Il arriva ainsi que Charles-Quint l’avait prévu. Excepté de le nommer roi à sa place, François Ier lui prodigua toutes les preuves d’amitié imaginables. Les récits du temps fourmillent de descriptions de fêtes, d’arcs de triomphe, de mystères joués dans les rues, de bals, de banquets, de largesses au peuple. Il y a là-dessus, à l’Hôtel-de-Ville de Paris, trente in-folios avec gravures, dédicaces et sonnets.

Contradiction étrange! faiblesse des résolutions humaines! une fois dans Paris, Charles-Quint fut surpris, dépaysé, ébloui; il eut peur de cette innombrable population, idolâtre de François Ier, et de la vivacité de laquelle il n’avait jamais eu aucune idée; population qui pouvait bien, sans crime, manquer de générosité, en se souvenant de celui qui en avait eu si peu pour le glorieux vaincu de Pavie. Charles-Quint perdit la tête sans trop le laisser voir pourtant. Sa crainte ne se manifesta, à plusieurs reprises et en termes pressans, que par le vif désir qu’il ressentait d’aller réprimer au plus vite la rébellion des Gantois.

Il raconta lui-même plus tard avec beaucoup de franchise le supplice comique de sa situation, lorsqu’il se trouva dans le guêpier de la ville de Paris, où il avait fait naître, treize ans auparavant, par la détention de François Ier, la famine, la peste, l’incendie et la guerre civile.

Quand le premier président du parlement de Paris le harangua, il s’imagina qu’il allait lui lire l’ordre du roi de l’arrêter et de le conduire à la Bastille. Il en fut quitte pour être comparé à Hercule.

En touchant aux clefs de la ville que le prévôt des marchands lui tendit dans un plat, il songea à la clef de l’Alcazar de Madrid qui était restée près d’un an sans ouvrir à François Ier. Il fut frappé de la mauvaise mine de ce prévôt.

Nombreuse aux croisées, pendue aux murs, serrée sur ses pas, tumultueuse, courant à ses flancs, lui faisant un rempart d’une lieue d’épaisseur devant, un rempart d’une lieue d’épaisseur derrière, la population parisienne l’envahit, et il se vit, non sans effroi, seul avec François Ier, le plus élevé sur ce socle hurlant.—Vous possédez une superbe population, dit-il à François Ier.—Mais vous n’avez encore rien vu, lui répondit celui-ci;—attendez.

S’il voyait de jeunes filles vêtues en nymphes chanter et danser autour de lui, il était forcé de se rappeler qu’il avait employé la même galanterie envers François Ier pendant les premiers jours de sa captivité. Ces jeunes filles lui parurent belles, mais perfides. Son imagination, ébranlée par les assauts continuels de la même préoccupation, lui montra dans chaque habitant l’acteur convenu de la comédie dont il était le jouet. Pourquoi n’avait-il pas préféré le trajet par mer? Quelles tempêtes égalaient en péril ces six ou huit cent mille rescifs bouillonnans?

A chaque coup de mousquet qu’on tirait à ses oreilles, en signe de réjouissance, il tressaillait, et regardait, pour se rasseoir un peu, François Ier, qui souriait. Évidemment il y avait de la raillerie dans ce sourire.

A la place Baudoyer, un échafaudage sur lequel on jouait un mystère s’étant écroulé, et cet accident ayant produit quelque agitation, il eut la fatale pensée que c’était un coup monté pour l’enlever à la faveur du tumulte.

A l’Hôtel-de-Ville, le corps des marchands lui ayant offert un bouillon, il le but avec appréhension. Il avait été soupçonné, en 1536, d’avoir fait empoisonner, par Montécuculli, le dauphin, fils aîné du roi. Ce bouillon lui parut avoir un goût étrange.

Enfin, arrivé au Louvre, comblé d’acclamations, rassasié d’effroi, il se trouva face à face avec tous les capitaines blessés, mutilés, faits prisonniers à la bataille de Pavie, avec le grand connétable Anne de Montmorency, contre l’avis duquel cette bataille avait été livrée, et dont la rançon fut estimée cent cinquante mille écus. François Ier les lui désigna tous par leur nom. Dans ce moment sa mémoire effrayée lui rappela qu’il avait osé dire à Rome, en présence du pape, du sacré collége, des ambassadeurs de France et de ceux de presque toute la république chrétienne, que si ses soldats et ses capitaines avaient le malheur de ressembler aux capitaines et aux soldats français, il irait, les mains liées et la corde au cou, implorer la clémence de son ennemi.

Quelque haute idée qu’il eût de la loyauté de ces capitaines, Charles-Quint ne découvrit sur leurs figures martiales qu’un respect glacé.

Il passa la plus horrible nuit de sa vie au milieu des clartés, des illuminations et des feux de joie dont il était l’objet.

Et comme le matin, selon son habitude, il se promenait à cheval, feignant un calme qu’il n’avait pas, il sentit quelqu’un qui, ayant sauté derrière lui en croupe, le saisit, l’atteignit par-dessous les bras, et lui cria:—Ah! je vous tiens!—vous êtes mon prisonnier!

C’en était fait de Charles-Quint.

En se retournant il vit un bel enfant qui riait et s’appelait d’Orléans.

Il voulut rire: mais il se souvint qu’il avait retenu ce bel enfant en otage jusqu’à l’entier acquittement des promesses jurées par son père pour sortir de la prison de Madrid.

Brûlé par ces craintes toujours renaissantes, il obtint de François Ier, sous le prétexte d’aller le plus promptement possible apaiser les Gantois, qu’il partirait dans trois jours pour Gand. Il désira, en outre, passer ces trois jours à la campagne. L’air de Paris ne lui était pas bon.

François Ier s’empressa de mettre à sa disposition le château de Chantilly, qui appartenait alors au connétable de Montmorency.

Au connétable! recevoir l’hospitalité du maréchal de Montmorency, qui, quatre ans auparavant, l’avait chassé de la Provence, comme à coups de fourche, pendant que lui, le grand empereur, s’informait avec fatuité combien il y avait de journées pour se rendre à Paris; étouffer cette honte pour se loger chez celui qui lui avait tué ses meilleurs généraux: Antoine de Lève, Baptiste Gastaldo, le comte de Hornes, Garcilaso de la Véga! Pourtant il n’osa refuser. Il partit pour le château de Chantilly.

Chantilly n’est qu’à sept lieues d’Écouen.

La salle qui porte le nom de madame Claude est changée en chambre de conseil. Des généraux, des membres du parlement, les princes du sang, le connétable de Montmorency et le roi lui-même, François Ier, sont assis autour d’une table. A la clarté d’une lampe qui verse sa lueur du plafond, ils délibèrent au milieu du silence qui règne dans le château.

Il s’agit de décider si l’on retiendra Charles-Quint prisonnier en France jusqu’à ce qu’on ait obtenu de lui la restitution de la rançon qu’il fit payer au roi, l’investiture du Milanais pour le duc d’Orléans, ou bien si on le laissera sottement partir, au risque de recommencer avec lui une guerre ruineuse.

La délibération ouverte, François Ier débuta par les protestations chevaleresques passées en habitude chez lui; et il finit par dire qu’il ne prétendait pas se priver du droit de se plaindre toute sa vie du manque de foi de Charles-Quint en trahissant la sienne propre.

—De chevalier à chevalier ces maximes sont bonnes, s’écria la duchesse d’Étampes, que, par une faiblesse blâmée chez François Ier, ce prince admettait à ses conseils;—mais de chevalier à geôlier elles sont une duperie. Il vous a tenu dans une cage où vous avez été la risée du monde. Votre corps s’est voûté, votre tête a blanchi dans la captivité. Puis, pour garantie de la rançon promise, il a demandé vos fils en otage; pour rendre vos fils, il a exigé trois bateaux chargés d’or, et des provinces: puis il a voulu toutes vos provinces; et sans M. de Montmorency, nous serions tous Allemands à l’heure qu’il est. Quatre soldats à sa porte, une lettre à Henri VIII, un ambassadeur aux princes protestans, et ce nouveau Charlemagne ne sortira de la Picardie qu’à bonnes fins. Laissez ensuite crier à la violation de l’hospitalité. Vous demanderez à ceux qui vous accuseront de l’avoir violée si vous ne valiez pas bien la peine d’attirer leur pitié qui se tut parce que vous étiez le vaincu. Vous êtes vainqueur, faites: on se taira.

Profitant de l’hésitation qu’avait fait naître dans l’esprit de François Ier l’opinion de la duchesse d’Étampes, le cardinal de Tournon se hâta d’y conformer la sienne. Il prouva que le roi n’avait pas eu raison de prendre des engagemens de générosité qui excédaient sa puissance; d’ailleurs, qu’une fois hors de la France, Charles-Quint se moquerait de la crédulité ajoutée à ses promesses de remboursement et d’investiture; que le peuple de Paris ne se montrait déjà que trop mécontent de ce que le roi avait eu l’inexplicable faiblesse de refuser sa protection aux Gantois.

