L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843
Revue algérienne, Portrait du colonel Eynard; Décorations de Sidi-Embarek; Tête de Sidi-Embarek.--Révolution du Mexique. (Suite.) Alaman.--De l'autre côté de l'Eau, par O. N-(Suite.) Cinq gravures.--Embellissements et Constructions nouvelles, à Paris. Pont de la Cité.--Courrier de Paris. Portrait de Bouffé.--Observations météorologiques.--Théâtres,--Histoire de la Semaine. Le Capitole de Washington: Extérieur et Intérieur du Wagon de la reine d'Angleterre; les Juges du Banc de la Reine; Portrait de l'empereur de la Chine; Portrait de M. de Lagrenée, ambassadeur de France en Chine.--Romanciers contemporains. Charles Dickens. (Suite.)--Colonie d'Enfants pauvres à Petit-Bourg. Cinq Gravures.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Piano de la Reine d'Espagne. Une Gravure.--Modes. Une Gravure.--Rébus.
SITUATION D'ABD-EL-KADER. SON CAMP PLUSIEURS FOIS SURPRIS. DÉVOUEMENT DU TROMPETTE ESCOFFIER. LE COLONEL EYNARD. SOUMISSION DE MOHAMMED-BEL-KHAROUBI, PREMIER SECRÉTAIRE DE L'ÉMIR. MORT DE SIDI-MOHAMMED-BEN-ALLAL-OULD-SIDI-EMBAREK, LE PLUS PUISSANT DE SES KHALIFAHS.
Depuis la prise de sa zmalah (Voir l'Illustration, t. I, p. 309), Abd-el-Kader a vu de jour en jour décroître sa puissance. De tout le vaste territoire qui lui obéissait naguère, il ne lui reste maintenant qu'une zone fort étroite, à plus de quatre-vingts kilomètres au sud de Mascara et de Tlemcen, seule contrée qui soit, le théâtre de la guerre, et dans laquelle vivent quelques tribus ruinées.
Portrait du colonel Eynard.
Les forces dont l'émir dispose paraissent réduites à 6 ou 700 fantassins et environ 4 à 500 cavaliers réguliers; il n'a plus de magasins; il ne lève plus d'impôts; ses ressources militaires et financières s'épuisent, et néanmoins il continue avec une opiniâtre persévérance sa lutte désespérée.
Décorations de Sidi-Embarek.
Grâce aux opérations militaires, conduites avec autant d'ensemble que d'habileté; grâce surtout aux mouvements rapides de nos colonnes sillonnant l'Algérie dans tous les sens, la province d'Alger est aujourd'hui parfaitement réunie à celle d'Oran, dans toute l'épaisseur du pays entre le désert et la mer, et les communications directes avec celle de Constantine ont été ouvertes par la jonction au pied du Djebel-Diza des deux ruines de Titteri et de Sétif, sous les ordres des généraux Marcy et Syllègue.
Au commencement d'août, les efforts combinés des colonels Pélissier, Korte et Jusuf ont amené la soumission des tribus nomades occupant la partie du désert qui s'étend depuis le sud de la province de Titteri jusqu'au sud de Tagdemt. L'apparition de troupes françaises au milieu des populations arabes les plus éloignées a frappé celles-ci d'étonnement et d'épouvante; elles ne se croient plus nulle part à l'abri de nos coups.
Autrefois, les Arabes considéraient comme un miracle la présence d'un corps de 3 à 400 Turcs, qui, après une razhia, se retiraient bien vite. Aujourd'hui, quelle n'est pas leur terreur en voyant arriver, comme avec le colonel Jusuf, 1,000 fantassins, qui non-seulement tombent sur eux à l'improviste, mais qui les poursuivent pendant plusieurs jours jusque dans les lieux qu'ils croyaient inaccessibles?
Les retours offensifs d'Abd-el-Kader, qui usent rapidement les restes de ses forces, ne lui ont pas trop réussi dans ces derniers mois. C'est ainsi qu'ayant attaqué, en juillet, sur l'Oued-el-Hammam, un détachement de 200 hommes occupés aux travaux de la route entre Mascara et l'Oran, la défense héroïque de nos soldats, retranchés derrière un mur en pierres sèches, a fait échouer cette entreprise. Dans une marche de nuit, du 29 au 30 août, Abd-el-Kader s'est trouvé aux prises avec les avant-postes de la colonne du colonel Géry.
Cette rencontre fortuite a mis le plus grand désordre dans ses rangs, et, à la suite d'un court engagement, de nombreux déserteurs l'ont abandonné. Vers la fin de septembre encore, Abd-el-Kader a pénétré jusqu'au cœur de la grande tribu des Beni-Amer, mais il n'a pu les entraîner à la révolte; ils lui ont même opposé une vigoureuse résistance, et peu s'en est fallu qu'il ne payât de sa vie cette audacieuse tentative. Le 3 octobre, un des cavaliers des Beni-Amer, Abd-el-Kader-Bou-Hamedi, est arrivé devant l'émir lui-même, sur lequel son fusil a raté de fort près, et qui, ripostant d'un coup de pistolet, l'a renversé mort.
Après la capture des débris de la zmalah, le général de La Moricière, avec sa cavalerie, commandée par le colonel de Bourgon, a enlevé une première fois, le 24 août, le camp de l'émir. Le colonel Géry l'a surpris une seconde fois, le 12 septembre, le général de La Moricière, une troisième, le lendemain 15; enfin, une quatrième, le 22 septembre, vers l'est de Saïda. Cette dernière affaire a été très-chaude et très-meurtrière. Au moment où quelques escadrons, sous les ordres du colonel Morris, attaquaient aux marabouts de Sidi-Jousef, l'infanterie arabe sortie précipitamment du camp, 400 cavaliers, conduits par l'émir en personne, se jetèrent avec beaucoup de résolution sur notre flanc gauche, et y mirent un instant le désordre. La mêlée fut sanglante; Abd-el-Kader perdit un grand nombre de ses meilleurs cavaliers, entre autres un de ses khalifahs, Abd-el-Baki, mort de ses blessures peu de jours après.
Tête de Sidi-Embarek exposée à
Alger.--D'après un dessin
envoyé
d'Alger.
Ce combat, ou 350 chevaux n'ont pas hésité à attaquer une force triple en infanterie et cavalerie, maîtresse de tous les avantages du terrain, a été signalé par un acte de dévouement aussi honorable pour l'officier qui l'a inspiré que pour le soldat qui l'a accompli. M. de Cotte, capitaine adjudant-major au 5e escadron du 2e régiment de chasseurs d'Afrique, venait d'avoir son cheval tué en abordant l'infanterie arabe. Retardé dans sa marche par une ancienne blessure à la hanche, blessure qui ne lui permet pas de courir, sa perte était certaine, lorsque le trompette Escoffier saute à terre: «.Mon capitaine, dit-il, prenez mon cheval; c'est vous, et non pas moi, qui rallierez l'escadron,» donnant ainsi, dans un rapide commentaire, le motif de son dévouement et la raison qui défendait de le refuser.
Le capitaine, en effet, remonte à cheval; l'escadron est rallié, le combat se rétablit, et la belle action du trompette Escoffier, si simplement et si spontanément accomplie, contribue pour une bonne part au succès de la journée. Mais à l'appel, Escoffier manquait; il était, avec quatre autres chasseurs, prisonnier des Arabes.
En transmettant au ministre de la guerre le rapport du général de La Moricière le gouverneur-général s'est exprimé ainsi: «Je regrette beaucoup les cinq cavaliers qui ont été pris, et surtout le trompette Escoffier; il a fait un bel acte de dévouement. S'il nous est jamais rendu, j'aurai l'honneur de le proposer pour la croix de la Légion-d'Honneur.» Sur la demande du maréchal ministre de la guerre, cette récompense a été immédiatement accordée au brave trompette. Une ordonnance du 12 novembre a nommé Escoffier chevalier de la Légion-d'Honneur, et un ordre du jour annoncera sa nomination à l'armée d'Afrique. Puisse le généreux prisonnier de Sidi-Jousef être rendu à ses compagnons d'armes! Aux premiers postes français, il apprendra que sa vertu militaire a été reconnue; avant de reprendre son rang dans l'escadron, il verra attacher sur sa poitrine le signe des braves, qu'il a noblement mérité.
Des quatre principaux khalifahs d'Abd-el-Kader, son beau-frère Ben-Thami et El-Berkani, sont tous deux retirés sur les frontières du Maroc; le troisième, son ancien envoyé à Paris, Miloud-ben-Arach, fatigué de la guerre, se tient dans une complète inaction; le quatrième, Sidi-Allal-ben-Embarek, vient d'être tué, dans un engagement dont nous donnons plus bas le récit. Dès le 6 octobre, les derniers auxiliaires un peu importants de la cause de l'émir, les chefs des différentes tribus du versant nord-ouest de l'Ouarensenis, sont venus faire leur soumission au gouverneur-général à son camp, sur l'Oued-Keschab.
Pendant le même temps, M. le colonel Eynard, aide-de-camp du gouverneur-général, recevait les soumissions de toutes les tribus du versant sud du Grand-Pic de l'Ouarensenis, et procédait à l'organisation de ce pays, tandis que M. le colonel Cavaignac châtiait quelques tribus insoumises des environs d'Orléansville.
Mais de toutes les soumissions, celle qui a du faire le plus grand vide dans les rangs des partisans de l'émir et lui être la plus sensible à lui-même, si par quelque combinaison secrète de sa politique il ne l'a pas autorisée ou conseillée, est la soumission de Sidi-el-Hadj-Mohamnned-bel-Kharoubi, son ex-premier secrétaire et son khalifah des Bibans. Bel-Kharoubi est venu, au mois d'août, se rendre à discrétion à Tiaret, demandant seulement la grâce d'être réuni à sa famille, tombée entre nos mains avec la zmalah, et retenue prisonnière à l'île Sainte-Marguerite. Cette faveur lui a été accordée: sa famille a été renvoyée à Alger, et Bel-Kharoubi a marché à la suite du gouverneur-général dans les dernières expéditions.
La mort récente de Sidi-Mohammed-ben-Allal-Ould-Sidi-Embarek, le plus puissant de ses khalifahs, est le dernier et le plus rude coup porté à la fortune d'Abd-el-Kader, depuis l'enlèvement de sa zmalah à Taguin. Sorti le 6 novembre de Mascara, le général Tempoure, avec 800 hommes d'infanterie, 5 pièces d'artillerie, 500 chevaux réguliers des 2e et 4e régiments de chasseurs d'Afrique et des spahis d'Oran, plus une trentaine de cavaliers indigènes, s'était mis à la poursuite des restes de l'infanterie de l'émir, commandés par Ben-Allal. Arrivé le 9 au soir à Assi-el-Kerma, à trois jours de marche de Ben-Allal, il résolut de le gagner de vitesse, quelles que fussent les difficultés d'une pareille entreprise. Se mettre en route à minuit, par une pluie qui tombait à torrents et qui continua avec la même violence toute la journée du 10; s'attacher pas à pas aux traces de la colonne ennemie, la suivre de bivouac en bivouac sur un terrain détrempé et presque impraticable, telle fut, pendant près de trente-six heures, la tâche laborieuse de nos infatigables soldats. D'horribles obstacles avaient épuisé les forces de notre troupe, mais surtout de notre vaillante infanterie; ce qu'elle a éprouvé de peines dans cette marche jusqu'à, son arrivée à Malah, à quarante lieues au sud-ouest de Mascara, est impossible à décrire. A la pointe du jour, le 11 novembre, on arrive sur l'Oued-Kacheba, d'où l'on ne tarde pas à reconnaître le bivouac de l'ennemi: cette fois ses feux n'étaient pas encore complètement éteints. Cette vue fait oublier à nos soldats toutes leurs souffrances; la presque certitude de joindre l'infanterie régulière de l'émir les remplit d'enthousiasme, et, après un repos de quelques instants, ils se remettent en route. Ni les torrents grossis par les pluies, ni les ravins inextricables, ni les forêts presque infranchissables de ces contrées, ne peuvent ralentir leur ardeur; ils traversent courageusement tous ces obstacles. Une forte fumée sortant d'un bois, à l'origine de la vallée de l'Oued-Malah, leur apparaît enfin et fait tressaillir tous les cœurs, L'ennemi était là: tant de persévérance, et de résolution allait enfin recevoir sa récompense.
Averti par une vedette, Ben-Allal avait fait prendre les armes, et sa troupe, rangée en deux colonnes serrées, ses drapeaux en tête, se dirigeait tambours battants vers une colline boisée et rocheuse, lorsque, à l'aspect de la cavalerie française, elle s'arrêta au milieu d'une plaine et attendit l'attaque de pied ferme, la charge de notre cavalerie se fit dans un ordre admirable et irrésistible. Tout fut culbuté; les drapeaux furent pris et leurs défenseurs sabrés: l'arrivée de l'infanterie mit seule lin au carnage. 404 hommes sont restés sur le terrain, 361 ont été fait prisonniers.
Le khalifah Ben-Allal, accompagné de quelques cavaliers, cherchait à fuir, et avait gagné les pentes rocheuses des collines appelées Kefs; mais le capitaine Cassagnoles, des spahis, qui l'avait distingué dans la mêlée à la richesse de ses vêtements, s'était acharné à le poursuivre, avec deux brigadiers du 2e chasseur et un maréchal-des-logis de spahis. Ben-Allal, entouré par ses quatre ennemis, semblait ne devoir plus songer à se défendre, et déjà le brigadier Labossaye se préparait à recevoir de ses mains le fusil que ce chef lui présentait la crosse en avant, lorsque, par un mouvement rapide comme l'éclair, il en dirige le canon sur la poitrine du brigadier, qu'il l'étend roide mort. Un coup de pistolet de Ben-Allal renverse le cheval du capitaine Cassagnoles; un second coup de pistolet blesse légèrement le maréchal-des-logis des spahis. Ben-Allal n'ayant plus de feu contre ses assaillants, se défend encore le yataghan à la main, lorsque le brigadier Gérard met fin à cette lutte acharnée en lui tirant un coup de pistolet dans la poitrine; un œil manquait à la figure de ce terrible adversaire: ce signe le fit reconnaître; Mohammed-Ben-Allal-Ould-Side-Embarek, le borgne, comme l'avaient surnommé les Arabes. Sa tête fut apportée aux pieds du général Tempoure, qui l'a envoyée, avec trois drapeaux, au gouverneur-général à Alger.
En traversant la tribu des Beni-Amer pour venir s'embarquer à Oran, la députation chargée de ces trophées a été assaillie par les populations venues en foule pour voir la tête du khalifah. Quelque répugnance que nous inspire cet usage barbare, l'incrédulité des Arabes est si grande, quand on leur annonce quelque nouvelle favorable à notre cause, qu'il était indispensable de leur montrer cette preuve irrécusable de la mort du guerrier marabout qui exerçait sur eux un si grand prestige.
Ben-Allal était le conseiller le plus intime d'Abd-el-Kader, son véritable homme de guerre, et, après lui, le personnage le plus important et notre ennemi le plus acharné. Une partie de sa famille avait été prise avec la zmalah et venait d'être renvoyée de l'Île Sainte-Marguerite à Alger, dans l'espoir de l'amener lui-même, comme Bel-Kharoubi, à la soumission.
Les chefs des contrées du sud de l'Ouarensenis, réunis à Alger pour la cérémonie solennelle de l'investiture, ont pu s'assurer de leurs propres yeux que ce chef redoutable, dont le nom seul les faisait troubler, n'existe plus.
D'après les ordres du gouverneur-général, la dépouille de l'ex-khalifah de Milianah sera portée dans cette ville, pour y être exposée pendant trois jours aux regards de ses anciens sujets, ensuite elle sera remise à notre khalifah Sid-Ali-Ould-Sidi-Embarek, son plus proche parent, qui la fera déposer à Koléah, dans le lieu de la sépulture de sa famille. Cette cérémonie doit avoir lieu avec toute la solennité due à la grandeur du nom de Ben-Allal, et pour rendre hommage au courage d'un ennemi vaincu, les honneurs militaires décernés à un officier supérieur français lui seront rendus.
M. le capitaine Cassagnoles, chargé d'apporter en France les drapeaux pris à l'affaire de Malah, est arrivé à Paris, accompagné dans son voyage du frère de Ben-Allal, jeune homme de vingt ans, qui doit être placé, aux frais du gouvernement, dans une institution de la capitale. Les derniers drapeaux enlevés aux troupes d'Abd-el-Kader ont été déposés le 5 décembre à l'hôtel des Invalides.
(Voir, sur Santa-Anna, t. 1er, pages 337 et 405; sur Bustamante, t. II, pages 61 et 123.)
Dans les derniers mois de l'année 1830, il arriva au Mexique deux événements mystérieux, qui tinrent pendant longtemps la curiosité publique en éveil. Un matin, aux premières lueurs du jour, on trouva le cadavre du corregidor Quesada adossé contre un des angles de la cathédrale de Mexico. Il nageait dans une mare de sang qui s'était échappé d'une large ouverture faite par un coup de poignard appliqué entre les côtes avec une force telle, que l'une d'elles était brisée, et que la garde avait dû entrer profondément dans le corps après la lame. Parmi les spectateurs qui considéraient cette effroyable blessure, il y avait certes des experts en semblable matière, qui assuraient que le coup avait été donné de main de maître, et qui ne semblaient pas le voir sans quelque jalousie. On ne connaissait pas d'ennemis au corregidor, seulement on savait qu'il était un des ennemis déclarés du gouvernement d'alors. Pendant plusieurs jours le corps, revêtu de son plus bel uniforme, resta exposé sur un lit de parade aux visites du public; ensuite les plus actives recherches furent faites pour découvrir l'assassin, mais ces recherches furent inutiles.
Peu de temps après, un événement non moins étrange avait lieu à Jalapa. Un sénateur, également réputé comme hostile au gouvernement de Bustamante, était victime d'un empoisonnement plus mystérieux encore que l'assassinat du corrégidor Quesada. Ce sénateur prit un jour, en se réveillant, un des cigares qui se trouvaient sur une table près de son lit; il sonna son valet de chambre, qui lui apporta du feu dans un brasero en argent. A peine avait-il commencé à fumer, qu'un éternuement violent le saisit; puis, à une seconde bouffée, son œil gauche sortit, violemment arraché de son orbite, et il expira. Le résultat de l'examen fut que la fumée de ce cigare empoisonné, en passant par les fosses nasales, avait déterminé dans le cerveau un ébranlement assez fort pour donner instantanément la mort, en y produisant le phénomène qu'on vient de lire. Quelle main avait déposé pendant le sommeil du sénateur le poison qui l'avait tué? Son domestique avait raconté ce terrible événement d'une façon si pleine d'innocence, qu'on n'osa pas le mettre en jugement. Qui donc pouvait être le coupable? Ou se perdait en conjectures sur ces deux inexplicables meurtres dans un pays où ils sont loin d'être rares, et les partisans des deux victimes disaient entre eux que la main qui avait payé le poignard dont Quesada avait été frappé était la même qui avait fait glisser un cigare empoisonné parmi ceux du sénateur de Jalapa; que cette main, enfin, était celle du ministre des relations extérieures, D. Lucas Alaman.
Cette double calomnie, que nous ne rapportons ici que pour montrer jusqu'à quel point l'esprit de parti dénature les intentions les plus louables, était cependant dirigée contre l'homme qui voulait le plus sincèrement le bien de son pays; mais il la foulait aux pieds pour atteindre le noble but, avec ce courage moral, ce courage de cabinet d'autant plus héroïque, qu'il n'a pour soutenir ses élans ni le clairon des batailles, ni l'enivrement des combats.
Comme on l'a vu dans la biographie de Bustamante, c'était vers la fin de l'année 1829 que celui-ci gouvernait le Mexique à la place de Guetiero. A l'époque dont nous parlons, Alaman n'avait pu donner que quelques preuves de cette énergie qu'il déploya plus tard. Cependant les Mexicains avaient pu déjà pressentir qu'une main plus ferme ne tarderait pas à tenir en bride toutes les passions ambitieuses, qui fermentaient dans leurs pays, et que jusqu'alors l'impunité avait encouragées. S'il est vrai qu'on puisse arriver à juger les hommes en prenant le contre-pied de leur apparence, ce qui peut paraître un peu paradoxal, on n'aurait su d'après son extérieur prêter au ministre mexicain ni trop de vigueur morale, ni trop de duplicité. Une petite taille, un front haut et large, pur et poli comme celui d'une jeune fille, des cheveux noirs épais et soyeux, des yeux vifs et perçants, cachés par des lunettes en or, des traits enfantins, un teint blanc et rose qui aurait fait honneur à un fils du Nord, un embonpoint qui paraissait être celui de l'adolescence, et l'absence d'une barbe toujours soigneusement rasée, donnaient de prime abord à supposer tout ce qu'Alaman n'est certainement pas, c'est-à-dire à le supposer faible, timide, irrésolu, lymphatique, indolent. D'une complexion forte sans être robuste, d'une résolution vigoureuse, d'une énergie morale à toute épreuve, il est en outre travailleur infatigable; son activité veut et peut tout embrasser, même les occupations les plus opposées; nul ne connaît mieux le prix du temps, nul ne sait mieux l'utiliser. Au plus fort de ses occupations, lorsqu'il était à la fois industriel, chargé d'affaires du duc de Monteleune et ministre d'État, il trouvait encore le loisir de s'occuper de l'éducation de ses enfants, à qui il donnait des leçons dans les quelques minutes employées à se raser. C'est ainsi qu'il est arrivé à connaître à fond la littérature anglaise, française, italienne et latine, et, chose plus rare qu'on ne le penserait parmi ses compatriotes, à écrire aussi purement sa langue maternelle qu'il la parle.
Toutefois, malgré la justesse de son jugement, comme Alaman est essentiellement un homme de cabinet, il n'a jamais su faire la part de la difficulté matérielle de l'exécution d'une mesure qu'il avait dictée. Quant à lui, son histoire prouvera que la vigueur de ces mesures, quelles qu'elles fussent, ne l'épouvantait pas, et que sa devise était que: qui veut la fin, veut les moyens. Voilà pourquoi ses adversaires politiques, qui connaissaient cette particularité de son caractère, n'hésitaient pas à l'accuser du double assassinat que nous avons raconté; mais, en conséquence de ce même caractère, Alaman n'était pas homme à se laisser décourager par ces accusations odieuses, ni à sortir de la voie qu'il s'était tracée.
D. Lucas Alaman doit avoir aujourd'hui quarante-huit ou cinquante ans. Il est né à Guanajuato, d'une famille aisée, qui l'envoya à Mexico faire son éducation au collège des Mines, où il se distingua par son aptitude au travail. Né sur un sol qui sue l'argent, près d'exploitations minières colossales, il était tout naturel qu'il s'adonnât, soit par sa propre inclination, soit par la volonté de sa famille, à l'étude des mines. La guerre de l'indépendance l'arracha, comme tant d'autres, à la carrière qu'il avait embrassée, quoique ce ne fut pas poursuivre celle des armes, ainsi qu'on pourrait le croire. La nature ne l'avait pas fait pour être soldat; il se livra donc à l'étude des lois, pour pouvoir prendre part aux affaires publiques.
Nous ne raconterons pas ici ses débuts publiques, notre intention n'étant que de donner un précis de l'histoire des quatorze dernières années qui viennent de s'écouler, et dans lesquelles il a joué un rôle important. Nous dirons seulement que peu après la chute de l'empereur Iturbide, il accepta le portefeuille des relations extérieures, et qu'il remplissait encore ce poste quand ce prince, mal conseillé, remit le pied sur le sol mexicain à Ioto-la-Marina, en 1821. On sait que son exécution eut lieu aussitôt après son arrestation, en vertu d'un décret (rendu le 8 avril 1822) qui l'avait mis hors la loi, et qui prononçait contre lui la peine de mort dans le cas où il reviendrait au Mexique. Il y a cela de remarquable, que dans ce pays où les délits politiques sont toujours pardonnés, toutes les fois qu'Alaman a été au pouvoir, ils ont constamment ensuivis de châtiments terribles, et qu'il a été le seul qui ait élevé le métier de perturbateur à une certaine noblesse, en forçant d'engager sa tête pour enjeu.
A sa sortie du ministère, il vint en Europe et y fit un assez long séjour. A cette époque, l'horizon politique de la république n'étant plus aussi menaçant, les Anglais avaient commencé à exploiter les mines du Mexique, et formaient alors la compagnie la plus considérable à cet effet, sous le nom de Compagnie unie Mexicaine. Les premières études d'Alaman, ainsi que ses connaissances du pays et le rôle qu'il y avait joué, lui en firent donner l'administration comme directeur, avec des condition» magnifiques. Son ambition ne fut pas encore satisfaite de ce poste lucratif, et il se fit donner par le duc de Monteleune, la gestion de ses propriétés au Mexique.. Le prince de Monteleune, qui est Italien, est le dernier héritier et descendant de Fernand Cortez, et possède à ce titre, sur le sol mexicain, d'immenses biens fonds.
Ce fut pendant son séjour en Angleterre qu'il s'imbut des idées anglaises, et qu'il prit pour le nom français Daverstin qu'il n'a jamais su ou voulu déguiser, tandis qu'il montrait en toute occasion pour les Anglais la partialité et la préférence la plus manifeste. Cependant cette préférence ne fut ni exclusive ni au détriment des intérêts de son pays, comme on le verra dans les efforts qu'il fit pour le doter de l'industrie manufacturière, lors de la fondation de la banque de secours **** de acto.
De retour dans sa patrie après les pérégrinations qui lui avaient été si fructueuses, il fut tranquillement occupé pendant quelque» années à la gestion de deux emplois qui lui avaient été confiés, et ce dut être là le temps le plus heureux de sa vie. La chute de Guerrero arriva en décembre 1829, comme on l'a déjà vu, et Bustamante le sollicita de rentrer encore au ministère des affaires étrangères. Alaman voulut décliner cet honneur en alléguant des occupations multipliées, car il ne se dissimulait pas la difficulté de la tâche qu'il allait entreprendre; mais à la fin il accepta, et se rendit aux instances du président.
Lors de son avènement, ou pour mieux dire de sa rentrée aux affaires, voici quelle était la situation du Mexique. Un an s'était à peine écoulé depuis que Mexico avait été livré comme une proie à ses partisans par le général Guerrero. La confiance n'était pas encore rétablie, et ce dernier soutenait encore dans le sud une lutte obstinée contre le nouveau gouvernement. Santa-Anna, retiré dans son hacienda de Manga de Clavo, n'attendait que le retour d'un semblant de tranquillité pour avoir le bonheur de la troubler par quelque apparition soudaine dans l'endroit où il fût le moins redouté. Les finances étaient épuisées, les troupes et les officiers réclamaient leur paye à grands cris, le chemin de Vera-Cruz à Mexico était infesté de voleurs; les places, sollicitées par tout ce qu'il y avait d'immoral dans la république, étaient vendues au plus offrant, et une contrebande effrénée, tolérée par les employés supérieurs de la douane de Vera-Cruz, empêchait cet important revenu de remédier à la pénurie du gouvernement.
Voici sur quelle vaste échelle s'exerçait cette contrebande: un navire arrivait de France, par exemple, avec un riche chargement. Des colis composés des plus fastueuses soieries de Lyon, des draps lus plus fins d'Elbeuf et de Louviers, des articles de Paris les plus coûteux, des marchandises, en un mot, les plus luxueuses, et toutes taxées de droits énormes, étaient accouplés à des colis composes des marchandises les plus ordinaires, assujetties à des droits insignifiants. Une même toile d'emballage les enveloppait, et de deux ballots, n'en présentait qu'un seul à la vue. Le navire jetait l'ancre, envoyait à la douane ses manifestes; un douanier mis à bord en était constitué le gardien. Dans la nuit suivante, soit qu'elle fût obscure, soit que la lune brillai le plus glorieusement au haut du ciel, quand on n'entendait plus dans la rade que le sourd clapotement de la mer contre le flanc des navires mouillés, quand tous les feux de la ville mouraient l'un après l'autre, une lanche, partie du Môle, accostait mystérieusement le bâtiment contrebandier. La toile d'emballage des caisses était coupée; il ne restait plus dans la cale à moitié vide que le nombre des colis accusé, mais diminué chacun de sa plus précieuse moitié, que la lanche transportait à terre, et que de vigoureux matelots jetaient par-dessus la muraille d'enceinte, à moitié comblée par le sable, aux gardiens de la douane qui les recevaient. Pendant ce temps, le douanier préposé à la surveillance à bord feignait de dormir profondément dans son manteau, ou fumait obstinément son cigare de la Havane dans un coin où il ne pouvait rien voir, ou encore prêtait effrontément la main aux opérateurs, bien sûr, dans tous les cas, que son salaire ne pouvait pas lui échapper. On conçoit aisément que ce mode de perception des droits ne devait pas prodigieusement remplir les coffres de l'État.
Par une conséquence immédiate, le trésor, privé de ses ressources, ne pouvait payer les soldats, qui ne se faisaient aucun scrupule de mendier dans les rues, même pendant leurs factions, et de s'associer aux voleurs de grandes routes pour compenser l'absence de paye. Ceux-ci n'étaient pas alors, et ne sont pas encore aujourd'hui, organisés comme tous les coureurs de chemins en bandes permanentes qui lèvent un tribut sur tout voyageur qui passe. Ce sont des pères de famille fort estimables, ornés chez eux de toutes les vertus domestiques, en relations avec tous les hôteliers de la route, protégés par l'alcade de leur village, et bénis par leur curé, qui prélevait et prélève encore une dîme sur le produit de leurs courses. Tous, ayant un chez-soi plus ou moins confortable, dédaignent de se mettre en campagne sans qu'un de leurs espions leur ait signalé une riche proie. Alors leurs chevaux fougueux, arrachés à leur succulente provende de maïs, sont sellés et bridés, leurs armes mises en état, et la cuadrilla commence, la croisière sur le passage des victimes qui lui ont été désignées. La petite ville de Tepeaca, le village de Muamantla sont les endroits, sur le chemin de Vera-Cruz à Mexico, qui mettent sur pied les bandes les plus redoutables.
Il arrive alors qu'on rencontre dans les plaines poudreuses de Tepeyalmaleo, dans les steppes arides si bien nommées Mal Païs, dans les gorges terrifiantes du Pinal ou dans les forêts glaciales de Rio Frio, une horde de ces routiers, tous admirablement montés. Leurs chevaux frémissants font jaillir sous leurs pieds impatients le sable de la route, et témoignent, par des bonds prodigieux, leur fougueuse ardeur et l'inébranlable solidité de leurs cavaliers. Ceux-ci, la figure ombragée par de larges chapeaux, masqués par des mouchoirs qui ne laissent apercevoir que des yeux étincelants, tenant en main leur inévitable lacet, les excitent et les modèrent tour à tour, pour qu'au moment décisif leur ardeur se change en frénésie, et qu'ils puissent au besoin franchir un précipice pour fuir, ou se jeter pour attaquer à corps perdu au milieu du danger. Le voyageur isolé, qui n'a pour bagage, sur son cheval que son sarape et sa lance, peut tranquillement passer au milieu d'eux en échangeant un salut amical s'il ne les connaît pas, mais se bien garder sous peine de la vie, de témoigner qu'il puisse reconnaître l'un d'eux; il est en sûreté, une proie plus riche leur est promise, et ce n'est pas pour pareille aubaine qu'ils ont quitté leurs foyers et leur famille. Puis, une fois leur coup exécuté, après avoir impitoyablement massacré ceux qui ont tenté de la résistance, ou avoir traité avec assez d'urbanité ceux qui se sont pacifiquement laissés dépouiller, ils regagnent leur village, en n'oubliant pas, dans le partage du butin, l'alcade qui leur a signé leur port d'armes, et le curé qui leur donne l'absolution.
Alaman sentait qu'il n'était pas homme à tolérer de semblables désordres quand il aurait en main l'autorité nécessaire pour les faire cesser; d'un autre côté, il ne se dissimulait pas les obstacles formidables qu'il rencontrerait pour couper dans le vif un mal qui serait devenu chronique, et cette alternative l'avait fait hésiter à accepter le poste qu'on lui offrait. Toutefois, la partie une fois engagée, il n'était plus homme à reculer.
Deux ans ne s'étaient pas écoulés sans que de notables changements n'eussent été opérés par l'énergie de son vouloir.
(La suite et le portrait à un prochain numéro.)
(Suite.--Voir vol. II, pages 6, 18, 50 et 134)
J'avais connu Fred pendant un voyage qu'il fit à Paris, où il venait prendre brevet pour une brosse merveilleuse, dure aux habits, molle aux chapeaux, demi-dure ou demi-molle à volonté.
Fred avait d'autant plus le droit d'inventer une brosse qu'il avait fait ses preuves, auparavant, comme doctor-medicus; témoin son beau traite d'ostéologie que je n'ai jamais lu.
Je déterrai cet excellent ami le surlendemain de notre arrivée. Il me reconnut,--probablement au squelette, car mon visage était bien changé depuis notre dernière entrevue,--et je le trouvai tout disposé à me faire les honneurs de son pays.
Quand les premières protestations de bon souvenir furent épuisées: «Eh bien, Fred, lui dis-je, comment avons-nous vécu?
--Mais, pas mal; vous voyez.»
En effet, la maison était confortable, le parloir bien meublé. J'étais assis sur une causeuse élastique, à côté d'un piano splendide. Un domestique noir m'avait ouvert la porte; une cuisinière proprette était venue prendre les ordres de mon ami pour le dîner qu'il voulait m'offrir le jour même. Or, j'avais déjà quelques notions suffisantes pour juger de ce que coûte, à Londres, un petit ménage de célibataire monté sur ce pied.
«Oui-da, repris-je; vous avez abordé le côté pratique et lucratif de votre profession?
--Pas le moins du monde.
--Alors ce sont les libraires qui...
--Fi donc!
--Vous n'avez pas hérité?
--Non, Dieu merci.
--Comment... la brosse aurait-elle?...
--Ah bien, oui!... Depuis la brosse, my dear friend, j'ai mangé successivement des queues de boutons, des marche-pieds d'omnibus, des bobines à rouler la soie, deux ou trois espèces différentes de théières économiques, un pavage en cuir bouilli, pas mal de procédés pour l'épuration des huiles, mais surtout un savon de toilette... ah! quel savon! sans le savon j'étais perdu... Grâces à lui, je puis attendre mon grand improvement pour la fonte des suifs.
--Vraiment? J'en suis bien aise. Ce savon m'intéresse au dernier point; j'en userai. Comment le fabriquez-vous?
--Je ne le fabrique pas; et Dieu me préserve d'en user. On le fait d'après mes idées, en substituant à la graisse, qui se vend assez cher, les entrailles d'animaux, qui ne coûtent rien. Cette base économique permet une réduction de prix dont vous pouvez, apprécier le mérite.
--Je l'apprécie... théoriquement; mais, si cela ne vous contrarie pas trop, j'en resterai, pour mon usage personnel, à ce cosmétique suranné qu'on appelle la pâte d'amandes. Vertu Dieu! du savon de toilette fait avec les rebuts de la boucherie!... vous n'y songez, pas, cher ami?
--J'y ai au contraire beaucoup songé. C'est tout un ordre d'idées à exploiter que celui-là. Et, l'homme dont la science utilise les substances regardées avant lui comme inertes, mérite aussi bien de l'humanité que le créateur d'une Force nouvelle... Mais, à part toute considération philosophique, pesez celle-ci... j'ai vécu jusqu'à présent. Je serai riche l'année prochaine.»
Par parenthèse, Fred a tenu parole, et plus tôt qu'il ne le croyait lui-même. L'improvement dans la fabrication des suifs vient de lui assurer une jolie fortune.
Je n'avais rien à répliquer; mais je songeais à part moi que nous vivons dans un temps fertile en miracles, où les queues de boulons soutiennent très-bien leur homme, tandis que ses plus belles inspirations n'empêcheraient pas un nouveau Lamartine de mourir de faim.
Fred devina mes réflexions et y répondit indirectement.
«C'est la vie nouvelle,» me dit-il en me conduisant à la salle à manger.
J'eus le bonheur de lui répliquer par un jeu de mots anglais; et pour la rareté du fait, je demande à le consigner ici textuellement:
«Yes m'écriai-je... live on patents, is a new patent life!»
Il faut croire que, sans m'en douter, j'étais heureusement tombé; car mon ami parut tout étonné de me trouver tant d'esprit.
Aucune sorte d'entrailles ne fut servie sur la table, qui pliait sous le poids de l'argenterie, et des cristaux.
LES AMIS DE NOS AMIS.
Au dessert arrivèrent deux gentlemen que Fred avait fait prévenir, et me les offrit plutôt qu'il ne nous présenta les uns aux autres: «Ce sont mes amis, je vous les donne,» me dit-il.
Et ce qu'il y a de beau, c'est qu'il disait vrai. Savant professeur du King's College, et vous illustre architecte, je ne violerai point les convenances en vous nommant ici; mais rien ne saurait m'empêcher de proclamer hautement cette vérité désolante:
Que si,--généralement parlant,--l'accueil français a plus de grâce et de cordialité apparentes, l'hospitalité de nos ennemis naturels est bien autrement effective, bien autrement zélée, bien autrement sérieuse que la nôtre.
La différence la voici, je pense: l'hospitalité pour nous est affaire d'élégance et de bon goût; pour eux, de devoir réciproque et d'échange bien entendu. De là vient qu'ils ont le fond et nous la forme.
Un de mes compatriotes, à qui l'on soumettait cette observation, leva les yeux au ciel comme pour y chercher une inspiration.
«La chose est simple... dit-il ensuite; ces gens-là sont des insulaires... ils doivent une certaine reconnaissance à l'homme du continent qui traverse la mer pour les aller voir...
--Ceci pourrait être concluant, lui fut-il répondu, si l'insulaire ne traversait pas la mer pour aller voir l'homme du continent.
--C'est bien différent!...» reprit le Français d'un air convaincu.
Sur dix personnes qui assistaient à cette discussion, huit s'écrièrent d'une seule voix: «En effet, c'est bien différent.»
La neuvième parut se disposer à réfléchir avant de prendre parti.
La dixième dormait profondément.
Quoiqu'il en soit,--j'en atteste les terribles promenades auxquelles le professeur et l'architecte se résignèrent par égard pour moi,--j'en atteste aussi les sentiments que je leur garde,--nulle part mieux qu'en Angleterre, on ne peut vérifier la justesse du vieil adage: les amis de nos amis, etc.
Les affiches étaient misérables, et le marasme dramatique s'y révélait énergiquement. Pas un drame national, pas une comédie nationale, pas un opéra, pas un vaudeville anglais! A l'Opéra, Lablache et Rubini; à Princess-Théâtre, madame Eugénie Garcia; ailleurs, mademoiselle Déjazet, Levassor et Bouffé; je ne sais où, des équilibristes arabes, de petits enfants napolitains dansant des ballets obscènes; partout des traductions de la Part du Diable; enfin, un beau jour, à Drury-Lane, Julius César, et, le lendemain, Macbeth.
Personne n'a jamais rendu suffisamment, à mon gré, l'impression de surprise dont on ne peut se défendre quand on entend pour la première fois l'étrange mélopée de la déclamation britannique. Sur une oreille qui n'en a pas l'habitude, cette singulière série d'aboiements entrecoupés d'allitérations furibondes, ces cris, ces gargarismes étranglés, ces intonations: presque toujours à faux produisent un effet consternant. Les noms propres surtout vous font sursauter. Qui diable s'aviserait de reconnaître Brutus dans Brouteuss, Cassius dans Quécheuss, et César, le grand César, dans un personnage intitulé Six-Heures? Cependant de Julius César je ne saurais dire aucun mal. Macready (Mecridé), malgré ses rides déjà prononcées, sa démarche méthodique et le hochement régulier de sa tête, rendait avec énergie et vérité les nobles inquiétudes, l'héroïque indécision de son personnage. Il y avait là, d'ailleurs, un jeune comédien, son élève, qui déclama la harangue d'Antoine de manière à rendre jaloux O'Connell lui-même. Il se nomme. Anderson; sa figure est mâle et fière, d'un beau galbe égyptien, et animée par des yeux noirs pétillants d'intelligence. Il avait une damnée manière d'articuler ses perfides insinuations contre les meurtriers de César, qui dès l'abord faisait présager sa victoire. Jamais on n'a mieux dit le
... All honourable men!...
ni avec un crescendo d'amertume mieux calculé pour faire effet sur la foule.
La foule, soit dit en passant, est beaucoup mieux représentée par les figurants anglais que par les nôtres. Il est vrai que les nôtres,--indépendamment de leur stupidité naturelle,--n'ont presque jamais sous les yeux le tableau d'une émotion populaire. Nous n'avons pas de hustings, nous; nos élections se font à petit bruit, au fond de trois urnes de bois, sur un tapis vert, dans une salle de mairie où deux valets de ville entretiennent le bon ordre. Il y a bien loin de là au poll anglais, au vote à ciel ouvert, aux hurrahs poussés par des milliers d'électeurs enrubannés, enrégimentés, gorgés de bière et stimulés par des suffrages à coups de poing. Le figurant anglais a vu tout cela; il a pris part à ces accès de fièvre politique; il est chartiste peut-être ou repealer; le nôtre n'est pas même garde national. De là l'immense supériorité du premier. Dans Julius César, d'ailleurs, se trouve une des plus magnifique conceptions de la tragédie ancienne ou moderne. Je veux parler de cet entretien tenus la tente où la colère impétueuse de Cassius se brise d'abord contre la résolution calme, la droiture inflexible de son compagnon d'armes, et dont plus tard cette résolution, cette droiture fléchissent à l'appel d'une ancienne amitié. Dans cette scène, chaque mot est vivant, le dialogue palpite.. Comme la voix frémissante des acteurs, le vers tantôt s'élève et tantôt faiblit. Pâles imitateurs de Shakspere, partisans ampoulés du naturel dramatique, charlatans énervés qui parodiez, l'athlète, montre-nous dans la vide exubérance de vos prétendues fantaisies un seul éclair de génie qu'on puisse égaler à celui-ci, et nous nous déclarons prêts à vous pardonner tout le reste.
Drury-Lane allait fermer; Macready, las de tenir tête à l'indifférence du public pour le drame classique (legitimate drama),--c'est-à-dire,--tant les mots changent de sens! --pour Shakspere, Massenger, Olway, etc., etc.,--Macready donnait ce jour-là sa démission de directeur. Ce fut le rôle de Macbeth qu'il choisit pour faire ses adieux à Londres. Or, savez-vous ce qu'on a fait de Macbeth?... Je rougis en y songeant: on en a fait un libretto d'opéra; on y a intercalé de force une évocation infernale qui rappelle la forêt du Freischutz et le monastère du Robert le Diable. On a fait descendre sur la bruyère désolée où les sœurs barbues préparent leur thé diabolique,--un peu de la manière de m'ame Gibou, --on y a fait descendre un basso cantante, des choristes graves, des choristes aigus, des choristes circonflexes; et tous ces gens-là braillent, avec des voix qui n'appartiennent, disait Odry qu'à cette estimable population:
Cuisez ensemble au fond de ce chaudron,
Aile d'orfraie, aiguillon de vipère,
Sel de lézard, pince de scorpion,
Langue de chien à la dent meurtrière,
Chauve-souris, noire hôtesse de l'air,
Aveugle ver qui rampe dans la fange;
Cuisez ensemble, et formez un mélange
Aussi brûlant une le brouet d'enfer (1).
Note 1: Fillet of a fenny snake, etc. (Macbeth, acte IV, sc. I.)
Ce que, dans le désespoir de mon âme et de mon tympan, je parodiais ainsi:
Chantez ensemble au doux bruit d'un chaudron,
Chuts de hibou, sifflements de vipère,
Cris de crapaud, bêlements de mouton,
Coassements de grenouille en colère,
Unissez-vous pour entonner un air,
Pourceaux, canards, corbeaux, rauque phalange,
Chantez ensemble, et formez un mélange
Bon tout au plus pour London... ou l'enfer.
Acteurs anglais.--Bartley.
Macready n'en fut pas moins,--entre deux chansons,--un très-habile tragédien. J'ai dit habile, et non pas autre chose. L'inspiration manque à ce dire noté d'avance, à ces attitudes constamment nobles, et qui veulent toujours être dignes des bas-reliefs antiques.--Le rôle de Mac-Duff étant mal joué, la fameuse scène du cinquième acte: