En attendant, on comprend donc que, tout en cherchant à reconnaître le bon vouloir des États-Unis, Napoléon n'ait pas voulu renoncer au principe qui lui avait inspiré les décrets. À la date du 4 mai 1811, il ordonna à Bassano d'écrire à Russell une lettre[70] dans laquelle il autorisait l'admission des cargaisons américaines qui avaient été provisoirement mises en dépôt à leur arrivée en France. C'était se relâcher un peu de sa sévérité. Madison s'attendait à plus; la sécheresse de la forme ne voilait même pas en l'occurrence l'insuffisance du fond.

Il paraissait désormais évident, pour le représentant américain à Paris, que le but caché mais avéré de la politique française était d'acculer l'Union à une guerre avec l'Angleterre. Il jugeait assez bien la situation et, de ce qu'on ne lui disait pas ouvertement, il tirait une conclusion assez logique. Il devinait, sous les paroles amicales, les intentions plutôt hostiles[71]. Selon lui, Napoléon ne voulait pas révoquer les Décrets d'une façon officielle et définitive, dans la crainte que cette révocation ne provoquât une mesure analogue pour les ordres en conseil, et par conséquent vînt mettre une sourdine à l'irritation américaine à l'adresse de l'Angleterre, tandis qu'il était, au contraire, de son intérêt d'entretenir cette irritation. Cette manière de juger les tendances du cabinet des Tuileries semblait d'autant plus justifiée que, de tous les navires capturés depuis le 1er novembre, seuls ceux qui n'avaient pas violé les décrets furent mis en liberté.

On ne saurait affirmer que Napoléon nourrissait l'intention arrêtée de jeter les États-Unis contre l'Angleterre. Peut-être, cherchait-il seulement à faire respecter, par tous les moyens à sa portée, le principe du blocus continental, dont les décrets étaient l'expression légale, principe qu'il considérait comme la base fondamentale de son empire mais qui contenait aussi en germe les éléments de sa désagrégation. Au point de vue américain, il y avait cependant quelque raison de croire à cette machiavélique combinaison, car, qu'il le voulût ou non, Napoléon, par ses alternatives tour à tour conciliantes et agressives, créait et entretenait entre les États-Unis et la Grande-Bretagne un état permanent d'animosité qui devait indirectement mais fatalement aboutir à une rupture.

Mais hâtons-nous de le dire, l'obstination avec laquelle l'Empereur voulait imposer partout et à tous son système de blocus dirigé contre l'ambition britannique va se tourner contre lui: dans cette guerre dont l'enjeu est le commerce mondial, il a beau ne viser que l'Angleterre, il atteint en même temps, et presque malgré lui, les États-Unis. Il a beau leur vouloir du bien, esquisser des velléités de conciliation, les mesures sévères qu'il prend contre les Anglais, ont des répercussions déplorables et inévitables aux États-Unis. Et, comme conséquence inattendue mais que le génie, s'il n'était pas aveuglé, aurait pu prévoir, les intérêts américains avaient des liens si profonds avec les affaires européennes, que ces mêmes États-Unis, quoique en réalité si lointains, firent sentir leur influence très proche, à deux pas du théâtre septentrional de la guerre napoléonienne, dans la mer Baltique.

Là, ils allaient jouer un rôle, d'abord mal défini, mais qui devint bientôt très important.

Là, en effet, une multitude de leurs navires faisaient la contrebande, sous l'œil bienveillant et même protecteur de la Russie et de la Suède. On ne pouvait plus effrontément ignorer l'existence des Décrets. Une pareille infraction fut la cause des dissentiments qui, dans l'été de 1811, mirent aux prises la France et les deux puissances du Nord. Il est donc permis d'affirmer que les Américains provoquèrent indirectement la guerre avec la Russie et qu'ils furent, de la sorte, les artisans d'une campagne désastreuse dans laquelle la fortune de Napoléon devait trouver son déclin.

Pour bien se rendre compte de l'importance de cette intervention, voulue ou fortuite, que l'histoire a, jusqu'à présent, un peu laissée dans l'ombre, il convient de retourner quelques années en arrière, en précisant la nature des relations qui existaient alors entre les États-Unis et la Russie. Une des idées les plus heureuses de l'administration de Madison fut d'envoyer un représentant à la cour de Saint-Pétersbourg. À une époque si troublée de l'évolution mondiale, les ministres de Washington à Paris et à Londres n'exerçaient pas une action efficace: ils étaient les jouets de la volonté supérieure qui, dans les deux pays rivaux, prétendait mener les autres pays à la remorque de leur fantaisie. À Saint-Pétersbourg, le Président eut la finesse de prévoir qu'un diplomate habile trouverait peut-être la possibilité de faire entendre des considérations osant s'élever contre les ordres de Napoléon.

Dès le mois d'août 1809, il avait envoyé J. Q. Adams en mission à Saint-Pétersbourg. Ce citoyen américain, qui joua un rôle distingué dans sa patrie, dut d'abord faire un certain apprentissage en diplomatie; il connut certains étonnements qui le menèrent, par étapes successives, de l'hésitation à l'assurance. Débarquant en Norvège, vers le milieu de septembre, il rencontra à Christiansand une trentaine de propriétaires de navires américains qui avaient été saisis par les Danois. La valeur de ces prises atteignait presque cinq millions de dollars. Adams s'adressa en vain au gouvernement danois qui ne faisait qu'obéir aux injonctions de Davout, commandant général à Hambourg. En arrivant en Russie, la situation lui parut peu favorable au succès de sa mission, car, officiellement jamais l'alliance entre Napoléon et Alexandre n'avait paru si solide. La Russie, en effet, venait d'aider Napoléon à vaincre l'Autriche et Napoléon avait aidé la Russie à s'emparer de la Finlande. Aussi, lorsque Adams attira l'attention du comte Romanzoff, ministre des Affaires Étrangères, sur les agissements des Danois, il n'obtint qu'une réponse évasive. Romanzoff, d'ailleurs, représentait à la cour, en conformité d'idées avec son maître, l'alliance française dans ce qu'elle avait de plus exclusif pour faire triompher le système du blocus. Comme Napoléon en personne et imitateur passionné du grand homme, Romanzoff se proclamait l'ami de l'Amérique aussi longtemps que l'Amérique se manifestait hostile à l'Angleterre; il lui retirait sa sympathie dès que les intérêts de l'Amérique se dressaient contre ceux de la France.

Cependant, Adams s'aperçut bientôt qu'une influence secrète travaillait en sa faveur. En dehors de l'atmosphère froide des entretiens officiels, une atmosphère plus chaude l'entourait. Il sentait qu'une action conciliatrice venait parfois atténuer la rigueur avec laquelle, Romanzoff et Caulaincourt repoussaient ses avances. Mais comment, dans ces conditions, ses réclamations au nom des marchands américains lésés par les Danois auraient-elles chance d'être écoutées? Romanzoff, en effet, ne l'écouta que d'une oreille distraite. La France seule, affirma-t-il, était responsable de la conduite du Danemark; elle considérait tous les navires américains comme étant anglais, conformément aux instructions formelles de Napoléon, lesquelles instructions répondaient à l'intransigeance de sa politique imposée à tous ses alliés avec une fermeté irréductible[72]. Il n'y avait donc rien à faire en faveur des compatriotes de M. Adams, qui attendaient en vain, en Norvège, les réparations dues aux traitements iniques qu'on leur avait infligés. Telle fut la réponse du ministre russe. Mais apparemment, telle ne fut pas l'opinion du Tzar de toutes les Russies, car quelques jours après cet entretien Romanzoff fit savoir à Adams que son maître lui avait ordonné de faire des démarches immédiates auprès du gouvernement danois pour que satisfaction fût donnée, le plus tôt possible, aux réclamations américaines.

Ce revirement était significatif.

Si Adams s'était évertué par ses agissements à provoquer une rupture entre la France et la Russie, il n'aurait pu trouver un moyen plus efficace que cette intervention du Tzar dans le contrôle que Napoléon exerçait sur le Danemark. La question était délicate; elle contenait des éléments contradictoires, inconciliables: les éléments qui constituaient la base même de la politique de Napoléon, les éléments qui répondaient aux intérêts primordiaux de la Russie. Les opposer les uns autres, c'était faire ressortir combien l'alliance franco-russe était précaire. Les protestations de sympathie et d'amitié prodiguées à Tilsitt et à Erfurt allaient se heurter à des nécessités inéluctables; là où deux hommes, souverains de deux grands empires, avaient cru pouvoir concilier à jamais les aspirations de leur ambition, les tendances fatales et contraires de deux peuples devaient les séparer pour toujours. Il était évident que tout l'édifice du blocus continental, élevé avec tant de difficultés, à l'aide de combinaisons militaires et diplomatiques, allait s'effriter par des fissures successives, si la Russie permettait aux navires neutres de transporter à leur guise des cargaisons dont le produit revenait, d'une façon ou d'une autre, à l'Angleterre. Il était évident aussi que la Russie était acculée à la faillite si toute son exportation était supprimée et son importation réduite aux seuls articles de luxe, de provenance française. Pour l'empire moscovite, c'était une question de vie ou de mort. Mais comment sortir de cette impasse?

