Jefferson est nommé Président des États-Unis en 1801. — Sa sympathie pour la France. — Il veut la paix à l'intérieur et à l'extérieur. — La Louisiane convoitée par Bonaparte. — Monroe est envoyé à Paris. — L'Angleterre prépare les hostilités. — Bonaparte renonce à la Louisiane. — Les préparatifs qui lui étaient destinés sont tournés contre la Grande-Bretagne. — Monroe d'abord éconduit, reçoit un accueil plus favorable. — Scène entre Bonaparte et ses frères Lucien et Joseph. — Barbé de Martois discute avec Livingston et Monroe les conditions de cession de la Louisiane aux États-Unis.
Thomas Jefferson fut appelé à jouer un grand rôle en Amérique, au moment où, en Europe, se mesuraient ces partenaires redoutables: Bonaparte et Pitt.
Il fut nommé Président de la République des États-Unis en mars 1801.
C'était le triomphe du parti républicain qui, dans sa personne, avait vaincu les Fédéralistes. C'était aussi le triomphe de l'idée française qui trouva, dans le nouveau Président, un défenseur et presque un disciple.
Jefferson avait quitté la France à temps pour ne garder, de son séjour parmi nous, que le souvenir des grandes journées de la Révolution. Il assista à son aurore et ne fut pas le témoin des excès qui refroidirent si vite tant d'amis de la première heure. Sa sympathie nous était donc acquise. Mais il dut compter avec les questions litigieuses qui, sous la Convention et le Directoire, avaient mis les deux pays à deux doigts d'une guerre.
Cette sympathie pour la France, avait pour corollaire sa haine pour la Grande-Bretagne. Elle fut d'abord soumise à une grande épreuve mais finit par récolter une récompense glorieuse. Elle allait jusqu'à excuser les massacres de septembre et aurait volontiers poussé à la rupture de tous les liens commerciaux si importants entre les États-Unis et l'Angleterre. Autant de raisons qui rendaient Jefferson odieux aux Fédéralistes tombés mais toujours redoutables; ils le traitaient de gallomane, anglophobe et jacobin, tous épithètes qui répondaient à une réalité dont il revendiquait hautement la responsabilité, mais qui pouvaient légitimer de graves oppositions au gouvernement,—oppositions qui s'étaient déjà manifestées au moment des élections pour la présidence et la vice-présidence. Pourtant Jefferson, quoique taxé de fanatique, penchait plutôt vers la conciliation. N'avait-il pas dit à Madison: «Je n'ai pas assez de passion pour trouver du plaisir à naviguer au milieu des tempêtes».
C'était réflexion de sage politique, d'autant plus que les excès des Fédéralistes tendant à rien de moins qu'à fomenter des discordes civiles, avaient finalement tourné contre eux-mêmes.
Dans son discours d'inauguration, Jefferson développa des idées de conciliation, d'apaisement et de philanthropie. Certains passages semblaient empreints de quelque amertume provenant du souvenir des luttes récentes et peut-être aussi de la crainte des difficultés à venir. Pour bien montrer combien il prétendait représenter une démocratie jusque dans ses formes extérieures, il simplifia, autant que possible, la mise en scène des cérémonies coutumières. Il vint à pied de son logis à la maison où se réunissait le Congrès, dans ses vêtements ordinaires, escorté par un détachement de la milice et accompagné des secrétaires de la Marine et des Finances, auxquels étaient venus se joindre quelques-uns de ses amis politiques de la Chambre des Représentants. D'ailleurs, son extérieur répondait assez bien à son idéal politique. Jefferson était très grand, d'allure timide, d'apparence froide, d'attitude réservée et ne donnant pas l'impression d'un homme habitué au commandement.
Cet honnête homme, ce grand citoyen, qui fut surtout remarquable par le caractère et les intentions, rêvait une ère de calme à l'intérieur et une ère de paix à l'extérieur, qui permît aux États-Unis de se développer sans entraves.
À l'intérieur, il eut à lutter contre les attaques de ses adversaires politiques, à l'extérieur, il eut à faire face aux exigences tour à tour coalisées ou rivales de la France, de l'Angleterre et de l'Espagne, toujours à l'affût d'une occasion propice dont la faiblesse de l'armée américaine leur permettrait de profiter.
Précisément, au début de sa Présidence, Jefferson, dans une illusion d'humanitarisme tout à son honneur, ne parle que de paix, de réduction de dépenses, surtout pour l'armée et la marine. Ce programme allait à l'encontre de celui des Fédéralistes. Eux, en vue d'une guerre avec la France, en 1799, n'avaient pas dépassé le budget de l'année et de la marine, de six millions de dollars. Pour le moment, tout danger de guerre étant écarté, ce budget fut réduit de moitié. Jefferson, par l'excès contraire, cherche à atteindre son adversaire, à «plonger le fédéralisme dans un abîme où il fut condamné à périr sans espoir de résurrection.»
Au moment même où le Président prenait ces mesures pacifiques, au moment où, aux États-Unis, les ressources militaires étaient réduites à leur minimum, Bonaparte négociait avec l'Espagne, en vue de la rétrocession de la Louisiane.
Nous avons vu avec quelle cauteleuse habileté Godoy cherchait à reculer l'heure de l'échéance qui, pour lui, sonnerait le glas de la puissance espagnole. Mais ce n'était pas seulement le Prince de la Paix qui mettait la patience du Premier Consul à une rude épreuve. La résistance de Toussaint Louverture à Saint-Domingue était un facteur important dont il fallait tenir compte, car il pouvait, selon les circonstances, faciliter ou anéantir l'exécution des plans de domination en Amérique, auxquels travaillait en secret le gouvernement français. Si le chef des noirs était vaincu, rien n'empêcherait plus le flot de l'envahisseur de se précipiter sur la Louisiane et de remonter le Mississipi en une poussée irrésistible,—s'il réussissait, au contraire, dans sa résistance, Bonaparte ne pouvait plus considérer Saint-Domingue comme un point d'appui, une base d'action,—la première étape menant à la Louisiane lui échappait et toutes ses forces devaient être rappelées et concentrées en Europe où l'Angleterre, suivant sa politique séculaire, cherchait à entraîner la France pour l'empêcher d'agrandir ses colonies et de devenir une puissance coloniale.
Jefferson se trouva donc en présence d'un grand danger, mais, connaissant l'état insuffisant de la flotte et de l'armée, il hésitait à exposer son pays aux aventures d'une guerre qui se présentait dans des conditions peu favorables. Il ne fallait pas se le dissimuler: sans les hésitations de Godoy et sans la résistance de Toussaint Louverture, un corps expéditionnaire de plus de 10.000 Français, entraînés à l'école de Hoche et de Marceau, commandé par un futur maréchal de France, aurait facilement occupé la Nouvelle-Orléans et Saint-Louis, avant seulement que Jefferson ait pu rassembler une brigade de milice à Nashville.
Pour le grand républicain qui aimait la France, qui avait trouvé chez elle les mêmes tendances libérales, les mêmes affirmations du droit et de la justice, une pareille entreprise eût été contraire à la politique française si régulièrement suivie depuis plus de quarante ans. Il ne pouvait pas prévoir que, par la force des choses, le Premier Consul allait reconstituer petit à petit ce que la Révolution avait systématiquement détruit. En un mot, c'eût été le renversement des alliances et, finalement, intéresser les États-Unis à l'abaissement de la France et les contraindre à s'appuyer sur la Grande-Bretagne.
C'est ce que Jefferson analysait clairement quand il écrivait à Livingston, Ministre des États-Unis à Paris[29]:
«Il n'y a sur le globe qu'un seul point dont le possesseur soit notre ennemi naturel et habituel: c'est la Nouvelle-Orléans. C'est par là, en effet, et par là seulement que les produits des trois huitièmes de notre territoire peuvent s'écouler... En nous fermant cette porte, la France fait acte d'hostilité contre nous. L'Espagne pouvait la garder encore pendant de longues années. Son humeur pacifique et sa faiblesse devaient l'amener à nous accorder successivement des facilités de nature à empêcher son occupation de nous être trop à charge; peut-être même se serait-il produit avant peu des circonstances en présence desquelles une cession aux États-Unis serait devenue pour elle l'occasion d'un marché fort profitable. Mais lorsqu'il s'agit des Français, la question change de face. Eux, ils sont d'une humeur impétueuse, d'un caractère énergique et turbulent; nous, malgré nos goûts tranquilles, malgré notre amour pour la paix et pour la poursuite de la richesse, nous sommes aussi arrogants, aussi dédaigneux de la richesse acquise au prix de l'honneur, aussi énergiques, aussi entreprenants qu'aucune autre nation du monde. Établir un point de contact et de froissement perpétuel entre des caractères ainsi faits, créer entre eux des rapports aussi irritants, c'est rendre impossible l'amitié de la France et de l'Amérique. La France et l'Amérique seraient également aveugles, si elles se faisaient illusion à cet égard. Et, quant à nous, il faudrait être bien imprévoyant pour ne pas prendre tout de suite certaines précautions en vue de cette hypothèse. Le jour où la France s'emparera de la Louisiane, elle prononcera la sentence qui la renfermera pour toujours dans la ligne tracée le long de ses côtes pour le niveau des basses mers; elle scellera l'union de deux peuples qui, réunis, peuvent être les maîtres exclusifs de l'Océan; elle nous contraindra à faire alliance avec la flotte et la nation anglaises.»
Ces lignes résument excellemment la question. Livingston eut a défendre ce point de vue à Paris. Mais quoique les hommes sérieux qui entouraient le Premier Consul se montrassent peu disposés à approuver une expédition aussi aventureuse[30], il n'y avait pas à espérer qu'on pût exercer une influence directrice, décisive, sur la volonté du maître. Une seule perspective pouvait faire modifier ses intentions: un événement européen rejetant au second plan l'aventure américaine.
Cet événement fut le traité d'Amiens.
Mais avant de se trouver devant un fait accompli, qu'il ne pouvait prévoir, Jefferson voulut essayer la conciliation pour éviter la guerre et, dans le cas où elle serait inévitable, pouvoir la faire avec quelque chance de succès. Il résolut donc d'envoyer en Europe un ambassadeur extraordinaire qui eut pour mission de traiter d'abord avec Bonaparte et, s'il n'y réussissait pas, de sonder les cours de Londres et de Madrid. Son choix tomba sur James Monroe qui devait s'entendre avec Livingston, le Ministre américain à Paris, pour décider le Premier Consul à céder aux États-Unis la Nouvelle-Orléans et les Florides.
«La fermentation des esprits croît dans nos contrées de l'Ouest,—écrivait Jefferson à Monroe.—Elle est stimulée par les intérêts mercantiles et même par ceux de l'Union en général, au point de mettre la paix en danger. Dans notre situation prospère, nous devons prévenir ce malheur, le plus grand de tous, et vous demander un sacrifice temporaire. Je vais vous charger d'aller remplir une mission extraordinaire en France, et demain je fais connaître au Sénat que je vous nomme. Vous ne pouvez refuser car toute notre espérance est en vous. Attendez deux jours, à Richmond ou Albermarle, la décision du Sénat. Passez la nuit et le jour à arranger vos affaires pour une absence qui sera peut-être courte, peut-être longue.»
Le 13 janvier, le Président écrivait encore à Monroe une missive plus pressante et plus explicative:
«Hier, n'ayant pas le temps d'écrire, je vous ai envoyé l'approbation, donnée par le Sénat, à votre nomination. La suspension de notre droit d'entrepôt à la Nouvelle-Orléans a porté l'agitation publique au plus haut degré. Elle est fondée dans le pays de l'Ouest sur des motifs justes et naturels. Des remontrances, des mémoires circulent de tous côtés et sont signés par tous les habitants. Le parti que nous prenons n'étant pas connu, l'inquiétude ne se calme pas. Il faut faire connaître quelque chose de positif pour apaiser ce trouble. Le dessein que nous avons formé d'acquérir la Nouvelle-Orléans et les Florides peut recevoir tant de modifications, qu'il n'est pas possible de les exprimer à notre Ministre ordinaire en France, par des instructions et par une correspondance. Il importait donc de lui adjoindre un Ministre extraordinaire, ayant des pouvoirs discrétionnaires, bien pénétré de notre dessein et en état d'entendre et de modifier en conséquence toutes propositions qui lui seraient faites: cela ne peut avoir lieu que dans une suite de discussions orales. L'envoi d'un Ministre une fois arrêté, il ne pouvait y avoir deux opinions sur le choix de la personne. Vous possédez la confiance sans bornes de l'administration et celle des habitants de l'Ouest. Tous les yeux sont fixés sur vous: si vous n'acceptiez pas, le chagrin serait grand et porterait atteinte à la haute considération dont vous jouissez. En vérité, je ne sais rien qui pût produire autant de sensation, car de l'événement de cette mission dépendent les futures destinées de cette république. Si nous ne pouvons, au prix que coûterait l'acquisition qu'il s'agit de faire, nous assurer une paix perpétuelle et l'amitié de toutes les nations, il convient de nous préparer à la guerre; car elle ne peut être éloignée. Si vous veniez à échouer dans la négociation sur le continent, il serait peut-être nécessaire de passer en Angleterre. C'est alors que nous nous verrions embarrassés dans la politique européenne, aux dépens de notre bonheur et de notre prospérité. Cela ne peut être prévenu que par le succès de notre mission. Je sens qu'après être entré dans une autre carrière, vous avez à faire un grand sacrifice. Mais il est des hommes nés pour le service public. La nature, en les créant pour rendre de grands services à l'humanité, leur a imprimé le sceau de leur destinée et de leur devoir.»
Monroe était autorisé à offrir deux millions de dollars comme prix de cette cession.
Cependant, contrairement à ces dispositions pacifiques qui prétendaient régler ces délicates questions par un traité, un parti s'était formé dans les provinces de l'Ouest dans le but de s'emparer de la Nouvelle-Orléans par la force. Les Fédéralistes prirent la direction de ce mouvement auquel M. Livingston lui-même accordait son approbation, ne croyant pas qu'il serait possible de réduire l'intransigeance du Premier Consul en faveur d'un arrangement à l'amiable.
Bonaparte, en hâtant les préparatifs des forces nouvelles qu'il destinait à Saint-Domingue et à la Louisiane, avait naturellement attiré l'attention soupçonneuse de l'Angleterre. L'armée française, une fois débarquée en Amérique, ne se contenterait certes pas d'atteindre le but officiellement proclamé; elle ne résisterait pas à la tentation de s'emparer des colonies anglaises du golfe: la Jamaïque, les Antilles anglaises n'étaient plus en sûreté. Et même, tout le commerce des vice-royautés espagnoles en Amérique risquait de tomber entre les mains des Français.
L'Angleterre était frémissante. L'ancienne rivalité avec la France renaissait des mêmes causes et, cette fois encore, c'est l'Amérique qui en est le prétexte. Bonaparte fut obligé de suivre le courant et, malgré son désir de donner libre carrière à son génie dans les vastes espaces du Nouveau-Monde, il dut porter tous ses efforts sur l'Europe.
Le 20 février 1803, le Premier Consul, dans son exposé de la situation adressé au Corps Législatif, se plaignit des intrigues de l'Angleterre et accusa le cabinet de Londres de ne pas exécuter le traité d'Amiens. La réponse fut catégorique. Le 8 mars, dans un message belliqueux, le roi d'Angleterre disait: «Je suis informé des préparatifs considérables qui se font dans les ports de Hollande et de France et quoiqu'on m'assure qu'ils ont les colonies françaises pour objet, j'ai dû prendre des précautions pour la sûreté de nos domaines, l'honneur de ma couronne et les intérêts de mon peuple.»
L'Angleterre faisait immédiatement procéder à des armements considérables, en réponse à ceux qui se préparaient dans les ports de France et de Hollande: dix mille hommes de mer furent levés. L'atmosphère était pleine de menaces. La guerre semblait imminente. Malgré les assurances de l'ambassadeur anglais, Lord Withworth, le Premier Consul y croyait. Mais, pour la première fois, il paraissait hésiter. Cette hésitation, certes, ne venait pas de la crainte de n'être pas prêt, ou de l'appréhension d'une défaite: elle venait, sans doute, du regret d'être obligé de diriger contre l'Angleterre des forces destinées à opérer en Amérique. Le rêve de travailler en grand dans un continent neuf, encore en voie de formation, où un génie militaire et administratif pourrait facilement poser les bases d'un empire, ce rêve s'évanouissait devant la nécessité de faire face à des dangers plus proches que la situation géographique du pays et la rivalité de l'ennemi séculaire rendaient redoutables.
Avec son coup d'œil perspicace, Bonaparte vit immédiatement qu'il fallait renoncer à la Louisiane.
L'expédition destinée à l'Amérique était pourtant en bonne voie de préparation. À côté de l'ambition personnelle de Bonaparte, qui, entretenue par Talleyrand, voyait dans cette expédition le point de départ de conquêtes plus importantes, il ne faut pas oublier que le sentiment patriotique français ne s'était jamais éteint dans cette belle colonie, il ne faut pas oublier que, pendant les dix dernières années, il y eut des manifestations en faveur de la France, qui légitimaient son intervention.
Dès 1790, des Odouarts-Fantin remettait à l'Assemblée nationale une pétition des habitants qui demandaient à être réunis à la mère-patrie.
Pendant la Révolution, le Comité de Salut Public, désireux de réparer l'indifférence du gouvernement des Bourbons envers les Français de la vallée du Mississipi, voulut leur témoigner de nouveau tout l'intérêt dont ils jouissaient toujours en France; Volney fut désigné pour aller, comme naturaliste, se renseigner sur la situation générale de l'Amérique.
En janvier 1794, Mahlberger, capitaine d'artillerie de la compagnie de la Charente, demanda, au nom de quelques actionnaires, «200 hommes, 80 canonniers, 1 pièce de 12, 1 pièce de 8, 2 obusiers pour aller intercepter le Mississipi en passant par le Maryland, le fort Pitt, l'Ohio jusqu'à l'anse de la Graisse occupée par les Espagnols.... Le soussigné, à son passage à la Nouvelle-Orléans, avait été chargé d'une pétition de plus de 1.500 personnes, riches habitants, pour réclamer les secours de la Convention nationale pour être réunis à la mère-patrie dont ils ont été séparés par la trahison du Ministre Choiseul qui les a lâchement vendus pour huit millions... À défaut de la Louisiane, ajoute-t-il, l'expédition pourra s'emparer de la Trinité[31].»
Tels projets d'invasion, sous une forme ou sous une autre, ressemblent aux tentatives faites par Genet. En tout cas, depuis ce moment, nos dirigeants ne renoncent plus à l'espoir de rentrer en possession de la Louisiane. Carnot lui-même se fait le défenseur d'un projet d'annexion. Barthélemy, notre plénipotentiaire aux négociations de Bâle, fut chargé de demander à l'Espagne la rétrocession de la Louisiane et de Saint-Domingue en échange de Fontarabie et de Saint-Sébastien. Nous avons vu qu'il ne put obtenir qu'une partie de Saint-Domingue. En 1797, le Directoire dut prendre des mesures pour empêcher les Anglais d'envahir la Louisiane. Le fils du général Collot présenta un mémoire pour être autorisé à lever, au nom de la France, un corps de Canadiens. Un nommé Magdett proposa même de s'emparer de la Louisiane et de soulever l'Irlande, an VII et an VIII[32].
Sur ces tentatives et ces velléités, Bonaparte greffa son projet plus grandiose et mieux conçu. Le traité de Mortefontaine avait rétabli les relations avec les États-Unis et le traité de San-Ildefonse avait obligé l'Espagne à accepter les conditions d'une rétrocession. À l'heure où nous sommes parvenus, était réuni à Helvoett Sluys, près de Rotterdam, un corps de troupes qui, pendant quelque temps, fut désigné sous le nom d'expédition de Flessingue. En réalité, il était destiné à la Louisiane et toutes les mesures avaient été prises en vue d'un établissement solide et définitif.
Voulant éloigner Bernadotte, le Premier Consul le désigna d'abord comme capitaine général de la Louisiane, mais Bernadotte ayant émis des prétentions inacceptables, le général Victor fut nommé à sa place.
Une somme de 2.686.000 fr. avait été prévue, plus 486.235 fr. pour l'affrètement des navires du convoi dont voici le détail d'après de Villiers du Terrage[33]:
Pour préparer la venue des Français et se faire bienvenir auprès des sauvages, on réunit, conformément aux conseils de l'interprète Fournerel, de nombreux cadeaux en fusils, carabines, sabres, objets d'habillement, accompagnés d'un lot de médailles destinées aux grands chefs des sauvages. Cette médaille portait l'effigie du Premier Consul et au revers: «À la Fidélité[34].»
Dès le 24 septembre 1802, un décret organise le pouvoir militaire et civil à la Louisiane. Les fonctionnaires de tous ordres doivent être répartis comme suit:
Les lois françaises devaient être appliquées en Louisiane et un décret de nivôse ordonnait «l'incorporation immédiate dans les troupes de la République de tous les individus sans aveu et moyen d'existence qui débarqueront dans la colonie.»
Rien n'avait été oublié et on sent qu'une direction administrative de premier ordre avait présidé à cette organisation militaire et civile qui méritait un meilleur sort que celui qui lui était réservé.
En effet, malgré l'activité et la hâte déployées pour aboutir le plus vite possible, les armements subissaient des retards; on était déjà en février 1803 et la flotte restait encore bloquée par les glaces dans le Haringvliet. Le général Victor s'impatientait. Le 12 février le Ministre rédigeait une note se terminant par ces mots:
«...Les glaces retenant l'expédition du général Victor, lui donner ordre de ne mener à la Louisiane que trois bataillons, savoir: un de la 17e de ligne et deux de la 54e et de les porter au complet de guerre.»
Enfin, le 10 mars: «Je compte incessamment recevoir la nouvelle de votre départ».
L'ordre allait être donné, tous et tout étaient prêts quand un courrier arriva, bride abattue, apportant cette dépêche du Ministre:
«L'expédition qui avait été préparée à Helvoett Sluys, citoyen, n'aura pas lieu, et, à la réception de cette lettre, vous ferez cesser immédiatement toutes les dépenses qu'elle continuait d'occasionner et les troupes seront débarquées»...
Quelle était la cause de ce revirement subit et pour quelles raisons la direction imprimée aux événements changeait-elle si brusquement?
On l'a déjà dit: la nécessité, pour le Premier Consul, de faire face à l'Angleterre et de renoncer, par conséquent, à la Louisiane pour concentrer toutes ses forces sur le continent.
L'inquiétude et la menace croissaient de l'autre côté du détroit.
À Londres, écrivains et orateurs tenaient le peuple en haleine. Un membre du Parlement anglais avait dit ces paroles:
«La France nous oblige de nous ressouvenir de l'injure qu'elle nous a faite, il y a vingt-cinq ans, en s'alliant à nos colonies révoltées. Jalouse de notre commerce, de notre navigation, de notre opulence, elle veut les anéantir. Les entreprises du Premier Consul à la suite d'une paix trop facilement faite nous forcent de nouveau d'en appeler aux armes. L'ennemi s'approprie, par un trait de plume, des territoires plus étendus que toutes les conquêtes de la France pendant plusieurs siècles. Il hâte ses préparatifs. N'attendons pas qu'il nous attaque; attaquons les premiers.»
Dans une conférence qui eut lieu aux Tuileries, le Premier Consul répondit sur le même ton aux conseillers qui penchaient encore vers la conciliation que, si immédiatement, on ne prenait pas des mesures décisives contre la puissance anglaise, cette nation assujettirait tout l'Univers à sa domination.
Et il ajouta:
«Pour affranchir les peuples de la tyrannie commerciale de l'Angleterre, il faut la contrepoiser par une puissance maritime qui devienne un jour sa rivale: ce sont les États-Unis. Les Anglais aspirent à disposer de toutes les richesses du monde. Je serai utile à l'Univers entier, si je puis les empêcher de dominer l'Amérique comme ils dominent l'Asie!»
Sa pensée se précisait.
Dans la guerre qui allait éclater, la Louisiane pouvant lui échapper au profit de l'Angleterre, il fallait prendre les devants et céder cette belle province aux États-Unis.
À partir de ce moment, Talleyrand se montra moins intransigeant avec M. Livingston; il lui adresse, le 24 mars 1803, une lettre dans laquelle il exprime les sentiments de sympathie du gouvernement français à l'égard de la république sœur et l'empressement avec lequel le Premier Consul recevra le Ministre extraordinaire envoyé par Jefferson: M. Monroe.
Quoique peu enclin à changer d'opinion après s'être arrêté à celle qu'il estimait la meilleure, Bonaparte aimait cependant, dans les cas graves, à prendre l'avis des spécialistes. En l'occurrence, il eut recours à deux de ses ministres, Barbé de Marbois et Decrès, qui avaient vécu aux États-Unis et connaissaient l'état du pays, sa politique, ses besoins, ses aspirations. Le dimanche de Pâques de l'année 1803, il les réunit dans son cabinet, à Saint-Cloud, et leur exposa l'affaire avec logique et passion. Cet exposé est, pour ainsi dire, une justification du parti auquel il allait s'arrêter et comme un résumé des différentes étapes par lesquelles avait passé la rivalité franco-anglaise en Amérique. Il se complut à le rappeler et à expliquer les raisons qui modifiaient, en ce moment, son opinion, en ce qui concernait la Louisiane. Cette Louisiane, en effet, à la désinence si française, qui perpétuait encore aujourd'hui la gloire du grand roi, n'avait été retranchée du patrimoine français que par la faute des négociateurs du traité en 1763. Ce traité venait d'être annulé par un autre traité. Mais si, à la veille de rentrer en possession de la vallée du Mississipi, celle-ci doit de nouveau échapper à la France, sous aucun prétexte il ne faut laisser les Anglais en devenir les maîtres. Les Anglais avaient successivement enlevé à la France, le Canada, l'Île Royale, Terre-Neuve, l'Acadie, sans compter les opulentes colonies de l'Asie. La conquête de la Louisiane leur serait facile, étant donné l'état de leur flotte qui possédait déjà vingt vaisseaux dans le Golfe du Mexique. Aussi fallait-il se hâter et, avant même de commencer les hostilités, soustraire la Louisiane aux attaques de l'ennemi, ce qui ne pouvait se faire qu'en la cédant aux États-Unis. Cette politique allait à l'encontre de celle du Directoire et M. de Talleyrand devait renoncer à son attitude hostile à l'égard des citoyens libres de la libre république. Tout l'échafaudage chimérique, qu'il avait élevé dans son imagination, croulait sous le souffle réaliste qui dressait l'un en face de l'autre, Bonaparte et Pitt.
Barbé de Marbois partagea l'avis du Premier Consul. Il donna, à l'appui de sa manière de voir, des arguments qui ne firent qu'accentuer un parti déjà irrévocablement pris. Ces arguments se basaient sur la nécessité de sacrifier bénévolement ce que l'on ne peut conserver. La Louisiane n'était pas en état de se défendre contre des forces navales supérieures. Le pays tout entier, malgré les attaches françaises, était, en réalité une proie offerte à la cupidité des Anglais,—une annexe aussi, nécessaire à l'extension des Américains vers l'Ouest, à laquelle, un jour, on ne pourrait s'opposer. Vouloir aller contre cette fatalité serait illusoire, car ce serait tenter de refaire en un jour une politique qui avait échoué depuis plus d'un siècle.
Bonaparte n'avait pas besoin d'être converti. Il écouta, pour la forme, les doléances de ceux qui considéraient la cession de la Louisiane comme une déchéance au point de vue commercial et industriel,—de ceux aussi qui, s'inspirant toujours des idées de Talleyrand, concluaient à la fondation d'une vaste colonie comme déversoir pour les éléments troublés qui, au lendemain de la Révolution, étaient encore un danger pour la mère-patrie. Ceux-là ignoraient que, pour édifier une telle œuvre, il était trop tard, et que ce que les Puritains anglais avaient tenté et exécuté au début du XVIIe siècle ne pouvait plus être recommencé, à peu près dans les mêmes latitudes, par des révolutionnaires ou des émigrés mécontents, au début du XIXe siècle.
Les nouvelles d'Angleterre devenaient de plus en plus agressives: Bonaparte ordonna à Barbé de Marbois de se mettre en rapport avec Monroe.
«Les incertitudes et la délibération ne sont plus de saison, lui dit-il en substance.—Je renoncé à la Louisiane. Ce n'est pas seulement la Nouvelle-Orléans que je veux céder, c'est toute la colonie, sans en rien réserver. Je connais le prix de ce que j'abandonne, et j'ai assez prouvé le cas que je faisais de cette province, puisque mon premier acte diplomatique avec l'Espagne a eu pour objet de la recouvrer. J'y renonce donc avec un vif déplaisir. Nous obstiner à sa conservation serait folie. Je vous charge de négocier cette affaire avec les envoyés du Congrès. N'attendez pas même l'arrivée de M. Monroe; abouchez-vous dès aujourd'hui avec M. Livingston; mais j'ai besoin de beaucoup d'argent pour cette guerre, et je ne voudrais pas la commencer par de nouvelles contributions. Il y a cent ans que la France et l'Espagne font à la Louisiane des dépenses d'amélioration dont le commerce ne les a jamais indemnisées. Des sommes ont été prêtées aux Compagnies, aux agriculteurs et elles ne rentreront jamais au trésor. Le prix de toutes ces choses nous est bien dû. Si je réglais mes conditions sur ce que ces vastes territoires vaudront aux États-Unis, les indemnités n'auraient point de bornes. Je serai modéré, en raison même de l'obligation où je suis de vendre. Mais retenez bien ceci: je veux cinquante millions, et à moins de cette somme, je ne traiterai pas; je ferais plutôt quelque tentative désespérée pour garder ces belles contrées. Vous aurez demain vos pleins pouvoirs».
Marbois vit d'abord Livingston, Ministre des États-Unis à Paris, en attendant l'arrivée de Monroe.
À côté de ces réunions, de ces conciliabules, de ces conférences concernant la cession de la Louisiane, dont nous avons essayé de résumer les principales phases, se place une scène entre Bonaparte et deux de ses frères, scène que Lucien raconte dans ses mémoires et qui jette une lumière à la fois curieuse et comique sur les relations du futur Empereur avec ses frères.
On n'a pas oublié que Joseph et Lucien Bonaparte avaient été mêlés à la diplomatie de l'affaire de la Louisiane, le premier en signant le traité de Mortefontaine avec les représentants des États-Unis, le second, comme ambassadeur de France près la cour d'Espagne, en signant le traité de San-Ildefonse qui stipulait la rétrocession de la Vallée du Mississipi à la France.
Et maintenant que cette rétrocession allait être annulée, serait annulée, en même temps, l'œuvre des deux ambassadeurs improvisés. Ce fut un rude coup pour leur vanité. Comment? Après les avoir stylés, poussés, encouragés de toutes les façons pour qu'ils menassent à bien une mission diplomatique assez délicate, à laquelle le Premier Consul attachait la plus haute importance, on allait faire bon marché de tous leurs efforts dépensés en pure perte, en vue d'une négociation n'ayant plus aucune valeur?
Lucien Bonaparte, le frondeur, celui des frères de Napoléon qui, en dépit des grandes richesses qu'il avait su accumuler de bonne heure, prétendait demeurer un pur républicain et défendre même en face de l'autocratie fraternelle, son indépendance personnelle, apprit la nouvelle par Joseph. Ce dernier vint le prendre à son hôtel de la rue Saint-Dominique, un soir de première aux Français où ils devaient aller ensemble. Les idées qu'ils échangèrent au sujet de l'aliénation de la Louisiane, tout à coup si chère à Lucien, firent vite passer le temps et on dut renoncer au spectacle. Mais les deux frères se donnèrent rendez-vous, pour le lendemain, chez le Premier Consul, afin de savoir s'il était vraiment décidé à mettre son projet à exécution et d'essayer de l'en détourner. Cette démarche, en y réfléchissant, était bien superflue. Elle s'explique, cependant, quand on songe qu'à cette époque, Napoléon traitait encore Joseph et Lucien sur un pied d'intimité qui, tout en faisant respecter les distances protocolaires, permettait parfois les expansions familiales. Et puis, le Premier Consul avant d'être Empereur, avait encore besoin de ménager certaines susceptibilités et certaines influences.
Il était dans son bain, aux Tuileries, quand Lucien se fit annoncer.
On sait que Bonaparte prenait des bains fortement arrosés d'eau de Cologne, ce qui était à la fois astringent, parfumé, et donnait au liquide une opacité blanchâtre permettant tels ébats hygiéniques qui n'offensaient pas la pudeur, quand il recevait des visites tout en se livrant aux soins de sa toilette.
Les deux frères causèrent de choses et d'autres: l'un, sur un ton de supériorité bienveillante; l'autre, sur un ton de respectueuse ironie.
Ils parlèrent littérature, théâtre, poésie, analysant, en passant, les œuvres de Turgot, de Paoli, de Jean-Jacques; le temps s'écoulait, l'heure du bain touchait à sa fin et Lucien n'avait pas encore pu placer un seul mot concernant la Louisiane. Le valet de chambre avait déjà préparé le drap précieux dans lequel il allait envelopper l'auguste nudité de son maître, quand on frappa à la porte. C'était Joseph.
—«Qu'il entre! dit le Premier Consul,—je resterai dans l'eau un quart d'heure de plus.»
Aussitôt la question de la Louisiane fut entamée.
Joseph exprima son étonnement, Lucien son ahurissement, quand ils apprirent que le Premier Consul, pour arriver à ses fins, c'est-à-dire pour céder la Louisiane aux États-Unis, se passerait de l'assentiment des Chambres. La discussion prit un tour agressif et Bonaparte, devant l'insistance de ses frères, insistance qu'il commençait à trouver déplacée, finit par leur jeter à la face ces mots, sans s'inquiéter de la présence du valet de Chambre:
—«Et puis, Messieurs, pensez-en ce que vous voudrez, mais faites tous les deux votre deuil de cette affaire; vous Lucien, pour la vente en elle-même, vous Joseph, parce que je me passerai de l'assentiment de qui que se soit, entendez-vous bien?»
Cette réponse eut le don d'exaspérer Joseph qui, s'approchant de la baignoire, émit cette affirmation comminatoire:
—Vous ferez bien, mon cher frère, de ne pas exposer votre projet à la discussion parlementaire, car je vous déclare que moi, le premier, je me place, s'il le faut, en tête de l'opposition qui ne peut manquer de vous être faite.
Le Premier Consul ayant fait comprendre qu'il se moquait de toute opposition et que le projet conçu par lui, négocié par lui, serait aussi ratifié et exécuté par lui tout seul, Joseph emporté par un mouvement de colère irrésistible, répartit aussitôt:
—«Eh bien! moi, je te dis, général, que toi, moi, nous tous, si tu fais ce que tu dis là, pouvons nous préparer à aller rejoindre dans peu les pauvres diables innocents que tu as si légalement, si humainement, si justement surtout, fait déporter à Sinnamary...»
Le coup porta.
Bonaparte, suffoqué d'indignation, se souleva un instant hors de sa baignoire et s'y replongea avec une telle violence que l'eau en fut précipitée en jets abondants, accompagnés de ces mots:
—«Vous êtes un insolent! Je devrais...
On n'entendit pas la fin de la phrase, tant les éclaboussures humides firent de bruit et de dégâts. Le pauvre Joseph fut aspergé de liquide et, sous cette douche inattendue, sa colère tomba comme s'apaise le bouillonnement d'une soupe au lait brusquement enlevée au contact de la flamme qui l'exaspère.
Les trois hommes, dont la dignité consulaire et parlementaire aurait exigé un peu plus de dignité personnelle, se regardèrent avec des mines de circonstance répondant aux caractères respectifs des acteurs de cette scène qui, en tout autre lieu, eût été du plus haut comique: le Premier Consul était pâle, Joseph était rouge et Lucien, vierge de toute souillure humide, s'efforçait d'atténuer l'acuité de son air gouailleur. Seul, le brave domestique, témoin involontaire de tels écarts de langage et de tenue chez des maîtres auxquels il accordait volontiers une essence quasi olympienne, se sentit probablement atteint dans ses plus intimes croyances et, sous le choc, tomba évanoui.
Cette réalité mit les choses au point.
Après avoir relevé et fait emporter le serviteur trop sensible, Joseph se retira pour changer de vêtements, le Premier Consul sortit de son bain et invita Lucien à l'aller attendre dans son cabinet de travail.
Là, Bonaparte ayant recouvré tout son calme, voulut énumérer, de nouveau, pour son jeune frère, les raisons péremptoires qu'il pouvait invoquer pour justifier ce qu'il appelait plaisamment sa «Louisianicide».
Lucien persistait à penser que «céder la Louisiane aux Américains pour dix-huit millions était plus déshonorant que de la laisser prendre en tel cas de guerre...» Mais Lucien ne savait pas encore que cette guerre, Napoléon devait la faire, qu'il revenait, par la force des choses, à la politique continentale au détriment d'une politique coloniale et que, comme Louis XIV obligé d'abandonner l'œuvre de Colbert en Amérique, il devait aussi abandonner ses projets sur Saint-Domingue et la Louisiane pour atteindre l'Angleterre en Europe. Lucien refusa catégoriquement de l'appuyer si la question devait être portée devant les Chambres et, à son point de vue, il était nécessaire qu'elle le fût. Devant son frère, il prétendait encore défendre son respect pour le Républicanisme et pour la Constitution,—cette Constitution qu'il avait contribué à faire accepter et, comme le Premier Consul le raillait vertement, tournant en ridicule ces vocables dont il méprisait déjà la signification, pour lui, surannée: Constitution! Inconstitutionnel! République! Souveraineté nationale!... Grands mots, grandes phrases...—Lucien n'hésita pas à faire connaître le fond de sa pensée et répondit avec courage:
—«Je pense, citoyen Consul, qu'ayant prêté serment à la Constitution du 18 brumaire, entre mes propres mains, comme président du Conseil des Cinq-Cents, et vous voyant la mépriser ainsi, si je n'étais pas votre frère, je serais votre ennemi...»
Cette attitude et cette menace mirent le comble à l'exaspération de Bonaparte; il s'avança sur son frère et fit le geste de le frapper; mais aussitôt maître de lui, il se ressaisit et lui jeta en plein visage:
—«Mon ennemi, toi! je te briserais, vois-tu, comme cette boîte!»
Et, en même temps, il lança violemment sur le plancher la tabatière qu'il tenait à la main et sur laquelle se trouvait le portrait de Joséphine par Isabey. Ce bijou, aussi précieux par le contenu que par le contenant, ne se brisa pas sur la couche épaisse du tapis, mais sous la secousse brutale, le portrait se détacha du couvercle. Lucien se baissa pour le ramasser et présenta l'objet d'un air intentionnellement respectueux, disant:
—C'est dommage, c'est le portrait de votre femme que vous avez brisé, en attendant que vous brisiez son original[35]...
J'ai rapporté ces incidents de famille qui auraient peut-être dû rester ensevelis dans le secret des dieux,—c'est-à-dire, dans les archives privées de Bonaparte—si l'indiscrétion des Mémoires publiés et annotés ne les en avait pas fait sortir. Ils montrent, du moins, combien l'affaire de la Louisiane avait occupé les esprits, combien elle remuait d'intérêts des deux côtés de l'Atlantique,—intérêts d'ailleurs de nature bien différente et les Louisianais qui cherchaient à asseoir, d'une façon définitive, leur domination sur les rives du Mississipi, auraient été bien étonnés d'apprendre qu'aux Tuileries, dans la salle de bain et dans le cabinet de travail du Premier Consul, des discussions, qui risquèrent de dégénérer en pugilat, avaient eu lieu entre trois frères Bonaparte dont les opinions opposées semblaient ponctuer la gamme montante passant par ces trois états représentatifs de l'ambition de l'un d'eux: républicanisme, constitutionalisme, césarisme.
Dans une atmosphère plus calme, commencèrent les pourparlers officiels entre Livingston, Monroe et Marbois. Cependant là aussi, quand il s'agit de percer le secret des négociations, on se trouve devant une obscurité quasi mystérieuse: pas de rapport officiel, de compte-rendu des réunions ou des discussions permettant de suivre la marche des pourparlers. Pour cela, il faut consulter les papiers personnels des contractants. On dirait une affaire privée dont on ne veut ébruiter les difficultés. Mais, comme elle n'était pas menée avec toute l'activité voulue par les négociateurs américains qui cherchaient à étudier la place, le Premier Consul leur soumit par l'intermédiaire de Marbois, dès le 23 avril (1803), le projet d'une convention secrète[36].
Par cette convention, dans le but d'éviter des malentendus au sujet des articles II et V du traité de Mortefontaine et dans le but aussi de fortifier les relations amicales, la République française était prête à céder ses droits sur la Louisiane. En conséquence de cette cession, la Louisiane, son territoire et ses dépendances devaient être incorporés dans l'Union américaine et former successivement un ou plusieurs états, conformément aux lois de la constitution fédérale; en échange, les États-Unis devaient favoriser le commerce français en Louisiane, le mettre sur le même pied que le commerce américain, avec des entrepôts permanents sur six points du Mississipi, auxquels répondait un droit permanent de navigation; de plus, ils devaient prendre à leur compte toutes les dettes dues aux citoyens américains d'après le traité de Mortefontaine.
Ce projet fut pris en considération par les plénipotentiaires américains, dans ses grandes lignes. Livingston et Monroe l'étudièrent de près; ils exprimèrent quelque divergence dans leur appréciation, mais finirent par s'entendre en prenant l'article II du traité de Mortefontaine comme base de la nouvelle convention. Le 29 avril, ils soumirent leur projet à Marbois: ils proposaient d'offrir cinquante millions à la France, plus vingt millions pour les dettes contractées par elle envers les citoyens des États-Unis,—en tout soixante-dix millions. Marbois insista pour avoir quatre-vingts millions. Après avoir résisté, le Américains accordèrent ce chiffre et le projet ainsi péniblement mis sur pied fut présenté le lendemain 30 avril au Premier Consul, qui l'accepta dans son ensemble.
Les difficultés commencèrent lorsque, pour la rédaction du traité, on se trouva devant la nécessité de précisions plus grandes. Les Américains réclamaient, d'abord, une définition plus exacte des frontières, laquelle définition copiée sur le traité de rétrocession signé par Berthier, restait dans le vague, accordant à la Louisiane l'étendue possédée par l'Espagne, telle que l'avait aussi possédée la France; mais sous la domination française, la Louisiane comprenait une partie de la Floride et toute la vallée de l'Ohio, jusqu'aux Monts Alleghanys et le lac Érié. Il n'était plus question de ces pays. À Livingston qui demandait des éclaircissements, il fut répondu évasivement: le Premier Consul n'était pas fâché de laisser planer quelque obscurité sur ces imprécises évaluations de limites. Il s'ensuivit des discussions longues et parfois âpres. Les Florides devaient être exclues du marché, mais Bonaparte promit d'appuyer le droit des Américains auprès de l'Espagne, en cas de vente. En ce qui concernait les indemnités à payer en Amérique, on ne trouva pas les représentants de l'Union assez exigeants, des citoyens pouvaient se prétendre lésés dans la suite, mais Livingston surtout et Monroe avaient hâte d'en finir. Au-dessus des questions d'intérêt financier, planait pour eux l'intérêt primordial de la patrie à agrandir, d'autant plus que le moment était critique, que la paix ou la guerre dépendait d'un geste et qu'avant tout il était urgent de conclure[37].
La convention relative aux revendications ne fut signée qu'une semaine après le traité de cession. Quelles que fussent les critiques dont on accabla Livingston au profit de Monroe, il serait parfaitement injuste de déprécier les services rendus par le diplomate américain à son pays. Aucune négociation diplomatique n'eut de résultats si importants, à un prix si minime. L'annexion de la Louisiane fut, pour les États-Unis, un événement d'une portée immense; elle modifia de fond en comble les visées politiques des dirigeants, ouvrit des horizons infinis à des ambitions sans bornes et, au point de vue historique, peut être placée sur le même rang que la Déclaration de l'Indépendance, deux événements qui, dans l'évolution nécessaire du pays, se relient l'un à l'autre, comme l'effet à la cause.
Situation des États-Unis au moment de l'achat de la Louisiane. — D'ataviques influences rattachent l'Amérique du Nord à son pays d'origine. — Impossibilité de s'abstraire de la politique européenne. — Action réciproque. — La cession de la Louisiane inaugure l'ère des relations internationales et des prétentions à devenir une puissance mondiale. — L'incorporation d'un territoire nouveau soulève des difficultés constitutionnelles.
Au moment de la cession de la Louisiane, quelle était la situation des États-Unis? Elle était encore précaire. Beaucoup avait été fait mais beaucoup restait à faire. On n'en était qu'à l'aurore d'une journée qui devait s'épanouir splendidement.
La grandeur de l'entreprise avait consisté, jusqu'à présent, dans la réalisation d'une grande idée: l'affranchissement de la tutelle anglaise.
Ceux qui s'y étaient employés avec l'habileté et le courage que l'on sait constituaient une élite, c'est-à-dire, une minorité. Les autres, suivant de plus ou moins loin, se confondaient dans la masse ignorante, anonyme, dont l'ensemble formait une population d'un peu plus de 5.000.000 d'habitants d'après le recensement de 1800,—population composée de blancs qui ne reculaient pas devant la nécessité illogique d'exploiter quelques millions d'esclaves nègres—nécessité d'ailleurs transitoire qui, plus tard, devait aboutir à l'inéluctable conflit mettant aux prises, dans une lutte effroyable, le Nord et le Sud.
Pour le moment, la situation matérielle et économique laisse beaucoup à désirer. La puissance des États-Unis ne réside encore que dans la volonté de la réaliser. Et cette volonté, qui s'est manifestée surtout dans le domaine de la politique, a dû aller d'abord au plus pressé.
La mise en valeur du sol n'avait pas pu être menée bien loin. Il fallait, avant tout, être les maîtres de ce sol. Et malgré près de deux siècles de luttes, le pays n'était pas entièrement conquis. La forêt enserrait encore, de son mystère dangereux et attirant, les centres habités; le minerai inutilisé dormait toujours dans son lit de roches. Presque toute la population était agglomérée sur les côtes où seul se rencontrait un peu de vie civilisée mais accentuant périodiquement, dans ses manifestations essentielles, la tendance inévitable de se développer vers l'Ouest.
La ville de New-York, quoique possédant un passé historique, ne présentait pas beaucoup d'apparence de luxe et de richesse. Philadelphie semblait avoir sacrifié à un plus grand souci de l'esthétique et méritait d'avantage l'admiration des touristes[38]. Boston, le centre intellectuel, la Mecque littéraire et politique, mal pavée, malpropre, avait toutes les allures d'une vieille ville anglaise où l'on va faire son marché. Washington émergeait du sein d'une solitude marécageuse, malsaine, où la Maison-Blanche, à moitié édifiée, s'élevait non loin des rives du Potomac, entourée seulement de quelques bâtisses minables où, pendant l'été de 1800, les membres du Congrès trouvèrent chichement à se loger. L'apparence matérielle de tous ces municipes semblait le symbole de la nationalité américaine: un commencement, un effort pour se libérer d'ancestrales influences vers une nouvelle conception de vie.
Ce changement se pressentait plutôt qu'il ne s'affirmait sous des formes concrètes. Pour le passant, le train ordinaire de l'existence présentait encore l'aspect coutumier. Et le héros de Washington Irwing, Rip van Winckle, se réveillant d'un long sommeil à peu près en 1800, remarqua peu de modifications autour de lui, excepté sur les emblèmes officiels où la tête du Président Washington avait remplacé celle du roi Georges.
Les conditions économiques, en somme, avaient été très dures pendant tout le XVIIIe siècle et la vie, en général, n'avait pas progressé depuis les temps coloniaux.
Les hommes qui, par leur situation sociale, leur talent, purent prendre la direction du mouvement, répondirent aux tendances latentes, endormies dans les consciences, en s'efforçant d'imprimer un cachet national aux manifestations essentielles d'une nation en train de devenir et qui se cherchait encore. On put constater des prétentions exagérées, parfois prématurées, dans la politique, dans la société et dans la littérature. Mais, avant tout, il fallait s'affirmer en face des empiétements de l'étranger et donner une direction habile aux relations internationales dont le pivot oscillait toujours, en ce qui concernait l'Europe, entre la France et l'Angleterre.
C'était là la tâche principale, mais aussi le point faible et difficile, les Américains, absorbés par tant de besognes immédiates, s'étant longtemps habitués à considérer les affaires étrangères comme négligeables,—les nations étrangères même comme n'existant pas pour eux. D'après ce point de vue étroit et exclusif, leur histoire, leur système politique, leur évolution sociale, tels les produits d'un sol spécial, n'avaient rien à voir avec ce qui se passait dans les autres pays. Ces expressions consacrées: «Vieux Monde»,—«Nouveau Monde», devaient s'appliquer à deux formes d'humanité absolument distinctes qui, ne se devant rien, avaient le droit de s'ignorer.
Erreur dangereuse!
L'humanité, dans son ensemble, ne connaît pas une séparation aussi absolue. Cette humanité est diverse dans ses types représentatifs, depuis l'individu hostile à un individu, jusqu'à la collectivité ennemie d'une autre collectivité, mais dans ses manifestations de sympathie ou de haine, elle ne peut s'abstraire entièrement des lointaines traditions dans lesquelles une de ses fractions retrouve l'origine de sa mentalité,—elle ne peut s'affranchir de l'influence des ancêtres, qui ont façonné la majorité des individus, sans distinction de lieu et de temps, ou un groupement unique, même si ce groupement s'est partagé en deux branches séparées.
Les illusions des Américains qui, pendant un temps, prétendaient ne relever que d'eux-mêmes, ne sont donc pas admissibles. Pas plus parmi les nationalités que parmi les espèces animales, il n'y a de génération spontanée. Malgré les âpres revendications de la politique des nationalités trop exclusives, aucun peuple ne peut vivre longtemps sur son propre fonds et faire abstraction du glorieux héritage mondial dont les acquêts successifs se sont accumulés pendant près de deux mille ans.
Étant donnée, cependant, la situation géographique, les conditions de développement, les grandes distances, si un groupement d'individus a pu croire un instant, avec quelque apparence de raison, à la possibilité de tirer tout de soi et de ramener tout à soi, ce fut, certes, le groupement dont nous nous occupons. Il ne l'a pas pu plus que les autres,—d'abord, parce que c'eût été son arrêt dans le progrès, ensuite, parce qu'il contenait en lui d'immenses forces d'absorption et d'expansion:
En effet, dès que les Américains se trouvèrent en présence de questions politiques plus compliquées, ils comprirent que, malgré la séparation momentanée, une solidarité a toujours existé entre eux et l'évolution de l'activité européenne.
Après avoir coupé tout lien les rattachant à l'Europe et, principalement, à cette partie de l'Europe dont ils avaient un jour fait partie intégrante, les Américains s'aperçurent, un beau matin, qu'ils ne faisaient que continuer, à une date différente, le geste esquissé par des Anglais du XVIIe siècle, et aussi, que, dans les manifestations spéculatives de la pensée, ils ne faisaient que s'inspirer des plus importantes manifestations de la pensée européenne.
Il est donc évident qu'ils ne pouvaient pas demeurer étrangers et indifférents à l'histoire du Vieux Monde, dans les temps antérieurs,—et qu'ils seraient appelés, d'un jour à l'autre, à jouer un rôle dans l'histoire qui se préparait pour les temps à venir.
Dans le passé, à mesure qu'ils s'en éloignaient, ils trouvaient des points de repère, des noms glorieux dont leurs noms obscurs étaient comme un prolongement partiel. En effet, Guillaume le Conquérant n'a-t-il pas conquis pour eux? La grande Élisabeth n'a-t-elle pas été leur reine? Et Shakespeare n'a-t-il pas été leur poète? Cela est tellement vrai que, malgré la scission politique et intellectuelle qui, à partir d'une certaine époque, s'accentue entre les citoyens de l'Amérique septentrionale et les sujets de Sa Majesté britannique, les premiers écrivains qui cherchèrent à créer une littérature nationale, à tendance exclusivement américaine, ne peuvent se dégager de l'empreinte ancestrale et nous voyons, par exemple, Nathaniel Hawthorne, auteur essentiellement américain, d'un cachet original directement inspiré du puritanisme, ne pouvoir écrire sur l'Angleterre sans l'appeler: «Our old Home.»
Si, au point de vue diplomatique, l'Amérique prétendit ainsi longtemps demeurer isolée des mouvements plus ou moins importants qui se produisaient en Europe, cette fierté bien relative contenait une grande part d'illusion. Le terme «Nouveau Monde» ne peut s'appliquer qu'aux conditions matérielles du pays, aux conditions spéciales imposées par la flore et la faune, mais en réalité, tout le reste, sous des dehors plus primitifs, était aussi vieux que la vieille Angleterre. Qu'ils le voulussent ou non, les Américains, même à leur insu, furent mêlés, de tout temps, aux querelles internationales qui bouleversaient l'Europe. Dès le début, l'établissement des Colonies occasionna de longues luttes entre l'Angleterre, la France et l'Espagne. Les traités de Ryswick (1697), d'Utrecht (1713), d'Aix-la-Chapelle (1748), de Paris (1763), tous traités qui avaient mis fin à des contestations d'aspect essentiellement européen, contenaient cependant des clauses relatives à des territoires situés en Amérique. La guerre de Sept Ans qui, en Europe, avait pour cause la rivalité de deux monarchies de droit divin, débuta, en Amérique en 1754, par un fait d'armes du colonel Georges Washington. Enfin, en combattant pour l'indépendance, les fondateurs de la République américaine mirent de nouveau face à face les deux peuples rivaux qui, après s'être disputé la domination des mers, retrouvaient leur rivalité dans les grandes entreprises coloniales.
Mais tels contacts avec la politique européenne, qui obligeaient un peu malgré eux les Américains à élargir leur champ d'action, ne répondaient encore qu'à des nécessités indirectes. Avec le traité de la Louisiane, l'action devient, pour ainsi dire, directe; les intérêts immenses qui en découlent pour les États-Unis leur promettent un développement infini; désormais, ce ne sera pas seulement leur politique qui doit suivre les fluctuations de la politique européenne,—c'est cette dernière qui doit compter souvent avec les exigences de la politique américaine.
Ainsi, le Premier Consul, pour mieux atteindre l'Angleterre, l'attaque en Europe et la diminue en Amérique, en ouvrant, pour les États-Unis, l'ère des agrandissements territoriaux destinés à recevoir l'afflux des nombreux immigrants et à provoquer cette poussée formidable qui, dans toutes les branches de l'activité humaine, transforma de vastes étendues désertes et inexploitées en la ruche admirable où palpite et s'agite une démocratie en travail et en lutte.
D'autre part, si la cession de la Louisiane inaugura, pour les États-Unis, la série des relations internationales leur permettant de devenir une puissance mondiale, cette cession souleva aussi à l'intérieur du pays des questions constitutionnelles qui remirent aux prises l'âpre hostilité des partis.
Et d'abord, rendons-nous compte de l'importance de l'acquisition: elle comprend tous les États de l'Arkansas, Missouri, Iowa, Nebraska, Dakota septentrionale et méridionale, une partie des États de Minnesota, Kansas, Colorado, Montana, Wyoming, la Louisiane proprement dite, tout le territoire indien et une partie du territoire d'Oklahoma. La superficie de ces États était sept fois plus grande que la Grande-Bretagne et l'Irlande, quatre fois plus grande que l'Allemagne, l'Autriche ou la France; trois fois plus grande que l'Espagne et le Portugal; sept fois plus grande que l'Italie et deux fois plus que l'Égypte; dix fois plus grande que la Turquie et la Grèce; trois fois plus grande que la Suède et la Norvège et à peu près six fois plus que le Japon. En résumé: la Grande Bretagne, l'Allemagne, la France, l'Espagne et l'Italie réunies, répondaient à peine à l'étendue de cette vaste succession de pays.
C'était beaucoup pour les facultés d'assimilation d'une confédération d'États qui n'en était encore qu'au début de sa carrière constitutionnelle. À peine arrivait-on à s'entendre au sujet de l'administration, des droits plus ou moins étendus et réciproques des Parlements particuliers et du Congrès et quelques-uns s'effrayèrent des difficultés qu'allait faire surgir ce subit accroissement de territoires qui viendraient ajouter aux difficultés, aux contestations, aux délicates questions d'initiative et d'entreprise politique appartenant à chaque état pris en soi ou à l'Union entière prise dans son ensemble.
Ce fut une occasion propice pour les Fédéralistes de relever la tête.
Le président Jefferson et ses représentants, Livingston et Monroe, furent critiqués dans leur empressement patriotique à signer un traité qu'ils croyaient avantageux, mais qui, pour être valable, devait avoir l'assentiment du Congrès. Or, pour ne pas laisser passer une occasion qui ne se serait sans doute plus représentée, les hommes intelligents et judicieux appelés à discuter avec les représentants de Napoléon n'avaient pas jugé nécessaire de se munir de cet assentiment.
Quand on en discuta le bien fondé, des citoyens d'une notoriété et d'une autorité incontestables, tels Pickering, Griswold et d'autres, émirent des doutes sur la validité du traité et sur l'opportunité de l'agrandissement qui en fut la conséquence. Le débat commença à la Chambre le 24 octobre 1803, dans un désarroi de l'opinion où républicains et fédéralistes changèrent réciproquement leur fusil d'épaule. Des fédéralistes avérés comme Gouverneur Morris abondèrent dans le sens des républicains avancés, partisans résolus de Jefferson.
Au point de vue strict du droit constitutionnel, les objections étaient nombreuses et judicieuses.
L'article 3 du traité spécifiait que les habitants du territoire cédé seraient incorporés dans l'Union.
Or, ni le Président du Sénat, ni le Président du Congrès n'étaient qualifiés pour ratifier une pareille incorporation. D'après la constitution, il fallait le consentement particulier de chaque état pour qu'une contrée étrangère pût être admise comme un membre de l'Union. En principe, d'ailleurs, l'essence même d'un gouvernement républicain s'oppose à ce que l'étendue de son territoire soit démesurément agrandie, car plus cette étendue s'accroît, plus s'accroissent aussi les difficultés suscitées par la divergence des origines et des coutumes. Ceux qui ne reconnaissaient pas la nécessité inévitable de s'étendre vers l'Ouest, seule condition pourtant d'une expansion future et systématique, craignaient que les États de l'Est en fussent diminués dans leur importance et n'en vinssent à former un empire séparé et indépendant. Et même, sans envisager une telle séparation comme fatale, les citoyens qui émigreraient vers ces vastes contrées seraient tellement éloignés de la capitale de l'Union, qu'ils finiraient par se soustraire à tout contrôle gouvernemental, au point de devenir, pour les compatriotes de l'Est, des étrangers ayant à défendre des intérêts contraires aux leurs.
À toutes ces raisons qui émanaient d'une conception logique mais un peu étroite, on pouvait opposer la faculté accordée au Congrès d'agrandir le territoire quand il s'agissait du bien-être général et de la défense nationale. Dans ces conditions, une annexion était parfaitement légale et à ceux qui demandaient avec ironie s'il ne serait pas possible d'annexer aussi légalement l'Angleterre ou la France, Randolph fit cette réponse un peu naïve mais décisive: «Nous ne pouvons pas, parce que nous ne pouvons pas.»
On cherchait de mauvaises raisons et on donnait de mauvaises explications.
Pourquoi ne pas aller jusqu'à l'absurde et préconiser l'annexion de quelque nation étrangère de plus de 10 millions d'habitants—l'Afrique par exemple—et exposer de la sorte les annexeurs à être mangés par les annexés? On discutait dans le vide.
En réalité, ces discussions ne portaient que sur des subtilités constitutionnelles. Au fond, on était d'accord sur le résultat acquis: on était divisé sur la manière d'envisager la méthode employée pour arriver à ce résultat. La vieille querelle des Républicains et des Fédéralistes renaissait.
La Louisiane, en effet, ne pouvait être considérée que comme un État ou comme un territoire. Dans le premier cas, constitutionnellement parlant, l'Union n'existait plus; dans le second cas, le gouvernement n'était plus une république, mais un empire avec la souveraineté dérivant du pouvoir de déclarer la guerre et de signer des traités.
Le grand intérêt de ces débats provenait précisément de l'opportunité dans laquelle se trouvaient les États-Unis de modifier le caractère de leur constitution. À l'occasion de l'annexion de la Louisiane, prélude, sans doute de nouveaux agrandissements promis à la grandeur future du pays, on pouvait deviner la solution des problèmes politiques qui divisaient encore les deux partis en présence. La théorie fédéraliste contenait en germe la conquête et l'empire; la théorie républicaine tendait à l'absorption pacifique des pays par l'assimilation.
En attendant et en tout état de cause, et quelles que fussent, à cette date de l'évolution américaine, les différentes opinions des différents hommes d'État qui prétendaient s'imposer, la nécessité s'imposait aussi, pour le gouvernement, de s'acquitter de sa haute mission qui consistait, avant tout, à gouverner.
La faculté d'acheter un territoire étant admise en principe, la faculté de le gouverner en découlait nécessairement. La difficulté commençait quand il s'agissait de déterminer quels seraient les droits du gouvernement sur ce territoire. Serait-il traité comme les anciens États de l'Union? ou serait-il administré comme un territoire particulier? Question délicate, le Congrès pouvant exercer sur des territoires annexés par lui un pouvoir qu'il ne saurait imposer aux États. Cette distinction entre les États et les territoires pouvait mener loin.
Si l'on considérait la Louisiane comme un territoire annexé, le Président y remplaçait simplement le roi d'Espagne; les fonctionnaires et officiers remplaçaient ceux du roi et leur nomination dépendait exclusivement du Président, sans l'intervention du Sénat. Mais un tel gouvernement était absolument incompatible avec la constitution américaine,—c'eût été l'émanation directe du despotisme espagnol concentrant, en la personne d'un intendant général, représentant du roi, tous les pouvoirs civil, militaire, législatif et exécutif,—et ne laissant au peuple, en fait de droits politiques, que le devoir d'obéir en silence.