Peu à peu François Ier se montra moins chevaleresque; il consulta ses capitaines, qui n’osèrent pas être d’un avis contraire à celui de la duchesse d’Étampes et du cardinal de Tournon, l’une maîtresse, l’autre confesseur du roi.

Ils se levaient déjà pour monter à cheval et aller s’emparer de Charles-Quint, quand le connétable, qui n’avait encore rien dit, parla:

—Je ne connais pas d’empereur, pas d’homme plus astucieux que Charles d’Autriche, plus faux que lui; il a l’âme d’un lansquenet et le cœur d’un reître; il vend le pape aux électeurs, les électeurs au pape, deux ou trois fois par an; il a trois récoltes de trahison, comme mes paysans de leur foin.

Il ne sait vaincre que par les autres. Il lui a fallu l’épée d’un Français pour triompher des Français; il spécule sur les prisonniers comme un boucher sur la chair; il fait la guerre pour avoir des rançons: c’est son métier. Il n’est pas un de nous qui n’ait à se plaindre des souffrances qu’il lui a fait subir dans la captivité; abhorré des Allemands, des Espagnols, des Italiens, des catholiques, des réformés, du ciel et de la terre, il prend l’argent des uns pour faire couler le sang des autres.....

—Eh bien! qu’attendons-nous? s’écrièrent tous les membres du conseil à ces paroles du connétable; partons et emparons-nous-en........

—Eh bien! plus lâches que lui seraient ceux qui, trahissant l’hospitalité, toucheraient à un fil de son pourpoint. Ne comparons pas deux positions différentes, madame la duchesse, monsieur le cardinal, sire. A Madrid vous étiez son prisonnier, sire. C’est chance de guerre, et droit du vainqueur. Êtes-vous son vainqueur, êtes-vous en guerre avec lui? non. Il est menteur à sa parole..... que Dieu le juge. Il est votre hôte; il a brûlé Rome, que Dieu le frappe; il est votre hôte. Permettez encore, sire. Charles a avec lui un de ses capitaines. Ce capitaine m’a ouvert le crâne d’un coup d’épée, et brisé l’épaule d’un coup de pistolet, sur le champ de bataille de Pavie. Irai-je aujourd’hui dans le parc de Chantilly le lier à un arbre pour lui ouvrir la tête et lui casser le bras?—Si jamais je le rencontre face à face à la guerre, j’acquitterai ma dette: mais ici, sur mes terres, sous ma tente,—protection et sauve-garde!—Je vous imite, sire! soldat, je fais pour un soldat ce que roi vous ferez pour un roi.

Tandis que la discussion s’échauffait ainsi dans le château d’Écouen, respirant sous le beau ciel de la Picardie, Charles-Quint comptait les heures qui le séparaient du moment de son départ. S’il n’avait craint d’être arrêté en route, il serait parti de Chantilly, au milieu de la nuit, tant il était peu rassuré sur l’issue de sa résidence.—Chaque bruit qu’il entendait le faisait tressaillir.—Il n’avait pas moins joué que sa couronne de Flandre et d’Italie dans cette témérité tout au plus pardonnable à l’étourderie de François Ier.—Puis le ridicule d’être pris au piége dressé par lui-même! En s’interrogeant il n’osait se rejeter sur la bonne foi de son hôte.—Il pensa qu’il était peut-être dans la prison qu’on lui destinait; que déjà les cavaliers gardaient les portes et les grilles.

Erreur de son imagination exaltée par la peur ou réalité, il vit passer devant ses fenêtres un homme couvert d’une cuirasse, armé d’une longue épée, et s’acheminant vers la porte de son appartement. Il se leva.—Ce n’était pas une illusion. Quand cet homme se trouva devant lui,—il se découvrit avec respect, et se nomma.

C’était le connétable Anne de Montmorency.

—Sire, dans le conseil du roi qui vient de se tenir dans mon château d’Écouen, il a été discuté si l’on vous retiendrait prisonnier en France ou si l’on vous laisserait partir.

L’avis du roi a été qu’on vous laisserait libre.

Le mien qu’on devait vous retenir prisonnier.

Charles-Quint frémit.

—En donnant ce conseil, j’ai rempli mon devoir de sujet.

En vous en faisant part, je remplis celui de votre hôte.

Sire, tenez-vous pour averti.

Charles-Quint partit le lendemain de Chantilly.

On sait qu’il ne lui arriva rien,—qu’il parvint sain et sauf à Gand, où il n’exécuta aucune des promesses qu’il avait jurées, mais où son premier soin fut de priver la ville de ses priviléges, après avoir fait trancher la tête à cinquante maîtres tisserands, qui étaient bourgeois comme lui.

Le connétable fut disgracié.

Depuis qu’il n’y a plus en France de grandes familles, à prendre cette expression dans le sens de large confédération qu’elle présentait autrefois, le souvenir s’est perdu de l’influence dont elles jouissaient dans l’état, et par suite s’est évanouie la mémoire des bons services qui justifiaient cette influence. On ne sait plus, et c’est de l’ingratitude autant que de l’ignorance, ce que ces familles tenaient en réserve de force, d’intelligence, de fidélité et d’union, pour venir en aide au pays, quand il était compromis soit par les atteintes de l’étranger, soit par les empiètemens du souverain. Le peuple est aujourd’hui l’unique appui des royautés: la confiance est bien placée; mais si l’on ne faisait rien pour le peuple alors, c’est qu’on s’en passait; il n’était jamais appelé à partager les fatigues ni les dangers de la guerre, cette situation violente et pourtant continuelle de la constitution française. Aux gentilshommes exclusivement était dévolu le périlleux privilége de mourir pour défendre le territoire, pour l’agrandir, pour en chasser l’étranger.

Anne de Montmorency, qui fit bâtir Écouen, est le formidable représentant, s’il en est la personnification expirante, de cette assistance infatigable, toujours en haleine, quelquefois brutale, qu’avait la noblesse à la disposition de la royauté. Il réunit les fières et rudes vertus du soldat, du vassal, du négociateur, du prince et de l’ami. Il naît presque la même année que son roi, en signe de la fraternité qui l’attachera à lui. Ce roi est François Ier, le dernier souverain en qui la valeur personnelle, le courage isolé, soient encore utiles au moment où ils vont disparaître pour toujours, et faire place à la lutte des armées. Le roi et le baron sont de taille à fermer la carrière. Celui-là a six pieds; celui-ci oblige un cheval à ployer en le pressant des genoux. Marignan, la bataille des géans, les voit combattre tous deux et demeurer vainqueurs; Pavie les ramasse tous deux vaincus et prisonniers.

Un moment, il n’y a plus de roi en France: Charles-Quint retient en prison François Ier, qui va mourir. Montmorency vend pour cent cinquante mille écus de terre, se rachète, vient à Paris et gouverne. Tout ce qui eut lieu de décisif contre l’étranger, qui essaya de profiter de l’absence du roi pour rentrer en France, fut l’œuvre de Montmorency. Il régna près d’un an. François Ier, au retour de sa captivité, nomma Montmorency grand-maître de France; il serait tout aussi exact de dire que Montmorency nomma François Ier roi de France au retour de sa captivité.

Comme toutes les supériorités, qui n’ont que faire des petits suffrages du cœur, il ne fut jamais aimé; il ne parut à la cour que pour chasser les courtisans du revers de son gantelet. Il préférait à la cour son château d’Écouen, retraite solitaire, où il lisait Plutarque, plantait des chênes et causait, assis par terre, avec ses vassaux. Des années s’écoulaient sans qu’il allât au Louvre. Entouré de sa maison, composée de la fleur de la noblesse militaire, il présidait, avec une simplicité pleine de religion, aux travaux dont il embellissait sa demeure. Il faisait construire par Bullant et décorer par Jean Goujon une merveilleuse chapelle, peinte, sculptée, dorée et ciselée comme les basiliques de l’Orient. Après trois cents ans sa gracieuse austérité la protège encore. Aux murs il suspendait une Cène de Léonard de Vinci et la Femme adultère, par J. Belin. Bernard Palissy coulait avec sa terre cuite, sur un pavé de faïence, tous les Actes des apôtres. Quand le dimanche sonnait, il s’agenouillait devant l’autel de cette chapelle, avec sa famille, ses artistes et ses gentilshommes. Et ce devait être d’un aspect pieux que cette prière, sévère distraction du château, faite sous ces voûtes aux pendentifs dorés, sur ce pavé bleu et jaune, par le premier baron chrétien et sa femme, Madeleine de Tende, fille des Lascaris, empereurs de Constantinople.

