'élança dans le salon avec une telle impétuosité, qu'ayant, d'une de ses bottes, accroché le tapis et rencontré son épée en travers de ses jambes, il alla donner du nez sur le parquet, la tête la première, présentant aux regards consternés des spectateurs un petit point rond, chauve et luisant sur la sommité de son crâne. Ce n'était rien encore: assez replet de sa nature et fort serré dans ses habits, une fois que l'infortuné général fut à terre, il lui devint impossible de se relever; il resta donc gisant sur le ventre, se tortillant, et faisant faire à ses bottes toutes sortes d'évolutions dont un ne trouve point d'exemples dans les fastes militaires.
Il y eut un élan universel pour lui venir en aide; mais l'uniforme était si terriblement et si merveilleusement juste, que le héros fut relevé tout d'une pièce, comme un clown qui fait le mort. Roide et sans pli, il ne reprit possession de son individu qu'en se retrouvant d'aplomb sur ses deux plantes de ses pieds; alors, ranimé comme par miracle, et s'avançant de biais pour tenir moins de place et sauver de tout contact l'or de ses épaulettes, il parvint jusqu'à la maîtresse de la maison et la salua le sourire sur les lèvres.
Il est vrai que la famille Norris n'aurait pu manifester plus de joie à cette apparition inattendue, si New-York eût été en état de siège, et qu'il n'y eût pas eu moyen, pour or ou pour argent, de se procurer un général quelconque.
Par trois fois à la ronde, et à tour de rôle, il serra et secoua la main de tous les Norris; puis s'éloignant de quelques pas il les passa en revue à distance, son ample manteau rejeté sur l'épaule droite, laissant à découvert sa poitrine martiale.
«Est-ce bien vous? s'écria le général; est-ce vous que je reçois, esprits d'élite de ma noble patrie!
--Oui, répliqua M. Norris; nous voilà en personne; c'est nous-mêmes, général.»
Ce fut alors à qui entourerait le nouvel arrivé, à qui s'informerait de ce qu'il avait vu, fait, pensé, depuis la date de sa dernière lettre: tous voulaient savoir s'il s'était fort amusé à l'étranger, et surtout, avant tout, sur quel pied d'intimité il était avec les nobles ducs, lords, vicomtes, marquises, duchesses, chevaliers et barons, qui faisaient les délices de ces populations abâtardies, perdues dans la nuit de l'ignorance.
«Ne m'en parlez, pas! répliqua le général; à vrai dire, je n'ai vécu que dans ce monde-là; j'ai même rapporté dans ma malle des journaux où mon nom est imprimé (ici il baissa la voix et prit un ton solennel). imprimé en toutes lettres parmi les nouvelles fashionables du jour. O les préjugés, les conventions de cette étourdissante Europe!
--Ah! dit M. Norris père, secouant la tête d'un air mélancolique, et jetant à Martin un regard de côté, comme pour lui dire: Je ne puis pas le nier; je le ferais s'il y avait moyen.
--Et le sentiment moral, combien peu développé! se récria encore le général; quelle absence de dignité chez l'homme!
--Ah! soupirèrent tous les Norris, dans l'abomination de la désolation.
--Non; impossible d'atteindre à la réalité, à moins d'être sur les lieux. Vous, Norris, qui êtes un homme fort, doué d'une imagination vigoureuse, je suis sûr que vous n'auriez jamais pu vous faire une idée de ce qu'il en est avant d'avoir vu de vos yeux vu!
--Jamais! dit M. Norris.
--Que d'entraves! l'orgueil exclusif du rang, les formes sans fin, l'étiquette, le cérémonial! poursuivit le général, augmentant d'emphase à mesure. Oh! que de barrières artificielles dressées entre l'homme et l'homme! quelle séparation de la race humaine, en cartes hautes et basses, en trèfle, en carreau, en pique... On y trouve de tout, hors des cœurs!
--Ah! s'écria la famille entière, ravie de cette pointe; mais l'indignation reprit le dessus.