Par contre, en l'état des choses et toujours emporté par le courant qu'il était désormais impossible de remonter, Napoléon ne pouvait plus s'écarter du système auquel il avait consacré toutes ses forces et qu'il considérait comme le palladium de sa politique: il ne le pouvait, même au profit de la grandeur militaire de la Russie,—peut-être précisément à cause de cette grandeur toujours croissante. Dès lors, les difficultés soulevées par les exigences de commerce devinrent de jour en jour plus nombreuses dans les parages septentrionaux. Pendant l'été de 1810, Napoléon avait déjà redoublé de vigilance dans la mer Baltique, qui était encombrée de navires prétendus neutres, en réalité protégés par la flotte britannique. Sur les remontrances de l'Empereur, le Danemark interdit l'entrée de ses ports à tout vaisseau américain. Le duché de Holstein, la Prusse, le Mecklembourg durent imiter cet exemple. Caulaincourt, à diverses reprises et avec énergie, insista auprès du Tzar pour qu'il prît les mêmes mesures que ces cours, faisant miroiter devant ses yeux le danger que courrait la paix européenne, s'il refusait de suivre la même conduite.

Alexandre chercha un moyen terme lui permettant de ne pas se compromettre. Que voulait-il pour le moment? Ne pas courir de risques[73]. Se rapprocher de l'Angleterre, c'était se séparer de la France et déchaîner la plus dangereuse des guerres. Il estimait une folie de sa part d'agir de la sorte. Il voulait donc rester fidèle à la politique qu'il avait reconnue comme avantageuse et ne rien changer à son attitude hostile à l'égard de l'Angleterre. Il était décidé à lui fermer ses ports,—mais les fermer dans certaines conditions seulement, ne pouvant pas frustrer ses sujets de toute possibilité de commerce et leur défendre tout trafic avec les Américains.

Le commerce américain devint donc ainsi le point de départ d'une irritation qui allait jeter le trouble dans l'esprit de Napoléon et d'Alexandre,—la cause lointaine encore, mais de plus en plus inévitable, qui allait mettre fin à l'amitié des deux Empereurs, mener la Grande Armée dans les steppes glacés de la Russie et assigner un terme à la marche ascendante de la magnifique épopée.

En attendant et devant l'attitude intransigeante de Napoléon qui, en l'occurrence, s'en prenait au commerce des Américains, les Russes ne purent s'empêcher de sourire des termes affectueux de la lettre du 5 août, citée plus haut et adressée à ces mêmes Américains par ce même Napoléon qui protestait auprès du Tzar qu'il n'existait pas de véritable commerce américain et qu'aucun navire américain ne se trouvait dans la possibilité de prouver sa neutralité, fût-il pourvu de licences.

Malgré cette prétention, le Tzar donna des ordres pour que les navires américains, faisant escale à Arkhangel, ne fussent pas inquiétés. Ce geste protecteur et intentionnel faisait ressortir une sympathie pour les États-Unis qu'il se plaisait à rendre publique. Par contre, la sympathie dont Napoléon avait fait étalage dans sa fameuse lettre du 5 août ne paraissait plus répondre à la réalité des faits, puisque, dès le mois d'octobre suivant, il écrivit à Alexandre[74] sur un ton presque comminatoire, pour le prévenir que six cents vaisseaux marchands américains erraient dans la Baltique. Après avoir été repoussés des ports de Prusse et du Mecklembourg, ils se dirigeaient vers les ports de Sa Majesté moscovite. Napoléon affirmait que toutes les marchandises transportées par ces navires étaient de provenance britannique. Il ajoutait qu'il dépendait maintenant d'Alexandre de faire la paix avec l'Angleterre ou de continuer la guerre. La paix étant certainement désirable, elle pourrait être plus solidement établie par la confiscation de ces six cents navires et de leurs cargaisons,—car, quelle que fût la nationalité de laquelle ils se recommandaient, ces navires devaient tous être anglais. Napoléon alla plus loin: il accusa tous les navires américains, munis de papiers soi-disant américains, de venir, en réalité, d'Angleterre[75].

Ces prétentions étaient excessives et les choses menaçaient de se gâter. C'était, sans doute, ce que l'on désirait de part et d'autre,—et, de part et d'autre aussi, les conversations et les relations vont s'envenimer.

Le Tzar refusa de saisir, de confisquer les navires dont il était question, il refusa de fermer ses ports aux produits coloniaux. Cette mesure lui était, pour ainsi dire, imposée par l'attitude des principaux négociants de Saint-Pétersbourg, qui exercèrent assez d'influence sur Alexandre pour lui faire signer un ukase, par lequel, les produits américains devaient être admis, sans restriction, dans l'empire russe, tandis que des réserves étaient formulées pour les articles de luxe provenant de France.

Un pareil ukase était l'indice d'une rupture prochaine. Napoléon le comprit ainsi. Il rappela Caulaincourt et envoya à sa place Lauriston, muni d'une lettre autographe[76] à l'adresse d'Alexandre, dans laquelle, il se plaignait d'un procédé hostile qui visait directement le commerce français. En d'autre temps, les choses ne se seraient sans doute pas passées de la sorte et l'Empereur qui régnait en Orient aurait prévenu l'Empereur qui régnait en Occident, de la nécessité dans laquelle il se trouvait de tenir compte des exigences des commerçants russes, et on aurait probablement trouvé le moyen de satisfaire les deux partis, sans donner l'impression d'un changement de politique. Maintenant, toute l'Europe pouvait se dire que l'alliance franco-russe avait vécu et Napoléon pouvait se persuader qu'à la première occasion la Russie serait prête à provoquer un arrangement avec l'Angleterre.

La mission d'Adams,—directement ou indirectement—avait donc réussi au-delà de tout ce qu'il était permis d'espérer: pour défendre les droits de l'Amérique, l'Empereur Alexandre n'hésitait pas à s'exposer au courroux de l'Empereur Napoléon, pour protéger le commerce des neutres, la Russie s'apprêtait à combattre la France.

Les hostilités pouvaient éclater d'un moment à l'autre. Elles n'éclatèrent qu'au printemps de 1812. Mais quelles que fussent les causes directes, impérieuses et plus générales, qui, après la terrible campagne d'Espagne, mirent Napoléon aux prises avec la Russie, il convient de relever cette cause indirecte et pas assez connue: la persistante opiniâtreté des États-Unis à continuer, malgré les injonctions impériales, leur commerce avec les Russes.

Tout concourait donc à briser l'alliance conclue à Tilsitt, entre Napoléon et Alexandre. Non pas que ces deux hommes,—dont l'un incarnait le génie d'une époque et l'autre, la sagesse d'une race,—n'eurent pas toujours éprouvé un véritable entraînement l'un pour l'autre. L'Empereur de Russie avait vraiment été séduit par l'ascendant de l'Empereur des Français et ce dernier rendait pleinement justice aux qualités de cœur, de caractère et d'esprit, dont le souverain russe était si hautement doué. Cependant, ces deux orgueils devaient fatalement se heurter. Leur ambition était légitime de vouloir se partager la domination de l'Europe. Elle aurait pu se réaliser. Elle échoua parce que la politique de Napoléon ne pouvait se plier à des concessions trop nombreuses et parce qu'elle était composée d'éléments trop disparates et trop inconciliables. Napoléon voulait façonner le monde à son idée.

Alexandre voulait simplement façonner son pays si jeune encore, presque barbare dans ses couches profondes; et le façonner d'après les idées de la grande Catherine, en faire un monde aussi, mais un monde qui, quoique immense dans son étendue matérielle, répondît bien, en un tout homogène, aux aspirations et aux tendances de la race slave, depuis la mer Baltique jusqu'au Danube, jusqu'au Bosphore.

