L'Illustration, No. 0409, 28 Décembre 1850

Nº 409.--Vol. XVI.--Du Vendredi 27 déc. 1850 au Vendredi 3 janv. 1851.
Bureaux: rue Richelieu 60.

Ab. pour Paris, 3 mois. 9 fr.--6 mois. 18 fr.--Un an. 36 fr.
Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle, br., 3 fr.

Ab. pour les dép.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 18 fr.--Un an, 36 fr.
Ab. pour l'étranger, --   10 fr.--        20 fr.--       40 fr.

SOMMAIRE

Histoire de la semaine.--Voyage à travers les journaux.--Variétés.-- Courrier de Paris.--Industrie parisienne.--De la contrefaçon des oeuvres littéraires et artistiques.--La veillée de Noël, souvenirs d'autrefois.--Un mobilier de police correctionnelle, épilogue.--Lettres sur la France (8e article), de Paris à Nantes.--Chronique musicale.-- Souvenirs d'un voyage au Tennessee.--Monsieur Abraham.--Notice sur Perlet. Gravures. L'Allier et le Borda dans la rade de Brest par le coup de veut du 15 décembre.--Décembre, fantaisie par Gavarni; Du 15 décembre au 1er janvier.--Magasins d'horlogerie et de bijouterie de C. Detouche.--Un mobilier de police correctionnelle, 21 dessins par Gavarni.--Souvenirs du Tennessee, six gravures.--Perlet, rôles du comédien d'Etampes.--Rébus.

Histoire de la semaine

L'année finit assez paisiblement. Les questions qui tiennent le monde dans l'attente subissent un moment de calme; Dieu veuille que ce soit du recueillement et de la méditation. Les conférences de Dresde ont été ouvertes le 23, et nous dirons la semaine prochaine comment se présentant les solutions qu'elles cherchent. A l'intérieur, on se prépare à entrer en campagne pour les grandes épreuves de 1851, qui doivent aboutir constitutionnellement en 1852. Les partis s'observent et se ménagent; ils semblent même assez disposés à se pardonner réciproquement; c'est une manière d'éviter les explications. Cependant, il faudra bien en venir là, et gare les récriminations. Le procès d'Allais, commencé mardi et continué après la fête de Noël, se terminera probablement trop tard aujourd'hui jeudi pour nous permettre de donner le résultat avant de mettre ce numéro sous presse; mais ce procès est un épisode de l'histoire des intrigues contemporaines dont il sera parlé plus d'un jour.


L'Allier et le Borda dans la rade de Brest par le coup de vent
du 15 décembre, d'après un croquis envoyé par M. Th. Barellier.

Tandis que la politique se reposait, le ciel, qui semble aujourd'hui radouci comme elle, a sévi la semaine précédente avec des symptômes extraordinaires. Nous avons rappelé, il y a huit jours, quelques-uns des sinistres de mer arrivés à notre connaissance; mais à cette heure-là même on nous envoyait de Brest le récit d'un accident qui a failli causer une catastrophe, et qui l'eût certainement causée si le fait se fût passé la nuit au lieu de se passer à deux heures de relevée. La corvette de charge l'Allier cassé son corps-mort et est allée tomber sous le beaupré du vaisseau le Borda, le vaisseau-école où très-heureusement aucun accident n'est à déplorer. L'Allier a été obligé de démâter du grand mât et du mât d'artimon pour se parer. Le lendemain la tempête durait encore; un ouragan furieux fondait sur la ville de Brest. Les éclairs brillaient et le tonnerre grondait comme dans les orages d'été.

--Les interpellations adressées au ministre de l'intérieur sur les loteries autorisées par le gouvernement, et notamment sur la loterie dite des Lingots d'or, ont été l'événement de la semaine parlementaire. Toutefois, ainsi qu'il arrive souvent, l'intérêt du débat est moins ressorti de la question même que des incidents de séance et des péripéties de vote: comme on dit au palais, l'accessoire a emporté le principal. Ce n'est pas que le motif essentiel de la discussion n'eût son importance; il s'agissait de savoir quelle devait être la meilleure interprétation de la loi de 1836 qui, en proscrivant les loteries d'une manière générale, a admis deux exceptions en faveur des oeuvres de bienfaisance et des encouragements aux beaux-arts; on avait à se demander si ces exceptions devaient être maintenues; si dans la sphère supérieure des principes elles étaient compatibles avec le sentiment de la morale publique, si généreuse que fût la pensée qui les a inspirées. Au point de vue des faits, il était permis d'examiner, avec quelque succès, si la loterie des lingots d'or était bien conforme dans son but et dans son organisation à l'esprit de la loi, et si l'autorisation accordée par le gouvernement avait été suffisamment réfléchie. On a bien un peu parlé de tout cela; mais ces limites ne suffisaient pas à la politique militante, et bientôt les attaques exagérées, les vivacités, les incidents personnels, ont donné à la séance tous les mérites de ces sortes d'intermèdes parlementaires. Enfin pour que rien ne manquât à la journée, une crise ministérielle, ou tout au moins une démission importante, a failli sortir du scrutin.--Un retour prudent de la majorité a cependant ravi ce triomphe à l'opposition, mais non pas sans beaucoup de démarches diplomatiques de la part des membres les plus considérables de la droite.

A la suite d'une discussion dans laquelle M. le ministre de l'intérieur avait eu à subir un acte véritable d'accusation fondé sur quelques griefs réels mais affaiblis, à notre avis, par la gravité même qu'on avait voulu donner à des faits secondaires, dont l'exactitude a d'ailleurs été fortement contestée par le ministre, un membre de la majorité a déposé un ordre du jour motivé qui déguisait à peine un blâme formel. --La gauche, qui avait également une formule de blâme toute prête, s'est empressée, avec une très-habile condescendance, de se réunir à cette rédaction.--L'instant était menaçant, et si l'on eût voté par assis et levé, l'ordre du jour motivé de M Gabriel Delessert avait certainement chance d'être adopté.--C'était la démission presque forcée de M. Baroche. Heureusement pour le ministre, quelques voix amies ont demandé l'ordre du jour pur et simple, qui, en vertu de son droit de priorité, a dû être soumis d'abord au scrutin. Il a été rejeté: c'était d'un triste présage; mais durant le vote on avait mieux pesé toute la portée des termes de l'ordre du jour motivé, et de tous les bancs de la droite il a bientôt surgi des rédactions cherchant à effacer autant que possible l'intention de blâme qui ressortait nécessairement du rejet de l'ordre du jour pur et simple, et à adoucir jusqu'à une simple recommandation la censure sévère que contenait la première rédaction proposée. Ce n'est pas sans peine qu'on a réussi: pendant une heure la confusion, le tumulte, les cris ont remplacé toute discussion; tandis que deux ou trois orateurs se disputaient la tribune pour essayer de faire prévaloir leur solution, M. Emile de Girardin parvient à s'en emparer et lit la formule suivante: «La majorité satisfaite passe à l'ordre du jour.» Bien qu'aussi inopportune que peu justifiés, l'allusion était trop directe pour être excusée, et cette fois unanime et spontanée, la majorité pousse un cri d'indignation et inflige à M. de Girardin la censure avec exclusion temporaire.--Comme en définitive à tout drame parlementaire il faut une conclusion, celui-ci, allant peut-être d'un extrême à l'autre, s'est terminé par l'adoption de la rédaction la plus conciliante.

