(Voir pages 23 et 24.)
Une jeune femme à qui le hasard de la naissance (si toutefois la naissante est un hasard) a donné une des premières couronnes de l'Europe, a eu la fantaisie, par ce bienheureux temps de migrations aristocratiques, de venir mettre le pied sur la terre de France, terre bénie à laquelle nos pères ont fait une telle réputation de galanterie, de générosité, de bon goût, qu'il n'est pas de femme au monde qui, de loin, ne regarde avec envie notre capitale, nos modes, nos fêtes, nos plaisirs. Il n'est donc pas surprenant que la jeune reine d'Angleterre ait eu, comme toute femme, le désir de voir notre patrie, de voir de près ce peuple brave, ardent, original, enthousiaste. Heureusement pour elle, la constitution anglaise ne s'y opposait pas, et pourvu qu'elle fut escortée de deux ministres responsables, elle avait la liberté de sortir de son royaume et d'aller où rappellerait son caprice.
Vue du château d'Eu.
«Allons en France! s'est-elle écriée; allons tendre la main à cette éternelle rivale; allons saluer cette royauté bourgeoise, voir cette cour citoyenne; allons montrer à ce peuple, qui tant de fois a rugi contre nous, ce que la renommée veut bien accorder de grâces à notre personne, de douceur à notre royal visage, de splendeurs à notre majesté!» Et, ce disant, elle est partie, suivie d'une escadrille de bateaux à vapeur, suivie, avant tout, de son mari le prince-Albert, de lord Aberdeen, qui peut-être grommelait entre ses dents contre cette royale fantaisie, accompagnée de lady Canning, sa dame d'honneur, une des plus ravissantes figures que jamais le burin anglais ait idéalisées, et de quarante personnes environ. Le roi Louis-Philippe a fait aussitôt ses préparatifs de réception: il a fait construire des baraques, emménagé de nouveaux meubles, fait des provisions de bouche. Ce journal fort grave, assurément, a donné à ce jet des détails qui ont vivement ému tous les coeurs. Le roi a voulu, au dire de la famille enthousiaste, offrir à sa royale soeur six espèces de fromages, dont l'un égalait en dimension la roue d'un wagon. La maison Basset a fourni les comestibles; le porter en bouteilles vient de la maison Gilburg, etc. O puff! Protée aux mille formes, où ne te glisses-tu pas?
Canot du roi.
La reine est arrivée au château d'Eu; on a banqueté, fait un peu de musique, promené dans la forêt, on a goûté sous les arbres; puis, après quatre jours de cette vie enivrante, la reine Victoria s'en est allée comme elle était venue, désolée de ne pouvoir visiter Paris et Versailles, de ne pouvoir, en un mot, faire un voyage en France, car sa visite au château d'Eu ne mérite guère ce nom. Ses ministres se sont opposés à ce désir, malgré le mot qu'on prête à lord Aberdeen: «Nous laisserons Sa Majesté faire autant de pas qu'elle le voudra dans cette voie-là.» Il parait que le noble lord s'est ravisé. Soyez donc souveraine, après cela! ne pas pouvoir même venir à Paris quand on en meurt d'envie!
Débarquement de la reine Victoria.
Présentation à la famille royale.
Voiture du roi.
Le Tréport.--Départ de la reine d'Angleterre.
Il est difficile d'imaginer, si on a eu le bonheur de ne pas l'avoir lu, tout ce que cette visita produit de premiers-Paris dythirambiques, de rêves, d'espérances, d'allusions, de craintes, de railleries, de prévisions, de voeux, que sais-je encore? Depuis le prince de Joinville, qui s'est écrié, en parlant de cette visite: «C'est tout un poème!» jusqu aux plus burlesques parodies du Charivari et de la Mode, toutes les exagérations possibles, hostiles ou amies, ont été épuisées; depuis le Journal des Débats jusqu'au National, il n'est pas un point de la question politique qui n'ait été soulevé, examiné, débattu dans tous les sens, et, comme il arrive toujours, le problème est beaucoup moins clair après qu'avant la discussion. L'Illustration elle-même, qui, Dieu merci! n'a rien à débrouiller avec la politique, a dit aussi son petit mot samedi dernier; elle a été sobre cependant; mais la curiosité bien naturelle de ses lecteurs de province et de campagne ne lui permettait pas d'en rester là, et elle s'apprêtait à raconter les fêtes d'Eu à sa manière, lorsqu'il lui est arrivé une lettre qui a rendu tout article inutile.
Embarquement de la reine Victoria et du prince Albert.
Un Anglais fort honorablement connu dans le monde artistique, mais dont nous tairons le nom pour nous conformer à son désir de modestie et d'incognito, adresse à l'un de nos collaborateurs le récit de ce qu'il a vu et éprouvé pendant ces quatre jours de gala royal. Cette description froide et calme, contraste assez avec tout ce qui a été écrit sur ce sujet pour que, nous l'espérons du moins, nos lecteurs la lisent avec intérêt. Nous sommes malheureusement obligés de supprimer les appréciations politiques, les observa lions piquantes où les deux gouvernements sont jugés avec esprit et impartialité. Voici cette lettre:
Monsieur et ami,
J'étais à Paris encore, attardé par quelques travaux assez importants, et me disposant à partir pour Bade avant la fin du mois d'août, quand tout à coup la presse parisienne retentit d'une grande nouvelle: La reine d'Angleterre va venir en France!
Ce fut d'abord, comme dit don Basilio, rumeur légère, successivement affirmée: et démentie; puis l'ombre prit corps, et vos politiques discouraient encore à perte de vue sur les avantages et les inconvénients de cette manifestation, que le yacht royal mouillait devant Tréport, et notre reine bien-aimée entrait, par un beau soleil couchant, dans la demeure de Louis-Philippe à Eu.
Moi, cependant, je n'avais pas perdu de temps. La rumeur n'était pas encore devenue bruit, et le bruit certitude, qui; déjà, pour une occasion aussi solennelle, j'avais laissé plume et pinceaux, toiles et livres, afin d'aller assister à ces fêtes, et saluer de loin, sur la terre de France, comme c'était mon devoir, cette jeune femme, ma souveraine, pour me servir d'une expression qui, plus d'une fois, dans mes bonnes réunions de cet hiver, vous a fait sourire presque de pitié.
Je partis le matin, et, grâce à votre tronçon du chemin de fer, j'étais le soir à Dieppe. J'y trouvai déjà les hôtels encombrés, les maisons particulières envahies par les curieux; des voitures, des pataches, des chaises de poste arrivaient de toutes parts. Les oisifs, les touristes, qui abondent dans cette saison, arrivaient là, attirés par le plaisir du voir, d'être asphyxiés dans la foule, écorchés par les aubergistes et les voituriers, et de pouvoir dire chez vous, dans quelques mois; «J'y étais, j'ai vu, etc.;» les Français adorent ça. Les nouvelles les plus contradictoires circulaient et étaient toujours accueillies par quelqu'un. J'ai rencontré un de mes malheureux compatriotes à qui on venait d'affirme que la reine Victoria venait d'arriver à Paris, à bord de son yacht; tous mes efforts pour le dissuader ont été inutiles; il a pris la diligence en se moquant de ma crédulité, et ne redoutant qu'une chose: c'était d'arriver trop tard à Paris.
Le 2 septembre enfin, la petite escadre anglaise à vapeur, précédée par le beau yacht royal Victoria-and-Albert, longeait les côtes de France, Cherbourg saluait la reine, à son passade, de cent-un coups de canon, et un prince français, l'amiral Joinville, allait au-devant d'elle et l'escortait, comme pour lut faire les honneurs de vos rives amies.
Le soir du même jour, la flottille mouillait devant le Tréport. Le loi Louis-Philippe était allé au-devant de sa royale visiteuse dans un magnifique canot fort élégamment décoré. Le roi monta à bord du yacht, fut reçu au haut de l'échelle par la reine; ils s'embrassèrent tous deux, conformément au cérémonial; et, quant au prince Albert, il lui donna nue simple poignée de main. Si c'est le cérémonial qui a prescrit cette différence, le cérémonial à tort; il me semble qu'il eut été plus décent que Louis-Philippe baisât la main de la reine et embrassât rondement son mari; qu'en dites-vous?
Ce fut à ce moment que la reine, apercevant M. Guizot, lui dit ces paroles, qu'un de vos grands journaux a si éloquemment paraphrasées: «Monsieur, je suis charmée de vous revoir ici.» J'ai parlé de cette apostrophe, devenue célèbre aujourd'hui, à l'un de mes bons amis, W. B, enseigne à bord du yacht, et il m'en a expliqué la haute portée. Après le premier embrassement et les premiers mots échanges, la conversation languissait furieusement, comme vous vous l'imaginez, bien, et il n'appartenait à personne de la relever. La reine était visiblement embarrassée; déjà elle avait parlé du beau temps, du beau soleil, de la belle mer; une fois ces graves sujets épuisés, il fallait du génie pour en trouver d'autres, et elle creusait sa royale tête, quand elle aperçut M. Guizot, qu'elle se rappelait fort bien avoir vu ambassadeur de France à Londres, à une époque........
Et elle trouva fort à propos cette banalité, à laquelle on a prêté un sens si profond: «Monsieur, je suis charmée de vous revoir ici». M. Guizot s'inclina et eut l'esprit de ne rien répliquer; sans cela, Dieu sait ce qui serait advenu.
Louis-Philippe offrit galamment son canot à la reine, qui l'accepta de bonne grâce; elle y était à peine descendue, que le yacht royal amenait notre pavillon, qu'il avait hissé au mat de misaine, et le pavillon anglais qui flottait à son grand mât; au même instant, le canot remplaçait le pavillon tricolore par le royal standard, et tout cela au bruit de salves d'artillerie, des hourra et des vivat des matelots.
Quelques minutes après, le canot abordait au rivage, où un débarcadère très-commode avait été installé; Louis-Philippe donnait la main à la reine Victoria, qui avait le pied beaucoup plus marin que le sien; et arrivée sur la jetée du Sud, la reine y était accueillie par la reine Marie-Amélie, la soeur du roi, les princesses, etc. Une batterie, placée sur l'un des tertres qui domine l'entrée du port, remplissait l'air de fumée et de bruit; la musique jouait notre air national, qui, pour la première fois, a retenti en France dans une circonstance officielle, notre God save the queen, aussi populaire encore à Londres que l'air de Vive Henri IV! le fut jadis chez vous. Cette scène présenta un coup d'oeil fort animé; je vous en envoie un croquis.
La jeune reine présenta à la famille royale son époux, le prince Albert, jeune homme d'une fort belle venue, beau garçon que j'avais vu tout enfant dans un de mes voyages en Allemagne, mais que j'aurais eu de la peine à reconnaître aujourd'hui, nature bonne, courageuse et dévouée: le fait seul des fonctions ingrates et difficiles qu'il remplit auprès de la reine subirait à le prouver.
Après cette première entrevue, le roi conduisit S. M. sous une tente que dominaient les deux pavillons nationaux mêlant leurs couleurs au souffle d'une légère brise. La tente était simplement mais élégamment décorée: sous les pieds un tapis, au-dessus des draperies de soie orange. Le choix de cette couleur m'a paru un galant calembour; la reine l'aura compris sans doute.
C'est là que des présentations ont eu lieu, et j'étais à quelque distance, mêlé parmi les curieux, que maintenait une haie de soldats, quand des paroles assez vives s'engagent derrière moi: «Je passerai!--Non, monsieur, vous ne passerez, pas.--Il faut que je passe, la reine m'attend!» A ces mots, je retourne la tête, espérant voir quelqu'un de mes plus nobles compatriotes, ou l'un de vos ministres attardés. Je me trompais, c'était un petit homme gros, court, avec un uniforme de lieutenant de la garde nationale: «Ah! monsieur, me dit-il en me voyant et de son plus pur accent normand; ah! monsieur, vous me laisserez bien passer, vous qui me connaissez!» Je regardai mieux alors l'individu qui venait de m'apostropher aussi directement, et je reconnus un aubergiste d'un village des environs, qui, la veille, m'avait fait payer dix francs un souper composé de trois oeufs et d'une bouteille de cidre, et cinq francs le droit du m'envelopper dans une vieille couverture et de me rouler par terre, en compagnie de trente personnes, dans une chambre ouverte aux quatre vents. J'aurais eu quelque peine, en effet, à le reconnaître sous ce travestissement, lui que j'avais vu la veille en sabots, en blouse, et exploitant parfaitement notre badauderie à tous. Je lui fis place, les soldats qui formaient la haie en firent, et il courut vers la tente, à peu près comme court un canard; mais, au moment où il y arrivait, la reine en sortait et montait dans une voiture attelée de huit chevaux caparaçonnés. Le roi, la reine d'Angleterre, la reine des Français et la reine des Belges étaient dans ce carrosse; les princes caracolaient aux portières, et huit voitures à six chevaux suivaient de près.
Le cortège, précédé, et suivi d'un escadron de cavalerie, se rendit lentement au château en suivant la route du Tréport et parcourut les grandes allées du parc. Des troupes formaient le carré dans la cour d'honneur. Des acclamations, aussi régulières et aussi bien nourries qu'un feu de peloton, accueillirent le cortège à son arrivée dans la cour d'honneur. La reine parut un instant sur le balcon pour remercier vos bataillons du geste et du sourire; puis elle fut conduite dans son appartement, elle s'y reposa, se para, et, à huit heures du soir, la cour se mettait à table. Jamais la reine n'avait mis à sa parure tant d'élégance et de bon goût. Elle devait être bien heureuse en ce moment de se sentir en France, elle qui avait si souvent rêvé de votre pays et des merveilles exagérées que l'on en raconte; mais, j'en suis sûr, ce n'est pas là seulement, c'est dans vos grandes réunions, dans un bal à la cour, ou à l'Hôtel-de-Ville, dans une loge d'Opéra, au balcon des Tuileries, en présence de votre population si vive, si facile à enthousiasmer, qu'elle eût voulu briller de tout l'éclat dont l'environnent sa jeunesse et le prestige de son rang.
Vous savez, combien me laissent froid les manifestations les plus bruyantes, les plus chaleureuses. J'ai été ému en voyant vos ouvriers combattant dans les rues de Paris le 28 juillet 1830; mais le lendemain, quand la victoire était assurée; quand, autour de moi, on chantait la Marseillaise, et quand on criait à tue-tête vive la Charte! tout cet enthousiasme m'attristait plutôt qu'il ne m'émouvait; et je disais à un des jeunes hommes qui depuis lors sont devenus vos hommes d'État: «La civilisation vient de faire un pas, on s'imagine qu'elle a atteint le but; à demain les désenchantements!» Et on raillait impitoyablement ce que vous appelez mon flegme britannique.....
Je ne vous ai pas dit avec quel acharnement on s'est disputé les places dans les voitures, dans les hôtelleries, dans les auberges. Ce que je vous ai dit de mon honnête aubergiste, transformé en officier de garde nationale, peut vous donner une idée de l'encombrement qui règne dans tous les environs du Tréport, et de la voracité des indigènes. Sans doute il n'y a pas foule par rapport à un jour de fête aux Champs-Elysées et aux boulevards, mais il y a foule, et foule immense par rapport à l'exiguïté des habitations.
Après que la reine eut quitté le Tréport, je me rendis à Eu, on j'avais trouvé la veille une mansarde que je partageais avec six de mes compatriotes. J'allais reprendre une petite valise qui, avec mon portefeuille de dessins, forme tout mon bagage, et me disposais à retourner au Tréport, bien sûr que W. B., le même qui m'a raconté la première entrevue, et l'embarras de la reine, et ses paroles à M. Guizot à bord du yacht royal, me donnerait l'hospitalité. Vous ne vous figurez pas quelle affreuse disette de logements et de vivres! J'ai vu des jeunes gens qui attendaient depuis trois heures leur tour de souper, et ce tour n'était pas près d'arriver; et ce souper, Dieu sait de quoi il devait se composer. Pendant que les uns maugréaient en attendant, d'autres sortaient de l'auberge en se plaignant d'avoir payé 15 fr. un poulet sur lequel on avait déjà dîné une fois. C'est dans ces circonstance que le Français est admirable de verve, d'esprit, de bonne humeur, de jovialité. Je voyais quelques-uns de mes compatriotes qui attendaient aussi; mais ils étaient sérieux, secs, muets, impassibles, tandis qu'autour d'eux brillaient, comme des étincelles, toutes ces milles facettes de l'esprit français. Que de plaisanteries plus ou moins mauvaises j'ai entendues ce soir-là! Vous savez que la maison du roi, cédant sa place à ses hôtes, avait retenu presque tous les logements habitables de la ville. «Pourquoi ne nous mettez-vous pas ici? disaient des étudiants en vacance au garçon de l'hôtellerie.--c'est retenu pour les gens du roi.--Et ici?--Retenu pour les gens du roi.» Er là, et partout, et toujours c'était la même réponse. «Ne vois-tu pas, dit l'un des jeunes gens, qu'ici tout est à eux, puisque tu y es toi-même.--A Eu, parfait!--Et heureusement que c'est à cause d'elle; si c'était pour un roi, Dieu garde! je sifflerais comme un sansonnet.»
Je ne puis vous dire combien de fois j'ai retrouvé ce sentiment dans la foule où je me suis trouvé. Il est difficile de prévoir quel accueil le peuple de Paris eût fait à un roi d'Angleterre; mais la reine y eut été reçue au moins avec convenance et urbanité.
J arrivai à bord un peu tard; les officiers s'entretenaient de la réception faite à la reine, et en étaient fort contents. Là, du moins, je trouvai bon souper, bon gîte, et c'était beaucoup déjà.
Le lendemain, j'étais à terre de bonne heure avec mes crayons, et je vous envoie quelques-uns de mes croquis.
Vous ne vous attendez, pas à ce que je vous répète le détails que les journaux ont reproduits sous tant de formes. Pendant ces quatre jours, ce furent des promenades, des concerts, quelques spectacles, mais point de fête officielle, point de divertissements populaires. La réception a été surtout intime plus que bruyante. Le dimanche, la reine entendit le service divin dans un oratoire disposé pour elle auprès de ses appartements. Un Te Deum fut chanté, dans l'église cathédrale d'Eu avec accompagnement de vingt-un coups de canon; je n'ai pas bien compris le sens de cette cérémonie religieuse; c'était trop ou trop peu.
Les chaudes et longues heures de l'après-midi ont été généralement consacrées à des promenades dans le parc, et dont le but était tantôt la ferme du roi, tantôt le plateau du mont d'Orléans, ou le rendez-vous de chasse de Sainte-Catherine; toujours les sites les plus ravissants. La foule des curieux s'y portait, comme vous pensez bien, et les méchantes places des plus méchants coucous se vendaient à des prix déraisonnables. Dans ces fêtes, vraies fêtes de famille, l'étiquette perdait ses droits, on riait de bon coeur, et la reine surtout a plus d'une fois montré ses blanches dents quand Louis-Philippe lui racontait tout bas quelque amusante chronique.
Le lundi soir, il y eut dans une galerie du château, dite galerie des Guises, un concert dont la direction, confiée à Auber, et l'exécution ont été sans reproches. Les choeurs d'Armide surtout ont excité une émotion générale, et, n'y eût-il d'autre mérite que la composition du concert, le choix des parties, qu'il faudrait encore en féliciter Auber. Mais la reine, qui s'y connaît, a été très-satisfaite et a témoigné plusieurs fois le plaisir qu'elle éprouvait.
Le soir de ce jour, en rentrant à bord, je vis trois vaisseaux anglais en panne devant la rade. L'amiral sir Ch. Rowley était descendu à terre sur l'invitation du roi, et devait, le lendemain, rentrer à bord et repartir.
W. B. me raconta une fête qui avait eu lieu en rade. Les commandants des bateaux à vapeur français avaient réuni dans un grand banquet, à bord du Pluton, les officiers de la marine anglaise; ils avaient bu et bien bu à la gloire et à la prospérité des deux pays, à leur union, à tous ces beaux rêves enfin que les gouvernements semblent chacun de leur côté prendre à tâche de réaliser..........
Canot de la reine d'Angleterre.
Le 6, pendant que le prince Albert le due d'Aumale se baignaient au Tréport, l'amiral de Joinville visitait le Cyclopus et quelques autres bateaux de l'escadre anglaise. J'ai fait un croquis du beau yacht Victoria-and-Albert et du canot de la reine, mais, sans la couleur, tout cela n'est qu'un squelette. Le soir, à quatre heures, sous les beaux arbres de la forêt, par un temps admirable, la cour faisait un repas champêtre, et, rentrée au château, elle riait aux larmes des bêtises d'Arnal dans l'Humoriste. Le choix du spectacle fait peu d'honneur au goût de mes compatriotes, je l'avoue; car je suppose que le roi a fait tout ce qu'il savait bien devoir leur être agréable. S'ils eussent goûté votre inimitable Molière, Louis-Philippe leur en aurait servi comme il leur a servi du porter et nos meilleurs fromages anglais. Tant pis pour eux, ma foi! J'estime fort Arnal, mais j'aime mieux le Misanthrope ou même Sganarelle.
Ce soir-là, je débarquai avec mon léger bagage, la reine devant partir le lendemain; mais, grâce à W. B., je trouvai place dans une des baraques de M. Packham.
Le 7, le cortège royal se rendit dés le matin du château à Tréport, dans le même ordre où il y était venu le samedi soir. L'artillerie, les fanfares, les musiques, les vivat, retentissaient de toutes parts.
Toute la famille royale conduisit la reine à bord du yacht, dont elle fit elle-même les honneurs. Je fus assez, surpris de voir le prince Albert décoré du grand cordon de la Légion-d'honneur. J'appris d'un aide-de-camp que le roi lui avait fait, la veille, cette gracieuseté; quant à la reine, Louis-Philippe l'avait priée d'agréer deux magnifiques tapisseries des Gobelins, merveilleuses peintures dont notre industrie est fière à juste titre.
Le prince de Joinville, celui de tous les membres de la famille royale avec qui la reine semble liée d'une amitié plus intime, raccompagne à bord du yacht jusqu'à Brighton. Trois bateaux à vapeur français se sont joints à la flottille anglaise, et naviguent de conserve avec elle.
Aujourd'hui tous ces lieux si retentissants, si animés naguère, sont rendus à leur solitude habituelle. Les gens du château se partagent les 25,000 francs de gratification que la reine leur a laissés; les pauvres qui ont vécu je ne sais comment, pendant qu'un morceau de pain se vendait au poids de l'or, se réjouissent de la mince libéralité du prince Albert, qui leur a laissé 3,000 francs. Ceux qui, comme M. Vatour, par exemple, ont reçu, pour prix de quelque léger service, bagues, tabatières, bijoux en brillants, montrent à leurs amis ces marques de munificence. Hier il n'était bruit que de cette visite; aujourd'hui on en parle moins; demain on n'en parlera plus. Eh! Dieu veuille qu'un jour, d'un côté ou de l'autre du détroit, pessimistes anglais ou alarmistes français n'aient pas quelque occasion inattendue de s'écrier: «Ah! nous l'avions bien dit!»............
(Nous donnerons dans le prochain numéro d'autres dessins et quelques détails qui n'ont pu trouver place dans celui-ci,)
Quelquefois la pensée dort tandis que la parole, dont elle est l'amie ou le guide inséparable, se hasarde imprudemment, et s'avance seule: sa démarche parait d'abord assurée, parce que, habituée à se soutenir sur sa compagne, elle peut ainsi faire quelques pas sans elle; mais bientôt elle chancelle, et tombe étourdie; alors la pensée se réveille, elle court après la parole, la rejoint, la relève, la raffermit, la soutient, puis elle voltige autour d'elle, la devance, et lui dit avec un doux sourire: Ma soeur, me voici.
Hélas! est-ce donc un jour de fête que celui qui voit finir une année, et le Temps ravir à l'homme une part de son avenir? Oh non, ne célébrez pas cette journée, elle est trop triste; ou bien il faudrait le faire avec des pleurs et des habits de deuil.
Hier, j'étais plus jeune, et je voyais avec douleur arriver ce moment, cette transition singulière qui me donne un autre âge, et me fait faire ce grand pas d'une année vers la mort, vers cet autre moment on l'on tombe du temps passé dans l'éternité.
Et je me croyais si jeune encore, il y a peu de jours: j'étais si insouciant de la vie, de mes pensées et de mon avenir; et, aujourd'hui, dans ce jour de fête, je vois qu'elle s'éloigne, la jeunesse, qu'elle emporte ce temps qui n'est plus, et ne me laisse que l'avenir incertain.
Dans ce jour de fête, j'appelle à moi ma pensée, et lui dis: Vole auprès des souvenirs de ma jeunesse, ramène-les moi; mais je les revois sans plaisir, car ma pensée revient triste, et ses ailes ne sont chargées que de chagrins.
Comme l'abeille, lorsqu'elle sort de sa niche avec le soleil, elle va au loin baiser les fleurs; mais l'ouragan terrible accourt, la pluie et le sable tombent et s'élèvent, tournent autour d'elle, enveloppent les sucs recueillis, et les empoisonnent d'un mélange impur; et la pauvrette revient attristée dans son palais de cire.
Hélas! ce jour de fête m'apporte une mélancolie qui me tue; je ne sais pourquoi je voudrais une horrible rencontre dans cette journée; il serait étrange que le jour de ma naissance fût celui de ma mort: cela accourcirait ma vie, mes pensées et aussi mon épitaphe.
On y lirait: Il est né et mort le 11 de mai: c'est un beau mois pour naître et pour mourir, diraient-ils en y jetant les yeux. Mais ce mois est souvent triste comme la pensée: et, aujourd'hui, il fête mon anniversaire avec un vent glacé, un ciel obscur et des nuages de plomb qui ne laissent pas voir le soleil.
Dieu détache un siècle du trésor infini de l'éternité, et il le jette au monde pour que le monde ait le Temps.
Le siècle, ainsi échappé des mains de Jehovah, marche pendant cent années dans l'univers, et quand il a terminé sa course, il va se réunir à ses frères qui ne sont plus.
Un autre le suit, qui le remplace, qui vit aussi de cette vie égale et mesurée, et il court aussi s'abîmer dans le passé.
Chacun emporte avec soi ou les trésors d'une grande gloire, ou le poids d'un oubli profond.
Celui-là est le siècle de Charlemagne, cet autre celui de Napoléon, d'autres sont des siècles d'ignorance et de misère.
Quand ils ont ainsi vécu, ils se réunissent tous dans un antique palais, et, se tenant par la main, ils forment une longue chaîne, et ils dansent.
Quelquefois ces fantômes centenaires s'assoient autour d'un foyer, comme de graves vieillards, et ils se racontent leur vie.
Regardez-la marcher dans ses écarts, cette comète insensée, qui ne vit pas dans les limites que mesure au monde le doigt de Dieu.
On dirait une folle qui traverse les champs loin des routes, qui, les cheveux épars, court sans but et sans pensée, pousse des cris, et laisse flotter derrière elle ses vêtements.
Ainsi cette planète vagabonde vole brûlante dans l'espace; sa chevelure enflammée se développe derrière elle... mais elle est terrible dans ses pas irréguliers.
Les autres globes la voient approcher avec effroi, et voudraient reculer devant elle, mais la règle les retient. Elle passe dédaigneuse auprès d'eux, et ne les touche point... Ils respirent quand elle n'est plus là.
Ou bien, aveugle et furieuse, elle court d'une ligne droite sur un monde; elle le brise en mille éclats, qui rejaillissent dans l'espace, et forment peut-être de nouveaux globes, qui se façonnent au milieu de leurs atmosphères nouvelles.
Ou bien, elle les brûle, elle les entraîne dans ses cheveux de feu; ils s'y mêlent et ne peuvent plus s'en dégager; et les êtres des différents mondes les cherchent dans les cieux et ne les y trouvent plus.
Et quelquefois encore, par un autre caprice, elle recommence avec une bizarre régularité cette immense ellipse qu'elle avait décrite; oubliée pendant des siècles, elle reparaît et sème de nouvelles terreurs.
Et cependant elle traîne peut-être avec elle des myriades d'êtres inconnus qui l'habitent et vivent sur elle, qui pleurent sans cesse ses écarts, volent éperdus avec elle, et sillonnent sans cesse l'étendue.
Enfin, Dieu parle! ce globe rebelle à ses volontés l'importune, il ne trouve plus grâce devant lui; Dieu lui assigne aussi une place dans ses desseins, et l'enchaîne dans le grand ordre; ou bien, pour la punir, il la brise, l'efface, et elle disparaît.
(La suite à un autre numéro.)
Lecteur, as-tu souffert?--Non.--
Ce livre n'est pas pour toi.
n matin, la sentinelle avancée de la forteresse de Lecco rapporta à Ramengo que la veille au soir un inconnu s'était approché de la citadelle, et avait lancé une flèche sur le balcon de Rosalia, qui l'avait ramassée.
Cette nouvelle enflamma la rage de Ramengo. Il fut persuadé que cet inconnu était Pusterla, qui continuait ainsi ses intrigues avec Rosalia. L'idée lui vint que cela pouvait l'aider à se défaire de ce jeune seigneur, et à causer une effroyable douleur à la maison des Pusterla par un assassinat que justifiaient suffisamment ses devoirs de gardien de la citadelle. Il ordonna donc aux soldats que, si pareille chose arrivait de nouveau, ils eussent à tirer sur le téméraire inconnu, à le tuer et à se taire.
Le soir du même jour, l'homme revint près de la forteresse. Rosalia, qui se tenait à son balcon, ne l'eut pas plutôt aperçu, qu'elle jeta de toutes ses forces une pierre qui vint tomber aux pieds de l'inconnu. Il la releva, et comme il prenait la route du bois pour s'en retourner, un trait d'arbalète l'étendit roide mort sur le sol. Les gardes coururent aussitôt sur lui et trouvèrent qui; ce n'était qu'un valet inconnu. Aucun signe, aucune devise n'indiquaient ce qu'il pouvait être. Ils revinrent avec la pierre à laquelle un billet était lié. Ramengo attendait dans ce cruel tourment qu'éprouvent les trompeurs lorsqu'ils se voient trompés. Lorsqu'on lui apprit la nouvelle et qu'on lui remit la lettre, sa bouche se contracta d'un sourire semblable au grincement d'un loup qui avise sa proie. Il congédia les soldats et ouvrit le billet. Il ne portait point d'adresse, mais il était de la main de Rosalia, et, les membres agités par un frémissement convulsif, il lui ces mois:
«Quelles douceurs depuis longtemps inconnues me fait éprouver ta lettre! Tu veux donc, par amour pour moi, t'exposer à de nouveaux périls? Te presser encore une fois sur mon coeur, était une consolation que j'osais à peine espérer; mais, s'il te voyait, il y va de la vie. Cependant après-demain il sortira à la nuit tombante pour visiter les postes sur le lac; dès qu'il sera parti, j'étendrai une blanche toile sur le balcon, et lu viendras à la poterne que tu connais, que de choses je te dirai! Le sais-tu? mon sein est fécond. Puisse te ressembler l'enfant qui naîtra! Adieu, adieu! Comme la joie me transporte à la seule pensée d'embrasser bientôt mon bien-aimé!»
Il fallut que Ramengo se fit violence pour continuer cette lecture jusqu'au bout. Il n'en pouvait plus douter, Rosalia le trahissait; il n'y avait de doutes qu'à l'égard de son complice. Ses vagues soupçons étaient désormais une certitude: il ne lui restait plis qu'un parti à prendre, celui de la vengeance.
La fureur lui conseilla un instant de se venger aussitôt sur l'infortunée. L'égorger, lui arracher le coeur, lui tirer des entrailles l'enfant à peine forme et le broyer sous ses pieds, étaient des pensées qui souriaient à son délire. Déjà il allait les réaliser, déjà il entrait chez Rosalia épouvantée, prêt à porter sur elle une main barbare, lorsqu'une réflexion subite lui cria que le châtiment serait trop doux pour un pareil outrage: puis il fallait que l'amant tombât aussi dans le même piège. Et il se repentait d'avoir déchiré le billet; il aurait pu l'envoyer au complice, l'attirer dans ses filets. Mais l'envoyer à qui? pensait-il, en quel endroit? S'ils n'avaient pas égorgé le vil instrument, j'aurais bien su, à force de tourments, en le torturant membre par membre, j'aurais bien su lui arracher le nom de l'infâme. J'ai trop précipité ma vengeance; mais maintenant, maintenant je l'ai méritée, elle sera longue, impitoyable; tremblez, scélérats!
Il roulait ainsi de sombres pensées devant Rosalia, qui s'efforçait en vain de comprendre le sinistre silence de son mari. Il le rompit enfin pour lui dire que le lendemain il sortirait à la tombée de la nuit. Il espérait que l'amant, n'ayant pas reçu de réponse, n'en viendrait pas moins au rendez-vous. Rosalia lui dit adieu avec cette tendresse persévérante qu'elle opposait à ses mauvais traitements. Les baisers de sa femme brûlaient Ramengo, comme la pierre infernale brûle une plaie vive; mais, voulant opposer ruse à ruse, tromperie à tromperie, il essaya de lui parler tendrement: ses paroles expirèrent dans sa bouche; de la presser sur son coeur, mais au moment même où il l'attirait vers lui, il ne put s'empêcher de la repousser par un brusque mouvement de haine; elle soupira et fondit en larmes. Quelque habituée qu'elle fût aux duretés de Ramengo, elle n'avait encore pu y endurcir son âme. Le lendemain Ramengo sauta dans une barque, prit le large; puis revenant vers la rive, il débarqua. Il se plaça dans un lieu d'où il pouvait voir la citadelle sans être, aperçu. Bientôt ses yeux sont frappés du voile blanc étendu sur le balcon. A cette vue, sa fureur se renouvelle et redouble; son coeur, gonflé de rage, semblait s'élancer de sa poitrine, et brisant autour de lui les branches d'arbre qui ombrageaient sa retraite, il blasphémait Dieu, les hommes, le ciel. La nuit s'épaissit, il s'approcha davantage, et s'appuya à deux arbres voisins entre lesquels il passait la tête, pareil à la hyène qui guette la gazelle, fixant ses regards tantôt sur la route, tantôt sur la poterne et le balcon.
Il vit bientôt apparaître Rosalia vêtue d'une blanche robe de lin. Ses yeux, se portèrent sur le penchant de la colline, et, à la lueur incertaine du crépuscule, cherchaient discerner quelqu'un d'attendu. Trompée dans son espoir, elle rentrait pour sortir encore. Elle s'asseyait, appuyant son bras sur les balustres du balcon, en inclinant son beau visage sur sa main; elle demeurait dans une inquiète mais douce attente. Quelquefois elle soupirait en levant les yeux vers les étoiles; d'autres fois elle chantait quelques romances sur un air lent et mélancolique, dont le son s'éteignait avec un doux murmure au milieu du pathétique silence de la nuit, se mêlant au lointain clapotement de l'onde qui venait baiser les rivages du lac.
Mais l'attente de Ramengo et de Rosalia fut trompée, Ramengo ne s'en tint pas là. Six fois il revint subir les tortures de cet horrible espoir de joindre son rival, la rage et l'assassinat dans la pensée, mais toujours en vain. Il eut le temps de distiller les poisons de sa vengeance, et pendant les atroces veilles de ces nuits la médita, la créa au gré de ses rêves, la poussa à ses derniers raffinements autant qu'il le fallait pour saturer son âme altérée de sang et de supplices. L'enfant qui se formait dans les entrailles de Rosalia devait venir à la vie pour pouvoir la perdre; il fallut le laisser naître: pour lui faire subir sa part du châtiment, et augmenter pour la mère les douleurs de la peine, d'autant plus cruelles qu'elle les prévoyait moins. Cependant il dissimula: il revint avec Rosalia aux douceurs des premiers jours de leur mariage, redoublant même de courtoisie pour cacher la trahison qu'il méditait. Toutefois, au milieu du ces caresses, il arrêtait sur elle un oeil si glacé, d'une limpidité tellement sinistre, que Rosalia, épouvantée, lui jetait les bras autour du cou, et lui demandai: «Qu'as-tu, Ramengo? Pourquoi me regardes-tu ainsi?» Il ne répondait rien; mais, en recevant ses baisers, sa femme était prise d'un frisson involontaire. Elle le voyait, d'une main convulsive, porter la main sur son poignard, et, comme contraint par une force irrésistible, la repousser loin, de lui et sortir pour calmer son indocile rage. Rosalia comprenait qu'une grave tempête s'agitait dans l'âme de son mari. Elle souffrait, se taisait, et n'était pas plus avare de ses caresses. Elle puisait des consolations dans ces joies secrètes de la femme qui sent vivre en elle-même autre être, uni à elle et cependant différent, vivant de la même vie, ému par des sentiments communs, aimé comme soi-même, aimable comme autrui. Elle était saisie d'une vive allégresse en voyant approcher l'heure où elle donnerait le jour à un enfant, gage de leur amour, et qui l'accroîtrait encore par les soins que ses parents lui donneraient de concert, par ses charmes enfantins, par les espérances qui dansent autour du berceau du premier né.
Bientôt elle mit au monde un fils A peine avait-elle, dans un premier baiser, oublié les douleurs de l'enfantement: «Qu'on porte, dit-elle, cet enfant à son père.»
On lui porta en effet cette créature, si frêle que, sous l'impression de l'air et des objets extérieurs, elle vagissait et agitait ses petits membres; spectacle touchant pour tous, d'ineffable joie pour un père. Mais les yeux de Ramengo s'enflammèrent d'une plus sombre fureur, un rire sinistre contracta ses lèvres. Il prit l'enfant sur un bras, et de l'autre, tirant son poignard, il le dirigea contre la faible créature. La femme à qui l'enfant avait été confié, se précipita au devant du coup qui le menaçait; mais elle ne put faire que le tranchant de l'arme n'entamât sa poitrine et n'y laissât l'empreinte d'une main criminelle-. A la vue du sang qui s'échappait, et aux cris de douleur poussés par le fils de Rosalia, l'assassin jeta son poignard en maudissant, et s'enfuit en proférant mille blasphèmes.
Quel coup cette nouvelle porta à la tendre Rosalia! Au sein de la lièvre de l'enfantement, et dans cet état où toute émotion peut devenir mortelle, elle fut près de succomber; mais la blessure de l'enfant était légère et se guérit facilement; des mercenaires lui prodiguèrent ces soins que son mari lui refusait; puis, celui-ci revint à la douceur et au repentir. Ce repentir n'était point excité par son crime; il se reprochait seulement d'avoir laissé échapper son secret dans le transport d'une imprudente fureur. Il rejeta sur des soucis violents, des chagrins profonds et concentrés, l'excès subit de sa furie et de son égarement; et, devenant assidu auprès du lit de sa femme, il eut pour elle des paroles d'affection.
Cette tendresse fut pour elle le meilleur remède et le réparateur le plus puissant; elle tendit sa main pâle et tremblante à son époux, qui la pressa entre les siennes; elle lui montrait leur fils suspendu à son sein: «Et vois, lui disait-elle, vois comme il est beau; tu l'aimeras. Quel visage d'albâtre! Quelle douce respiration! Regarde: il ouvre les yeux; ce sont les tiens; comme il te ressemble! prends-le entre tes bras, et lui donne un baiser.» Et elle le lui présentait. Malgré ses agitations intérieures, Ramengo le prit, le regarda fixement, approcha ses lèvres du visage, de l'enfant, et l'embrassa ou en fit le semblant. Sa mère lui prodiguait une furie de baisers; plongée dans une extase d'amour, de béatitude, jouissant du bonheur d'être épouse et mère, aimée et aimant, elle ne pouvait se rassasier de contempler et de caresser son fils; elle l'enveloppait de ses langes, le mettait tout nu, le couvrait d'ornements avec une coquetterie toute maternelle, folâtrait avec lui, heureuse d'épancher sur ce fruit de son sein cette plénitude de tendresse qu'elle n'avait pu verser dans le coeur de son mari.
Mais ces scènes étaient chaque jour une torture nouvelle pour Ramengo, et chaque jour grandissaient dans son âme ses sinistres projets de vengeance.
Rosalia était guérie depuis peu de temps. C'était le soir d'un beau jour de mai: le temps était magnifique, le ciel paisible, et la naissante chaleur prêtait un grand charme au souffle de la brise nocturne. Ramengo dit à sa femme: «Vois quelle belle soirée! si nous sortions un peu aux environs de la citadelle, il me semble que ta santé s'en trouverait mieux?
--Volontiers,» s'écria Rosalia dans sa joie, heureuse de recevoir une preuve d'affection de son mari, parce qu'elle sentait qu'elle l'en aimerait davantage.
«Et l'enfant? ajoutait-elle; je vais le coucher, n'est-ce pas? Attends seulement que je l'aie endormi.
--Pourquoi ne l'emmènerions-nous pas? répondit Ramengo; est-ce que tu t'ennuies déjà de le porter?
--M'ennuyer! s'écria-t-elle avec un indéfinissable accent de tendresse; oh! tu ne sais pas combien est agréable à une mère le poids de son enfant! Ne l'ai-je pas porté plus longtemps dans mon sein?»
En parlant ainsi, elle enveloppait son fils dans ses langes, et s'avançait aux côtés de son mari. Ils sortirent de la citadelle et, descendant le versant de la colline, ils arrivèrent au bord du lac. C'était la première fois, depuis ses souffrances, qu'elle revoyait la sérénité de l'air libre, la lac, les monts, et elle s'enivrait d'une douce joie. Comme le prisonnier qui sort du cachot, elle sentait sa poitrine se dilater en respirant le souffle pur et vital de la brise. Le lac, bien que la fonte des neiges et la saison pluvieuse l'eussent extraordinairement accru, jetait tranquillement ses flots sur le sable de ses rives. Ils s'assirent auprès, sur un parapet à hauteur d'appui, et laissent courir leurs regards sur cette plaine liquide, qu'aucune barque ne sillonnait, parce qu'une des premières mesures contre la guerre qu'on redoutait, avait été de les couler toutes à fond. Rosalia regardait tantôt la Resegone, dont les cimes crénelées laissaient s'échapper les derniers rayons du soleil, tantôt l'ouverture du vallon de: Valmadrera, où la lumière semblait, avant de disparaître, rassembler toute sa force, comme le sang au coeur d'un mourant; et elle caressait son nourrisson et lui parlant comme s'il eût pu comprendre et lui répondre: «Ouvre les yeux, mon amour, ouvre-les à ce magnifique spectacle; vois ces monts: un jour tu les connaîtras; sur leurs flancs, jusque sur leurs sommets, tu poursuivras les jeunes chevreaux aussi légers qu'eux, et jouissant de l'air pur, du riant soleil et de la liberté! Et ce lac, vois-le! il renferme dans ses ondes un autre enfant beau comme toi. Un jour viendra où il te portera véritablement dans ses flancs, lorsque tes bras le sillonneront à la nage, ou que ta barque ouvrira ses flots.
«Et pourquoi, interrompit Ramengo, pourquoi n'irions-nous pas nous-mêmes en bateau?
--Oh! oui, s'écria-t-elle, pourvu que tu ne redoutes pas la fatigue de ramer.
--Au contraire, c'est pour moi un délassement, un salutaire exercice.»
En deux sauts, il fut à un petit môle où on gardait sous clef deux petites barques pour le service de la forteresse, les seules qu'on eût laissées sur toute la rivière. Il mit les rames à l'eau, et prit Rosalia, qui s'assit à la poupe avec son enfant, pendant que Ramengo frappait l'eau de ses rames. Ils côtoyèrent ainsi le rivage sur lequel est situé le bourg de Lecco. Ils passèrent sous le pont qu'Azone avait fait élever il y avait peu d'années, et, poursuivant leur route du côté de Pescale et de Pescanerico, ils arrivèrent à un endroit où l'eau s'étend sur un vaste bassin. Cependant le jour avait disparu; les cimes environnantes se dessinaient nettes et sombres sur l'azur obscure d'un ciel sans nuages, et, du milieu du lac où ils naviguaient, à peine pouvaient-ils apercevoir les rives; mais, des ouvertures des rares chaumières, ils voyaient s'exhaler la fumé du feu auquel les pauvres gens faisaient cuire le maigre souper que leur imposait l'interruption de la pêche. Tout respirait la paix autour de Rosalia et au dedans de son coeur. Inondée d'un pur ravissement, elle essuyait de ses lèvres la sueur qui couvrait le front de son enfant endormi. Tout à coup, Ramengo, d'un pied terrible, frappe le fond de la barque, l'ébranle, de manière à l'entr'ouvrir, à faire bondir la mère et à réveiller l'enfant en sursaut; puis il s'écrie; «Infâme! qui m'as trahi! Tu as cru me cacher les criminelles! tu t'es trompée: je sais tout. L'heure du châtiment est venue. Scélérate! tu vas mourir!»
Épouvantée, les yeux et la bouche ouverts par la terreur, pâle, et d'une main serrant son enfant contre son sein, tandis qu'elle étend l'autre vers son bourreau par un mouvement d'instinctive défense. La malheureuse voulait répondre, interroger, supplier; mais le lâche Ramengo ne lui en laissa pas le temps; et, jetant les rames dans le lac, il s'élança lui-même à la nage, Rosalia poussa un cri, le cri du désespoir, et se couvrit les yeux en voyant son mari se précipiter hors de la barque: mais bientôt, à la faible lueur un crépuscule, elle put le voir nager et gagner le rivage.
Délivrée de la crainte qui l'avait saisie pour les jours de Ramengo, elle retomba dans un étonnement stupide, et qui lui faisait croire qu'elle était en proie à un songe affreux. Dès qu'elle revint un peu à elle-même, l'horreur de sa situation se présenta tout entière à sa pensée: seule, sur un lac gonflé par la fonte des neiges, dans une faible barque, et sans rames pour la faire marcher; seule, avec un enfant dont la vie lui était plus chère que sa propre vie! Elle éclata en cris d'angoisses, et la pluie de ses larmes retomba sur le visage de la petite créature ignorant son malheur. Ses pleurs, en se frayant un passage, tirèrent un peu Rosalia de sa léthargique douleur. Dans sa criminelle vengeance, Ramengo avait disjoint les planches du bateau, et l'eau pénétrait lentement par les fissures qui s'étaient ouvertes. L'infortunée fixa les regards sur le fond de la barque et parut se consoler: «Une heure, se dit-elle, deux heures au plus, et l'eau remplira cette nacelle; elle s'abîmera, je m'abîmerai avec elle... et je serai délivrée de cet enfer.--Mais mon enfant?»
A cette pensée, elle frissonna. Alors, aussi prompte à chercher des moyens de salut qu'elle avait d'abord été ardente dans son désespoir à désirer la mort, elle arrache avec furie de sa tête, de sa poitrine, les voiles qui les couvrent, et elle s'en sert pour étouper les fissures. Attentive, elle tend ses regards, elle prête l'oreille pour s'assurer si l'eau ne suinte pas encore par quelque passage. Lorsqu'il lui parut qu'elle ne pouvait plus pénétrer, elle se consola, reprit son enfant dans ses bras, et s'assit, regardant tout à tour son fils, le rivage et le ciel. L'enfant était endormi, la rive lointaine demeurait silencieuse comme l'égoïste devant les misères de ses frères; le ciel était limpide et beau, comme il est toujours à la fin de mai dans ces riantes contrées de la riante Lombardie. Le croissant pointait alors derrière les monts de l'Albenza, dont les cimes se dessinaient dans le profond azur, au milieu de mille scintillantes étoiles.
Combien de soirées aussi belles que celle-là Rosalia avait passées dans l'aimable et joyeuse société de ses compagnes, près de ses parents, insouciante jeune fille, pleine de joies paisibles et de rêves heureux! Et, depuis son mariage, combien de fois, à cette heure, elle s'était arrêtée, sur la plate-forme de la citadelle, à écouter les mélodies mélancoliques du rossignol, à embrasser de ses regards la rive du fleuve ou le versant de la colline pour y découvrir le retour de son époux! Et maintenant!... la pensée de son mari lui rappelait les plus minutieux souvenirs du passé: gestes, paroles, actions, qu'elle avait voulu ne pas voir on interpréter dans un sens favorable, et qui aujourd'hui lui révélaient toute une misérable trame de haine continue, de vengeance méditée; elle, était condamnée pour un crime dont elle ne se reconnaissait pas coupable, dont elle aurait pu se justifier par un seul mot; condamnée à souffrir une nuit entière, sur cette onde déserte, le désespoir et la peur!» Personne ne viendra donc me secourir? personne! A cette heure, Ramengo est rentré dans la citadelle; il revoit les lieux qui sont pleins du souvenir de nos premiers jours de bonheur. Personne n'accourt à sa rencontre pour fêter son retour. Il revoit la couche nuptiale, il revoit le berceau, le berceau vide; il va se rappeler sa femme, son enfant qui n'est point coupable; il va se repentir de nous avoir infligé cette torture, et nous allons le voir accourir pour nous sauver. Oh! comme je saurai dissiper ses soupçons! comme, avec un redoublement d'amour, je saurai calmer sa haine! Mon Ramengo m'aimera encore, il m'embrassera encore, il embrassera son fils. Le voici: une lumière s'avance vers nous, ce ne peut être que sa barque.»
La lumière s'avançait lente, égale, mais pâle et bleuâtre; elle toucha la barque de Rosalia.... C'était un feu follet, qui, poursuivant sa route, s'évanouit. Quand il s'approchait, Rosalia avait poussé le cri désespéré du naufragé qui implore du secours, les battements de son coeur avaient mesuré l'éloignement de la flamme et sa marche lente; lorsque cette espérance lui échappa encore, elle fondit en pleurs.
Elle plaça son enfant sur le banc de la proue; elle s'agenouilla, et commença avec ses mains à imiter le mouvement des rames pour essayer de s'approcher du rivage. Elle parvenait ainsi à faire mouvoir la nacelle, mais elle ne lui donnait qu'un mouvement de rotation sur elle-même, sans le faire avancer d'un pas vers le bord; enfin, fatiguée, épuisée, désespérée et malheureuse revint s'asseoir, reprendre son enfant sur ses genoux, et se couvrant les yeux avec les mains, elle recommença à pleurer, à rêver encore. Aux approches du matin, une brise aiguë et roide; engourdissait ses membres et lui faisait claquer les dents. D'épais nuages s'étaient condensés autour des crêtes de la Grigna et du Leguone, et, chassés çà et là par les vents, ils s'avançaient comme des troupes ennemies, et répandaient des ténèbres sur tout le ciel; les éclairs se succédaient rapidement, le tonnerre roulait sourdement dans l'espace; la pluie commença à tomber avec une fureur inouïe, et bientôt une redoutable tempête s'abattit sur le lac. Rosalia se tourna du côté de Lecco, dont chaque instant l'éloignait davantage; en vain ses yeux, à la sinistre lueur des éclairs, s'efforçaient d'apercevoir quelque secours: elle n'en vit point paraître, et n'en espéra plus. Alors se présenta à son esprit consterné la possibilité, puis la certitude d'un malheur plus grand qu'elle ne l'avait imaginé. L'aube, son espérance, commença à ne plus lui paraître la fin, mais un accroissement de ses maux.
L'eau tombait comme si des mains prodigues l'eussent épanchée des réservoirs du ciel. Où se réfugier? comment, parer à ce nouveau malheur? La barque n'avait ni pavillon ni tente; déjà les roulements du tonnerre et les éclats de la foudre avaient réveillé l'enfant, et les bras maternels ne suffisaient pas à le protéger; elle se fit d'abord un abri avec sa robe, qu'elle releva sur sa tête, et dont elle couvrit aussi son nourrisson; mais la pluie incessante eut bientôt pénétré les habits qui dégouttaient. Alors elle se frappait la poitrine et la tête, et s'arrachait les cheveux; privée de sentiment, elle ne voyait plus rien; elle coucha son fils sur une partie de la barque qui, plus élevée, restait plus à sec; puis, s'appuyant sur les genoux et sur les mains, elle lui fit un toit de son propre corps, et, dans une si fatigante attitude, elle lui tendit le sein, à la manière dont les bêles sauvages allaitent leurs petits.
Situation terrible que celle où ils se trouvaient! A l'eau qui s'était introduite la veille par les fissures, s'ajoutait celle qui tombait à flots du ciel; ses genoux, ses jambes, en étaient trempés; mais elle prenait patience et tolérait ses souffrances; mais l'eau montait toujours par l'effet de son propre poids; elle atteignait le dernier refuge de l'enfant, et l'infortunée ne savait comment l'arracher au péril qui le menaçait; elle se découvrait la poitrine de ses vêtements, et elle s'en servait pour éponger l'humidité de la barque; de ses mains elle faisait une sorte de pelle, avec laquelle elle jetait l'eau au dehors; mais, pour se livrer à ce travail si pénible et d'un si mince résultat, il lui fallait laisser à découvert son fils, qui était en danger de se noyer. Découragée, Rosalia reprit sa première position, serra son enfant contre son sein, et recommença ses pleurs et ses prières; cependant la pluie ne diminuait point de violence, et le vent du nord chassait toujours la barque devant lui. De temps en temps elle levait la tête, et, à travers ce déluge, elle voyait passer sur la rive les chaumières et les plaines. Lorsqu'elle arriva au lieu où, à la Rabbia après Olginate, le lac prend un cours plus rapide, elle sentit la nacelle balancer et tourbillonner sur elle-même: elle se crut submergée, embrassa son fils, recommanda son âme à Dieu, l'âme et la vie de la faible créature qu'elle nourrissait.
Cependant le courant rapide reprit la barque avec force, et, bondissant sur la vague, elle descendit le fleuve de nouveau. Quelques cabanes de pêcheurs, quelques moulins s'offraient aux regards de distance en distance; çà et là un paysan, un bûcheron ou une lavandière, attentifs à leurs travaux sur la plage, voyaient cette barque de loin, la regardaient un moment, et quelqu'un d'entre eux s'écriait:
«Quel singulier plaisir d'aller ainsi sur le fleuve, grossi comme il est par l'orage!»
Mais un autre ajoutait: «Ne voyez-vous pas qu'elle n'a ni rame ni timon? c'est une barque qui se perd.
--Une barque qui se perd! courons la secourir! Maudite soit la guerre qui nous a enlevé nos bateaux!»
Ils couraient sans savoir où, et criaient vers la barque; d'autres se dirigeaient, en toute hâte vers les postes occupés par les sentinelles et les vedettes mais, avant qu'ils les eussent atteints, l'onde déchaînée avait emporté la nacelle; ils ne pouvaient plus que la regarder dans le lointain, et s'écrier: «Les pauvres gens qui sont dans cette barque! Que les âmes du purgatoire leur soient en aide!»
Toutefois, après diverses alternatives de périls qui eussent inspiré plus d'une fois à Rosalia désespérée la pensée d'en finir d'un seul coup, en se jetant elle-même aux eaux du fleuve, si l'espoir de sauver son enfant ne l'eût retenue, l'Adda, s'étendant dans un lit plus large, emporta la nacelle avec moins de fureur. La tempête, avait cessé, et, par un de ces changements subits, ordinaires dans la saison, le ciel, se dégageant de ses nuages, resplendissait maintenant des feux d'un brûlant soleil. Dans le voisinage de Vaprio, le flot portait même insensiblement la nacelle vers le rivage, et un rayon d'espérance brilla aux regards de Rosalia; elle fut entraînée tout près d'un rocher, qui, creusé à sa base par le battement de la vague, formait une sorte de grotte, d'où pendaient les racines et les tortueux rameaux d'un figuier sauvage. Rosalia parvint à saisir l'un de ces rameaux, et, l'étreignant avec tout ce qui lui restait de force: «Grâces soient rendues au Seigneur! s'écria-t-elle; mon fils est sauvé!»
Elle respira. D'un oeil consolé elle regarda son fils, et il se fit sur son visage un changement pareil à celui que la matinée avait vu dans l'atmosphère. Le flot tentait bien d'arracher la barque de son asile; mais Rosalia, tenant l'arbre à deux mains, neutralisait l'effort du flot. Elle se prit alors à regarder autour d'elle: le rocher sous lequel elle était arrêtée était étroit et escarpé; de quelque côté qu'on l'envisageât, on ne trouvait point d'endroit praticable. Sur la gauche de l'Adda, la plaine s'étendait verdoyante et fleurie; de vigoureux paysans, d'actifs Bergamasques, s'y livraient joyeusement à leur travail champêtre; mais l'éloignement était si grand, si tumultueux le bruit du fleuve, qu'elle ne pouvait espérer que ses cris arrivassent jusqu'à eux. Cependant le soleil, qui avait atteint le milieu de sa course, dardant ses rayons sur la tête de Rosalia, lui infligeait ainsi un nouveau suppliée, comme si elle eût dû les éprouver tous dans cette journée. Et les heures passaient, et, dans leur fuite, elle s'aperçut que sa position avait changé, mais qu'elle ne s'était pas améliorée. Isolée en cet endroit, loin de tout secours, elle un voyait aucun moyen de se tirer d'une position si affreuse. Peut-être le désespoir lui aurait-il encore prêté assez de force pour se hisser de branche en branche, de racine en racine, jusqu'au sommet du rocher; mais son fils? l'abandonner ne pouvait pas se présenter à sa pensée, et il ne fallait pas songer qu'elle pût, en le portant à son cou, tenter cette périlleuse voie de salut; et, pour son enfant seul, elle embrassait étroitement le rameau sauveur.
Bientôt il se réveilla; il prit à crier, blessé dans ses membres délicats par le contact des planches, pressé par la faim, brûlé par le soleil jusque sous les voiles que Rosalia avait arraches de sa poitrine pour l'en couvrir. Chaque cri de l'enfant enfonçait un poignard dans le coeur de la mère, et d'autant plus avant qu'elle s'était crue désormais délivrée de tout péril et en sûreté. Comment l'apaiser? Quitter la racine qui retenait le bateau, c'était courir de soi-même au devant des angoisses du premier danger. «Peut-être, se disait-elle, y a-t-il un village près d'ici; on me verra; on me portera secours. Mais, hélas! si on n'arrivait pas à temps!» Alors elle tremblait que le rameau ne se brisât, et le serrait avec toute la fureur dont celui qui se noie enserre sa dernière chance de salut. Des frissons et des sueurs parcouraient tout son corps, lorsque étourdie par l'influence du soleil, elle voyait la roche fuir et se balancer devant elle, ou sentait ses forces s'amoindrir, et s'énerver les jointures de ses doigts agités par des pulsations convulsives.
Enfin, elle restait dans la même position, et ne pouvait caresser son fils, ni le presser sur son sein, ni calmer ses cris par des baisers et en le berçant sur ses genoux, entre ses bras. Il ne lui restait donc que la voix, et elle s'en servait pour l'encourager, l'inviter à la patience, à se taire, à dormir: il ne fallait plus craindre; le secours viendrait bientôt; il reverrait son père, son toit natal; enfin, elle entonnait l'air accoutumé pour l'endormir: elle chantait sur le bord de l'abîme, au sein de cette agonie!!
Mais l'enfant n'écoutait point et ne cessait pas ses gémissements: ses cris mettaient en lambeaux le coeur de l'infortunée. En vain elle s'ingéniait pour l'approcher, pour le toucher au moins avec les pieds et les genoux, pendant que ses bras étaient suspendus aux racines du figuier Plus d'une fois elle fut sur le point d'allonger les doigts et de se laisser encore emporter par le fleuve; mais elle n'osa pas, et éclata en une plainte désespérée qui formait, avec les cris plaintifs de son enfant, l'harmonie désolante de la douleur. De temps en temps, reprenant haleine, elle poussait un cri, le plus fort qu'elle pouvait: elle l'écoutait répéter par l'écho, l'écho, insensible comme l'âme de l'avare. Les oiseaux, abrités parmi les broussailles, en sortaient avec bruit et se dispersaient dans les airs; mais rien ne répondait: un moment après, tout rentrait dans un profond silence, à peine interrompu par le clapotement des flots, qui, se brisant contre les pierres, faisaient chanceler la nacelle.
Cependant le soleil descendait derrière l'horizon; la brûlante chaleur qui s'était exhalée pendant les longues heures du jour faisait place à cette agréable brise qui rafraîchit les soirées sur la rive des fleuves. Déjà, sur la plage opposée, Rosalia voyait, oh! avec quel sentiment d'envie! les laboureurs, s'arrachant à leurs travaux, cheminer vers leurs paisibles chaumières; les bouviers ramener leurs troupeaux du pâturage; la petite fille, la baguette à la main, chassant vers le poulailler la troupe d'oisons. C'était l'heure du crépuscule, l'heure des souvenirs pour qui a joui, souffert, aimé. Mais pour Rosalia, elle n'était que le prélude de nouvelles souffrances. La nuit s'épaississait; si la fortune ne lui avait envoyé personne pour la secourir pendant le jour, que serait-ce quand les ténèbres seraient descendues sur la terre? Cependant il lui sembla entendre au-dessus de sa tête comme un bruit, une agitation vague: «Oh! se dit-elle, si je pouvais réussir à me faire entendre!» Elle poussa un cri, le répéta, crut avoir été entendue, parce qu'on fit silence; elle redoubla l'effort de sa voix, et quelqu'un, en effet, se pencha sur le bord du rocher.
«Qui est là-dessous? cria une voix.
--Moi!... une infortunée!... Secours! secours! répondît la triste Rosalia.
--Mais comment êtes-vous là?» reprit la voix.
Elle ne répondit rien que: «Secours! secours! Prenez mon enfant!»
C'étaient des passants qui l'avaient entendue, et comme ils purent comprendre que c'était une femme en péril de la vie, ils avisèrent à la secourir; mais il fallait en trouver les moyens. L'escarpement du rocher empêchait non-seulement d'approcher de Rosalia, mais même de voir si elle était dans l'eau, dans une nacelle, ou sur un écueil. Aller chercher un bateau jusqu'à Vaprio était un long voyage, d'autant plus long qu'il aurait fallu lutter contre le courant, et cependant elle aurait le temps d'être noyée.
«Voulez-vous une corde? lui cria-t-on.
--Oui! oui!--une corde!... secours! secours!.... bien vite! mon enfant se meurt!»
Ils prirent donc en toute hâte une corde de chanvre qui, par un hasard, se trouvait la sur une charrette, et ils la lui descendirent. Mais, tant parce qu'ils ne savaient point en quel endroit Rosalia était placée, que parce que les saillies du rocher éloignaient la corde de la barque, la malheureuse ne la voyait que trop loin d'elle pour qu'elle osât abandonner son rameau de figuier; elle criait; «A droite!.... A main gauche!.... Je ne puis la prendre.... secours! secours!....»
Enfin la corde vint raser les vêtements de Rosalia. Sûre désormais de pouvoir la tenir, elle lâcha le rameau pour la saisir... Hélas! à peine eut-elle ouvert la main, que l'eau repoussa la barque, et la corde toute glissante s'échappa de ses doigts qui n'avaient plus la force de la retenir. Elle vit encore une fois fuir la rive, elle vit sur le haut du rocher les personnes qui avaient essayé de la sauver se la montrant entre eux, en remplissant l'air de leurs cris de compassion et appelant à l'aide. Elle s'écria: «Au secours!» et souleva vers eux son enfant. Elle les émut de pitié, mais ils ne savaient plus comment la secourir. Le fleuve l'avait déjà entraînée loin d'eux et l'emportait avec impétuosité. Le dernier regard que Rosalia tourna vers le rivage lui montra un vénérable prêtre, qui lui parut crier à haute voix la formule de l'absolution des péchés pendant que sa main droite se levait pour la bénir. Tous les assistants avaient plié les genoux, et récitaient pour elle les prières des agonisants. Elle étendit son enfant sur l'escabeau de la proue, et se laissa tomber au fond de la barque perdue.
Au milieu de tant et de si diverses souffrances, le jeûne, la peine, la douleur, l'espérance tant de fois née, tant de fois disparue, l'amour maternel avait seul soutenu ses forces. Maintenant le désespoir prévalait. Sa vue s'obscurcit; elle ne vit plus, elle n'entendit plus rien. Puisse, dans ce moment suprême, sa pensée s'être unie à celle des fidèles pieusement agenouillés sur le rivage, pour demander avec eux au ciel le remède que la terre ne pouvait plus lui donner!