Enfin, au point de vue de la sécurité, outre que les collisions, comme nous l'avons dit, sont impossibles, le convoi ne peut pas dérailler, le piston le maintient toujours sur la voie; la rupture des essieux de locomotives, qui est la source de tant de graves accidents, disparaît. Le chemin pouvant se modeler sur le terrain et aborder les pentes naturelles du sol, ou n'a plus à craindre les éboulements des grandes tranchées; l'incendie, les scènes affreuses du 8 mai sur la rive gauche ne peuvent plus se présenter dans ce système.
Les ingénieurs anglais qui, s'ils ont de la persévérance à poursuivre une idée quand ils la trouvent bonne, sont toujours en défiance contre les nouveautés quand il s'agit de les mettre en pratique, ont visité avec un puissant intérêt le railway atmosphérique de Wormwood-Scrubs, et attendent le résultat de l'épreuve qu'on va tenter en Irlande sur le chemin de Dublin à Dalkey, entre Kingstown et Dalkey, sur une longueur de 2,722 mètres. MM. Clegg et Samuda établissent en ce point une machine de la force de 100 chevaux; ils ont adopté cette puissante machine, parce que, si le succès est complet, on étendra le tube jusqu'à Dublin d'une part, et la longueur desservie par la machine serait de 12 kilomètres et demi, et jusqu'à Bray de l'autre, et cette machine desservirait alors 22 kilomètres.
On conçoit quel intérêt s'attache à ces essais, qui, s'ils réussissent, renverseront complètement le système actuel. Quant à nous, nous ne formons qu'un voeu: c'est que le gouvernement, engagé par la loi du 11 juin 1842 dans les dépenses considérables d'exécution du grand réseau des chemins de fer, concentre son attention sur les essais du chemin de Kingstown à Dalkey, fasse suivre les expériences par une commission expérimentée; et si le système atmosphérique présente tous les avantages que nous avons signalés, son devoir et son intérêt seront d'entrer franchement dans cette nouvelle voie, qui épargnera à la France, déjà obérée, des dépenses si peu en rapport avec l'état actuel de ses finances.
L'infortuné dandy dont nous avons raconté les succès et les revers sous ce titre: L'Habit et le Moine, le pseudo-lion Roger de Cancale, jeune employé au Mont-de-Piété, qui veut trancher, comme quelques-uns de nos lecteurs s'en souviennent peut-être, du millionnaire et du marquis, eut un jour une de ces heureuses chances qui ne se présentent, dit-on, qu'une seule fois dans la vie d'un homme. Il faillit réaliser la chimère, le rêve de son existence tout entière, devenir ce que, depuis dix ans, il s'efforce si laborieusement de paraître, c'est-à-dire posséder des rentes, de vrais chevaux, un hôtel non imaginaire, des laquais poudrés et galonnés, des châteaux, des parcs, des métairies et une loge à l'Opéra. Toutes ces splendeurs brillèrent un instant à ses yeux, et puis s'évanouirent sans retour. Tant d'opulence tint pour lui à un fil, ou pour mieux dire à une... mais n'anticipons pas sur les événements.
Vous saurez donc que notre vicomte avait eu naguère l'heur extrême de séduire une riche veuve, la charmante baronne Dorliska de la Fenouillère, qui, avec son coeur et sa main, devait lui apporter une dot de cinquante mille écus de rente amassés par le défunt baron, munitionnaire sous l'Empire, et transformé en gentilhomme sous le règne de la branche aînée, moyennant une somme ronde de dix mille francs, qui était alors le prix-courant des lettres de noblesse. D'ailleurs, comme le disait le financier Zamet, l'ami de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, l'homme qui est seigneur de trois millions ne saurait être un roturier.--Comment Cancale s'y était pris pour opérer cette conquête, nous ne saurions trop vous le dire: mille causes avaient concouru à ce capital résultat. Le noeud gordien de sa cravate y était certainement pour quelque chose. Les bottes vernies dans lesquelles se mirait ce nouveau Narcisse pouvaient aussi revendiquer une part dans ce brillant succès. Son gilet extravagant ne pouvait manquer de charmer la plus folle de toutes les baronnes. Son aplomb, sa fatuité, l'assurance avec laquelle il parlait de ses terres, de ses gens et de ses poneys, les quelques relations aristocratiques sous le protectorat desquelles il avait soin de se produire, n'avaient pas moins contribué à fasciner cette dernière, dont le coeur ressemblait beaucoup à la noblesse, c'est-à-dire qu'il n'était pas de roche. Bref, dans le tourbillon d'une valse à deux temps exécutée l'hiver dernier au bal de M. de Rambuteau, le vicomte, qui était de première force à cet exercice gymnastique cher à la nouvelle jeunesse dorée, avait osé risquer une déclaration en forme que sa Françoise de Rimini, entraînée avec lui dans l'espace, avait accueillie en souriant. Au bout de la spirale, tout était dit: ils s'étaient avoué leur mutuel amour. On va si vite quand on valse!
Au samedi suivant, on donna libre cours à de timides souhaits trop longtemps comprimés, et il fut convenu qu'on s'épouserait aussitôt le printemps venu. Le vicomte était trop habile pour se permettre de brûler du moindre feu illégitime.
Mais, hélas! au moment où luisait déjà pour lui le chaste flambeau de l'hyménée, un quinquet jaloux versa une larme, et cette larme (de combien d'autres pleurs ne devait-elle pas être suivie!) vint tomber juste sur le collet du futur époux de Dorliska.
Le lendemain, celui-ci, en passant d'un oeil plein de sollicitude l'inspection de sa chère toilette, complice de son glorieux succès, et comme il chantonnait dans ses dents le refrain du grand poète national:
Ah! mon habit, que je vous remercie!
il aperçut avec épouvante une odieuse tache qui se prélassait, s'épanouissait sur la cime de son elbeuf numéro un. En vain il regratta, frictionna, brossa la place où l'horrible stigmate avait fait élection de domicile, il ne réussit qu'a le rendre un peu plus visible à l'oeil nu. L'huile est de ces forbans avides qui n'abandonnent pas facilement leur proie, et c'était merveille de voir comme elle s'étendait à la ronde, imprégnant la trame moelleuse et rongeant de ses tons livides la fraîche teinte du tissu.
Or, Cancale devait, le jour même, faire sa cour à la baronne qui, la veille, en prenant congé de lui, avait languissamment laissé tomber de sa bouche cette suave parole: «A demain!» Manquer à cette invitation, à cet ordre, c'eût été se perdre, se suicider, matrimonialement parlant.
Dans son désespoir, le vicomte songea d'abord au dégraisseur; mais, outre que cet industriel vend ses services au poids de l'or (deux francs cinquante centimes, prix net d'une paire de gants blancs), il était trop tard pour qu'il pût recourir à son ministère. L'heure pressait. Le vicomte, en proie à de sombres réflexions, endossa machinalement son frac terni, prit son chapeau, et descendant les cinq étages qui conduisaient à sa mansarde de la rue Jean-Pain-Mollet, gagna le quai, dont il suivit mélancoliquement le trottoir, qu'ombragent de jeunes fagots d'épines décorés du nom de tilleuls par l'autorité municipale. Les mains dans ses poches, le nez au vent, il semblait chercher au ciel une inspiration et implorer la Providence.
Tout à coup cette dernière se manifesta à lui sous la forme d'un quidam, porteur d'un chapeau jadis blanc, penché comme la tour de Pise, d'une énorme paire de favoris, d'une cravate rouge et d'une ample redingote de castorine. Ce personnage, qui se tenait adossé au parapet sur lequel on voyait étalée près de lui une petite boîte de fer-blanc, bondit à l'aspect du vicomte, et s'élançant au-devant de lui:
«Dieu! la belle tache! s'écria-t-il; ah! monsieur, pour l'amour de l'art, souffrez qu'on vous en débarrasse!»
En même temps il saisit le collet de Cancale et commença à le frotter vigoureusement d'une sorte de substance bleuâtre qu'il tenait dans l'une de ses mains, et qui ressemblait à s'y méprendre à du savon dit de lessive.
Le vicomte ouvrit de grands yeux, et, tiré en sursaut de sa rêverie, crut voir un ange libérateur dans le rébarbatif Bohémien qui venait de lui barrer le passage.
«Qui donc êtes-vous? demanda-t-il.
--Qui je suis? répondit l'homme à la castorine; vous voyez devant vous, monsieur, l'inventeur breveté du célèbre savon oléagineux-végétal, le fruit de mes explorations dans toutes les parties du monde, y compris la Polynésie et l'archipel des îles Marquises. A l'aide de ce savon, monsieur, composé de simples recueillies sur les plus hautes montagnes du globe, j'enlève toutes les taches qui veulent bien m'honorer de leur confiance. Il n'est pas d'habit si graisseux, de paletot si maculé, d'étoffe généralement quelconque si outrageusement souillée, que je ne rende en peu de minutes propre, nette, resplendissante comme une pièce de six liards; et tout cela, monsieur, tout cela pour la modique bagatelle de dix centimes, deux sous, vieux style!»
En prononçant ces mots, l'industriel en plein vent, dont la propre redingote témoignait par écrit du cas qu'il faisait de son savon, substance si précieuse à ses yeux qu'il n'osait s'en servir pour lui-même; l'industriel, dis-je, continuait d'empâter avec une ardeur sans pareille le collet du vicomte. Séduit par l'éloquente tirade ci-dessus, celui-ci le laissait faire et attendait avec confiance le résultat de l'opération.
En ce moment fatal, le bruit d'une voiture se fit entendre. Une brillante calèche, traînée par deux chevaux dépareillés, s'avançait au milieu de la chaussée. Cancale y jeta les yeux et reconnut..... quel coup de théâtre! j'en frémis encore quand j'y pense... dans la belle dame assise au fond de l'équipage, la prétendue, la divine baronne Dorliska de la Genouillère. Quel génie, malfaisant, quel démon vomi par l'enfer, pouvait l'attirer à cette heure sur l'excentrique et antifashionable quai désigné sous le nom de Pelletier? Pénètre qui pourra le mystère! Ce qu'il y a de certain, c'est que Cancale, médusé à l'aspect de son amante, perdit, en cet instant critique, toute présence d'esprit au point de la saluer gauchement, se coupant ainsi toute retraite, toute dénégation ultérieure, et constatant lui-même sa triste, sa déplorable identité. Le vertige qui parfois nous saisit aux heures de péril extrême peut seul expliquer cette lourde, cette inqualifiable aberration.
La baronne, qui jusqu'à ce moment n'avait point aperçu Cancale, devint pourpre de confusion et de colère en reconnaissant, dans le cavalier qui lui tirait son chapeau si maladroitement, le radieux vicomte aux prises avec l'industriel à la mine équivoque que nous venons de vous dépeindre. Elle s'agita convulsivement sur son siège en se mordant les lèvres, donna ordre à son cocher de fouetter, et s'éloigna emportée par ses rapides normands, non sans avoir lancé au malheureux dandy un regard de mépris souverain et de foudroyante ironie.
Atterré, écrasé, stupéfié, celui-ci sentit une sueur froide lui ruisseler par tout le corps. La bouche béante, le jarret tendu, l'oeil instinctivement fixé sur la calèche qui s'enfuyait, emportant tous ses rêves dorés, il demeura immobile, sans haleine, sans voix, comme s'il eût éprouvé soudain le sort de la trop curieuse femme de Loth.
L'inventeur breveté du célèbre savon oléagineux-végétal le tira de sa léthargie en lui disant:
«C'est fait, bourgeois! vous voilà maintenant propre comme cinq sous. C'est dix centimes que vous me devez pour vous avoir enlevé votre tache...
--Misérable! mais ce n'est pas ma tache, c'est ma maîtresse que tu m'as enlevée! s'écria d'une voix de tonnerre le malheureux vicomte, rappelé par cette interpellation au triste sentiment de l'horrible réalité.
--Qu'est-ce qu'il me chante donc là, ce moderne? reprit l'homme à la cravate rouge; est-ce que je ne vous ai pas dégraissé, par hasard? mes deux ronds tout de suite, ou sinon...»
L'infortuné Cancale paya et s'éloigna la mort dans l'âme, conservant, toutefois, encore une parcelle de ce vague espoir qui n'abandonne jamais l'homme au milieu des plus grands revers.
Cette dernière planche de salut ne tarda pas à lui manquer. Le soir même, il reçut par la poste, à son domicile d'emprunt, une petite lettre ainsi conçue:
«Monsieur,
«Il est inutile de vous présenter chez moi, comme vous aviez dessein de le faire. Je ne pourrais jamais m'attacher à un homme qui se fait détacher dans la rue.
«Signé baronne D.... de la F..........»
Toute brève qu'elle fût, cette épître renfermait deux inexactitudes que notre qualité d'historien nous fait un devoir de relever. D'abord, ce n'était pas dans la rue, mais sur le quai que le malencontreux dandy avait été pris en flagrant délit de contrebande lionine; ensuite, il ne s'était nullement fait détacher, comme le supposait la baronne; car, dès le lendemain, la tache reparut plus florissante que jamais. Depuis ce jour elle a résisté à l'emploi de tous les caustiques et n'a cessé de progresser; si bien que le vicomte peut parodier le mot de ce François Ier sous lequel ses aïeux combattirent, dit-il, à la bataille de Pavie, et s'écrier, avec beaucoup d'à-propos et de vérité, que «tout est perdu, fors la tache.»
L'utilité des camps d'instruction pendant la paix ne saurait être révoquée en doute; ce sont les meilleures écoles pour les soldats connue pour les généraux. Là, les uns se préparent à l'exécution simultanée de tout ce qui se pratique en campagne, par des évolutions semblables à celles que nécessite la guerre; les autres apprennent à manier un grand nombre de troupes sur toutes sortes de terrains, et se familiarisent ainsi avec le jeu des divers corps; tous contractent les habitudes de la vie militaire, et le concours des différentes armes, dans les opérations d'une guerre simulée, donne à chacune des idées justes sur la part qu'y prennent toutes les autres.
Dans l'histoire des institutions militaires de la France, le plus ancien camp d'exercice parait remonter au règne de Louis XI. Commines rapporte que ce monarque, sur la fin de son règne, forma à Pont-de-l'Arche, en Normandie, un camp de ce genre où plus de 20,000 hommes furent réunis pendant plusieurs années. Il se composait de 10,000 Français, 10,000 Suisses et 2,000 pionniers.
De cette époque, il faut venir jusqu'à Louis XIV pour en trouver un semblable. Comme, d'ailleurs, l'armée française ne manquait pas alors de généraux expérimentés, et que la fréquence des guerres tenait les troupes en haleine, ce n'est que lorsque ce roi voulut initier son fils, le duc de Bourgogne, au commandement, qu'il forma à Mouchy, près de Compiègne, en 1698, un camp de 52 bataillons, de 152 escadron» et de 15 bouches à feu. Les troupes, au nombre d'environ 70,000 hommes, exécutèrent, sous les yeux de Louis XIV, toutes les opérations d'une campagne.
Louis XV, pendant les premières années de son règne, ne songea pas d'abord à former des camps. Dans un intervalle de vingt-trois ans, il n'en avait été ordonné qu'un, en 1727, de 20 bataillons et de 20 escadrons; plus, trois petits de cavalerie en 1730, sur la Sambre, la Meuse et la Sarre; enfin, un cinquième des bataillons d'infanterie ne formant pas 5,000 hommes, et d'un bataillon de royal-artillerie, avec 40 pièces de divers calibres et 20 mortiers. On s'y occupa principalement de l'instruction de l'artillerie. Mais après la bataille de Fontenoy, la nécessité fut reconnue de faire faire aux généraux l'apprentissage du commandement, dans des camps installés en 1753, 1754 et 1755, en Alsace et en Lorraine. Les résultats de la guerre de Sept Ans forcèrent à refondre l'organisation de l'armée, et des inspections annuelles en furent passées, de 1764 à 1770, dans les camps de Compiègne et de Fontainebleau.
La position de Compiègne, au confluent de l'Aisne et de l'Oise, sa proximité de la capitale et la topographie de ses environs l'ont fait regarder depuis longtemps comme un lieu favorable à cette destination. Fontainebleau ne présente peut-être pas au même degré des avantages semblables; malgré le passage de la route de Paris à Bourges, le voisinage de celle de Paris à Orléans et la proximité de la Seine et de l'Essonne, les bois des environs se prêtent peu aux hypothèses militaires. Cependant le terrain est sablonneux et très-praticable à toutes les armes, quoique recouvert de genêts et de buissons; le soldat ne glisse pas en marchant sur une terre sablonneuse, et il use peu sa chaussure.
L'établissement des camps de plaisance, comme on les appelait, était, sous l'ancien régime, pour le plus grand nombre des généraux, une occasion d'afficher un luxe incompatible avec l'austérité de la vie militaire. Tel colonel qui, pour la première fois, paraissait à la tête de son régiment, dépensait dans cette circonstance, en quelques jours, deux ou trois années d'un immense revenu. Les intrigues de cour, les longs dîners, les soupers interminables, absorbaient presque tous les instants. L'intérieur des marquises (c'est sous ce nom qu'on désignait les tentes des généraux et des officiers supérieurs) offraient toutes les recherches de l'ameublement le plus élégant. Dans ces réunions on s'occupait de tout, excepté de l'art militaire; puis, après une semaine consacrée à ces occupations, les corps rentraient dans leurs garnisons respectives, sans avoir exécuté d'autres manoeuvres qu'une grande revue et un défilé général.
Ces camps néanmoins eurent parfois pour résultat d'éveiller dans l'armée le goût de l'étude, et si quelques tacticiens, proposant une expérience, une amélioration, furent d'abord traités de rêveurs, de novateurs, sans pouvoir se faire écouter, d'autres réussirent à faire discuter leurs théories. C'est principalement pour examiner celles sur l'ordre profond et l'ordre mince que fut institué, en 1778, le célèbre camp de Vaussieux. On y concentra, sous le commandement du maréchal prince de Broglie, 48 bataillons, 20 escadrons et 40 pièces de canon. En 1770, il y eut à Saint-Omer un nouveau camp de 21 bataillons et 10 encadrons. Depuis cette époque, on rassembla en Lorraine et en Alsace plusieurs autres camps. Les plus considérables furent ceux de Saint-Omer et de Frascati sous Metz, en 1788. Dans le premier, on réunit, sous les ordres du prince de Condé, 37 bataillons, 30 escadrons avec 20 bouches à feu. Le maréchal prince de Broglie commandait le second, fort de 31 bataillons, 62 escadrons et 45 pièces d'artillerie.