En résumé, la séance de samedi aurait pu être plus sérieuse, plus utile dans la question même des loteries, sinon plus véhémente et plus pittoresque. Pour nous, nous lui préférons de beaucoup le débat qui s'est un peu improvisé à l'occasion de la première délibération sur le projet de loi relatif aux modérations à introduire dans le régime commercial de l'Algérie, en ce qui concerne les taxes imposées en France aux produits de notre colonie d'Afrique. Le public s'en est moins préoccupé que des interpellations qui ont suivi; la presse lui a ouvert, moins généreusement qu'à celui-ci, l'hospitalité de ses colonnes--et cependant il touchait à un intérêt bien autrement supérieur pour le pays: à l'avenir, à la prospérité de cette France africaine, conquise au prix de tant de sang et d'argent. Pour quelques esprits mal disposés, ces sacrifices sont un crime qu'on ne doit point pardonner à l'Algérie et qui concluent à sa condamnation; mais, avec une appréciation plus élevée, les hommes d'État y voient des liens énergiques qui nous attachent invinciblement à l'Afrique. L'honorable M. Dufaure a résumé en quelques paroles chaleureuses, précises, d'une pénétrante éloquence, cette opinion, la seule que puisse admettre non-seulement l'honneur, mais le haut sens national, et il a fait justice aux applaudissements de l'Assemblée, et pour toujours, nous l'espérons, de cet éternel réquisitoire que M. Desjobert fulmine chaque année, depuis bientôt vingt ans, contre l'Algérie, et qu'il avait cru devoir exhumer, une fois encore, au début de la discussion. Nous pensons, comme l'a si bien dit M. Dufaure, que la France a eu raison de persister dans sa conquête; mais, quoi qu'il en puisse être, tout retour sur le pas est désormais inutile; tout s'accorde, notre dignité comme notre intérêt, pour maintenir notre drapeau en Afrique, et certainement le» pays s'associera au vote de l'Assemblée qui, une fois de plus, a déclaré que l'Algérie était désormais une terre française.--La loi sur le régime commercial de l'Algérie, qui forme la première partie d'une série de dispositions sur l'organisation définitive de notre colonie, a pour but de donner à cette déclaration toute la force de la réalité.

Avant d'ouvrir cette discussion sur l'Algérie, l'Assemblée avait définitivement voté le projet de loi tendant à accroître la pénalité en matière d'usure, et la sévérité qu'elle a montrée à cet égard réduira peut-être l'étendue de ce mal, qui, ainsi que le disait un orateur, en certaines de nos campagnes, a causé plus de ruines que dix années de grêle.--Une séance, consacrée à de difficiles et toutes spéciales questions hypothécaires, et des interpellations d'une importance secondaire sur des fournitures de draps pour l'armée, ont fait lundi et mardi à l'Assemblée, après la séance agitée de samedi, un demi-loisir que la féte de Noël a rendu complet.

Nous ne terminerons pas sans réparer un oubli de ces derniers jours: le nouveau système de votation pour les scrutins de division, dont l'Illustration a donné une description détaillée, a été inauguré il y a une quinzaine de jours, et l'intérêt curieux que l'Assemblée a accordé au mécanisme de cette ingénieuse invention, justifie la curiosité avec laquelle nos lecteurs ont dû recevoir la communication que nous avons pu leur en faire à l'avance.
Paulin.



Voyage à travers les Journaux.

Du 20 décembre au 5 janvier, la politique fait silence et la littérature donne sa démission. Pendant cette doucereuse quinzaine, aimée des enfants et des confiseurs, le journal n'est plus qu'une page d'annonces. Il n'y a place dans ce vaste carrousel de la publicité que pour les cachemires, les bonbons, les livres illustrés et les billets de loterie. Nous avons fait bien des révolutions, mais nous n'avons pu encore détrôner les étrennes. Vivent les étrennes! Cette année, M. Capefigue, le brillant homme d'État que vous savez, offre dix volumes in-8° pour la bagatelle de quinze francs. Un franc cinquante centimes le volume, c'est cher au prix où sont les cornets de papier. Puisque la littérature nous échappe, il faut bien nous rabattre sur autre chose et parler de l'Illustrated London News.

The Illustrated London News, ou, pour parler plus intelligiblement à des lecteurs français, les Nouvelles illustrées de Londres, ne sont pas satisfaites de régner paisiblement sur les trois royaumes; ce journal hebdomadaire aspire à la conquête du monde: il veut cueillir les palmes de Charlemagne et de Napoléon! Les feuilles de toutes les nations nous annoncent que ce recueil, inquiet de la tournure que prennent les événements en Europe, est décidé à faire pénétrer en France et en Allemagne ses canards illustrés pour arrêter le torrent des opinions dangereuses, et rétablir, à l'aide de ses découpures littéraires et de sa gravure sur bois, l'ordre si profondément troublé. Depuis longtemps le besoin d'un journal anglais traduit en français et en allemand se faisait généralement sentir. L'Illustrated va se publier on allemand et on français. D'ici à peu de jours, le continent pourra déguster cette fine plaisanterie britannique qui chatouille le palais comme une bouteille de gin, et égaie l'esprit comme un verre de cidre. Il nous sera enfin donné de voir fleurir dans le parterre de la Flore londonienne ces faciles coq-à-l'âne, qui, depuis la conquête des Normands, font les délices des cockneys de la Grande-Bretagne. Innocents Parisiens! Plus innocents habitants de Berlin et de Vienne, vous aviez cru qu'il y avait chez vous assez de gens d'esprit pour vous amuser ou tout au moins vous distraire. Naïve illusion! l'esprit, le savoir, l'élégance, le bon goût, tout ce qui charme et tout ce qui séduit se trouvaient à Londres dans le Strand, paroisse de Saint-Clément Danes. Qui l'eût dit?

Puisque l'Illustrated veut être modestement le dominateur de l'univers, qu'il nous permette d'examiner si le talent de la paire de ciseaux qui préside à sa rédaction justifie ses prétentions cosmopolites. Nous venons de parcourir plusieurs numéros de ce recueil, et nous avouons tout d'abord qu'il nous a été difficile de trouver notre chemin dans ce labyrinthe de faits, de nouvelles, d'événements, de désastres, d'anecdotes, le tout jeté pêle mêle et entassé comme des chiffons dans un sac. Nous ne savons l'effet que produiront sur les lecteurs de Vienne et de Berlin ces épluchures littéraires, mais ce que nous savons bien, c'est qu'il n'est pas un seul lecteur français qui pourra perdre son temps et ses yeux sur ces têtes de clou microscopiques et sur cette littérature plus microscopique encore que les caractères imprimés; quant aux sujets traités dans l'Illustrated, le cadre, nous devons en convenir, est assez varié; il est d'abord question des nouvelles de la cour: Sa Majesté la très-gracieuse reine Victoria est allée se promener hier à Windsor (récit de la promenade), Son Altesse Royale le prince Albert (His royal Highness) est monté à cheval vers trois heures. Puis on raconte l'emploi de la journée du prince de Galles, du duc d'York, de la Royale princesse, de la princesse Alice, ce qui ne peut manquer d'intéresser très-vivement les Parisiens et les Berlinois; après que vient l'énumération des dîners aristocratiques, des réceptions et des raouts. Puis la liste des naissances et des décès des grands personnages; on a également le bonheur d'apprendre que tel jour, à telle heure, le capitaine William Bathurst est arrivé d'Égypte, que le colonel Thompson reviendra le mois prochain des Grandes-Indes avec sa femme et sa fille, et que le vicomte Fielding se dispose à partir pour Rome. A ce sujet, l'Europe ne saura pas sans une vive satisfaction le nombre de voitures qui suivront le voyageur et le personnel de ses domestiques. Détails du plus haut intérêt: les Français et les Allemands de la rive gauche du Rhin, qui sont presque tous catholiques, éprouveront aussi un véritable bonheur à connaître les progrès que fait le protestantisme dans l'Inde et dans les colonies anglaises. Nous saurons le chiffre exact des Bibles qui sont journellement expédiées de Londres pour être répandues par les missionnaires anglicans. Les catholiques qui aiment à rire de leur religion seront enchantés de voir le pape présenté avec des oreilles d'âne, et les cardinaux et les évêques brûlés en effigie. Quant aux faits divers, qui tiennent à peu près les trois quarts du recueil, ils n'auront quelque parfum de nouveauté pour le lecteur continental qu'à une condition, c'est qu'il ne lira aucun journal français, tous les faits, toutes les anecdotes, tous les événements de l'Illustrated ayant traîné dans toutes les feuilles de France avant d'être coupés par l'intelligente paire de ciseaux du Strand, paroisse de Saint-Clément-Danes. Pour ce qui est de la littérature, proprement dite, des voyages, de la critique, des articles de genre, des articles d'art, il n'en est nullement question dans ce spirituel Illustrated, qui abandonne ce genre d'exercice intellectuel à la Revue d'Edimbourg, à la Revue trimestrielle et aux Magazine. L'Illustrated s'est plus appliqué jusqu'à ce jour à parler aux yeux qu'à l'esprit. C'est sans doute ce qui légitime ses nouvelles prétentions à l'empire universel.

Les conquérants du Strand, paroisse de Saint-Clément Danes, voient l'Europe et le monde entier au point de vue de leur paroisse. Pour la paire de ciseaux de l'Illustrated, il est avéré que le Français ne voyage jamais sans avoir un violon sous le bras et qu'il se nourrit de grenouilles. Retranchez le violon et la grenouille, et vous supprimez du même coup toute la plaisanterie anglaise à l'adresse de la France, il ne restera plus à John Hall et à l'Illustrated que Waterloo. Ainsi du reste, l'Illustrated a-t-il à retracer le meurtre de madame de Praslin? il affuble le procureur général de cette époque, M. Delangle, d'une perruque à trente six marteaux. Pourquoi cela? parce que dans la paroisse de Saint-Clément Danes les magistrats portent encore la perruque, et que la paire de ciseaux de l'Illustrated est convaincue qu'un juge sans perruque ne peut exister dans aucune partie du monde. Nous pourrions citer toutes les naïvetés qui fourmillent dans chaque numéro de ce recueil, mais nous aimons mieux attendre l'édition française, qui nous est promise très-incessamment, pour apprécier dans son ensemble et dans ses détails la finesse, le bon goût, l'esprit et l'enjouement qui concourent à la rédaction de ce journal universel... pour les paroissiens de Saint-Clément Danes.

Pourquoi l'Illustrated n'a-t-il pas auprès de lui un Cynéas?--Hé! seigneur Illustrated London News, lui dirait-on que diable ferez-vous quand vous aurez conquis la France et l'Allemagne, qui, je vous le dis entre nous, ne sont pas aussi faciles à conquérir que vous le supposez?--Nous conquerrons la Russie, la Finlande et la Norvège.--Et après'' --Nous ferons une édition en arabe, en slave, en japonais et en cochinchinois.--Et quand vous aurez traduit comme Panurge votre canard illustré en quarante six langues, en serez-vous plus avancé? Tenez, seigneur Illustrated, croyez! moi, vous êtes le marguillier de votre paroisse, les cockneys de Londres ont quelque estime pour vous, comme des cockneys qu'ils sont, restez dans votre boutique du Strand, et ne courez pas à la conquête du monde sous peine de vous casser le nez en passant le détroit, ce qui ferait rire le sacristain et les fidèles paroissiens de Saint-Clément.

C'est qu'en effet de tous les lecteurs, le lecteur français est le plus exigeant; il veut dans un recueil littéraire de la méthode, de la clarté et de l'intelligence jusque dans le choix des sujets qui y sont traités; il va même jusqu'à demander à l'écrivain qui aspire à l'honneur de l'intéresser, de l'esprit, de la distinction et du talent. Ces qualités peu communes se rencontrent généralement dans les revues d'outre-Manche, lesquelles comptent de très-remarquables écrivains. Mais que l'Illustrated nous permette de le lui dire: Pour concevoir l'étrange prétention qu'il affiche depuis quelque temps, il a peut-être eu le tort de compter trop exclusivement sur ses dessins. Les journaux illustrés, il faut bien le reconnaître, ne sont pas précisément favorables à l'écrivain; la gravure attire tout d'abord le regard, et le texte avec ses lignes uniformes fait une triste mine auprès d'un portrait d'une scène ou d'un paysage. Dans cette lutte perpétuelle entre le crayon et la plume, celle-ci a presque toujours le dessous; cependant c'est peut-être aussi un stimulant pour celui qui écrit, de penser qu'il a une difficulté de plus à vaincre en dehors de toutes les autres difficultés. Cette émulation entre la plume et le crayon, vous ne la rencontrerez pas dans l'Illustrated. Là, le dessin seulement existe..... quand il existe. Aussi l'Illustrated, qu'il soit traduit en français, en allemand ou en bas-breton, ne sera-t-il jamais qu'un journal qu'on regardera volontiers, mais qu'on ne lira jamais.

Maintenant que la cause est entendue, abandonnons la paroisse de Saint-Clément Danes et revenons à Paris.

Nous avions eu la bonhomie de croire à la mort du roman-feuilleton; mais le roman-feuilleton a la vie dure; il paraît qu'il va s'épanouir plus que jamais, en dépit du centime supplémentaire de M. de Riancey. Le roman-feuilleton est le Protée moderne; hier il courait les tavernes et professait les belles manières de la Courtille; aujourd'hui il se fait professeur de morale, et pour échapper à la loi du centime il se déguise en mémoires. Voici un journal conservateur, défenseur de la propriété, propagateur de la religion et prédicateur de la famille, qui promet pour étrennes à ses abonnés les Mémoires de Lola Montès, une aimable personne d'un certain monde, qui a fait quelque peu parler d'elle et qui s'est mariée deux ou trois fois par inadvertance, de sorte qu'elle possède à peu près un mari dans toutes les parties du monde connu Le Pays ne se dissimule pas l'audace de la tentative; faire asseoir madame Lola à un tout autre foyer que le foyer d'un théâtre de boulevard, c'est scabreux au premier abord; aussi ce journal, pour expliquer la vente dans son feuilleton de l'ex-maîtresse du roi de Bavière et d'un certain nombre de particuliers, se hâte-t-il de faire remarquer que Lola Montès appartient à la grande famille des Lelia, que les Lelia ont leur poésie sauvage, etc., etc., et que rien ne sera plus moral au fond que la propagation de ces mémoires, destinés à initier les mères de famille à l'existence légère de la plus légère des danseuses: si après une explication aussi suffisante, les conservateurs ne se trouvent pas suffisamment détendus et protégés par un avocat qui comprend si bien les intérêts de ses clients, il faut avouer que le Pays n'aura plus qu'à donner sa démission de journal défenseur de la religion et de la morale, et qu'à abandonner la société à ses ennemis.

Ce n'est pas tout; comme Lélia n'est pas précisément un ouvrage d'une orthodoxie universellement admise, le Pays met en avant, pour la justification de son cadeau d'étrennes, l'autorité de saint Augustin, de saint Augustin, cet homme le plus homme qui ait jamais existé! Voilà donc madame Lola, cette femme la plus femme qui existe en ce moment, placée sur la même ligne qu'un illustre Père de l'Église, sous prétexte de scènes d'alcôve à étaler sous les yeux du lecteur; puis comme si ce n'était point encore assez de cette énormité sans exemple, l'écrivain du Pays a grand soin de rappeler que beaucoup de femmes ont cherché la célébrité sans avoir eu le bonheur de la rencontrer comme la ci-devant favorite bavaroise; cela signifie en bon français que toutes les femmes n'ont pas été assez heureuses pour distribuer des coups de cravache à des gendarmes prussiens, pour épouser un candide M. Heald quand elles avaient déjà un infortuné M. James, et pour faire passer la rue dans leur chambre à coucher! Espérons que les lectrices du Pays profiteront de l'exemple de madame Lola, et que nous aurons bientôt toute une génération de femmes célèbres! Pour moi, je demande qu'on me ramène au Chourineur.

En vérité, quelle étrange idée se font donc de leurs abonnés certains journalistes? Le Pays n'a vu, dans la publication des Mémoires de Lola Montès qu'une spéculation. Il a spéculé sur le scandale et sur la curiosité imbécile. Je sais bien que madame la comtesse de Lansfeld vient d'ouvrir tout dernièrement ses salons dans lesquels se pressent, à ce qu'on m'assure, les plus fanfarons défenseurs de la famille; on va même jusqu'à dire que des lions sur le retour se disputent la possession de ce coeur aussi vaste qu'une place publique; cependant, si les Confessions d'un personnage aussi peu intéressant que cette danseuse éreintée et effrontée pouvaient augmenter la clientèle d'un journal, il faudrait induire de ce fait que la société française est en proie à la plus effroyable des maladies, à la maladie de l'impudeur.
Edmond Texier.




La vente au profit des Polonais malades et indigents aura lieu du 26 au 31 courant, rue Basse-du-Rempart, 26, dans les salons que M. Odiot a généreusement offerts pour cette bonne oeuvre. On y trouvera un grand assortiment de nouveautés, broderies, tableaux, cristaux, porcelaines, bijoux et objets pour étrennes.

Les dames patronnesses ont l'honneur d'en donner avis au public. Elles espèrent que les personnes bienfaisantes voudront bien contribuer à soulager tant d'infortunes et honorer la vente de leur présence.

Tout envoi d'argent ou d'objets pour la vente sera reçu avec reconnaissance par les dames patronnesses et par la princesse Czartoryska, présidente de la Société de bienfaisance des dames polonaises, rue Saint-Louis-en-l'Ile, 2, hôtel Lambert.




Correspondance.

M. L. L. à Reims. Cette omission regrettable, Monsieur, sera réparée.

M. E. d'H. Mille remercîments, Monsieur, mais il n'y a guère de semaines que nous n'ayons l'occasion de motiver nos refus au sujet de propositions semblables.

M. le vicomte d'A. à Lisbonne, réclame contre un passage d'un article du 2 novembre où il est dit que S. M. l'impératrice douairière du Brésil avait dîné à Francfort, à la table d'hôte de l'hôtel de Russie, en compagnie de plusieurs princes d'Allemagne et autres personnages considérables. S. M. impériale, dit M. le vicomte d'A., n'a pas même été à Francfort à cette époque.

L'Illustration est en mesure de pouvoir annoncer une série de publications du plus haut et du plus piquant intérêt, sur tous les sujets compris dans son cadre encyclopédique. Jamais, depuis qu'elle existe, elle ne s'est trouvée en possession de travaux plus importants et de dessins aussi variés, aussi curieux. Jamais les écrivains et les artistes aimés de ses lecteurs ne lui ont apporté un concours plus actif et plus zélé. Gavarni nous adresse de Londres des études et des fantaisies où son rare talent se révèle sous un aspect toujours nouveau et charmant. Valentin nous revient d'Afrique, après un voyage de six mois, avec des albums où il a recueilli, dans toute sa vérité originale, la vie de ces peuples dont nous ne connaissons que l'existence officielle et dont il a pénétré, jusque dans les plus petits détails de leurs habitudes sociales et privées, le caractère, l'attitude, la physionomie et le costume.

Nous publierons successivement les études de Valentin et de Gavarni, sur lesquelles nous appelons d'avance l'attention de tous ceux qui savent lire dans un dessin, la pensée profonde ou le caprice spirituel d'un artiste inspiré. C'est comme oeuvres à part et indépendamment de leur liaison avec le plan général de l'Illustration, que nous annonçons ces précieux travaux; mais nous ne laissons pas d'insister sur ce qu'ils ajoutent de valeur aux articles spéciaux dont ils forment le magnifique accompagnement.

Nous citerons sur une ligne parallèle nos autres collaborateurs qui suivent de plus près notre travail quotidien, et méritent également notre reconnaissance, justifiée par le goût et l'approbation de nos abonnés. Janet-Lange, Pharamond Blanchard, Renard, Freemann, Marc, E. Forest, toujours prêts à traduire de leur habile crayon les scènes qui s'offrent chaque semaine à la curiosité publique ou à l'enregistrement de l'histoire contemporaine; tels sont ces noms connus des lecteurs de l'Illustration. Mais combien d'autres, comme Karl Girardet, Français, Champin, apportent une page détachée de leur oeuvre au tableau que nous composons de tant de tableaux divers? Combien de talents appelés par nous, tels que Cham, Bertall, Stop, etc., ou fournissant par occasion leur contribution volontaire? Notre collection le montre, et notre présent programme le montrerait encore mieux.

La rédaction de l'Illustration peut vanter ses dessinateurs; il ne convient pas qu'elle se loue elle-même. Les lecteurs lui rendront cependant cette justice qu'elle a su vaincre une prévention née de la concurrence redoutable que le crayon fait à la plume devant le public qui voit par les yeux avant de voir par l'esprit. Il ne tiendrait qu'à nous de citer des témoignages d'une autorité irrécusable qui nous classent de la manière la plus flatteuse comme revue de l'histoire universelle; bornons notre contentement à mériter de tels suffrages, ce qui vaut mieux que de les publier.



Courrier de Paris.

Le carnaval n'a pas encore secoué ses grelots, et pourtant nous voilà dans la tempête des polkas et des scottish. L'autre soir, à l'Opéra, on a dansé par bienfaisance. Les autorités s'y trouvaient; les nôtres sont infatigables; le beau sexe leur plaît et elles plaisent au beau sexe, si bien que dès le premier tour de polka on pouvait retourner le mot de Beaumarchais en contemplant les groupes: «Il fallait un danseur, et c'est un administrateur qui l'obtint,» Des toilettes, les unes étaient jolies et les autres riches. Les observateurs chagrins auront beau établir des points d'analogie entre notre jeune république et l'ancienne au moment du Directoire, cette comparaison cloche, au point de vue surtout du costume féminin. L'échancrure des robes au-dessous du cou ne fait pas de progrès; elle est ramenée au niveau pudique réglé par la fameuse Isabeau de Bavière, qui introduisit cette mode en France. La robe de bal moderne, d'une étoffe solide et forte, n'a plus rien de mythologique; sous leur diadème de tresses d'or ou d'ébène, ces dames ressemblent plutôt à des Junon qu'à des Hébé ou des Iphigénie, et le sacrificateur, comme disait un contemporain de madame Récamier, n'inspecte plus, en les contemplant, les entrailles de la victime. La pudeur moderne donnerait plutôt dans l'excès contraire, et, sous certain rapport, la plaisanterie d'Addison pourrait être encore de circonstance: «Je compare ce bizarre ajustement (le panier) à ces palissades sacrées des temples égyptiens, où l'on finit par découvrir, au fond de l'enceinte circulaire, l'image de la divinité, qui n'est parfois qu'un petit singe.»

On danse à l'Elysée, en attendant le grand jour des réceptions, qui sera celui des déceptions, à ce que disent les boudeurs. L'Elysée a plus de monde que ses salons n'en peuvent contenir, mais ce n'est pas précisément le monde qu'il voudrait avoir. Sauf l'armée et le représentatif, dont les dignitaires les plus essentiels entourent l'élu de la France, le reste du cortège se compose d'un menu fretin de fonctionnaires. Les costumes sont brillants et les noms obscurs; il y a des ingénieurs pimpants comme des marquis et des auditeurs dorés comme la pairie de Charles X; tout cela saute au feu des lustres et des croix d'honneur. La tribu des artistes, réduite à la simplicité du frac noir, s'en dédommage par le luxe des décorations qu'elle affiche; on y trouve des peintres dont la boutonnière est une palette irisée de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, des statuaires à la poitrine diamantée, et des écrivains inconnus blasonnés comme des ambassadeurs. Assurément, l'antique monarchie, même au plus beau temps de l'Oeil-de-boeuf, ne fit pas autant de chevaliers que notre République. Le simple ruban si envié sous l'Empire est abandonné au vulgaire des amateurs; la rosette elle-même reste sans prestige; tout le monde veut être commandeur ou grand-croix. Brantôme écrivait, il y a tantôt trois cents ans: «Le feu roi (Henri III) imagina son nouvel ordre (le Saint-Esprit) par aversion de l'ordre de Saint-Michel, dont les gens du mérite ne voulaient plus, parce qu'on l'avait donné à trop de monde, si bien qu'on a compté jusqu'à trois mille de ces chevaliers.»--Aujourd'hui la Légion d'honneur compte cinquante mille dignitaires, et tout le monde en veut encore. Le progrès est évident.

Où nous arrêter? Au Jardin-d'Hiver, qui vient de s'ouvrir à d'autres divertissements. Le bal fera aussi son entrée demain dans ces beaux lieux, sous les auspices du printemps qui s'y trouve perpétuellement en cage. Les jeunes mères y conduiront leurs jolies fillettes pomponnées à la Watteau, et leurs charmants bonshommes attifé à la Vandick; on circulera sans révérence, on dansera sans morgue, on se bourrera de friandises au bénéfice des pauvres, et il n'y aura point d'autre autorité que celle du plaisir Grande nouveauté, sans compter celle de la salle; elle est vaste, fleurie, odorante, touffue comme une forêt vierge, rayonnante comme un palais de cristal, véritable atelier des fées, sans voûte et sans ombre, sous sa cuirasse de verre.

Cette semaine a vu bien d'autres affaires. Le commerce de boucherie est affranchi de la taxe des monopoleurs. Ce que la philanthropie patentée cherchait en vain depuis nombre d'années, le conseil municipal vient de le trouver, c'est-à-dire que désormais l'ouvrier qui travaille pourra manger de la viande. Le pauvre lui-même en aura sa part, et il n'a plus besoin d'attendre les miracles de la gélatine. En vain le préjugé prêchait pour le statu quo, et la politique disait: Prenez garde et laissez faire la science qui sait nourrir son monde philanthropiquement; un beau jour est venu où le bon sens s'est trouvé plus fort que le charlatanisme, la routine et le préjugé. C'est vraiment une très-grande et très-remarquable nouveauté.

Puisqu'il s'agit toujours du conseil municipal, qui fait si honorablement parler de ses pompes et de ses oeuvres, c'est le cas de réparer l'erreur où nous sommes tombés au sujet de la statuette de Voltaire. On nous certifie qu'elle occupe sa niche dans la façade de l'hôtel de ville; à la distance du sol ou elle est placée, il vaut mieux y croire que d'y aller voir, ainsi que notre obligeant correspondant nous y invite. Puisque le conseil municipal de la ville de Paris se décidait au bout de quarante ans à suivre les indications fournies par Voltaire pour la décoration du monument, nous n'aurions pas dû penser qu'il en effacerait le nom et l'image du grand homme.

Au sujet de la buvette de l'exposition de peinture, notre mea culpâ sera moins formel. L'information était exacte, le projet arrêté et formulé, par qui? peu nous importe. L'essentiel à constater aujourd'hui, c'est que le jury l'a rejeté. Le Salon ne sera pas un réfectoire.

Un grand scandale a été remué, c'est celui des loteries; leurs partisans sont dans la consternation. On ne jouera pas l'achèvement du Louvre. Ces messieurs comptent bien prendre leur revanche en votant l'observation du dimanche. Quant à l'adjudication de l'emprunt, vous en connaissez les détails, sauf le suivant peut-être. On assure que MM. de Rothschild frères s'étaient décidés à retirer leur soumission par suite d'un deuil de famille; mais les sceptiques qui doutent de tout, ou plutôt qui ne doutent de rien, affirment que M. James était déterminé à lutter contre la concurrence du comptoir d'escompte, lorsque M. Salomon apprit par une indiscrétion le chiffre soumissionné par ses adversaires. Au bout du conflit le 3% devait échoir aux Rothschild, mais le 5% leur échappait. «S'il en est ainsi, aurait dit alors l'un des deux frères, plutôt que de voir l'emprunt mutilé, j'aime mieux le leur laisser tout entier,» et M. James lui aurait donné son assentiment par ces paroles: «Il n'y a rien à dire, c'est le jugement de Salomon.»

Le Théâtre-Français a donné le Joueur de Flûte. C'est l'aventure du Persan Pharnabaze qui, après s'être ruiné très-promptement pour Laïs, se vendit comme esclave afin de prolonger son bonheur de quelques jours. Sous la plume de M. Emile Augier, cette anecdote imperceptible est devenue une comédie élégiaque. Pharnabaze s'appelle Chalcidias, il se donne pour le riche Ariobarzane, et ce n'est qu'un pâtre de Thessalie, pauvre joueur de flûte, qui s'est vendu deux talents, un prix fou, à l'usurier Psaunis, avec cette clause en usage à Corinthe comme à la Bourse de Paris, livrable fin courant. Chalcidias, semblable au Libyen distingué par Cléopâtre, a livré sa liberté et même sa vie pour une nuit de Laïs. L'usurier qui s'occupe de la courtisane est fort surpris de trouver un rival dans son esclave, et quand Laïs est informée du fait, elle s'en émerveille encore davantage, la voilà sur la pente d'un caprice amoureux que l'auteur érige tout de suite en belle et bonne passion.

Avec quelle superbe il traite le destin,

Avec quelle admirable et tranquille insolence

Il met sa volonté dans la sombre balance!

La courtisane amoureuse--ce n'est pas autre chose--est donc prise comme ses pareilles de la Grèce, dans les serres de l'imagination, et c'est un trait d'observation parfaitement juste. Il faut que Chalcidias soit libre, puisqu'il est aimé, elle va le racheter; rien de mieux. A quel prix? deux talents, c'est une obole pour Laïs, et qu'elle se hâte, Chalcidias veut se tuer. Nouvel obstacle, un autre usurier, Bomilcar, avide et rusé comme un Carthaginois qu'il est, a éventé ce bel amour, et comme il sait sa Laïs par coeur, il achète l'esclave dix talents pour le revendre cent à la courtisane: toute sa fortune y passera, et Laïs n'hésite pas. Ce trait d'observation ne vaut pas l'autre, il n'a rien de grec; c'est un expédient de comédie moderne. Je veux croire, puisque la tradition l'atteste, que Laïs eût tout sacrifié à Diogène, mais c'était Diogène, un cynique, une rareté immortelle, une curiosité que les rois et les conquérants venaient voir du fond de l'Asie; mais un obscur joueur de flûte, les courtisanes pas plus que les matrones de l'Attique n'étaient faites pour un pareil sacrifice; c'est le fantôme de la gloire et la grimace de la philosophie qu'elles poursuivaient jusque dans l'entraînement des sens. Au point de vue de la comédie, l'erreur de M. Augier n'est qu'une peccadille; mais il a voulu faire une étude grecque et jouer un air de Laïs, comme M. Ponsard jouait naguère de l'Horace, et la circonstance est aggravante. Elle s'aggrave encore lorsque, quittant la fantaisie pour la réalité, la courtisane s'enfuit, pauvre et nue, avec son joueur de flûte. Qu'en pensera Socrate, et que dira la Grèce? Mais l'essentiel à connaître, c'est le sentiment de notre public. La pièce l'a intéressé, quoiqu'elle n'ait rien d'étrange et de neuf: c'est le conte de La Fontaine. Le public a saisi au passage des intentions romiques; un caractère original finement tracé, relui de Bomilcar, l'a mis en belle humeur, et bref il a fait fête à ce mélange un peu barbare peut-être, mais assez piquant de sentiments païens, chrétiens, anciens, modernes, ainsi qu'à ces vers grecs d'intention, gaulois de substance, où l'imitation de Molière se croise avec celle d'André Chénier, et saute de Voltaire à M. Victor Hugo. C'est un succès complet également mérité par l'auteur et par les acteurs. Après la Ciguë, et en dépit de Gabrielle, nous croyons toujours à l'avenir comique de M. Emile Augier; il connaît la scène, rare qualité dans un poète de fantaisie; il est plein de verve et d'esprit; son langage est naturel, et son vers est orné; mais il lui manque encore, sauf erreur, l'invention des caractères et l'unité de style, ces deux à peu près du génie.

Cependant l'épopée napoléonienne se continue au Cirque-Olympique. Les armées se heurtent et la poudre fait des siennes. On assure qu'il s'agit de la bataille de Leipsick livrée sous cette nouvelle rubrique; le Petit Tondu. Lorsque la victoire n'est plus douteuse et que l'ennemi a pris la fuite, le tambour bat aux champs, l'empereur descend de cheval et donne la croix à un hussard au milieu du bruit. Ce troisième acte est magnifique, à ce point que les deux premiers sont comme s'ils n'étaient pas. Le dialogue est peut-être grotesque; mais qui est-ce qui l'écoute? Ici, comme à l'Opéra, les paroles sont couvertes par la musique, celle du canon. D'ailleurs, l'habit verdâtre, la capote grise, les grandes bottes et le petit chapeau, il n'en faut pas davantage pour soixante représentations.


Fantaisie par Gavarni.

Décembre s'en va au milieu de son escorte de nuages épais et sombres, il s'enveloppa en nous quittant d'un voile de brouillards, on attendant son manteau de neige. Il finit encore et toujours dans les tristesses des catastrophes et du nécrologue; et nous allions, suivant une ancienne habitude, lui consacrer une oraison funèbre et allégorique: Gavarni nous en dispense; il faut céder la place à son pinceau. Un magnifique dessin de plus, et la page que nous n'écrivons pas, c'est tout bénéfice; mais voici notre dédommagement, le jour de l'an.

O jour trois fois heureux! l'arbre de Noël vient de secouer ses fruits savoureux; vous allez revoir la royauté de la fève, et voici venir l'anniversaire mémorable qui fait de la ville un paradis. Dix jours de fêtes, de compliments, de chansons, de dragées, d'actions de grâces, de bombance et d'indigestions, «Les étrennes! aurons-nous des étrennes? demandent les enfants.--Oui, mes petits anges, répond le bon père avec une satisfaction intime.--Et moi, mon ami, aurai-je les miennes?--Certainement, ma chère, il le faut bien.»

Il le faut bien! Voilà où vous en êtes, mesdames: on se soumet à l'usage tout en le maudissant; votre jour de l'an, ce charmant Cupidon aux ailes roses, messager d'amour et de madrigaux, on l'accueille comme un créancier et presque comme un recors. Ses compliments sont écrits sur papier timbré; il a beau minauder ses sommations et sucrer ses requêtes: réfractaires, prenez-garde à vous! vous seriez condamnés aux dépens. Hélas! s'écrie l'époux dans sa douleur, les étrennes, quel abus! et comme l'institution a dégénéré depuis son origine! En vérité, ma chère amie, vous n'êtes pas aussi raisonnable que la femme de Tatius.--Tatius, que voulez-vous dire?--C'était un roi des Sabins, l'inventeur des étrennes, qui, à chaque renouvellement de l'année, donnait à sa femme une branche d'arbre, et ce bon exemple était imité par ses sujets.

En général, les femmes goûtent peu cet apologue; la moralité qu'elles en tirent, c'est l'enlèvement des Sabines, et, à leur avis, Romulus dut offrir à Hersilie quelque chose de mieux qu'un rameau de chêne. Paris est encore peuplé de Sabins. Sans parler des avares qui ne donnent rien, ou des prodigues qui sèment leurs prodigalités ailleurs, on en voit qui distribuent d'une main ce qu'ils reprennent de l'autre. Ces faux généreux trompent leur confiante moitié au moyen d'une série d'attrapes qu'ils ont organisée autour du jour de l'an pour échapper à ses fourches caudines. Dès la mi-décembre, la pauvre femme sème à foison les sourires et les câlineries: c'est sa graine à diamants et autres parures. Que de soins et de peines pour fertiliser ce sol ingrat: la générosité d'un mari! Bref, l'heure de la récolte a sonné: Monsieur l'apporte au logis dans ses poches. Une étoffe nouvelle, quelle joie! Mais c'est pour habiller à neuf le meuble du salon. Et cette boîte d'une dimension respectable, voilà notre surprise, à n'en pas douter; pas encore: c'est un porte-liqueur. Enfin, du milieu d'une liasse de factures acquittées aux frais de la communauté, et qui profiteront au ménage, s'échappe un objet imperceptible: c'est un anneau quelconque, cadeau sentimental et d'autant plus économique, orné des chiffres conjugaux et d'une mèche authentique. «Quoi, ce sont de vos cheveux, monsieur, il ne fallait pas vous en priver (c'est un mari chauve); vous faites des folies.

--En effet, ce jour de l'an m'a ruiné.--Oui, en ustensiles.

--Voilà bien les femmes; il leur faut des colifichets; et cie je n'avais qu'à vous offrir une chaumière et son coeur, comme dit la chanson.--Il ne manquerait plus que cela, une chaumière au mois de janvier: je dirais que vous prenez mal votre moment.--Tenez, ma chère, embrassons-nous et que ça finisse.

La présente vignette vous montrera le thermomètre conjugal sous un autre aspect. La victime du jour de l'an, ce n'est plus ici la femme, c'est le mari. Heureux homme pourtant, d'abord on lui passe toutes ses fantaisies, il est assassiné de petits soins; c'est le bijou de la maison. «Ne le contrarions pas: voici venir les étrennes.» Ainsi pense la maîtresse du logis, et c'est fort bien penser. Quelques-unes poussent la complaisance jusqu'à simuler le martyre. On se lève plus tôt qu'à l'ordinaire et l'on se couche plus tard; il s'agit de parachever quelque oeuvre mystérieuse, bourse ou bretelles brodées, petit mystère d'iniquité innocente, que le héros de l'aventure accepte ordinairement pour un mystère d'amour. Règle générale ou à peu près: la Parisienne achète tout faits les cadeaux qu'elle est censée avoir confectionnée. Se piquer les doigts et user ses beaux yeux à ces travaux sans éclat, c'est une imprudence dont son bon goût la préservera toujours. Les prévenances, les sourires, les cajoleries et l'emplette, chacune de ces douceurs a produit son effet: voilà le thermomètre conjugal arrivée son maximum; il faut qu'il dégringole. Le mari s'est exécuté. La face des choses, et surtout celle de la dame, a bien changé. C'est la traduction libre du: Je l'aime un peu, beaucoup, passionnément... pas du tout! Heureusement que le trait de moeurs n'est qu'une exception.

Que vous dire encore à propos du jour de l'an? C'est un anniversaire qui s'éternise, les mêmes compliments, les mêmes sérénades et les mêmes bonbons qu'autrefois; dans les rues, la même foule et le même spectacle. Il est bien entendu que la ville est plus que jamais un magasin de curiosités. Toute la population est dehors, et l'on se souhaite le bonjour entre deux emplettes. La promenade du jour de l'an vaut celle du mardi gras: c'est une mascarade à visage découvert, où l'on peut reconnaître chacun des masques et des emplois de la comédie humaine. Le généreux, le dissipateur, le glorieux en tournée de cérémonie, le parasite en habit neuf portant sa carte aux amphitryons, le bon père chargé de polichinelles, le flâneur qui jouit de tout et l'avare qui ne jouit de rien. L'étincelant fouillis que les boutiques! Ne me parlez pas des merveilles orientales, des palais moresques, des villes peintes comme Canton ou Nankin, et des cités mascarades comme Venise et Naples; l'or, les pierreries, les brillants tissus, les métaux resplendissants, les étoffes merveilleuses tissées par des fées invisibles: voilà les perles que Paris a tirées de son écrin. Seulement n'allez pas demander quelle est l'étrenne à la mode et dans quel moule nouveau 1851 a jeté son monde et ses fantaisies. En fait d'inventions, on s'accommode assez volontiers du vieux, et il faudra que la nouvelle année s'arrange des nouveautés de ses anciennes. Il est trop vrai qu'au milieu du propres général le bonbon reste stationnaire, on s'en tient à la dragée et au fruit confit; les chinoiseries font la même grimace; ainsi de la littérature du bonbon, qui ne sort pas de la devise et du rébus. Après cinquante ans d'exercice, nous en sommes encore aux énigmes du Fidèle Beryer. Ailleurs, ce sont les mêmes bons hommes plus ou moins réjouissants, les représentants de la république... du rococo, parleurs à la mécanique, automates joueurs d'instruments sur toutes les cordes, grands hommes pâte molle ou biscuit. L'esprit français ne se lasse pas de voir toutes choses en caricature; il a l'humeur railleuse des vieillards. Certainement notre époque égayera fort nos descendants, et ils n'auront pas à lui appliquer la maxime de Montesquieu: Heureux les peuples dont l'histoire est ennuyeuse.
Philippe Besoni.



Du 15 décembre au 1er janvier, par Stop.



Industrie parisienne.

Au moment où l'Angleterre convie les industries du monde entier à l'exposition universelle que l'année 1851 verra s'ouvrir à Londres, et dont la France doit se reprocher de n'avoir point pris l'initiative, l'Illustration, après avoir depuis longtemps ouvert ses colonnes aux grands établissements industriels français, montrerait plus que de l'indifférence et pourrait même être taxée d'injustice en n'essayant pas de faire connaître successivement à ses lecteurs les produits multiples et variés de l'industrie parisienne appelée à tenir une place si élevée à cette exposition.

L'industrie parisienne, célèbre par le bon goût de ses produits, l'habileté de ses artistes et l'intelligence de ses ouvriers, s'exerce en effet sur un nombre infini d'articles de natures différentes; les efforts nombreux tentés depuis la révolution pour améliorer l'industrie française ont toujours été couronnes des plus heureux succès dans la capitale; mais c'est surtout depuis les longues années de paix dont la France a joui, que Paris est devenu une ville industrielle de premier rang, sans avoir cependant l'aspect d'une ville manufacturière; ses articles portant d'ailleurs un caractère particulier de nouveauté et d'élégance, sont accueillis et recherchés avec une faveur très-marquée tant en France que dans les colonies et sur les marchés étrangers.

Parmi les branches d'industrie spéciales à cette capitale, l'horlogerie fine, les bronzes, l'orfèvrerie et la bijouterie entrent pour des sommes importantes dans la balance de son commerce.

L'horlogerie mixte, c'est-à-dire celle qui s'exerce sur des pièces provenant de fabriques étrangères ou françaises, et l'horlogerie de précision, dont toutes les pièces sont fabriquées à Paris même, y sont cultivées avec assez d'honneur pour assurer à cette ville le monopole des pendules, dont l'Angleterre seule nous achète pour plus de deux millions par an; et si l'horlogerie de Paris, en ce qui concerne la fabrication des montres, est encore en lutte avec celle de Genève, elle a conservé, pour tout ce qui est art, goût et invention, une incontestable suprématie.

La fabrication des bronzes de Paris, pour les coffres de pendules, flambeaux, candélabres, coupes et autres pièces des garnitures de cheminées, est sans concurrence dans le monde, et les artistes éminents, créateurs incessants des modèles variés qu'enfante leur inépuisable imagination, sont également sans rivaux. Les produits de cette industrie, qui occupe à Paris plus de cinq mille ouvriers, s'élèvent annuellement à une valeur de 20 millions environ.

L'orfèvrerie qui embrasse tous les objets d'or et d'argent, tels que vaisselle plate, surtouts pour la décoration de la table, ornements d'église, etc., ne peut trouver ailleurs que dans les grandes villes la réunion des conditions qu'exige une large fabrication. Aussi Paris, centre de cette fabrication, a-t-il rendu depuis longtemps l'étranger tributaire de la France par le bon goût qu'il a su imprimer à ses produits. Beauté, élégance dans les formes, richesse de dessin et travail parfait, tels sort les caractères des ouvrages qui sortent des ateliers de Paris. Hâtons-nous d'ajouter que les sculpteurs les plus distingués, les dessinateurs les plus renommés ne dédaignent pas de consacrer leurs talents à cette industrie, qui réclame des mains habiles pour tous ses détails, et qui donne lieu chaque année à des transactions commerciales considérables.


Grande fabrique et magasins d'horlogerie, orfèvrerie et
bijouterie de C. Detouche, 158 et 160, rue Saint-Martin.

Quant à la bijouterie, chacun sait que c'est une des branches les plus importantes du commerce français, et celle qui constate de la manière la plus évidente la supériorité dans les arts du modelage, de la ciselure et du dessin, les progrès toujours croissants de l'industrie parisienne, la fabrication de cette innombrable multitude de bijoux que le besoin, la mode et le caprice font sortir des ateliers de bijouterie, consomme chaque année 4,500 kilogrammes d'or, représentant 12,400,000 francs environ; la main d'oeuvre, qui occupe plus de 7,000 ouvriers, tant bijoutiers, émailleurs, sertisseurs, graveurs, ciseleurs, etc., que doreurs, tourneurs, estampeurs, fondeurs et guillocheurs, égale à peu près le prix de la matière employée, ce qui porte cette fabrication au chiffre de 24 millions qui ne s'appliquent absolument qu'à la main d'oeuvre et au prix du métal dégagé de la valeur des nombreuses pierreries que la joaillerie est appelée à monter chaque année à Paris. Indépendamment des maisons qui se livrent à la fabrication spéciale des différents articles que nous venons d'énumérer, il s'est formé dans Paris de puissants établissements commerciaux, qui, à l'aide de capitaux considérables, ont, depuis un certain nombre d'années, essayé de donner une plus forte impulsion à l'une ou à l'autre de ces branches de l'industrie parisienne. Le plus important de ces établissements n'a même pas reculé devant l'audacieux projet de les réunir toutes, c'est celui que M. C. Detouche a formé dans la maison portant sur la rue Saint-Martin les n° 158 et 160.

Dans de vastes magasins, salons et galeries, décorés avec goût, et au développement desquels trois étages suffisent à peine, s'étale sans confusion, et au contraire avec un ordre parfait, tout ce que la fabrication parisienne peut produira en horlogerie, bronzerie, orfèvrerie et bijouterie-joaillerie.

L'horlogerie offre au choix depuis la simple horloge de village jusqu'au régulateur compliqué, qui, après avoir obtenu à l'exposition des produite de l'industrie française en 1819 la médaille d'argent, doit aller en conquérir une autre à l'exposition de Londres; depuis le cartel en bois du prix le plus modique jusqu'au module de pendule en bronze doré ou florentin du travail le plus nouveau et le plus recherché; depuis la montre d'argent à savonnette jusqu'à la montre marine, au chronomètre le plus perfectionné, et jusqu'aux ingénieux appareils uranograniques de M. Guénat.

Près du flambeau destiné au travailleur solitaire, l'art du bronzier expose des candélabres et des bras de cheminée empruntant à la Grèce ses formes pures et sévères, à la renaissance ses élégantes arabesques, et aux règnes de Louis XIV et de Louis XV leurs plus capricieux enroulements.

Dans les vitrines consacrées à l'orfèvrerie ont été réunies les pièces les plus simples de la vaisselle plate ordinaire, aux modèles riches et variés des objets destinés à la décoration de la table la plus opulente; la fabrique du village ainsi que celle de la ville y trouveront chacune les vases et objets du culte en harmonie avec les ressources larges ou bornées de leurs églises respectives.

Enfin les montres de la bijouterie renferment à côté de l'alliance brisée la bague au chaton orné d'un riche camée; le bracelet en argent et la croix à la Jeannette près du collier de perles fines à fermoir émaillé; les simples boucles d'oreilles en or et l'écrin complet éblouissant de diamants et de pierreries.

Si à cette réunion inusitée se joint encore la garantie de toutes les marchandises livrées, un prix fixe toujours coté avec modération, la facilité de faire des commandes et de n'en prendre livraison qu'autant que leur confection satisfait le goût le plus difficile, on ne s étonnera plus de l'honorable clientèle que la maison Detouche a su se faire à Paris et dans la province, et des débouchés considérables qu'elle s'est créés tant dans les colonies qu'en pays étranger.
G. Falampin.



De la contrefaçon des oeuvres littéraires et artistiques.

La propriété des oeuvres littéraires ou artistiques n'est plus contestée aujourd'hui que par un petit nombre d'écrivains qui se font payer le plus cher possible, et défendent de reproduire les écrits dans lesquels ils la combattent. C'est donc une question jugée qu'il serait inutile de discuter. L'exercice du droit n'est pas encore toutefois aussi généralement reconnu que le droit lui-même. Parmi les publicistes et les jurisconsultes qui admettent la propriété littéraire, il en est qui se sentent tentés de tolérer la contrefaçon, sinon indigène du moins étrangère. Deux ou trois sophismes se sont emparés de certains esprits, à tel point qu'ils ont fini par leur sembler des vérités. Sur ce point, la discussion est encore nécessaire. Aussi, bien que nous nous proposions surtout dans cet article d'examiner les moyens proposés ou pris jusqu'à ce jour par le gouvernement français pour mettre un terme à la reproduction illicite des oeuvres littéraires et artistiques, croyons-nous devoir préalablement entrer dans quelques détails historiques et statistiques sur la contrefaçon, et réfuter le principal argument de ses partisans honteux ou avoués.

Personne ne l'ignore: la Belgique, et en Belgique, Bruxelles, sont le centre d'un immense commerce de contrefaçon qui ferme à la librairie française les marchés du monde entier. A peine un livre, destiné suit à un succès de vogue, soit à une fortune durable, a-t-il paru à Paris, qu'il est réimprimé par des libraires de Bruxelles ou des autres villes de la Belgique--quand je dis libraires, je me trompe; je devrais dire des sociétés en commandite, constituées au capital de plusieurs millions de francs, et ayant des comptoirs et des sous-comptoirs dans les principales villes du globe. Les résultats de cette double opération sont faciles à concevoir. Pour les rendre plus clairs, je prends un exemple: M. Didier, de Paris, achète 15,000 francs à M. Guizot le manuscrit de Monk, et le fait imprimer, je suppose, à 5,000 exemplaires qu'il vend 5 fr.; c'est donc 3 fr. de droits d'auteur qu'il a à payer par chaque exemplaire. M. Méline, de Bruxelles, réimprime cet ouvrage, et, comme il n'a pas de droits d'auteur à payer, il peut, en le vendant seulement 2 fr., courir les mêmes chances de bénéfices que M. Didier, qui est obligé de le vendre 5 fr. En conséquence, les libraires de l'Angleterre, de la Russie, de la Sardaigne, de la Prusse, de l'Espagne, de l'Italie, des États-Unis, du Mexique, etc., qui croient pouvoir placer des exemplaires de Monk, s'adressent à M. Méline, de préférence à M. Didier, parce que les consommateurs ou les acheteurs sont d'autant plus nombreux que le prix de la marchandise est moins élevé, et M. Didier, qui a fait une spéculation hasardeuse, repoussé ainsi du marché extérieur par une spéculation presque assurée, se voit réduit au marché intérieur peut-être insuffisant, sans compter que dans certaines provinces frontières la contrebande lui fait encore une concurrence redoutable. Ce que je viens de dire d'un libraire et d'un livre s'applique à tous les libraires et à tous les livres français.

Et qu'on le remarque bien: ce n'est pas seulement aux éditeurs, c'est aussi aux auteurs que la contrefaçon porte, préjudice. Si les éditeurs pouvaient compter avec certitude sur la vente des marchés étrangers, ils accorderaient aux auteurs ou les auteurs exigeraient d'eux une rémunération plus forte de leurs travaux. En outre, la contrefaçon ne se borne pas à tuer les ouvrages existants; elle en empêche un grand nombre de naître, soit par les craintes malheureusement trop fondées qu'elle inspire aux éditeurs, soit par la réimpression anticipée des articles de journaux ou de revues composés tout exprès par leurs auteurs pour en former des volumes.

On a dit pour justifier, pour excuser la contrefaçon, que tout en portant atteinte à des droits individuels, elle servait néanmoins, par l'abaissement de ses prix, à faciliter au dehors la diffusion des oeuvres de l'intelligence. Cet argument, produit à la tribune française par un de ses orateurs les plus éminents et de ses hommes d'étal les plus sensés, ne supporte pas l'examen. Qu'on ouvre à la librairie française tous les marchés étrangers qui lui sont aujourd'hni fermés, et elle y vendra ses produits à des prix inférieurs même à ceux de la contrefaçon. Rien de plus facile à expliquer et à comprendre. Les frais fixes ou généraux d'un livre, c'est-à-dire les droits d'auteur, la composition, les moyens de publicité, les dépenses d'administration diminuent pour chaque exemplaire à mesure que le nombre des exemplaires tirés augmente. S'élèvent-ils à 1 franc, par exemple, pour un tirage à 2,000, ils tombent à 25 cent, pour un tirage à 8,000. Si, dans l'état actuel des choses, un livre français se vend à 8,000 exemplaires dans le monde entier, 2,000 exemplaires au plus sont fournis par l'éditeur qui, par conséquent, est obligé de retirer 1 franc pour frais généraux sur chaque exemplaire. C'est la contrefaçon belge qui vend les 6,00 exemplaires restants. Mais la contrefaçon n'est pas un contrefacteur. Elle se compose d'ordinaire pour un ouvrage un peu important de trois contrefacteurs qui se font concurrence. Chacun de ces contrefacteurs vendra 2,000 exemplaires pour sa part, et aura par conséquent--bien qu'il ne paye pas de droits d'auteur--50 cent. de frais fixes et généraux à percevoir sur chaque exemplaire. Eh bien, supposez la contrefaçon détruite n'importe par quel moyen, supposez que l'éditeur français vende seul les 8,000 exemplaires, il aura, bien qu'il paye les droits d'auteur, 25 cent. de moins de frais fixes ou généraux que les contrefacteurs belges. Il pourra donc s'il le veut, et son intérêt bien entendu l'y déterminera, vendre son livre meilleur marché que ne l'aurait vendu la contrefaçon, et la destruction de la contrefaçon servira, mieux encore que son maintien, à faciliter au dehors la diffusion des oeuvres de l'intelligence. Seulement alors cette diffusion aurait lieu au bénéfice de celui qui aurait risqué une partie de sa fortune pour la faciliter. Il est difficile d'apprécier en chiffres le tort que la contrefaçon belge cause chaque année à la librairie française. Les tableaux d'exportation publiés par l'administration belge sont évidemment incomplets et inexacts. Ainsi, en 1848, la France a exporté en livres, gravures et papiers de musique, --les documents officiels ne distinguent pas entre ces trois sortes d'objets,--974,000 kilogrammes, représentant une valeur officielle de 7,900,000 francs, et si nous devions en croire les tableaux officiels de l'administration belge, dont nous ne contestons pas la bonne foi, mais dont nous ne pouvons pas accepter les chiffres, les exportations des livres belges se seraient élevées