Lélia--et l'action lui sera salutaire.

D'un bel enterrement veut régaler son père,

Afin de consoler le défunt de son sort,

Par tout ce grand honneur que l'on fait à sa mort.

Il est vrai qu'il s'agissait moins ici de consoler le défunt que le survivant. Mais il n'importe: contrairement à l'adage des casuistes, le moyen justifie la fin dans ce cas plus qu'excentrique. Le fils a son château, le défunt a gagné une croix à la loterie, et il a cela de commun avec bon nombre de vivants.

Telle est l'habileté des mariniers de Loire que, malgré les difficultés dont la navigation de cette rivière est hérissée, ils la parcourent dans tous les temps et à toute heure. De menus branchages jalonnant la route liquide indiquent les sables mouvants et les bas fonds à éviter. La nuit, une succession de phares s'allume au flanc des Iles ou sur les berges de la rive, et projette une lueur mystérieuse sur l'eau noire où glisse notre pyroscaphe. C'est après plusieurs heures de cette navigation clair-obscure que notre nef Argo au ténébreux panache nous dépose dans l'un des nombreux canaux ou bras de fleuve de la Venise armoricaine, contre le Port-Maillard, entre le château de Nantes, d'où s'évada si bien le cardinal de Retz, et la place du Bouffay, où, moins heureux que lui, son ancêtre le maréchal (le Barbe-Bleue déjà nommé) avait très justement payé de sa tête, deux siècles avant, ses folies furieuses, son amour de massacre et sa monomanie infanticide.
Félix Mornand..



Chronique musicale.

A Dieu ne plaise que nous finissions l'année en gardant le moindre poids sur notre conscience de chroniqueur. Nous nous hâtons donc de donner acte à M. Saint-Léon de la lettre qu'il nous a adressée ces jours derniers, lettre conçue d'ailleurs en termes très convenables et fort-obligeants pour nous. D'après sa réclamation, il paraît que dans la distribution d'éloges que nous avons faite à propos de la première représentation de l'Enfant prodigue, nous n'avons pas assez nettement séparé la part de l'auteur des divertissements, de celle qui revenait à l'auteur de la mise en scène. Que nos lecteurs le sachent donc bien: les deux marches du second acte, le levée du rideau et la bacchanale du troisième acte, le tableau de l'apothéose, ont été réglés par M. Saint-Léon. Cela n'enlève rien d'ailleurs aux éloges que nous avons donnés à M. Leroy pour tout le reste de l'ouvrage, qui a été mis en scène par lui. Mais, ainsi que nous l'avons dit il y a quinze jours, tout cela, si brillant qu'il soit, n'est qu'accessoire à nos yeux; le principal, c'est la partition. L'oeuvre nouvelle de M. Auber gagne beaucoup à être entendue; on s'étonne, à mesure qu'on la connaît davantage, que tous les ravissants détails qu'elle renferme ne nous aient pas frappé tout d'abord. Le titre biblique de la pièce fait sans doute que bon nombre d'auditeurs pensent, involontairement peut-être, à la musique de Joseph, de Méhul, ou à celle de Moïse, de Rossini, et semblent tout surpris que la musique de l'Enfant prodigue de M. Auber diffère complètement et de l'une et de l'autre. Le contraire serait en effet surprenant. Nous savons quelqu'un qui ne se plaindra pas, lui, que M, Auber, en écrivant la partition de l'Enfant prodigue, ait fait de la musique sui generis: c'est l'éditeur. On n'a, pour s'en convaincre, qu'à consulter le catalogue des vingt et un morceaux détaches de la partition, de plus, et particulièrement, celui des dix airs de ballet: il y a là de quoi défrayer pendant longtemps les amateurs de chant et de danse. Le nouvel ouvrage de M. Auber est édité chez Brandus et compagnie. Sous cette raison sociale se trouvent aujourd'hui réunies deux maisons de commerce de musique les plus importantes de Paris, la maison Schlesinger et la maison Troupenas; c'est-à-dire que tous les ouvrages que Rossini a écrits pour la scène française, ceux de M. Meyerbeer, de M. Auber, de M. Halévy, etc., font partie du même fonds. Ce fait, quoique plus spécialement commercial, nous a paru mériter d'être cité dans une Chronique musicale.

Avant que la dernière heure de l'année 1850 ne sonne, nous avons quelques comptes à régler. Voici d'abord un album de piano contenant six études de genre: deux rêveries, deux romances et deux chansons sans paroles; l'auteur est M. Félix Godefroid. Ces divers morceaux sont écrits pour le piano, de manière à faire supposer qu'il existe deux Félix Godefroid, l'un excellent pianiste, l'autre le premier harpiste du monde; les deux cependant ne font qu'un. Le double talent de M. F. Godefroid s'est produit dans tout son éclat, il y a peu de jours, dans une soirée chez M. Marmontel, l'habile professeur du Conservatoire; là, après que madame Massart, MM. Goria et J. Cohen eurent fait applaudir les charmantes éludes que SI. K. Godefroid a réunies dans son album de piano, M. F. Godefroid est venu lui-même recueillir de ces applaudissements enthousiastes qu'il est toujours sur d'exciter, lorsqu'il tire de sa harpe vraiment merveilleuse de ces effets dont il paraît avoir seul le secret. Cet éminent artiste nous fournira, nous l'espérons, plus d'une occasion de reparler de lui cet hiver.

L'album de chant de madame Victoria Arago est cette année-ci, comme les années précédentes, édité avec un luxe de lithographies, de gravures et d'impression tout particulier. Les dessins sont tous de M. Aumont, et font beaucoup d'honneur au talent de cet artiste. Quant à la musique, elle a les qualités essentielles du genre, c'est-à-dire la grâce et la facilité mélodiques; nous ne critiquerions à la rigueur, si toutefois la critique doit se montrer rigoureuse à propos d'albums de chant, et surtout à propos de l'album de chant composé par une femme, nous ne critiquerions, disons-nous, que quelques modulations ambitieuses, à la suite desquelles madame V. Arago ne revient pas toujours dans le ton principal avec tout le bonheur que nous lui souhaitons. Puisque madame V. Arago veut bien soumettre son nouveau recueil à notre jugement, nous lui dirons que les compositeurs de romances françaises qui ont eu le plus de popularité, même dans les pays où l'on aime de préférence la musique très-travaillée, sont ceux qui ont su trouver de très-jolies et très-simples mélodies sans s'éloigner, ou que fort peu, de la tonique et de la dominante. Nous pensons qu'elle a tout ce qu'il faut pour marcher avec succès sur leurs traces.

Une matinée musicale, donnée jeudi de la semaine dernière dans la jolie salle Sax, a été consacrée à l'audition des romances, chansons, chansonnettes, ballades et fabliaux de l'album de M. A. Ropicquet, l'un des violonistes de l'orchestre de l'Opéra. Tous ces petits drames ou comédies en plusieurs couplets ont été trouvés charmants. Les morceaux qui ont été le plus applaudis sont ceux intitulés l'Ame du Ménétrier, chanté par mademoiselle Grimm, avec accompagnement obligé de violon, exécuté par l'auteur de l'album; Fleur des amours, dit par M. Cailloué, excellent baryton; les Clochettes, amusante bluette, rendue plus amusante encore par la manière dont l'interprète M. Sainte-Foy; enfin la Musette enchantée, mélodie écossaise délicieusement chantée par M. Roger, et aussi délicieusement accompagnée sur le hautbois par M. Verroust.

Mais décidément les albums de danse livrent une rude concurrence aux albums de chant. Après les schottischs, les mazurkas, les polkas et les valses de l'album de M. Pasdeloup, dont nous avons parlé la semaine dernière, voici les valses, les polkas, les mazurkas et les schottischs de l'album-Strauss, qui réclament une mention dans notre chronique de fin d'année; mention que nous leur accordons avec plaisir, car elles la méritent complètement. En outre les dédicaces de ce dernier album sont traduites de telle sorte par le crayon de M. Langlade, qu'elles en font autant un agréable armorial qu'un recueil d'airs de danse.

Que M. Chevillart nous pardonne, lui, l'artiste sérieux, de placer ici quelques lignes d'éloges sur les six mélodies qu'il a composées pour le violoncelle et que nous venons de relire en ce moment afin de faire diversion à ce qui précède; car enfin nous pourrions dire, comme le petit Antonio de Grétry: La danse n'est pas ce que j'aime. On trouve dans ces mélodies instrumentales des pensées musicales pleines de distinction et d'une expression pénétrante; elles sont écrites dans un style vraiment élevé, qui satisfait autant l'intelligence que le coeur. Pour peu que l'exécutant en comprenne le sens et sache le rendre, ces chants, tour à tour rêveurs, expansifs, religieux, mélancoliques n'ont pas besoin de paroles qui en indiquent la signification positive; ils disent bien plus par eux-mêmes et vont bien plus droit au fond de l'âme que ne saurait faire aucun langage humain. Au fait, l'époque des étrennes nous fait faire cette réflexion, que, pour un amateur de violoncelle, on n'en saurait guère trouver de plus attrayantes que les six mélodies de M. Chevillart. Nos lecteurs voudront bien sans doute prendre cette idée telle qu'elle nous vient: honni soit qui mal y pense.

Voici encore deux ravissants morceaux pour piano, Calabraise et Ballade, mélodies caractéristiques, dues à la plume d'un de nos artistes les plus estimés à la fois comme virtuose et comme compositeur, M. Rosechain, dont le nom seul vaut le meilleur éloge. Nous avons été si charmé de lire ces deux morceaux, après avoir eu tant de plaisir à les en--tendre, que nous n'avons pu résister à la tentation d'en dire quelques mots.

Il y a restauration et restauration; celle dont nous avons à parler avant de terminer aujourd'hui notre chronique est la restauration d'un Amati, faite, dit-on, avec le plus grand succès par M. Bianchi, luthier italien depuis quelque temps à Paris. Cet instrument, qui peut-être date du temps de Charles IX, et qui appartient à M. O'Brien, officier de la marine anglaise, était dans le plus mauvais état; en passant par les mains de M. Bianchi, on nous assure qu'il a retrouvé l'aspect et toutes les qualités de sa jeunesse. Certes, si une telle restauration n'est pas de nature à ébranler le concert européen, elle n'en est pas moins très-digne d'être inscrite dans les annales musicales de l'année 1850.
Georges Bousquet.



Souvenir d'un Voyage au Tennessee.

(AMERIQUE DU NORD).

Six gravures d'après les dessins de MM. Faure Beaulieu.

15 octobre 1850, sur l'Ohio.

Des intérêts de famille et d'avenir m'appelaient, au mois d'août dernier, dans le Tennessee, États-Unis d'Amérique. Cette partie de l'Union a été élevée au rang glorieux d'État en 1796; il touche à la Virginie d'un côté et à l'est: par l'ouest, le nord et le sud, il est enveloppé par les États du Missouri, de l'Arkansas, du Mississipi, de l'Alabama et du Kentuky. Dans l'ordre géographique, comme dans l'ordre moral, il tient une place intermédiaire; c'est un des anneaux de la grande chaîne qui doit relier le littoral oriental déjà vieux en civilisation à ce vaste espace qui s'étend du Mississipi à l'Océan-Pacifique et qu'occupent encore le désert et la vie sauvage. Le Tennessee est un pays de montagnes, c'est l'Auvergne ou bien encore le Limousin par ses mamelons, par ses ravins, ses torrents impétueux, ses vallées fécondes et ses pentes adoucies. Il a aussi ses profonds abîmes; seulement ici le vertige n'est pas à craindre, car ils sont cachés par la forêt vierge et sombre qui se déploie sous le regard enchanté. Nulle part le squelette géologique avec ses anfractuosités et ses déchirures n'apparaît dans le Tennessee; la végétation, l'ordre, la variété, la vie organisée sont partout et sous toutes les formes. Sa population clairsemée présente dans ses habitudes, ses coutumes, ses moeurs en général, un caractère tout particulier, une physionomie originale. Son gouvernement est simple et fort comme sa nature. Un gouverneur, une chambre des représentants, un sénat nommés par le peuple; des agents, produit aussi de l'élection et dont l'intervention ne se fait voir et sentir que par la sécurité la plus complète dont on y jouit; tel est l'état du Tennessee, entré dans la grande famille américaine avec 60,000 citoyens, et qui offre aujourd'hui une population de plus d'un million d'âmes. La douceur de son climat, la richesse de ses vallées, la facilité d'y vivre, d'assurer et d'agrandir l'avenir par le travail y ont appelé plusieurs familles françaises. J ai donc pensé qu'il pouvait y avoir quelque utilité à faire connaître un de ces États de l'Union nés d'hier, que les touristes visitent peu parce qu'il n'y a que de la poésie à y faire dans ses sites, ses oiseaux, ses fleurs et les hommes rudes et fiers de ses montagnes. Je cède bien aussi un peu, il faut le confesser, à cette manie de l'époque qui pousse tout voyageur à écrire ses impressions de voyage. Mais un travers général cesse par cela même d'être un travers, et je me le donne sans trop d'efforts pour ma modestie.

Deux grandes lignes, à travers l'espace océanique, conduisent d'Europe dans l'Amérique du Nord; deux vastes ports, à ses deux extrémités opposées, New-York et New-Orléans, reçoivent dans leurs larges bassins, tous les jours et à toute époque de l'année, choses et hommes, marchandises et idées, négociants et touristes partis de l'ancien monde. Des fleuves qui sont des bras de mer vous transportent par l'un et l'autre port au centre de ce vaste continent; et s'il était donné au voyageur un peu de cette capacité somnolente de la Belle au bois dormant, il pourrait se réveiller, quinze jours après son départ des côtes de France, dans les forêts du Tennessee ou les plaines du Missouri sans autre dérangement que le passage d'un bateau sur un autre bateau à vapeur qui vous mène directement à votre destination.

On a beaucoup écrit sur l'Amérique, ses institutions, son commerce, ses industries; on a décrit les grandes villes de l'Union. Que sait-on des moeurs du centre et de l'ouest? Qu'a-t-on dit des populations de la campagne? Les États du Tennessee, de l'Alabama, du Mississipi sont d'hier. Que savait-on, il y a un siècle, des moeurs, des coutumes de la Bretagne et de l'Auvergne? Nasheville est la capitale du Tennessee; c'est une ville de salon, de littérature, de loisir; ce serait la cité aristocratique de l'ouest, si ce mot ne jurait de se trouver accolé à celui de démocratie, le seul admis dans la langue américaine. Quand de cette ville vous étendez vos excursions vers le sud-ouest et dans les divers comtés de cette partie de l'État, vous vous trouvez bientôt dans des déserts de forêts vierges et dans les montagnes du Cumberland, derniers rameaux des Alleghanys. Dans cette direction, la contrée est boursouflée, mamelonnée et présenterait la configuration, l'aspect de l'Auvergne, si l'Auvergne avait encore ses forêts. Que dut éprouver, aux premiers jours de son arrivée, l'homme qui, d'un point élevé, put étendre son regard sur ce désert de feuilles agitées et bruissantes, sur cette solitude solennelle et majestueuse? Qu'a-t-il fait de ces géants aux racines profondes et aux cimes élancées? Quel parti a-t-il tiré de ces sombres vallées, de ces plaines ondulées, de ces torrents envahisseurs, de ces fleuves qui marchent? Il y a à peine un demi-siècle, les Indiens chassaient dans ces lieux, dormaient sous l'ombrage des grands arbres et s'entre-detruisaient dans ces solitudes qu'ils ont laissées dans toute leur beauté sauvage. Un vieux soldat américain me disait être venu, il y a cinquante ans, dans le Tennessee sous le commandement du général Jackson pour en chasser les Indiens, qui, prenant les canons pour des troncs d'arbres, se jetaient sur les pièces et reculaient mitraillés par la terrible industrie du canon européen. Que sont devenues toutes ces richesses de la nature, éparses et confuses, sous l'action énergique de la race anglo-saxonne? Les forêts ont été défrichées, les torrents disciplinés, les vallons se sont ouverts sous la hache; les vallées ont été échauffées et éclairées par les rayons du soleil, les mamelons ont vu sur leurs douces pentes se dresser des habitations, les montagnes ont servi de pâturages aux bestiaux. J'ai parcouru les vallées de Tom's creek, de Round's creek qui débouchent dans le fleuve du Tennessee: ce sont des vallées de Tempé, et là où régnait le silence des solitudes, il y a peu d'années encore, j'ai entendu tous ces bruits de civilisation campagnarde qui charment l'oreille et attirent le voyageur. C'est une nouvelle création dont la vue est bien faite pour donner à l'homme un haut sentiment de sa puissance et de sa grandeur.

Dans le Tennessee comme dans tout l'ouest tout homme est citoyen, tout citoyen est père de famille, tout père de famille est propriétaire, depuis 150 à 2,000 acres (l'acre est l'arpent de France). Lorsque vous visitez ses vallées et ses plaines, une chose frappe le regard et excite fortement l'esprit: c'est la parité, l'uniformité dans les maisons, les vêtements, les manières, le langage, les intelligences même; c'est l'égalité dans tous les rapports de la vie absolue, vivante, souveraine dans les idées et dans les faits. Quand on a vu un log-house (maison de troncs d'arbres superposés), visité l'intérieur, partagé le dîner d'un Américain, marchand un docteur, square, shérif ou constable, ou simplement farmer (propriétaire cultivateur), vous pouvez dire avoir vu le tout dans la partie, la généralité dans l'individu. L'inégalité n'est que dans la quantité d'acres de terre possédés et défrichés. Je ne parle pas des villes, des chefs-lieux de comté, des bourgs, ils sont en très-petit nombre dans le sud-ouest. Mais là encore il n'y aurait à constater qu'une très-légère différence dans les habitations: la planche y remplace le tronc d'arbre non dégrossi. Voici un spécimen du log-house tel qu'on le trouve dans tout l'ouest; c'est un carré long en deux parties séparé par un appentis ouvert; il se compose d'une grande chambre à plusieurs lits, d'une pièce où les femmes tissent au métier les vêtements de la famille.

A peu de distance se dresse le log-house destiné à la cuisine.

Plus loin, et dans un désordre qui ne manque pas de pittoresque, les écuries, les vacheries présentent leurs faces grises et leurs toits de bardeaux. En vingt-quatre heures, grâce au concours empressé des voisins, un log-house est construit: il est ordinairement placé sur les bords d'un creek ou ruisseau torrentiel: on choisit une pente un peu douce pour se mettre à l'abri des crues. Vous connaissez maintenant les lieux et l'habitation de l'homme; voyons l'habitant, le farmer et sa famille sous ce toit agreste. Je ne sais rien qui doive plus vivement frapper le regard et l'esprit du voyageur français que l'attitude de l'Américain en présence du voyageur qui reçoit l'hospitalité dans un log-house.


Souvenirs de Tennessee.--Construction d'un log-house.


Log-house avec défrichement.


Ferme américaine.

Lorsqu'un étranger entre dans une chaumière de paysan français, il porte l'embarras, la gêne, le trouble même dans la maison: la mère de famille rougit, les enfants se cachent sous le tablier maternel, et le paysan tourne entre ses doigts son chapeau dans une posture timide et servile. A cet embarras qui se manifeste au dehors par un regard hébété se joint souvent cette obséquiosité qui fait souvent, et à tort, soupçonner la cupidité. Si la fatigue de la course, du voyage demande quelque nourriture et du repos, le paysan n'aura à vous offrir que son pain noir et une mauvaise chaise pour dormir. Entrez dans un log-house américain à toute heure du jour et de la nuit: vous vous trouvez en présence du père de famille qui vous tend la main, vous dit ces bonnes paroles: How do you do, vous invite à vous asseoir, vous offre une place à sa table et n'hésiterait pas à vous abandonner son lit, si la chambre hospitalière n'était un véritable dortoir de pension. Toutes ces choses sont dites et faites avec une simplicité, une aisance, une dignité de gestes qui vous font croire, quand le regard n'est pas fait à ce tableau, que vous vous trouvez dans la maison d'un citadin retiré par goût ou par caprice sous un toit champêtre. Au reste, tout est à l'unisson dans la famille: si vous acceptez le déjeuner, le dîner ou le thé du soir, la mère de famille, entourée de huit ou dix enfants, se place au bout de la table, sert le café ou le thé, en fait les honneurs avec une aisance que vous ne trouverez en France que chez la maîtresse de maison qui a l'habitude de recevoir du monde. Je dis aisance dans le geste, la pose du corps, car mari et femme parlent peu et sont sobres de ces mouvements saccadés, de cette agitation, de ces paroles dont on est si prodigue dans nos moeurs françaises. Toutefois, prenez garde. Si vous vous êtes assis au foyer du fermier anglais dans un des riches comtés d'Angleterre, n'invoquez pas vos souvenirs en jetant les yeux autour de vous: un inventaire des meubles et ustensiles de ménage troublerait un peu vos idées d'âge d'or au dix-neuvième siècle. Tout y est rustique, grossier, limité au plus strict nécessaire: le nécessaire y est même un peu réduit aux choses de la vie sauvage. L'abondance n'est qu'en une chose, mais elle y est large: c'est l'abondance sur la table. Du porc sous diverses formes, du poulet passé au beurre, du boeuf bouilli, le pain de maïs roussi au feu et tout fumant, du petits pains de froment de forme ronde (rolls), du lait froid ou de l'eau pour boisson à dîner, du café à déjeuner et du thé à souper, voilà le menu d'une table tennesséenne. Gare à votre estomac si vous n'avez pas l'habitude de dîner en courant: l'Américain mange vite et peu. L'heure des repas voit d'ailleurs ordinairement se succéder à table plusieurs séries de convives, tels que voyageurs attardés, voisins flâneurs, magistrats en voyage, gens venus pour traiter affaires, aides de ferme, enfants de la maison. Les mêmes assiettes, les mêmes verres, les mêmes fourchettes, le même lit, les mêmes draps deviennent des objets de jouissance communiste qui, de prime abord, blessent le regard aussi bien que la perspective d'un communisme plus général froisse nos idées et nos moeurs. Les livres classiques nous parlent beaucoup de l'hospitalité aux temps héroïques de l'antiquité: elle devait présenter en réalité ces images un peu grossières. Elle n'a pu d'ailleurs s'exercer en ces temps primitifs sous des formes plus généreuses, plus simples et plus cordiales. Nous avons vu le farmer du Tennessee dans la famille. Suivons-le dans ses rapports extérieurs avec les choses et les hommes. Trois grands intérêts absorbent la pensée, le sentiment, la volonté de l'Américain de l'ouest: le commerce, la justice, la religion. Quel est l'homme d'esprit qui a dit ou écrit qu'il n'y avait pas d'Américain qui n'eût vendu son cheval? Toutes choses, depuis le grain de maïs jusqu'au log-house qu'il a construit, au champ qu'il a défriché, aux arbres qu'il a plantés, en traversant par la pensée tout ce qui est visible et tangible, sont objet de commerce pour l'Américain. S'il ne peut vendre, il échange; au besoin, il troquerait son habit contre le vôtre pour le seul plaisir de trafiquer. Prenez garde, il est fait à toutes les roueries, à toutes les ruses du commerce: élevé au sérail, il en connaît les détours. On l'accuse de mauvaise foi: c'est une erreur. Dans sa conscience, la ruse, c'est de l'habileté; à vous de vous détendre ou d'être plus prévoyant et plus habile. Le gain pour l'Américain, c'est la constatation à ses propres veux de sa supériorité. La culture est négligée au Tennessee: pourquoi? Parce que ses produits sont lourds, d'un trop gros volume et par suite de difficile transport. Mais il fait des élèves en chevaux, mules, bêtes à cornes, porcs, qu'il pousse devant lui pour les conduire sur les bords du Mississipi, où il trouve un facile et avantageux écoulement. Hors de sa maison, le Tennesséen est toujours à cheval: l'enfant arrivé à l'âge de quinze ans a son cheval, qu'il achète avec le produit de son travail dans la maison paternelle ou de ses deniers au dehors. L'Amérique du Nord est trop riche en fleuves pour avoir songé à créer un bon système de routes. D'ailleurs, le Tennessee est un pays de montagnes: le mode de locomotion, c'est le cheval. Lorsque dans la vallée ou dans la forêt vous rencontrez le Tennesséen, il est toujours en selle. Est-il seul et en négligé, dites qu'il va préparer ou terminer un achat ou une vente. Est-il en habit, gilet et pantalon noirs avec éperon au talon de la botte? S'il est seul, il se rend au chef-lieu du comté pour remplir une des diverses fonctions de juryman (juré), constable, square, juge de paix, commissioner, que les institutions du pays imposent par l'élection à tout citoyen Entendez-vous au loin te bruit de chevaux renvoyé par l'écho de la montagne, approchez: vous vous trouvez en face d'une cavalcade composée de jeunes gens et de jeunes filles aux robes les plus fraîches et les plus variées en couleur, avec de grands chapeaux de forme anglaise, une pèlerine de mousseline sur la poitrine et les épaules. Où va cette troupe de cavaliers? A une fête patronale, à une noce, à des rendez-vous de plaisirs champêtres. Au Tennessee, que dis-je, dans tout l'ouest, dans toute l'Union les danses sur le gazon, les réunions nombreuses en plein air ou sous le chaume, les repas de noce au babil bruyant, les veillées coûteuses sous le toit de la grange, sont des distractions étrangères aux moeurs américaines, inconnues et qu'un repousserait comme profanes. Cette troupe grave et silencieuse se rend au preaching qui doit avoir lieu dans la forêt, sous le toit d'un log-house ou sous la voûte du ciel.

C'est principalement dans les cours de justice et dans les meetings religieux qu'il faut étudier l'Américain de l'ouest. J'assistais en septembre dernier à une séance de Circuit-court, à Lindon, chef-lieu de Perry-county. Un nègre était accusé d'homicide. Décrivons les lieux et dessinons au trait les personnages du drame. Au centre d'une ville riche de rues, vide de maisons, qui n'avait d'existence hier encore que sur le papier, et qui sera demain une ville de dix ou douze mille âmes, s'élevait une construction de bois qu'on aurait pu transformer en grange sans crainte de dommage. Cette maison, c'était la city-hall, la maison de ville, le palais de justice, le monument public de cette ville en germe. Dans l'intérieur se tenait, debout et découverte, la foule; une barrière fragile de bois la séparait de la partie qui était occupée par les jurés, le clerk de la cour et les avocats. Au delà et sur une estrade était assis sur une modeste chaise le juge président de la cour, sans cravate et un chapeau de paille sur la tête. L'attorney général, confondu avec les avocats et les jurés, était debout devant une mauvaise table de bois et portait la parole dans l'accusation. L'accusé était assis près de ce magistrat et sur le même banc, sans menottes aux mains, libre, sans gardes au dedans ni au dehors. Pendant le réquisitoire de l'attorney, les jurés, assis ou couchés sur des bancs, fumaient, chiquaient, crachaient et prenaient les postures les plus extravagantes. Quelques-uns quittaient leurs places pour aller boire un verre d'eau que renfermait une cruche qui servait de fontaine à la cour et au public. Certes, un pareil tableau était peu fait pour conquérir à la justice américaine et à ses formes extérieures un Français qui avait assisté aux séances solennelles de la cour de cassation, aux audiences des cours d'assises de notre France et aux plaidoiries anglaises à Westminster, sous la présidence d'un lord du parlement. Mais ici aussi, je ne devais pas m'arrêter aux surfaces: il fallait traverser par le regard intérieur les faits et les formes matérielles, pour aller saisir dans les cerveaux le travail de l'esprit. Que vis-je alors dans la foule? Des citoyens qui écoutaient attentivement, non pas seulement avec l'oreille, mais dans l'attitude d'hommes instruits des lois de leur pays et exercés au mécanisme de la législation. Les physionomies au banc des jurés étaient graves, et les regards baissés indiquaient un travail de pensée que rien ne venait distraire. Les débats terminés, le président, debout sur l'estrade, fit d'un ton grave et solennel le résumé impartial de l'accusation et de la défense. Les jurés sortirent, et sous l'ombre de la forêt voisine délibérèrent sur le sort de l'accusé. Le nègre, ce paria qu'on traite en Amérique comme une créature déchue, que dis-je, comme une chose, fut acquitté. Je courus à la prison, je la trouvai vide de son prisonnier. Mais à la situation du bâtiment, à l'étendue spacieuse de la cellule, aux ouvertures qui laissaient entrer l'air par pleines bouffées et le soleil par larges rayons, je compris que le peuple américain unissait à une grande intelligence des habitudes de douceur et d'humanité.

Il me restait à voir cette race anglo-saxonne dans une de ces manifestations morales qui disent le passé et l'avenir d'un peuple: je veux parler d'un meeting religieux. On le sait, le luthérianisme a enfanté des sectes sans nombre. Gênées dans leur développement en Europe, elles ont trouvé sur la terre américaine la liberté la plus complète. Anabaptistes, presbytériens, universalistes, épiscopaux, unitairiens, calvinistes, méthodistes, se mêlent sans se heurter, se séparent dans l'expression de leurs sentiments religieux sans que la sécurité publique et les rapports de la vie civile aient à souffrir de ce fractionnement. La tolérance n'est pas le fait d'un commandement législatif: elle est dans les coeurs, dans les esprits, dans les moeurs enfin de la nation. Chaque secte a ses ministres, ses églises, ses assemblées; l'État n'intervient en quoi que ce soit dans l'exercice de chacune de ces religions. Les forces de ces sectes en nombre, en intelligence, en richesses, ne se balancent pas dans chaque État. Dans la Pennsylvanie, c'est la secte des quakers qui est en majorité; le Maryland est en grande partie catholique. Le méthodisme a pénétré dans le sud, et dans le Tennessee il semble vouloir y conquérir la majorité. Qu'est-ce que la doctrine méthodiste? C'est l'intervention directe de l'Esprit saint à l'aide de la prière et du prêche. La foi, abstraction des oeuvres, voilà la condition du salut. La GRACE se révèle par des illuminations subites, des transes, des extases, et n'existe point sans elles.

Sa formule par cris est celle-ci: My soul happy (Mon coeur est heureux). C'est l'illuminisme, le mysticisme sous certaines formes et sous la condition de certaines disciplines à suivre.


Tuilerie américaine.


Camp-meeting religieux au Tennessee.


Jeune fille de la campagne au meeting.

Tel est le dogme du méthodisme. Sa morale, elle est sévère et sombre. Elle interdit les distractions du monde et ses exigences. Ainsi, nul de ces plaisirs que donnent les réunions des deux sexes, point de danse au bruit d'une musique champêtre; nulle de ces joies qu'une naissance, qu'une noce, qu'une fête de famille appellent au foyer domestique. Chaque intérieur de famille devient un couvent d'où la femme ne sort que pour se rendre aux preachings. Mais à quoi bon une exposition, qui semble viser à la science théologique? suivez moi, lecteur, à un camp-meeting.

C'était le 29 septembre 1850, par une de ces splendides matinées que le ciel, le soleil et le paysage américain prodiguent au voyageur sous le 36e degré de latitude. J'étais accompagné de mes deux fils et de M. de Lobe, jeune Français qui applique au Tennessee ce qu'il a de science à l'agriculture et à l'industrie, de bonté et de dignité à faire aimer et respecter le nom de la France. Un Américain nous servait de guide dans ce labyrinthe de forêts à traverser pour arriver au duck river. Montés sur de jeunes et bons chevaux du Tennessee, nous parlions, non sans une émotion secrète, de la patrie absente, lorsqu'après trois heures de marche nous vîmes s'ouvrir devant nous, du haut d'un mamelon, une large vallée pleine de lumière et d'ombre, de mouvement et de bruit: nous étions arrivés au camp-meeting. Le paysage, par la grandeur sévère des lignes et des formes, la majesté des arbres, répondait à la solennité du but. Au premier plan, on voyait attachés à chaque arbre de la forêt des groupes de chevaux demandant un abri à l'ombre du feuillage; le wagon américain aux larges flancs attirait le regard par sa tenture de toile blanche, qui tranchait dans ce milieu d'ombre et de verdure. Par les sentiers étroits de la montagne descendaient gravement et lentement ces familles nombreuses, représentées par des vieillards, de jeunes hommes, de blanches filles, des mères allaitant leurs nourrissons au balancement de leur monture: le jeune garçon y avait sa place, et se faisait grave pour être à l'unisson de la caravane. Au loin, et au penchant d'une colline, dans une clairière de la forêt largement ouverte, on remarquait une masse de constructions en bois, qu'une sorte de pensée architecturale avait ordonnées en des lignes droites et parallèles: c'était les log-houses, les uns fermés, les autres ouverts, que la piété et les nécessités d'une grande assemblée religieuse devaient transformer, celui-ci en temple, ceux-là en salles à manger et en dortoirs. De grands feux, alimentés par des troncs entiers d'arbres, disputaient au soleil son éclat et faisaient bouillonner de vastes marmites, objet pour les uns de convoitise, et pour les autres espoir d'appétits aiguisés par une longue course. En arriére et sur des bancs sans abri contre les ardeurs du soleil, étaient parquées les familles de la race noire. Il était deux heures: c'était l'heure du prêche. Sous un vaste hangar ouvert de tous côtés pour la circulation et fermé au levant par une estrade, vinrent s'asseoir des groupes de jeunes filles et de femmes de tout âge. A l'élégance de leurs vêtements, à leur démarche aisée, à leurs manières faciles, vous auriez pu vous croire dans un salon français en plein air. Derrière, mais sans mélange, et sur les côtés, les hommes se massaient pour entendre la voix des prêcheurs. Sur tous les bancs, au dedans, au dehors, partout régnait le plus grand silence. Trois ministres du culte méthodiste, en habits et pantalons noirs, montèrent sur l'estrade. L'un d'eux prit dans la Bible un texte qu'il expliqua et développa à la foule attentive. Sa voix était vibrante, mais sans onction. J'entendis quelques soupirs et quelques cris isolés qui vinrent interrompre le prêcheur. Bientôt après succédèrent au prêche les chants religieux au rhythme lent et monotone; à certains intervalles, la foule fléchissait le genou et un nouveau ministre disait à haute voix une prière. Cependant le soleil descendait à l'horizon: un demi-jour se faisait dans la vallée. A un signal donné, l'assemblée s'agita, la foule fut debout, et deux processions, l'une d'hommes, l'autre de femmes, se dirigèrent vers deux points apposés de la montagne, pour demander à une solitude plus profonde les inspirations et les extases. J'ai suivi la procession des hommes; je les ai vus s'agenouiller, courber leur front dans les hautes herbes, tressaillant sous la parole forte et accentuée du prêcheur; cette parole allait remuer des regrets, des désirs, des espérances, car j'entendis bientôt des soupirs, des sanglots s'échapper de ces larges poitrines. La scène se passait dans un ravin de la montagne, aux pentes riches de la plus belle végétation. Qui, en cet instant, aurait pu se défendre d'une émotion profondément religieuse? J aurais défié, toutes les sectes de la terre de ne pas entrer en communion de reconnaissance et d'amour pour Dieu sous ce beau ciel et en présence d'une nature, qui disait si haut sa puissance et sa bonté. Mais hélas! ces sentiments devaient peu durer, et à l'émotion religieuse devaient bientôt succéder la tristesse, la fatigue et la révolte de l'esprit. La nuit était descendue sur la forêt: les feux seuls éclairaient le paysage de reflets rougeâtres et fantastiques. Le vaste hangar-temple fut éclairé par de minces chandelles, qui jetaient une lumière triste et blafarde fur l'assemblée. La foule vint occuper ses premières positions; les prêches et les chants recommencèrent. Mais soit que le pèlerinage à la montagne eût exalté les coeurs et les esprits, soit que la parole du ministre s'épanchât plus abondante et plus vive, la scène de la nuit revêtit un caractère profondément lugubre. Les bancs se dégarnirent, et dans les intervalles, sur une terre humide et froide, se roulaient des jeunes filles le sein découvert et les cheveux épars. Une d'elles, à genoux, levait les yeux au ciel, et en des rires convulsifs semblait indiquer, par son regard fixe et illuminé, qu'elle avait pénétré au séjour désiré et rêvé. Les unes sanglotaient et jetaient par saccades des cris de désespoir qui eussent fait trembler d'effroi le voyageur égaré dans la forêt. La joie chez quelques autres s'exprimait par sauts, par bonds répétés, grotesques, semblables à la danse des fous. Ici des cris de plaisir et d'extase; là, des hurlements de misère et de terreur. Cette jeune fille qui lève les bras au ciel, se tord en convulsions sur les genoux de sa mère, qui semble heureuse de cet état. Et quelle pitié n'ai-je pas ressentie pour cette femme aux cheveux blancs qui, s'adressant à la foule dans l'attitude d'une sibylle, criait à ses oreilles de s'amender, de se repentir, de professer religion! Et comme si cette scène dût présenter le mélange du lugubre et du burlesque, on voyait à quelques pas du hangar la foule des noirs s'agiter, danser, crier, imiter enfin, mais avec l'exagération du sang africain, les contorsions et les frénésies de ses maîtres. La nuit ne fut plus pour nos esprits qu'un long cauchemar!

Il était deux heures après minuit: les chants et les cris, les soupirs et les hurlements avaient cessé; les feux s'éteignaient. Quelques hommes erraient autour des log-houses, et sous le hangar gisaient, mais immobiles, ces corps frêles de jeunes filles que la fatigue et le sommeil avaient saisies au milieu des convulsions. J'attendais le jour avec une sorte d'impatience fiévreuse. Enfin, les cimes des arbres s'éclairèrent, le bruit se fit autour de nous, et peu d'instants après on voyait se diriger vers les foyers pour s'y réchauffer toutes ces pauvres créatures à la marche chancelante, aux visages pâles, et aux regards éteints et fatigués. Le camp-meeting devait se prolonger avec toutes ses péripéties pendant huit jours. Je rejoignis mes compagnons de voyage et nous partîmes. Qu'avais-je donc de plus à apprendre du méthodisme pour le juger? Un culte qui donne tantôt une folle jactance et tantôt un morne désespoir, qui ébranle les imaginations par les terreurs les plus sombres, surexcite les organisations frêles et produit souvent une exaltation qui ne peut être pure ni en sa source ni en ses effets, n'est point un culte que la raison puisse admettre. Mais tout est-il faux dans cette doctrine, et ne pourrait-on en dégager un principe saint et vrai? Le méthodisme n'est point une secte nouvelle: au fond c'est le calvinisme, qui ne croit au salut qu'à l'aide de la grâce, abstraction des oeuvres. Mais la question de la grâce en théologie, comme celle du libre arbitre en philosophie, est un de ces problèmes qui furent toujours le tourment et recueil de la curiosité humaine. Quoi qu'on fasse, l'homme ne peut se passer de Dieu et de la grâce: l'appeler par la foi et la prière est un besoin. Seulement cette doctrine fait trop bon marché du principe de la liberté humaine; c'est là sa faiblesse. Etudiez, les diverses doctrines des sectes religieuses et des philosophies: chez les unes et chez les autres, l'esprit d'erreur a exagéré l'un des principes au préjudice de l'autre. La philosophie attribue à l'homme l'entière et libre faculté de choisir entre le bien et le mal: les sectes luthériennes accordent tout à la grâce et à l'inspiration; la première cède trop à l'orgueil et égare; les autres ruinent dans l'homme le ressort moral en dispensant de tout effort. La doctrine catholique est la seule qui se maintienne entre les opinions extrêmes. Elle refuse d'abolir la liberté humaine, tout en maintenant l'intervention divine, la grâce dans nos sentiments et nos déterminations. Grâce et liberté dans les actes humains, voilà sa noble et pure doctrine.

J'ai suivi l'Américain du sud-ouest dans sa vie intime et extérieure. Peut-on dégager du présent l'avenir, et lire dans ses moeurs et ses tendances la destinée de ce peuple? La philosophie de l'histoire fait à chacun des peuples anciens et modernes sa part dans le grand travail de l'humanité. De toutes les nations qui ont pris part à l'oeuvre progressive accomplie jusqu'à ce jour, il n'en est pas une, d'après sa doctrine, qui ne se distingue par un caractère bien tranché, par un mode d'activité, propre à elle, signe de sa tâche spéciale dans le travail commun. L'industrie et le commerce ont fait fleurir la Phénicie. La conservation des traditions anciennes a été la mission du peuple juif; Athènes a brillé par ses beaux arts et sa littérature; Sparte, par son activité guerrière; Rome a vécu tout entière dans une seule pensée, la conquête du monde. Chaque peuple des temps modernes serait aussi appelé par la Providence à remplir une fonction particulière et y puiserait les éléments de son activité nationale. On peut combattre cette thèse dans en ce qu'elle a de trop général. Mais pour le voyageur qui a parcouru l'Amérique du nord, la mission providentielle de la race anglo-saxonne parait écrite en lettres intelligibles à la poupe de ses vaisseaux, au front de ses villes et sur les vastes terrains de ses défrichements. Lors de la déclaration de l'indépendance en 1776, l'Amérique avait une population de 4 millions, resserrée entre les Alleghanys et l'Océan; aujourd'hui sa population est de 28 millions, et du lac Michigan au golfe du Mexique, les contrées voisines du Mississipi sont occupées par une armée de défricheurs. Quelques éléments étrangers ont pénétré, il est vrai, dans cette armée par l'émigration; mais la masse est anglo-saxonne. Quelle est sa mission providentielle? Conquérir par le travail, le commerce, l'industrie, ce vaste espace qui des montagnes Rocheuses s'étend au Mississipi. Dieu n'a pas voulu que ces immenses plaines grasses et fécondes fussent toujours le domaine du sauvage et du buffle. Le travail et le commerce, voilà les puissants instruments qu'il a mis aux mains de cette forte race. Mais ne défricherait-elle les forêts avec la cognée que pour vivre de maïs comme jadis le sauvage vivait de chasse? Ne transformerait-elle le monde extérieur que pour satisfaire ses appétits matériels? Ne parcourrait-elle le monde que pour trafiquer et s'enrichir? Ne le croyez pas; allez au delà des surfaces, sondez les âmes, et vous y verrez dominer de nobles sentiments et de fortes croyances religieuses. Sous quelle latitude, dans les temps anciens et modernes, vit-on un peuple entourer la femme de plus de protection et de plus de respect? Chez quelle nation vit-on la religion pénétrer plus profondément dans tous les actes du corps social? Un peuple qui marche dans la vie avec cette double force ne peut ni s'arrêter ni s'amoindrir: l'espace et l'avenir lui appartiennent.
G. Faure Beaulieu.



Monsieur Abraham.

Nous avons reçu, à propos de notre article sur Saumur (Lettres sur la France, t. XVI, p. 374), la réclamation qu'on va lire. Nous l'avons prise tout d'abord pour l'essai satirique de quelque bel esprit de province, qui, sous une forme et une signature apocryphes, s'était proposé le but et le petit plaisir d'enchérir sur les innocentes plaisanteries contenues dans notre article à l'adresse de quelques ridicules locaux, de quelques travers bourgeois dont la cité de Saumur n'est sans doute pas plus exempte qu'aucune ville du monde.

Nous ne désignions personne, par la raison péremptoire que nous n'avions en vue personne. Le modèle vivant eût posé sous nos yeux, l'archétype de ces millionnaires économes et infatigables, qui, après avoir toute leur vie su gagner de l'argent, et beaucoup d'argent, ne savent comment le dépenser (c'est tout simple: on ne peut tout apprendre et tout faire; à chacun son rôle en ce monde), le prototype, disons-nous, de ces estimables Crésus se fut offert à nos pinceaux plus qu'anodins--on nous rendra, nous l'espérons, cette justice--nous eût donné sa tête à peindre--que, Adèle à notre respect des convenances et à notre haine de toute personnalité, nous ne l'eussions point signalée à l'hilarité publique.

Cependant ce M. Abraham, qui parait prendre pour lui la portraiture, nous a honoré de l'épître que nous transcrivons ci-après. Avant de l'insérer, nous avons dû aller aux renseignements pour nous convaincre que ce digne fils de Jacob n'est point un mythe, et qu'en publiant sa missive nous ne serions point la victime de ce que nos voisins britanniques appellent un hoax ou un puff, et que nous nommons, nous, en langage vulgaire, une facétie ou un canard. Nous étions fondé, comme on s'en convaincra, à craindre une plaisanterie, à redouter quelque serpent mystificateur sous les fleurs de cette rhétorique mercantile et passablement furieuse.

Il n'en est rien: le télégraphe électrique, que nous avons fait manoeuvrer à cette occasion, nous apprend que la chose est tout à fait sérieuse; que monsieur Abraham existe réellement, qu'il est vivant, qu'il a de beaux écus sonnants, qu'il possède un hôtel, ainsi que lui-même prend soin de nous en informer. Cette heureuse assurance, en coupant court à toutes nos appréhensions, nous permet de publier, avec une joie que nous sommes certain de faire partager à la grande masse de nos lecteurs, la lettre de monsieur Abraham: c'eût été, en effet, dommage de la confisquer. C'est une pièce unique dont nous eussions été désespéré de frustrer les historiens de l'avenir.

Mais laissons la parole à M. Abraham; nous la demanderons après lui:

«Saumur, 15 décembre 1850. «Monsieur,

«Tous les amis de l'ordre, de la propriété et de la famille, c'est-à-dire l'immense majorité des habitants de Saumur, ont lu avec autant de surprise que d'indignation le tableau déprédateur et faux que vous faites de cette cité. Je vous invite à rectifier dans le prochain numéro de l'Illustration les graves inexactitudes que vous avez insérées dans votre récit, et qui sont attentatoires à l'honneur, et plus encore aux intérêts d'une population respectable.

«D'abord, et c'est ce qui doit nous tenir le plus au coeur, vous prétendez qu'à Saumur les ouvriers sont réactionnaires, et que le moyen et petit commerce est imbu des doctrines républicaines.

«Vous saurez; Monsieur, qu'il n'existe à Saumur, surtout dans l'honorable profession du commerce, aucun habitant honnête disposé à souffrir qu'un lui donne ce nom si compromis de républicain.

«Les commerçants de Saumur, dans tous les degrés de l'échelle, sont restés dévoués à cette noble et sage politique qui a procuré à la France, pendant dix-huit ans, tant du prospérités réelles et profitables, sérieuses et morales.

«Il y a bien quelques maisons respectables attachées à des souvenirs plus anciens; mais de républicains, il n'y en a point.

«Il n'y a personne qui oserait l'avouer, si ce n'est peut-être quelques pauvres diables en bien petit nombre, ou quelques garnements sans fortune dans la classe des derniers ouvriers ou des derniers boutiquiers.--A Saumur, comme ailleurs, si quelqu'un est connu pour républicain, soyez sûr que c'est un homme taré, sans patrimoine et sans considération.

«Ce n'est pas, du reste, que nous fassions beaucoup de cas de la politique, comme de toutes les choses d'imagination. Nous savons ce qu'en vaut l'aune au point de vue de la prospérité publique et du bien-être particulier. Nous savons parfaitement peser les hommes et les choses dans la balance du bon sens et des intérêts positifs. Nous apprécions très-bien ce que peuvent coûter au commerce et à l'industrie les terroristes de 93 et les imbéciles de 1848.--Nous mettons au-dessous de toute espèce de cours ces affreux petits montagnards rouges, et aussi les montagnards blancs, qui soulèveraient trop de résistances dans les classes du peuple, et qui d'ailleurs voudraient un jour peser sur nous-mêmes. Enfin, nous appartenons corps et âme, tête et bourse, aux hommes d'État habiles et influents qui se sont coalisés pour rendre à la France, quand il en sera temps, le bonheur intérieur et la prospérité financière que lui avait donnés le Napoléon de la paix.

«Voilà, Monsieur, la politique dont les Saumurois font hautement profession, car c'est celle qui doit réussir infailliblement.

«Quant à vos critiques sur nos richesses et sur l'emploi que nous en faisons ou que nous n'en faisons pas, nous n'avons qu'un mot à répondre aux folliculaires qui les prendraient pour textes de leurs plaisanteries prétentieuses et impertinentes: c'est que nous payons comptant; que nos moyens nous permettent de vivre comme nous le voulons; que nous n'avons pas besoin de gagner notre pain en dansant sur la corde roide du journalisme, et que nous resterons les maîtres, parce que la société est renfermée dans nos portefeuilles, moins les écrivains qui voudraient bien y tenir place.

«Recevez, Monsieur, les salutations très-humbles d'un bourgeois de Saumur, qui a eu la simplicité de quatrupler une fortune que son père avait déjà doublée, et qui serait loué et célébré par les hommes de plume s'il voulait les admettre dans son HÔTEL.

«Abraham, «ancien négociant.»


Permettez-Nous d'abord, ô monsieur Abraham, de parer le trait assassin qui termine votre missive. Nous savons fort bien que le temps est passé où les gens opulents comme vous honoraient et accueillaient les gens de lettres. Ils vous célébreraient, dites-vous, si vous les admettiez dans votre HÔTEL. Je ne le crois pas trop; mais qu'à cela ne tienne! N'ayez crainte, monsieur Abraham: nous vous célébrerons bien sans cela!

Oui, monsieur Abraham, nous espérons vous rendre célèbre en Israël et nous y tâcherons. Car enfin il n'est point séant qu'un homme de votre mérite et de vos revenus soit aussi ignoré à dix pas de chez lui qu'un garnement SANS FORTUNE, et nous ne nous pardonnons pas le doute irrévérencieux que nous avons pu concevoir un instant sur votre existence. Nous en sommes confus: là, vrai, monsieur Abraham, cela nous fait une peine et une humiliation que nous ne saurions vous dire!

Garnement sans fortune!... Savez-vous bien, monsieur Abraham, que vous avez dit là un mot sublime, et que vous êtes poète comique sans le savoir? Croyez-moi, le sans dot! de ce croquant de Molière qui n'avait pas trente mille livres à entasser bon an, mal an, ne vaut pas votre: Sans fortune!--Sans fortune! cela est beau; c'est foudroyant; comme cela vous terrasse ces garnements qui souffrent la faim et la soif! Sans fortune! Je m'y connais et je vous dis, moi, que ce mot est le fin du fin. A Sans fortune!, il n'y a rien à répliquer. Après Sans fortune!, il faut tirer l'échelle Sans fortune! est comique et tragique à la fois. Il dépasse de trente-six piles d'écus le Sans dot! et le Qu'il mourut! de Corneille.

Cette vocation dramatique vous vient sans doute du temps où vous figuriez si agréablement, auprès du marquis de Moncade et de l'oncle Mathieu, dans;'agréable ouvrage de d'Allainval, un garnement qui avait aussi son mérite, mais qui mourut à l'hôpital d'épuisement et de misère, en vrai garnement qu'il était.

Cette circonstance, non moins que le vis comica qui apparaît dans vos écrits, nous porte à regretter bien vivement pour l'art que la fortune, trop prodigue de ses largesses envers vous, vous dispense, selon l'aimable métaphore que nous vous empruntons, de gagner votre pain en dansant sur la corde roide du journalisme. Tudieu! monsieur Abraham, que nous eussions aimé vous voir, le blanc d'Espagne à la semelle et le balancier en main, danser sur cette corde roide! Et que la fortune est aveugle et inepte de refuser ses faveurs à des garnements qu'accommoderaient si bien une grande existence, un vaste portefeuille et un splendide hôtel, tandis qu'elle vous accable, vous un homme né pour l'emploi des premiers danseurs!

Ne nous en plaignons pas pourtant, folliculaires et pauvres diables que nous sommes, car m'est avis que la fortune nous a ôté en vous un rude concurrent, si elle nous privé d'un modèle, et il est hors de doute que si l'astre contraire, aidant votre génie naissant, vous eût conduit sur la corde, il ne nous fût resté à tous d'autre ressource que de l'abandonner pour le commerce des chapelets ou des fruits secs, à cette fin de quatrupler une fortune que malheureusement nos pères, pour la plupart, n'ont pas eu, comme le vôtre, précaution de doubler.

Tous les Abrahams ne sont pas, pour le dire en passant, d'entrailles ni d'humeur si paternelles, témoin celui du sacrifice. Le Seigneur, qui sait son monde et se connaît en Abrahams, se garda bien de lui demander ses écus. Il n'eut pas cette indiscrétion. Il se borna à le prier de lui offrir son fils; ce à quoi le vénérable patriarche, qui plus tard envoya son autre fils Ismaël, avec sa femme Atar, mourir dans le désert, acquiesça... facilement. Vous n'êtes pas, monsieur j'aime à le croire du moins, de ces Abrahams-là. Continuez donc à quatrupler vos richesses de père en fils. Permettez-moi seulement de vous faire remarquer qu'on dit: quadrupler, et pardonnez-moi cette misérable chicane; vous le pouvez, fort de l'avantage certain que vous avez sur nous: car, si nous savons le mot, vous savez bien mieux la chose.

C'est là le point. Au reste, foin de l'orthographe! C'est imagination toute pure, et vous savez ce qu'en vaut l'aune. L'essentiel est de ne pas prendre trois pour quatre, et réciproquement. Voltaire, un homme de plume, qui n'était rien moins qu'un garnement, et qui savait fort bien compter, nous apprend qu'on peut écrire votre , de trois manières: dû, deu ou deub, de debere; comme quatrupler, de quater. L'important est de faire centrer exactement son , deu ou deub; et c'est à quoi, monsieur Abraham,--ou Buffon a menti, et le style n'est pas l'homme--vous n'avez garde de manquer.

Pour ce qui est de la politique, monsieur Abraham, nous approuvons les choses fort sensées que vous dites; et, pour ne pas savoir si bien que vous ce qu'en vaut l'aune, croyez-le, nous n'aimons-pas plus que vous à nous en occuper. Vous nous apprenez qu'il n'y a à Saumur que de pauvres diables, de malheureux boutiquiers, de misérables ouvriers, attachés à la république, c'est-à-dire au gouvernement établi. Le Dieu de la Bible nous garde, monsieur Abraham, de vouloir vous contredire ou vous contrister pour si peu. Permettez-nous pourtant de vous faire observer que le propos nous semble un peu séditieux, dans la bouche surtout ou sous la plume d'un homme aussi intéressé que vous paraissez l'être à la stabilité et au maintien de l'ordre. Il y a à Saumur un magistrat qui se nomme procureur de la République. Ce fonctionnaire se trouve, s'il faut vous en croire, dans une fort laide position: il vit au milieu d'une population toute d'ennemis et de rebelles. Son sort est digne de pitié et son poste peu enviable. Le pauvre homme! Mais c'est son affaire et non la nôtre. Laissons-le, et, avec lui, la politique. J'y acquiesce de grand coeur et répare volontiers, trop heureux si je puis désarmer à ce prix votre ire, monsieur Abraham, l'outrage que j'ai fait involontairement à la ville de Saumur en avançant qu'il s'y rencontre des citoyens amis de l'ordre, de la paix et désireux de conserver les institutions existantes.

Vous nous annoncez plus loin, monsieur Abraham, que vous logez la société française dans votre portefeuille. Je n'irai point cette fois encore à rencontre; mais convenez que, si vous êtes à l'aise, voilà une société qui n'en peut dire autant, et que, si elle étouffe, il ne faudrait pas pour cela la trop malmener, la pauvrette, ni l'accuser de terrorisme. Est-ce bien sa faute, l'innocente, si, strangulée dans l'étau de cuir où vous la tenez comprimée, elle laisse de temps en temps échapper un cri de détresse?--Pour ce qui est des écrivains que vous excluez, comme Platon, de votre république--pardon!--de votre royaume de basane, et qui voudraient bien s'y fourrer, dites-vous (pourquoi faire?) ma foi, monsieur Abraham, voilà de la jovialité ou je cesse de m'y connaître. Vous êtes un malin et un facétieux, et vous entendez mieux la fine plaisanterie qu'on ne jugerait tout d'abord. Ces pauvres écrivains qui raillent les anciens négociants en pommes sèches et en pruneaux, comme les voilà châtiés de leur impertinence! Ils voudraient bien entrer chez M. Abraham, les malheureux, les funambules! Qui sait? on leur offrirait peut être un verre d'eau sucrée ou quelque autre douceur, avec la jouissance de la conversation de monsieur Abraham ou de l'oncle Mathieu. Mais que nenni, mes beaux discours de fariboles!--Apprenez, s'il vous plaît que M. Abraham n'est point des gens dont on se gausse; que ce n'est point pour vous que lève la brioche et que les chandelles s'allument.--Ah! ah! mes garnements, vous voilà tout penauds!--Vous en vouliez tâter, mes meurt-de-faim, mes drôles, à d'autres!--Sachez aussi que M. Abraham vous met non-seulement hors son hôtel, mais hors la société et la loi, c'est-à-dire hors son portefeuille, où il paraît que l'une a élu domicile. Beau logement garni, et grand bien lui fasse! Puisse-t-elle y goûter du moins le sort du rat dans son fromage de Hollande!

Et à propos de rats, monsieur Abraham, comme je vous veux infiniment de bien, permettez moi de vous redire une petite historiette que l'on m'a contée l'autre jour.--Il y avait un homme très-riche comme vous, qui avait comme vous un très-gros portefeuille et beaucoup de billets de banque. S'il y logeait la société, je l'ignore; c'est un détail dont on a omis de m'instruire. Comme il avait grand'peur d'être volé et que son imagination frappée ne lui représentait qu'écrivains et larrons, il pratiqua un trou sous une boiserie et y inséra son trésor. Il ne fut pas volé en effet. Seulement, lorsque peu après il y voulut, par aventure, ajouter quelques banknotes, quelques jolis bons du trésor, il n'en trouva que les débris. Les rats le lui avaient mangé. C'étaient probablement des rats de bibliothèque, des rats savants --et journalistes.

Défiez-vous des rats monsieur Abraham; ce sont des animaux fort subversifs. Je les soupçonne beaucoup d'être républicains, en leur qualité d'affamés. Et puis n'est-ce pas d'eux qu'accouchent les montagnes en travail d'enfant, ces montagnes qui vous inspirent tant d'effroi?

Défiez-vous-en!--Là-dessus nous vous prions, monsieur Abraham, d'agréer nos remercîments bien sincères pour le ton exquis et la parfaite aménité de votre style épistolaire. Présentez nos respects à madame Abraham, ainsi qu'à M. le marquis de Moncade--sans oublier l'oncle Mathieu.

Votre très-humble servante,

L'Illustration.

Pour copie conforme:

Felix Mornand.


P S. Ce n'est pas tout: voici une terrible affaire. Saisissons les mouchettes. Un lampion du cru, nommé M. Godet,--un jeune lumignon de la plus brillante espérance,--nous a lancé une flammèche. Que pouvons-nous bien dire à un quinquet qui fume? Si nous l'avons bien compris, il insinue délicatement, avec toutes sortes d'ambages--crainte de Dieu et des sergents--que le signataire des articles: Paris à Nantes, pourrait bien être un échappé de Fontevrault. Il n'y a, en effet, qu'un réclusionnaire qui puisse médire de Saumur.

Cela va de suif. Mais nous avions beaucoup mieux à faire qu'à donner au public une réédition de la grande querelle de Piron et des Beaunois. L'auteur de la Métromanie est mort, mais certains Beaunois lui ont survécu à Saumur. Renvoyons donc M. Godet à ses huiles et à ses méches. C'est tout ce que l'Illustration peut faire pour lui en raison de son éloquence grésillante et de son article--des six. Elle aime les rieurs, et non pas les bobèches. Nous mettons l'abat-jour sur M. Godet: que l'éteignoir lui soit léger!

--Faute d'oser souffler, dira M. Godet; et il aura bien raison.



Adrien Perlet.

Hier les amis de Perlet l'ont conduit à sa dernière demeure, et j'ai prononcé quelques paroles sur sa cendre. Aujourd'hui je vais encore parler du vieil ami que je pleure; si je l'eusse devancé dans la tombe, il aurait, je n'en doute pas, consacré quelques lignes à ma mémoire. C'est à moi de remplir ce triste devoir du survivant.

Adrien Perlet est né à Marseille le 28 janvier 1793 Son père avait été cornélien et directeur de spectacle dans la province; il avait joué aussi à Paris, où il s'était fixé plus tard comme correspondant de théâtre. Les enfants sont imitateurs, surtout ceux qu'une irrésistible vocation entraîne plus tard vers la scène, et dès son plus jeune âge Perlet manifesta ce penchant à copier, à reproduire tout ce qui le frappait. Il aimait les cérémonies religieuses, et toutes les fois qu'il avait entendu un sermon, il ne manquait pas, à son retour, de contrefaire, devant un muet auditoire de chaises, l'organe et les gestes du prédicateur qu'il avait attentivement écouté. Il se plaisait aussi à faire mouvoir des pantins; les paroles qu'il leur prêtait lui arrachaient d'abondantes larmes, qu'il essuyait en portant à ses yeux les acteurs mêmes dont il venait d'improviser les rôles. Au sortir du collège, il voulut être médecin; mais le démon du théâtre l'emporta. Il fut entendu au Conservatoire impérial de musique et de déclamation le 15 novembre 1810: j'assistais à cet examen, et le souvenir m'en est bien présent. Le comité, présidé par M. Sarrette, notre bon et paternel directeur, était composé de Talma, de Fleury, de Baptiste aîné et de Lafont. C'était là un auditoire plus imposant que celui devant lequel le jeune Perlet avait jadis récité ses essais de prédication. Perlet répéta la première scène du Légataire avec la folle gaieté qu'il avait à quinze ans, et qu'il communiqua bientôt à toute l'assemblée. Élèves, professeurs, directeur, secrétaire, tout le monde riait à gorge déployée. Il n'est pas besoin de dire que Perlet fut admis à l'unanimité et par acclamation. Autrefois l'emploi des Crispins s'appelait aussi l'emploi des Poissons, du nom de celui qui l'avait créé, et des deux célèbres héritiers de son nom et de son talent. En sortant du Conservatoire, Fleury, enchanté, écrivit quelques mots au père de Perlet. Ou sait que Fleury avait tout à la fois les manières et l'orthographe d'un marquis: je veux parler des marquis de l'ancien régime; plus tard l'égalité des droits a dû amener celle de l'orthographe. Le billet de Fleury était ainsi conçu: «Ton fils a beaucoup de dispositions; je crois qu'il jouera très-bien les Poisons.» Une lettre de moins n'ôtait rien à l'autorité d'un tel suffrage, et le père du jeune Adrien put pressentir déjà l'avenir de son fils.

A cette époque, je l'ai dit, Perlet avait quinze ans: son front bombé, ses yeux vifs et renfoncés, sa maigreur, son flegme, ses vêlements sous lesquels il avait grandi et qui n'avaient point grandi comme lui, tout cela formait un ensemble bizarre et plaisant qu'on ne pouvait regarder sans éclater de rire. Son humeur était très-gaie, un peu moqueuse, et le sang-froid avec lequel il lançait ses plaisanteries les rendait plus piquantes encore. J'étais au Conservatoire depuis quelques mois lorsqu'il y fut admis, et nous nous liâmes d'une très-vive amitié. Lafont était mon professeur, Baptiste aîné le sien. Talma avait un élève, nommé Raimond, dont il faisait un cas extrême et qui eût sans doute acquis une grande réputation dans les premiers rôles de la tragédie ou de la comédie: car il étudiait ces deux genres avec un succès à peu près égal. Il devint notre ami; nous ne nous quittions presque pas, et l'on nous appelait les trois inséparables, Raimond mourut en 1815; mais, quand je me trouvais avec. Perlet, il revivait dans nos entretiens et se mêlait à tous nos souvenirs.

Les brillantes dispositions de Perlet se développèrent avec rapidité: il obtint, en 1811, le second prix de comédie; c'était un élève tout à fait hors ligne et qui promettait un comédien du premier ordre. Sa voix avait acquis beaucoup d'étendue; il avait certaines notes dont la gravité surprenait Talma: «Avec cette voix, lui disait-il, vous joueriez bien la tragédie, si vous n'aviez pas une figure si comique.» Il y eut cette année-là au Conservatoire des exercices publics, qui se composaient de scènes de tragédie, de comédie, de grand opéra et d'opéra comique. Ces représentations, données dans le jour, attiraient la haute société de cette époque. Le talent de Perlet en était un des attraits les plus piquants: là brillaient Ponchard, Levasseur, mademoiselle Callaut, qui fui depuis madame Ponchard, et mademoiselle Palar, qui devint madame Rigault. Notre ami Raimond était aussi l'un des héros de ces fêtes, dramatiques, qui étaient pour Perlet de véritables triomphes, le public le traitait en enfant gâté, et dès qu'on l'apercevait ou qu'on entendait le son de sa voix, l'hilarité et les applaudissements éclataient dans toute la salle.

J'avais un an de plus que lui, et la conscription, qui alors n'épargnait presque personne, allait m'enlever à mes études théâtrales. On espérait qu'un premier prix me ferait exempter du servie militaire, mais la supériorité de Perlet était si bien reconnue, qu'à côté de lui je ne pouvais aspirer qu'au second. C'était en 1812. Perlet se retira du concours pour n'y reparaître que l'année suivante. Malheureusement sa générosité n'eut pas le résultat qu'il en attendait: j'obtins le premier prix; mais je ne fus pas exempté, et j'allais partir pour l'armée, lorsque l'empereur lança de Moscou le fameux décret qui est devenu la loi suprême du Théâtre-Français. Ce décret instituait un pensionnat de déclamation semblable au pensionnat de chant déjà établi. C'est ce qui me préserva de la gloire militaire, alors si redoutable. Il est probable que j'ai dû la vie au décret de Moscou; plus tard il a protégé mes intérêts et ma position. J'ai donc eu raison de le défendre comme je l'ai fait en plusieurs occasions; je le devais, ne fût-ce que par reconnaissance. J'entrai au pensionnat avec Perlet et Raimond, et là nous vécûmes de la vie la plus insouciante et la plus gaie.

Il y avait cependant chez Perlet des moments, rares il est vrai, où cette gaieté se voilait sous des commencements de souffrance. C'étaient les premières atteintes de la maladie opiniâtre qui ne le quitta jamais. Nous avions le tort de nous moquer de ses plaintes et de le traiter de malade imaginaire. Nous sommes trop punis aujourd'hui de cette incrédulité railleuse.

Il y a dans la jeunesse de Perlet quelques traits plaisants dont on pourrait égayer sa biographie. Si je n'écrivais pas cette notice presque sur sa tombe, je les raconterais; mais le lendemain de la mort d'un ami on n'a pas goût aux joyeuses anecdotes: j'en citerai donc une seule. Comme pensionnaires du gouvernement, nous avions un uniforme, et les jours où nous paraissions en public nous portions un habit bleu et une culotte blanche. Or, peu d'entre nous étaient doués de mollets présentables. Une culotte courte et pas de mollets! c'était chose pénible pour notre amour-propre. Cependant, nous nous résignions assez gaiement à ce malheur. Mais Perlet voulait à toute force être mieux fait que nous, et, n'ayant pas assez de fonds pour recourir à l'art du bonnetier, il se mit à découdre son matelas, et un peu de laine qu'il en ôta fut consacré à l'ornement de ses jambes trop exiguës (il ne faut pas oublier que Perlet logeait au pensionnat). Malheureusement la laine ne resta pas à l'endroit où il l'avait placée: elle retomba, et les jambes du jeune comique offraient un aspect tout à fait bizarre, un spectacle extraordinaire. Cependant, le surveillant du Conservatoire fit un rapport où il accusait l'élève Perlet d'avoir volé la laine du gouvernement. M. Sarrette rit du rapport, pardonna le larcin, et recommanda à Perlet d'avoir à l'avenir des mollets plus stables.

Son premier prix lui fut décerné à l'unanimité, en 1813. L'horizon politique devenait sombre, et 1814 renversa notre pensionnat. Il y eut pour nous des moments de détresse. Le père d'Adrien était bon; mais il s'armait quelquefois d'une sévérité trop grande qui effrayait Perlet et l'éloignait de la maison paternelle. Un jour, nous nous rencontrons dans une des plus sombres allées des Tuileries, vers quatre ou cinq heures, et voici notre entretien: «Que fais tu là?--Je me promène.--Moi aussi.--As-tu dîné?--Non; et toi? --Ni moi non plus.--Eh bien, causons théâtre.» Et la conversation de s'engager avec notre chaleur habituelle sur cet intarissable sujet. Nous avions à peine vingt ans. Aujourd'hui peut-être, des jeunes gens, dans une position semblable à la nôtre, au lieu de parler théâtre et beaux arts, traiteraient quelque grande question politique et sociale, et ne verraient de salut pour leur génie incompris que dans le suicide ou dans une révolution nouvelle; mais sous l'empire on s'occupait peu de politique, et les génies incompris n'étaient pas encore à la mode.

C'est en 1814 que Perlet a débuté au Théâtre-Français; ses débuts furent heureux; mais à cette époque il était triste, soit qu'il eût de secrets chagrins dont il ne m'a point fait part, soit que ce mal dont il se plaignait plus fréquemment, causât l'humeur mélancolique que je lui reprochais. Cette tristesse nuisit un peu à son jeu et à ses succès, et il ne retrouva toute sa verve que dans le Crispin du Légataire, qui déjà lui avait porté bonheur au Conservatoire. Après ses débuts, il partit pour Londres; il voulut tenter la fortune, et réussit complètement dans les rôles de vaudeville où il s'essaya. Il reçut avec un dédain superbe une lettre de la Comédie-Française qui lui offrait un engagement de douze cents francs. A partir de ce moment sa carrière fut heureuse et brillante; il acquit en même temps renommée et richesse. De Londres il alla à Bruxelles remplacer un comique fort aimé qui s'appelait Paulin, un ancien camarade de Fleury, qui attendit quarante ans le moment de leur retraite commune pour se réunir à son vieil ami, et qui se brouilla avec lui aussitôt qu'ils vécurent ensemble. Perlet fit promptement oublier Paulin. Le Gymnase s'ouvrit; Perlet y fut appelé; il y débuta dans Rigaudin de la Maison en loterie, vaudeville de Picard et Barré, précédemment joué à l'Odéon, et qui, grâce à Perlet, obtint une vogue nouvelle et plus grande. Il attira constamment la foule au Gymnase, où il déploya un talent vrai, fin, spirituel, original. Il avait eu au Conservatoire un penchant à la charge dont il s'était entièrement corrigé. Il fut toujours un comédien de bon goût, et n'alla jamais chercher ses succès hors de la vérité et de la raison. Il changeait de physionomie et presque de figure aux yeux mêmes du spectateur: ainsi dans le Comédien d'Etampes, il arrivait avec la figure et les manières d'un jeune homme, et devenait vieux à l'instant même et sans quitter la scène, en posant sur sa tête une perruque de vieillard. Il excellait à imiter les patois, les accents provinciaux ou étrangers, et dans les rôles d'Anglais, qui jusque là avaient été joués avec une exagération convenue, il montra une perfection de vérité à laquelle nos voisins d'outremer applaudissaient eux-mêmes. Parmi les pièces dont il créa les rôles principaux avec tant de bonheur, on se rappellera longtemps le Parrain, le Gastronome sans urgent, le Secrétaire et le Cuisinier, Michel et Christine le Comédien d'Etampes, le Landau. Il montra dans Michel et Christine une sensibilité touchante et vraie que les auteurs n'avaient point songé à donner au personnage qu'il représentait, et j'ai entendu M. Scribe dire que Perlet avait heureusement corrigé son rôle par cette nuance si finement exprimée. La Comédie-Française voulut reprendre l'habile comédien dont le Gymnase était fier: les termes du privilège accordé à ce dernier théâtre lui en donnaient le droit: Perlet opposa un refus constant aux prétentions des sociétaires; il aima mieux ne pas rejouer à Paris, et il s'en exila pour recommencer ses brillantes tournées dans les départements. Il revint plus tard et reparut au Gymnase; mais son mal augmentait toujours, et il fut contraint de quitter le théâtre à l'âge où le talent est dans toute sa force. Perlet s'était marié en 1819 avec une des filles de Tiercelin, si parfait dans les personnages populaires, et qui contribuait avec Brunet et Potier à la fortune des Variétés. Malheureusement, madame Perlet était faible et souffrante comme celui dont elle était si heureuse de porter le nom. Elle avait pour lui un dévouement de tous les instants, et paraissait oublier ses maux en s'occupant de ceux de son mari. Perlet lui rendait toute l'affection, et, quand elle en avait besoin, tous les soins qu'il en recevait. Il fut excellent époux et excellent père; il aimait sa fille d'un amour jaloux dont elle était bien digne; sa tristesse habituelle augmenta quand il s'agit de la marier. Le père du brave et excellent jeune homme à qui elle s'est unie se désolait aussi à l'idée de se séparer de son fils: Il vint en pleurant faire une demande à laquelle Perlet souscrivit en pleurant.


Perlet.--Rôles de comédien d'Etampes.

Perlet connaissait profondément son art, et adorait le théâtre. Il a publié sur l'art dramatique et sur l'art du comédien des réflexions qui décèlent l'artiste supérieur et l'homme de goût. Il m'écrivait souvent en vers pleins d'esprit et de traits heureux. Il causait avec finesse et chaleur, et aimait beaucoup la conversation, mais seulement avec ses intimes; il recherchait peu le monde et les liaisons nouvelles; il était plein d'honneur, bon et fidèle ami, avait des moeurs régulières et des manières polies. Les susceptibilités de son caractère ne doivent être imputées qu'à cette santé débile qui le mettait quelquefois au désespoir. Depuis longtemps il était réduit à ne plus savoir de quels aliments se nourrir, tant ses digestions étaient douloureuses, tant le mal faisait de progrès et le poussait vers la tombe Sa femme l'y a précédé; elle est morte à Enghien-les-Bains le 6 septembre dernier. Perlet, qui ne l'avait pas quittée pendant toute sa maladie, fut témoin de ses derniers moments; ce fut un coup dont il ne se releva point. Trois mois après il n'était plus: sa femme était morte un vendredi à huit heures du soir; il mourut à la même heure un vendredi.