Quand il sortait de son château d’Écouen, ce n’était que pour aller représenter le roi de France auprès de Henri VIII, ou pour mesurer sa longue épée avec les armées de Charles-Quint, auquel rien ne manquait pour abaisser la gloire de François Ier, ni les troupes, ni l’or, ni les capitaines,—les meilleurs capitaines du temps, Antoine de Lève, le duc d’Albe, Fernand de Gonzague, André Doria. Au comble de sa puissance, envieux de réaliser son rêve de domination, qui était d’unir le midi de la France à ses états d’Italie et d’Espagne, Charles-Quint opéra une descente en Provence. Le voilà en France, à quelques journées de marche de la capitale. Quand tous les plans de défense sont reconnus impuissans pour repousser l’étranger, on appelle Montmorency. Chargé dès ce moment de la responsabilité entière du pays, il s’établit dans le comtat. Là, il commence un plan d’attaque dont les moyens épouvantent par leur désespoir; il rase tout ce qui s’élève sur le sol; il coupe les forêts, abat les bourgs, passe le râteau, fait courir la flamme sur les moissons, arrache les plantes; il ne laisse debout que des soldats auxquels, sous peine de mort, il défend de tirer un seul coup de fusil, et que des arbres chargés de fruits mûrs: c’était pendant l’été; puis il consigne le roi dans sa tente, se retire dans la sienne et attend. L’attente dura plusieurs mois. L’impétuosité française l’accuse enfin de faiblesse, d’ignorance, presque de lâcheté; car l’empereur avance toujours: il est partout, à Arles, à Toulon, à Marseille. François Ier, qui bouillonne dans sa cuirasse, se mêle aux clameurs soulevées contre Montmorency; il veut se battre; il écrit au maréchal qu’il n’a pas une épée pour remplir la charge d’un commissaire de vivres.—Vous ne vous battrez pas, répond froidement Montmorency. Malheur à qui touchera à un cheveu de l’ennemi! malheur à qui cueillera un des fruits mûrs qui pendent aux arbres!

Enfin, accablés par six mois de chaleur, les soldats de l’empereur se jettent sur la seule nourriture qui leur a été laissée, au milieu d’une contrée torride, sans ombre, sans abris; ils mangent des fruits, dorment au soleil et meurent au même instant. Ces fruits les ont tués; vingt mille cadavres jonchent les routes; le reste regagne l’Espagne, mutilé dans la plus désastreuse retraite qui ait jamais été exécutée.

La France est sauvée! c’est à Montmorency qu’on le doit. A tant de gloire sans exemple, il manquait une récompense plus précieuse que celle du titre de connétable: la disgrâce! Il l’obtint. Sa probité antique, on l’a vu, s’étant révoltée au projet de la cour, qui avait résolu de retenir Charles-Quint prisonnier à son passage en France, il fut perdu dans le cœur des favoris. Comme il n’avait encore servi le roi que depuis trente-cinq ans, il attendit qu’un autre roi le relevât de l’exil. Pendant sa disgrâce, les empereurs d’Orient lui envoient des ambassades. Sur la route d’Écouen, les tigres de Dragut et les lions de Soliman se croisent pour aller s’offrir en hommage au premier baron chrétien. Du haut de son perron de pierre, il salue les noirs envoyés d’Afrique, comme s’il s’appelait Richard Cœur-de-Lion. Des lèvres basanées baisent son gantelet de fer.

Mais la chevalerie s’en va, et il s’en va aussi, n’ayant plus rien à démêler ici-bas avec les guerres qui se font par peuplades, par multitudes, à la distance de la mitraille, et où le mathématicien est plus fort que le brave. Il tombe à Saint-Quentin; mais la blessure qu’il reçut à la hanche fut moins grave que celle dont il éprouva la douleur en arrivant à la cour. Sa défaite lui fut imputée à crime. François II le relégua plus tard à Chantilly. Ceci ne le décourage point; il n’a encore servi que cinquante ans la monarchie, il n’a versé son sang que pour trois rois, François Ier, Henri II, François II; son compte n’y est pas. Charles IX monte sur le trône, et la guerre civile recommence. Jusqu’ici nous n’avons vu que le baron, le chrétien va se montrer, et, terrible, il se montrera contre l’erreur, qu’il combattra avec plus d’énergie que de lumière. Il n’a d’ailleurs que soixante-huit ans, le grand connétable. Les réformés, selon lui, étaient ces rebelles qui, de tout temps, ont levé le drapeau démocratique contre l’autorité établie. Les calvinistes étaient pour lui un parti politique autant qu’un parti religieux. Il ne s’agissait pas seulement de les endoctriner, eux qui avaient à leur tête les meilleurs hommes de guerre, qui occupaient militairement Lyon, Rouen, Blois, Tours, Bourges, Angers, La Rochelle, Montauban, Nîmes, Montpellier, Castres, Grenoble, Châlons, Mâcon, le Havre, Dieppe, Caen! Fallait-il tant de villes pour prêcher et rompre du pain, au lieu de communier sous les apparences? Les calvinistes voulaient régner, asseoir un roi de leur communion sur le trône; n’était-ce pas là de la politique, un parti politique, des révoltés politiques? La Saint-Barthélemy, qui les extermina, fut un acte d’odieuse prudence, car l’assassinat ne se justifie jamais, mais concevable en politique, car, quelques années plus tard, les protestans auraient fait une Saint-Barthélemy de catholiques.

Le connétable ne vécut pas d’ailleurs jusqu’à cette funeste époque; mais il n’en mourut pas moins, comme il devait, pour la défense du pays, tout troublé par des prétextes de religion. A soixante-quatorze ans, il prend ses armes pour se rendre dans la plaine de Saint-Denis, et y combattre Condé à la tête des rebelles, des calvinistes. Blessé sept fois à la tête, et son épée sanglante et pendante au poignet, il reçut dans les reins un coup de pistolet d’un Écossais, nommé Robert Stuart. Il en mourut; il mourut bien. Un gentilhomme ne devait finir que de la main d’un homme du peuple; le serviteur de la royauté tomba sous le coup de l’homme de la révolte; le baron chrétien fut tué par le démocrate protestant. Cette belle mort a un sens historique: elle est une figure de la décadence monarchique.

Le siècle suivant, on trancha impunément la tête à un autre Montmorency.

Le siècle d’après, un autre Montmorency vint déchirer ses titres à la barre du peuple.

Ces trois fins sont à méditer.—Le dernier Montmorency l’emporte sur Louis XIII et Robert Stuart. Il ne tue pas, il ne décapite pas les siens: il les nie.

Et comme je reportais une dernière fois mes regards sur ces murs qui n’avaient plus pour moi leur triste nudité, une horrible inscription vint flétrir mes plus belles fresques. Je lus au-dessus d’une guirlande: Section Marat.

Pendant la révolution, se hâta de me dire M. Bernard, mon guide, les patriotes des environs ayant fait un club du château, donnèrent le nom de section Marat à cette salle, celui de section Couthon à la suivante, ainsi des autres.

Et quelle est cette pipe dessinée en noir sur le mur? Est-ce encore un emblème patriotique?

—C’est un passe-temps de vélite.

—La salle où nous sommes a donc successivement appartenu à une reine, à des républicains et à des militaires en garnison?

—Et à madame Campan, ajouta M. Bernard, qui la transforma en dortoir: tenez, la place des lits y est encore.

Je vis, en effet, de distance en distance, indiquée par des places rouges sur le reste des carreaux déteints, l’empreinte des lits en fer qui garnissaient la salle.

A mesure que je m’initiais aux vicissitudes de cet appartement, il me semblait que j’assistais à la lecture des mémoires de quelque aventurier de haut renom, tantôt reçu à la cour, tantôt vivant avec les brigands, tantôt dans un hôpital.

—Je ne pense pas, monsieur Bernard, que ce nombre 80, tracé sur la porte, ait également sa signification historique.

—Mille pardons, monsieur, ce chiffre indique le nombre de soldats russes que la salle pouvait contenir.

—Des soldats russes dans les dortoirs de madame Campan!

—Quand les étrangers vinrent à Paris, on eut un instant le projet de caserner des Russes au château: mais M. le prince de Condé, qui était rentré en possession d’Écouen, s’y opposa, et le château ne reçut pas de garnison.

D’abord je n’avais rien vu dans l’appartement; maintenant je perdais le souvenir de toutes ces résidences amoncelées.

—M. Bernard, qui donc a fait effacer les belles fresques des murs?

—C’est Napoléon, afin que la pudeur des élèves de madame Campan ne fût pas blessée.

—Il a donc blanchi tout le château?

—Tout le château, trente ou quarante salles.

—La pudeur de l’empire nous coûte un peu cher.

Étrange intérêt qu’inspire le château à ceux qui le possèdent. Aux Condé? un Condé renverse un corps de bâtiment; à la république? la république brise les statues et défigure les salles; à l’empire? l’empire badigeonne les murs. Fasse le ciel que M. le duc d’Aumale n’ait pas l’heureuse inspiration de changer le château en usine!

Dans cette même salle, il y avait autrefois l’écusson en faïence de Palissy, le glorieux écusson des Montmorency. Brisé à coups de hache par les révolutionnaires de 93, il fut remis en place et rajusté par les carreleurs de la restauration. Seulement ceux-ci le descendirent à l’étage inférieur, et ils le collèrent au hasard, de telle sorte que les alérions sont en dehors de l’écu, et que le grand cordon est haché par bribes. Pour nous servir d’un terme typographique, les armes des Montmorency sont en pâte. Eux-mêmes s’y retrouveraient difficilement. Involontairement l’incident de l’écu nous rappela un incident de famille; et le voici.

Possesseurs glorieux du plus beau nom de la noblesse européenne, les Montmorency ne se doutaient guère sous la restauration qu’il existait en Angleterre, au fond d’un canton pierreux de l’Irlande, une famille aussi antique, aussi illustre, aussi renommée que la leur. Ou cela est contestable, avaient à répondre les Montmorency en apprenant cette nouvelle, ou cette famille est la nôtre. C’était la leur, ce qu’ils ne contestèrent pas moins. L’étonnement valait avant tout un démenti. Il fut donné.

En 1828 parut un ouvrage intitulé: «Les Montmorency de France et les Montmorency d’Irlande, ou Précis historique des démarches faites, à l’occasion de la reprise du nom de ses ancêtres par la branche de Montmorency-Marisco-Morrès, par le chef de cette dernière maison, avec la généalogie complète et détaillée des Montmorency d’Irlande.» Si ce livre eût paru il y a deux cents ans, toutes les cours d’Europe eussent été attentives à la discussion qu’il eût fait naître. Les juges-d’armes d’Irlande, d’Écosse, d’Allemagne, de France et de Portugal, eussent couvert les routes de courriers. Les plus vieux arbres généalogiques auraient frémi dans leurs plus hautes feuilles. Le Monasticon se fût fermé de lui-même. D’Hozier en eût perdu le sommeil. Il n’y a pas d’exagération là-dedans; un homme qui serait venu dire à Louis XIV: «Je suis votre frère aîné, Bourbon autant que vous et Bourbon avant vous,» n’aurait été guère plus hardi que celui dont la prétention ne s’élevait pas à moins qu’à se proclamer Montmorency en face des Montmorency.

Cette prétention n’a pourtant soulevé aucune rumeur en Europe, ni même dans le faubourg Saint-Germain, auquel on révèle, peut-être pour la première fois, qu’un étranger de par-delà la Manche a demandé à faire ses preuves et les a faites, pour avoir le droit de porter en France le nom, le titre et les armes des Montmorency, aussi bien que s’il n’eût jamais cessé d’être gouverneur pour le roi de France en ses provinces, ou connétable.

Rien ne s’est passé plus paisiblement que le conflit de famille élevé au sujet de la requête de M. Marisco-Morrès, colonel, en 1814, au service de la France auprès de Louis XVIII. La petite poste a dérobé l’éclat de la contestation qui, du sac de cuir du facteur, est tombée dans les cartons des archives du royaume, d’où il m’a été permis de l’exhumer, grâce à la précieuse complaisance de notre grand historien, M. Michelet.

On ne saurait être plus loyal que M. Morrès lorsqu’il sollicite, pièces en mains, l’honneur de porter sans usurpation le nom des premiers barons chrétiens; on ne saurait être plus poli que MM. de Montmorency en refusant cette faveur à M. Morrès. De part et d’autre on sent la prudence la plus adroite à ne pas laisser pénétrer dans le public le bruit d’une dispute née un siècle trop tard. Les champions, en habit noir, en gants blancs, sans cuirasses, se défient à voix basse; ils ne s’appellent pas en champ clos, mais sur la lice parquetée du cabinet; enfin, ils ne s’en remettent pas au jugement de Dieu pour prononcer sur leurs différends, mais à celui d’un savant obscur, garde général des archives du royaume, à M. de La Rue, qui décide: «Qu’il lui est bien démontré que la maison de Morrès, alliée constamment aux premières familles d’Irlande et d’Angleterre, est une branche de l’illustre race des Montmorency.»

Tout est merveilleux de surprise dans ces deux races de Montmorency, qui, après huit cents ans de séparation, se trouvent face à face, n’ayant jamais soupçonné leur existence réciproque. Ce sont deux hémisphères; il faut que l’un découvre l’autre. Séparées par une invasion, celle des Normands en Angleterre, en 1066, une autre invasion les rapproche, celle des Anglais en France, en 1814. Pendant huit cents ans, une race s’illustre en-deçà, l’autre au-delà du détroit, sans se voir, et pourtant avec émulation, comme si elles rivalisaient pour un but caché qui doit un jour se découvrir. Même vaillance d’un côté que de l’autre. On ne sait dire qui frappe le plus fort, de l’épée à deux mains ou de la hache de fer de l’Irlandais. Les Montmorency français ont des tombes sur le couvercle desquelles ils dorment, couchés avec leurs cuirasses, leurs barbes sur leurs poitrines, leurs gantelets; les Montmorency irlandais ont aussi leurs chevaliers étendus sur des tombes. Ici le château des Montmorency français, là, au bord de la mer, le château des sauvages Montmorency d’Irlande.

Ayant acquis une fois le droit d’être Montmorency en France aussi bien qu’en Irlande, M. Marisco-Morrès aura-t-il prétendu, comme un Montmorency de ses aïeux, entrer en guerre avec les barons de Dammartin? Mais où sont les barons de Dammartin? Aura-t-il, comme un autre Montmorency de ses aïeux, envoyé un cartel aux abbés de Saint-Denis en les menaçant de faire des châsses de leurs corps; menaces d’un véritable baron chrétien? Mais où sont les abbés de Saint-Denis? Aura-t-il été de quelque conspiration, comme un autre Montmorency de ses aïeux, contre l’autorité d’un autre Louis? Mais où sont les nobles qui conspirent? où sont les Richelieu qui auraient assez de cœur pour faucher à travers champ des têtes de nobles? Aura-t-il, comme un autre Montmorency de ses aïeux, voyagé en Terre-Sainte pour occire des Sarrasins? Les Sarrasins, où sont-ils? Ils ont un ambassadeur fort bien en cour de France. Aura-t-il à une autre bataille de Pavie, comme un autre Montmorency de ses aïeux, reçu, tout couvert de sang, son roi dans ses bras? Où sont les batailles de Pavie? Aura-t-il, comme ce même Montmorency son aïeul, commandé le feu contre les protestans à la porte Saint-Denis? Où sont les protestans qu’on persécute?

Me voilà fort embarrassé de savoir ce qu’on fait d’un nom noble lorsqu’il n’y a plus de barons, d’abbés, de Sarrasins, de protestans, et fort embarrassé surtout de savoir le parti qu’a tiré de celui de Montmorency M. Marisco-Morrès après l’avoir demandé avec la conscience si forte de son droit. Il est probable que M. de Marisco-Morrès signe aujourd’hui le nom de Montmorency, qu’au fond, chose singulière, il portait déjà; car Marisco et Morrès, qui signifient l’un et l’autre, en mauvaise langue celtique latinisée, pays marécageux, sont visiblement compris dans les trois dernières syllabes de Montmorency. Or Montmorency n’étant que la jonction du mot Mons avec Morrès ou Mariscis, Mons-Morrès, Mons-Mariscis, le prétendant irlandais ne se serait tant donné de mal que pour obtenir une syllabe de plus et un trait-d’union de moins; ce qui lui aurait été cruellement refusé par les Montmorency.

En sortant de la chambre dite de madame Claude, on pénètre dans l’ancienne galerie de tableaux où l’on admirait autrefois les trente vitraux coloriés en grisaille, qui représentaient l’histoire de Psyché, d’après Raphael. Après la révolution, ces vitraux furent transportés par M. Lenoir, conservateur des monumens français, au musée des Petits-Augustins et placés dans la salle du seizième siècle. Ce savant archéologue rapporte, dans sa description des Monumens de sculpture réunis au Musée des monumens français, qu’un vitrier d’Écouen, voulant nettoyer les vitraux de la galerie dont il est ici question, «les frotta avec du grès en poudre; il enleva par ce moyen toutes les demi-teintes et laissa de grandes parties de verre à nu.» En matière de barbarie, ceux qui brisent ne viennent qu’après ceux qui réparent. Vingt Attila sont moins à redouter qu’un vitrier.

Il n’y a plus que de l’espace dans cette galerie survoûtée; elle n’a rien à envier à la lugubre nudité des autres salles. Pour comble de tristesse, elle paraît neuve, comme le reste du château. On dirait que les maçons sont partis, que les frotteurs viendront demain accompagnés du tapissier. Tout est fini; rien n’est usé à Écouen. Je ne sais pas d’aspect plus désolant que des escaliers de trois siècles, dont les angles sont vifs comme si le ciseau achevait de les équarrir. Les ruines sont moins accablantes, on l’éprouve à Écouen, que cette implacable jeunesse du plâtre et du fer. L’Europe renouvellera huit fois, dix fois sa population, et cet arrangement de pierres n’aura pas subi la plus légère altération. Ce qui n’a pas d’ame est éternel, et notre fragilité en souffre comme d’un affront. A tous les coins du château s’avancent, pour vous saluer, des salamandres rieuses et folâtres, qui ont toujours quinze ans, qui ont souri à dix générations mortes; elles nous sourient encore, à nous qui mourrons de même: elles riront sans cesse. Aussi l’unique sentiment de reconnaissance dont on est animé pour les récompenser de leur gentillesse, c’est de leur casser la tête, en passant, d’un coup de bâton. Je cède ici à un mouvement philosophique et non à une réflexion d’artiste. Il ne faut rien casser, même lorsqu’on n’est pas chez soi.

Autre déception! Après avoir marché pendant une heure à travers des salles toutes plus froides et plus historiques les unes que les autres, où revivent en écho les noms de François Ier, de Henri II, de François II, d’Anne de Bretagne, de madame Claude et de Diane de Poitiers, vous espérez qu’en reculant toujours dans le passé, en vous enfonçant sans relâche dans les profondeurs du château, vous arriverez enfin à quelque appartement de roi chevelu: erreur! Vos courses aboutissent à une chambre bourgeoise, tapissée en papier bleu pâle, de 3 francs le rouleau, parquetée en noyer, enrichie d’une cheminée façon granit que couronne une mauvaise glace indigo de l’empire.—Chambre de madame Campan! proclame votre conducteur. Superbe chambre! elle pouvait bien contenir six fauteuils et un lit à bateau. Je n’oublie pas la pendule d’albâtre.

Madame Campan, chacun le sait, fut la directrice de l’institution de la Légion-d’Honneur, fondée à Écouen le lendemain de la bataille de Friedland. Elle dirigeait auparavant, à Saint-Germain-en-Laye, une maison d’éducation où étaient élevées de jeunes personnes appartenant la plupart aux débris des rares familles distinguées qu’avait épargnées la révolution. Son emploi de lectrice à la cour de Louis XVI, sa fidélité inaltérable à Marie-Antoinette, ses principes de religion, un peu mêlés de dignité aristocratique, le choix de ses pensionnaires, prises dans un rang qui n’avait pas peut-être donné assez de gages à la république; son système d’éducation, calculé d’après celui de Saint-Cyr, éveillèrent plus d’une fois la susceptibilité des divers gouvernemens précurseurs de l’empire, qui n’eut aucun motif pour soupçonner, ni aucun désir d’arrêter, je pense, ses prédilections appliquées à l’enseignement.

Notre plan n’admet pas, même abrégée, l’appréciation des livres élémentaires d’éducation que les familles doivent à la plume expérimentée, claire, causeuse, sans prétention, de madame Campan. Si de nouvelles découvertes dans l’art si progressif d’enseigner relèguent jamais au rang des ouvrages, non sans mérite, mais sans application, son Traité d’éducation, les esprits curieux des événemens qui précédèrent la révolution de 89 et qui y contribuèrent peut-être, consulteront toujours avec certitude les Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette. Sans tomber même dans un défaut de proportion, difficile parfois à éviter, nous ne pourrions dresser une biographie complète des hautes qualités morales qui méritèrent à madame Campan l’attention de l’empereur quand il la choisit, entre une foule de concurrentes, pour diriger la maison d’Écouen. Nous aimons mieux citer sur l’intérieur et le personnel de cette institution quelques passages d’une lettre que nous devons à la mémoire obligeante d’une élève de cette femme célèbre.

«Madame Campan avait une figure distinguée, mais je doute qu’elle ait jamais été belle; elle était toujours mise en noir; son organe était fort doux, fort calme; elle s’écoutait parler comme une personne qui se sent sur son terrain, surtout quand elle racontait. Elle aimait la flatterie, qui même n’avait pas besoin d’être délicatement exprimée pour lui plaire.

»Madame de Montgelas était sous-intendante:—une grande femme remplie de dignité, qui assistait toujours au réfectoire et à l’église; on la craignait comme le feu. Venaient ensuite madame Vincent, sous-maîtresse; madame Mélanie Beaulieu, qui a fait un abrégé de l’histoire de France et trois ou quatre romans aussi prétentieux que ceux de mademoiselle Scudéry; madame la comtesse d’Hautpoul, femme d’esprit, rimant de jolis vers, et rêvant encore des romans en donnant des leçons de littérature; elle est l’auteur d’un cours de littérature, à l’usage des jeunes élèves d’Écouen, écrit avec la plus parfaite décence et sans que le mot amour y soit prononcé. L’empereur exigea qu’il n’y fût pas parlé de César. M. le baron de Pommereuil effaça lui-même les passages.

»On entendait une messe basse tous les jours, et les dimanches grand’messe et vêpres. Jamais les élèves n’étaient seules ni pour manger, ni pour jouer, ni pour dormir.

»La distribution des prix donnait toujours lieu à beaucoup d’apparat. C’était alors qu’on changeait de ceinture et de classe. La ceinture des commençantes était verte, puis venaient le violet, l’orange, le bleu, le nacarat; enfin la première classe était blanche. On restait à Écouen jusqu’à dix-huit ans. Chaque élève travaillait à son linge et à ses robes.

»Madame Campan avait souvent des élèves à dîner à sa table; souvent aussi elle les réunissait le soir, et elle les menait tour à tour à Saint-Leu et à la Malmaison; mais c’étaient toujours les plus brillantes et les plus jolies. Il y avait une route charmante qui conduisait, par le bois d’Écouen, à Saint-Leu, qu’on appelait la route de la reine Hortense; elle était bordée d’un grand nombre d’hortensias.

»On apprenait à Écouen à jouer de tous les instrumens et à parler toutes les langues. Il y avait une jeune fille qui parlait le grec. Quelques élèves ont fait des vers à Napoléon: elles dansaient et poussaient des cris de joie aux nouvelles de la grande armée; mais quand arrivèrent les malheurs de celui à qui elles devaient tout, quelques-unes furent, dit-on, ingrates envers leur père.»

Il ne faut pas demander aux livres de l’époque impériale, peu portée à se peindre elle-même, le récit des visites que Napoléon faisait souvent à Écouen, sa fondation favorite. Ordinairement il s’y rendait seul et sans avoir fait prévenir personne. Son bonheur était de tomber au milieu des élèves, qui, à son aspect, se levaient toutes et rougissaient, comme s’il eût fixé son regard sur chacune d’elles à la fois.

Je le tiens de la précieuse confidence d’une des élèves de madame Campan. Rien ne peut se comparer à la joie des pensionnaires quand elles avaient au milieu d’elles leur père, ainsi qu’elles appelaient Napoléon. Ni récréation, ni fête, ni distribution des prix, ne faisait battre leur cœur comme ce mot, qui volait plus vite que le son de la cloche d’un bout du château à l’autre bout: L’Empereur! Le chapeau à la main, sous un costume d’une simplicité peu héroïque, il passait, le sourire sur les lèvres, entre les tables d’étude, et il examinait d’un coup d’œil la tenue de chaque division. Il aimait beaucoup le soin dans la coiffure; s’il apercevait quelque natte égarée, il appliquait avec une familiarité toute paternelle une petite tape sur la joue de l’élève en défaut. La correction avait l’attrait d’une récompense. Il voyait tout à la fois le progrès des pensionnaires par les cahiers ouverts devant lui, leur santé à leurs visages solides et roses, un peu mâchurés d’encre, et même leur petite tristesse, quand elles en avaient, à leur front, où il avait le don de lire. Aussi bien que le nom de ses soldats, il savait les noms des jeunes filles d’Écouen, leurs familles, leur rang, le grade de leurs pères, dont il ne manquait jamais de les entretenir.

—Vous, disait-il à l’une, votre père a été nommé colonel; écrivez-lui que je me réjouis de son avancement; entendez-vous?

Et si une voix indiscrète d’espiègle disait: «Elle ne sait pas encore écrire en fin,» l’élève, confondue, cerise de timidité, émue d’un bel orgueil, s’écriait: «C’est vrai! mais je saurai écrire dans un mois.» Même histoire que celle du conscrit qui demande la croix d’honneur. «Je la gagnerai!» Et son général la lui laisse.

Et le bon empereur était sûr, en effet, de l’engagement que contractait l’élève devant lui; il passait.

Quand, sur son passage, il en rencontrait de celles dont les pères ou les frères étaient morts à son service, il les embrassait et leur parlait bas.

Soit qu’il n’ignorât pas la prédilection blâmée de madame Campan pour les jolies pensionnaires, aux dépens des autres, peu propres à rehausser l’éclat de la maison, soit qu’il eût le sentiment de tout ce qui est généreux, il montrait une préférence marquée pour les moins bien partagées en agrémens du corps. Il les questionnait plus souvent, afin d’avoir plus souvent l’occasion d’applaudir leurs réponses.

Avant de quitter ces enfans, dont toutes les petites ames rayonnaient autour de la sienne, il avait l’habitude de leur donner le sujet de la composition du jour. Une pensionnaire allait prendre ce mot d’ordre classique et l’inscrivait au tableau. Presque toujours le sujet était un siége, une bataille, une victoire; et si, par exemple, on lisait sur le tableau: Passage du mont Cenis! l’on entendait de petites voix qui disaient: «Papa était à cette bataille.—Le mien aussi; il était alors sous-officier.—Le mien lieutenant.»—Madame Campan l’a écrit elle-même dans son Traité d’Éducation. «Déjà, dans Écouen, les élèves savent très-bien la supériorité du grade du général de division sur celui de brigade, et de ce dernier sur le colonel, ainsi de suite; la hiérarchie militaire leur est connue à presque toutes, aussi bien qu’à un chef de division de la guerre.»

Dès que l’empereur était sorti de la classe, vite on écrivait ses réponses, qu’on rétablissait avec le soin d’une tradition impérissable; on gravait ses mots heureux dans la mémoire, on les brodait, ils étaient envoyés aux parens. Parmi les pensionnaires qu’il avait exaltées d’un regard, d’un compliment, d’une tape, d’une poignée de bonbons, les plus glorieuses étaient celles qui, l’ayant suivi pas à pas, avaient furtivement ramassé, grain à grain, sur ses traces, le tabac tombé de sa tabatière, et l’avaient enfermé, cousu dans un sachet, pour le porter sur leur cœur; les fidèles pensionnaires d’Écouen ont encore de ces sachets, reliques saintes qu’elles légueront à leurs filles.

L’empereur, à qui rien n’échappait, à qui rien n’était indifférent, voulait connaître, dans les moindres détails, l’intérieur domestique de l’établissement, qui, du reste, fut constamment tenu avec le plus grand soin. Il goûtait aux mets, visitait la lingerie, qui était placée où était autrefois l’ancien chartrier du château, dans une salle haute, touchant à l’une des tourelles, et aujourd’hui encore toute boisée, dorée et émaillée du chiffre des Montmorenci. Accompagné du médecin de la maison, M. Desgenettes, il parcourait l’infirmerie, s’informant de la maladie, des progrès de la guérison des rares élèves qui s’y trouvaient. Il avait des encouragemens flatteurs pour la salubrité d’un établissement qui, depuis 1804 jusqu’à 1814, pendant dix ans, n’a pas compté, sur deux mille élèves, un seul décès.

Puis, quand sa tournée était achevée, il demandait, en réjouissance de sa visite, récréation entière pour ses enfans.

Cette prière n’était jamais refusée.

C’était alors un cri de joie qui montait aux nues, à cette grâce toujours attendue et toujours nouvelle. On sortait, on s’enlaçait en rond, on courait, on dansait, on chantait sous les arbres des chansons où le nom du bon empereur revenait sans cesse; et lui, souriant, bon, adoré, la main dans son habit entr’ouvert, respirait à l’aise, était heureux de la joie qu’il causait aux filles de ses braves; il l’était de la ressemblance de ses noirs capitaines avec leurs blondes filles, de leur son de voix mâle avec le son de voix argentin de leurs filles; et quand ces petites bouches, ces petits cris disaient: Vive l’empereur! il passait la main sur ses yeux.—Il y avait tant de pères à Eylau!

J’ai fait toutes les démarches imaginables pour remonter à la source des bruits malveillans qui, à une époque malheureusement très-rapprochée de la translation de la Légion-d’Honneur à Saint-Denis, ont couru sur la maison d’Écouen. J’ai été assez heureux pour ne recueillir que des renseignemens peu d’accord avec ces bruits.

Un seul événement a pu fournir à la calomnie un texte qu’elle a brodé avec complaisance, mais qui, bien connu aujourd’hui, publié sans réticence, par une liberté que la circonspection de la presse impériale n’aurait osé prendre, trouvera grâce devant les contemporains.

Voici cet événement.

C’était l’été; le souper venait de finir.

Après le souper, la permission fut accordée aux pensionnaires d’aller, selon l’usage, respirer sur la plate-forme.

L’air était embrasé ce soir-là: voilées et laiteuses comme en Afrique, les étoiles scintillaient à peine dans le lac sulfureux d’Enghien; le couchant était enflammé, Montmorenci en feu; son aiguille semblait rougie et amincie à la forge. Le bois qui enveloppe le château d’Écouen était immobile comme une peinture, rien qui agitât sa crête, ni les oiseaux, ni le vent, ni ce mouvement nerveux qu’ont les arbres, même lorsqu’il n’y a pas un brin de vent. Au sud, Paris était effacé dans une brume violette; on ne le soupçonnait qu’à ce dôme blafard formé de poussière, de lueurs de réverbères et d’haleines d’hommes, éternellement suspendu sur ses douze cent mille habitans. Frappée par la lune, la flèche de Saint-Denis allongeait quatre lieues d’ombre sur la campagne endormie. Oubliées à leurs ailes, les toiles blanches des moulins de Champlâtreux semblaient de larges nénufars noyés dans la vapeur; au loin, des bruits divers, mais éteints, mais confus, se faisaient entendre. Dans l’espace sonnait doucement un cor de chasse de par-delà le Mesnil-Aubry, de par-delà les lacs de Comelle, et le cornet à bouquin des forêts d’Andilly y répondait, tandis que l’on entendait venir, troublant le cri du grillon, l’épaisse diligence sur la poussière mate, ou tandis que tintait, goutte à goutte, la sonnette de fer du roulier. Ces voix faibles, éloignées, distantes, qui se mêlaient aux haleines fortes de la terre, à l’odeur poivrée de la vigne, à l’odeur fade du chêne, à la fumée du romarin qui montait droite comme une colonne blanche des cheminées du village; le ciel tout enflammé, la terre tout odorante; tout semblait languir, s’évaporer, mourir.

Parées, selon leur division, de ceintures vertes, aurores, bleues et nacarat, quatre cents jeunes filles, légèrement vêtues, en cheveux, simples dans leur négligé du soir, se répandirent sur la plate-forme, défendue par les fossés du château, et au-delà des fossés par une grille en fer. Une fois en liberté, elles se groupaient selon leur âge, s’appelant de leur nom d’amitié, second baptême de collège, se cherchant selon leur affection de pays. Elles allaient ordinairement par essaim, par flocons, parlant bas, causant de leur pays qu’elles reverraient un jour, dotées par la nation, instruites aux leçons de Paris; d’autres rêvaient, enlacées et cachées sous les ombres des sycomores, le premier prix et la couronne, ce prix donné par les mains du grand-chancelier de la Légion-d’Honneur, cette couronne de lauriers que poserait sur leur front la grande impératrice Marie-Louise; d’autres, assises sur des bancs d’osier, chantaient en chœur des chansons de leurs contrées lointaines; car Napoléon, qui avait à son service des soldats de tous les pays, de l’Italie, de l’Espagne, de l’Amérique, de la Grèce, de l’Égypte, des Indes même, avait ouvert Écouen à leurs filles aussi bien qu’aux enfans des militaires français. Et toutes ces jeunes filles, étrangères par leur accent, par leur figure, par leur teint, mais françaises par la gloire de leurs pères, s’élevaient dans cette majestueuse institution et y prenaient le caractère original des plantes rares transplantées. Quand elles et leurs pères retourneraient dans leur patrie, ceux-ci y deviendraient le témoignage de la pensée conquérante de Napoléon; celles-là, de sa pensée fondatrice; et par les uns et par les autres la langue forte et sage qu’il parla au monde aurait un mot significatif partout: il fallait que, dans tous les lieux où les hommes seraient assemblés, ce nouveau Christ se trouvât au milieu d’eux.

Dans une nuit chaude, étouffée, sous un ciel ardent, où chaque étoile était l’étincelle perdue d’un vaste incendie, les jeunes élèves d’Écouen, toutes légères de leur robe d’été, répandues sur le gazon comme des cygnes altérés, tendant le cou à la moindre brise qui passait, rêveuses sans amour, distraites sans cause, silencieuses sans tristesse, ouvraient leur ame aux émanations de cette solitude de parfums et de lumières.

Les croisées du château étaient ouvertes: de l’une s’échappaient les sons du clavecin, de l’autre le frémissement de la harpe; toutes dessinaient leur cadre de feu dans l’obscurité de la nuit qui enveloppait le château, en effaçait les angles, en prolongeait les tourelles jusqu’aux nues.

Quel frein possible imposer à ces imaginations de jeunes filles, dont le plus grand nombre flottait entre quatorze et dix-sept ans? Quelle leçon de morale pour les empêcher de se créer un monde d’illusions, peuplé de désirs sans cesse satisfaits, sans cesse renaissans, toujours jeune, moitié fleur, moitié homme, entrevu dans les rêves, pressenti dans la prière, révélé peut-être par les yeux noirs, les traits différens d’une compagne? Comment dire, sans dire trop, à leur cou de ne pas s’incliner, à leurs lèvres de ne pas avoir cette langueur ouverte, à leur taille de ne pas fléchir, à leurs paroles de ne pas être lentes, à leurs regards de n’être pas humides? Quel mauvais principe serait plus dangereux qu’une telle leçon!

Où sont les institutrices qui auraient, dans cette soirée d’Écouen, empêché leurs élèves d’être altérées d’émotion, accablées de leurs quinze ans, persécutées par leur jeunesse, avides de résoudre ces doutes qui leur arrivaient par leurs sens dilatés?

Et quand l’heure de la prière eut sonné, les pensionnaires rentrèrent dans le château, deux à deux, défilant devant les sous-maîtresses qui les dirigeaient vers la chapelle. Cette inspection révéla à l’une des surveillantes l’absence de deux élèves, de deux sœurs. Elle s’étonne, cherche avec plus d’attention; elle ne trouve pas les deux élèves; compte par tête toutes celles qui composent sa division: toujours la même différence. Elle va sur la plate-forme: rien; dans la cour d’honneur: rien; dans le dortoir, où il est pourtant défendu de monter pendant le jour: personne; personne dans la lingerie; aucune des deux sœurs, soit chez la trésorière, soit chez la tourière; et la prière est commencée.

La prière s’achève dans cette cruelle anxiété pour la sous-maîtresse, qui maladroitement laisse apercevoir son trouble aux pensionnaires. Les questions leur en apprennent la cause. Les chuchotemens s’entament à tête basse; les suppositions, les réflexions affluent d’abord timides, puis plus hardies; enfin deux opinions bien tranchées fixent toutes les opinions: les deux camarades ont été enlevées ou se sont évadées. La préférence est donnée à l’enlèvement: elles ont été enlevées. Au bout de dix minutes, toute la maison, depuis le concierge jusqu’à madame Campan, savait la terrible catastrophe.

L’effroi fut dans la maison.

On sonne déjà toutes les cloches; les corridors retentissent du nom des deux sœurs; on sonde les fossés, on secoue les grilles; les garde-chasse vont fouiller le bois, quand madame Campan, réunissant toutes les élèves, toutes les maîtresses et sous-maîtresses dans la salle de réception, leur apprend avec beaucoup de calme que les deux sœurs sont retrouvées, qu’elles n’ont même jamais été perdues, puisque depuis le dîner elles sont toutes les deux à l’infirmerie, l’aînée pour veiller auprès du lit de sa sœur cadette, incommodée pour avoir mangé trop précipitamment.

Le calme rentra dans la maison.

Les pensionnaires allèrent se coucher, désespérées sans doute de voir un beau roman si tôt fini.

Dix minutes après, le château était endormi.

Madame Campan seule était éveillée, écrivant au grand-chancelier de la Légion-d’Honneur pour lui offrir sa démission d’intendante de l’établissement d’Écouen, à jamais perdu par le déplorable enlèvement de deux pensionnaires.

Les élèves ne s’étaient pas trompées: on avait enlevé les deux sœurs.

Comment? C’est ce qui étonne, c’est ce qui effraie, lorsqu’on songe à la hauteur des murs, à la profondeur des fossés, au rapprochement des barreaux de fer, à vingt autres précautions intérieures que nous apprécierions mal aujourd’hui, telles que portes, doubles portes à ouvrir, gardiens à fasciner, gens d’Écouen à éviter, vigies naturelles de la maison, qui n’auraient pas manqué de ramener les deux fugitives.

Le grand-chancelier reçut la nouvelle de l’enlèvement au milieu de la nuit, et sa réponse, qui parvint avant le jour à madame Campan, fut qu’il en parlerait à l’empereur, n’osant prendre sur lui l’exécution de mesures capables d’attirer une attention scandaleuse sur l’institution.

Quand, au petit lever, Napoléon eut pris connaissance de l’événement, il fit quelques questions sur l’âge et la famille des deux pensionnaires; il demanda le réglement intérieur de la maison. Après l’avoir lu avec sa pénétration d’aigle, il posa le doigt avec force sur un article, et sourit; puis il roula le réglement d’Écouen et recommanda au chancelier de ne rien entreprendre pour retrouver les deux pensionnaires.

Le soir, le chancelier remettait à l’empereur une lettre où madame Campan annonçait que les deux sœurs, rendues à leurs classes, ne s’étaient évadées que pour embrasser leur mère, qui les attendait dans un hôtel d’Écouen. Elles avaient été poussées à cette évasion par la rigueur du réglement, qui ne permettait aux filles de communiquer avec leurs mères qu’une fois tous les quinze jours. Elles n’avaient pu se résigner à une aussi longue privation.

—Écrivez à madame Campan, dit Napoléon, que les deux sœurs seront mises aux arrêts pendant une heure.

Mais ajoutez qu’à dater d’aujourd’hui il sera libre à toutes les pensionnaires d’embrasser leurs mères quand elles le demanderont.

Ne faites pas doubler les grilles; corrigez les réglemens: je réponds du reste.

Rappelons encore un épisode dans lequel se retrouve l’affection que madame Campan avait su établir entre ses élèves, et dont la source découlait de sa haute intelligence et de la perfection de son cœur.

A Écouen il régnait entre les pensionnaires de la Légion-d’Honneur une amitié universelle. Cette amitié était si vive et si pure qu’elle effaçait les inégalités de la naissance. Quoique ces jeunes filles fussent toutes des rameaux d’un arbre vénérable, toutes n’appartenaient pas à des familles d’une égale illustration militaire. Plus fortunée que la renommée des pères, l’amitié des enfans ne connaissait pas de différences. La fille du lieutenant appelait du doux nom de sœur la fille du général; l’héritière d’un maréchal de France avait pour confidente de ses ambitions d’étude l’orpheline du simple soldat tué à Wagram. Napoléon encourageait cette égalité. Quand il allait à Écouen, et il s’y rendait souvent, il saluait avec respect, sans distinction pour les grades plus ou moins élevés des parens, tous ces enfans dont il se disait le père.

Parmi ces jeunes élèves venues à Écouen de tous les climats, pour aller représenter plus tard la gloire de la France dans leur patrie, il en était trois dont l’attachement était si profond qu’on le citait comme un modèle, même dans une institution où, je l’ai dit, l’émulation n’atteignait jamais aux limites de l’envie, et où le succès des unes était le bonheur des autres. Et quels succès! Les prix annuels étaient proclamés par le grand-chancelier de France, et les couronnes de laurier étaient posées sur la tête des élèves par l’impératrice, la femme de Napoléon!

Ces trois élèves se nommaient: Marie, Clarisse et Hortense. Marie était la fille d’un pauvre sous-lieutenant, qui avait perdu la vue par suite d’un coup de feu dans les campagnes du Rhin; Clarisse était la fille d’un de ces généraux que la guerre avait enrichis, et auxquels Napoléon avait donné des principautés, en attendant mieux; et Hortense, la troisième amie, était encore d’une plus illustre naissance.

Je ne sais si les trois amies étaient les meilleures élèves de madame Campan, mais elles marchaient d’un pas si égal dans leurs études, qu’aux distributions des prix, on était toujours sûr d’entendre prononcer leurs trois noms à la suite par le grand-chancelier, et de les voir toutes trois se lever pour recevoir la même récompense.

Seulement, tandis que la foule des mères applaudissait, tandis que des mains de généraux couvertes de cicatrices saluaient Clarisse et Hortense, les filles de leurs camarades, il y avait dans un coin une mère qui n’applaudissait pas. Comment l’aurait-elle pu? Ses mains étaient sur ses yeux. C’était la mère de Marie, la femme du pauvre sous-lieutenant blessé d’un coup de feu pendant les campagnes du Rhin.

Des années s’écoulèrent, et l’intimité des trois jeunes pensionnaires ne s’affaiblit pas; mais elle fut soumise un jour à une rude épreuve, à une de ces épreuves dont la pensée remplit les yeux de larmes. Il fallut se séparer! De trois ne rester plus que deux! Qu’allait devenir celle qui partait? Que deviendraient les deux autres amies? Plus de plaisir aux récréations tant désirées, sous les tilleuls d’Écouen, le soir, quand le vent parlait de Paris, la grande ville, et se parfumait de l’odeur résineuse des bois de Chantilly. Il fut versé bien des larmes entre ces tourelles, derrière ces murs couverts de lierre et auprès de cette chapelle d’Écouen.

Celle des deux amies qui quittait les deux autres, c’était Marie; sa mère étant morte, le sous-lieutenant aveugle avait besoin de sa fille pour soutien et pour compagne.

Promettons-nous, dit Clarisse, la fille du général,—celle qui bientôt allait aussi quitter Écouen, mais pour paraître dans le monde le plus brillant,—jurons-nous, quoi qu’il nous arrive dans notre vie, de nous trouver dans dix ans, à dater d’aujourd’hui, à la grille des Tuileries.

—Oui, s’écria Hortense, je te le jure, Clarisse; je te le jure, Marie, dans dix ans, je serai à la grille des Tuileries. Y seras-tu, Marie?

—En doutes-tu, Hortense? En doutes-tu, Clarisse?

—Georges, dit Hortense à un des jardiniers d’Écouen qui se trouvait là, soyez témoin de ce serment:—Moi Hortense, Clarisse et Marie, nous nous jurons de nous réunir dans dix ans, à pareil jour, à pareille heure, à six heures du soir, à la grille des Tuileries.

Et Marie quitta Écouen.

Trois mois après, Clarisse en sortit et se maria. Un an ne s’était pas écoulé depuis le départ de Clarisse, qu’on retirait Hortense de l’institution de madame Campan; son éducation était finie.

Dix ans! dix ans passent vite dans le monde, et surtout quand on est heureuse comme Clarisse était appelée à l’être. On parlait du luxe de sa maison, de la distinction de ses manières; enfin elle se lança avec tant de pompe à la suite de son mari, un des plus riches banquiers de l’Europe, que bientôt on la perdit de vue.

Si dix ans sont un jour dans la vie d’une femme heureuse, que sont-ils pour une grande dame comme le fut Hortense, qui avait plus que de l’or, qui avait des titres et ne voyait rien au-dessus d’elle?

Quant à la pauvre Marie, elle n’avait ni équipage, ni maison, comme Clarisse et Hortense; elle n’avait sans doute qu’un père à consoler et à conduire au soleil, qu’aiment tant ceux qui ne peuvent plus le voir.

Enfin huit ans s’écoulèrent, neuf ans, vint la dixième année, vint le jour convenu, le jour solennel où les trois amies d’Écouen avaient promis de se rencontrer à la grille des Tuileries, quels qu’eussent été les événemens de leur vie.

Ce jour tombait un dimanche; on était en automne; les Tuileries étaient dorées de leurs feuilles qui commençaient à jaunir; c’était, comme toujours, derrière les grilles de beaux arbres, derrière les arbres des statues, à travers les arbres et les statues des jets d’eau, à gauche le château, au fond le dôme d’or des Invalides.

Plaçons-nous à la grille des Tuileries, et attendons; voici l’heure. Six heures moins dix minutes, personne encore; six heures moins cinq minutes, personne encore!

Il n’y a donc pas d’amitié sur la terre?

Six heures moins une minute, et personne! personne!

Six heures!

Une voiture à quatre chevaux arrive, s’arrête: des chevaux anglais, de l’or sur les roues; la portière s’ouvre.

Une femme très-jeune encore descend et regarde de tous côtés; elle est belle, elle est somptueusement parée; on se presse à la grille des Tuileries pour l’admirer.

Cette dame, c’est Marie, la pauvre Marie, la fille du lieutenant devenu aveugle à la suite d’un coup de feu dans la campagne du Rhin.

Comment était-elle si riche? Voici: l’empire s’était écroulé; la restauration avait rendu aux parens de Marie tous les biens dont la révolution les avait privés.

Je vous ai dit que dix ans se passaient vite; l’empire de Napoléon était passé avec eux.

Mais tandis que Marie cherchait encore autour d’elle, vêtue d’une robe modeste, dans une tenue dont la propreté ne cachait pas la misère, une femme la salue avec respect et s’approche d’elle avec indécision.—Marie est dans les bras de Clarisse.

Clarisse, la fille du général, la riche Clarisse, était ruinée, et ruinée depuis long-temps. A la suite de funestes opérations de banque, son mari avait fait faillite et était parti pour l’étranger.

Tu me raconteras ton histoire à mon hôtel, interrompit Marie: tu ne me quitteras plus; redeviens mon amie; j’étais pauvre à Écouen, et tu m’aimais; je suis riche à mon tour, ne sois pas plus fière que moi; accepte l’égalité d’Écouen.

Clarisse allait monter dans la voiture de Marie. Tout-à-coup les deux amies se regardent.

—Et Hortense?

—Et Hortense?

—Tu sais ce qu’elle fut? dit Marie en soupirant.

—Tu sais ce qu’elle est? ajouta Clarisse en laissant tomber une larme.

Dans l’espace de dix ans, la pauvre Marie était devenue riche; l’opulente Clarisse manquait du nécessaire, et Hortense pleurait un long exil en Allemagne.

—Ne vous appelez-vous pas Marie?

Ne vous appelez-vous pas Clarisse?

Celui qui adressait cette question à Clarisse et à Marie, c’était le jardinier Georges, témoin du serment des trois amies, le soir de la séparation à Écouen.

—Ceci est pour vous, dit Georges, et ceci pour vous.

Et Georges disparut.

Les deux amies ouvrirent chacune la petite boîte que l’ancien jardinier d’Écouen leur avait remise.

Dans la première boîte se trouvait la moitié de la couronne d’Hortense, ancienne reine de Hollande et belle-sœur de Napoléon;

Et dans l’autre boîte l’autre moitié.

Créée par l’empire, soutenue par le triomphe des armes, la maison d’Écouen partagea toutes les vicissitudes de Napoléon. Lorsqu’il tomba, sa fondation s’écroula avec lui.

Nos revers militaires amenèrent, à la suite de la campagne de France, l’armée de la coalition dans les plaines de Paris. Après avoir bouleversé le sol de la Champagne, saccagé les villes sur son passage, incendié les chaumières pour réchauffer ses membres engourdis, elle arriva de tous les points, haletante, affamée, au pas de retraite, en lambeaux, sur ses chevaux altérés et maigres, en vue de la capitale. La capitale, cette France d’un million d’hommes, et d’hommes plus vieux que les soldats d’Aboukir, plus jeunes que les recrues de Lutzen; la capitale, ce corps de réserve intact, ce bataillon sacré du pays, auquel il ne manqua pour vaincre qu’un Napoléon bourgeois, qu’un écolier de Brienne; moins que cela, qu’un de ces commissaires dévoués à la mort, dont la convention nationale embrasait l’ame pour livrer une dernière bataille, décisive, mortelle; moins que cela, une heure de la Terreur de 93; la Terreur, ce roi qui régna quand il n’y eut plus de roi; la Terreur, ce législateur qui gouverna quand il n’y eut plus de loi; la Terreur, ce grand capitaine qui, ayant chassé l’ennemi des frontières, pouvait bien le repousser une seconde fois de nos murs: car l’épée était rompue, la plume des négociations écrasée, le dévouement douteux, les soldats vieillis ou morts, les généraux amollis, le trésor épuisé, la gloire maudite, la trahison partout, la France envahie, l’ennemi là. L’ennemi pressentait cette heure de désespoir qui sauve les pays. Il craignait tout du peuple depuis qu’il avait vaincu les soldats; il n’avançait qu’en hésitant. Il glissait sous le sabot de ses chevaux plutôt qu’il n’avançait. Jamais fuite n’eut l’épouvante de cette attaque; jamais redoute escarpée, à pic, hérissée de canons la tête en bas, ne glaça de terreur comme cette masse sombre, au niveau du sol, immobile: Paris. Trois cent mille hommes, cent mille chevaux retenaient l’haleine avant de pousser leur élan contre ce bloc noirâtre, immense, posé devant eux; forteresse de désespoir, sans drapeau, sans lumière, corps d’armée de pierre. Sous un ciel éteint, sali par la brume, froid et vert comme l’océan, le jour montra Paris aux ennemis dans ses formidables proportions. Le soleil sévère de mars éclaira, et ils en eurent de l’effroi, le Panthéon et le dôme d’or des Invalides, deux capitaines, s’élevant avec leurs casques de bataille sur vingt mille maisons, immobiles soldats de la grande armée du sol. Les vainqueurs de la veille doutèrent de leur victoire de la journée. Montmirail leur avait bu tant de sang, qu’ils calculèrent s’il leur en restait encore assez pour arriver jusque là, pour entrer dans ces murailles toutes pleines d’hommes, de canons, de pierres, de vengeances. Les avant-postes firent quelques pas en avant, mesurèrent la solitude menaçante de la campagne; puis ils s’arrêtèrent et regardèrent derrière eux. Derrière eux, les cavaliers de l’Ukraine se haussaient de leur orteil sur leur étrier de corde, et regardaient aussi; derrière les cavaliers et les artilleurs, nuées poussées par des nuées, les fantassins apparaissaient entre les échappées des bois, et pâlissaient après avoir vu; chaque espace supportait un étonnement, chaque tronc d’arbre laissait passer la moitié d’une terreur, chaque branche cachait une épouvante.

Pourtant les canons eurent du cœur pour les hommes; ils s’enhardirent, ils tonnèrent, ils lancèrent des boulets dans la terre rouge des campagnes; semence de fer, grêlons d’acier que le laboureur trouva plus tard dans ses sillons meurtris. Vers midi, ralliés sur une ligne courbe de quinze lieues, cheval contre cheval, bataillons pressés contre bataillons, canons derrière des canons, cent mille chevaux n’en faisant qu’un seul d’une seule crinière, d’un seul œil qui voyait cent mille fois Paris, d’un seul sabot qui frappait quatre cent mille fois la terre, cuirasses formant une plaque d’une horizon entier, myriades d’hommes qui coudoyaient cet horizon, masse monstrueuse, compacte, ailée de ses innombrables drapeaux, ébranlant l’air par sa respiration, ils s’avancèrent enfin contre la ville muette. L’Europe avança.