Alexandre était, avant tout, Russe. Sa sympathie pour Napoléon n'avait jamais été partagée par son entourage. La cour et l'aristocratie, imbues des préjugés d'ancien régime, n'avaient jamais reconnu la légitimité du régime nouveau; fidèles à la dynastie des Bourbons, elles admiraient parfois les grandes victoires de Napoléon mais ne pouvaient se résigner à considérer sa dynastie comme définitivement établie et consacrée en France. Toute la gloire qui s'accumulait au cours de cette épopée gigantesque était, pour elles, œuvre de parvenu travaillant pour les authentiques héritiers du trône de saint Louis. Et certes, un sourire inextinguible avait dû contracter les lèvres de l'Impératrice-mère, le jour où son fils vint lui parler d'un projet d'union entre une grande Duchesse et Bonaparte. Petitesses, évidemment, et qui s'évanouissaient bientôt devant le canon d'Austerlitz, d'Iéna ou de Wagram,—mais petitesses avec lesquelles il faut compter dans les hiérarchies sociales et qui, dans leurs expressions plus ou moins avouées, durent mortellement froisser la vanité de l'Empereur. Pour ces contingences, il ne se brouilla certainement pas avec Alexandre,—pourtant, elles étaient significatives. Alexandre aurait transigé avec les préjugés dynastiques. La haute opinion qu'il avait de sa mission ne lui permit pas de transiger avec les intérêts de son peuple. Conformément aux stipulations, aux engagements pris à Tilsitt et à Erfurt, il était décidé à combattre l'Angleterre,—mais il était décidé aussi à défendre les justes réclamations de ses sujets et, quand ceux-ci vinrent lui demander sa protection en faveur du commerce des neutres, dont l'arrêt équivaudrait à la ruine du pays, il n'hésita pas à abandonner le blocus continental et à ouvrir ses ports aux navires américains, même s'ils transportaient des marchandises anglaises.

C'était la condamnation du système sur lequel s'appuyait toute la politique de Napoléon. Napoléon ne pouvait l'admettre. Il se brouilla avec Alexandre surtout pour cette raison. Dès que sa décision fut arrêtée, le plan de sa campagne de Russie se précisa dans son cerveau. Son génie militaire l'inspira magnifiquement au détriment de sa politique. Mais dans l'étude des causes qui précipitèrent ce conflit inévitable où allait se mesurer les deux grands empires, où devait sombrer la fortune de l'Empereur, il convient de ne pas oublier la cause initiale qui jeta la méfiance entre les deux alliés, qui souligna, soudain, l'incompatibilité de leurs aspirations et qui ne fut autre que l'attitude des États-Unis, dans leur fermeté à se libérer, du côté de la Russie, des restrictions commerciales imposées par Napoléon.

CHAPITRE XI
LES PRÉLIMINAIRES DE LA GUERRE
ENTRE LES ÉTATS-UNIS ET L'ANGLETERRE.

Sérurier remplace Turreau à Washington. — Le départ de Joel Barlow pour Paris est remis. — La politique de Madison basée sur la suppression des décrets. — L'incident de Henry et du comte de Crillon. — Révélations qui doivent perdre les Fédéralistes. — L'Angleterre intransigeante. — Menace d'un nouvel embargo, menace de guerre. — Parti de la paix, parti de la guerre. — Retour de Joel Barlow à Paris. — Napoléon lui accorde audience mais répond vaguement à ses demandes. — Rapport de Bassano du 16 mars 1812. — Départ de Napoléon pour la Grande-Armée. — Le 15 septembre il entre à Moscou. — Joel Barlow part pour Wilna. — Il ne peut joindre Napoléon qui le dépasse dans sa course vertigineuse pour regagner la France. — Joel Barlow meurt aux environ de Cracovie. — Les ordres en conseil révoqués le 17 juin 1812. — La guerre déclarée à Washington le 18 juin.

Tandis que, d'une part, les États-Unis, par leurs exigences commerciales répondant aux exigences russes, préparaient indirectement la rupture entre Napoléon et Alexandre, les nécessités impérieuses et vexatoires du blocus continental aboutirent, d'autre part, à une guerre entre l'Amérique et l'Angleterre.

Cette guerre était depuis longtemps désirée par Napoléon, au profit de son système qui devait exclusivement profiter à la France. Mais éclatant à un moment où toutes nos forces devaient être dirigées contre l'empire du Nord, elle profita surtout aux États-Unis: elle libéra définitivement l'Union de toute ingérence anglaise et lui permit, pour la première fois, de se mouvoir librement entre la rivalité franco-britannique dont elle avait tant souffert et qui allait prendre fin.

Cependant, dans les premiers mois de 1812, à l'heure où la Russie semblait bien décidée, malgré les remontrances de Napoléon, à recevoir dans ses ports tous les vaisseaux américains, quelle qu'en fût la provenance, on ne savait pas encore au juste à Washington qui, de l'Angleterre ou de la France, devait être considéré comme le plus dangereux adversaire des États-Unis. La situation de l'Amérique entre les deux belligérants était toujours indécise, et Madison, malgré d'amères critiques de ses ennemis, était parvenu, jusqu'à présent, à imposer à la majorité son opinion plutôt impartiale mais qui paraissait attendre davantage de la France que de l'Angleterre. La promesse de Napoléon de retirer ses Décrets n'était pas oubliée et les Américains s'imaginaient volontiers que cette promesse équivalait à un fait accompli. Aussi, lorsque le comte Sérurier arriva à Washington, au printemps de 1811, pour prendre la succession de Turreau en qualité de chargé d'affaires de France, on s'attendait à des déclarations nettes et précises de sa part. Son attitude réservée et ses réponses dilatoires firent craindre que les choses ne fussent pas aussi avancées qu'on se le figurait. D'ailleurs, Napoléon pouvait parfaitement expliquer ses hésitations par l'hésitation du cabinet américain à prendre parti contre l'Angleterre. C'était donnant donnant et il tombait sous le sens que l'Empereur ne pouvait révoquer ses Décrets, simplement pour plaire aux États-Unis, si ceux-ci avaient tendance à se réconcilier avec les Anglais. De là ces tergiversations qui, continuant la méthode traditionnelle, s'exprimaient tantôt par des concessions, tantôt par la reprise de mesures hostiles.

Sérurier avait d'abord trouvé dans Robert Smith, secrétaire d'État, un ami avéré, un admirateur de Napoléon, qui affirmait avec éloquence que, si les Anglais ne révoquaient leurs ordres en conseil, la guerre serait inévitable avec eux, ce qui revenait à dire que le système qu'il préconisait était plutôt favorable à la France qu'à l'Angleterre. Sans doute, le trouvait-on trop «continental», affichant trop haut ses sympathies pour Napoléon et, pour cette raison, on l'éloigna des affaires en lui donnant une mission en Europe.

Monroe, qui le remplaça, ne pouvait admirer Napoléon.

Sérurier s'aperçut immédiatement d'un changement regrettable dans les relations diplomatiques, changement évidemment occasionné par une nouvelle ingérence indiscrète de l'Empereur, qui venait d'ordonner aux consuls français aux États-Unis de délivrer des licences ou certificats aux navires américains partant pour la France. Ce n'était pas là ce que la France avait promis et Monroe parut outré de ce qu'il qualifiait un manquement à ses engagements. Dans ces conditions, il convenait de différer l'envoi de Joel Barlow qui avait été désigné pour représenter l'Union à Paris. Comment envoyer un ambassadeur à un pays qui le prenait de si haut? Il y allait de l'honneur de la République,—Monroe le déclarait avec emphase à Sérurier; il lui dit qu'on se trompait en Europe sur le compte des Américains si on les considérait simplement comme des marchands toujours occupés à vendre du coton ou du tabac et n'ayant pas d'idéal plus élevé! Un tel jugement était erroné et les hommes qui, comme lui et le Président Madison, avaient à répondre de la grandeur de leur patrie auprès des puissances étrangères, mettaient les intérêts du commerce bien au-dessous des principes d'honneur et de dignité.

Un tel langage devait faire sourire les hommes d'affaires, les spéculateurs, les lutteurs pour la vie, ceux qui demandaient au trafic, aux échanges, aux exportations et importations, le moyen de s'enrichir, ceux, enfin, et ils étaient nombreux, qui cotaient la valeur d'un homme d'après le nombre des écus qu'il possédait et qui faisaient naturellement pivoter toute la politique de leurs pays sur la base mouvante du commerce, si profondément atteint par les événements d'Europe. Mais le langage de Monroe n'était pas une déclaration vide de sens: il prouvait qu'en dehors de la masse des citoyens américains, évidemment voués à la recherche et à la réalisation d'un bonheur matériel et immédiat, s'était développée une catégorie de penseurs qui se rendaient compte de la nécessité d'un idéal moins terre à terre et des difficultés d'une essence supérieure, inhérentes aux complications d'une politique en passe de devenir mondiale.

L'attitude de Monroe qui était un républicain moins avancé que Jefferson, ayant quelques tendances fédéralistes, semblait celle d'un sceptique à l'égard des promesses de Napoléon. Madison, au contraire, même sans être convaincu, affectait de croire à la révocation des Décrets. Quand on apprit que l'Empereur avait levé le séquestre des navires américains arrêtés depuis le 1er novembre 1811, il fallut bien reconnaître la bienveillance de cette mesure, mais, comme rien ne prouvait officiellement qu'elle était une conséquence de la suppression des Décrets, Monroe demanda à Sérurier de lui écrire une lettre contenant des assurances plus affirmatives du bon vouloir de Sa Majesté, ce qui faciliterait l'envoi immédiat de Joel Barlow comme représentant à Paris.

Comment Sérurier pouvait-il écrire une pareille lettre? Les instructions qu'on lui avait données recommandaient plutôt de se montrer discret et, dans sa réponse, il ne put que rester dans le vague: rien, selon lui, ne pouvait justifier les craintes du gouvernement américain au sujet d'engagements qu'on n'aurait pas tenus en France; à l'appui de telles craintes, il aurait fallu citer des faits, comme, par exemple, la capture de navires américains allant d'Angleterre en Amérique ou d'Amérique en Angleterre, ce qui n'était pas le cas, puisque, si les Décrets n'avaient pas été supprimés pour toutes les puissances, les effets ne se faisaient plus sentir contre le commerce américain en France même et sur l'Océan.

En réalité, c'était vrai un jour, c'était faux le lendemain.

Sérurier interprétait la pensée de Napoléon, d'une façon qui ne pouvait satisfaire Madison. On faisait des concessions, certes, mais ces concessions n'étaient pas définitives. L'instrument qui, entre les mains de l'Empereur se montrait si redoutable pour le commerce américain, n'était sans doute plus dirigé contre lui, mais n'était pas entièrement mis de côté, il pouvait servir de nouveau à la première occasion. Cependant, le cabinet de Washington ne manifesta pas la désillusion qu'il éprouvait; ce ne fut qu'un mouvement de dépit et de découragement de la part du Président et non un mouvement d'inclination vers l'Angleterre qu'il détestait[77]. Il ne voulait pas la guerre, certes, et croire ou faire semblant de croire aux assurances pacifiques de l'Empereur lui permettait de prendre des mesures en faveur de la paix, quoique, en fin de compte, il dût se voir abandonné par ses amis, compromis par ses ennemis, aboutir à l'échec de sa politique de paix et s'avouer incapable de représenter une politique de guerre. Toute sa politique, en un mot, étant basée sur la suppression des Décrets, si cette suppression n'existait pas, il devenait imprudent et vraiment sans objet de préconiser des attaques dangereuses contre l'Angleterre. Comment était-il, en effet, logique de faire la guerre à l'Angleterre parce qu'elle maintenait ses ordres en conseil, quand la destruction en pleine mer de navires américains par des Français,—destruction qui venait de se produire contrairement à toutes les suppositions—donnait la preuve que les Décrets de Napoléon étaient maintenus aussi? En vérité, Macon avait raison d'écrire à Nicholson[78]: «Le diable lui-même ne saurait dire quel gouvernement, celui de la France ou celui de l'Angleterre, est le plus mauvais.» Et pour être logique soi-même, il aurait fallu déclarer la guerre à la fois à la France et à l'Angleterre.

Mais la logique absolue n'est pas de ce monde.

Ce qui, dans cette phase troublée de la politique américaine, faisait pencher Madison et son parti du côté de la France, c'était un vieux compte à régler avec l'Angleterre, vieux compte dont l'arriéré venait s'ajouter aux vexations récentes. Napoléon, issu de la Révolution et soldat de la République, avait beau maintenant incarner des tendances monarchiques, vouloir prendre à la dynastie des Bourbons des trônes qu'il destinait à la sienne, représenter, enfin, des principes diamétralement opposés à ceux de l'indépendance anglo-saxonne incarnée par la jeune république américaine, ceux qui connaissaient leur histoire en Amérique, l'ayant en partie vécue, ne pouvaient oublier l'aide française apportée sous Louis XVI, ne pouvaient pas oublier que, si la France avait été évincée de l'Amérique depuis 1763, c'était précisément l'Angleterre qui était encore à craindre,—d'autant plus que le grand parti républicain luttant contre elle, luttait en même temps contre le parti fédéraliste, anglophile et réactionnaire.

Un incident, auquel il ne faut d'ailleurs pas attacher trop d'importance, se produisit à propos, tendant à prouver que les fédéralistes s'étaient compromis en facilitant les menées anglaises dans le but de créer une scission parmi les États de la Nouvelle-Angleterre, au moment de la crise aiguë de l'embargo. On se rappelle qu'un nommé Henry, irlandais de naissance, occupant une position dans la société et le monde politique de Boston, s'était mis en relation avec Sir James Craig, gouverneur de Québec, pour servir d'intermédiaire entre les mécontents—les fédéralistes et le gouvernement anglais. Il s'agissait tout simplement de poser les premières bases d'une conspiration qui pourrait aboutir à une séparation des États du Nord d'avec ceux du Sud, sous la protection de l'Angleterre. C'était une initiative audacieuse et grave. Il fallait réussir. Le retrait de l'embargo apaisa les esprits surexcités et la tentative de Henry avorta. Il crut cependant qu'une récompense lui était due comme prix de tout le mal qu'il s'était donné et il vint réclamer, à Londres, une somme considérable qu'il estimait sans doute inférieure à l'importance des services qu'il s'imaginait avoir rendus. Mais les ministres dirigeant la politique d'un grand pays ne tiennent compte que des réalisations. Éconduit et décidé à se venger, Henry retourna en Amérique avec des papiers compromettants pour tout un parti qu'il pouvait, qu'il voulait perdre.

Jusqu'à présent, rien que de fort naturel. Mais voici que cette affaire de corruption louche et de sombre rébellion va se corser d'un brin de fantaisie romanesque. Sur le navire qui le ramenait aux États-Unis, Henry fit la connaissance d'un gentilhomme de haute allure qui se présenta sous ce nom: le comte Édouard de Crillon. Le nom sonnait bien,—l'homme parlait encore mieux. Le nom évoquait une illustration de bravoure classique parmi nos ancêtres,—l'homme se prétendit fils du duc de Crillon, apparenté par mariage au maréchal Bessière, duc d'Istrie, mais brouillé avec l'Empereur pour quelques péchés de jeunesse qu'il expiait en s'exilant de France. Henry avait d'ailleurs rencontré, dans la meilleure société de Londres, ce personnage distingué qui portait ostensiblement les insignes de la Légion d'Honneur et faisait grand état de ses propriétés de Saint-Martial, vers la frontière espagnole, où se trouvait le château de Crillon. Il lui confia sa détresse, sa déconvenue et, l'un consolant l'autre, ils finirent par se lier d'amitié. Le comte lui persuada que, puisque le gouvernement anglais se montrait à ce point ingrat, il fallait s'adresser aux États-Unis pour en tirer l'argent convoité, en échange des papiers révélateurs. Il se proposa comme négociateur auprès de Sérurier, ministre de France, lequel faciliterait les relations avec le secrétaire d'État.

Sérurier se souciait peu de s'occuper de cette affaire. Il renvoya Crillon à Monroe. Le gentilhomme français fut, pendant quelque temps, le point de mire de la société américaine; il sut éblouir, intéresser, attirer les sympathies de tous ceux, y compris enfin l'ambassadeur de France, auxquels imposaient son repentir d'avoir déplu à l'Empereur, l'expression de son enthousiasme pour Napoléon, le nom qu'il portait, les lettres qu'il montrait de sa sœur et du maréchal, duc d'Istrie[79]. À la Maison Blanche, il était parvenu à jouir d'une influence dont les effets se faisaient sentir jusqu'à la Légation de France. Dans ces conditions, il fut facile d'attirer l'attention sur le cas de Henry. Ce dernier, convoqué à Washington, consentit à livrer les papiers concernant les intrigues anglaises avec les fédéralistes, pour une somme relativement minime. Mieux vaut peu que rien. Madison voulut tirer parti des révélations et renseignements émanant de ces documents et le gouvernement en décida la publication. Henry fut embarqué au plus vite pour l'Europe; mais M. le comte de Crillon resta encore aux États-Unis où, entouré de tous ceux qui sympathisaient avec la France, il se vit exposé aux ressentiments du ministre et du parti anglais[80],—autant de titres qu'il pouvait invoquer pour rentrer en grâce auprès de l'Empereur, comme le faisait ressortir le comte Sérurier. Ce dernier laissa au gouvernement américain toute liberté dans la question de savoir s'il fallait taire ou divulguer l'origine des documents dont la publication devait produire un effet foudroyant: c'était une accusation de trahison, avec preuves à l'appui, portée contre le parti fédéraliste. Lorsque, dans la séance du Congrès du 9 mars 1812, lecture fut donnée des fameuses lettres de Henry, les fédéralistes sentirent passer sur eux la menace d'une exécution qui allait à jamais les ruiner aux yeux de tous les patriotes. Cependant, en ce qui les concernait, les lettres ne contenaient aucune preuve d'une intervention active dirigée contre la sûreté de l'État et, seule, l'Angleterre sortait de cette épreuve publique, convaincue d'avoir voulu entraîner quelques États de l'Union dans une tentative criminelle, ayant pour but le démembrement des États-Unis. Si les fédéralistes purent sortir indemnes de cette intrigue qui n'était pas entièrement élucidée, le Président Madison et le parti républicain avaient trouvé un nouveau prétexte légitimant une guerre avec la Grande-Bretagne,—éventualité qui rentrait dans leurs vues et dans celles de Napoléon.

On apprit, à peu près au même moment, que la guerre allait éclater entre la France et la Russie, et, soudain, l'ardeur belliqueuse de M. le comte de Crillon ne connut plus de bornes. Il résolut, comme il en fit part à Sérurier, de retourner immédiatement en France, de se jeter aux pieds de l'Empereur, lui raconter ce qu'il avait fait, implorer son pardon pour ses erreurs passées et aller les expier à l'avant-garde de ses armées[81].

Maintenant, après avoir fait ressortir les graves conséquences résultant de telles complications diplomatiques, il convient d'en montrer le côté amusant. Depuis lors, on n'entendit plus jamais parler de John Henry et du Comte Édouard de Crillon. À la grande confusion de Madison, à la grande satisfaction des fédéralistes, on apprit bientôt, aux États-Unis, que ce parfait gentilhomme n'était qu'un imposteur, en réalité, un agent secret de la police de Napoléon[82].

On se demande comment il a pu être pris au sérieux par des hommes pourtant habitués à traiter les affaires publiques. Madison se sentit mortifié, et cette désinvolture cavalière, au moment même où des vaisseaux américains étaient encore exposés à des vexations de la part des marins français, risquait de mettre le comble aux sentiments anti-français, allant de pair avec les sentiments anti-anglais. C'était l'occasion ou jamais de proposer une double guerre à entreprendre simultanément contre la France et l'Angleterre.

À ce moment critique, il fut question d'envoyer une mission en Angleterre pour essayer une dernière chance de paix. Cette proposition fut combattue par Clay et Grundy. De son côté, malgré le mécontentement qu'il éprouvait de la conduite de la France et quels que fussent ses sentiments personnels, Madison demeura fidèle à la majorité du parti républicain. Il estima parfaitement inutile d'entrer en pourparlers avec le représentant anglais; il ne voulut pas soulever la question de savoir si les Décrets français avaient été révoqués ou non, ayant la ferme conviction qu'ils devaient l'être en effet. De plus en plus, il émit l'opinion que le cas des deux navires américains qui avaient été brûlés ne tombait pas sous le coup des Décrets de Berlin et de Milan et que, apparemment, les deux capitaines en présence ne s'étaient pas compris d'une façon très claire quand ils avaient conclu que le capitaine français avait déclaré avoir des ordres lui enjoignant de brûler tous les navires allant à, ou venant d'un port ennemi; déclaration verbale, sans doute erronée, tandis que la déclaration écrite ne concernait que les navires allant à, ou venant de Lisbonne à Cadix.

C'était une explication un peu embrouillée. Mais Madison allait droit au but. Une trop grande irritation manifestée contre la France aurait profité à l'Angleterre. Par une dépêche en date du 10 avril 1812, Lord Castlereagh, le nouveau ministre des Affaires Étrangères, fit savoir au cabinet de Washington qu'il était impossible de retirer les ordres en conseil, sous peine de se mettre à la merci de Napoléon. Il n'y avait donc aucune perspective de pouvoir s'entendre. Le comité des Affaires Étrangères, comme mesure défensive et répressive, fut d'avis de mettre l'embargo sur tous les navires qui se trouvaient dans les ports ou devant y jeter l'ancre par la suite. Il était naturellement question d'un embargo limité, ne devant pas dépasser une période de soixante jours et le congrès fut invité à faire passer immédiatement une loi à cet effet.

L'embargo n'était pas la guerre, mais il menait à la guerre.

C'était à la fois une menace et une hésitation, une mesure préliminaire qui proclamait hautement l'intention de faire la guerre mais faisait comprendre en même temps qu'on n'était pas prêt à la faire.

Les États-Unis se trouvaient évidemment à la veille de graves complications.

Ceux qui étaient entraînés par le courant et dont les protestations se perdaient dans les criailleries des partis, se demandaient avec anxiété dans quels dangers inextricables on allait se précipiter. Où étaient les armées? Où étaient les forces navales? Et, surtout, avait-on les ressources financières exigées pour faire face aux impérieuses nécessités? Et encore, cette nouvelle perspective de l'embargo, n'allait-elle pas réveiller les vieilles dissensions et ajouter la menace d'une guerre civile aux charges de la guerre étrangère?

John Randolph se fit l'interprète de ces craintes en s'écriant, en plein Congrès! «...Faire la guerre sans argent, sans soldats, sans flotte! Faire la guerre quand vous n'avez pas le courage, tandis que vos lèvres profèrent le cri de guerre, de lever des taxes de guerre!... Quand tout votre courage se consume à prendre des résolutions! Le peuple ne vous suivra pas!»...

Les partisans de la guerre immédiate assuraient, au contraire, que, dans un délai de soixante jours, tout serait prêt. Pour Johnson, l'opposition faite au gouvernement était une opposition torie qui ne répondait qu'aux intérêts commerciaux des États de l'Est, le long des côtes, où tous les ports allaient être réduits à une inactivité déplorable. Les États de l'Ouest, par contre, se laissaient aller à des entraînements d'une nature plus élevée. Là, les vieux ressentiments contre la domination anglaise se réveillèrent avec vivacité. Calhoum alla jusqu'à prétendre que, quatre semaines après la déclaration de guerre, tout le Haut-Canada et une partie du Bas-Canada redeviendraient la possession des États-Unis. Grundy affirma qu'à partir de ce moment il n'y aurait plus aucune distinction entre fédéralistes et républicains, mais que tous les citoyens américains seraient unis dans ce soulèvement contre l'Angleterre, soulèvement légitime et nécessaire qui serait le couronnement de la guerre de l'indépendance, en donnant aux États-Unis l'indépendance définitive.

Comme toujours, deux partis étaient en présence: le parti de la paix sacrifiait volontiers la dignité du pays aux intérêts du commerce; le parti de la guerre, qui représentait, en somme, la politique nationale, dont l'application et le triomphe pouvaient seuls préparer au pays un avenir de grandeur et de puissance. Les hostilités avec l'Angleterre étaient, en effet, la conséquence logique, quasi inéluctable, des luttes antérieures; de même que la bataille livrée dans les plaines d'Abraham avait abouti à la déclaration de l'indépendance, de même cette déclaration de l'indépendance qui, dans une certaine mesure et en présence de vieilles habitudes, d'intérêts enchevêtrés et de mélanges raciques, donnant toujours le premier pas à l'influence anglaise, n'était souvent qu'une déclaration de principe,—cette déclaration, dis-je, devait devenir une réalité intangible, proclamant définitivement la séparation des deux branches de la race anglo-saxonne dont celle qui avait son centre politique à Londres s'obstinait à considérer celle qui avait le sien à Washington, comme une émanation dévoyée du génie anglais, qu'il convenait de ramener à ses proportions d'origine.

À considérer les choses de cette façon, quels que fussent les torts de Napoléon à l'égard des États-Unis, ces torts ne pouvaient entrer en balance avec les dangers que présentait l'ingérence anglaise, précisément parce qu'elle possédait des points d'appui permanents dans la place, permettant de reprendre un jour subrepticement une domination pas encore assez lointaine pour être oubliée et dont les ordres en conseil et la presse des matelots n'étaient que les prétextes. L'ambition de Napoléon, arrivée à son apogée, ne pouvait apparemment que décroître et la guerre contre lui serait une guerre universelle devant briser son orgueil de domination universelle,—la guerre contre l'Angleterre serait plutôt une guerre localisée, destinée à clore, d'une façon absolue, la querelle toujours pendante entre la mère-patrie et les colonies émancipées.

La note du gouvernement britannique du 10 avril 1812, rappelant que la Grande-Bretagne avait toujours été prête à retirer ses Ordres dès que la France aurait retiré ses Décrets, ne pouvant admettre l'exception spécialement stipulée par Napoléon en faveur des États-Unis, termina la conversation diplomatique entre les deux pays.

Madison n'avait plus qu'à préparer un message invitant à une immédiate déclaration de guerre.

Cependant, Joel Barlow, qui avait habité Paris pendant la période la plus tragique de notre histoire, qui, ayant un tempérament presque français, avait réussi auprès de nous jusqu'à mériter le titre de citoyen, y était revenu en qualité de ministre plénipotentiaire. Dans la capitale, il reprit d'anciennes habitudes qui lui étaient chères. Il aimait la société parisienne et le cadre raffiné dans lequel elle évolue. Il retrouva tout cela: il n'eut qu'à renouer de vieilles relations et à se réinstaller dans la même maison qu'il avait habitée dix-sept ans auparavant.

Pourtant, l'ambiance n'était plus la même. Le vieux républicain comprit bien vite qu'une autorité dynastique pesait maintenant sur la marche des affaires. La mission qu'il était chargé de mener à bien s'affirmait délicate et difficile. Il s'agissait, en somme, de faire justifier la politique du Président Madison, en invitant Napoléon à ne pas demeurer dans l'équivoque, à prendre une attitude franche à l'égard des États-Unis en retirant franchement ses Décrets. C'était toujours la même alternative: les intérêts américains servant d'enjeu à la rivalité franco-anglaise. Maintenant que la guerre était sur le point d'éclater entre les États-Unis et l'Angleterre, il était urgent que la France fît acte de bienveillance sinon d'amitié, sans cela les hostilités contre l'Angleterre risqueraient de n'être pas populaires auprès de la majorité des États du Nord. À y regarder de près, en effet, les vexations exercées par Napoléon en exécution de ses Décrets, équivalaient à celles que la Grande-Bretagne avait infligées au nom de ses ordres en conseil. Joel Barlow devait donc insister pour qu'un pareil état de choses prît fin et pour que des indemnités fussent accordées en réparation des nombreuses saisies de navires et de cargaisons. C'était un gage à faire valoir auprès du Congrès, qui permettrait au gouvernement américain d'établir la grande différence existant entre les deux belligérants.

Barlow, dans sa réception d'audience où il s'aventura à exprimer l'objet de ses revendications commerciales, ne put obtenir de l'Empereur qu'une réponse hautaine et ambiguë. Napoléon consentait bien à favoriser le commerce entre les deux puissances, étant assez grand pour être juste[83], mais il demandait, en échange, que le gouvernement de l'Union défendît sa dignité contre ses ennemis et ceux du continent.

Il était prudent de ne pas publier une telle réponse.

Barlow n'avait pu obtenir des précisions plus exactes. Les ministres de Napoléon se dérobaient. Bassano l'amusait et le flagornait. Il l'irritait aussi. Tandis qu'il s'évertuait à accumuler preuve sur preuve en faveur du retrait des Décrets, une escadrille française était déjà partie de Nantes—8 janvier 1812—chargée de détruire tous les navires neutres sortant d'un port ennemi ou y entrant. Ce qui était plus grave encore, la querelle avec Bernadotte, le nouveau roi de Suède, entraîna Napoléon à prescrire à Davout des mesures aussi hostiles à l'égard des États-Unis que de la Suède. Le Maréchal avait ordre de s'emparer de tous les produits coloniaux qui se trouvaient en Poméranie suédoise, sans en excepter les marchandises américaines. Toutes les demandes d'explications sollicitées par le ministre américain demeuraient sans réponse, à moins qu'il dût considérer comme réponse le rapport publié par Bassano dans le Moniteur du 16 mars 1812. Ce rapport, qui avait les allures d'un message impérial, définissait les droits des neutres. D'après le point de vue français, le pavillon couvrait la marchandise, excepté les armes et les munitions de guerre, et d'un autre côté, il n'y avait de réel que le blocus d'un port investi, assiégé, menacé d'être pris,—aussi, jusqu'à ce que ces principes fussent reconnus par l'Angleterre, les Décrets de Berlin et de Milan devaient être rigoureusement appliqués aux puissances qui laissaient dénationaliser leur pavillon,—les ports du continent européen devaient être fermés aux pavillons dénationalisés aussi bien qu'aux marchandises anglaises.

La perplexité de Joel Barlow devenait d'autant plus grande que le prince régent, par un acte du 21 avril 1812, avait déclaré que, si les Décrets étaient annulés par un acte officiel et public, les ordres en conseil seraient alors immédiatement révoqués. On devine quel trouble devaient jeter dans les résolutions du cabinet de Washington ainsi que dans l'esprit de son représentant à Paris telles déclarations tendancieuses. Barlow écrivit une lettre adressée au gouvernement impérial, dans laquelle il faisait ressortir la nécessité, pour les États-Unis, de posséder la preuve de la révocation des Décrets; entre la déclaration du régent et le rapport de Bassano, il fallait, en effet, chercher une certitude. À la veille d'une guerre avec l'Angleterre, celle-ci se montrait conciliante, tandis que le ministre des Affaires Étrangères de France affirmait hautement, dans un rapport officiel, que le blocus continental, tel que les différents Décrets l'avaient institué, devait être appliqué plus sévèrement que jamais. Madison pouvait évidemment se croire dupé. Il est vrai que, pour calmer l'inquiétude de Barlow, Bassano lui certifia que Napoléon avait signé un Décret, dès le 28 avril 1811, à Saint-Cloud, par lequel il déclarait que les Décrets antérieurs n'avaient plus force de loi, à l'égard des navires américains, depuis le 1er novembre 1810. Il exprima même son étonnement, qu'après une assurance donnée officiellement, on osât encore soulever une pareille question.

Barlow ignorait absolument ce Décret auquel Madison n'avait jamais fait allusion.

N'avait-on pas reçu à Washington une communication aussi importante? Sérurier avait-il négligé de la faire connaître et même d'en accuser réception? On ne sait. On se trouve devant un mystère diplomatique qu'il est impossible d'élucider mais dont les différents éléments répondent, sans doute, aux circonstances officielles que l'on traversait. Il est évident que Napoléon était maintenant entièrement absorbé par l'expédition de Russie. L'Amérique, en tant que facteur politique, ne pouvait sortir de ses préoccupations, mais l'Amérique, en tant que pays neutre, convoyant clandestinement et frauduleusement les produits anglais en Russie, ne pouvait plus être l'objet de sa sympathie. Bassano affirmait donc avec une grande apparence de raison qu'il lui avait été impossible de parler dans son rapport d'une exception faite en faveur d'un pays, quand on ne pouvait que faire deviner le pays contre lequel on s'attendait à combattre. Napoléon ayant de plus en plus à se plaindre des nombreuses infractions faites par la Russie au système continental, en dépit de ses engagements d'y coopérer, c'était évidemment contre la Russie qu'étaient dirigées les menaces formulées dans le rapport en question. La guerre était inévitable; mais il ne fallait pas le proclamer trop haut, tout en s'y préparant avec énergie.

Pourtant, en présence précisément de telles éventualités, Napoléon comprit qu'il devait se montrer plus conciliant à l'égard des États-Unis; il ne pouvait partir en guerre dans le lointain Nord sans donner satisfaction, dans une certaine mesure, aux desiderata si chaudement exprimés par le ministre américain. Il y parut disposé. Mais, dès le 9 mai 1812, il avait déjà quitté Paris pour prendre le commandement de la Grande Armée, à la frontière russe, et les négociations n'avaient plus beaucoup de chance d'aboutir. Bassano avait suivi son maître jusqu'à Wilna, laissant à Dalberg le soin de le suppléer à Paris. Comment traiter à de telles distances? Même la nouvelle que le Congrès venait de déclarer la guerre à l'Angleterre ne pouvait plus modifier les lignes essentielles de la politique impériale. En Allemand un peu simpliste, le brave Dalberg, en tête à tête avec Barlow, estimait qu'il faisait un triste métier[84]. L'Américain se plaignait avec amertume des inconséquences de la situation, si contraire aux assurances données. Mais, pour arriver à une solution, il fallait aller plus haut que Bassano, jusqu'à Napoléon. Et Napoléon était loin.

Le 7 septembre, L'Empereur avait livré la bataille de Borodino et, le 15, il était entré à Moscou. Barlow, ballotté d'une façon pénible, entre les insistances de son gouvernement qui voulait des indemnités ou la guerre, et les atermoiements de Dalberg, finit par se rendre à l'invitation de Bassano, lui conseillant de venir jusqu'à Wilna.

Le courageux diplomate se mit en route, malgré l'hiver de sa vie et l'hiver de l'année qui approchaient. Mais à mesure qu'il s'avançait vers le Nord, le pressentiment d'une catastrophe l'envahit. Le long des routes qu'il parcourut, la guerre avait tout dévasté. Quand il arriva à Wilna, le 18 novembre, la confusion était à son comble. La déroute et la défaite faisaient entendre leurs sinistres menaces. Et la tragique aventure où allait sombrer le génie de Napoléon était encore plus terrible que ce que l'on pouvait redouter. La Bérésina! On sait les prodiges d'héroïsme qui s'anéantirent dans ce passage fatal; ce n'est pas la place de les raconter ici. Napoléon dut abandonner son armée. Le 5 décembre, à minuit, il partit pour Paris après avoir prévenu, par courrier, Bassano qui donna congé à ses hôtes de Wilna, où ils risquaient de n'être plus en sûreté. Comme tous ceux qui étaient accourus, Barlow dut fuir. Il partit pour Paris un jour avant Napoléon; mais Napoléon le rattrapa et le dépassa en route. Course vertigineuse vers l'abîme. Barlow allait à la mort. Le froid était intense et voyageant jour et nuit, sans trêve, il traversa Varsovie et atteignit le village de Zarnovitch, près de Cracovie, où il fut obligé de s'arrêter. La fatigue et une bronchite aiguë eurent raison de l'opiniâtreté et de l'énergie de cet homme. Il mourut isolé, dans la hâte d'un retour précipité, loin de sa patrie, loin même de sa patrie d'adoption, dans un désert de Pologne, le 24 décembre 1812.

Avec lui, prirent fin les pourparlers diplomatiques,—expression de la politique de Madison. Cette politique recevait un rude coup, profitable sans doute à toute l'opposition. Tandis que la France se trouvait en mauvaise posture devant la Russie, l'Amérique se trouvait maintenant seule devant l'Angleterre.

Cependant, il ne faut pas condamner à priori l'administration de Madison qui, accusé souvent faussement de n'être qu'un instrument aux mains de Napoléon, risquait d'être emporté lui-même dans la ruine de ce dernier. Mais qui aurait pu prévoir cette ruine? Napoléon victorieux en Russie, comme tout le faisait supposer, l'Angleterre atteinte indirectement par cette victoire, aurait certainement répondu avec plus d'empressement aux réclamations des États-Unis. On peut donc dire que le moment avait été bien choisi de résister à l'Angleterre puisqu'il coïncidait avec celui où la France inaugurait son grand effort dirigé contre la Russie.

Mais l'homme propose et Dieu dispose,—si l'on peut définir de la sorte l'enchaînement des causes aux effets—et le calcul de Madison et du parti républicain était bouleversé par les événements. La France ne pouvait plus être d'aucun secours aux États-Unis et les États-Unis n'avaient plus qu'à compter sur leurs propres ressources à opposer au danger d'avoir provoqué l'Angleterre.

Mais, là aussi, les temps étaient troublés.

Au début de l'année 1812, les tories les plus belliqueux ne pouvaient se dissimuler que, si Napoléon réussissait dans son expédition contre la Russie, comme il avait, jusqu'à présent, réussi partout où s'était fait sentir le poids de son épée, il lui suffirait de l'alliance américaine pour ruiner de fond en comble le commerce et les finances de la Grande-Bretagne. C'était bien l'opinion de Madison. Aussi y avait-il un parti dans les communes qui aurait voulu la réconciliation avec l'Amérique,—l'Amérique qui, malgré tout, était, pour la Grande-Bretagne, une source de telles richesses commerciales qu'il serait malhabile d'en provoquer la perte ou simplement l'appauvrissement. Castlereagh avait succédé à Wellesley et, au sein même du gouvernement, des voix se faisaient entendre en faveur de la suppression des ordres en conseil. Comme Napoléon, on avait tourné les inconvénients résultant de ces ordres, par des licences accordées dans certaines conditions, sans lesquelles, le commerce eut été complètement paralysé. C'était officieusement saper un système que l'on défendait officiellement. On trichait, en somme, ainsi que l'on trichait en France où, pour esquiver les obligations imposées par les Décrets, les commerçants étaient parfois forcés d'accepter des compromissions peu honorables. Canning lui-même, qui avait si longtemps défendu l'opportunité des ordres en conseil, s'y montra soudain opposé, ainsi qu'au système des licences, surtout en ce qui concernait l'Amérique. L'opinion générale n'était pas favorable. C'est alors que le 21 avril 1812, le prince régent fit connaître la déclaration à laquelle nous avons fait allusion plus haut, aux termes de laquelle, si le gouvernement français supprimait les Décrets de Berlin et de Milan, par un acte officiel, les ordres en conseil, y compris celui du 7 janvier 1807, seraient immédiatement révoqués. À ce moment, la guerre aurait encore pu être évitée. Mais, depuis le départ de Pinckney, les États-Unis n'avaient plus de ministre à Londres et Jonathan Russel, simple chargé d'affaires, était tenu à l'écart des discussions.

Dans le Parlement, la lutte était âpre. Brougham se faisant l'interprète de tous ceux qui se prétendaient lésés par les ordres en conseil, tendait à prouver que, si l'on persistait dans ce système, le marché anglais allait être réduit à rien. Une pareille prophétie était la condamnation de la politique de Perceval. Cette politique allait avoir à subir une attaque énergique dirigée contre la personne de son représentant, lorsque le 11 mai, au moment d'entrer dans la Chambre, le premier ministre reçut un coup de pistolet en pleine poitrine. Il tomba et tomba en même temps la politique qu'il défendait. Quoi qu'il fût, en réalité, la victime d'un fou prétendant venger une affaire personnelle, il put passer, un instant, pour la victime des circonstances tragiques que traversait l'Angleterre. Mais sa disparition, en ouvrant une crise ministérielle, ne pouvait arrêter la marche fatale des événements. Pour activer l'issue des négociations, Jonathan Russel fit connaître à Castlereagh le Décret de Napoléon révoquant les décrets de Berlin et de Milan; mais ce décret n'avait pas un caractère officiel, c'était comme un acte dont on ne voulait pas avouer la portée, dont la date même était indécise. Cependant la publicité donnée à ce document pouvait avoir une grande répercussion sur l'opinion publique, au moment où le Congrès américain proclamait de nouveau l'embargo comme préliminaire de la guerre, au moment, enfin, où la révélation des menées corruptrices de John Henry mettait le cabinet de Londres en mauvaise posture. Ces faits, habilement exploités, devinrent autant d'arguments à l'appui de la thèse de Brougham qui demanda le retrait des ordres. Ils furent révoqués dans la séance du 16 juin 1812, sans résistance de la part du gouvernement.

C'était un triomphe pour l'Amérique. La menace d'une guerre, qui planait, avait rendu l'Angleterre hésitante, se cherchant dans la pénurie des hommes et des ressources. En Amérique, au contraire, l'attitude belliqueuse du gouvernement trouvait des échos jusque dans les couches les plus profondes du peuple, tandis que l'Angleterre gardait un silence qui prouvait que la guerre en perspective n'était pas populaire. La presse partageait ce sentiment. Le Times du 18 juin jugeait comme suit une série de mesures qui, depuis sept ans, étaient le fond de la politique anglaise: «On est très surpris», disait ce journal interprète de la majorité de l'opinion publique, «que de tels actes aient jamais pu recevoir la sanction du ministère quand on fit si peu pour les défendre».

Mais il était trop tard et le sort était jeté!

Les ordres en conseil furent révoqués le 17 juin 1812 à Westminster: la guerre fut déclarée à Washington le 18 juin 1812.

CHAPITRE XII
LES PRINCIPALES PHASES DE LA SECONDE GUERRE
DE L'INDÉPENDANCE AMÉRICAINE.

Les États-Unis ont contribué à déclencher la guerre entre la France et la Russie. — Ils s'apprêtent à régler un dernier compte avec l'Angleterre. — État précaire de l'armée de l'Union. — La campagne commence sur la frontière du Canada. — Opérations navales. — La politique anglaise influencée par les désastres de Russie. — La mission de Gallatin et de Bayard. — Embargo voté et révoqué. — Opinions de Calhoum et de Daniel Webster. — Le rôle de Sérurier. — Répercussion des batailles de Bautzen, Lutzen et Leipzig. — Contre-coup de la défaite de Napoléon aux États-Unis. — Continuation des hostilités. — Ross entre à Washington. — Sérurier décrit à Talleyrand le sac de la ville. — Le général Jackson bat les Anglais à la Nouvelle-Orléans.

Tandis que Napoléon passait le Niémen, s'arrêtait à Wilna et, par Smolensk et Borodino, prenait la route de Moscou, Madison s'efforçait de mettre les moyens d'action, en vue de la guerre, à la hauteur des conceptions politiques dont il s'honorait d'être le représentant. Le sang coula donc encore aux frontières orientales de l'Europe comme dans les étendues septentrionales de l'Amérique. À tant de mille de distance, les hostilités devaient commencer presque à la même date: au printemps de 1812.

Ces deux actions si lointaines et si différentes, à première vue, ont cependant des points de contact et sont solidaires.

L'Amérique, en suivant l'évolution qui devait la mener à la constitution de sa nationalité, ne pouvait, au début du XIXe siècle, s'affranchir des influences qui, au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, l'avaient mise aux prises avec la France et l'Angleterre. Entre les ambitions colonisatrices, les tentatives de domination tour à tour essayée et réalisée par ces deux nations, s'était glissée et avait grandi, petit à petit, la nation qui, avec les apports de tant d'autres nations, prit définitivement possession d'une partie de l'Amérique du Nord. Les étapes de cette marche en avant se réglèrent d'après les étapes suivies par cette longue succession de guerres qui, malgré les interruptions, peuvent être considérées comme une seconde guerre de Cent ans entre la France et l'Angleterre. À mesure que cette guerre s'approche de sa fin, les États-Unis s'approchent aussi de la réalisation de leur destin. La dernière étape fut celle pendant laquelle Napoléon chercha, par sa puissance continentale, à annihiler la puissance maritime de la Grande-Bretagne. Nous avons vu par quelles vicissitudes passèrent les États-Unis dans cette querelle faite à coups de Décrets et d'Ordres en conseil, mettant le commerce des neutres à une rude épreuve.

Malgré les critiques de l'opposition, le cabinet de Washington avait agi avec une certaine habileté et dans la conscience de son droit. À l'heure où nous sommes arrivés et en dépit des difficultés à surmonter, il allait récolter le prix de sa politique. Soit hasard, soit calcul, la France et l'Angleterre, sans s'être encore porté le coup décisif, virent leur situation modifiée de fond en comble. Napoléon perdu dans les vastes plaines de la Russie, l'Angleterre pouvait respirer et les États-Unis pouvaient agir. Les Décrets de Berlin et de Milan n'étaient plus strictement appliqués et les Ordres en conseil étaient supprimés. Les États-Unis considérèrent la guerre avec l'Angleterre comme l'acte nécessaire de la délivrance définitive,—Napoléon la considéra comme une diversion heureuse diminuant d'autant les ressources de son ennemie.

De plus, en s'enfonçant dans les steppes glacés de la Russie, Napoléon libérait l'Amérique de son contrôle direct et lui permettait, en même temps, de régler un dernier compte avec l'Angleterre,—toutes possibilités à la réalisation desquelles les États-Unis avaient contribué en solidarisant les intérêts de leur commerce avec ceux du peuple russe. Leur volonté bien arrêtée de sauvegarder leurs droits, en détachant, d'une part, Alexandre de Napoléon, les poussait, d'autre part, à marcher contre les Anglais. L'Amérique suscitait, de la sorte, à l'Empereur un nouvel adversaire et s'apprêtait, en même temps, à combattre le classique ennemi de l'Empereur.

Situation un peu déconcertante et embrouillée, mais qui était la conséquence des différentes phases que nous venons de résumer.

Cependant, les Américains, si forts de leurs droits, étaient moins forts dans la préparation d'une guerre qui les ferait respecter. Ils se retrouvaient en face de la Grande-Bretagne à peu près dans les mêmes conditions qu'au siècle précédent. La même stratégie et les mêmes difficultés allaient se présenter: le Canada était toujours l'objectif principal des premières opérations et il fallait, toujours, comme au siècle précédent, se prémunir contre les attaques et les menées des tribus indiennes.

En réalité, rien n'était prêt. On manquait de soldats et surtout d'officiers. L'activité déployée par Madison dans cette circonstance, si louable fut-elle, ne put faire l'impossible. Les généraux qu'on nomma aux divers commandements avaient presque tous joué un rôle dans la guerre d'indépendance, mais avaient, depuis, perdu tout contact avec l'armée: Dearborn, Thomas Pinckney, Wilkinson, Bloomfield, Winchester et William Hull, tous hommes qui, après avoir accompli leurs obligations militaires, s'étaient assoupis dans les compromissions politiques. On pouvait donc dire avec Scott[85] que, pour un esprit bien averti, l'armée ne présentait pas un aspect très rassurant.

Beaucoup d'officiers âgés avaient repris, en temps de paix, leurs habitudes de paresse et d'intempérance et il était impossible de savoir si une armée de volontaires n'aurait pas été supérieure à cette armée régulière de réguliers sortis de la régularité.

De plus, les côtes n'étaient pas en état de défense, les lacs n'étaient pas surveillés et les Indiens des territoires Nord-Ouest, déjà sous les armes, n'attendaient qu'un signal du gouverneur général du Canada pour se mettre en campagne.

Dans le Sud, la situation n'était pas meilleure; il y était facile à l'ennemi de repousser les garnisons américaines de la Nouvelle-Orléans ou de Mobile. La distance était grande entre la théorie et l'exécution. En paroles, l'enthousiasme guerrier se manifestait assez généralement. La difficulté commençait quand il fallait agir et le système des milices se montra défectueux, car les soldats qui les composaient refusaient souvent de servir au-delà des frontières de leurs États respectifs et prétendaient combattre d'après leurs vues personnelles, sans se soumettre aux ordres d'un commandement supérieur et unique.

Sur l'insistance du général Hull, il fut décidé qu'on se rassemblerait à Détroit, point fortifié d'où il serait possible de protéger la frontière et même d'occuper les territoires encore mal définis du Haut-Canada. Des ordres furent donnés pour envahir cette partie du pays et prendre immédiatement possession de Malden. On s'empara d'abord de Sandwich, en face de Détroit. Une proclamation promit aux habitants la liberté, en échange de l'oppression sous laquelle la domination anglaise les pliait. Cette proclamation provoqua des désertions dans le camp anglais, en faveur des Américains. Mais, pour empêcher la concentration de l'ennemi du côté de Détroit et de Malden, une diversion du côté de Niagara était nécessaire.

Dans ces guerres, si l'objectif était grand, les effectifs militaires étaient peu nombreux, surtout si on les compare aux armées nationales composées de tous les citoyens valides, que nous avons vues, depuis, manœuvrer sur les champs de bataille de l'Europe. Mais tout est relatif et le destin de l'Union allait se jouer avec des contingents qui, de part et d'autre, ne dépassaient pas quelques milliers d'hommes.

Les Anglais n'avaient pas une grande supériorité numérique à opposer aux Américains, dans cette partie du Haut-Canada où les hostilités commencèrent. Mais leur bonne fortune consistait à avoir à la tête de leurs troupes le général Isaak Brock, de Guernesey, encore dans la force de l'âge et, dans la force du terme, un soldat. Brock, cependant, se trouvait en présence de grandes difficultés. La proclamation de Hull, comme nous l'avons vu, avait produit un si grand effet sur les esprits, que la milice de Norfolk refusa de marcher. C'était un des nombreux indices faisant ressortir, en dépit de nombreux obstacles, la popularité de la cause américaine. Même les Indiens des fameuses six nations, se rappelant le rôle prudent et perfide qu'elles avaient toujours joué dans les démêlés qui mettaient aux prises les représentants des races blanches, leurs dominatrices détestées, se recueillaient, avant de prendre parti pour les uns ou pour les autres.