Pendant la première période de la révolution, il n'y eut, à proprement parler, pas de camp d'instruction; car ceux de Maulde, de Famas, de Maubeuge, de Vaux sous Sedan, de Fontoy, de Hesingen, de Saint-Laurent du Var, étaient des camps de guerre en face de l'ennemi; mais lorsque, après la paix de Lunéville, les armées victorieuses de la République rentrèrent en France, le premier consul Bonaparte sentit la nécessité de les faire camper, pour les assujettir à une discipline sévère et mettre de l'uniformité dans leur tenue et leur instruction. Ce fut alors qu'on vit se former les camps de Bruges, de Saint-Omer, de Boulogne, créés par une pensée politique non moins que militaire. Les vétérans de l'armée, commandés par des généraux de la plus haute distinction, furent là réunis sous les yeux de leur général et de leur empereur. Les grands simulacres de guerre, exécutés par eux, dépassèrent de beaucoup tout ce que l'Europe avait vu jusque-là. Toutes les idées connues y turent appliquées sur une échelle inusitée. La science des grandes manoeuvres vint s'ajouter à l'expérience de la guerre. Les divisions arrivèrent à mettre dans leurs mouvements une précision telle qu'auparavant on ne l'eût pas attendue d'un bataillon. La tenue, la discipline et l'instruction des troupes ne lassaient rien à désirer. «Que feriez-vous avec une semblable armée, dit un jour Napoléon au maréchal Soult, qui commandait le camp.--La conquête du monde, sire,» répondit le maréchal. La courte et mémorable campagne de 1805 justifia pleinement cette prévision.
La cérémonie de la distribution des croix de la Légion-d'Honneur se fit au camp de Boulogne, en grande pompe, le 10 août 1804. Quatre-vingt mille hommes assistèrent à cette solennité. Napoléon, entouré de ses frères, de ses maréchaux, de ses grands-officiers, prononça le serment de l'ordre: il fut répété par tous les récipiendaires, disposés en pelotons à la tête de chaque colonne. Après le serment, les décorations, portées dans des casques et sur des boucliers de l'armure de Duguesclin et de Bayard, furent distribuées aux légionnaires.
Le camp de Boulogne fit trembler l'Angleterre et prépara l'armée qui devait, en deux mois, conquérir l'Allemagne, s'emparer de Vienne, et détruire à Austerlitz les restes des armées de l'Autriche appuyées par celles de la Russie.
Sous la Restauration, des camps furent formés presque annuellement depuis 1826 à Saint-Omer et à Lunéville; il n'y a été, souvent réuni que des troupes d'une seule arme, comme au camp de Lunéville, destiné à la cavalerie. Le plus nombreux et le plus remarquable entre tous est celui de Saint-Omer, en 1827, dans lequel ont été exécutés, outre un simulacre de siège, les essais que demandait la rédaction de la nouvelle ordonnance sur les manoeuvres d'infanterie et de cavalerie.
Vue du camp de Plélan, près Rennes.
Les puissances étrangères réunissent aussi des camps de manoeuvres, et il ne se passe guère d'année que le quart ou le tiers de l'effectif des armées russe, autrichienne et prussienne n'y soit exercé. Les plus considérables ont été celui de Vérone, en 1834, qui comptait 60,000 hommes de toutes armes el plus de 100 bouches à feu; celui de Kapsdorf, où les 5e et 6e corps prussiens présentèrent une force de plus de 40,000 hommes et de 60 bouches à feu; celui de Kalish, en 1835, où manoeuvrèrent, sous les yeux de l'empereur de Russie et du roi de Prusse, des détachements combinés de troupes russes et prussiennes, au nombre de 60 bataillons, 67 escadrons, avec 136 bouches à feu; enfin celui de Wosnesensk, qui réunit, en 1837, 50 escadrons, 28 bataillons, 168 pièces de canon, indépendamment de 24 escadrons et 5 batteries de cantouistes.--Les troupes sardes ont un camp d'instruction à Ciriè, dix-neuf kilomètres nord-ouest de Turin; les troupes austro-italiennes en ont également un permanent, construit à Montechiaro, sur la route de Brescia à Mantoue, par le prince Eugène, quand il était vice-roi d'Italie. Napoléon, peu de jours après son couronnement à Milan, rassembla à Montechiaro, au mois de mai 1805, et fit manoeuvrer 35,000 hommes d'infanterie, 4,500 de cavalerie avec 10 batteries d'artillerie.
Tentes de soldats.
Depuis 1833, des camps d'instruction ont été presque annuellement Lunéville, Compiègne, Saint-Omer, Verdun, Fontainebleau, etc., sous les ordres, soit du duc d'Orléans, soit du duc de Nemours.
Les camps de Fontainebleau, en 1839, furent faites des expériences sur le service auquel on destinait le bataillon de tirailleurs; ces expériences satisfaisantes motivèrent la création de neuf autres: ces dix bataillons ont, depuis la mort du prince royal, reçu le nom de chasseurs d'Orléans.
En 1842, toutes les dispositions étaient prises pour la formation d'un camp d'opérations sur la Marne. Les officiers-généraux désignés pour les commandements étaient les suivants: commandant en chef, M. le duc d'Orléans; chef d'état-major-général, M. le maréchal-de-camp Anpick; infanterie, 3 divisions, MM. les lieutenants-généraux de Rumigny, d'Hautpoul, d'Houdelot; cavalerie commandée par M. le duc de Nemours, 3 divisions, MM. les lieutenants-généraux de Lawoestine, Oudinot, Dejean; artillerie, M. le maréchal-de-camp de Laplace; génie, M. le maréchal-de-camp de Bellonet; administration militaire, M. l'intendant militaire Evrard de Saint-Jean. Déjà les diverses brigades étaient toutes groupées sur les points de réunion qui leur avaient été assignés; le mouvement de concentration des troupes devait s'effectuer dans la première quinzaine d'août, quand la mort du duc d'Orléans, arrivée au moment même de son départ pour l'inspection des différents corps, fit contremander le rassemblement de troupes précédemment ordonné. Les travaux et manoeuvres ont continué séparément aux camps de Saint-Omer, Lunéville et autres lieux, sous le commandement supérieur du duc de Nemours.
Les camps d'instruction de 1843, sous le commandement en chef de M. le duc de Nemours, ayant pour chef d'état-major M. le colonel Perrot, sont composés ainsi qu'il suit:
Camp de Lyon:--M. le lieutenant-général baron de Lascours, commandant le camp; M. le colonel Dupouey, chef d'état-major.--Infanterie: Ire brigade, M. le maréchal-de-camp baron Anthoine de Saint-Joseph; 16e léger, 16e et 19e de ligne; 2e brigade, M. le maréchal-de-camp Loyré d'Arbouville; 20e léger, 34e et 51e de ligne.--Cavalerie: M. le maréchal-de-camp comte de Waldener de Freudenstein; une brigade, 12e chasseurs, 5e lanciers, 3e dragons.--Artillerie: état-major, une batterie montée du 11e régiment, une batterie à cheval du 14e régiment, une compagnie du 15e régiment d'artillerie pontonniers, une compagnie du 2e escadron du train des parcs d'artillerie.--Génie: une compagnie du 3e régiment.--Équipages militaires: un détachement.--Gendarmerie: un détachement.
Camp de Bretagne:--M. le lieutenant-général comte de Rumigny, commandant le camp; M. le lieutenant-colonel Teyssières, chef d'état-major.--Infanterie: 1re brigade, M. le maréchal-de-camp Boullé; 21e léger, 4e et 30e de ligne; 2e brigade, M, le maréchal-de-camp Noumayer; 59e, 60e et 75e de ligne.--Cavalerie: M. le maréchal-de-camp de Brémont; une brigade, 5e hussards, 8e chasseurs.--Artillerie:--2 batteries montées du 13e régiment.--Génie: une compagnie de sapeurs du 1er régiment.--Équipages militaires: un détachement.--Gendarmerie: un détachement.
Dans les deux camps, les régiments d'infanterie ont seulement 2 bataillons, et ceux de cavalerie 1 escadrons.
Les troupes d'infanterie du camp de Lyon, à Villeurbane, sont arrivées sur le terrain du 5 au 7 août; la cavalerie, du 8 au 10; l'artillerie, du 9 au 11. L'infanterie du camp de Bretagne est arrivée du 17 au 22 juillet; la cavalerie, les 24 et 25, et l'artillerie le 26.
La durée ordinaire des camps est de deux mois, et en général du 15 août au 15 octobre. Quelquefois le mauvais temps en fait avancer la dissolution.
Manteau d'armes et guérite de paille.
Camp de Lyon.--Le gros de l'infanterie, composé de 5 régiments à 2 bataillons chacun, a dressé ses tentes à droite et à gauche de la route de Crémieux, en avant de Villeurbane et à 1,500 mètres de la nouvelle église. A gauche de la route, sont les 2 bataillons du 51e de ligne et la compagnie de sapeurs du génie; à droite sont rangés, sur des lignes parfaitement égales et parallèles, les bataillons des 54e de ligne, 20e léger, 19e et 16e de ligne. Les faisceaux sont formés du côté de l'est, et le parc d'artillerie, composé de 2 batteries, se trouve derrière le 54e de ligne. A 4 kilomètres du camp principal, sur la hauteur du Molard et à gauche de la route, le 16e léger a été installé comme camp avancé. La cavalerie, dragons, lanciers et chasseurs, est cantonnée à. Décince-Charpieux, dans les hameaux et les formes qui sont entre ce village et le camp principal. Le quartier-général est établi à 700 mètres en arrière du camp, sur la roule de Crémieux. Les steppes qui s'étendent le long du Rhône, sur la commune de Vaulx-En-Velin, serviront de champ de manoeuvres.
Les mesures prises par les autorités sont toutes appliquées au bien-être du soldat. Le gouvernement paie aux logeurs des cantonnements 15 cent, par homme, 5 cent, par attache de cheval. Les voituriers des environs ont quadruplé leurs voyages et leurs recettes. Les aubergistes, les jardiniers, les marchands de toute sorte, travaillent au delà de leurs espérances. Les officiers louent à un prix élevé les plus humbles chambres et paient assez cher leurs pensions.
Les distributions sont réglées avec exactitude. Les troupes du camp de Lyon, comme de celui de Plélan, ont droit à la fourniture du pain; elles recevront en sus, d'après une décision du ministre de la guerre, une ration de riz par homme et par jour; il pourra aussi leur être fait éventuellement des distributions de vin et d'eau-de-vie. Les indemnités extraordinaires de solde sont celles du pied de rassemblement.
Le camp avancé du Molar, formé par le 16e léger, est assis sur un plateau d'où l'oeil découvre une vue magnifique: le Mont-Blanc couvert de neige, les superbes plaines de la Bresse, les bois du Dauphiné, le Rhône et ses coteaux pittoresques, les marais impraticables, qu'on appelle dans le pays les marais tremblants, et les immenses pâturage qui serviront de champ de manoeuvres, les hauteurs de Fourvière, et cette admirable campagne couverte de maisons blanches.
A chaque pas, en avançant de Décine vers Villeurbane, on rencontre des cabarets ornés des enseignes les plus curieuses, des marchands en plein vent, des jongleurs, une masse pressée de promeneurs; bientôt on aperçoit les flammes et les pignons des tentes du quartier-général, puis leurs toiles blanches reflétant les rayons du soleil, et habillant en quelque sorte la ville militaire d'un vêtement de brocart d'or et d'argent.
Le dimanche surtout la scène s'anime, la foule des visiteurs augmente, la route est tellement embarrassée que les cavaliers envoyés en ordonnance ont grand'peine à s'y faire place. Tous ceux qui ont voiture à Lyon viennent voir le camp: les élégantes en calèche découverte, les jeunes gens à cheval, les modestes fortunes en carriole, les vrais flâneurs et les artisans à pied; c'est comme une promenade de Longchamp. Ce jour-là, les ouvriers ne dînent pas à Lyon mais au camp; les spectacles, de la ville sont abandonnés pour le camp. Là, en effet, se groupent les plaisirs citadins et champêtres; les jeux de quilles, les jeux de boules, les jeux de bagues sont en mouvement perpétuel; des soldats de toutes les armes fraternisent le verre et la chanson aux lèvres, les cafés regorgent à tel point, qu'il est impossible de s'asseoir et que le promeneur se rafraîchit et consomme debout sur ses deux jambes. Les tréteaux ne font pas faute, pas plus que les bals égayés par les éclats d'une joie bruyante, mais sans désordre. Enfin, les musiques des régiments s'assemblent en cercle devant chaque front de bandière et jouent des symphonies.
Camp de Plélan, en Bretagne.--Grandes manoeuvres.
Quand le jour baisse, la route s'illumine comme par enchantement, et couronne de feu toutes les têtes de ligne, qui, vues de loin, font un effet magique. Tout à coup les tambours battent, les clairons sonnent, l'heure de la retraite vient surprendre les joyeux convives, les visiteurs, les curieux, les danseurs: il faut partir, il faut se séparer, non sans se promettre de se revoir le dimanche suivant, et de continuer le quadrille interrompu. Au bruit, aux éclats de, la gaieté, succède un calme grave, un silence militaire. Les appels se font, les feux sont éteints; le soldat, rentré sous sa tente, prend, par ordre, quelques heures de repos. Et le jour suivant, dès quatre heures du matin, tous ces braves gens, le sac sur le dos, ou le pied à l'étrier, recommenceront leur journée laborieuse et leur rude apprentissage du métier des armes.
De nos jours, en effet, les choses ne se passent plus comme sous l'ancien régime. Avant six heures du matin, les brigades occupent le champ de manoeuvres. Là, on étudie sérieusement, et l'expérience des chefs agit de la manière la plus heureuse sur les soldats, qui savent que c'est vraiment aujourd'hui que chacun d'eux a le bâton de maréchal dans sa giberne. Au camp, tout a un aspect réellement militaire: les colonels et les officiers couchent sous la tente au milieu des compagnies.
Les tentes des soldats, lieutenants et capitaines sont de toile écrue. Les soldats ont une tente pour seize hommes; les lieutenants et sous-lieutenants une pour deux officiers, les capitaines et officiers supérieurs chacun la leur. Chaque tente a six mètres de long sur quatre de large, et est soutenue par deux montants de trois mètres de hauteur et trois pouces d'équarrissage, réunis par une traverse horizontale qui forme le faîtage de la tente. Les tentes des officiers supérieurs et des généraux sont d'un autre modèle: elles ont la forme d'une petite maison, dont le toit serait à environ un mètre de la terre; elles sont de différentes grandeurs et faites en coutil bleu, avec double toit; la plupart ont neuf mètres de long et six de large. L'intérieur des tentes, uniforme pour toutes, ne renferme que les objets d'absolue nécessité. Celles des officiers ne contiennent qu'un lit de sangle, un matelas, quelques chaises de paille ou des pliants. Dans celles destinées aux conseils d'administration est une table adaptée aux deux montants qui soutiennent le faîte; celles des soldats renferment, avec le sac à coucher, une planche à pain, quelques fichets pour suspendre le sac et le fourniment, ainsi qu'une collection d'ustensiles et d'outils composée de deux marmites, deux gamelles, deux bidons, deux pelles, deux pioches, une hache, une serpe.
On doit faire, au camp de Lyon, l'essai d'une nouvelle tente fabriquée en tissu imitant celui des tentes arabes, qui sont généralement en poil de chameau. Celles qui ont été expédiées par l'administration pour le service des deux camps sont au nombre de 2,250, avec 400 manteaux d'armes.
Lorsque le temps le permet, les fusils sont formés en faisceaux sur le front de bandière. Les officiers prennent leurs repas en commun; ils se réunissent par grades; la dépense est la même pour tous; les sous-officiers, les soldats, mangent à l'ordinaire.
La première réunion des troupes de toutes armes a eu lieu le 15 août dans la plaine comme sous le nom de Grand-Camp, pour la revue du lieutenant-général.
Camp de Plélan.--Placé à quarante kilomètres de Rennes et à vingt de Ploërmel, près de la route qui conduit de l'une à l'autre de ces deux villes, le camp de Plélan offre l'aspect le plus pittoresque. La vue que nous en publions a été exécutée par Mung, dessinateur au dépôt général de la guerre, sur un croquis, pris sur les lieux mêmes, de la lande du Thélin, à quatre kilomètres du village de Plélan, par M. Soitoux, capitaine au corps royal d'état-major, l'un des officiers chargés de lever le plan du camp.
L'infanterie est installée en une seule ligne de quinze cents mètres de développement, dans une vallée traversée par la rivière d'Aff. Le sol, perméable à l'eau, est sec après le moindre coup de soleil. Chaque compagnie occupe une ligne de tentes perpendiculaires au front de bandière; en arrière sont les tentes des officiers; plus loin, contre les clôtures des terres cultivées, sont réunies les cantines; les compagnies, les bataillons, les régiments, les brigades, sont séparés par des intervalles de plus en plus grands. Les cuisines, construites en briques et en gazon sur un modèle uniforme, mais dont la décoration varie pour chaque régiment, sont placées entre les tentes des soldats et celles des officiers. Le sol est creusé d'un mètre en avant des fourneaux, pour diminuer la hauteur qu'ils doivent avoir, et ces fourneaux sont abrités par de petits hangars en planches. Il y a une cuisine pour chaque compagnie, et une pour chaque escadron.
Les guérites sont de simples abris en paille d'un mètre de diamètre, formées en clayonnage garni de paille, et recouvertes d'un toit en paille.
En arrière de l'infanterie, dans la partie nord-ouest de la lande, se trouvent des hauteurs couvertes des plus beaux arbres; à la suite, au milieu de quelques rochers qui les dominent, le lieutenant-général de Rumigny a établi ses tentes, celles des maréchaux-de-camp et de l'état-major. Un ruisseau d'eau limpide et excellente à boire coule au pied du rocher. Sur le bord de ce ruisseau est établie la manutention des vivres.
Plus loin, sur le sommet des collines, sont placées les tentes et les baraques de la cavalerie. L'artillerie est campée plus bas, à gauche de l'infanterie. Les sapeurs du génie occupent le centre, entre les brigades des généraux Boullé et Nenmayer.
A 2,500 mètres environ en avant du camp, sur la gauche, sont les hauteurs du champ de manoeuvres, les vastes landes du Coëlquidan. Dans l'ouest de la position occupée par les troupes, on découvre la belle forêt de Paimpont, dont les masses de verdure offrent un magnifique coup d'oeil. Plusieurs vastes étangs, bordés par des futaies romantiques, et propres à servir d'école de natation, complètent l'entourage du camp.
Les chevaux sont sous des hangars couverts en planches et fermés à leurs pignons seulement. Ces écuries ont sept mètres de largeur. Les chevaux, espacés à un mètre, y sont placés sur deux rangs, tête à tête, et séparés par une cloison longitudinale de deux mètres cinquante centimètres environ de hauteur, le long de laquelle règne un double râtelier. Les fourrages occupent trois magasins, un pour chaque régiment et l'autre pour l'artillerie. Un hangar est disposé pour le bottelage des foins, une baraque pour le dépôt des avoines, une pour le magasin des effets de campement, et quatre autres pour le service des vivres et la boulangerie.
L'éloignement de la manutention de Rennes supposant à ce que le pain soit envoyé au camp tout fabriqué, il a été expédié de Paris des fours de campagne en tôle déjà éprouvés et garantissant la bonne exécution du service. Ces fours portatifs, dont le prix est d'environ 1,300 fr., se montent en quarante-cinq minutes et cuisent 3,000 rations en vingt-quatre heures; leurs produits sont de la meilleure qualité. Comme d'ailleurs les localités n'offrent pas assez de ressources pour permettre aux troupes de se procurer par elles-mêmes le pain de soupe et la viande qui leur sont nécessaires, il a été passé des marchés par adjudication au moyen desquels ces approvisionnements sont assurés à un prix raisonnable. La viande, fournie par un parc établi près de L'Aff, est excellente.
Dix puits alimentent d'eau tout le camp.
Le service hospitalier est organisé au camp de Plélan comme à celui de Lyon, de manière à suffire aux besoins les plus urgents. L'ambulance se compose d'un aide-major, de trois sous-aides, d'un pharmacien, et de deux officiers d'administration. Les malades seront évacués, s'il y a lieu, sur Lyon et sur Rennes.
Le service des transports, au camp de Plélan, est assuré par un détachement du 4e escadron du train des équipages militaires, dont les voitures, de modèles nouveaux, doivent être l'objet d'un examen tout particulier. Trois voilures de transport et une forge, qui n'emploient qu'un seul modèle d'essieu et deux modèles de roues, remplacent en effet aujourd'hui le matériel auparavant si nombreux des équipages militaires. La première de ces voitures, le caisson à roues égales, a été déjà, au camp de Compiègne, en 1841, soumise à des essais qui ont complètement réussi. La seconde est un chariot destiné à tenir lieu à la fois de l'ancienne prolonge et de l'ancienne fourragère, au moyen d'une transformation facile qui permet de la faire servir indistinctement au transport du gros matériel, des barriques, etc., et à celui des fourrages. La troisième voiture, ou caisson léger, servant aussi au même usage, est cependant plus spécialement affectée au transport des blessés et au service des ambulances. Pour ce dernier emploi, suspendue sur ressorts et composée de deux caisses tout à fait séparées, elle peut contenir dans la caisse principale dix blessés parfaitement assis et à couvert, plus trois autres ou trois infirmiers sur une banquette qui domine la caisse de devant; celle-ci, de la contenance de 200 rations de pain (la grande en contient 800), reste alors disponible pour le placement de médicaments ou de tous autres objets. Comme caisson d'ambulance, cette voiture contient plus d'appareils que trois caissons de l'ancien système. Comparaison faite des objets de même espèce, il a été constaté qu'elle renferme 1,890 pansements au lieu de 1,400.
Un grand nombre d'établissements civils sont venus pourvoir aux besoins du camp de Plélan ou en égayer les loisirs. Un restaurateur y a fait établir, dans une position heureusement choisie, une baraque de 50 mètres de longueur, en arrière de laquelle de vastes cuisines fournissent chaque jour à la table de plus de 400 officiers et à de nombreux étrangers. Des boutiques de toute espèce approvisionnent les marchés du camp. A côté des cafés et des restaurants, des spectacles forains offrent de nombreuses distractions. Une troupe de saltimbanques, moyennant une très-modique rétribution, procure aux amateurs les amusements les plus variés. Les comédiens de Vannes, jouant le vaudeville, sont venus élever, sur l'une des collines les mieux situées, une salle où, grâce au prix modeste des dernières places, les soldats eux-mêmes peuvent aller rire aux lazzi des émules d'Odry, d'Arnal et de Vernet.
Les travaux de première installation ont été consacrés par chacun à rendre son habitation plus commode et plus élégante. Celles des capitaines se distinguent par les petits jardins dont chaque compagnie, pour faire honneur à son chef, s'est montrée jalouse d'entourer sa tente. Les fleurs manquant dans les environs, nos apprentis Le Nôtre ont suppléé à leur absence par des touffes de bruyère fleuries, égayant d'ailleurs leurs créations d'horticulture de gais refrains et de joyeuses chansons.
Les manoeuvres du camp, tous les corps réunis, ont commencé le 9 août. Les troupes ont marché pendant à peu près sept heures sous un soleil brûlant.
Notre gravure (page 409) représente une attaque d'artillerie au centre; d'un côté une charge de cavalerie par escadrons; entre l'artillerie et la cavalerie, l'infanterie en bataille, ayant devant elle des tirailleurs; et, derrière l'infanterie, des bataillons serrés par divisions.
Lecteur, as-tu souffert?--Non.
--Ce livre n'est pas pour toi.
lerte!--Prends!--Laisse!--Ces cris des chasseurs, les hurlements des limiers et des chiens, les fanfares du cor le rappel des faucons et des éperviers, le piétinement des chevaux et le tapage des palefreniers, le braiement de la monture du bouffon Grillincervello, attiraient les Milanais sur le passage d'un nombreux cortège que le seigneur Luchino menait à la chasse par la porte de Côme. Les citadins s'écriaient: «O la brillante chasse!» pendant que les paysans gémissaient sur leurs champs qu'elle allait dévaster.
Lorsqu'on sort par la porte de Côme, après une marche de dix milles, on trouve, à main gauche, entre Boisio et Limbiate, un charmant palais auquel les agréments de son site avaient fait donner le nom de Montebello. Il s'élève sur une colline, dernier ondoiement de cette terre, qui, s'abaissant en gradins superposés depuis les hauts sommets des Alpes, vient se perdre et s'effacer dans l'interminable plaine lombarde. De là le regard s'étend sur les fécondes campagnes du Milanais, d'où surgissent çà et là des hameaux, des bourgs, des villes très-peuplées, et, plus au centre, la métropole de l'Insubrie, étalant la merveilleuse masse de son dôme, monument de l'originalité et de la puissance des siècles robustes dans la foi; de l'autre côté on admirait un cercle de collines, puis de montagnes superbes, qui, au levant et au couchant, limitaient l'horizon, de formes, de hauteur, de nuances différentes. Les unes verdoyaient aux yeux sous la vigne et les blés qu'on y cultivait; les autres se couvraient d'un manteau de forêts; d'autres encore se dressaient âpres et dépouillées, comme la vieillesse d'un homme qui, jeune, a vécu dans le mal.
Ce palais, tel qu'il existe aujourd'hui, a été rebâti, par les seigneurs Crivelli, dans le dernier siècle. Vers la fin de cette époque il devint célèbre, lorsque le jeune Bonaparte, ayant passé les Alpes pour asservir la Lombardie, sous prétexte de lui rendre la liberté au nom de la République française, se plut à placer son quartier-général dans le château. Là, autour du héros, fils de la liberté, et qu'ils croyaient disposé à établir le règne de sa mère, tandis qu'il ne songeait qu'à hériter d'elle, les députés des républiques improvisées de l'Italie accouraient apportant de serviles hommages. Le pouvoir des armes avait restreint le nombre de leurs actions libres et augmenté celui de leurs obligations; mais, avec la liberté de payer beaucoup plus d'impôts, il leur avait concédé celle de planter sur leurs places un grand arbre autour duquel ils pouvaient rire, danser et chanter, jusqu'à ce qu'il plût à quelque officier de mauvaise humeur de leur imposer silence. Dans sa villa, Bonaparte riait de ces démonstrations; il riait de la sincérité du petit nombre, et s'aidait de l'astuce de la majorité; cependant il marchandait Venise, et il se préparait à se frayer le chemin du trône, où relevèrent ceux qui, après en avoir abattu une autre royauté, avaient annoncé au monde la fin des rois, l'ère de l'égalité et de la liberté,--mais non l'ère de la justice.
Ne t'effraie pas, lecteur bénévole; ne crains point que je veuille retracer ici la pente sur laquelle glissa l'Italie pour tomber de la tyrannie des Visconti sous le joug de Napoléon. Si j'en ai fait mention, ce n'est que par une de ces digressions trop communes dans notre récit, et qui avait été amenée par le palais dont nous avions à parler. Peu de temps avant l'époque qui nous occupe, les Pusterla avaient bâti cette demeure pour en faire leur villa, et ils y avaient déployé une magnificence égale à leurs richesses. On avait mis à l'embellir tout l'art que l'on connaissait alors pour rendre agréable une maison des champs. Les jardins renfermaient toutes sortes de plantes belles et rares, des collines couvertes de vignes; des jets d'eau, des ruisseaux qu'on avait été chercher au loin répandaient une douce fraîcheur; On trouvait dans l'intérieur des appartements toutes les commodités, sans que les dehors du palais perdissent rien de leur solidité et de leur force. Aux quatre angles de la muraille qui l'entourait, quatre tours s'élevaient, capables, à l'occasion, de tenir tête à une de ces attaques imprévues qui, dans ces temps de guerres civiles et de débilité du gouvernement, pouvaient venir ou d'un peuple mutiné, ou d'une bande de brigands, ou des barons rivaux.
C'était là que s'était retirée Marguerite, lorsque Franciscolo, séduit par la fausse confiance que lui montrait Luchino, avait accepté, malheureusement pour lui, la conduite de l'ambassade envoyée à Mastino della Scalla. Ni les dissuasions de Buonvicino, ni les caresses de sa femme, n'avaient pu le détourner de prendre une de ces charges qui, honteuses sous un gouvernement honteux, semblent un assentiment donné à l'oppression de la patrie, ni l'amener à une retraite honorable, protestation muette et sans péril contre les gouvernements tyranniques. Dès qu'il fut parti, Marguerite résolut de quitter la ville, de s'épargner, dans le repos de la campagne, le déplaisir de voir le triomphe des méchants, et d'y chercher de plus fréquentes occasions de répandre des bienfaits.
Ramengo de Casale interpréta ou voulut interpréter autrement cette retraite. Ce flatteur de Luchino, dont nous avons eu déjà occasion de parler, se présenta chez Visconti peu de temps après le départ de Francesco Pusterla pour Vérone. «Seigneur, lui dit-il, madame Marguerite s'est retirée à Montebello. Certainement elle ne cherche la solitude que pour inspirer à quelqu'un le désir d'aller la consoler. Votre sérénité ne l'honorerait-elle pas d'une visite?»
L'utilité la plus directe que les méchants princes tirent de leurs courtisans, c'est de se faire suggérer par eux les mauvaises actions qu'ils méditaient déjà, et de se ménager ainsi une excuse devant leur propre conscience. Luchino, dissimulant ses sentiments, ne montra pas qu'il fit grand cas d'une suggestion qui concordait pourtant si bien avec ses secrets désirs; mais, peu de jours après, il ordonnait une grande chasse dans les bois de Limbiate.
Lorsqu'on lui annonça la venue de Luchino, un pense bien que Marguerite fut troublée. Vêtue avec cette élégance sans apprêt qui convient à la campagne, pleine de toutes les grâces, mais pourtant majestueuse, elle accueillit la cour du prince, lorsqu'il vint se reposer dans son palais. Par ses ordres, la salle à manger et les offices étaient garnies de rafraîchissements délicats pour les seigneurs et pour leur suite. Lorsqu'ils se furent rafraîchis au milieu de la joie, des bruyantes saillies et des affectations déplacées de Grillincervello, auxquelles Marguerite n'opposait qu'un silence plein de dignité, Luchino demanda à la belle hôtesse de lui faire admirer, seul à seul avec elle, la belle position du château et toute l'élégance de son site. Marguerite y consentit, et, du haut des tours d'où on dominait toute la plaine, elle montra à Luchino le paysage animé par sa suite. Celle-ci, se formant en groupes, admirait un ciel si salubre et les riants accidents de la lumière et des terrains, qui, dans cette saison, montraient toute chose sous le jour de la beauté et de la perfection. Mais la châtelaine tenait toujours par la main son jeune Venturino; une grave suivante ne la quitta pas d'un instant, et quelques domestiques, comme pour faire honneur à son hôte, ne cessèrent de l'accompagner. Luchino put à peine lui dire quelques galanteries, qu'elle reçut sans paraître y attacher plus d'importance qu'à des politesses banales et insignifiantes. A son départ, Luchino, après avoir exalté la beauté du site et le parti qu'on en avait tiré, murmura à l'oreille de Marguerite: «Dans une solitude, madame, il serait à désirer que vous fussiez moins entourée.»
Le téméraire crut avoir fait comprendre ses désirs; il l'espéra d'autant plus, qu'il avait été charmé de l'aimable accueil de sa belle cousine. La pudeur bien connue de la noble dame, loin de le détourner de ses honteux desseins, ne l'excitait que davantage à y persévérer, en vertu de ce penchant de l'âme humaine qui nous fait aimer les obstacles. Ramengo et les autres courtisans ne manquèrent pas d'attiser la flamme en élevant aux nues les mérites de cette beauté, et les grâces, et les honneurs avec lesquels elle avait reçu le prince, son parent. Seul, le bouffon osa lancer à son maître quelques mots de chasse manquée, et je ne sais quelles autres baies, qui, en faisant rire Luchino, aiguillonnaient son amour-propre et l'excitaient à assouvir sa passion.
Cette première tentative n'était que comme la course qu'on fait sous une place ennemie pour reconnaître les lieux, les campements favorables et les endroits propres à l'assaut. Peu de jours se passèrent, et Luchino, avec un petit nombre de ses affidés, revînt audacieusement à Montebello. Ce retour désagréable n'était point inattendu. Marguerite n'avait, que trop compris le perfide usage que le prince voulait faire de la familiarité que le sang autorisait, de l'autorité de son rang et de l'éclat de ses richesses. Le péril grandissait donc, non pour la vertu de Marguerite, mais pour son repos qu'elle allait perdre dans sa lutte contre un audacieux, incertaine encore du caractère que prendraient à la fin les persécutions de son parent.
Un jour Luchino revenait vers Milan, calculant en lui-même les pas qu'il avait faits vers le terme de ses désirs. Il cherchait, par sa gaieté et par la marche bruyante de sa troupe, à faire présumer un triomphe qu'il était encore à souhaiter, et voulait en hâter l'heure en inspirant l'idée qu'il était déjà accompli. Tout à coup Grillincervello lui dit: «Regarde, regarde, maître! celui-là est certainement un de tes débiteurs.» Et il lui montrait un jeune homme qui venait à bride abattue par le chemin, et qui, dès qu'il aperçut le cortège du prince, se jeta à travers champs pour l'éviter. C'était Alpinolo que, s'il vous en souvient, nous avons rencontré, dans le premier chapitre, marchant à côté de Pusterla; et, comme il aura désormais une grande part dans notre récit, il convient d'en dire ici quelques mois. On le tenait pour un de ces infortunés qui, dans ces temps de désordre et d'orages, ignoraient leurs parents, et il avait grandi comme une plante au milieu du désert.
Ottorino Visconti, frère de notre Marguerite, avait obtenu en 1329, de l'empereur Louis de Bavière le fief de Castelletto, sur le Tésin, et la juridiction du Novarais, domaine resté depuis dans la maison des Visconti d'Aragona, descendants de cette famille. Pour témoigner sa gratitude à ce souverain, il l'accompagna jusqu'à Pise. A son retour de cette ville, après avoir passé le Pô près de Crémone, il lui arriva de s'arrêter dans une chaumière du rivage, habitée par des meuniers qui transportaient dans des barques leurs moulins mobiles là où ils croyaient trouver le meilleur courant, et, par occasion, prenaient avec eux des passagers. Ottorino, désirant se reposer un instant en cet endroit. demanda que l'un des enfants du meunier tint son cheval pour le faire brouter un peu l'herbe du pré devant la maison, «Ce n'est pas moi,--ni moi,» répondirent les enfants craintifs; et ils s'enfuyaient, se retournant de temps en temps pour observer le cavalier et son cheval» qui leur semblait une dangereuse merveille. Mais l'un d'eux, qu'à sa taille un aurait cru plus âgé, quoiqu'il ne comptât réellement pas sept années, s'avança hardiment et dit: «Qui est-ce qui a peur? A moi le cheval!» Et il le prenait par la bride, le regardait, le caressait, s'amusait à lui donner de l'herbe dans sa main, à sentir le souffle du destrier sur son visage, tout fier de pouvoir dominer un si gros et si noble animal. Puis, avec un soupir qu'on n'aurait point attendu de son jeune âge et de sa contenance à la fois pleine d'ingénuité et de résolution, il s'écria: «Oh! que n'en ai-je un aussi, moi!
--Eh! qu'en ferais-tu? lui demanda Ottorino, charmé de cette vive franchise.
--Oh! je sais bien ce que j'en ferais. Je voudrais courir par terre et par mer pour chercher mon père.
--Ton père n'est donc pas ici? reprit Ottorino.
--Oh! non! reprit le jeune garçon en secouant la tête avec une tristesse enfantine. Ils m'ont trouvé sur le rivage, ils m'ont porté dans cette maison, ils m'ont élevé! mais je n'ai point de parents! Je ne puis jamais dire comme tous les autres: cher père!
--Et ta mère?»
Les yeux de l'enfant s'emplirent de larmes, et, pendant qu'il les essuyait d'une de ses mains, de l'autre il tendait un doigt en disant: «Elle est là!» Et il montrait un monticule surmonté d'une croix à laquelle pendait une couronne de marguerites et d'oeillets fraîchement cueillis.
Ottorino, ému de pitié: «Viendrais-tu avec moi?
--S'il ne tenait qu'à moi! Je crains de déplaire à ces braves gens... Ils me veulent tant de bien!... Mais ce n'est pas ici qu'est mon père.»
Ces meuniers s'étaient en effet pris d'un grand amour pour cet enfant. Quand Visconti les pria de le lui laisser l'homme répondit: «Oh! votre seigneurie, elle est trop bonne! Qu'il parte pourtant: trop de bonté de la part de votre seigneurie!»
Mais la Nena, sa femme, qui avait ouï parler en général des malheurs du monde, des caprices des seigneurs, manquait de courage, et disait à l'enfant: «Ne prends pas garde à ce qu'il dit; reste ici. Le pain ne te manquera pas si tu veux travailler, et tu seras tranquille, et du moins tu demeureras dans la crainte de Dieu.»
Au contraire. Maso (c'est ainsi qu'on nommait le meunier), homme qui avait parcouru le monde, c'est-à-dire qui était allé prendre du grain et porter de la farine jusqu'à Crémone et à Castelmaggiore, et qui croyait avoir quelque connaissance des hommes, parce qu'il avait connu beaucoup de marchands de grains, lui coupa la parole et dit: «Comment, tu voudrais lui ravir cette bonne fortune? Ne vois-tu pas? c'est un petit diable: grande santé, grand courage, grand appétit; il a tout ce qu'il faut pour faire un grand homme. Laisse-le emmener par sa seigneurie, et tu verras qu'il fera son chemin. Il n'est pas né meunier, et ce n'est pas là ce qu'il doit faire.»
L'avis du mari prévalut. La Nena, au moment de prendre congé de son enfant d'adoption, et en lui rajustant sur le dos les méchants haillons qui le couvraient, pendant qu'il sautait de joie, lui dit: «Garde-toi du danger, fuis les mauvaises compagnies, les femmes et les cabarets.» conseils dont toutes les mères entremêlent leurs adieux à leurs fils. Maso ajouta: «Respecte sa seigneurie et fait fortune.» Puis Ottorino emmena le jeune garçon avec lui.
C'était précisément notre Alpinolo. Ottorino se proposait d'en faire un écuyer, et en attendant que les années lui vinssent, de le placer en qualité de page auprès de Bice, sa femme. Mais, hélas! de retour dans sa patrie, il apprit que Bice l'avait trahi, et qu'elle s'était réfugiée dans le château de Dosate pour y vivre avec Marco Visconti, son cousin. Celui-ci, peu de temps après, rassasié ou jaloux, un jour la précipita d'une fenêtre dans les fosses du château, sauf à la pleurer abondamment une fois qu'il l'eut tuée. Ottorino souffrit de cette infidélité comme une âme généreuse qui se voit trahie par une personne aimée. Il chercha des distractions dans la guerre et dans les voyages; mais il y a des blessures que le temps ne cicatrise pas. Son désespoir le conduisit au tombeau à la fleur de son âge, et, en 1336, il fut enseveli dans l'église de Saint-Eustorge, à côté de son père, Hubert Visconti.
Il laissa Alpinolo à Marguerite, sa consolatrice dans ses cruelles douleurs, en le lui recommandant spécialement. C'est pourquoi le jeune homme grandit près d'elle, et passa avec sa maîtresse dans la maison des Pusterla, où Franciscolo le prit pour son écuyer. Doué d'une âme où débordait la tendresse, et ne pouvant l'épancher sur des êtres que le sang eût attachés à lui, il l'avait reportée tout entière sur la famille au sein de laquelle il avait grandi. Il en aimait les membres et les intérêts avec toute l'impétuosité d'une passion, passion naturelle dans un jeune homme qui, n'ayant passé sous le joug d'aucune discipline, avait conservé, dans toute leur vigoureuse virginité, la fougue, l'irréflexion, cet extrême besoin de sensations et de bonheur, défauts et qualités de la jeunesse. Un désir, une véritable furie de liberté lui avait été inspirée par les bouillants discours de son jeune seigneur, et par les compagnies qu'il voyait à Milan, composées de jeunes gens avides de nouveautés, ou de vieillards pleins des souvenirs des libertés antiques et du mépris de l'esclavage nouveau. On dit que les hommes de basse naissance, une fois parvenus à un haut rang, s'efforcent de faire oublier leur origine; de même Alpinolo voulait faire oublier aux autres et oublier lui-même qu'il n'avait ni parents ni patrie, par l'excès de son amour pour sa patrie d'adoption. Aucun sacrifice n'aurait paru grand à son immuable et violente résolution de servir la république milanaise, les enfants d'Hubert Visconti et Pusterla: donner sa vie lui eût semblé bien peu de chose.
De tels caractères, qui, lorsqu'ils se passionnent pour une idée ou pour une personne, oublient le reste de l'univers, sont rares aujourd'hui dans notre société, dont le niveau adoucit et égalise toutes les aspérités à la superficie, comme le torrent polit les cailloux. Est-ce un bien? est-ce un mal? Demandez, si la poudre à canon est un bien ou un mal, qui, bien employée, est une protection et une puissance, et qui, employée sans règle, n'est que la mort.
A cette nature violente, mais généreuse, joignez la fraîcheur d'une âme de dix-sept ans, une grâce hardie, bien que modérée par l'habitude de vivre avec les grands, une mélancolie répandue sur tous les sentiments et née du mystère de sa naissance, et vous comprendrez combien Alpinolo devint cher aux Milanais, race d'un naturel exquis, et non-seulement au peuple, mais aux grands. L'incertitude même de sa naissance, que le monde, par une de ses mille injustices, impute ordinairement à crime, ou considère, du moins avec une compassion hautaine, voisine du mépris, loin de nuire à Alpinolo, le rendait plus intéressant à ceux qui le connaissaient, par l'ardeur perpétuelle qu'il montrait de chercher, de retrouver son père, de s'arracher à cette situation qu'il regardait comme une infamie. Si on racontait devant lui les embarras de quelque personne malheureuse: «Au moins il a un père, il a une mère,» s'écriait-il. Lorsqu'il voyait un enfant dans les bras de ses parents, il se consumait de douleur, de regrets. Combien de fois Marguerite ne le surprit-elle pas contemplant Venturino et le couvrant de mélancoliques caresses, en retenant des larmes avec effort!
On a déjà conquis combien Marguerite était faite pour inspirer de l'amour à tout ce qui l'approchait. Pour peu qu'il ait l'expérience du monde, le lecteur doit avoir remarqué que ceux qui n'ont point à se louer des hommes se tournent avec un enthousiasme plein de dévouement vers les femmes, sûrs de trouver en elles la compassion, le désintéressement, la tendresse dont les hommes sont dépourvus, ou qui sont étouffés en eux par les calculs de l'amour-propre et le tumulte des affaires.
Ainsi, Alpinolo avait concentré sur Marguerite l'affection qu'il portait à Uberto et à Ottorino pendant leur vie: affection qui ne ressemblait en rien au sentiment qui d'ordinaire unit les deux sexes, mais une sorte de culte fait pour mettre à néant toutes les manoeuvres de la vanité, toutes les espérances de la passion. Il la considérait comme une lumineuse étoile au milieu des ténèbres universelles de la société, et il n'eût pu la croire capable d'une action qui eût été moins que généreuse et sainte.
Si jamais vous n'avez répandu des pleurs sur le sein d'une femme respectée, si jamais vous n'avez dévoilé à ses yeux les blessures d'un coeur contristé, vous ne devinerez point quelle douceur il y avait pour Alpinolo dans ces heures où, assis près de sa maîtresse, avec l'affection d'un frère et le respect d'un vassal, il lui découvrait ses angoisses. Les hommes en auraient dédaigneusement souri comme d'une faiblesse, d'un enfantillage, d'une exagération sentimentale; mais en elle il trouvait un écho, de la sympathie, et quelques-unes de ces paroles qui peuvent en un instant chasser les nuages du coeur et y ramener la sérénité.
L'année qui précéda celle où commence notre récit, les Visconti s'étaient vus au moment d'être dépossédés de leur seigneurie. Lodrisio Visconti, neveu du grand Matteo, courroucé de se voir exclu de la seigneurie, tenta d'amener un changement, et, se confiant sur le grand nombre des mécontents, sur les promesses de quelques voisins, sur sa propre audace et sur la fortune, il mena contre Azone une bande de mercenaires. Cette bande, composée d'Allemands, et conduite par le capitaine Malerba, fut appelée la compagnie de Saint-Georges. Elle était, la première de toutes ces bandes qui depuis firent un métier de la valeur militaire, et qui, non moins terribles à leurs amis qu'à leurs ennemis, ravagèrent pendant deux siècles notre patrie déjà assez affligée.
En face de cet imminent péril, tous les Milanais prirent les armes. Quoiqu'ils n'eussent pas grand sujet de se louer de leurs maîtres, ils avaient assez d'ouverture d'esprit pour ne point croire aux promesses de liberté que Lodrisio voulait accomplir par la violence, ni qu'un ramas de bandits mercenaires vînt en pays étranger pour y redresser les torts et y rétablir la justice. Lodrisio, qu'on ne put point empêcher de passer l'Adda à Rivolta, pénétra jusque dans le comté de Seprio, dont il réclamait la seigneurie, et assit son camp à Legnano. Les Milanais s'avancèrent jusque-là à sa rencontre avec trois mille cinq cents cavaliers, deux mille arbalétriers, quatorze mille fantassins, armée considérable pour un si petit état. Luchino, qui n'était point encore prince, la commandait. Il disposa l'avant-garde à Parabiago, à Nerviario le centre, à Ro l'arrière-garde; mais, surpris de grand matin, le 21 février (c'était le jour de sainte Agnès, et il neigeait à flots), il y eut une telle mêlée qu'il fui fait prisonnier, et qu'on l'attacha à un arbre jusqu'à ce que la journée fût décidée.
Alpinolo, qui combattait derrière Francisco Pusterla, aperçut Luchino dans cette position critique. Il en donna aussitôt avis aux cavaliers les plus braves de l'armée, et avec eux il rafraîchit le combat, et, redoublant d'efforts, ils parvinrent à délivrer leur capitaine. S'il n'était pas du style de l'histoire de ne jamais rapporter qu'aux personnages illustres le mérite des actions d'éclat, elle aurait confessé qu'Alpinolo avait eu la meilleure part dans cette affaire. Il fit en effet des merveilles de sa personne, arriva le premier jusqu'à Visconti, coupa les liens qui le retenaient, le mit à cheval, et, lui donnant une masse d'armes, revint avec lui montrer le visage aux ennemis. Ceux-ci, à la fin d'une journée où le combat s'était cinq fois renouvelé, s'enfuirent enfin en pleine déroute, laissant prisonnier Lodrisio, qui fut jeté dans le cachot de Saint-Colomban, où il souffrit beaucoup d'années.
Cette bataille est celle de Parabiago, si célèbre parmi les Milanais, et dans laquelle on raconte que saint Ambroise apparut dans l'air, tenant en main un fouet gigantesque, dont il frappait les mercenaires. En mémoire de cette journée, on bâtit une église superbe au lieu même où Luchino avait été délivré. Il fut réglé que chaque année, au jour anniversaire considéré comme jour de fête, les douze seigneurs de l'approvisionnement iraient à cette église en grande solennité y faire une offrande au nom de la commune, et assister à une messe spéciale, dont la préface contenait des imprécations contre les mercenaires. Cette cérémonie se poursuivit jusqu'au temps de saint Charles Borromée, qui la restreignit à une simple visite à la basilique de Saint-Ambroise, dans la cité.
Ce furent alors de grandes fêtes, de grands feux de joie. Azone se rendit à Parabiago avec une pompeuse suite, et arma chevaliers ceux qui s'étaient le plus distingués dans la bataille. Un héraut d'armes appelait les braves les uns après les autres par leurs noms, les titres de leurs familles et de leurs pères; s'il ne s'y trouvait pas de tache, il disait: «Viens et l'approche pour recevoir cette ceinture militaire, dont la patrie et les chevaliers te trouvent digne.» Le héraut nomma el examina Ambroise Cotiea, Protaso des Caimi, Giovanni Scaccabarozzo, Milanais, Lucio des Vestarini, de Lodi, Inviziato, d'Alexandrie, Lanzarotto Anguissola et Doudazio Malvicino della Fontana, de Plaisance, Rainaldo des Alessandri, de Mantoue, Giovannolo de Monza, et l'Allemand Sfolcada Melik. Ils se présentaient à la file les uns des autres devant Azone, qui recevait leur hommage-lige, leur donnait une légère accolade, leur présentait l'épée, et la leur attachait au côté avec la ceinture chevaleresque, pendant que deux autres chevaliers leur attachaient aux talons les éperons d'or. On appela ensuite Giovanni del Fiesco, Génois, frère d'Isabelle, femme de Luchino; mais ou ne put rendre les honneurs qu'à son cadavre, qu'on voyait étendu sur un riche lit de parade, revêtu de toute son armure, tel qu'enfin il était tombé sur le champ de bataille, en combattant à côté de son beau-frère.
Enfin on proclama le nom d'Alpinolo. Mais quand on demanda quel était son père, quelle était sa lignée, personne ne put en rendre compte, et il resta lui-même confus, comme au souvenir d'une ignominie. Comme il ne put prouver qu'il n'était point sorti d'une souche infâme, il ne fut point admis aux honneurs des preux. Je laisse à penser quel coup ce fut pour son âme; il lui paraissait qu'il n'y avait que la tyrannie la plus grossière et la plus absurde qui pût regarder à la naissance plutôt qu'au mérite personnel. Il se comparait aux uns et aux autres parmi les nouveaux chevaliers, surtout à Melik, l'Allemand mercenaire, et de ce jour augmentèrent sa haine contre les Visconti et son désir de connaître son père. Semblable à des vierges involontaires, après une suite de désirs trompés, il était devenu irritable, aigri contre la société, selon lui mal réglée, et de plus en plus enthousiaste des exceptions sociales, de plus en plus avide de rêves nouveaux, de périls, de renaissantes épreuves.
A l'entrée de presque toutes les maisons nobles de Milan, on trouvait un portique où ou pouvait se réunir pour prendre l'air, pour causer avec ses amis, pour censurer le voisinage, comme le comportait la vie publique et toute en dehors de cette époque, de même que se renfermer chez soi et s'isoler est d'usage dans des temps où chacun se fait une règle de ne vivre que pour soi et de s'instituer le centre et la circonférence de ses actes. De soixante de ces lieux de réunion, que nous appelions coperti, il ne subsiste plus guère que celui de Fugini, bâti peu après sur la place du Dôme.
Précisément, sous l'un de ces portiques, Alpinolo échangeait quelques paroles avec le feu qu'il mettait à toutes choses, lorsqu'il fut accosté par un certain Monelozzo Basabelletta, d'humeur satirique, mauvais plaisant, chaud partisan du peuple, pareil à tant d'autres à qui le mépris qu'on a pour eux tient lieu de liberté. Je ne sais si c'était par amour du bien, par envie ou pour flatter le peuple, qui a aussi ses adulateurs, il s'était fait l'investigateur malin et le caustique détracteur de la conduite des nobles, des riches et des magistrats.
Il salua le jeune homme, et, lui frappant sur l'épaule: «Eh! lui dit-il, cette perle de toutes les femmes, cette coupe d'or dont on n'a jamais fini de raconter les merveilles, elle supporte assez bien l'absence de son mari, en recevant les visites du magnifique seigneur Luchino. Je l'ai vu se diriger plusieurs fois vers la villa de cette dame.»
Qui eût vu Alpinolo entrer en fureur lorsqu'il entendit prostituer à la foule un nom si sacré pour lui, l'eut comparé à un basilic se dressant contre celui qui l'a tiré de sa retraite. Rouge comme la pourpre et le feu dans les yeux: «Tu en as menti par la gorge, bavard effronté!» hurla-t-il, les cheveux en désordre; et, jetant la main sur son épée, sans plus de paroles, il allait arracher la vie à l'indiscret. Les assistants aidèrent celui-ci à s'échapper des mains de son adversaire, puis, par leurs paroles et surtout par la force de leurs bras, retenant Alpinolo, ils parvinrent à l'apaiser. Toutefois, jurant à haute voix qu'il tirerait vengeance d'une pareille injure, criant au mensonge, les poings levés et grinçant des dents, il courut en furie à la maison des Pusterla. Là, sans proférer une parole, il alla aux écuries, jeta la bride au premier cheval qu'il rencontra, sauta dessus avec promptitude, et partit ventre à terre. «Prenez garde! prenez garde!» criaient les mères en le voyant venir ainsi au galop, et elles s'empressaient d'arracher leurs enfants à leurs jeux de la rue. Il eut bientôt gagné la porte de Côme, située peu après le pont Vieux. Il sortit, et son cheval frappait, dans sa course emportée, le sol alors étroit et tortueux de la route, lorsque, Inès de Boisio, il reconnut la troupe de Luchino qui revenait de Montebello.
Il n'en crut point d'abord ses yeux, tant il avait le coeur navré de voir la vérité d'une nouvelle qu'il avait si fièrement démentie devant Monelozzo. Plus que jamais exaspéré, il enfonce ses éperons dans les flancs de son cheval, et le lance à travers un champ couvert d'épis pour éviter la troupe abhorrée. Ce fut alors que Grillincervello le remarqua; mais celui-ci ne put entendre les imprécations qu'Alpinolo lançait contre eux, non-seulement en pensée, mais encore en paroles, si ou peut appeler ainsi le râle de la rage et des rugissements à demi étouffés.
Il arriva ainsi, à travers champs, à Montebello. Au milieu de la cour, il sauta de cheval, et sans même y songer, les vêtements poudreux et en désordre, il se présenta aussitôt devant Marguerite. Jamais il ne s'était permis avec elle une telle dérogeance à l'étiquette; mais c'était aussi la première fois qu'il l'abordait avec un autre sentiment que celui de la vénération. Mais à peine eut-il vu le suave et paisible aspect de la belle châtelaine, encore un peu troublée par la visite qu'elle venait de recevoir, comme un beau ciel sur lequel le zéphyr, après l'ouragan, laisse encore quelques flocons de nuages, toute indignation tomba dans le coeur d'Alpinolo, tout soupçon s'évanouit. Autant il avait été prompt à supposer un crime, autant il se reprochait amèrement d'avoir pu douter un instant de cet ange. Il baissa donc les yeux, comme s'il les eût crus indignes de la fier, et il ne put lui dire que ces mois: «Luchino est-il encore ici?»