L'Ame errante

ILLUSTRATIONS PAR TONY JOHANNOT.

l'âme.

Quaré tristis es, anima mea?
(Ps. 12.)




En ce temps-là, une âme fut créée en même temps que des milliers d'autres âmes et jaillit de la pensée incessamment féconde de Seigneur.

Mais tandis que les autres âmes ses sœurs se répandaient dans les mondes, allant se mêler et se fondre dans les êtres auxquels elles étaient destinées;

Que quelques-unes allaient animer des planètes et des soleils, que d'autres restaient auprès de Dieu, divinement conservées dans les anges qui chantent autour de son trône;

Que toutes enfin avaient leur mission, leur être à qui elles pouvaient s'unir, pour vivre leur vie d'union selon le décret du Seigneur.

Elle seule n'avait point eue de destination, aucun être ne l'attendait dans son sein, aucune planète, aucun soleil ne l'appelaient à eux.

Elle était solitaire, errante dans I'espace, et elle gémissait, la pauvre âme, ne sachant où se poser, où vivre,

Elle s'abattait inquiète sur le calice des fleurs, croyant y trouver un asile; mais les fleurs ne recueillaient que la rosée, et n'avaient pas de place pour elle.

Elle volait suppliante avec les oiseaux rapides, qui ne se souciaient pas de son approche, car ils ne savaient ce que c'était qu'une âme.

Puis elle se répandait autour des planètes, sur les soleils, sur les hommes et les autres habitants du globe, et partout Elle sentait la place occupée, le vase rempli.

Et dans son désespoir elle remonta jusqu'à Dieu, et lui dit:

O Seigneur! pourquoi m'as-tu créée, pourquoi m'as-tu faite immortelle, puisque je serai toujours misérable, ne sachant à qui m'unir jusqu'à la fin des temps?

Pourquoi m'as-tu oubliée lorsque tu dispensais à mes sœurs des existences avec lesquelles elles peuvent s'allier?

Et moi, voilà que je suis toujours errante et triste, implorant toute la nature, et repoussée par tous.

C'est en vain que j'offre en hommage mon immatérialité immortelle; tous la rejettent: les plantes, qui ne pensent pas; les oiseaux insensés, qui la dédaignent.

Et tous les hommes, ont leurs âmes, et je n'ai pu trouver place avec eux.

J'allais aux enfants, croyant qu'ils n'avaient pas encore d'âme; et elle était chez eux, et encore plus sublime.

J'allais aux insensés, et les insensés avaient leur âme divine;--j'allais aux méchants, tant j'étais malheureuse! et eux encore avaient l'âme que tu leur as donnée.

Mais que devenir, ô Seigneur! et pourquoi as-tu oublié ma destination dans le monde?

Dieu, qui n'oublie rien, et qui a ses desseins impénétrables dans tout, sourit à la pauvre âme, et exauça ses prières.

Il lui fut accordé d'habiter tour à tour, et à son choix, dans les grands hommes, dans les grandes intelligences; d'y remplacer pendant quelques instants leur âme, qui sommeillait et s'effaçait à la venue; et pendant le séjour de celle-ci.

Il lui fut donné de vivre ainsi avec eux, d'en retenir et d'en raconter les souvenirs.

Et cette âme ayant vécu quelques instant dans ces hommes, voici comme elle redisait ses souvenirs.

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PAGANINI.

O I have suffered with...
(Tempest.)




Il était minuit quand j'arrivai; le grand artiste était couché et serrait un foulard rouge autour de sa tête; il venait de cacher avec un grand soin, après les avoir divisés bien également sur son crâne, ses longs cheveux noirs, qui ne parurent plus.

Puis il prit un miroir pour se contempler; je me vis avec lui, et je le trouvai horriblement laid; car ses cheveux ayant disparu sous le mouchoir de nuit, il ne sortait plus, de cette sphère livide et rouge qu'un nez énorme et recourbé comme le bec d'un chat-huant.

Quand il se fut ainsi regardé avec complaisance, il étendit ses longs doigts sur sa tête, et dit: «Très-bien!»

J'aurais éclaté de rire si j'avais eu des poumons, un larynx et un palais autres que les siens; mais connue j'étais devenue l'âme de Paganini, je répétai sérieusement dans son cerveau: très-bien!

Et, je dois le dire, la prodigieuse longueur des doigts de cet homme, et la largeur de cette main qui avait pressé sa tête et sa marmotte de soie, m'avaient remplie de stupeur, moi, âme inaccoutumée à de pareilles monstruosités, et qui n'avais vu encore que de jolis doigts de rose et des mains gracieusement dessinées et sculptées par la nature.

Mais, horreur! savez-vous ce qui arriva?

L'abominable homme, il prit sur un guéridon un vase, et l'ayant regardé avec des yeux hagards et enflammés, il but d'un trait une liqueur coagulée, sombre, pesante et comme morte.

Etait-ce du sang?

Non, monsieur; non, madame; c'était pis encore, de l'opium!

De l'opium, cela vous fait sourire; ce n'est que de l'opium, n'est-ce pas? Oh! ce n'est rien que de l'opium! une liqueur qui calme, dites-vous, une liqueur qui endort doucement, n'est-il pas vrai, corps égoïstes! mortels sans pitié! qui ne songe qu'à votre matière, et qui ne gardez, pas une pensée pour votre âme!

Et savez-vous ce qui lui advient à cette âme misérable, lorsque pour vous assurer quelque doux songe, pour sentir une délicieuse torpeur s'insinuer dans vos veines, les alourdir agréablement, et oppresser comme sous du plomb vos deux yeux affaiblis, vous buvez l'infernal opium?

Savez-vous qu'alors l'âme, qui ne sait pas dormir, s'agite au contraire horriblement, qu'elle devient tempétueuse comme la mer quand toutes les puissances des vents la fouillent et la soulèvent; qu'elle se roule et se replie sur elle-même comme une corde au feu; qu'alors l'enveloppe étroite de votre cerveau ne lui suffit plus; qu'elle en sort et en jaillit de toutes parts; qu'elle se mêle au monde entier, et qu'elle met le monde en elle; qu'alors la sphère du soleil, ce cerveau de notre univers, lui devient une prison qu'elle déchire également; qu'elle va au delà, qu'elle s'élance jusqu'aux extrémités du monde, qui n'a pas d'extrémités; qu'elle pense de Dieu, et qu'elle le voit en face; qu'elle saisit l'esprit de Satan; qu'elle broie le paradis et l'enfer, l'espace et la pensée, les choses passées et l'avenir, et qu'elle jette tous ces débris dans elle, qui est comme une fournaise ardente, pour qu'ayant fait de toutes ces choses une lave liquide et enflammée, elle la répande et la fasse, jaillir dans vos rêves?

Voilà ce que vous faites pour vos âmes, buveurs d'opium.

Paganini, après avoir vidé la tasse, posa sa tête sur l'oreiller et ferma les yeux; puis, avant de s'endormir tout à fait, il eut une douce crise de somnolence, qui, dans le vague de ses pensées, contenait mélangés un peu de mépris pour le jour qui venait de finir, quelques souvenirs affaiblis d'amour, de l'orgueil, et comme une nuance insaisissable de retour vers Dieu, car il ne fit pas d'autre prière.

Il dormit.

Et moi, ô martyre! Je veillais dans l'effroi, car je sentais que les rêves fantastiques de l'opium allaient arriver et m'envahir.

A peine Paganini avait-il fermé les yeux du corps, que se déploya dans son âme une série de spectacles étranges.

Ce fut d'abord la vie de l'immensité, de l'infini, l'espace sans fin et remplis cependant par l'âme en ce moment. Cet espace n'était rempli que d'éther et d'une lumière auprès de laquelle les rayons du soleil n'eussent été que des ténèbres; sans foyer, elle était répandue partout également et semblait comme en repos; mais ce repos était une harmonie sublime, divine, perceptible par je ne sais quel sens nouveau et divin qui naît du sommeil; et Paganini, ravi dans ces illusions, aspirait ces sons, nageait dans cette harmonie, s'épanouissait, sans se réveiller, sous cette suavité indicible, car cette harmonie était Dieu lui-même.

Bientôt l'éther devint moins éclatant de lumière, parce que les étoiles et les planètes s'y précipitèrent à la fois; elles se suivaient en cadence, elles s'élevaient ou s'abaissaient avec des sons délicieux; d'autres fois elles tombaient ensemble et jaillissaient en foule, et c'était alors comme une musique immense et retentissante qui ravissait le cœur.

Ou bien une comète traversait d'un jet cet ordre d'harmonie, comme une céleste dissonance.

Et les nuages qui montèrent s'épaissirent de plus en plus sur ce magnifique spectacle; les étoiles plus pâles se voilèrent et disparurent, et l'espace rétréci fut rempli de vapeurs blanches et dorées; des formes légères se dessinaient dans ces vapeurs, et firent bientôt apparaître en se condensant douze femmes belles et pures comme des anges; elle étaient nues jusqu'à la ceinture, et les nuages sur lesquels elles se reposaient se soulevaient comme une mousseline vaporeuse, et les enveloppaient dans leurs plis.

Toutes les douze avaient des cheveux blonds et flottants, et une étoile de diamant ou de feu étincelait sur la ligne d'ivoire qui séparait leur belle chevelure. On ne voyait pas leurs yeux, car leurs longues paupières étaient abaissées sur l'instrument que chacune soutenait.

C'était un violon, un violon comme celui de Paganini; mais ce violon semblait animé et vivre, pressé qu'il était entre ce qu'il y a de plus beau dans la femme: il était soutenu sur le sein qui le soulevait, appuyé sur le cou, dont il remplissait le contour, et une joue rose et brûlante s'appliquait tendrement sur la table d'harmonie. Ainsi étreint avec la femme, l'instrument paraissait respirer et palpiter avec elle; un bras moelleux comme un cou de cygne s'arrondissait sous le manche et ramenait des doigts délicats sur les cordes, tandis que l'autre bras, aussi nu, promenait avec une grâce inexprimable l'archet sur l'instrument.

Toutes les douze jouèrent ensemble et à l'unisson un adagio comme les séraphins en soupirent devant le Seigneur.

C'était un unisson, et cependant ce son unique engendrait une multitude d'accords qui venaient bercer et enivrer les sens. Ces accords étaient saisissables et compréhensibles comme le son unique, tandis qu'ici-bas il a fallu que cinquante siècles passassent avant qu'un homme apprit aux oreilles, fermées jusqu'à lui, à discerner le frêle et presque insaisissable accord que renferme le son dans une cloche retentissante.

Paganini, au milieu de ce rêve, s'agitait dans son admiration.

Les femmes disparurent, et les nuages s'étant dissipés, il n'y eut plus de visible que l'Océan immense.

Du milieu de la mer un géant se dressa: c'était Paganini; et Paganini, qui dormait, S'écria, dans son sommeil: «C'est moi!»

C'était lui! il tenait dans son bras et appuyé contre sa poitrine un immense violon où se trouvaient tendues vingt-trois cordes d'or et une vingt-quatrième uni n'était pas de métal, mais qui paraissait être un rayon de lumière.

Sa main gauche, sa large main était comme divisée en vingt-quatre doigts qui s'épanouissaient merveilleusement à son extrémité et se posaient avec grâce sur les vingt-quatre cordes; et sa main droite, grande comme celle d'un géant, tenait cinq archets d'argent qui étaient attachés à chacun de ses doigts.

Il se fit un silence, et Paganini lançant à la fois ses cinq archets sur les vingt-quatre cordes, un concert sublime fut entendu. Il semblait que toutes les harmonies de la terre se fussent réunies dans cet espace et dans cet instant.

L'Océan, comme une pédale, obéissante, aidait de ses tempêtes la fureur du musicien, ou, se calmant à son gré, n'avait plus qu'un léger bruissement d'amour.

L'Océan parut se glacer et devenir solide, le violon aux vingt-quatre cordes s'évanouit avec un doux son dans les airs, et sur cet espace monta, monta une construction circulaire qui étendait de plus en plus ses cercles en les élevant jusqu'au ciel.

Ce fut le Colysée de Rome; cent mille spectateurs étaient présents; tous avaient payé mille francs pour s'asseoir sur ces bancs de porphyre, pour écouter le violon de Paganini.

Le grand artiste parut, il joua merveilleusement, et quand il eut fini, il compta dans ses coffres cent millions pour cette soirée.

Le Colysée, avec ses cercles de marbre, disparut à son tour. L'espace se rétrécissait de plus en plus; dans une chambre où se trouvait un bureau avec une grille et un rideau de taffetas vert, entra Paganini, qui remit un paquet de billets de banque à un agent d'affaires afin d'en effectuer le placement.

Ainsi avaient décru les songes à mesure que s'affaiblissaient les effets du breuvage fantastique. Les illusions s'imprégnaient de plus en plus de l'humanité et de la matière, et, descendues si bas, elles cessèrent; et moi, pauvre âme, épuisée de ces émotions qu'il m'avait fallu subir, je me reposai enfin, car le charme de l'opium n'agissait plus.

Je veillai donc sans pensées et dans le calme jusqu'au jour. Quatre heures s'écoulèrent ainsi sans songes et sans trouble, et lorsque Paganini se réveilla au matin, il ne se souvint plus qu'il avait rêvé.

«Sotte, nuit! s'écria-t-il en jetant loin de lui son foulard rouge et soulevant les boucles tombantes de sa chevelure noire; à quoi me sert donc cet opium, s'il ne me fait plus rêver?

«J'en doublerai la dose ce soir.»

Ces mots me firent frémir.

Puis, après les avoir prononcés, le grand homme, le grand violon, dis-je, entra dans la vie éveillée, dans la vie terrestre.

C'est à dégoûter des grands hommes et des supériorités intellectuelles, musicales, poétiques, politiques et autres, que de les voir dans le terrestre et au milieu des habitudes humaines.

C'est qu'en effet rien ne ressemble plus alors qu'un débitant de tabac qu'un empereur, et qu'on ne peut trouver de différence, en cet instant, entre un artiste sublime et un marchand d'aiguilles.

«Antonio, cria Paganini à son domestique qui entra, pourquoi mon feu n'est-il point allumé?»

Je cherchais Paganini dans ces paroles.

«Antonio, avez-vous été chez Slanh pour lui parler de mon habit? Il doit savoir que je ne veux pas qu'il le double en soie; que diable! la soie crie et a aussi sa musique, ajouta-t-il en riant, et je ne me soucie pas d'avoir un semblable ténor pour faire une partie dans mes concerts.»

Paganini paraissait se montrer; je l'attendais avec respect; mais il retomba.

«Antonio, avez-vous fait réparer ma lampe, la lampe de mon cabinet?....

Hélas! ce n'était pas encore Paganini.

Et cependant c'était Paganini; car dans cet homme comme dans tous, il y a à côté du fantastique le réel, l'humanité auprès du Dieu, le corps auprès de l'âme.

Paganini déjeuna. Jusque-là, j'avais cherché le grand et le sublime artiste, et je ne l'avais trouvé que dans cet éclair que vous savez, à propos de la manche de soie qu'il ne voulait pas entendre gémir et chanter pendant que lui-même chantait et gémissait.

Mais cet éclair était assez obscur, comme les lumières ténébreuses de Milton.

Les heures s'écoulaient; midi sonna, cette longue sonnerie de midi, sans qu'aucun autre événement eut éclaté dans cet homme, si ce n'est sa toilette, son déjeuner, et une certaine flânerie paresseuse voluptueuse qui me plaisait assez, à moi, bonne âme, toute fatiguée du délire opiacé de la nuit.

A une heure moins un quart, tandis que Paganini chauffait ses deux pieds écartés sur les chenets, et, je vous jure, sans penser à grand'chose (je le sais bien, moi qui pensais avec lui), on frappa à la porte, et Antonio introduisit le signor Caldi.

A ce nom de Caldi, Paganini se levant avec vivacité, je sentis un soubresaut terrible, et je fus refoulée, comme dans un tremblement de terre, dans les dernières cavités de son cerveau.

«Vous voici enfin, Caldi,» s'écria-t-il d'une voix émue.

Je cherchais à part moi ce que pouvait être cet homme. Était-ce le génie diabolique qui, disait-on, inspirait mon hôte? ou bien le frère de la femme qu'il avait assassinée? ou son créancier impitoyable et acharné? car son émotion avait été si vive, qu'il fallait bien que ce fût quelque chose d'extraordinaire.

Mais ce n'était rien de cela, car Paganini n'avait point de génie diabolique à sa suite, n'avait jamais assassiné personne, et était un homme réglé dans ses affaires, ayant un livre de compte avec les deux colonnes avoir et dépenses, et si éloigné d'être tourmenté par ses créanciers, qu'il avait en Italie des propriétés à être trente fois électeur en France, depuis l'abaissement du cens électoral.

Qui donc était cet homme dont la présence excitait la tempête dans le cœur du grand artiste?

C'était un marchand de cordes de violon, ce qui me fut révélé par ces paroles de Paganini:

«Caldi, voyons vos cordes.»

M. Caldi ouvrit gravement un long cylindre de fer-blanc, et développant un papier transparent et huilé, il en tira une assez grande quantité de cordes roulées en cercles et attachées avec de petits nœuds roses, il les parsema sur une table de marbre qui en fut jonchée, et les remuant avec un air de satisfaction marquée: «Voici, monsieur, dit-il, ce que nous pouvons faire de plus parfait; vous ne trouverez, ni à Naples ni à Bergame de pareilles cordes. Elles sont dignes de votre talent,» ajouta-t-il avec une révérence où se trouvait autant du marchand que du dilettante.

«Hum!» dit Paganini en lui lançant un sombre et ironique regard. Puis il examina avec une attention scrupuleuse ce qui lui était présenté, et ayant mis de côté une vingtaine de ces cordes, il les jeta à terre avec mépris en disant à Caldi:

«C'est apparemment pour ficeler mes cahiers de musique, seigneur Caldi, que vous m'avez si précieusement choisi de semblables cordons.

--Oh! monsieur,» dit Caldi en les ramassant avec soin. Et il les replaça dans le papier huilé de la boîte de fer-blanc.

Cependant Paganini avait fait choix d'une douzaine de cordes qui lui parurent bonnes; deux surtout étaient sans défaut, il les regarda avec une sorte d'extase: «Voilà qui est parfait! voilà qui est merveilleux! dit-il; jamais cordes plus fines, plus vierges, plus pures, n'auront été couchées sur un chevalet; ce sont deux chefs-d'œuvre.

--Et les dix autres,» dit Caldi, qui, transporté de plaisir à ces complimente, espérait encore, en obtenir pour le reste de sa marchandise.

«Elles peuvent être excellentes, mais j'ai besoin de les essayer.»

Alors Paganini prit un violon suspendu près de son secrétaire...

C'était ce célèbre amati sur lequel il a fait tant de merveilles.

Je frémis de joie et d'inquiétude en ce moment, car je touchais au but que j'avais désiré en faisant invasion dans cet homme; il n'y avait plus entre moi et la connaissance de son génie qu'un instant de séparation.

Il contempla son violon avec le regard humide et caressant d'une mère qui baise de ses yeux l'enfant qui presse sa mamelle; il semblait que ce regard dit: «Mon bon violon, mon cher, mon tendre amati!» Et il le fit tourner voluptueusement dans ses mains immenses.

Puis, ayant détaché la première cheville, il y noua une des dix cordes du seigneur Caldi.

Il accorda son instrument, et après avoir pincé fortement et avec sécheresse la corde, il prit sou archet et tira un son...

Oh! alors je sentis le dieu autour de moi, et j'éprouvai comme une extase, ce que les dames auraient nommé un spasme.

«O signor! bravissimo! bravissimo!» s'écria Caldi dans le ravissement.

Et mon admiration intérieure et silencieuse était à l'unisson de celle du marchand de cordes.

Paganini tira un second son, et, hochant la tête, il dit: «Elle n'est point parfaite.

--Quoi!» dit Caldi, dans le plus grand étonnement.

Quoi! pensai-je dans le plus grand étonnement.

Lorsqu'une jeune fille que la pulmonie dévore, chante avec l'énergie brûlante que lui donne cette maladie, la foule admire la pureté délicieuse de sa voix; mais Rossini ou Corvisart disent: «Hélas! sous cette voix pure la mort est là qui se cache;» car le son leur a révélé à eux seuls l'ardente fièvre qui couve dans la poitrine de la pauvre enfant.

Il en était de même du grand artiste; à son oreille si délicate, si susceptible, la douleur cachée sous ce son en apparence si pur se manifestait.

Il rejeta la corde.

Il essaya un la, qu'il trouva trop éclatant malgré l'enthousiasme de Caldi.

Il le condamna encore.

Il essaya et repoussa également cinq autres cordes que son incompréhensible discernement trouvait trop faibles, ou trop sonores, ou trop vibrantes, ou trop flexibles, ou trop mornes.

Les trois cordes qui restaient lui parurent bonnes.

Mais quand il eut repris les deux premières qu'il avait d'abord jugées parfaites, et qu'il les eut accordées sur son violon.

Oh! alors il les fit résonner avec amour et fureur, il les fouettait avec énergie, il les caressait et les berçait en sons harmoniques, il en tirait de ces sons violents qu'on eût pris pour le tonnerre, ou de ces vibrations éoliennes qu'on croirait être de la lumière à cause de leur excessive et légère ténuité.

Ces cordes étaient parfaites comme il les avait pressenties, et les ayant conservées avec les trois autres, il congédia M. Caldi.

Près de la porte, M. Caldi se retourna vers lui: «Mais vous n'avez pas choisi du sol, signor?

--De sol, dit Paganini en souriant, en voici un que j'ai depuis quatre années et qui n'a pas son égal à Naples, dans toute l'Europe, et dans votre boutique de fer-blanc, entendez-vous, M. Caldi? Tant que cette bonne corde vivra, aucune autre ne viendra se coucher à sa place sur le chevet d'ivoire de mon violon.»

En parlant ainsi il caressait cette quatrième corde d'agent qui résonnait mollement sous ses doigts, comme un chien qui hurle tendrement quand son maître lui presse la tête avec amitié.

«Adieu donc, seigneur, mille respects et hommages d'admiration, dit Caldi en fermant la porte.

--Bonjour,» répondit Paganini.

Et le sublime artiste demeura seul.

Je me félicitais de cet isolement, car je pensais bien qu'il allait enfin essayer de sublimes préludes.

Mais il reprit son violon pour le suspendre près de son secrétaire, et s'enfonçant dans une bergère, il saisit nonchalamment un livre; il l'ouvrit, et lut.

C'était le roman de Manzoni, les Fiancés. Il lut avec ravissement quelques pages où tout ce qu'il y a de plus grand en idées religieuses et de plus tendrement pur en amour était merveilleusement développé: son cœur était plein; son âme, moi, son âme. était enivrée et ardente; il quitta le livre et songea.

Alors lui revinrent dans la pensée son amour pour Dieu étant enfant, et à la fois ses amours pour une femme adorée, mélange de souvenirs qui n'est point profane, mais vrai, mais permis, mais ordonné par le Seigneur, qui a dit à l'homme: «Je suis Dieu, aime-moi; voici la femme, aime-la.» Et il faisait apparaître dans sa pensée cette femme céleste et tant aimée qu'il avait perdue, elle qui avait semé, développé et agrandi son génie; elle pour qui il avait voulu être sublime, pour qui il avait voulu être plus grand que les autres hommes; nous la contemplions ensemble, moi son âme avec lui, cette femme aux cheveux et aux yeux noirs, au regard de feu et humide, au sein blanc et palpitant, à la taille grande et svelte, à l'âme noble et tendre, délicieuse apparition devant laquelle Paganini laissa tomber une larme, et je crois que je pleurais aussi comme une âme pleure.

Deux heures s'étaient écoulées dans ces rêveries délicieuses. Je ne sais quoi l'en fit sortir brusquement.

Paganini prit alors son registre de compte, et il additionna un total. Barbare! indigne! quitter ton violon, ton Dieu, ton amour, ton amante, pour aligner des chiffres!

Oh! croyez que je n'était pour rien dans cette détestable idée; il y avait sans doute dans son cerveau un coin inconnu dans lequel je n'avais pu pencher, et où demeurait retranchée une pensée d'avarice.

Il lit ses comptes, et comme s'il devait trouver dans ce travail une inspiration, il saisit son violon et joua.

Mais ne croyez pas que ce qu'il joua alors fut admirable, non; car ce n'était ni la gloire, ni le génie, ni moi, qui l'inspirions en cet instant. L'argent seul avait ce privilège, il jouait sans but d'artiste, sans émotion, sans chercher à plaire, sans désir de se plaire à lui-même. Ce n'était plus de l'art, mais du métier; il jouait pour faire des tours de force, pour essayer des sauteries merveilleuses, des hiatus inouïs d'instrument, pour dégourdir ses doigts, pour s'entretenir les nerfs, pour s'assouplir les poignets, en un mot, afin qu'il fût en état.

Si vous alliez un matin chez cette sylphide qu'on nomme Taglioni, et que vous la vissiez la main gauche appuyée sur un dossier de fauteuil, faisant de nombreux et rapides battements avec ses jambes qu'elle exerce, cherchant à peine de la grâce, mais sollicitant ainsi une souplesse mécanique et surprenante.

Vous vous demanderiez: «Est-ce donc elle que nous avons vue sur la scène, si moelleuse, si voluptueuse et si pure, s'affaissant sur elle-même avec une grâce si délicieuse, se redressant comme le roseau quand il se relève après avoir été courbé par le vent, étendant mollement ses bras arrondis qu'on prendrait pour des ailes, dansant avec cette taille si légère, ce cou si joliment balancé, ces yeux si tendres, ces jambes si déliées, ces pieds qui effleurent le parquet à peine, enfin avec cet ensemble si harmonieux, si enivrant, où tout respire la volupté, l'amour, la grâce et la pureté?»

Vous vous demanderiez: «Est-ce elle?»

Non, ce n'est pas elle en ce moment, lorsqu'elle est seule et s'applique avec une peine infinie à redoubler les tressaillements nerveux de ses pieds, qu'elle fait aussi du travail pour faire de l'art le soir. Il en était de même de Paganini: un long temps s'écoula sans qu'il n'y eût rien entre son violon et lui que ses doigts agiles et ses nerfs rapides; mais pas une pensée de génie ou de cœur, rien que du métier.

Il s'était exercé, car c'est le mot, et c'était son but. Aussi je commençais à le prendre en mépris, cet homme de génie, ce Paganini d'enthousiasme et d'inspiration que j'avais vu jusque-là si vide de génie, d'inspiration et d'enthousiasme. Cela en vint à ce point que je fus plus calme lorsque, après ces deux longues heures de sons sans pensées, il laissa le violon et alla dîner.

Il mangea, je vous assure, d'assez grand appétit.

Sept heures sonnèrent, et soudain je sentis dans tout son corps et dans son cœur comme une irruption de génie, de feu, d'enthousiasme, d'entraînement, de délire. Il se leva précipitamment; il y avait dans lui un tumulte de pensées, d'émotion et d'orgueil, et tout cela avait une voix intérieure que j'entendis seule, et qui disait ces mots: «Maintenant, la gloire!»

Il était retrouvé, je le retrouvais, le Paganini de génie, le Paganini d'âme, le Paganini de Dieu; c'était lui, le feu l'animait et l'embrasait; c'était lui! et moi je nageais dans la joie et le délire, car l'âme n'est heureuse que dans le feu du génie; elle se meurt dans les êtres tièdes, dans les intelligences molles et plates, dans les cœurs de glace. Il lui faut des flammes comme à la salamandre pour y vivre; comme l'or et l'amiante, elle se réjouit et s'épure dans le feu.

Et lui s'était aussi retrouvé. Il marchait à pas précipités et fermes, le pavé retentissait de sa démarche assurée. A voir culte taille majestueuse, cette tournure bizarre et inspirée, ceux qui ne le connaissaient pas s'arrêtaient en silence dans la ville, et se demandaient: «Quel est cet homme?»

Moi qui les voyais penser, je m'écriais, fière et sans pouvoir être entendue: «C'est Paganini!» Et ils poursuivaient leur chemin étonnés et se demandant encore: «Quel est cet homme?»

Cet homme s'approchait de l'Opéra; les barrières tombaient avec respect. Tout ce peuple du palais des arts se courbait devant le roi des arts. Ils s'agenouillaient presque devant ce demi-dieu, et lui, comme accoutumé à ce culte, passait et montait jusque sur la scène. Là, caché derrière la toile du fond, il contemplait cette mosaïque de têtes et d'intelligences qui étaient jetées comme un tapis noir au parterre, comme des guirlandes parallèles de fleurs aux loges et aux galeries. Il entendait ces mille voix dont le murmure confus n'a ni son ni voix, ce tressaillement de la multitude qui se place et s'agite dans l'attente d'un sublime plaisir.

Pour lui, avant de s'élancer dans cette arène, lui, ce lion de la fête, retenu dans sa loge, il soulevait sa crinière d'ébène, il flamboyait des regards de feu sur ce monde, il écumait de génie et de fureur, et se cachait haletant et superbe.

Cependant l'orchestre, cet esclave à la seule tête et aux trois cents bras, s'asseyait sur ses bancs, et criait toutes ses discordances aiguës qui s'abaissent et s'élèvent sous l'archet et le souffle pour parvenir à un même accord.

Un autre accord, aussi pur, aussi solennel, s'établissait en même temps dans ce peuple de spectateurs: le silence, le silence profond qui circulait de toutes parts et frappait toutes les bouches et les cœurs de respect et d'attente.

Puis, sur l'orchestre, sur le parterre et sur les loges, un calme saint s'étant abattu, une porte du fond s'ouvrit, un homme parut:

Paganini!

Il se glissa pour ainsi dire de derrière la porte et développa bientôt son corps long et souple, surmonté de cette figure pâle aux cheveux noirs et flottants, qui ressemblerait à celle du Christ, s'il ne s'y trouvait pas quelque chose de celle de Satan.

Il quitta le fond du théâtre, et s'avança, en se balançant mollement, jusqu'à la rampe allumée.

A son aspect il y eut un mélange d'extase silencieuse et d'applaudissement frénétique dont on aurait pu distinguer le contraste.

Lui ne s'occupa d'abord que de faire lentement et profondément plusieurs saluts qui s'adressaient si bien à tout le monde, que chacun crut les avoir reçus pour soi et avoir été particulièrement regardé.

Moi qui étais derrière ce regard et qui en ressentais la portée, je vous dirai ce que Paganini y mit de pensée et d'âme.

Il y avait dans ce regard, asséné ainsi en masse sur tout ce peuple, une fusion flamboyante d'orgueil, de dédain, de génie, de honte, de mépris et de grandeur. Ce regard disait à cette assemblée qu'elle était son esclave, puisqu'elle venait se traîner haletante pour entendre un de ses soupirs; qu'elle était son tyran, puisqu'elle s'était arrogé, avec une pièce d'argent, le droit de le juger et de l'écouter; quelle était profane, puisqu'elle n'avait pas un seul génie capable de comprendre Paganini tout entier; qu'elle était fantasque, ignorante et indigne, pleine de fats venus là pour y avoir été; de jeunes filles arrivées pour être vues, de rivaux de bas étage placés pour faire fermenter leur jalousie et leur haine. Et ce regard disait encore: Nous sommes deux dans cette enceinte: moi et toi, peuple; un homme de génie et une foule sans génie; un Paganini qui se sent à lui seul plus grand que la masse. Ce regard, rempli de ces pensées, avait pourtant été si rapide qu'il n'avait duré qu'un instant, et l'artiste ayant donné le signal à l'orchestre, il leva très-haut son archet et le fit retomber violemment sur son violon, comme s'il y eût porté un coup de hache.

Alors tout fut commencé, non pas sa mélodie admirable, mais sou jeu, mais le concert, mais la grande lutte; car, dans ces premiers moments, il sciait rudement ses cordes avec le crin aigre de l'archet, et l'instrument rendait des sons furieux, lugubres, aigus comme ceux du lion qui se réveille irrité et rugit.

Et aussitôt après ce réveil du génie, je sentis quelque chose de mystérieux et d'étrange; je ne sais ce qui s'opéra, mais il me sembla que je me matérialisais dans le violon, ou que le violon lui-même devenait immatériel comme mon essence; je me sentais palpiter, vibrer et parler avec lui; nous nous étions fondus l'un dans l'autre, ou plutôt nous ne formions plus qu'une chose, un violon-âme.

Paganini jouait alors un morceau de musique qu'il avait composé.

Je ne sais véritablement, moi qui dois le savoir si c'était sa mémoire ou son inspiration qui lui faisait reproduire ou inventer cette musique sublime; cependant les artistes de l'orchestre avaient devant eux la partition écrite, la partition de Paganini, et lui, quoiqu'il n'eut point de pupitre ou de papier devant les yeux, il jouait sans aucun doute ce qu'il avait composé, ce qui répondait à la partition de l'orchestre, et cependant il y avait quelque chose de si spontané, de si brûlant dans son jeu, que je ne puis comprendre encore comment ce pouvait être la froide mémoire qui lui fournissait alors de telles inspirations.

L'orchestre était aussi ému et tremblant que l'esclave devant un maître.

Le public était dans l'extase; il ressentait sympathiquement le génie de Paganini qui s'incarnait pour ainsi dire dans chacun; tous sentaient leurs cœurs se dilater et se fondre en délicieuses émotions, lorsque l'archet, se balançant moelleusement sur les cordes, les faisait tressaillir d'amour, les faisait palpiter de volupté; ou, au contraire, lorsqu'il exprimait la guerre, la tempête, la fureur, la rage, alors on eut vu leurs figures se contracter, les sourcils se froncer, les dents grincer et rugir, et de lourds soupirs s'échapper douloureusement de toutes les poitrines, comme s'il n'y eût eu dans toute cette salle qu'une seule âme, qu'une seule chose, le violon.

Quant à Paganini, comme s'il se renfermait dans lui-même, dans un monde intérieur, intime à lui, il ne regardait plus la foule, mais son violon, mais son violon d'amour. Il l'enveloppait du ses yeux et de ses bras, il le prenait sur sa joue creuse et sur sa poitrine d'airain, il l'enfonçait dans son sein, il aspirait ses sons et respirait avec lui; il voyait sans doute les sons s'en échapper comme des éclairs, car ses yeux ardents les suivaient fixés sur les cordes, qu'ils semblaient opprimer de leurs regards. Jamais étreintes d'amour n'ont été plus vives, jamais regards plus profonds ne se sont enfoncés dans des yeux adorés.

Et son archet, comme l'épée de l'ange, dardait des flammes et des rayons sur cet instrument prodigieux; il en jaillissait des harmonies enflammées, il s'en échappait des mélodies suaves connue des parfums de l'Orient, il en partait des éclairs retentissants comme ceux de Dieu. Et d'autres fois, quand, après l'avoir fustigé violemment, le grand artiste écartait l'archet, il y avait encore après ces chants un son nouveau et frêle, que sa main gauche excitait en pinçant les cordes, et qui s'enfuyait rapide, pareil à ces étincelles que darde l'électricité.

Après ce premier morceau, Paganini, reprenant son sourire gracieux, se retira au milieu d'un tonnerre d'applaudissements et de cris, en faisant la même et profonde révérence.

Puis vint je ne sais plus chanteur ou chanteuse qu'on entendit sans l'écouler, par galanterie si c'était une femme, par pitié si c'était un homme.

Quand, à midi, pour fermer une lettre avec de la cire, vous allumez une bougie, vous cherchez, sa lumière, qui se noie dans le rayon du soleil:

Il en était ainsi de l'artiste qui suivit Paganini.

Je crois même qu'on l'applaudit, témoignages qui se trompaient eux-mêmes, derniers restes des tressaillements qu'avait excités la musique du grand violon.

Il revint, et les acclamations se ruèrent encore sur sa venue pour le remercier de ce qu'il avait fait, pour lui rendre grâce de ce qu'il allait faire, pour lui rendre gloire de ce qu'il était Paganini.

Cette fois sa pensée paralysa trois cordes, n'ayant conservé que cette bonne corde d'argent que vous savez; il ne dit pas, mais on sut qu'il allait jouer sur elle seule des variations sur la marche de Moïse.

Musicien sublime, pourquoi retrancher ces cordes? pourquoi l'interdire ces effets célestes que tu jetais à ce monde lorsque, les faisant résonner toutes à la fois, tu produisais à toi seul un concert d'harmonie auquel chaque corde était en même temps appelée?--Qui te force à t'imposer ce martyre, à t'étreindre dans cette gêne? Pourquoi ce caprice, homme de génie?

Non, ce n'est pas un caprice, ni seulement un surprenant prodige: c'est un enseignement; c'est pour révéler aux hommes ce qui est enfoui dans une seule corde, et comment en la frappant de l'archet il peut s'en émuler le trésor le plus incompréhensible de la musique. Ainsi Moïse frappait le rocher, et le rocher ouvrait ses sources; Paganini touche la corde d'argent, et il en sourde des suites infinies de sons et de mélodies.

C'est qu'il a appris à son violon et au monde ce que c'est que le son harmonique.

Quand Paganini a sur cette seule corde parcouru le clavier des sons, et que parvenu à l'approche du chevalet on s'écrie comme Dieu à la mer: Il n'ira pas plus loin; Paganini revient sur ses pas, recommence, et déjà il est plus loin, car le son harmonique l'enlève dans d'autres espaces, lui donne d'autres vibrations où il puise en abondance et sans fin.

Et ce son qu'il trouve dans une autre nature ne pouvait en effet tenir de la nôtre; il a je ne sais quelle fluidité limpide, quelle ténuité insaisissable, quelle suavité exquise, quel éclat mystérieux, qui fait qu'on hésite à le nommer un son, une lumière ou un parfum.

Tel est le son harmonique de Paganini; avec lui il ravit dans le ciel les cœurs des hommes, qui n'avaient pas jusqu'à lui soupçonné de pareils plaisirs. Il enlève sur un char de lumière toutes ces intelligences écoutant es pour les bercer dans des nuages d'or, qui les approchent du Seigneur; et quand il a fini avec ces célestes prestiges, tous le regardent stupéfaits de volupté et d'admiration, et se demandent: Où donc est le séraphin des cieux qui nous a versé comme une rosée délicieuse quelques parcelles des concerts de Dieu?

Il cessa encore, et vint un autre artiste qui laissa la foule se reposer, tandis qu'il chantait librement je ne sais quoi.

Paganini reparut une troisième fois; il avait repris toutes ses cordes et sa fureur, plus de délices, plus de suavités, plus de ravissements célestes; à présent c'est l'Océan qui va mugir et se soulever tempétueux; c'est la création de la terre ou ses bouleversements affreux; c'est le volcan qui s'allume et rejette les entrailles enflammées de la terre; ce sont les dernières convulsions de l'univers lorsque le Seigneur l'arrêtera dans sa marche, et lui dira: «Meurs!»--Paganini ne veut rien peindre de cela; mais il faut rappeler ces choses pour comprendre sa furie merveilleuse lorsqu'il brandit son archet pour arriver au grandiose, au terrible.

Alors toutes les cordes à la fois frémissaient, hurlaient sous les coups redoublé de' ses doigts, qui tombaient pressés comme la grêle avec la foudre. L'archet, de son côté, les déchirait, les irritait, les entr'ouvrait, les écorchait toutes vivantes, et se roulait sur elles avec barbarie; elles s'écriaient dans leur douleur... et tous ces cris étaient sublimes.

Lui, Paganini! dans son génie et sa fureur, savourait ces blessures, rugissait et se débattait dans ce martyre du violon; il le pressait de plus en plus, le frappait, le brisait, l'excitant dans ses angoisses... et cette barbarie était sublime.

Lui, l'orchestre, était haletant, effrayé, suivant avec horreur, et comme un seul corps, l'archet du maître... et cette horreur était sublime.

Lui, le peuple, la foule, pendait à cet archet, exalté, ravi dans son effroi, brisé d'émotion, accablé d'enthousiasme, ne respirant point... et cet effet était sublime.

Et le concert se termina.

Paganini salua une dernière fois avec le sourire du génie et de l'orgueil satisfait; son triomphe illuminait de joie sa figure extraordinaire, et tout le monde qui le voyait quitter la scène lui jetait un dernier et unanime cri d'admiration, et se penchait tout d'une masse vers lui comme pour se précipiter à la fois à ses pieds, pour toucher se mains et son archet sacrés.

Il disparut...

La foule s'écoula; et bientôt dans cette grande salle d'harmonie, devenue déserte et silencieuse, tout fut éteint et vide.

Lui regagna sa chambre, épuisé de cette soirée de gloire et de plaisir; il se lassa tomber sur un canapé, presque évanoui et soupirant.

O mon grand! ô mon beau! ô mon sublime Paganini! m'écriai-je au milieu de ses pensées; car j'étais si fière, si joyeuse, si grande avec lui!

La porte s'ouvrit; entra Antonio, tenant un vase et une lettre; Paganini sortit brusquement de cet affaiblissement qui l'oppressait, saisit le papier et le lut rapidement: 22,532 fr. de recette.

Il fit mettre le vase sur une table... c'était de l'opium...

Ah!... à cette double vue, l'horreur me saisit... je brisai les chaînes qui me retenaient à lui, et sortis, effrayée et le maudissant, du cerveau de Paganini.



Amélioration et Ouverture des Voies publiques à Paris.

Quand on jette un coup d'œil inattentif et rapide sur un plan de Paris, on n'y distingue d'abord qu'un réseau de lignes confuses, dirigées dans tous les sens, se coupant sous tous les angles, dédale inextricable où les rues, longues ou courtes, droites ou courbes, semblent éparpillées comme au hasard. Mais après un moment d'attention, ce chaos apparent se régularise peu à peu; l'œil saisit sans peine et suit dans leur développement les grandes lignes qui divisent, comme autant d'artères principales, ce tissu de rues et de carrefours. On voit alors rayonner presque symétriquement autour des différents centres de circulation, les routes, qui répandent du cœur aux extrémités la vie et le mouvement de la grande capitale.

Distribuer avec intelligence les principales voies de circulation, les couper commodément et les relier entre elles de distance en distance par des voies secondaires, les diriger de manière à rendre le chemin d'un point à un autre aussi court que possible, calculer leur largeur suivant leur importance relative, tel est le travail difficile qui constitue ce qu'on appelle la voirie urbaine, et qui forme l'une des plus considérables attributions de l'administration municipale parisienne.

Si l'on mettait toutes les rues de Paris au bout les unes des autres, elles franchiraient la frontière et conduiraient presque jusqu'à Turin, puisqu'elles ont plus de soixante-douze myriamètres de développement(2), Il faut penser ensuite que ces cent quatre-vingt-dix lieues de rues sont bordées de hautes maisons, et que pour élargir seulement un mauvais passage, redresser un coude incommode, régulariser un carrefour dangereux, il faut blesser les intérêts de vingt propriétaires, risquer vingt procès, et dépenser en dernier résultat beaucoup de cet argent que les contribuables ne donnent qu'avec peine et avec la condition qu'on l'économisera le plus possible. Si l'on veut remplir cette condition, quatre ou cinq grandes entreprises de voirie à la fois sont déjà beaucoup. Mais sur cette vaste étendue où tout le monde appelle des améliorations presque sur tous les points à la fois, qu'est-ce que quatre ou cinq améliorations à quarante lieues de distance l'une de l'autre? Ajoutez à cela l'indifférence ordinaire du Parisien pour tout ce qui ne se trouve pas dans l'horizon du quartier qu'il habite, dans le cercle de ses relations intimes, et sur le chemin de sa promenade ou de ses affaires. Parlez à un habitant du Luxembourg de l'importance du percement Laperche et du prolongement de la Ferme, il ouvrira de grands yeux et vous demandera ce que c'est. Parlez de la rue Constantine à un élégant de la Chaussée-d'Autin, il vous répondra que ce n'est certainement pas dans le quartier de l'Europe, et qu'il s'en soucie fort peu; qui sait même s'il ne se trouverait pas d'honnêtes bourgeois ignorant l'utilité de la rue Rambuteau? --Paris est tout un monde dans lequel l'hémisphère de la rive droite ne s'inquiète nullement de l'hémisphère de la rive gauche; et l'un peut être bouleversé par une comète de voirie administrative sans que l'autre s'en doute ou s'en émeuve.

Note 2: La largeur moyenne des rues de Paris est de 25 pieds (8 m. 08 c.) dans les quartiers de la rive gauche, et de 26 pieds (8 m. 74 c.) dans les quartiers de la rive droite.

Sans exposer nos lecteurs à des courses transatlantiques de l'un ou l'autre côté des ponts, nous les tiendrons désormais au courant; et dans ce but, nous mettons sous leurs yeux un petit plan de l'univers parisien, sur lequel nous avons tracé en lignes apparentes les principales améliorations de la voie publique qui sont aujourd'hui, soit en cours d'exécution, soit en projet à l'étude.--Rue Rambuteau, rue de Seze, prolongement de la rue de la Ferme, élargissement immédiat des rues Saint-Nicolas et Saint-Lazare, projet des Halles, rue Laperche ou Moncey, rue des Petits-Pères, rue Constantine, rue Clotilde, rue Mayet, rue d'Amsterdam, rue Neuve-Saint-Jean, etc. La liste en est longue, comme on le voit, et le travail est grand; mais Paris est plus grand encore: ces fragments disséminés dans tous les quartiers sont comme perdus sur le plan général. Cependant quelques-unes de ces entreprises sont considérables. Suivent encore ce ne sont pas les plus longues qui sont les plus coûteuses ou les plus difficiles. Aussi, pour faire comprendre l'importance ou l'utilité de ces divers percements ou élargissements, quelques mots d'explication sont nécessaires. Ensuite ces ouvertures de rues entièrement nouvelles ne sont qu'une petite partie des modifications apportées journellement à la voie publique par suite du système adopté par l'administration municipale.

Lorsque le vieux Paris a été construit, la largeur des rues répondait aux besoins de l'époque: la population était assez restreinte, les voilures étaient presque méconnues. Aussi le Centre de Paris est-il formé de rues sinueuses, étroites, sales, legs fâcheux que la vénérable antiquité a laissé à notre circulation moderne, cloaque dangereux qu'il faut assainir et déblayer.

Aujourd'hui les rues sont classes en trois catégories, suivait l'activité de la circulation qu'elles semblent appelées à recevoir. Les unes doivent avoir 10 mètres de large, les autres 12 mètres, les dernières 15 mètres. Toutes les rues qui rentrent dans l'une de ces classes, et qui n'ont pas la largeur assignée, sont impitoyablement frappées de reculement. On conçoit tout ce que ce système entraîne de vexations pour les propriétaires forcés de démolir leurs maisons, et de dépenses pour l'administration, forcée de payer fort cher ce qu'elle ajoute à la voie publique. En outre, cette classification n'est et ne peut être jamais que provisoire. Telle rue qui semblait de troisième ordre; peut devenir tout à coup du premier par un événement inattendu. C'est ce qui arrive aujourd'hui pour la rue Saint-Nicolas. Il faut donc recommencer sans cesse. démolir et aligner une seconde fois les propriétés qu'on a fait démolir et aligner une première: nouvelles vexations, nouvelles dépenses.--Une autre conséquence de ce système de démolitions et de reconstructions partielles, c'est que dans le louable motif d'élargir et d'aligner les rues sur une ligne parfaitement droite, on les rend aussi irrégulières que possible. On en voit un grand nombre dont les maisons, avançant et reculent tour à tour, ne figurent pas mal le contour extérieur d'une enceinte bastionnée ou crénelée, réceptacles anguleux plus nuisibles qu'utiles peut-être à la sûreté de la circulation.

L'exécution journalière de ces alignements partiels est en réalité la partie la plus considérable des travaux administratifs de la voirie; mais il est impossible de l'indiquer sur ce plan, à moins de mettre un point sur chaque rue et sur chaque maison sujette à reculement.--Au reste, quant aux grands travaux d'ensemble, l'administration actuelle, nous le voyons par le trace de ses entreprises personnelles, n'a point de système spécial. Elle n'a fait, en grande partie, que rectifier, suivre, ou compléter les projets de ses devancières, qui toutes avaient un système bien tranché, et nettement marqué par leurs rentres.

Avant la Révolution, dans les grands travaux, l'État faisait tout: tracés, percements, constructions; il concevait l'idée et l'exécutait. C'était ainsi qu'il imprimait à ses œuvres un cachet uniforme, répréhensible quelquefois aux yeux de l'art, mais grandiose et monumental, dont, il faut l'avouer, nous sommes loin d'approcher aujourd'hui C'est ainsi que la rue Royale-Saint-Honoré, que la place Vendôme, la place des Victoires, la place Royale, etc., furent construites sur un plan architectural symétrique, entreprises que l'industrie particulière eût morcelées et gaspillées. On peut en juger par la continuation vraiment désespérante de casernes disparates et de grandes masures biscornues que nos propriétaires contemporains ont donnée à cette majestueuse rue Royale-Saint-Honoré, et par les ignobles baraques édifiées en guise de vis-à-vis au nouvel Hôtel-de-Ville.

L'Empire, qui succéda à ces traditions monumentales, sut en recueillir une partie, et l'on reconnut le génie et la main du grand homme dans ces lignes hardies qui découpèrent Paris, larges comme la pensée créatrice, rectilignes comme l'esprit géométrique qui atteint le but par le plus cours chemin. La rue de Rivoli s'ouvrit d'un jet pour isoler les Tuileries et réunir le Louvre à la place de la Révolution; le Carrousel déblayé aurait pu contenir les manœuvres d'une armée; et des colonnades du Louvre, isolé de toutes parts et réuni en même temps à la demeure impériale par de gigantesques galeries, s'élançait une immense voie jusqu'aux colonnes de la barrière du Trône, qu'elle réunissait ainsi à l'arc triomphal de l'Étoile. En même temps, les boulevards prolongeaient leur ceinture de feuillage; le temple de la Gloire voyait le boulevard Malesherbes se dérouler jusqu'au jardin de Mousseaux, tandis que le Trône envoyait le boulevard Mazas faire face au Jardin-des-Pantes et au boulevard de l'Hôpital. Les quais rectifié, élargis, garnis de solides parapets, supportant les ponts débarrassés désormais des ignobles constructions qui les avaient obstrués jusque-là, ouvraient au centre de la ville une ligne directe de circulation facile d'une extrémité à l'autre.

L'Empire n'eut pas le temps de réaliser entièrement ces grandes pensées. La rue de la Paix, plusieurs parties des quais, les ponts, le Châtelet les Tuileries, étaient terminés; mais le quartier Rivoli, à peine ébauché, s'arrêta au milieu des planches. Le Carrousel, à demi déblayé, demeura inachevé, encombré des masures qui le déshonorent encore aujourd'hui. La grande rue impériale resta comme un rêve d'une époque fabuleuse; le boulevard Mazas fut oublié; le boulevard Malesherbes, pris, abandonné et repris est encore aujourd'hui à se débattre dans cet état douteux d'une existence contestée. La Restauration tâtonna partout et n'acheva rien.


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PLAN DE PARIS
INDIQUANT LES PERCEMENTS
DE RUES NOUVELLES.

Les rues tracées en lignes noires sont celles dont l'ouverture est projetée ou en cours d'exécution.

Alors l'industrie privée, en l'absence d'initiative gouvernementale, prit l'essor, et un nouveau système parut. Ce fut le système des percements combinés, exécutés d'ensemble, des quartiers neufs. En quelques années, on en vit surgir une foule: quartier de François Ier, quartier Beaujon, quartier de l'Europe ou de Tivoli, quartier de la Nouvelle-Athènes, quartier Saint-Georges ou Lorette, quartier Poissonnière ou Charles X, etc., etc. Ce ne furent partout que spéculations de terrains, morcellements, lotissements et percements. Sans doute ce système présentait de grands avantages: d'abord celui de combiner la direction des voies nouvelles dans un ensemble qui facilitait la circulation; ensuite d'épargner l'argent des contribuables, en laissant les dépenses d'exécution à la charge des compagnies concessionnaires et à l'industrie privée. Mais qu'arriva-t-il? C'est que tout dégénéra en spéculations, en véritables agiotages, ou les premiers et les plus avisés gagnèrent, où les derniers et les petits perdirent; c'est que les grosses compagnies, après avoir réalisé les bénéfices, refusèrent de remplir les charges; c'est que ces plans si beaux, après avoir reçu un commencement d'exécution, après avoir enseveli sous la boue, sous les planches et les démolitions, des jardins verdoyants et d'agréables résidences, restèrent en grande partie sur le papier;--c'est que les terrains accumulés ainsi entre un petit nombre de mains, et trop considérables pour être couverts de constructions par un seul propriétaire qui spéculait sur le capital sans bâtir lui-même, restèrent en savanes, et paralysèrent ces quartiers que l'on avait espéré créer d'un seul jet.--En sorte que l'on attend encore aujourd'hui la réalisation complète des plans ordonnancés en 1825.

L'administration nouvelle a donc hérité à la fois des idées monumentales de l'Empire et des spéculations industrielles de la Restauration. Il fallait terminer autant que possible les unes et les autres; et si elle n'a pas fait encore tout ce qu'elle aurait pu et dû faire, elle a rempli activement une partie de sa tâche. La ligne des quais, qui touche à son terme, est une œuvre colossale; la rue Rambuteau est également une création utile et vaste; mais l'administration a manqué d'adresse et de prévoyance pour le boulevard Malesherbes. Elle a laissé la spéculation particulière la devancer dans les terrains vagues ou elle pouvait ouvrir le boulevard à peu de frais, et où les rues Lavoisier et Homfort lui créent aujourd'hui de nouvelles difficultés pour une ligne indispensable qui s'exécutera tot on tard, et pour laquelle elle a pris des engagements sérieux.

Au reste, on ne se fait pas une idée suffisante des études qu'exigent de pareils travaux, et combien d'intérêts bien éloignés en apparence se trouvent réunis sur un seul point qu'il faut savoir découvrir. Prenons pour exemple un des percements dont on s'occupe aujourd'hui, dont l'etendue, est très-restreinte, et dont on ne soupçonnerait peut-être pas au premier abord toute l'importance: le percement de la rue Moucey. Plaçons-nous un moment au Pont-Neuf. Toute la circulation que la rive gauche y verse par son artère principale, la rue Dauphine, se dirige sur la pointe Saint-Eustache, suit la rue Montmartre et le faubourg de ce nom. Mais à Notre-Dame-de-Lorette deux voies se présentent: l'une trés-fréquentée encore, la rue Saint-Lazare, s'infléchit vers le sud, et ramène la circulation par une courbe désavantageuse au point où l'aurait directement conduite la rue Saint-Honoré; l'autre, c'est la rue Notre-Dame-de-Lorette, lui donne une nouvelle issue vers le nord. On connaît aussi quelle a été la fortune rapide de cette rue, aussitôt après son ouverture. Au delà, la place Saint-Georges, la rue de La Bruyère, continuent cette ligne élégante et populeuse; mais là se trouve un point d'arrêt, et la rue Boursault n'a point de débouché. La rue Moncey doit le lui donner, en l'unissant à la rue de Berlin et à la rue de Londres, qui la conduit à la barrière Mousseaux, et aux rues de Madrid et de Lisbonne qui la dirigent vers les barrières du Courcelles et du Roule. Cette ligne devient donc une artère principale de circulation, et le percement seul de la rue Moncey mettra en communication immédiate les barrières de Sèvres, de Vaugirard, d'Enfer, etc., avec les barrières de Clichy, de Mousseaux et du Roule, en passant par les halles, la Bourse et la place Saint-Georges.

Tous les projets actuels sont loin d'avoir cette utilité générale. Beaucoup n'ont pour but que la mise en valeur des terrains enclavés, et pour résultat, souvent un mécompte du spéculateur. Y avait-il un intérêt de circulation à l'ouverture de la rue Bachet-de-Jouy, sur les jardins des hôtels de la rue de Varennes? Et lorsque aujourd'hui on ouvre une nouvelle rue qui coupe la rue Vanneau, en bonne foi, comment songe-t-on à faire concurrence à la circulation des rues Babylone et Plumet, où il passe peut-être cent piétons par jour? C'est percer des rues pour que l'herbe y pousse. Il valait mieux les laisser en jardins. Nous en dirions presque autant de la nouvelle voie que l'on trace entre la rue du l'Université et celle de Saint-Dominique.

On ne pourra certes pas faire ce reproche à la rue Rambuteau, qui, coupant les plus populeux quartiers de Paris, va mettre en rapport direct les halles et Saint-Eustache avec la place Royale. C'est sans contredit un des percements les plus utiles qui aient été exécutés depuis longtemps, et il fait honneur à l'administration.

Ce percement aura pour complément la régularisation des halles, projet dont on s'occupe activement dans les bureaux.

Rien n'est encore arrêté à ce sujet. Cette entreprise soulève les plus importantes considérations d'économie et d'ordre public. La question des halles centrales est une des plus graves qu'il soit donné à l'administration municipale de traiter.

Un autre percement que la circulation appelle vivement, c'est le prolongement de la rue de la Ferme en face du débarcadère Saint-Lazare. L'immense affluence que les chemins de fer de Saint-Germain, de Versailles et de Rouen amènent sur ce point, déjà très-fréquenté, rend indispensable que des mesures soient prises d'urgence pour lui donner une issue. Le projet tracé sur notre plan est celui qui avait été adopté primitivement par le conseil municipal; mais il a soulevé des critiques qui paraissent en partie fondées. La largeur de la voie publique paraît insuffisante au mouvement de la circulation: on se livre donc en ce moment à une nouvelle étude.

C'est à cette occasion que l'on voit combien il est indispensable que des vues d'ensemble président à ces travaux administratifs. Il est évident aujourd'hui que la rue Saint-Lazare et ses aboutissants actuels ne peuvent suffire à l'affluence qui s'y étouffe; il faut donc à tout prix lui ouvrir de nouveaux débouchés. Eh bien! le percement Moncey la dégagera d'une grande partie de la circulation Montmartre et Saint-Georges, en lui donnant une ligne succursale, parallèle au nord. En même temps, si l'on donne une issue directe aux tronçons séparés du boulevard Malesherbes, toute la circulation de l'ouest, que la rue du Rocher amène aujourd'hui rue Saint-Lazare et rue de l'Arcade, juste à l'endroit où les débarcadères écrasent la population, trouvera un débouché direct et facile sur la Madeleine et les boulevards.

Dans ces environs de la Madeleine, la rue projetée sur les terrains de M. Grandmaison n'est qu'une spéculation analogue à celle de la rue Greffuthe, et à laquelle la circulation générale gagnera peu de chose. La régularisation de la rue de Seze n'est qu'un simple travail d'agrément, et une satisfaction artistique donnée à la ligne droite.

Nous ne prolongerons pas inutilement cette revue en détaillant tous les projets élaborés par les spéculateurs, et dont la plupart ne verront probablement pas le jour; tels que ceux d'une rue sur l'impasse Briare, entre la rue Rochechouart et celle Neuve-Coquenard; de la rue projetée sur le passage Sandrié; de la rue en prolongement de celle Chantereine, sur le terrain des hospices; des rues Mansart et Rabelais, sur le passage Saint-Pierre, huitième arrondissement, etc.--Ces percements opérés sur les terrains de la Boule-Rouge ont été une spéculation de constructeurs, mais au moins ils ont assaini ce mauvais pâté de masures. Quant à ceux qui sont projetés sur le nouveau Tivoli, nous ne leur voyons aucune utilité, et le résultat le plus clair est la destruction du jardin que nous regrettons, car les jardins s'en vont de Paris tous les jours.--La rue Mazagran, que l'on termine en ce moment, eut pu devenir une œuvre utile si le projet primitif eût été exécuté dans son ensemble et si la traversée du passage des Petites-Écuries, en l'unissant à la rue Martel, lui eût donné une importance réelle.--Le projet de rue débattu entre la ville de Paris, les Messageries royales et le Domaine, derrière les Petits-Frères, n'aurait encore qu'une utilité secondaire.--Nous ne ferons qu'indiquer, pour le même motif, les percements projetés ou en cours d'exécution dans les onzième et douzième arrondissements, la rue Clotilde, la rue Mayet, etc. Ils n'intéressent guère que les riverains et les propriétaires des rues plus ou moins abandonnées qui en sont voisines, sauf la continuation de la rue d'Ulm, qui, se réunissant à celle de la Santé, aurait une voie principale de circulation et prendrait sous ce point de vue un caractère d'utilité générale.--Quant au reste, un nous pardonnera de ne pas nous arrêter sur ces projets d'intérêt local, qui ne fournissent rien à la discussion des intérêts généraux.




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[Partition musicale.]