Chapelle Saint-Louis, à Tunis.
Le 25 août 1843, on a célébré à Tunis, au milieu d'une population immense, l'anniversaire de la fêle de saint Louis. Dès le point du jour, les vaisseaux français le Jemmapes, l'Alger, et le brick la Cigogne, ont annoncé la solennité par des salves d'artillerie. A huit heures du matin a commencé le service divin; le chapelain français, M. l'abbé Bourgade, a officié, assisté du clergé romain et maltais de l'église de Tunis. Parmi les personnes présentes, on remarquait M. de Lagan, consul-général de France à Tunis; les commandants et les états-majors des trois bâtiments français; M. Charles Jourdain, directeur des travaux de la chapelle; les consuls de Naples, de Sardaigne, de Hollande et de Belgique; le chevalier Raffo, conseiller intime de S. A. le bey. Pendant tout le temps du service divin, la musique militaire du vaisseau l'Alger a fait entendre des airs graves et guerriers. Le Te Deum a été accompagné de salves d'artillerie.
Nos lecteurs n'ont pas oublié sans doute qu'en 1840 le bey de Tunis, Ahmed, a fait don au roi des français, sur sa demande, d'un terrain à l'ouest de la Goulette, entre la mer au nord, et des ruines romaines et carthaginoises au midi, à l'endroit même où mourut Louis IX le 25 août 1270.
Louis IX, débarquant non loin de la Goulette, sur la plage de Carthage, où s'étendent les ruines de l'ancien port et des quais, avait déployé ses tentes à peu de distance, sur un montagne isolée, en vue de Tunis et de la mer. C'est sur cet emplacement même, à 16 kilomètres de Tunis, qu'est érigée aujourd'hui la chapelle Saint-Louis. Au milieu des ruines d'un ancien temple, peu éloignées d'un cirque de construction romaine et des restes d'un grand aqueduc, qui amenait les eaux des montagnes à l'ancienne cité de Carthage, l'on a aplani avec soin une assez large enceinte entourée d'un mur d'appui, et au milieu de laquelle s'élève une plate-forme ronde, élégamment dallée à compartiments symétriques. On monte à cette plate-forme par six marches établies circulairement sur tout le pourtour, et au centre est construite la chapelle, d'une forme octogone. L'intérieur offre un rond-point entièrement libre au-dessous du dôme; on aperçoit ainsi, dès l'entrée, au fond, en face de la porte, l'autel, et au-dessus, dans la niche principale, la statue de saint Louis, en beau marbre blanc des Pyrénées, due au ciseau de M. Émile Seurre, et tirée des galeries de Versailles. L'édifice est bâti en pierre appelée marbre de Soliman, avec des remplissages en pierre de tuf, du sol de Carthage, et voûté en briques de Gènes avec enduit de mortier de chaux, formant stuc à la manière du pays. Ses fondations s'appuient sur les dalles en marbre et sur les bases du temple d'Esculape. Les fouilles ont fait découvrir plusieurs morceaux de colonnes cannelées, en beau marbre jaune de Numidie, des chapiteaux corinthiens et des parties d'entablement richement sculptées. Là paraît avoir été primitivement le plais de Didon, dont l'immense escalier s'avançait vers la mer.
Le gouverneur de l'arsenal, Sidi-Mahmoud, a fait solennellement, le 23 août 1840, remise du terrain concédé, au nom du bey, à M. de Lagan, consul-général de France. La première pierre de l'édifice fut posée le même jour, après la célébration de la messe par le père-préfet de Tunis, et un an après, le 25 août 1841, la chapelle fut inaugurée.
Au commencement de l'année 1843, M. Charles Jourdain, jeune architecte, déjà chargé de la construction de la chapelle, l'a été également de l'exécution des dépendances nécessaires à sa garde, à son entretien, à sa desserte. Ces dépendances consistent en un mur d'enceinte, et trois corps de bâtiments, à rez-de-chaussée et à terrasses, comprenant le logement des gardiens, une sacristie et des salles d'attente pour les visiteurs. Ces bâtiments sont reliés entre eux par des portiques en style de cloître gothique. Le terrain de l'enceinte est compris dans un octogone de cent mètres de diamètre. Des plantations de cyprès entourent le monument, et la manufacture royale de Sèvres prépare, pour les croisées, des vitraux de couleur.
Si les fêtes des environs de Paris se suivent et se ressemblent trop souvent, si leur physionomie générale porte une teinte de monotonie passablement soporifique, chacune a cependant un trait particulier qui la distingue de ses voisines. Corbeil a ses pèlerinages au tombeau du bon sire Aymon; Saint-Germain a son jeu du baquet et ses noces de Gamache en plein air, où l'on voyait, il y a quinze jours, le soleil torréfier les viandes à la broche, ainsi prises entre deux feux; Nanterre a son jeu des ciseaux et son couronnement de rosière; Clichy-la-Garenne, fier de son emplacement géographique à cent dix pieds au-dessus du niveau de la Seine, se donne un faux air suisse et forme des archers au moyen du tir à l'oiseau; Saint-Cloud, enfin, pour abréger cette énumération qu'il ne tiendrait qu'à nous d'élever à des proportions homériques, Saint-Cloud, dis-je, a ses mirlitons. La fête du bourg musical et le son de cet instrument nasillard ne se séparent point l'un de l'autre; qui dit Saint-Cloud, dit mirliton, et rien que d'entendre prononcer le nom de l'un, il nous semble avoir dans l'oreille les chevrotements enroués de l'autre.
Ce n'est pas, Dieu merci, que le mirliton manque à aucune fête populaire; il s'en faut de toute l'épaisseur d'un roseau creux chargé de galantes devises et d'une pellicule d'oignon. Mais ailleurs, le mirliton, cet emblème enroué de la vieille gaieté française, partage le sceptre avec la trompette d'un sou, la guimbarde et autres luths aimés de nos troubadours en casquettes. A Saint-Cloud, il règne sans partage, ou tout au moins sa voix altière étonne les accents criards de ses rivaux humiliés. Il est le rossignol de ce bruyant bocage; il est, si l'on peut toutefois comparer une voix de bois à une voix d'homme, le premier ténor de cet immense et strident concert d'amateurs, C'est à Saint-Cloud qu'on le voit prendre les dimensions pyramidales d'une toise ou d'un tambour-major. Si ce mouvement ascensionnel continue, il atteindra bientôt à la hauteur d'un mat de cocagne. On le verra alors s'avancer dans la fête connue le superbe géant dont parle le poêle lyrique. Une myriade d'autres mirlitons moins favorisés de la nature et du bimbelotier formeront la suite triomphale et célébreront à l'envi ses louanges sur tous les tons. Mais lui, quelle poitrine humaine pourra contenir assez de souffle pour faire vibrer ses vastes flancs? Aucune, sans doute; son tube divinisé n'aura besoin, pour résonner, que de l'haleine du zéphyr. Ce sera le mirliton éolien.
En attendant le jour de cette apothéose prédite par Grandville, et qui dès lors est immanquable (c'est comme si Nostradamus et l'Almanach prophétique y avaient passé), parcourons la fête, et sachons nous contenter des voluptés qu'elle nous offre, mirliton à part; car si cet adorable instrument résume les plaisirs de la journée, il ne les constitue point encore, fort heureusement, à lui tout seul.
Mêlons-nous donc à cette foule de merveilleux, de provinciaux, de pimpantes femmes de loisir, de jeunes grisettes qui, pour manier l'aiguille de Minerve, n'en ont pas généralement toute la sagesse, de superbes commis-marchand, d'éblouissants clercs d'avoués, etc., etc., que vomissent à chaque demi-heure les convois monstres du chemin de fer, et égarons-nous sous les ombrages du parc, l'un des chefs-d'oeuvre du grand Le Nôtre.
Et d'abord, vous le savez, les journaux et le programme séduisant affiché aux quatre coins de Paris par l'ordre de M. le Maire de Saint-Cloud, vous l'ont annoncé, les eaux jouent. Courons donc admirer ces deux belles cascades et ce fameux jet d'eau, l'orgueil de l'hydraulique, qui éteindrait trois incendies et n'a pas laissé d'allumer, dans les vers suivants, la faconde, intarissable comme lui, du chantre des jardins, de Delille, puisqu'il faut l'appeler par son nom:
J'aime ces jets où l'onde, en des canaux pressée,
Part, s'échappe et jaillit avec force élancée.
Tel j'ai vu le Saint-Cloud le bocage enchanteur;
L'oeil, de son jet hardi mesure la hauteur.
Aux eaux qui sur les eaux retombent et bondissent,
Les bassins, les bosquets, les grottes applaudissent.
Le gazon est plus vert, l'air plus frais; des oiseaux
Le chant s'anime au bruit de la chute des eaux;
Et les bois, inclinant leurs tiges arrosées,
Semblent s'épanouir à ces douces rosées.
Que voulez-vous que nous ajoutions à cette sublime poésie, à cet applaudissement flatteur des bassins, des bosquets et des grottes, à cet oeil dont le compas mesure la hauteur de ce jet grandi? Rien, si ce n'est toutefois la tirade suivante, inspirée par lesdites cascades et le même jet d'eau, à un autre poète, celui-ci contemporain de Louis XIV. Le lecteur pourra comparer;
Quelle tempête, quel tonnerre!
Au temps le plus serein entends-je en ces beaux lieux?
Quel fracas redouble? Est-ce donc que la terre
Insultant de nouveau les cieux,
Menaçant de noyer les astres et les dieux.
Aujourd'hui, par ses eaux, leur déclare la guerre?
J'en tremble, j'en frémis: agréable frayeur!
Doux effet d'un art enchanteur,
Qui te donne une folle et charmante torture,
Pour montrer qu'il peut sous ses lois,
Quand il veut s'égayer, asservir la nature.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les Naïades, sous milles images,
Commencent à jour leurs divers personnages;
Fleuves et vents, centaures, demi-dieux,
Avec honneur prennent leurs places,
Mufles, grenouilles, lynx, animaux odieux.
Mais embellis par l'or dont ils brillent aux yeux,
Avec leur hideuses grimaces,
Font l'aspect le plus gracieux,
Lorsqu'au milieu de cette scène,
A force de contorsions,
Et de feintes convulsions,
Les Naïades, perdant haleine,
Se précipitent à grands flots,
conduites avec elle au vaste sein des mers,
Elles vont, de leur roi célébrant la puissance,
Répandre dans tout l'univers
Les beautés de Saint-Cloud et sa magnificence.
Fête de Saint-Cloud.--Le Mirliton. Dessin allégorique par
J.-J. Grandville.
Cette bruyante poésie fut composée à l'époque où Monsieur, frère du roi, propriétaire de Saint-Cloud, voulant satisfaire l'impatience qu'éprouvait la ville d'admirer les merveilles de cette résidence, décida que les eaux de Saint-Cloud joueraient tous les jours, ce qui lui valut d'être inondé de pièces du vers semblables à celles qu'on vient de lire. On a certes raison de dire que la bonté, sur la terre, est parfois bien mal récompensée.
Voulez-vous maintenant de la prose, des détails techniques? En voici:
La fameuse chute d'eau artificielle de Saint-Cloud forme deux cascades, la première du dessin de Lepautre, la seconde due à Mansard. La haute cascade (celle de Lepautre) a 108 pieds de face sur autant du pont jusqu'à l'allée du Tillet, qui la sépare de la basse. Elle est décorée au sommet de deux figures colossales représentant la Saône et la Marne; celles qu'on voit à demi couchées sur la balustrade sont la Seine et la Loire. Aux extrémités sont placés Hercule et différentes statues de Faunes.
La basse cascade, située à la suite de la limite, est plus vaste que celle-ci. Elle a 270 pieds de longueur sur 96 de largeur et ne consomme pas moins de 3,700 muids d'eau à l'heure. Les eaux tombent dans un canal bordé de deux palissades de charmilles et de bois, orné de statues jusqu'à l'allée des Portiques, où se tient la foire de Saint-Cloud.
Placé sur la droite de la cascade, au milieu du grand bassin carré, le jet d'eau, le plus extraordinaire qui existe au monde, s'élève à 80 pieds au-dessus du niveau du bassin; il soulève à son orifice un poids de 130 livres, et consomme ou plutôt expectore dix barriques d'eau à la minute.
La Lanterne de Diogène.
Telles sont les principales merveilles de ce parc, dont les ombrages rappellent tant de souvenirs. Les évoquerons-nous? Il y aurait là matière à plus d'une digression élégiaque et rétrospective. C'est à Saint-Cloud que le coup de poignard de Jacques Clément éteignit la race des Valois et mit les Bourbons sur le trône. C'est à Saint-Cloud que retentit ce cri funèbre immortalisé par l'oraison de Bossuet: «Madame se meurt! Madame est morte!» C'est à Saint-Cloud que le jeune vainqueur de l'Égypte et de l'Italie posa son pied victorieux sur la tribune législative et que «ce fils de la liberté détrôna sa mère,» comme a dit M. Casimir Delavigne. C'est de Saint-Cloud, enfin, qu'une autre tentative de même nature, mais moins heureuse, vint soulever Paris et se briser contre les barricades de Juillet. Que de leçons et quel beau texte à moraliser d'importance! Mais graves enseignements ne sont point notre fait. Nous sommes à la fête, non à la tribune; nous serions mal venu à invoquer Clio et à prendre un ton solennel à propos de foire et de mirliton. Laissons donc là ces grands souvenirs historiques: quelques détails sur les principales fêtes que Saint-Cloud a vu célébrer seront beaucoup plus de saison.
Mais auparavant nous ne pouvons résister au désir de raconter comment Saint-Cloud fut érigé en résidence princière et avec quelle habileté Mazarin sut acquérir à peu de frais pour Louis XIV cette magnifique habitation. L'anecdote est fort peu connue et mérite assurément de l'être. Toute la finesse, tranchons le mot, toute la rouerie du cardinal-ministre y apparaît sous son plus beau jour, et l'on y retrouve trait pour trait le subtil Mazarin de la Fronde. Voici l'histoire.
Le roi ayant exprimé l'intention d'acheter une maison de plaisance pour M. le duc d'Orléans, le cardinal jeta les yeux sur celle d'un gros partisan située à Saint-Cloud, et qui était d'une étendue immense et d'une grande beauté: aussi revenait-elle à près d'un million à celui qui en était propriétaire. Mazarin alla un jour la visiter, et, tout en en louant la magnificence, il dit au financier: «Voilà une maison qui, sans mentir, doit vous couler au moins douze cent mille livres?--Oh! monseigneur, que dites-vous là? répondit le Tucaret, qui ne se souciait point d'avouer le chiffre de ses richesses, je ne suis point assez opulent pour consacrer à mes plaisirs une somme aussi considérable,--Combien donc cela vous coûte-t-il? reprit le cardinal; je gagerais que vous n'en êtes pas quitte à moins de deux cent mille écus.--Non, monseigneur, dit le traitant; je ne suis certes point en état de faire une si grosse dépense.--Serait-ce par hasard, répondit Mazarin, que la maison ne vous coûte pas au delà de cent mille écus?--Vous l'avez dit, monseigneur; c'est là justement le prix,» s'écrie le financier, croyant avoir dupé le. ministre par ce gros mensonge. Mazarin sourit, ne dit mot, et le lendemain il envoya au partisan trois cent mille livres, en lui mandant que le roi désirait acquérir sa maison pour M. le duc d'Orléans. La somme fut remise au traitant par un notaire, qui apportait le contrat de vente tout dressé. Force. fut bien au financier-châtelain de s'exécuter et de céder au roi sa magnifique maison pour le tiers au plus de sa valeur.
Les Grandes Eaux de Saint-Cloud.
L'habitation et ses dépendances furent aussitôt livrées à Lepautre, à Mansard, à Girard, à Le Nôtre, qui en firent la majestueuse résidence que vous savez.
Les premières réjouissances qui suivirent cette métamorphose, furent une fête, «où le roi, disent les journaux du temps, vint à Saint-Cloud, accompagné de Marie-Thérèse et d'Anne d'Autriche, sur une galiote très-galamment ornée. Monsieur le traita, ajoutent-ils, avec une magnificence extraordinaire; la bonne chère fut accompagnée de délicieux concerts et du divertissement d'une comédie française dans le jardin, éclairé par un grand nombre de lustres. Les bords de la rivière, couverts de batelets décorés, étaient occupés par des fanfares, des trompettes et des tambours.»
Le Retour de Saint-Cloud.
Le 12 août 1660, un grand bal donné à Saint-Cloud est le prélude de l'union de Monsieur et de madame Henriette d'Angleterre. Dès lors, cette résidence devient un lieu de délices; ce ne sont plus dans ses jardins que fêtes, spectacles et concerts, jusqu'au moment où, dans les salles du château, retentit le cri de mort et de douleur que nous avons cité plus haut.
Mais aucun deuil n'est éternel. Le 11 août 1672, les jardins de Saint-Cloud s'illuminent de nouveau pour la fête splendide offerte par Monsieur au roi, à l'occasion de son second mariage avec la princesse de Bavière. Les fêtes recommencent pour la naissance du duc de Valois et pour le baptême du duc de Chartres, qui fut depuis régent de France.
En 1677, l'inauguration de la galerie d'Apollon, peinte par Mignard, donne lieu à une nouvelle fête, sur les bombances de laquelle un poète de l'époque nous a légué, entre autres détails, les suivants:
Trois services rendaient cette table agréable.
Onze plats à chacun, avec profusion,
Furent servis par ordre et sans confusion,
De gibier et poisson on y vit l'abondance;
On servit les desserts avec magnificence.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A chacun des repas que fit notre grand roi,
De tous ses ennemis la terreur et l'effroi,
La troupe de Monsieur chatouilla ses oreilles
Au son des violons, en jouant à merveilles.
On y donna trois bals où l'on dansa des mieux.
L'éclat des diamants éblouissait les yeux.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
On fit tous ces trois bals en neuf appartements;
Enfin tous les plaisirs furent doux et charmants.
Tout le monde admira la grâce sans égale
Et les puissants attraits de la maison royale.
En 1686, nouvelle fête à Saint-Cloud pour célébrer le succès de l'opération de la fistule pratiquée au roi par le chirurgien Félix. Cette fête (l'espace nous manque pour la décrire) a trouvé aussi un historien dans le sieur Laurent, de bibliothèque du roi, lequel raconte agréablement
Que Félix, trop heureux fit en perfection
La fatale opération.
Toutes ces fêtes avaient été offertes exclusivement à la cour; mais, en 1743, le duc d'Orléans, grand-père du roi actuel, celui qu'on avait surnommé le Roi de Paris, donna à Saint-Cloud une grande fête où tout le monde fut admis. Il y eut spectacle pour les princes, spectacle pour la noblesse, et enfin spectacle pour le peuple. On eût dit ce jour-là, racontent les mémoires du temps, que l'Olympe était descendu sur la terre. On ne rencontrait dans le parc que Faunes, Sylvains. Naïades, Hamadryades; partout des concerts, partout des tables gratuites servies en abondance; enfin, tous les Parisiens, qui étaient accourus en foule à ces merveilles mythologiques, trouvèrent, le soir, des tritons complaisants et désintéressés qui les reconduisirent dans la grande ville sur des bateaux préparés aux frais du duc d'Orléans.
Mais, sous aucun règne, Saint-Cloud ne fut le théâtre de si nombreuses et de si brillantes fêtes que sous l'Empire. Napoléon affectionnait, comme l'on sait, cette résidence, sans doute en souvenir et en reconnaissance de ce qu'au 18 brumaire elle avait élu le berceau de sa puissance impériale. Il l'habitait presque continuellement, et la plupart des grandes fêtes de cette prestigieuse époque ont été données à Saint-Cloud, Nous citerons, entre autres, celles qui célébrèrent le baptême du fils aîné de la reine Hortense, dont l'Empereur avait d'abord le dessein de faire son héritier, la fête du mariage de Napoléon avec Marie-Louise, et enfin celle qui suivit le 15 août 1811, la naissance du roi de Rome. Une pompe vraiment féerique présida particulièrement aux apprêts de cette dernière. A la chute du jour, le palais et le jardin s'illuminèrent tout à coup comme par enchantement.--Ce fut, dit l'historien de cette résidence, une véritable forêt enchantée; chaque arbre semblait transformé en un bouquet de diamants, en une girandole de pierreries; les cascades roulaient, au milieu des flammes, des eaux étincelantes de mille couleurs; le ciel était éclairé de feux qui se croisaient dans les airs avec une éblouissante rapidité; le canon de l'artillerie impériale se mêlait à cette artillerie artificielle; des orchestres animaient partout les danses et les plaisirs; une foule immense inondait les parcs et les bosquets... Tout à coup éclate un orage épouvantable; le tonnerre gronde, la pluie tombe par torrents, et l'éclair qui sillonne la nue est la seule lueur qui survive aux splendeurs fantasmagoriques de cette fête impériale.
La superstition populaire vit dans cette brusque interruption de la fête un sinistre présage. Elle ne se trompait pas: car, à quatre ans de là, les alliés occupaient la résidence favorite de l'Empereur, et le prince de Schwarzemberg donnait dans le parc de Saint-Cloud une dernière fête qui est restée tristement célèbre entre toutes.
Détournons nos yeux de ce tableau, et revenons à la fête du jour. Nous avons vu la grande cascade et le jet d'eau qui en sont le principal ornement, comme ils l'avaient été de toutes celles dont l'énumération précède. Gravissons maintenant le parc et allons visiter, sur le plateau qui le domine, le fameux monument renouvelé des Grecs, que l'on désigne sous le nom de Lanterne de Diogène. Voici, en abrégé, l'historique de cette curiosité, à la fois locale et exotique. M. de Choiseul avait rapporté de ses voyages en Grèce le modèle en plâtre du monument athénien que les archéologues nomment la lanterne de Démosthènes, et qui figure à l'Acropole. Le plâtre fut imité en terre cuite par les deux frères Trabocchi, avec une grande perfection. Ce travail, qui fixa l'attention universelle à l'Exposition de l'an XI, valut à ses auteurs une médaille d'argent. Napoléon le fit transporter à Saint-Cloud et dresser sur un obélisque élevé par M. Fontaine, au lieu où figurait jadis le belvédère, sur le point culminant du parc; seulement, lois de la mise en place de cette contrefaçon de l'antique, on substitua au nom primitif du monument celui de Lanterne de Diogène. Cette métonymie n'eut vraisemblablement d'autre but que de flatter l'Empereur: les courtisans, qui déjà pullulaient à Saint-Cloud, n'avaient garde de laisser échapper une si belle occasion d'insinuer finement que Diogène avait enfin trouvé dans cette résidence l'homme qu'armé de sa lanterne, il cherchait depuis si longtemps. Nous ne nous arrêterons point à discuter le mérite de cette ingénieuse allégorie; seulement, nous avons peine à croire que Napoléon eût pu être l'homme de celui pour qui Alexandre n'avait été qu'un importun et un parasol incommode.
Lorsqu'il passait la nuit à Saint-Cloud, la lanterne de Démosthènes ou de Diogène allumée était un phare qui, vu de Paris, annonçait à ses habitants la présence de l'Empereur au palais de cette résidence. On arrive par un escalier tournant jusqu'à cette façon de kiosque ou d'observatoire, d'où l'oeil embrasse un immense panorama que termine Paris à l'horizon, et sur les premiers plans duquel se détache, comme une ceinture verdoyante, ce parc où, comme l'a dit Marie-Joseph Chénier dans sa belle pièce de la Promenade à Saint-Cloud,
De ces bois toujours verts les masses imposantes,
Ces jardins prolongés qui bordent les coteaux,
Et qui semblent de loin suspendus sur les eaux.
A tout prendre, la magnificence de ce coup d'oeil nous paraît être le grand mérite monumental de la lanterne en question. Elle montre mieux qu'un homme: elle montre la nature sous l'un de ses plus beaux, de ses plus riches aspects, et Diogène lui-même oublierait un instant sa recherche toujours déçue, s'il était appelé à jouir de cet admirable coup d'oeil.
Mais pendant nos pérégrinations historiques dans le parc, les ombres sont lentement descendues des collines. Voici la nuit. Déjà j'entends le mirliton qui résonne dans la grande allée des portiques. C'est l'instant le plus brillant, le plus solennel de la fête. Les arbres du parc s'illuminent; les orchestres forains retentissent; les saltimbanques s'égosillent; les monstres s'agitent dans leurs tanières de sapin et de toiles peintes; ils ont ordre de pousser des hurlements féroces afin de fasciner plus sûrement la foule. Les boutiques de jouets d'enfants, de macarons, de sucre-d'orge, mais surtout, mais partout, mais toujours, de mirlitons, ornent leurs devantures d'un brillant éclairage de quatre chandelles des six. Aimez-vous la danse? voici le bal de l'Étoile et celui de Morel qui vous ouvrent leurs portes et vous convient à des rigodons échevelés.--Avez-vous besoin de remonter votre ménage? Notre vieille amie, madame Leroy, va vous en fournir les moyens. Prenez des billets à la loterie qu'elle fait tirer incessamment à son innombrable clientèle. Moyennant dix billets de dix centimes chacun, vous serez bien malheureux si vous ne gagnez pas au moins une petite lasse de cinq sous. Nous connaissons des gens qui ne s'approvisionnent de vaisselle que chez madame Leroy. Sa porcelaine n'est pas précisément de Sèvres; elle est de Saint-Cloud; mais qui ne sait que Saint-Cloud et Sèvres, c'est tout un?
Cependant le mirliton fait retentir les airs de toutes les mélopées imaginables, depuis Malbrouck s'en va-t-en guerre, mirliton, ton-ton mirontaine, le Bon roi Dagobert, au Clair de la Lune, J'ai du bon Tabac, et autres motifs populaires jusqu'au grand air des Puritains et de l'ouverture de Guillaume-Tell. C'est au son de ce formidable pot-pourri que se termine la fête. Il serait à désirer pour les oreilles quelque peu sensibles qu'il put prendre fin avec elle, mais les accords très-peu parfaits résultant de la combinaison des divers cantabile ci-dessus se prolongent jusque par delà l'heure du départ, hélas! et même celle du retour. Les échos de la rue Saint-Lazare en frémissent; la Chaussée-d'Antin assourdie croit que Paris est appelé au triste sort de Jéricho, et plus d'un mirliton traîtreusement importé jusque dans le sein des familles justifie déplorablement par son ramage, les jours suivants, cet axiome qu'il n'y a jamais de bonne fête sans lendemain.
Une légère agitation s'était fait sentir sur la plage même de la terre de l'indépendance. Un alderman avait été élu à New-York la veille; ce qui n'avait pas peu aiguillonné la sensibilité des partis, les amis du candidat vaincu, ayant jugé à propos d'appuyer les immortels principes de la Pureté d'Élection et de la Liberté des votes en cassant un petit nombre de bras et de jambes, et en traquant de rue en rue un gentleman suspect, dans le bénévole dessein de lui fendre le nez. Ces gentillesses, folâtres écarts de l'imagination populaire, n'avaient cependant rien d'assez saillant pour qu'on s'en souvînt encore après le repos d'une nuit, si les étincelles ne s'en fussent rallumées pétillantes au souffle vivifiant de la publicité. La nouvelle était déjà proclamée, avec de perçantes clameurs, par une nuée de petits crieurs qui s'étaient abattus, non-seulement dans tous les carrefours, dans toutes les ruelles de la ville, sur son port, sur ses quais, mais qui, du tillac à la quille, avaient envahi, avant qu'il touchât terre, le bateau à vapeur, pris d'assaut par cette légion de hardis petits citoyens.
«Ici! ici! voilà le Tranche-au-Vif de New-York! vociférait l'un.--Voici le dernier numéro du Sicaire de New-York, criait l'autre.--Lisez, lisez le Pilori du jour! hurlait un troisième.--Voilà l'Inquisiteur du matin!--Voilà le dernier numéro du Mouchard des Familles!--Demandez, demandez l'Espion domestique!--Demandez le Rowdy de New-York! --Demandez le Vautour!--Voici le Charivari des États-Unis!--Tous les papiers de New-York, du premier au dernier! Demandez, demandez!
--Ici vous trouvez le compte-rendu de l'échauffourée patriotique d'hier, de l'émeute Locofoco (2), qui a remouché les whigs d'importance, et le récit véridique du procès des yeux pochés et enfoncés des boxeurs de l'Alabama, et l'histoire exacte du très-intéressant douel aux couteaux-poignards (3) de Bowie, de l'État d'Arkansas.--Voilà, voilà les nouvelles commerciales, les dernières modes et les derniers cours! Demandez, demandez!
Note 2: Ce sobriquet, donné au parti ultra-démocratique, et qu'il a accepté en Amérique (connue en France les Jacobins se firent nommer du nom de sans-culotte, qui leur avait été donné par mépris), a une origine assez obscure. On prétend que dans une assemblée mémorable du parti, les fenêtres étant ouvertes. un coup de vent éteignit les lumières, qui furent rallumées à l'aide d'allumettes nommées locofoco matches. Ce nom fut alors appliqué par les whigs au parti ultra-populaire, qui s'en pare comme d'un titre.
Note 3. Le duel avec les couteaux de Bowie est quelque chose de terrible. Ce Couteau, dont la lame recourbée et à double tranchant est large comme la main, donne la mort presque à coup sûr. L'inventeur de cette arme funeste, Bowie, est mort, tué par un de ses propres couteaux.
--Voici le Pilori! hurlait-on d'autre part, le Pilori de New-York! Voici un des douze mille numéros du Pilori de ce jour! Lisez, lisez les derniers cours de la Bourse et des marchés, et toutes les nouvelles du port! Lisez quatre colonnes de correspondance de la province, avec le récit détaillé du raout de la nuit dernière chez mistress White, et les observations particulières et anecdotiques du rédacteur sur toutes les grandes dames et beautés célèbres de New-York rassemblées à ce bal.--Voilà, voilà le Pilori! Demandez un des douze mille numéros du Pilori du jour: vous y verrez toute la coterie de Wall-Street, et toute la cabale de Washington en plein pilori.--Lisez, lisez le récit exact d'un grave délit commis par le secrétaire d'État dans la huitième année de son âge, communication obtenue à grands frais de sa nourrice. Voilà, voilà le Pilori! Achetez un des douze mille numéros de ce jour du Pilori de New-York. On y voit une colonne entière des noms en toutes lettres des citadins de New-York, leur conduite en regard!--Voici, voici l'article du Pilori sur le juge qui l'avait fait assigner comme pamphlétaire, son hommage au jury indépendant qui ne l'a point condamné, et l'énumération de ce qui, au cas contraire, menaçait les jurés.--Voilà, voilà le Pilori! toujours prêt, toujours prompt, toujours à l'affût! Achetez le premier journal des États-Unis; achetez un des douze mille numéros du Pilori du jour, tout frais sortant de la presse et encore en tirage. Demandez, demandez le Pilori de New-York!»
--C'est à travers ces organes éclairés et progressifs que les bouillonnantes passions de ma patrie se font jour, dit une voix presque à l'oreille de Martin.
Celui-ci se retourna involontairement, et vit debout, à son coude, un quidam au teint pâle, aux joues creuses, ayant des cheveux noirs et de petits yeux clignotants, dont la singulière et douteuse expression tenait de l'humoriste et du dédaigneux, pouvait, sur plus ample examen, passer pour une heureuse combinaison de ruse, de vulgarité et de suffisance. La physionomie du personnage empruntait un surplus de gravité à son chapeau à larges bords, tandis que ses bras, majestueusement croisés, prêtaient à sa tournure quelque chose de plus imposant. Le costume néanmoins pouvait paraître mesquin; La redingote bleue du monsieur descendait jusqu'à la cheville, cachant de courts et larges pantalons de même couleur, et un jabot fripé s'échappait, non sans prétention, de son vieux justaucorps de buffle. Ainsi accoutré, moitié appuyé, moitié assis sur le rebord du bateau à vapeur, ses larges pieds se croisant devant lui, et sa grosse canne à fort pommeau de métal et ferrée du bout suspendue à son poignet par un cordon à glands, le gentleman cligna de l'oeil droit, pinça le coin de la bouche, et répéta d'un air profond:
«C'est à travers ces organes éclairés et progressifs que les bouillonnantes passions de ma patrie se font jour!»
Le monsieur regardait Martin, qui, ne voyant personne auprès de lui pour répondre à l'allocution, s'inclina, et dit:
«C'est une allusion à...
--Au palladium de nos libertés; à ce qui fait la terreur de l'oppression étrangère, monsieur!» répliqua l'Américain, indiquant, du bout de son bâton, un des jeunes crieurs de journaux, garçon borgne et d'une rare malpropreté. «Je fais allusion, dis-je, à ce qui nous attire l'admiration et l'envie du monde entier, monsieur, à ces hardis propagateurs des lumières, hérauts de la civilisation humaine! Permettez-moi, monsieur, ajouta-t-il en appuyant le fer de sa canne sur le pont, de l'air d'un homme avec lequel on ne badine pas, permettez-moi de vous demander ce que vous pensez de ma patrie.
--N'ayant pas, comme vous voyez, touché terre encore, répliqua Martin, je suis assez mal préparé à répondre à cette question.
--Fort bien, dit l'Américain: puis désignant du bout de sa canne les vaisseaux amarrés dans le port, et enveloppant l'air et l'eau dans son geste grandiose; je parierais même, ajouta-t-il, que vous étiez assez mal préparé à contempler d'aussi brillants symptômes de notre prospérité nationale!
--En vérité, je ne sais, dit Martin; mais si; je pense que si.»
L'Américain cligna de l'oeil d'un air fin, et affirma que cette manière politique de répondre ne lui déplaisait point.
«C'était chose naturelle,» ajouta-t-il.--En sa qualité de philosophe, il aimait à observer les préjugés humains sous toutes leurs faces.
«Je vois, monsieur,» poursuivit-il, inspectant les passagers d'un regard qu'il ramena ensuite vers Martin en posant son menton sur la pomme de sa canne: «je vois; vous avez apporté la cargaison ordinaire de misère, de pauvreté, d'ignorance et de crimes, et vous venez vous en décharger dans le sein de la grande république. Fort bien, monsieur; qu'ils accourent, qu'ils viennent à toutes voiles de l'extrémité du vieux monde! Quand les vaisseaux sont sur le point de sombrer, les rats les quittent, dit-on. Il y a de la vérité dans cet axiome, à mon avis.
--Le vieux navire pourra tenir la mer encore un an ou deux, à ce que j'espère,» dit Martin, laissant échapper un sourire, provoqué moins par le discours que par la bizarre emphase de l'orateur, qui, glissant sur les mots d'une certaine étendue, insistait sur les autres, comme si, les premiers étant de taille à se tirer d'affaire eux-mêmes, il n'eût en à s'inquiéter que des monosyllabes.
«L'espérance, du moins le poète l'affirme, est la nourrice des jeunes désirs, monsieur, fit observer le gentleman; et cependant j'ai peine à croire qu'elle mène à bien les vôtres.
--C'est au temps à répondre,» répliqua Martin. L'Américain hocha la tête, et reprit au bout d'un moment:
«Comment vous nommez-vous, monsieur?»
Martin dit son nom.
«Quel âge avez-vous, monsieur?»
Martin dit son âge.
«Votre profession, monsieur?»
Martin déclara qu'il était architecte.
«Et votre destination, quelle est-elle? poursuivit le gentleman.
--Réellement, répondit Martin en riant, je ne saurais vous satisfaire à cet égard, ne la connaissant pas moi-même.
--Oui-da! reprit-il.
--Vraiment, non,» dit Martin.
Le monsieur passa sa canne sous son bras gauche, et, après avoir examiné le jeune Anglais avec plus d'attention qu'il n'avait encore eu le loisir de le faire, il étendit sa main, secoua celle de Martin, et dit:
«Je me nomme le colonel Diver, monsieur, et je suis l'éditeur du Rowdy (4). journal de New-York.»
Note 4: Ce mot veut dire tapageur de bas étage.
Martin reçut la communication avec le respect dû au ton de l'annonce.
«Le Rowdy de New-York, monsieur, reprit le colonel, comme vous ne l'ignorez pas, je présume, est l'organe de l'aristocratie en cette ville.
--Ah! ah! il y a une aristocratie dans ce pays? demanda Martin; et de quoi se compose-t-elle?
--D'intelligence, monsieur, répliqua le colonel, d'intelligence et de vertu, et de ce qui ne peut manquer d'en être la conséquence naturelle dans cette république, d'argent, monsieur.»
Ce renseignement enchanta Martin, qui se tenait pour assuré que si l'intelligence et la vertu menaient droit à la fortune, il ne pouvait manquer de devenir bientôt riche capitaliste. Il allait exprimer la joie que lui donnait cette nouvelle, lorsqu'il fut interrompu. Le capitaine du vaisseau venait saluer le colonel, et voyant sur le pont un étranger bien mis (le jeune homme avait rejeté en arrière son manteau), il lui donna aussi une poignée de main, à l'inexprimable soulagement de Martin, qui, en dépit de la suprématie reconnue de l'intelligence et de la vertu en cette heureuse contrée, aurait été blessé au coeur en paraissant devant le colonel Diver dans l'humble attitude d'un passager de l'avant.
«Eh bien! capitaine? dit le colonel.
--Eh bien! colonel! cria le capitaine, vous avez une mine de prospérité; à peine si je pouvais vous remettre, en vérité.
--Une bonne traversée, capitaine? demanda le colonel prenant l'autre à part.
--Oui vraiment! une magnifique traversée, une vraie joute, dit ou plutôt chanta le capitaine avec l'accent du terroir, vu le temps!
--Vraiment? reprit le colonel.
--Vrai comme je vous le dis, répondit le capitaine; je viens justement d'envoyer un mousse porter à votre bureau, colonel, la liste des passagers.
--N'auriez-vous pas sous la main quelque autre de ces petits commissionnaires, capitaine? demanda le colonel d'un ton qui frisait le reproche.
--Je le crois certes bien, que j'en ai. Nous en trouverions une douzaine s'il vous les fallait, colonel.
--Il suffirait d'un, je présume, pour porter jusqu'à mon bureau une douzaine de bouteilles de Champagne, et observer le colonel d'un air distrait. Une traversée des plus rapides, disiez-vous?
--Des plus rapides, affirma le capitaine.
--Mon bureau n'est pas loin, comme vous savez, poursuivit le colonel. Je suis ravi que votre passage ait été si prompt, capitaine. Au cas où vous seriez à court de chopines, ne vous en inquiétez pas; votre mousse, en faisant le trajet deux fois au lieu d'une, portera tout aussi bien les vingt-quatre pintes. La traversée était de premier ordre, capitaine? Eh?
De la plus in...imaginable rapidité, dit le marin.
--Nous boirons à votre bonne fortune, capitaine. Vous pourrez, chemin faisant, me prêter le tire-bouchon et une demi-douzaine de verres, si bon vous semble. Quelles que soient les tempêtes que les éléments soulèvent contre le noble et rapide paquebot de ma patrie, contre le bon voilier, le Screw, monsieur, dit le colonel se tournant vers Martin et dessinant un victorieux paraphe sur le pont avec le bout de sa canne, la traversée d'allée et de venue n'est pour lui qu'une course.»
Le capitaine, qui avait pour le moment le Pilori, attablé dans une de ses cabines, mangeant à bouche que veux-tu, et dans l'autre l'aimable Tranche-au-Vif buvant à se coucher sous la table, prit cordialement congé de son ami et patron le colonel, et se hâta d'aller expédier le Champagne, bien convaincu (ainsi qu'on le vit peu après) que s'il hésitait à se concilier les bonnes grâces de l'éditeur du Rowdy, l'illustre potentat le dénoncerait en gigantesques capitales à la vindicte publique, lui et son navire, avant qu'il fût plus vieux d'un jour, et s'en prendrait au besoin à la mémoire de feu sa mère, enterrée depuis environ vingt ans.
Le colonel se trouvant seul alors avec Martin, l'arrêta au moment où celui-ci se disposait à s'éloigner, et lui offrit, comme à un Anglais étranger dans New-York, de lui faire connaître la ville, et de le présenter, au cas où la chose lui conviendrait, dans une pension bourgeoise du meilleur ton. Avant tout, il sollicita, comme il dit, l'honneur de la compagnie du voyageur au bureau du Rowdy, où il prétendait lui faire goûter une bouteille d'un Champagne tout récemment importé d'Europe.
Le tout était si obligeant, si hospitalier, que, malgré sa répugnance à commencer la journée par une libation, Martin accepta. Enjoignant donc à Mark, encore tout absorbé par la pauvre femme et ses trois enfants, d'en finir au plus tôt, de se faire livrer les bagages, et d'aller attendre ses ordres au bureau du Rowdy, Martin accompagna son nouvel ami.
Ils se frayèrent un chemin de leur mieux, à travers la triste foule d'émigrants qui encombraient le débarcadère: groupés autour de leurs lits, de leurs malles, ayant sous eux la terre nue, et au-dessus le ciel, les malheureux semblaient tombés d'une autre planète, tant ce Nouveau-Monde leur était étranger. Martin et son compagnon n'en poursuivirent pas moins leur route le long d'une rue bruyante, bordée, d'un côté, par les quais et le port; et, de l'autre, par une éternelle rangée de maisons et de magasins à couleur tranchante, d'un rouge brique, ornés de plus d'enseignes noires avec lettres blanches, et de plus d'enseignes blanches avec lettres noires, que Martin n'en avait vu de sa vie dans cinquante fois cet espace. Ils tournèrent le coin d'une rue étroite, puis d'une autre, d'une autre encore, jusqu'à ce qu'enfin ils atteignissent une maison sur laquelle se lisait en caractères gigantesques: Rowdy journal.
Le colonel, qui avait toujours marché une main sur son coeur, sa tête oscillant d'un côté à l'autre, son chapeau rejeté en arrière, comme un homme qu'oppresse le sentiment de sa propre grandeur, passa le premier; et, gravissant un escalier étroit et sale, il introduisit l'étranger dans une chambre à l'avenant. Des débris de journaux y faisaient litière; épreuves et manuscrits gisaient pêle-mêle. Derrière un vieux bureau vermoulu, sur une table à tréteaux, était assis un étrange personnage; un tronçon de plume passé en travers de la bouche, tenant de la main droite une paire d'énormes ciseaux, il coupait, rognait, taillait une file de feuilles du Rowdy journal. Il y avait quelque chose de si irrésistiblement comique dans le geste et dans l'expression, que, tout en se sentant sous le feu du regard du colonel Diver, Martin eut toutes les peines du monde à s'empêcher de rire.
L'individu qui siégeait sur la table, coupant et tranchant le Rowdy au vif, était un petit jeune homme imberbe, d'une pâleur maladive, qui pouvait venir de l'intensité de ses méditations, mais aussi, sans nul doute, de l'usage immodéré du tabac qu'il chiquait à ce moment-là même avec une vigueur martiale. Son col de chemise était rabattu sur un ruban noir faisant office de cravate, et ses cheveux plats,
Rare et frêle espérance,
étaient non-seulement lisses et séparés sur le front, afin de ne rien voiler de son aspect poétique, mais avaient été épilés çà et là: ce qui expliquait le prodigieux développement de cet organe de la pensée. Il avait ce genre de nez écrasé que le vulgaire se plaît à flétrir du nom de «nez de carlin,» mais dont le bout retroussé marque un superbe dédain des choses d'ici-bas; un duvet jaunâtre pointait sur sa lèvre supérieure, si clair-semé en dépit des soins les plus assidus, qu'on hésitait à y voir les prémices d'une moustache ou une trace récente de pain d'épice, l'âge tendre du jeune adolescent permettant cette dernière conjecture. Tout entier à sa besogne, chaque fois qu'il ouvrait et fermait ses gigantesques ciseaux, il faisait à l'unisson, avec ses mâchoires, un bruit des plus formidables.
Martin décida en lui-même que ce devait être le fils du colonel Diver, espoir de la famille, et future colonne du Rowdy journal. Il commençait même à complimenter le père sur la précocité de son jeune garçon, et sur le plaisir qu'il y avait à le voir jouer ainsi à l'éditeur dans toute la naïveté de son âge, lorsque le colonel l'interrompit au début de sa phrase, pour lui dire avec orgueil:
«Mon collaborateur pour le département de la guerre, M. Jefferson Brick, que j'ai l'honneur de vous présenter.»
Martin tressaillit à cette introduction inattendue, et à l'idée de l'irréparable bévue qu'il avait failli commettre.
Evidemment charmé de l'effet qu'il produisait, M. Brick tendit la main à l'étranger d'un air tout à fait protecteur et paternel, comme pour le rassurer et lui montrer qu'il s'effrayait à tort, lui (Brick) ne lui voulant, aucun mal.
«Vous connaissez de réputation Jefferson Brick, à ce que je puis voir, monsieur? reprit le colonel avec un sourire. L'Angleterre a entendu parler de Jefferson Brick, l'Europe aussi. Voyons un peu: combien y a-t-il que vous avez laissé l'Angleterre, monsieur?
--Cinq semaines environ, dit Martin.
--Cinq semaines, répéta le colonel d'un air pensif, comme il se hissait à son tour sur la table et balançait ses longues jambes; alors, je puis vous demander lequel des articles de M. Brick excitait à cette époque le plus de fureur dans le parlement britannique et à la cour de Saint-James?
--Sur ma parole, dit Martin, je...
--Je sais de bon lieu, monsieur, interrompit le colonel, que les cercles aristocratiques de votre pays tremblent au seul nom de Jefferson Brick; mais je désirerais apprendre de votre bouche, monsieur, lequel de ses articles a asséné le coup de massue...
--Aux cent têtes de l'Hydre de la Corruption rampant dans la poussière, monstre terrassé, transpercé par le glaive de la Raison, et lançant jusqu'à la voûte céleste son empourpré venin,» acheva M. Brick, se coiffant d'un air farouche, d'une petite casquette de drap bien, à visière vernissée, et citant son dernier article.
--Une libation à la liberté! hein. Brick? souffla le colonel.
--C'est de sang parfois qu'il la faut boire! s'écria le petit homme prompt à la réplique; oui, de sang!» et, à ce mot, il referma sa gigantesque paire de ciseaux avec un bruit aigre et discord, comme s'ils faisaient écho et se rangeaient à son opinion sanguinaire.
A ce moment critique, ces deux majestueux organes de la presse firent une pause et regardèrent Martin dans l'attente d'une réponse.
«Sur ma vie, dit ce dernier, qui avait repris sa froideur habituelle, je ne saurais vous donner là-dessus le moindre renseignement, car la vérité est que je...
--Arrêtez!» s'écria le colonel, jetant un regard sombre à son collaborateur chargé du département de la guerre, et hochant la tête à chaque phrase. Je sais ce que vous allez nous dire. «Vous n'avez jamais entendu parler de Jefferson Brick; vous n'avez jamais rien lu de lui; vous ignoriez jusqu'à l'existence du journal le Rowdy; vous ne saviez même pas quelle immense influence il exerce sur les cabinets de l'Europe! c'est bien cela, n'est-ce pas? dites oui.
--C'est certainement ce que j'allais répondre, reprit Martin.
--Contenez-vous, Jefferson! dit le colonel gravement, n'éclatez pas!... O Européens! quand ouvrirez-vous les yeux à la vérité? quand sortirez-vous des ténèbres de l'erreur?... Sur ce, prenons un verre de vin.» Tout en parlant, le colonel se laissa glisser au bas de la table, et tira d'un panier derrière la porte une bouteille de Champagne et trois verres.
Lecteur, as-tu souffert?--Non.
--Ce livre n'est pas pour toi.
'assassin de Rosalia, après avoir gagné le rivage, traversa les ruines de Lecco, monument de la vindicte politique, et revit le bois où il avait conçu le plan de la vengeance qu'il venait d'accomplir. Il entra dans la citadelle, et, arrivé dans son appartement, il respira comme un homme qui atteint le terme d'une route difficile; et, se jetant sur son lit, il s'écria: «Enfin, je suis content.»
Mais le contentement ne suit point le crime, même chez ceux qui ont le plus endurci leur conscience. Les joies qu'il procure sont orageuses comme l'enfer qui les enfante. Ramengo sentait sous lui sa couche se hérisser d' aiguillons, et ses draps pesaient sur son corps comme un linceul; ses membres agités se tordaient sur le lit; il voulait feindre la tranquillité devant son propre coeur, et, fermant les yeux, il essayait de dormir; mais lorsqu'il revenait à lui, il les sentait tout grands ouverts, fixés sur des fantômes qui fascinaient sa vue. Ces fantômes n'étaient point évoqués par la peur, mais ils lui représentaient sa femme, son fils, au milieu de leurs angoisses. Immobile, il les retrouvait au pied de son lit, à son chevet, à la porte de sa chambre. Furieux de ne pouvoir les éviter, il s'efforçait de trouver dans cet épouvantable spectacle une source d'atroces jouissances. Il sauta à bas de son lit, courut au sommet de la tour; et là, arrêtant ses regards étincelants sur le lac, ses noirs cheveux épais sur ses tempes fiévreuses, d'une main tenant son épée, tandis que l'autre se crispait sur les créneaux, on l'aurait pris pour une statue placée en cet endroit pour orner l'édifice ou effrayer la vue, il secoua enfin résolument la tête, et dit;
«Tu es là! là au milieu des eaux, femme maudite! Oh' pourquoi cette nuit n'est-elle pas éternelle! pourquoi ne peut-elle ressentir autant de tortures qu'elle m'en a fait souffrir depuis deux mois!»
Puis il vit les ténèbres s'épaissir vers le couchant, et une nuée aussi noire que la fumée d'une fournaise s'avancer en rasant le lac. Il prévit la bourrasque, et il s'en réjouit; il s'en réjouit quand elle redoubla de violence; chaque éclat du vent et de la foudre le transportait d'un infernal plaisir, parce que, dans la frénésie de sa rage, il pensait que sa femme en souffrirait. L'eau qui tombait du ciel le pénétrait tout entier; le vent sifflait au travers de ses cheveux en désordre, et il ne le sentait pas; il ne sentait que l'ardeur de la vengeance.
Il ne cessa de regarder le lac qu'aux premières lueurs de l'aube. Il sauta à cheval, et parcourut avec fureur le rivage pour s'assurer si, par hasard, Rosalia n'avait point abordé, ou plutôt si la tempête n'avait point rejeté là un cadavre, il ne vit rien, n'entendit parler de rien. Au comble de son horrible joie, il espéra que son plan avait complètement réussi, et que le lac s'était refermé sur la victime et sur les traces de l'assassinat. Dans les premiers jours, il masqua ses remords sous une activité fébrile; il envoya aux environs s'informer si la tempête ou la crue des eaux n'avait mis personne en danger. Sous prétexte de surveiller les manoeuvres de certaines bandes qui infestaient la vallée Saint-Martin, il fit partir de divers côtés des batteurs d'estrade, qui devaient lui rapporter exactement ce qu'ils auraient entendu; mais personne ne lui parla d'une femme noyée. Il put donc s'écrier; «Enfin, tu as rendu le dernier soupir! Puisse ton agonie avoir été longue, aussi pleine d'angoisses que je le souhaite, et que tu l'as mérité! Puissé-je un jour, comme j'ai joui de ta mort, jouir de celle de ton infâme amant!»
Si on a une idée de la puissance sans frein des gouverneurs militaires en tout temps, et du désordre particulier de cette époque, où, pour débrouiller un dédale inextricable d'affaires, on rendit un statut qui défendait de rechercher les délits commis durant la guerre de Monza, depuis le 1er novembre 1322 jusqu'au 11 décembre 1329, on comprendra facilement comment personne ne demanda à Ramengo un compte juridique de la disparition de Rosalia. A ses subalternes il imposa silence; avec ses égaux il ne manqua ni de faux-fuyants ni de prétextes. Il répandit à Lecco le bruit que Rosalia avait été à Milan, qu'elle s'était échappée pour rejoindre ses parents dans l'exil; puis, enfin, qu'elle était morte, ainsi que son enfant. Il feignit d'en être désespéré, et cacha ainsi son crime sous d'impénétrables apparences, et garda son secret aussi bien que le lac, son unique confident.
Les années coururent. Après les événements que nous avons racontés, Pusterla épousa Margherita Visconti. Ramengo, comme client de la famille, assista aux pompes de la bénédiction nuptiale. A cette heure sainte, où le coeur bat sur la frontière de deux vies, entre les désirs du passé et les promesses de l'avenir, le bourreau de Rosalia se retraça le moment où cette vierge pure avait juré de l'aimer. Il vit ensuite la tendresse et la félicité répandre leurs fleurs sur les pas de Margherita; une jalousie féroce s'empara de son âme lorsqu'il vit Pusterla, cet ennemi abhorré, devenir l'époux d'une gracieuse enfant. Le bonheur dont il fut témoin, et qui naissait au milieu de ces pures affections domestiques, rouvrit, si jamais elle avait été fermée, la blessure qu'il n'avait reçue, comme il le pensait, que des mains de Pusterla. «Moi! disait-il, il m'a ravi une femme, un fils;--il a jeté dans mon coeur les fureurs qui le dévorent... et il est au comble de la félicité! Et quels charmes dans l'enfant que le ciel lui a donné! Oh! un fils! si j'avais pu avoir un fils! quelles joies ineffables! quelles riantes espérances! pouvoir aussi l'aimer, pouvoir éveiller aussi l'envie! et je n'en aurai jamais, non, jamais! C'est lui qui en est cause, et lui il a un fils, un enfant accompli, une femme, un modèle de beauté et de vertu! Oh! puissé-je un jour troubler ces vives jouissances! puissé-je porter à ses lèvres l'amertume du fiel dont il m'a abreuvé!»
Il y a tant de souplesse dans la haine, qu'elle sait prendre jusqu'aux apparences de l'amour. Soit que Ramengo se tût véritablement laissé captiver par la vertu et les charmes de Margherita, démon épris d'un ange; soit qu'il ne crût sa vengeance complète qu'autant qu'il aurait rendu à Pusterla l'outrage qu'il prétendait en avoir reçu, il commença à entourer Margherita de ses hommages; ses actions et ses paroles respirèrent la flatterie, et n'eurent d'autre but que de lui faire comprendre toute l'ardeur de sa passion: il poussa l'effronterie jusqu'à la lui déclarer ouvertement. Margherita se sentait trop élevée au-dessus de Ramengo, dont un secret instinct lui révélait la bassesse, quoiqu'elle ne connût point les crimes qu'il avait commis, pour que les grossières poursuites de cet homme troublassent sa tranquillité. Elle garda un profond silence, et il lui parut que le mépris était le juste châtiment de sa faute. Mais Ramengo n'était pas homme à s'avouer vaincu après une première défaite; il s'animait de plus en plus, peut-être par dépit, peut-être parce que, confiant dans son mérite comme ceux qui en ont le moins, il espérait, avec de la persévérance, remporter une victoire d'autant plus glorieuse qu'elle était plus difficile, en outre, il avait fermement résolu de commencer ses vengeances contre Pusterla, en déshonorant son lit; s'il n'y pouvait parvenir, il lui suffisait que les apparences y fussent, et que la malignité du vulgaire, en condamnant Margherita, troublât le sommeil de Franciscolo. «Cette femme, se disait-il, n'est-elle donc point comme les autres femmes? Quelle est celle qui n'agrée point l'hommage rendu à sa beauté? Oh! elle succombera, elle succombera! que l'occasion se présente seulement.»
L'occasion lui parut se présenter dans la circonstance que je vais dire.
Bien qu'elle ne fût pas encore aussi commune qu'elle le devint depuis dans le seizième, siècle et dans le siècle suivant, l'opinion courait alors qu'un homme pouvait pactiser avec les esprits infernaux, acquérir par là une puissance surnaturelle, quelquefois pour porter secours, le plus souvent pour nuire à ses semblables. On savait que les loups-garous et les sorciers pouvaient exciter et apaiser des orages. Il n'y avait pas une tempête qu'on ne leur attribuât. On en trouvait des preuves irréfragables dans les étranges apparences que prenaient les nuages en s'amoncelant, et dans lesquels l'imagination trouvait des figures de géants, de bêtes, de démons.
Les astrologues, classe de savants qui touchaient de fort près aux choses de la magie, donnaient des lois aux princes, qui faisaient dépendre des oracles de ces prophètes leurs actions, leurs guerres, leurs voyages. Toute maladie un peu étrange était attribuée à un sort, à un mauvais oeil; tous les maux qu'on ne pouvait expliquer ou dont l'homme n'avait pas le courage de s'accuser étaient considères comme l'oeuvre des sorciers. On croyait qu'ils s'assemblaient pendant certaines nuits, dans certains sites, pour tenir leurs conciliabules infernaux.
Toutes ces opinions ne germaient pas uniquement dans les têtes populaires; on pouvait même dire qu'elles ne s'étaient enracinées dans le peuple que grâce aux discussions et aux dispositions des chefs du peuple. Les républiques rendirent des décrets contre les enchanteurs; toutes les églises consacrèrent des formules pour les maudire et les conjurer. Les savants en faisaient l'objet d'une discussion sérieuse et en règle. Lorsque les tribunaux poursuivirent les délits de sorcellerie, la croyance aux sorciers prit le caractère de la certitude. Comment imaginer que la justice fût dans l'erreur? Ainsi réduite en système, cette opinion prit de la consistance parmi ceux qui prétendaient au titre de savant; d'un autre côté, propager dans le vulgaire par des bavards de tout habit et de toute condition, elle acquit une telle autorité, que le renom de blasphémateur et d'hérétique eût aussitôt atteint, ceux qui l'auraient révoquée en doute.
La puissance et le nombre des sorciers croissant en raison des persécutions dont ils étaient l'objet, les remèdes et les antidotes se multiplièrent. Pendant que la classe cultivée avait les conjurations et les bûchers, le peuple, sans recourir à de si grands et si atroces moyens, opposait superstitions à superstitions, parmi les remèdes les plus efficaces, on comptait surtout la rosée de la nuit de Saint-Jean. Qui avait été baigné de cette rosée, était assuré toute l'année contre les ensorcellements. Certaines herbes fleuries ou cueillies pendant cette nuit étaient la pierre de touche et la guérison des incantations. Cette croyance s'unissait à d'autres croyance analogues qu'il est inutile de commenter ici, mais qui ont laissé des traces jusque dans le siècle des machines à vapeur, tant en Italie que dans les pays étrangers. Dans tout le Nord, de la Suède à la Saxe et sur le Rhin, on allume encore de grands feux de joie pour la Saint-Jean. Un Anglais se trouvant en Irlande la veille de ce jour, fut averti de ne point s'étonner s'il voyait au milieu de la nuit des feux s'allumer sur les hauteurs des environs. A Newcastle, les cuisinières font des feux de joie pendant cette soirée. A Londres, les ramoneurs mènent des danses et des processions, revêtus de costumes grotesques. Dans une vallée du comté d'Oxford, dite du Cheval-Blanc, ils se rassemblent pour étriller le cheval, comme ils disent; ils arrachent l'herbe d'un espace de terrain de manière à représenter un cheval gigantesque; puis, après cet exploit, ils passent la journée en fêtes champêtres. Je sais des districts de la Lombardie où, malgré les prohibitions, on sonne continuellement les cloches pendant toute la nuit de la Saint-Jean. Enfant, plus d'une fois j'ai été mené par quelque bonne femme pour recevoir la rosée de Saint-Jean, et en divers endroits on m'a montré d'énormes noyers qui, après être restés arides jusqu'à cette nuit, le matin se trouvent verdoyants comme de plus belle, et couverts d'un feuillage touffu.
Du temps de notre Marguerite, on célébrait avec plus de pompe, en raison de la foi ou de la crédulité, la veillée de la Saint-Jean. Depuis la tombée de la nuit jusqu'à l'aube, les cloches ne se reposaient pas dans les cent vingt campaniles de la cité, afin que les sorcières, qui, si vous l'ignoriez, ont une peur effroyable du bruit des cloches, ne pussent ni cueillir les herbes malfaisantes, ni empêcher, par leur malice, de cueillir les herbes salutaires. Cependant le peuple ne fermait pas les yeux et sortait en foule pour recevoir la rosée miraculeuse. C'était une espèce de fête, un carnaval nocturne.
Dans les villages, tout le monde se rassemblait dans quelque grange, et là, au son des chalumeaux et des cornemuses, les villageois chantaient, dansaient et priaient tout ensemble. Je dis les jeunes gens; quant aux vieillards, qui d'un pas paresseux s'étaient traînés eux aussi au clair de lune, ils répétaient une litanie d'histoires de sorcières. Une bonne dame assurait avoir vu de ses propres yeux tel ou tel événement; une autre avait connu deux, trois, vingt ensorcellements; celle-ci avait entendu, toutes les nuits, un chat miauler sur le toit de la voisine; celle-là avait une locataire qui, au milieu de la nuit, surtout lorsque son mari était absent, ouvrait sa porte et chuchotant certainement avec un esprit; les plus nombreuses et les plus sincères étaient celles qui affirmaient n'avoir jamais souffert d'aucune sorcellerie, mais parce qu'elles n'avaient jamais cessé de se baigner dans la rosée de la Saint-Jean.
L'Église, qui intervenait alors dans tous les actes de la vie publique et privée, ne se tenait point à l'écart en cette occasion; et comme la coutume s'en est conservée jusqu'à nos jours pour la fête de la Nativité, on célébrait alors à la Saint-Jean trois messes, l'une à minuit, l'autre au point du jour, la troisième à nones. Pendant et après la messe nocturne, on chantait un cantique aux strophes nombreuses et de mètre varié; il était entonné par les clercs et les prêtres, et le peuple, de toute sa voix, et avec les spropositi dont il a coutume d'orner les chants en latin, donnait le répons: