en 1844 à 211,000 kilog., soit  1,489,000 fr.
        en 1845 à 297,000               1,830,000
        en 1846 à 213,000               1,308,000
        en 1847 à 154,000               1,200,000

Nous ne connaissons pas les relevés de 1848 et de 1849, mais nous pouvons rappeler ceux de quatre années précédentes qui, quels que soient les chiffres véritables, témoignent du moins des progrès toujours croissants de ce commerce avant 1846:

        en 1836,  90,447  kilog. donnent   612,682 fr.
        en 1837, 121,871                   731,226
        en 1838, 138,190                   829,140
        en 1839, 170,743                 1,033,771

Admettons que ces chiffres soient exacts,--ce qui est une pure hypothèse,--et voyons comment les exportations de 1844, 1845, 1846 et 1847 se sont réparties dans les diverses contrées du globe. Le tableau suivant est emprunté également aux documents officiels:

EXPORTATION DES LIVRES BELGES.

                                 Valeurs officielles en francs.
Principaux pays de
destination             en 1844        en 1845      en 1846      en 1847

1.  Prusse              448,000  fr.  437,000 fr.  411,000 fr.  431,000 fr.
2.  Pays-Bas            437,000       688,000      281,000      222,000
3.  Angleterre          145,000       190,000      120,003      121,000
4.  France               73,000        81,000       94,000      101,000
5. Toscane               34 000        23,000       95.000       75,000
6.  Brésil               30,000        40,000       64,000       63,000
7.  Villes anséatiques  101,000        87,000       66,000       69,000
6.  Luxembourg           14,000        21,000       18,000       19,000
9.  États-Unis            9,000        21,000       10,000       18.000
10. Chili                 7,000         6,000        9,000       18,000
11. Espagne               2.000         4,000        3,000       17,000
12. Cuba                 12,000         8,000        7,000       12,000
13. Portugal             23,000        17,000       10,000       10,000
14. Turquie               9,000         6.000       11,000        9,000
15. Russie               29.000        15,000        6,000        7,000
16. Francfort            73,000         8,000        8,000        6,000
17. Rio de la Plata       5,000           "          6,000        3,000
18. Danemark,  Suède
    et  Norvège           5,000         6,000        1,000        3,000
19. Sardaigne            14,000        26.000       26,000          "
20. Autriche              6,000        12,000        7 000           "
21. Deux-Siciles          1,000         1,000        5,000           "
22. Mexique               3,000         6,000        9,000           "
23. Pérou                 1,000           "            "             "

Les envois de 1847 comprenaient: en livres brochés et en feuilles, évalués à 6 fr. le kilog., 162,000 kilog., soit 975,000 fr.; en livres cartonnés et reliés, évalués à 7 fr. le kilog., 32,000 kilog., soit 226,000 fr.

Du reste, il ne faut pas s'y tromper, la contrefaçon a des effets désastreux pour les pays où elle s'exerce, quand ces pays parlent la langue dans laquelle sont écrits les ouvrages qu'ils contrefont. Elle détruit, soit dans ses développements, soit dans ses germes, toute littérature nationale. Malgré d'honorables efforts qui ont donné quelques résultats satisfaisants, on ne peut pas dire que la Belgique et les États-Unis aient une littérature. En effet, les écrivains belges ou américains ne produisent pas ou produisent peu, parce qu'ils sont assurés d'avance de ne retirer aucun bénéfice de leurs travaux, la contrefaçon, qui n'a pas de droits d'auteur à payer, vendant à vil prix des ouvrages supérieurs ou égaux,--inférieurs, si l'on veut,--à ceux qu'ils pourraient produire; aussi la société des gens de lettres belges et celle des artistes ont-elles adressé récemment à la chambre des représentants et au sénat des pétitions dans lesquelles elles ont demandé l'interdiction de la contrefaçon. Toutefois ce serait se faire illusion que de croire que la contrefaçon, qui cause de si graves préjudices et aux littérateurs étrangers et à la littérature nationale, soit une spéculation avantageuse. Certains contrefacteurs se sont enrichis, mais ce sont des exceptions heureusement rares. Le délit, j'allais dire le crime, porte avec soi son châtiment: La concurrence a ruiné la contrefaçon belge, ou du moins a tellement diminué ses profits par l'abaissement des prix qu'elle ne produit plus que pour produire, c'est-à-dire pour entretenir des imprimeries et des papeteries. Elle en est arrivée à ce point qu'elle croit devoir diminuer le nombre et l'importance de ses opérations. M. Méline prouvait, il y a quelques jours, au directeur de la Revue, britannique, M. Amédée Pichot, qu'il avait réduit son tirage d'un tiers.

Mais quelles que soient les exportations, les veilles à l'intérieur dont le chiffre même approximatif ne nous est pas connu, les réalisations de bénéfices ou les pertes de la contrefaçon belge, toujours est-il qu'elle cause un tort énorme à la librairie française, car elle lui ferme en partie tous les marchés étrangers. Aussi depuis plus de vingt-cinq ans la librairie française proteste contre les abus de la contrefaçon et s'efforce d'y mettre un terme. Jusqu'à ce jour ses plaintes ont été à peu près inutiles. Elle a échoué dans toutes ses tentatives, car la France est un pays ou la réforme la plus insignifiante, la plus nécessaire, la moins contestée attend un ou deux siècles sa réalisation, à moins qu'elle ne s'achète au prix d'une révolution.

En 1840 un traité est conclu avec la Hollande; il reste à l'état de projet, car il n'est même pas suivi des conventions spéciale qui devaient en assurer l'exécution.

En 1843 une convention en date du 28 août est conclue avec la Sardaigne pour garantir dans les royaumes de France et de Sardaigne la propriété des oeuvres littéraires et artistiques. En 1846 une convention supplémentaire est ajoutée à ce premier traité; mais ces deux conventions ne reçoivent aucune exécution, c'est-à-dire que malgré leurs prescriptions la contrefaçon belge continue comme par le passé à inonder le marché sarde de ses produits. Aussi le 2 décembre dernier, M. le général Lahitte, ministre des affaires étrangères, a-t-il présenté à l'Assemblée législative un projet de loi sur une troisième convention conclue avec la Sardaigne, et ayant pour objet, selon l'exposé des motifs, d'assurer respectivement à la propriété des oeuvres d'esprit et d'art publiées dans les deux pays des garanties plus efficaces contre la contrefaçon étrangère. «Car, ajoutait plus loin M. le général Lahitte, malgré le soin apporté à la rédaction de» traités précédents et la loyauté extrême avec laquelle le Cabinet de Turin a invariablement cherché à en assurer l'exécution, l'expérience a montré que le but poursuivi n'était que très-imparfaitement atteint--M. le ministre eût pu dire pas du tout--et que les contrefaçons étrangères de nos principaux ouvrages de librairie continuaient à trouver un vaste débouché dans l'intérieur du royaume sarde. Une commission a été nommée par l'Assemblée législative pour examiner ce projet de loi et elle a choisi M. Victor Lefranc pour rapporteur.

Le troisième traité conclu avec la Sardaigne sera-t-il plus efficace que les deux premiers? Il est permis de l'espérer. Toutefois, avant qu'il ne soit discuté par l'Assemblée législative, le Cercle de la librairie, de l'imprimerie, de la papeterie, fondé depuis quatre ans (1), a cru devoir soumettre à la commission un certain nombre d'observations qui ne peuvent manquer d'y faire apporter quelques modifications importantes. Ainsi, par exemple, MM. les libraires, imprimeurs et papetiers unis demandent avec raison qu'on empêche non-seulement la publication et l'introduction, mais la vente des oeuvres d'esprit et d'art contrefaites. En conséquence, ils proposent que tout ouvrage contrefait de l'un ou de l'autre pays existant au moment de la convention dans les magasins des libraires ne puisse être vendu qu'après avoir été frappé sur le titre d'une estampille et que tout ouvrage neuf d'une édition contrefaite qui ne porterait pas l'estampille constatant l'antériorité de sa publication ou de son introduction soit considéré comme une contrefaçon prohibée. Plus loin ils sollicitent, avec non moins de raison, une réduction plus forte des droits actuellement établis à l'importation dans le royaume de Sardaigne, des livres, dessins, gravures ou ouvrages de musique publiés dans toute l'étendue du territoire de la République française. Ces droits sont encore trop élevés. Pour les livres brochés, ils restent fixés à 30 fr. les 100 kil., et pour la musique gravée à 60 fr. tandis que l'introduction en France des mêmes produits n'est frappée que d'un droit de 10 fr. par 100 kil.

Note 1: M. Pagnerre, éditeur, président, MM Raillière et Lecoffre, éditeurs, vice-présidents; M. Grallot, directeur de la papeterie d'Essonne, secrétaire.

Nous n'aurions pas parlé de ce mémoire qui soulève et résout beaucoup d'autres questions d'exécution ou de détail! s'il ne posait pas avant tout un grand principe dominant toute la matière. Ce principe, c'est la reconnaissance entière et formelle du droit de propriété en France pour tous les ouvrages publiés par les étrangers dans leur pays. La librairie française, nous devons le dire à sa louange, a plusieurs fois déjà formulé ce voeu. Dans un mémoire en date du 20 janvier 1810, elle disait en parlant de cela disposition:

Elle consacre un principe fécond et qui trouvera des imitateurs;

Elle appelle la reconnaissance des écrivains étrangers;

Elle donne au gouvernement français le droit et lui impose le devoir de réclamer, en toute occasion, l'adoption par les étrangers d'un principe que la France a reconnu elle-même à leur profit.

Au premier coup d'oeil, cette mesure peut paraître un sacrifice; mais elle est de notre part une initiative honorable, et elle nous paraît féconde en résultats assez prochains.

Lors de la présentation du projet d'union douanière avec la Belgique en 1811 et à diverses époques, la librairie française a renouvelé la demande qu'elle adresse encore aujourd'hui à l'Assemblée législative; elle persiste à croire «--que le seul moyen efficace de protéger la propriété littéraire est dans un ensemble de traités internationaux, et que cet ensemble de traités ne saurait être obtenu tant que la France elle-même n'aura pas pris une généreuse et loyale initiative, en proscrivant chez elle et sous conditions la contrefaçon des ouvrages étrangers;--que les éditeurs français puiseront dans cet acte une force bien plus grande pour poursuivre les débitants de contrefaçon, car on ne pourra plus leur répondre que la France commet le même délit à l'égard des autres États; en effet, ce n'est plus seulement un intérêt personnel qu'ils auront à défendre, c'est un acte immoral, condamné par la législature de leur pays, dont ils réclameront la répression.» En conséquence, elle sollicite de l'Assemblée législative et du Pouvoir exécutif le vote et la promulgation du décret suivant:

Le droit de propriété des auteurs étrangers sur leurs oeuvres publiées à l'étranger est assimilé en France au droit des auteurs français.

Cette grande mesure ferait à coup sur honneur à la France. Mais lui serait-t-elle vraiment utile; en d'autres termes, ne risquerions-nous pas de devenir dupes et victimes de notre générosité? C'est l'opinion, nous devons l'avouer, de beaucoup de bons esprits Toutefois, qu'on ne l'oublie pas, l'Angleterre (31 juillet 1838), la Prusse, le Danemark, les États du pape, les États-Unis, la Toscane, la Sardaigne ont déjà admis la réciprocité; et, d'ailleurs, qui connaît mieux le besoin de la librairie, qui est plus intéressé à sa prospérité que les libraires? Ne soyons pas plus républicains que la République. Or les libraires, les imprimeurs, les papetiers français--sauf bien entendu ceux qui s'enrichissent des produits de la contrefaçon--sont unanimes pour réclamer la reconnaissance franche et sans restrictions du droit de propriété en France pour tous les ouvrages publiés par les étrangers dans leur pays. «Pour les nations, comme pour les individus, disaient, dès 1844, les comités réunis de la Société des gens de lettres et de la librairie, la morale est une, et ce serait une triste ressource que de se défendre immoralement contre l'immoralité d'autrui. La contrefaçon est une usurpation de propriété; il faut avoir le courage de le déclarer hautement, et donner aux autres l'exemple du sacrifice. Oui, il appartient à la France de prendre encore, comme pour le droit d'aubaine, une généreuse initiative. Qu'elle déclare nettement et sans réserve que le droit des auteurs étrangers sur leurs oeuvres publiées à l'étranger est assimilé chez nous aux droits des auteurs sur leurs oeuvres publiées en France, et ce sera un grand exemple donné au monde, en même temps qu'un pas immense fait dans une carrière de justice et de loyauté où toutes les nations tiendront à honneur de nous suivre.»
Adolphe Joanne.



La veillée de la Noël.

SOUVENIRS D'AUTREFOIS..

C'était la veille de Noël! L'heure du gros souper était sonnée depuis longtemps à l'antique horloge de bois de la grande salle; tout était prêt pour recevoir les convives, la table dressée avec une magnificence inusitée étalait les mille séductions appétissantes d'un repas moderne, luxe inconnu de nos pères; l'office envoyait de ses profondeurs les parfums les plus balsamiques, et personne n'arrivait. Aussi mon aïeule allait et venait avec une impatience qu'elle s'efforçait vainement de déguiser. Tantôt elle s'approchait de la fenêtre dont elle soulevait les lourds rideaux pour voir si, à travers les brouillards du soir, elle n'apercevrait pas ses enfants qu'elle attendait; mais la nuit était sombre et le vent du nord soufflant par rafales emportait des tourbillons de neige et ne permettait pas de rien distinguer. D'autres fois elle regardait la porte avec anxiété espérant sans doute que ses convives apparaîtraient tout à coup par un effet magique de sa volonté; la solitude et le silence semblaient se jouer de sa peine, en demeurant seuls, comme des hôtes importuns, maîtres des lieux que devaient animer le bruit, le plaisir et la gaieté. Découragée, elle revenait s'asseoir près du feu, s'agitait, ne pouvait tenir en place, frappait le parquet de ses fins petits sabots pour se calmer au son de sa propre impatience, et jetait enfin des regards inquiets et furtifs vers la pendule, la priant en vain de suspendre sa marche, car le balancier inexorable n'en pressait pas moins sur le cadran le pas silencieux et continu des aiguilles accomplissant leur rotation régulière, marquant des heures impartiales dans leur durée et insensibles aux voeux sages ou insensés de ceux qui veulent en arrêter ou en accélérer le cours.

Ce fut avec un véritable désespoir qu'elle entendit frémir le timbre précurseur de l'heure. Neuf heures allaient sonner! mais au même instant un autre son y répondit; le lourd marteau de cuivre ébranlait vivement la porto cochère, des pas pressés résonnèrent dans le corridor, et ma grand'mère heureuse oubliait, dans la joie d'embrasser ses enfants, son impatience, ses inquiétudes et le long sermon qu'elle leur avait préparé. Puis réunissant autour d'elle la bande joyeuse de ses petits-enfants, et sortant avec solennité de sa poche une clef qu'elle y tenait cachée depuis nombre de jours, elle ouvrit une porte, et tous, frissonnants de bonheur, nous entrâmes en tumulte dans un grand cabinet splendidement éclairé, où sur une table s'élevait l'arbre de Noël, radieux des bougies et des jouets attachés à ses branches. Autour étaient étalées, groupées, arrangées, des fantaisies d'enfants aussi charmantes que variées. La poupée aux dents d'ivoire, aux yeux d'émail, à la robe bouffante, pomponnée et satinée comme une grande dame, brillait à côte d'un chevalier armé de pied en cap, pareil aux anciens preux. Le vaillant cavalier éperonnait un cheval toujours fougueux, mais toujours immobile; des fantassins couraient le pas de charge sur leurs tablettes de bois, des escadrons de lanciers chevauchaient à travers les ballons, les cerceaux, les raquettes, en faisant quelquefois mordre la poussière à d'innocents polichinelles, acteurs obligés de semblables fêtes: puis des tambours, des clairons, des sabres, des fusils, appareil guerrier déployé pour charmer l'humeur martiale des petits garçons, mêlés aux rubans, aux chiffons, aux bijoux, aux coffrets à l'usage de la coquetterie naissante des petites filles. Il y en avait pour tous les âges, pour tous les goûts, pour ravir et captiver des imaginations d'enfants. Quand nos transports et nos cris de joie eurent cessé, lorsqu'on nous eut arrachés à la contemplation de ces merveilles rassemblées des bazars de Paris et des foires de Nuremberg, ma grand'mère donna le signal du souper, chacun rentra dans la salle et prit place autour de la table ou trente couverts symétriquement alignés attendaient depuis longtemps les convives. Des flacons remplis de vins aux blonds reflets, ou aux teintes aussi chaudes que le rubis, semblaient vouloir lutter de séductions avec les mille riens, hors-d'oeuvre indispensables d'un repas. Les citrons du pays s'étalaient auprès des concombres à la robe verdâtre, les olives faisaient pendant aux champignons sauvages conservés dans l'huile, le beurre se baignait en pains mignons dans l'eau claire de ses gondoles, çà et là une foule de conserves renfermées dans des pots de verre aux longs cols ou à la base rebondie excitaient par leur mystérieux dehors l'appétit et la curiosité. Les légumes, sous les apprêts les plus variés, encombraient la table; de superbes poissons nageaient dans leur sauce aromatique ou disparaissaient à demi sous les herbes marines qui leur prêtaient leurs parfums, en faisant miroiter à la lumière leurs écailles aussi diaprées que les couleurs de l'arc-en-ciel; ils étaient entourés de coquillages qui les escortaient comme leurs tributaires naturels.

Pour ornement aux coins de la table s'élevaient dans leurs vases de terre brune quatre grosses gerbes de blé encore vert que le plus jeune enfant de la maison avait fait germer dans l'eau et soigné avec la plus vive sollicitude depuis un mois pour cette solennité. Coutume ancienne de nos pères qui forçaient la nature à produire, bien avant le temps, le froment saint et béni pour l'associer à sa joie dans un jour grand de miracles et le consacrer à Dieu comme un hommage de reconnaissance et d'amour. Au milieu, pour surtout principal, un candélabre d'argent massif mariait sa lumière avec celle du lustre, et d'un commun accord ils frappaient d'étincelles vives l'argenterie, s'étendaient en reflets éclatants, en losanges capricieux, en ronds étincelants sur la mate blancheur des porcelaines, et changeaient enfin en diamants, en rubis, en émeraudes, en topazes ou en saphirs merveilleux les facettes brillantes des cristaux. Le buffet pliait sous le poids des fruits, des oranges à l'écorce vermeille, des melons blancs à la pulpe douce et savoureuse, des gâteaux dorés et parfumés, du nougat nuancé, de la verte pistache, du miel transparent dans les coupes et des confitures embaumées.

Un immense feu embrasait l'âtre et envoyait des pyramides de flammes dans l'antique cheminée, et par moments, lorsque ces mêmes flammes vacillaient sous le souffle du vent en décrivant des spirales ou des langues de feu, on distinguait dans l'ardente profondeur du foyer la bûche de Noël, bloc énorme de bois coupé du tronc du plus vieil arbre de la forêt voisine, suivant une ancienne tradition. Le buis bénit était répandu à profusion autour de la salle; les lumières se jouaient à travers ses rameaux, qui s'élevaient en touffes gracieuses, en bouquets élégants; le houx courait en guirlandes le long des murs, disparaissait derrière un faisceau d'armes pour reparaître au bas d'un vieux portrait en y traçant un chiffre symbolique; il s'élançait ensuite en festons au-dessus des portes, décrivait des arcades, des colonnes sur les boiseries, et mêlait enfin ses jolis fruits rouges et ses feuilles sombres et menues aux girandoles du lustre, en se perdant sous une grosse branche d'oranger suspendue au plafond, d'après un vieil usage du pays.

Cet intérieur, ainsi éclairé et animé, avait un charme de gaieté et de bien-être en contraste avec la rigueur de la saison, et donnait un nouveau prix à cette atmosphère si chaude, à ce foyer ami, à ce toit paternel si fécond en souvenirs, à cette table hospitalière qui nous réunissait ainsi tous chaque année à pareil soir, pour retremper nos âmes aux saintes douceurs des affections de la famille. En effet, qui pourrait dire les sentiments divers qui agitaient les convives: dans cette salle étincelante de lumières, ne voyaient-ils pas comme à travers le verre transparent d'une lanterne magique, les mille incidents de leur enfance, les émotions impétueuses ou paisibles de leur jeunesse? Chaque lambris, chaque meuble resté à la même place ne leur retraçait-il pas un jour de bonheur, une heure de rêverie, des instants d'illusions à jamais perdus? Autrefois, ce jeune homme à imagination fougueuse n'avait-il pas rêvé la gloire et la célébrité au coin de ce foyer? N'avait-il pas espéré voir le monde ouvrir devant sa volonté les portes dorées de son Eden de plaisirs, et lui apporter, comme le génie de la Lampe merveilleuse, les trésors et les grandeurs? Cet autre, dont l'âme aimante rêvait une affection tendrement partagée, n'avait-il pas vu pour la première fois à cette place la compagne aimée de sa vie? Là, cette jeune femme n'avait-elle pas reçu la foi d'un époux adoré? Ici, son enfant ne lui avait-il pas souri, et son père ne l'avait il pas bénie, agenouillée près de ce fauteuil vénéré? N'avaient-ils pas tous aimé, pleuré, souffert en ces lieux? De pareils souvenirs ne s'effacent pas de la mémoire, de semblables émotions ne peuvent s'oublier, car cette trinité de bonheur et de misère s'inscrit dans le passé en caractères de feu; parce qu'elle brûle ce qu'elle touché et consume ce qu'elle a une fois animé.

Ma grand'mère, heureuse et fière de ses enfants, qu'elle voyait autour d'elle entourant sa vieillesse de respect et d'amour, regardait tour à tour ces têtes blondes et brunes, ces fronts pensifs ou joyeux, ces hommes dans la force de l'âge, ces femmes charmantes, ces petits enfants espiègles et gracieux; anneaux d'une même chaîne, liés les uns aux autres par les liens indissolubles de la famille. Alors de sa voix maternelle et enjouée elle encourageait l'appétit près de s'éteindre, ranimait la gaieté par ses sourires, était enfin l'animation et la vie de ce banquet, qu'elle présidait comme l'aïeule adorée de ses nombreux enfants. Parfois ses yeux attristés et rêveurs s'arrêtaient sur la place occupée jadis par un être aimé, place qu'il avait laissée vide; une larme brillait sous sa paupière comme un hommage qu'elle rendait à celui qui n'était plus, mais dont le souvenir cher et sacré vivait toujours dans son coeur. Puis ses regards reprenaient leur douceur, le sourire revenait sur ses lèvres pâlies par les regrets, en contemplant cette génération blonde et bouclée d'enfants aimables; génération destinée à remplacer celle qui s'éteignait, comme le fruit remplace la fleur, puis tombe et se renouvelle, et qui faisait son espérance, sa consolation et son orgueil. Et elle les revoyait tous réunis un soir à la veillée de la Noël, et les flacons circulaient, et la causerie se ranimait vive et gaie et les paroles affectueuses s'échangeaient dans toute l'effusion du coeur. Et les cloches se mirent à sonner en joyeux carillons, en brillantes volées la messe de minuit, interrompant de leurs voix vibrantes les joies mondaines de ce jour. Il semblait qu'elles eussent emprunté les sons éclatants de la trompette sonore de l'ange messager annonçant autrefois aux pasteurs la naissance du Christ, pour commander par leurs chants puissants et passionnés le recueillement et la prière. A ce signal bien connu, chacun fit ses préparatifs; les uns s'enveloppèrent de leur manteau, les jeunes filles s'entourèrent de fourrures, les servantes ajustèrent leur pelisse, en s'armant des falots qui devaient éclairer notre route; ma grand'mère m'abrita sous sa mante, et me prenant par la main, nous ouvrîmes la marche.

C'était bien une nuit de Noël, triste, froide et glacée par le vent du nord. Les étoiles scintillaient sur le sombre azur du ciel, comme autant de points d'or se détachant d'une gaze noire. La neige durcie criait sous nos pas ou s'effondrait de temps à autre. Quelques retardataires isolés venaient se joindre à nous ou passaient rapidement en se perdant dans l'obscurité. Au loin, les feux des lanternes sourdes s'entrecroisaient, on eût dit des feux-follets sortant de terre et dansant une ronde fantastique. Le silence n'était interrompu que par de pauvres petits enfants réunis en bandes et chantant des Noëls de porte en porte pour implorer la charité.

La foule était grande aux abords de l'église; chacun voulait dans un semblable anniversaire avoir sa part de prières et de bénédictions. Dans l'intérieur, l'église resplendissait sous l'ardeur de ses lustres; de hauts chandeliers d'or étincelaient près du tabernacle; les colonnes disparaissaient sous leurs tentures de brocarts et de soie; partout des fleurs, partout grandeur, majesté, lumière et harmonie. Les prêtres, revêtus de leurs chasubles splendides, s'avançaient vers l'autel; et dans une chapelle, une humble crèche, symbole de douleurs, rappelait la naissance du Fils de Dieu fait homme dans la pauvre étable de Bethléem. Le sacrifice s'accomplissait; l'encens montant en spirales embaumées, comme un mystérieux emblème de la prière, se perdait dans la profondeur des nefs. L'orgue jetait ses larges et merveilleux accords à travers les voûtes ou mêlait sa voix aux voix suaves des choeurs de jeunes filles qui chantaient des Noëls d'allégresse. Certes c'était un coup d'oeil imposant, que ces fidèles ainsi prosternés au pied des autels y apportant leurs vanités déçues, leurs croyances trompées, leurs désespoirs et leurs misères! L'heure, le lieu, la sainteté de la cérémonie, ce mélange de pompe et de splendeur religieuse, avec le néant qu'elles enseignent, ces fronts courbés vers la terre par la main puissante du malheur ou de l'espérance, les humbles prières de ces âmes souffrantes venant implorer la merci de ce Dieu qui console, rendaient cette solennité sublime, et jamais fête plus auguste ne frappa mon imagination d'enfant.

La messe venait de finir, les derniers sons des orgues vibraient encore dans leurs tuyaux d'airain; l'air imprégné des senteurs de l'encens enveloppait de ses molles et chaudes vapeurs les fidèles, sortant en foule des portiques, distraits par les mille bruits de la sortie. Je regardai autour de moi. Près d'un pilier, à genoux, priait une petite fille à la figure angélique; ses vêtements attestaient la misère la plus profonde, et ses mains jointes, serrées avec ardeur, ses yeux noyés de larmes, sa bouche contractée par le chagrin annonçaient une violente douleur. Bientôt l'enfant se mit à sangloter en jetant des regards égarés autour d'elle, murmurant des mots que je ne pouvais entendre, en tordant ses petites mains délicates avec l'angoisse du désespoir. L'impression déchirante d'une semblable détresse agit vivement sur mon coeur. Mon aïeule venait de finir sa prière et se disposait à partir; d'un geste suppliant je lui montrai la pauvre affligée, et, l'entraînant avec moi, je la conduisis près de la petite fille en pleurs Ma grand'mère, toujours bienfaisante et bonne pour le malheureux, s'émut profondément à l'aspect de ce pauvre petit être isolé et en apparence sans appui. «Mon enfant, lui dit-elle, pourquoi pleurez-vous? qui vous donne tant de chagrin? Parlez! je puis vous aider, vous secourir.» La petite affligée tressaillit en entendant cette douce voix, et levant vers mon aïeule des yeux craintifs, dans lesquels brillait une lueur d'espoir. «Hélas! madame, répondit-elle, j'ai bien faim; puis j'ai froid, je n'ai pas d'asile, et j'ai tant de peur par une nuit si noire, que je prie le bon Dieu de m'appeler à lui dans son saint paradis. --Vous n'avez donc pas de mère, ma pauvre enfant? personne ne s'intéresse donc à vous?» Les pleurs de l'enfant redoublèrent, o Ma mère est morte, madame! Ceux qui m'avaient recueillie m'ont chassée hier disant qu'ils étaient trop pauvres pour me nourrir, et qu'un soir de la veillée de la Noël on m'assisterait si j'implorais la charité. Ah! madame, ne m'abandonnez pas! vous qui paraissez si bonne, ayez pitié de moi.--Chère grand'mère, lui dis-je alors spontanément, croyant faire plus d'impression sur un coeur charitable, tu m'as toujours dit qu'on fêtait Dieu dignement en secourant son semblable; eh bien! dans un si beau jour, ne me refuse pas tu m'as promis de belles étrennes, mais la plus belle étrenne pour moi serait de recueillir cette pauvre petite fille. Mon aïeule me souriait doucement d'un air charmé et attendri; elle releva la jeune affligée, la baisa au front, et, se tournant vers moi, elle ajouta: «Mon enfant! les pauvres sont nos frères, et nous devons partager avec eux. Comment veux-tu que je ne recueille pas ta protégée? et quand même le bienfait n'aurait pas en lui sa récompense en donnant à l'âme une suprême satisfaction, Jésus-Christ n'a-t-il pas dit: Quiconque donnera un verre d'eau en mon nom sera récompensé.» L'orpheline ravie baisa la main de ma grand'mère, et jetant un dernier regard plein de reconnaissance vers la crèche, elle dit tout bas: Noël! Noël! soyez béni!... et nous sortîmes de l'église.

Arrivés au logis, l'enfant eut encore sa part du gros souper. Une chambre bien chaude, un bon petit lit la reçurent. Pour moi, heureux et satisfait de ma journée, je m'endormis profondément. De beaux rêves bercèrent mon sommeil; de gracieuses jeunes filles, transfigurées comme des vierges, des anges aux ailes d'or, entr'ouvraient mes rideaux blancs, et m'envoyaient de célestes sourires et de douces paroles; et au milieu d'eux il me semblait voir le visage radieux de ma petite protégée qui répétait encore: Noël! Noël! soyez béni!....
Aurélius Zampa.



Un mobilier de police correctionnelle,
charade en action par Gavarni.

(Voir le dernier Numéro.)

Commerçante. Artiste peintre. Vingt-six ans et demi. Artiste coiffeur. Artiste dramatique et graveur sur bois.


Profils de Témoins.


Un Témoin à charge.

Un Témoin à décharge.

L'Avocat.--Or donc...

Profils de Témoins.

Profils de Témoins.


Autre banc de Témoins.


Commentaires et rafraîchissements sur le quai aux Fleurs.

Commentaires et rafraîchissements.--Pourquoi faire en République des Procureurs du Roi?


Épilogue.

Lecteur judicieux, il n'est pas que vous ne parcouriez quelquefois le récit de ces causes macaroniques dont les détails badins varient agréablement le fond un peu sombre des journaux consacrés aux matières de procédure. Vous aurez infailliblement alors reconnu au passage, dans cette galerie d'originaux que Gavarni vient de faire passer sous vos yeux, les personnages obligés, immuables de ces scènes populaires dans lesquelles la gravité du délit disparaît devant les incidents récréatifs ou grotesques. Ces procès, nous allions presque dire ces représentations, d'une physionomie allègre, qui empruntent tour à tour dans leur exposition la verve humoristique de l'homme du peuple, le langage métaphorique et si vivement imagé des joyeuses commères ou le babil précieux de la grisette, constituent de véritables tableaux de moeurs. Nous détestons le paradoxe et la contre-vérité. Nous déclarons de propos ferme qu'à notre jugement aucune comédie ne pourra jamais prototyper avec le même relief le caractère français.

Les esprits superficiels pourront seuls se méprendre sur la portée morale de l'oeuvre de Gavarni. La sottise, la présomption, l'impudence, tous les travers de l'esprit, le vice même, y sont bafoués et stigmatisés. Chacun des portraits de cette galerie individualise un ridicule. L'ensemble de cette étude réalise une conception comique d'un tour infiniment piquant.

Ce n'est pas tout, cette peinture charmante offre encore l'intérêt et le mouvement d'une narration attachante et bien faite. Peu de récits d'audiences fourniraient une pareille abondance de détails, un concours aussi grand de personnages, une diversité aussi tranchée d'attitudes, de costumes et de moeurs. On voit se mouvoir, on entend parler chacune de ces figures. Il est facile de suivre les débats sur ces pages en blanc où l'artiste a disposé ses acteurs, comme les pièces d'un échiquier dont la marche, quoique tracée d'avance, doit se prêter à toutes les combinaisons du joueur. On ne saurait imaginer, dans les conditions du vrai, du naturel, une action dans laquelle chacune de ces figures ne vienne s'encadrer d'elle-même; leur réunion résume en effet tous les éléments de la vie commune.

On pourrait proposer aux moins pénétrants de reconstituer dans son entier le récit que Gavarni a écrit sous une forme abrégée, mais d'une manière complète cependant, et ils n'omettraient à coup sûr aucun des faits, aucune des saillies, aucune des particularités caractéristiques de cette cause dont on sait le fond par les détails. Ce qui nous paraît une tâche facile pour les moins déliés ne saurait être qu'un jeu pour le lecteur de l'Illustration, lequel, selon notre estime, doit réunir au plus haut degré la perspicacité, un jugement prompt et sûr, un goût éclairé, une imagination fertile. Nous voulons l'essayer sous la forme d'un défi courtois.

Nous proposons en conséquence à ceux de nos lecteurs qui tiendraient à justifier la bonne opinion que nous avons conçue d'eux en général, un concours littéraire dont voici le programme:

Développer dans l'exposé d'une cause judiciaire, d'après le mode adopté par la Gazette des Tribunaux pour les comptes rendus de ce genre, les principaux caractères esquissés par l'artiste.

L'action devra comprendre les divers personnages du dessin, et autant que possible dans l'ordre qui leur est assigné dans la série.

Afin de soumettre à l'uniformité les pièces du concours, nous indiquerons ici quelques traits qui devront entrer dans la composition.--L'accusé a quarante ans; la partie civile en a soixante;--c'est, dit Chicaneau, le bel âge pour plaider.

On ne pourra, même par voie d'allusion, s'écarter du respect dû à la magistrature; mais il n'est pas défendu de s'égayer aux dépens des avocats, de ceux dont l'éloquence contribue sûrement à faire condamner un client débonnaire, mais aussi trop confiant.

Les développements fournis par les témoins devront être renfermés dans le cercle des convenances, quoique pris dans la nature même du personnage et dans la vérité.

Telles sont les clauses générales du concours. Nous n'avons rien à prescrire quant au genre d'esprit qu'il conviendra de faire entrer dans cette esquisse de moeurs judiciaires. Nous dirons seulement qu'il ne saurait être ni bas, ni même grossièrement trivial, mais seulement populaire dans la bonne acception de ce mot.

L'Illustration prend l'engagement d'insérer dans ses colonnes l'esquisse qui lui paraîtra réunir la plus grande somme de mérites, après un examen impartial. Aucun de nos rédacteurs habituels ne sera admis à concourir.

Les auteurs pourront garder l'anonyme, à condition de se renfermer dans les dispositions de la loi, qui prescrit la signature pour les écrits publics, en même temps qu'elle laisse circuler dans le monde une foule de produits sophistiqués, frauduleux, nuisibles même, sans l'étiquette du marchand.

Enfin nous offrons, moins comme une prime d'encouragement que comme un témoignage de notre estime et de notre reconnaissance, un abonnement gratuit d'une année au journal l'Illustration, au compétiteur heureux dont le travail sera agréé par notre conseil de rédaction.

Nous convions à ce concours tous les hommes d'imagination qui nous font l'honneur de nous lire. Il ne faudrait pas qu'une fausse honte ou qu'une idée dédaigneuse de l'importance même du sujet proposé arrêtassent les esprits timides ou présomptueux: bien des académies ont plus d'une fois proposé des sujets de concours qui, avec des apparences de gravité, étaient au fond moins sérieux que le nôtre. On ne devra pas perdre de vue d'ailleurs que nous avons assigné au travail que nous attendons, toute l'importance d'une oeuvre comique bien faite.

--Quoi! dirent les stoïques avec hauteur, nous ririons et nous ferions rire!--Eh! messieurs, ne riez point, s'il vous plaît, ou riez avec gravité,--comme les Espagnols,--si vous le savez. Mais, de grâce, laissez-nous rire, nous qui tenons, avec un moraliste ingénieux, que la plus perdue de toutes les journées est celle où l'on n'a pas ri.
Paulin



Lettres sur la France.

DE PARIS À NANTES.

A Monsieur le Directeur de l'Illustration.

VIII.

DE SAUMUR A ANGERS.--ANGERS.--D'ANGERS A NANTES.

Le pittoresque ici subit un temps d'arrêt: guérets entrecoupés de vignobles en haies et plantés d'arbres fruitiers, rappelant la triple culture de la splendide vallée du Graisivaudan; pays égal, fertile sans exubérance, monotone comme la médiocrité heureuse. A demi-kilomètre, la Loire, qu'on ne voit pas, coule presque tarie ou tout impétueuse entre saules et peupliers. Nul incident digne de remarque. A la seconde station seulement, l'un des conducteurs du train, ouvrant notre wagon, y pousse avec efforts une grosse dame de campagne tout effarée et haletante, qui, à peine le convoi en marche, se prend à pousser des cris de désespoir et supplie, mais assez en vain, comme on peut le croire, la locomotive d'arrêter. Voyant que la machine demeure sourde à ses interpellations déchirantes, elle fait mine, mais tout de bon, de se jeter par la portière. Heureusement la taille de la dame s'opposait à l'exécution de ce furieux projet!

--Hélas! c'est fait de moi, dit-elle en retombant anéantie sur son siège. Mes bons messieurs, je suis une femme perdue! Et mes enfants, les pauvres petits innocents, que vont-ils devenir?

Habitante de ces contrées passablement primitives, où la hennissante machine est encore un objet d'effroi, la pauvre femme faisait son premier début dans ces chars traînés par le monstre aux poumons de fer, aux naseaux de feu. Elle avait, avant de risquer cette effroyable aventure, rassemblé la dose de courage et de résignation dont elle était capable; mais la provision, probablement petite, s'en était trouvée épuisée juste au moment de l'entreprise.

Nous fîmes de notre mieux pour calmer la douleur et assourdir les cris perçants de cette Niobé trop plaintive, dont l'idée fixe était de conserver une mère à sa lignée villageoise, et crûmes y parvenir en lui faisant entendre, nous et les autres voyageurs, que si elle périssait, chose encore douteuse, nous nous cotiserions pour prendre à l'envi soin de son orpheline famille, ainsi que notre coeur touché et nos tympans endoloris nous en imposaient le devoir. Mais la bonne femme, interrompant ses cris aigus, ne laissa pas de déployer un certain sons en nous faisant observer que, si elle sautait ou si le wagon prenait feu, nous serions immanquablement broyés on grillés avec elle. La remarque était juste, et cette perspective, sans rassurer la bonne femme, parut la consoler un peu. A quelque Chose le malheur est toujours bon--celui d'autrui. Cette tendre mère villageoise savait d'intuition son Larochefoucauld. Elle nous laissa achever presque en paix notre court voyage, au terme duquel nous eûmes tous la satisfaction, et elle la surprise, de nous sentir en assez bon état de conservation, nul d'entre nous, à ce qu'il nous sembla du moins, ne formant plus d'un seul morceau.

ANGERS.

Quand on aborde de ce côté la capitale de l'Anjou, le premier monument qui frappe les regarda, c'est le château immense, énorme, menaçant, flanqué à ras de quinze ou vingt tours formidables, que si quelqu'un regrette, au point de vue de l'art, la ruine de la Bastille, qu'il se console: il la retrouvera intacte, magnifique d'horreur et démesurément agrandie aux bords de la Maine. Ce gracieux castel, joliment décoré par le haut d'un cordon losangé de tuffeau et de schiste, et damassé noir et blanc, (disposition fréquente dans les constructions du treizième au seizième siècle), fut, dit je ne sais quel mémoire archéologique sur Angers, bâti par saint Louis. Il faut lire sans doute: «Sous saint Louis.» j'en demande pardon à l'érudition angevine. Les ducs d'Anjou, les héritiers des Plantagenet, étaient de hauts et puissants sires, et ils n'étaient point gens à céder à quiconque, fût-ce au roi de France, l'honneur et le plaisir de se bâtir, de ces forteresses inexpugnables, avec casemates, oubliettes et cachots de toutes les sortes, où le despotisme local devait avant tout s'assurer d'un point d'appui inéluctable contre sujets et suzerain. Mais quel qu'en soit l'architecte, ce sombre monument n'en demeure pas moins l'un des morceaux les plus parfaits, l'un des types les plus puissants de cet art féodal et carré par la base, où tout est combiné pour la force, ou rien n'est sacrifié au stérile et illusoire plaisir des yeux. Mais la force seule, parvenue à ce luxe de perfection, d'exubérance et de brutalité, devient une beauté réelle, et les prodigieux cubes de maçonnerie féodale édifiés par nos pères, dans leur sauvagerie grandiose, méritent une place dans l'histoire, au même titre pittoresque et poétique que les monuments égyptiens et les torses de Michel-Ange. Ce caractère n'est nulle part empreint plus fortement, ni si fortement peut-être que dans ce château angevin, le mieux conservé et le plus surprenant dont la carrure et les assises, enracinées dans les entrailles de la terre, aient résisté à huit siècles de jacqueries, de luttes de suzerain à vassal, de discordes religieuses, de guerres civiles, de révolutions sociales et politiques, enfin d'invasions ennemies.

Angers est une ville noire comme Lyon, Birmingham et Saint-Étienne. Ce ne sont point pourtant les vapeurs de la houille qui en obscurcissent l'atmosphère et lui donnent cette teinte enfumée, mais bien les schistes et l'ardoise dont elle est bâtie et qu'elle puise en abondance, à ses portes mêmes, dans des carrières séculièrement exploitées, l'une de ses richesses. Elle abonde pourtant en vieilles maisons contemporaines du château, vergetées, chevronnées de solives noirâtres, à toits pointus et à auvents, comme celles du Rouen gothique ou du quartier juif à Francfort. Toute pleine des témoignages irrécusables du passé, et du passé le plus lointain, mais irrégulière, montueuse, entortillée, et renfrognée, mal gracieuse autant que possible, elle intéresse sans nul doute, mais réjouit peu le voyageur. Il semble en la voyant avec sa couche d'encre, son fouillis de ruelles, de masures, d'impasses, le tout d'un grand caractère, je l'avoue, et fort propre à faire une décoration d'opéra, que ce soit une ville triste, ascétique et d'humeur foncée comme ses toits et ses murailles. Bien loin de là, et l'on n'apprend pas sans surprise qu'Angers est au contraire une ville de plaisirs, d'émotions fiévreuses et de fort beaux esprits, aimant, outre les joies des arts et les délicatesses littéraires, la haute chère, le luxe, les folles nuits de bal et tous les genres d'élégance. Il paraît que le roi René, avec son corps qui repose sans tombeau sous les voûtes de la belle église Saint-Maurice, aux deux flèches si audacieuses et si sveltes, a légué à ses chers concitoyens d'Anjou une assez notable, parcelle de l'âme de trouvère et du joyeux esprit qui l'animaient de son vivant. Une demi-douzaine de fort grandes dames et autant d'opulents et jeunes ménestrels donnent le ton et ne soutirent pas que les gais codes du plus grand des chorégraphes et des musiciens couronnés subissent le cruel affront de tomber en désuétude dans les anciennes possessions de ce roi maître de ballets, plus philosophe à lui tout seul que Frédéric II, Joseph 11, avec la grande Catherine. On raconte même, sous le manteau, de ces exploits d'hiver que l'on ne peut redire, de ces Nouvelles nouvelles qui font songer aux temps gracieux ou Boccace était mis en action, de ces prouesses qui sentent de fort près leur vieux Louvre ou leur hôtel de Nesles, moins le côté tragique; et de celles qui faisaient dire au capitaine Buridan, de ce ton élégiaque, et de cette voix du nez que lui prêtait M. Bocage: «Que voulez-vous, ce sont de grandes dames!»

Enfin, s'il faut en croire nos auteurs, la ville noire est une Chypre, une Capoue et une Venise. Je ne l'eusse pas deviné.

Il y a à Angers un musée remarquable: toutes les écoles y sont représentées par des toiles plus ou moins authentiques, et un livret, chef-d'oeuvre de rédaction, non-seulement en dresse la longue nomenclature, mais accompagne chaque page de commentaires explicatifs et de réflexions ingénieuses à l'usage des gens de lourde intelligence et d'esthétique médiocre. Voici un joli petit spécimen que je prends au hasard, page 31, de ces arguments bénévoles et pittoresques: «Denney (François).--Betzabé au bain.--Betzabé, femme d'Urie, étant au bain, fut aperçue par David. Ce prince fut si touché de sa beauté qu'il la fit venir dans son palais et en abusa. (O David! Heureusement la phrase abuse de la langue et ne dit pas précisément de quoi vous avez abusé!)

Je poursuis:--«Tandis que Betzabé sort du bain avec l'aide d'une de ses femmes (équivalent timide mis ici à la place d'un texte par trop biblique), David du haut de son palais l'aperçoit et paraît la considérer avec plaisir.» O David, voici un paraît et un plaisir qui vous condamnent! Nous pouvions douter avant le texte, car cette vénérable physionomie de roi de pique qu'en effet j'aperçois au haut d'un balcon ne nous révèle aucunement le plaisir que vous paraissez (à ce qu'il paraît) éprouver, et dans notre ignorance profonde de la légende de Betzabé et d'Urie, nous n'eussions jamais pénétré le dessous de carte, sans le perfide commentaire qui nous découvre les noirceurs d'une figure mieux faite pour les ardeurs du whist que pour les fièvres de l'amour.

Autre David.--Le principal attrait de ce musée est la galerie David (d'Angers), tout entière formée des oeuvres et par les dons du grand et généreux artiste. Son oeuvre sculpturale est là presque complète avec les médailles où son infatigable et démocratique burin a décerné la gloire et l'immortalité à tant de fronts plébéiens. Peut-être (noble excès du reste) pourrait-on lui reprocher de n'être pas assez ménager de ses auréoles et d'en amoindrir le prix par trop d'universalité et de munificence. En effet, la numismatique de l'avenir n'apprendra pas sans admiration, par les bronzes du grand statuaire angevin, que notre époque, unique dans les siècles, compte déjà à cette heure quatre cent et tant de grands hommes. Je n'en veux point citer, de peur que l'opinion du présent nuise à certains auprès de la postérité, ce dont je serais réellement désolé pour eux et pour elle. Ne faisons donc point les dégoûtés et, prenant en bloc le panthéon de M. David, félicitons la ville d'Angers et de posséder cette riche collection d'illustres profils, et de compter parmi ses citoyens l'artiste éminent qui portera leurs traits, idéalisés comme leur gloire, aux générations futures.

La partie archéologique du musée renferme des spécimens fort curieux et tout récemment découverts de sépultures gallo-romaines des cinquième et sixième siècles. Ce sont des cercueils en plomb renfermant, avec un grand nombre d'ustensiles ou menus bijoux propres à jeter un grand jour sur les usages de nos ancêtres, des squelettes dont la plupart sont tombés en poussière au contact de l'air ou à la moindre pression, mais dont quelques-uns cependant ont subsisté, bien qu'à l'état de gypse impondérable qui semble prêt à se vaporiser au premier souffle. Rien ne fait mieux sentir que ce plâtras humain le peu qu'est l'homme et la fragile contexture de son enveloppe terrestre. Les momies ne sont que hideuses: c'est la coquetterie de la dissolution et l'hypocrisie de la tombe. La cendre et les fragments d'os à demi brûlés rappellent désagréablement la rôtissoire culinaire. Je donne de beaucoup--puisqu'il faut opter et que l'on ne peut s'en dédire,--la préférence au procédé gallo-romain, qui laisse la mort accomplir d'elle-même, à son gré, son oeuvre éternelle et lente de destruction.

Toutes ces collections diverses, dont l'ensemble ferait honneur à plus d'une grande cité, sont pittoresquement abritées sous les voûtes mi-renaissance, mi-gothiques d'un vaste et beau manoir seigneurial, désigné sons le nom de logis Barrau. Ce splendide logis, qui a appartenu à la triste mère de Louis XIII rappelle un souvenir Historique peu édifiant, celui de la bataille que la mère et le fils faillirent se livrer à quelques pas de là, à la journée du Pont-de-Cé, et qui se dénoua heureusement par une réconciliation éphémère entre les deux générations belligérantes. Louis XIII, qui plus tard en appela, eut un bon mouvement dans cette occurrence. Il fit sa soumission à sa mère, l'embrassa, et l'on vint souper en grande liesse à ce même Logis Barrau que je vous décrirais plus en détail si l'heure de deux, venant à sonner tout à coup, ne me rappelait aux bords de la Maine, où déjà fume et s'ébranle le pyroscaphe de bas-bord qui va nous conduire à Nantes.

D'ANGERS À NANTES.

La Maine, qui s'est grossie de la Mayence et de plusieurs autres affluents moindres, a pris, lorsqu'elle arrive à Angers, où elle n'est qu'à peu du kilomètres de son embouchure, un large développement, et elle ne le cède guère, avant de se confondre dans la Loire, à ce grand fleuve comme ampleur et écart entre ses deux rives. Le petit steamboat qui nous porte, effilé comme une sardine, calculé pour voguer sur toutes les basses eaux, et sans eau, s'il en est besoin, range tout d'abord en partant les sinistres débris du pont de la Basse-Chaine, dont les deux culées seules sont demeurées debout, supportant encore quelques restes d'amarres et de crampons de fer. Loin de nous la pensée de revenir sur la lugubre catastrophe du printemps dernier ni d'en faire remonter à qui que ce soit la responsabilité accablante; mais il faut du moins reconnaître que ce fut une étrange fatalité que celle qui fit choisir ce fragile tablier pour passage d'une pesante troupe armée, dans un ville où deux ponts de pierre, dont l'un tout neuf et magnifique, offraient au malheureux bataillon du 11e une voie si sûre et un transit si naturel à deux ou trois cents pas de là. Il faudrait ou se hâter de reconstruire ce pont de funeste mémoire, ou en faire disparaître jusqu'aux derniers vestiges; car c'est non seulement un deuil national, mais un ferment d'acrimonie que perpétuent ces lamentables débris.

Après une heure ou deux de navigation, près du joli village de la Poissonnière, la Maine se jette dans la Loire. A dater de ce point, le fleuve, pour ainsi dire, n'est plus qu'un archipel tout panaché d'Ilots verdoyants: leurs têtes superbes, leurs inextricables saulées déteignent sur le fleuve rétréci dont les bras, cessant de réfléchir la lumière blanche du ciel, semblent couler sur un lit d'algues, de goémon et de pourpier sombre. Parfois, élargissant ses sinus, il nous montre des rives toutes chargées des mêmes frondaisons, des mêmes teintes de sinople. L'aspect en est riant, mais monotone: il donne ce que j'appelle un étourdissement de verdure. Tant de peupliers et de saules repose l'oeil d'abord et le sature ensuite. On rend plus de justice, après cinq heures de cette interminable feuillée, au ruisseau de la rue du Bac. On finirait par le regretter tout de bon si un petit coteau, une vieille tour, les ruines de quelque donjon féodal, un pont suspendu, un village qui semble toujours à la veille ou au lendemain du déluge, ne venaient de temps en temps rompre cette végétation curviligne. Voici Chalonnes et Champtocé, où l'on voit encore les débris du château de ce fameux Gilles de Retz, de ce terrible barbe-bleue qui enlevait les petits enfants des deux sexes pour les faire servir à Dieu seul, et ses malheureuses victimes peuvent savoir quels diaboliques et alchimiques sortilèges Plus loin, Montjean et Ingrande, la dernière commune de l'Anjou; Saint-Florent, dont le nom, célèbre dans les fastes de l'insurrection vendéenne, rappelle le beau trait du marquis de Bonchamps qui, blessé à mort, donna ordre d'épargner les quatre mille bleus que les blancs allaient mitrailler après la bataille de Chollet. Aussi est-ce un républicain, M. David d'Angers, qui lui a érigé la statue, juste prix de son humanité, qu'on voit à Saint-Florent, et où l'artiste l'a représenté sur un brancard, se soulevant avec effort pour adresser aux siens sa noble et suprême parole. Après Ancenis, dont je n'ai rien à dire, Champtoceaux Castrum celsum, remarquable par les grandes ruines d'un château fort qui joua un certain rôle dans les guerres du douzième au quatorzième siècle, et obtint notamment l'honneur d'être pris successivement par Henri II (Plantagenet) et par saint Louis.

C'est à peu près en cet endroit que, si j'ai bonne souvenance, le fleuve, s'élargissant tout à coup, déchirant son immuable rideau d'arbres, développe ses deux grands bras autour d'une île colossale et nous laisse voir, du milieu de cette espèce de rond-point, une admirable plaine que termine à droite, et tout au bout de l'horizon, une roche abrupte et sauvage. Sur cette base granitique s'élève jusqu'au ciel une croix gigantesque. A ce monument singulier, sur lequel se pressaient déjà dans notre tête mille hypothèses légendaires, se rattache en effet une petite histoire assez étrange, mais toute neuve; elle est d'hier. La voici, telle que nous l'a contée sur le pont, en fumant sa pipe à l'arrière, un vieux marinier qui tient le gouvernail sur notre inexplosible boat:

«Il y a quelques mois, me dit-il, que mourut un gentilhomme de ce pays, nommé M. de L...... Il laissait de grands biens à partager entre cinq fils. Il y avait assez de terres pour les mettre tous à leur aise; mais il n'y avait qu'un château, malheureusement; il est là-bas derrière les arbres; vous ne pouvez le voir d'ici. L'un des fils s'était mis en tête de garder pour lui le château: il le voulait absolument: mais comment faire, puisqu'il fallait tirer les lots au sort. Alors, il eut l'idée de promettre au bon Dieu que, si le château lui tombait, il élèverait là, sur cette roche, la plus grande croix que l'on ait vue en mémoire de son père. Bien lui en prit, car, peu après, on en est venu au tirage et le château lui en est resté. Alors, on dit qu'il oublia quelque temps de remplir son voeu; c'était sans doute le trop d'aise qui lui brouillait la recordance. Mais sa mère, une sainte femme, lui ayant rappelé sa promesse au bon Dieu en l'honneur de son défunt père, il faut lui rendre cette justice qu'il s'est tout de suite exécuté. Dès le lendemain, il a fait venir les charpentiers, les serruriers, les manoeuvres, leur a montré l'endroit; ils ont travaillé fort, et voilà dimanche, trois semaines que la grande croix est sur ses pieds. Ça lui coûte bon! à ce qu'on dit; mais il n'a fait que ce qu'il doit. Quand on promet, il faut tenir.»

Ce singulier récit me remet en mémoire ces quatre vers de l'Étourdi: