Un Lapin, dans cet âge heureux

Qui ne connaît soucis ni peine,

Folâtrait près de sa garenne.

Un ami cependant faisait faute à ses jeux:

Il n'est de vrai plaisir qu'à deux.

Tout à coup s'offrit, à sa vue

Un animal d'une espèce inconnue;

C'était maître Renard, qui lui dit: «Mon cousin,

«Puisqu'un heureux hasard aujourd'hui nous rassemble,

«Embrassons-nous, jouons ensemble

«J'ai toujours aimé le Lapin...

«Le Lapin! oh! oui, je le prise

«Seul plus que tous les animaux,

«J'en fais serment. J'ai des défauts,

«Mais ma vertu, c'est la franchise. »

Ces mots ont du Lapin décidé le refus;

Il s'enfuit au terrier, et là, par sa fenêtre;

«Toi, franc!... Je le croyais peut-être;

«Tu l'as dit, je ne le crois plus. »


La vertu de parade à bon droit épouvante:

Fait-elle un pas vers moi, je recule d'un pas.

Les qualités dont on se vante

Sont toujours celles qu'on n'a pas.


S. Lavalette.



MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert? Non.
--Ce livre n'est pas pour toi.




CHAPITRE II

L'AMOUR.

uonvicino des Landi, d'une des premières familles de Plaisance, avait été conduit fort jeune à Bologne pour y prendre part aux études qui attiraient alors dans cette ville l'ardente jeunesse de l'Italie renaissante. Les lettres offraient désormais une nouvelle voie pour s'élancer à ces sommets qu'on n'atteignait autrefois que par l'exercice des armes. Les études de ce temps se réduisaient, il est vrai, à de pédantesques règles de grammaire et de rhétorique, à la philosophie des commentateurs d'Aristote et à la connaissance des décrétales. Mais l'amour des belles-lettres et la résurrection des classiques latins pouvaient, lorsqu'ils trouvaient un terrain propre à féconder le germe, faire fleurir dans les coeurs les affections nobles et les pensées généreuses. C'est le fruit que Buonvicino sut tirer de ses veilles. Nourri, dès ses premières années, des écrits et des actes de cette antiquité glorieuse, son âme s'élevait au-dessus des misérables débats de son siècle. Il nourrissait ainsi des idées peu compatibles, à la vérité, avec la civilisation nouvelle, de ces idées dont l'influence fut si nuisible au développement des républiques italiennes; mais le nom de la patrie, thème éternel des lettres romaines, avait enflammé l'imagination du jeune homme, qui n'ambitionnait rien que d'avancer en âge pour servir son pays dans la magistrature ou dans la guerre.

Infortuné! les années vinrent, mais avec elles le malheur et la pente désolante des illusions, cette plaie des nobles âmes.

Plaisance, sa patrie, était tombée au pouvoir de Matteo Visconti, qui la laissa à Galéas. Celui-ci, moins habile et plus corrompu que son père, se croyait tout permis dans les villes conquises. Sans parler des ruses dont il se servit pour aggraver la servitude de Plaisance, il tenta de déshonorer Bianchina, femme d'Olpizino Lando, dit Versuzio, frère de notre Buonvicino. Sa témérité ne lui réussit pas: la femme fut vertueuse et le mari se vengea. Ayant noué des intelligences avec quelques loyaux citoyens, il renversa la puissance des Visconti, et offrit la seigneurie au cardinal Poggetto, légat du pape.

Buonvicino était dans cet âge où le coeur est tout sentiment, sans arrière-pensée ni calcul: plein des idées du patriotisme antique, inspiré par les préjugés nouveaux qui donnaient le nom d'étranger à l'habitant de la cité voisine et appelaient tyrannie la domination du pays limitrophe, lorsqu'il eut vent du complot, il rassembla un bon nombre de ses condisciples, et arriva assez à temps à Plaisance pour que sa valeur y fût utile aux conjurés, et pour y déployer sa générosité naturelle. Le jour où éclata la révolte, Béatrice, femme du seigneur Galéas, était dans la ville avec son jeune fils Azone. Uniquement occupée du salut de son enfant, la mère trouva moyen de le faire évader. Quant à elle, elle demeura dans le palais pour ne pas éveiller les soupçons, résolue à braver la colère et la brutalité d'un peuple en délire, pourvu que son fils fût sauvé. Ce dénouement fut connu de Buonvicino; plein de respect et de vénération pour cette sainte tendresse d'une mère, non-seulement il empêcha qu'aucun outrage fut fait à Béatrice, mais il la conduisit lui-même hors du territoire de Plaisance, et la remit saine et sauve aux gardes de Galéas.

Ceci se passait en 1322. A cette époque, le gouvernement républicain se rétablit à Plaisance. La seigneurie, du pape pouvait en effet se regarder comme un état d'entière liberté. Les souverains pontifes, qui siégeaient alors à Avignon, n'exerçaient guère de si loin qu'un protectorat honoraire, et d'ailleurs, engagés dans le parti du roi de France, ils avaient intérêt à contrecarrer les manoeuvres des Gibelins, qui voulaient restreindre au profil de l'empereur les franchises de la Lombardie.

Pendant les huit années qui suivirent, Buonvicino se mûrit dans les généreux emplois d'un pays libre; il prit cette hauteur de sentiments que donnent une vie toute publique et dégagée des mesquineries de la vie privée, et l'habitude de s'intéresser plus au bien public qu'à l'intérêt particulier. C'est à cette éducation des citoyens que l'Italie dut les progrès de sa prospérité, tant que durèrent les républiques.

La fortune des Visconti allait diminuant de jour en jour: ils eurent à soutenir les armes de l'empereur Louis de Bavière, appuyé par tous les ennemis que leur insolence leur avait attirés, et par ce Versuzio Laudo, dont la haine persévérante ne perdait pas une occasion de les combattre. Enfin, les choses en vinrent à ce point, que Galéas, Luchino, Giovanni et Azone se virent enfermés dans les horribles prisons de Monza, appelées les Fours. Ils y restèrent depuis le 5 juillet 1327 jusqu'au 23 mars de l'année suivante.

Mais, quand Galéas mourut, la haine qu'il avait inspirée aux princes et aux peuples finit avec lui, et la fortune des Visconti prit une face nouvelle. Azone, plus intelligent que son père, proclamé seigneur de Milan le 14 mars 1330, pensa à recouvrer les villes qu'on avait perdues: il réussit à reprendre Bergame, Vercelli, Vigevano, Pavie, Crémone, Brescia, Lodi, Crème, Côme, Borgo-San-Domingo, Traveglio et Pizzighettone. Il attachait en outre des yeux d'envie sur Plaisance: mais la conquérir n'était pas une facile entreprise. Comme elle jouissait de la liberté sous la protection du pape, Visconti n'aurait pu l'attaquer sans se mettre en rupture ouverte avec le saint-siège. Il commença donc une guerre sourde et digne de sa politique perfide: il enfla je ne sais quelle, récapitulation de griefs, de violations et de représailles des habitants de Plaisance contre ses sujets. Il menaça; il fallut lui envoyer à Milan des députés et des otages, parmi lesquels se trouvait Buonvicino. Son frère Versuzio avait péri, ses plus proches parents étaient morts, morts ses amis les plus chers pendant les guerres passées. Il avait pu voir combien la vie réelle est différente des rêves que l'imagination enfante. Les splendides fantômes de sa jeunesse se décolorèrent encore davantage, lorsque arrivé à la cour de Milan, il vit de près avec quelles intrigues, quelles voies couvertes, quels pièges et quelle duplicité les intérêts publics s'administrent; détours qu'une âme simple ne saurait même deviner, mais que les sages de ce monde prétendaient et prétendront toujours nécessaires à la prospérité des États. Il s'indigna d'abord, puis une sombre fureur le saisit. Mais, à force d'avoir sous les yeux le même spectacle, il contracta cette profonde mélancolie qu'engendre le sentiment du bien qu'il faudrait faire et de l'incurable impuissance de le réaliser.

Du reste, dans sa situation mixte d'otage et d'ambassadeur, et aussi en souvenir du signalé service rendu à la princesse Béatrice, Buonvicino était, partout honoré et accueilli; ils avaient été placés, ses compagnons et lui, chez les premières familles de Milan. On espérait que des liens d'affection naîtraient des rapports de l'hospitalité, et, qu'avec le temps, ce qu'ils appelaient la bienveillance universelle et qui n'était rien que la silencieuse tolérance du joug commun, prendrait la place des rancunes municipales. Buonvicino avait été confié à la famille d'Hubert Visconti.

Hubert Visconti était le père de cette Marguerite, qui donne son nom à notre histoire. Frère de Matteo le Grand, il jouissait d'une grande considération dans la ville, mais il ne participait point au gouvernement. L'intégrité de son âme répugnait peut-être à toutes les menées que la politique conseillait à ses frères pour conserver ou accroître leur seigneurie; peut-être aussi ces princes mettaient-ils toute leur haleine à tenir à l'écart un homme assez peu au fait des choses de ce monde, pour prétendre arrêter avec les scrupules de la justice la course aventureuse de l'ambition. Ajoutez à cela qui: les Visconti, en leur qualité de Gibelins, c'est-à-dire de soutiens des droits impériaux, étaient mal vus des papes qui, de concert avec les Guelfes, défendaient la cause de l'Église et du peuple. Les passions politiques s'unissant facilement aux croyances religieuses, il arrivait fréquemment que les Gibelins professaient des erreurs en matière de foi, que les pontifes avaient à lancer leurs foudres spirituelles sur leurs ennemis temporels, et que les peuples regardaient comme hérétiques ceux qui contrariaient les vues terrestres des papes. Aussi un grand nombre d'âmes timorées se faisaient un cas de conscience de se ranger sous le pennon de la vipère; Hubert ne suivait qu'avec répulsion le parti de ses parents, et seulement autant que l'exigeaient son honneur et son serment de chevalier. Dans une mêlée qui eut lieu à Milan, lorsqu'en 1302 les Torriani firent un dernier effort pour y rentrer, Hubert avait été jeté à bas de cheval. Au milieu des combattants, sous les pieds des chevaux, il avait senti pendant un moment pour ainsi dire le souffle de la mort. Il fit voeu à la madone de déposer les armes prises pour une injuste cause, et il considéra comme un effet de son voeu la générosité avec laquelle un des chefs ennemis, Guido della Torre, lui avait tendu la main pour le relever, le remettre à cheval et lui donner le champ libre en lui disant: «Il ne sera pas dit que je prive ma patrie d'un citoyen tel que toi. Heureuse si elle en comptait un grand nombre!»

Dés lors Hubert s'abstint de prendre parti pour ses frères Ils l'abreuvèrent de tant de dégoûts, qu'il demeura longtemps confiné à Asti. Ensuite ils le rappelèrent et le comblèrent de ces honneurs qui peuvent contenter l'amour-propre sans donner aucun crédit réel, comme de l'envoyer en qualité de podestat dans quelqu'une de leurs villes, de le joindre au cortège de l'empereur lorsqu'il allait à Rome, de lui faire remplir des ambassades de pure cérémonie.

Enfin les Visconti se déclarèrent ouvertement contre le pape. Le cardinal-légat ayant déployé l'étendard de Saint-Pierre sur le front de son palais d'Asti, prêcha que tous ceux, hommes et femmes, qui concourraient avec lui à la destruction de Matteo et des siens, seraient délivrés (ainsi le disent les vieilles chroniques) du châtiment et de la coulpe de tous leurs péchés. Il excommunia les Visconti jusqu'à la quatrième génération, comme hérétiques et coupables de vingt-cinq crimes. Les principaux qu'il leur reprochait consistaient dans l'exercice d'une juridiction illégale: sur les personnes et les biens ecclésiastiques, dans l'opposition qu'ils avaient mise à ce que les leurs s'armassent pour la croix, dans les entraves dont ils avaient chargé l'inquisition; il les accusait enfin d'avoir arraché aux flammes l'hérétique Manfreda.

C'était une rude épreuve pour Hubert, qui vénérait profondément le pouvoir du pape, que d'être enveloppé dans cette excommunication; aussi ne s'épargna-t-il aucune peine pour ramener le calme dans les esprits et réconcilier les Milanais avec le saint-père. Il paraît que c'est pour suivre ses conseils que Matteo s'astreignit aux pratiques de la dévotion, et à visiter les églises. Un jour, il convoqua, dans la cathédrale, les clercs et le peuple, leur récita le Credo, et protesta qu'il contenait l'expression de sa foi. Mais le pape ne crut point à la sincérité de cette conversion, et il ne rétracta pas l'anathème, sous le poids duquel Matteo mourut. Hubert, ne voulant plus se mêler des affaires publiques, se renferma dans la vie privée, tout en conservant la splendeur de son rang. Il résidait tantôt à Milan, tantôt sur les rives heureuses du lac Majeur, où il possédai! des biens immenses. Là, il se consacrait tout entier aux soins de la famille, et comme ses trois fils, Victor, Ottorino et Giovanni, d'humeur belliqueuse, ne demeuraient avec lui qu'à de rares intervalles, il reportait toute sa sollicitude sur l'éducation de Marguerite, sa fille unique, bien différent du grand nombre des pères qui semblent n'avoir d'autre but que de former des jeunes filles sages et des femmes pleines de légèreté.

Détrompé du monde dans sa vieillesse, il sympathisait sincèrement avec un homme qui, comme Buonvicino, connaissait, dès ses jeunes années, l'amertume du désenchantement. Une intime amitié s'établit entre le jeune homme et le vieillard. Le premier, privé de son père, aimait à le retrouver dans Hubert, et regardait les fils de celui-ci comme des frères, Marguerite comme une soeur. Les discours de cet homme plein de jours anticipaient pour Buonvicino sur l'expérience du monde; le peu de livres qu'on connaissait alors l'emplissaient par d'agréables lectures les moments de repos. Il composait aussi quelques vers de grossière facture, et tels qu'on pouvait les faire à cette époque. Il brillait dans Milan par ses talents d'écuyer, et son habileté à tous les exercices du corps. Jamais il ne manquait de se mêler aux discussions politiques, qu'il regardait comme l'école du philosophe et du citoyen. On l'aimait pour l'aménité de ses manières, relevées par une mâle et constante franchise. Les seigneurs le respectaient, parce qu'il savait allier à la soumission qu'exige la force victorieuse la dignité d'une infortune imméritée.

C'eût été merveille qu'un chevalier si accompli n'inspirât pas d'amour à Marguerite. Il pouvait compter trente ans, elle en atteignait quinze à peine, et les soins dont Buonvicino environnait la jeune fille éveillaient dans ce coeur vierge et ignorant de lui-même le sentiment d'un pudique plaisir. Toutefois cette inclination resta longtemps un secret pour tous et pour les amants eux-mêmes. Jamais il ne lui avait dit: Je vous aime, ce mot qui ne s'échappe des lèvres que lorsque l'éloquent langage de la passion l'a exprimé de cent façons muettes et diverses. Elle savait à peine si elle l'aimait, elle ne le lui avait jamais avoué, jamais elle ne se l'était avoué à elle-même; seulement, à sa vue, les mouvements de son coeur devenaient plus rapides. S'éloignait-il, elle restait abattue, comme s'il eût manqué quelque chose à son âme et qu'elle eût été privée d'une partie d'elle-même. Il ne lui avait pas dit s'il reviendrait, ni à quelle heure; cependant elle demeurait dans une continuelle attente. Tardait-il, toutes les angoisses de l'inquiétude s'emparaient d'elle. Elle le revoyait, et elle nageait dans la joie, et elle ressentait une plénitude de vie comme (c'est du moins ce qu'elle croyait) à la vue de son père, au spectacle d'une aube de mai ou d'une vigne que septembre a chargée de fruits. Elle aurait voulu lui plaire, lui sembler belle, lui paraître généreuse et bonne. Sans y songer, lorsqu'elle l'attendait, elle donnait à sa parure un soin plus attentif. Il lui parlait, et la vie lui renaissait au coeur. Elle ambitionnait ses regards, et à peine les fixait-il sur elle, elle baissait les siens, rougissante, confuse, oubliant de répondre aux questions de Buonvicino, et balbutiant quelques remerciements sans suite aux témoignages de sa courtoisie. Si, de concert, ils faisaient résonner les cordes d'un luth, dans son trouble elle confondait les notes; puis elle se repentait, elle avait honte, se condamnait, s'accusait d'enfantillage, se promettait de se corriger, et retombait aussitôt dans les mêmes fautes. Parmi les fleurs de son parterre, il y avait une fleur préférée; parmi les arbres de son bosquet, in arbre favori: la fleur était la marguerite pour laquelle il avait montré une vive prédilection; l'arbre, celui sous lequel il lui était apparu à l'improviste un jour qu'elle pleurait l'absence du bien-aimé. L'attendre et le voir, se plonger dans de longs rêves, s'en détacher brusquement, puis le désirer encore, c'était l'histoire du coeur de Marguerite: vie avare d'événements, prodigue d'impressions et tout abandonnée à cette mystérieuse puissance qui répand tant de douceur et de peines sur le premier amour; sueurs et frissons de la volupté qui s'ignore, gémissements et chants de joie, larmes et rires sans cause, craintes et espérances sans motifs; cent fois dans le jour se proclamer au faîte du bonheur et de la misère! ivresse ou torture, selon que le coeur croit avoir atteint la félicité suprême, ou qu'il reste foudroyé par l'isolement et l'abandon!

Les sentiments de Buonvicino n'avaient pas cette ondoyante incertitude; quoiqu'il eût encore la virginité de l'âme et toute la jeunesse de la vertu, il avait déjà éprouvé le monde et suffisamment expérimenté cette vie, comédie pour celui qui l'observe, tragédie pour celui qui la sent. La séduction marche vite quand on ne la craint pas. Rien n'ouvre l'âme à la tendresse comme la douleur. Buonvicino souffrait. Il sentit qu'il aimait Marguerite et ne s'en défendit pas. Il connut qu'il était aimé d'elle, et il s'y complut, heureux d'avoir si bien placé sa passion et qu'elle fût payée d'un retour si sympathique. Après avoir essuyé les tempêtes de la vie publique, jeté sur les hommes un oeil mélancolique et pénétrant, qui du premier coup devinait le but de leurs actions, il se réconciliait avec l'humanité dans la contemplation d'une âme pure, étrangère à tout calcul, et vertueuse par tous ses instincts. Il cherchait la tranquillité dans les émanations d'innocence qui formaient l'atmosphère où elle vivait, et semblable à cette paix divine que les anges versent sur les âmes dont le ciel les envoie soulager la douleur.

Mais le calme de cette innocence, en même temps qu'il enflammait sa passion, l'empêchait de la déclarer à Marguerite. Posséder cette vierge ingénue qu'un père, excellent formait à la vertu et à la sagesse lui paraissait bien le bonheur de sa vie; mais pourrait-il lui rendre cette félicité qu'elle lui donnerait? Les destinées de sa patrie et de sa maison étaient en suspens. Il pouvait advenir que, dans une contrée libre, il vécût le premier de ses concitoyens, investi de l'autorité d'un nom honoré ou d'un caractère plus honoré encore, conduisant sa patrie dans les voies de la justice et d'une glorieuse paix. Mais ce séduisant avenir avait pour arbitres des princes connus par leur habituel égoïsme. S'ils lui manquaient de parole, si les brigues de l'ambition prévalaient, il pouvait se trouver, non-seulement condamné à une vie obscure, mais frappé d'un lointain exil, précipité dans ces périlleuses entreprises où l'homme de coeur, semblable au naufragé dans la haute mer, veut s'engager seul pour soutenir la lutte avec plus de fermeté, pour succomber avec moins de douleur lorsque le devoir ou la générosité lui imposent de se sacrifier. Dans ce doute, il n'aurait donc alimenté la flamme naissante de Marguerite que pour faire une autre victime. Il se serait mis au coeur le remords d'avoir troublé le repos de cette âme virginale, ce sourire printanier de la vie, qui s'efface rapide et sans retour pour faire place aux chagrins, aux soucis, à l'amertume du désenchantement, aux inutiles regrets qui dévorent le reste de nos jours; il se résolut donc à taire toujours sa passion, à la dissimuler au moins dans ses discours, quelque peine qu'il en dût coûter à son coeur. Mais comment cacher l'amour? Contre son gré, l'entraînement d'un transport, d'une parole irréfléchie, une délicate prévenance, un de ces riens lui échappaient, qui révèlent aux jeunes filles l'homme dont le souffle brûlant ouvrira dans leur âme la fleur de la volupté.

La fortune réalisa bientôt les craintes qu'il avait conçues, en se décidant contre Plaisance. Quoique la conquête de cette ville fût un des désirs les plus vifs d'Azone, et qu'il se crût un droit certain à la reprendre parce qu'elle avait autrefois appartenu à son père, il ne se risquait point cependant à l'attaquer en face, de peur de s'attirer la colère du saint-siège, qui la tenait sous sa protection. Mais il travaillait, comme dit le proverbe italien, à tirer l'écrevisse de son trou avec la main d'autrui. Francesco Scotto ambitionnait de gouverner Plaisance, où sa famille avait autrefois dominé, et de la soumettre à sa puissance en opprimant les Landi, ses rivaux, et en chassant les adhérents du pape. Dans ce dessein, il s'entendit avec les Fontana, les Fulgosi, et d'autres familles du pays, qui, s'étant emparées de la citadelle, proclamèrent Scotto leur seigneur, abolirent la suprématie du pape, exilèrent et dépossédèrent à jamais les soutiens des Landi, et nommément Buonvicino.

Il supportait ce malheur dans la croyance qu'Azone, comme il ne cessait de le promettre et de le dire, prendrait les armes contre le nouveau tyran, et remettrait Plaisance libre aux mains du pape et des habitants. Mais Azone avait deux visages. Il avait lui-même aidé sous main Scotto à s'emparer de l'autorité à Plaisance, non par amour pour lui, mais pour pouvoir le dépouiller sans marcher sur les brisées de la cour pontificale. Il arma en effet; tous les bannis prirent part à l'expédition; Buonvicino fut des premiers et des plus vaillants, et, avec le courage qu'inspire le désir de recouvrer la patrie perdue, ils eurent bientôt enlevé Plaisance à Scotto. Mais, quand ils virent que Visconti ne proclamait, pas la liberté, qu'il faisait mettre bas les armes aux deux factions, et qu'il ajoutait Plaisance à ses possessions, comme bonne et valable conquête, je vous laisse à penser si les habitants de Plaisance, et, entre tous, Buonvicino, furent honteux de la duperie dont ils étaient victimes. Ce dernier, dépouillé de ses biens et soigneusement retenu à Milan, voyait donc s'évanouir à la fois la grandeur de sa patrie, le lustre de sa famille, les rêves de sa jeunesse, sans qu'il lui restât autre chose que cet héritage commun à trop de gentilshommes italiens de ce temps, la valeur de son bras. Mais il n'était point disposé à se vendre au plus offrant. Il devait recourir à sa propre vertu et y chercher cette jouissance intime qui, même au sein des plus affreuses misères, accompagne et console les victimes d'une juste cause.

Il se persuada dès lors qu'il ne pouvait plus songer, après ce dernier coup de la fortune, à unir son sort à celui d'une jeune fille de si haute naissance, et que son amour pour elle lui montrait digne de la condition la plus sublime. Pour ne point paraître déserter la cause de ses frères d'infortune, en s'alliant à la famille du tyran de leur commune patrie, il commença à ne plus voir Marguerite qu'à de longs intervalles. S'il ne put s'en détacher intérieurement, il cacha du moins la tendresse qu'il avait pour elle, et il en vint à se convaincre qu'il l'avait entièrement effacée de son coeur.

Il avait connu, à la cour d'Azone, le chevalier Franciscolo Pusterla, qui tenait alors un grand état à la cour du prince, et n'avait jamais abusé de la faveur pour nuire à autrui, ni pour s'enrichir; en outre, honnête, généreux, plein du souvenir des antiques vertus italiennes, animé de l'amour du bien de la patrie. Peut-être ce genre de faiblesse, qui consiste à singer l'activité et l'énergie, une inquiète manie d'action, une soif de paraître, de jouir de la vie, le rendaient-ils incapable de résister à la fascination des honneurs ou aux enivrements du pouvoir. Les fautes du prince ne lui inspiraient point la hardiesse des remontrances, encore moins osait-il leur montrer de la résistance ou du mépris; trop séduit par l'attrait du premier rang à la cour et dans la cité, et ne comprenant point qu'on se distingue d'autant plus qu'on dédaigne davantage les biens où la foule se rue.

Buonvicino le crut fait pour rendre Marguerite heureuse. Les deux familles étaient déjà liées d'amitié. Les défauts de la jeunesse s'en iraient avec la jeunesse, et Pusterla avait en lui tout ce qu'il fallait pour satisfaire les yeux, la raison et l'imagination d'une jeune fille, Marguerite, placée dans une haute position et digne de ses vertus, pouvait, heureuse dans son intérieur, être au dehors le modèle des femmes lombardes. Ami familier des deux maisons, Buonvicino ménagea entre elles cette alliance, qui plaisait singulièrement à Hubert Visconti, joyeux d'unir une fille si chère à un chevalier si accompli. Pusterla était encore plus flatté d'une telle union, qui devait lui faire posséder une femme sans rivales, partout renommée pour sa beauté et ses grâces, et le faire entrer dans la maison régnante.

Dès que Marguerite s'aperçut du refroidissement de Buonvicino, dès qu'elle le vit éloigner les occasions de se trouver avec elle, s'abstenir des occupations auxquelles ils avaient coutume de se livrer en commun, comme de toucher du luth ensemble, ensemble de lire la Divine Comédie du Dante et quelques autres livres français et provençaux, on pense bien que la mélancolie s'empara de son âme. Elle examinait, une à une, chacune de ses actions, chacune de ses pensées, pour voir ce qui avait, pu lui déplaire en elle, et ne pouvant trouver sa faute, elle se désolait et fondait en larmes. Alors elle s'avouait son amour pour lui, alors elle l'accusait de cruauté pour n'avoir point répondu à une affection si passionnée, puis ses réflexions la conduisaient à se taxer de vanité et de folie: c'était une pure illusion de sa part d'avoir cru qu'elle lui était chère. Jamais le lui avait-il dit? Jamais, peut-être, il n'avait arrêté sur elle, un seul instant, une seule de ses pensées. Elle s'ingéniait à se prouver à elle-même que les soins de Buonvicino envers elle n'étaient que reflet ordinaire de la courtoisie d'un chevalier, que les manières naturelles à tous les seigneurs avec toutes les jeunes filles; puis son coeur cherchait querelle à sa raison, et lui rappelait ces mille niaiseries ineffables, qui sont tout pour les amants. Il ravivait en elle la poésie des premiers troubles de l'âme, tant de transports intérieurs que le visage ne révèle pas, tant de craintes de n'être pas comprise, tant de joie de l'avoir été. Ces souvenirs lui persuadaient de nouveau que Buonvicino l'avait aimée, et son esprit se perdait de plus en plus dans ce labyrinthe d'impressions diverses, uni exaltent un voeu déçu, une espérance trompée. Tantôt elle se reprochait de ne pas avoir assez dévoilé son coeur, tantôt de ne pas l'avoir couvert de voiles assez épais, et, ne trouvant dans le passé, dans le présent, que chagrins et souffrances, elle cherchait à s'étourdir, et à bannir de sa mémoire ces illusions qu'elle s'efforçait de prendre en pitié. Elle se vantait d'être libre, guérie, oublieuse; elle revenait à ses lectures, à son luth, à ses promenades; mais les sons de l'instrument lui rappelaient la voix qu'ils avaient coutume d'accompagner; ses livres lui présentaient mille allusions à ses sentiments vivants ou détruits, des passages qu'il lui avait expliqués autrefois, et qui demandaient encore leur interprète; et quelles étaient tristes et monotones ces promenades solitaires, où ne raccompagnait plus l'espérance de trouver son amant sur ses pas!

Mais aux grandes passions elles-mêmes le temps est un puissant remède. Marguerite devait à la fin se convaincre qu'elle avait été vraiment la dupe d'une illusion, lorsqu'elle vit Buonvicino négocier son mariage avec Pusterla. Cet amour, qui ne s'était jamais nourri que de son propre attrait et de ses propres espérances, elle devait enfin sans trop d'efforts en détacher son coeur. Autour d'elle, tout retentissait des louanges de Pusterla: les prouesses qu'il avait accomplies dans la dernière expédition contre Plaisance avaient porté la renommée de son courage dans toute la Lombardie; c'en était assez pour ouvrir l'âme de Marguerite aux séductions d'un nouvel amour. Quelle est la femme qui, d'un bomme couvert de gloire, n'aime à pouvoir dire: «Il est à moi!»

Aussi, lorsque son père lui demanda si elle se trouverait heureuse d'épouser Pusterla, elle ne repoussa pas l'idée de cette alliance. Quand elle eut connu ce jeune seigneur, le trouvant doué de toutes les qualités qui conviennent à un gentilhomme et à un chevalier accompli, elle bénit le ciel de l'avoir tellement favorisée, et mit en lui tout son bonheur. Dès qu'elle fut sûre de l'aimer et d'en être éternellement aimée, elle lui promit à l'autel la plus vive, la plus tendre, la plus céleste affection.

Les mémoires du temps s'accordent tous à louer la nouvelle épouse. «Belle, disent-ils, courtoise, spirituelle, d'une bienveillance affable envers ses inférieurs, d'une inépuisable charité pour les pauvres, d'une humeur égale, d'une conversation charmante, constante dans cette douceur de caractère qui, chez les femmes, équivaut à tous les autres dons, et le plus précieux de tous pour leur bonheur et celui des êtres qui les entourent.» Elle eut certainement des défauts; quelle créature en est exempte? mais les historiens ne les rappellent point, peut-être parce qu'au charme d'une grande jeunesse elle joignit une grande infortune: car l'homme est aussi enclin à oublier lus imperfections de ceux qui obtiennent sa pitié, qu'à en inventer dans ceux qu'il envie. Il nous est revenu, d'un autre côté, que ses égaux l'accusaient de s'étudier à paraître belle, bonne et vertueuse. Ceux qui croient que la suprême vertu consiste à s'abstenir, lui faisaient un crime de s'entremettre dans les malheurs d'autrui pour y porter secours; elle faisait du bien, donc elle fit des ingrats, qui cherchaient dans la médisance une excuse à leur ingratitude: ceux-ci disaient que sa dévotion n'était que bigoterie; d'autres assuraient que ses bienfaits ne partaient point toujours d'un coeur pur ni d'une intention droite; un plus grand nombre lui reprochait de ne point connaître le monde parce qu'elle préférait la naïveté du sentiment et la simplicité de la franchise à ces politesses compassées que le monde enseigne et prétend imposer. En un mot, elle avait tout ce qu'il faut de vertus pour donner prise à la médisance et pour faire le bonheur de ceux qui la connaissaient et rapprochaient. Que dire de celui qui la possédait?

Les étranges idées qu'on se formait alors du mariage permettaient à une femme, bien plus, si elle était belle et de haut rang, lui faisaient un devoir d'attirer près d'elle un ou plusieurs cavaliers qui lui dédiaient leurs emprises, sérieusement dans la guerre, ou par simple galanterie dans les tournois. Marguerite se déroba encore à cet usage de son temps, parce qu'elle ne croyait pas qu'on pût faire de la morale un jeu et une affaire de mode.

Si la pensée de Buonvicino ne lui revint pas à la mémoire, si elle ne se rappela jamais les premiers rêves de sa jeunesse, c'est ce que je ne saurais dire. Ce que je sais, c'est qu'un premier amour s'efface difficilement et même qu'il ne s'efface jamais. Ce que je sais encore, c'est que la vertu la plus rigide ne saurait inculper d'innocents souvenirs.

Ce fut par des sentiments bien différents que passa le coeur de Buonvicino. A tort il avait cru sa passion éteinte, elle n'était qu'assoupie, et, lorsqu'il vit sa bien-aimée accroître de jour en jour le bonheur de Pusterla, il sentit se ranimer l'antique flamme. Comme l'amitié l'autorisait à fréquenter la maison de Marguerite, il put voir s'épanouir dans la femme les germes de vertus qu'il avait reconnus dans la jeune fille. La constante et paisible sérénité qu'elle répandait sur les jours de son mari, lui montra les fruits de l'éducation à laquelle il avait assisté. Les songes de joie innocente et tranquille qui l'avaient charmé aux jours de ses rêves fleuris, lorsque lui souriait l'espoir de posséder un jour le bien suprême, il les voyait réalisés, mais réalisés pour la félicité d'un autre, et cet autre était son ami, et lui-même, de ses mains, il lui avait préparé, cette béatitude; et cet ami, chaque fois qu'ils se trouvaient ensemble, versait dans son sein la plénitude d'un coeur ivre de joie, lui dépeignait, avec l'ardeur d'un nouvel époux, les vertus de Marguerite que chaque jour lui découvrait plus parfaites, et le bénissait d'avoir tourné ses yeux sur un objet si bien fait pour les fixer. Ainsi alimentée par la conviction des éclatantes qualités de sa bien-aimée, et cependant, renfermée de manière à ce que rien n'en pût transpirer, la passion de Buonvicino croissait avec un progrès rapide; il appelait bien à son secours la raison;--la raison! excellent remède pour oublier ou pour prévenir; mais quand la passion est là vivante et nous presse, où est sa force, à cette impuissante raison?

Cependant l'amour de Pusterla pour Marguerite s'était ralenti, et il se donna bientôt tout entier au soin d'être agréable au prince. Je me trompe: son amour n'avait pas diminué; mais, un peu de l'humeur de nos modernes, il le mêlait à toutes les petites ambitions mondaines; il l'étouffait sous un tumultueux amas de pensées étrangères, et pour se signaler par les emplois, les armes, la magnificence, il laissait de côté les incomparables douceurs du foyer domestique; il était peu capable de les goûter, porté, comme nous l'avons dit, à chercher le bonheur dans les orages de l'âme ou dans les agitations de la vie. Aussi, lorsque la première ébullition de son amour pour Marguerite se fut apaisée, il chercha dans des amours différentes, ou dans les liens renoués d'éphémères passions, des joies moins paisibles et plus brûlantes. Toutefois, je le répète, sa tendresse et son estime pour sa femme n'en avaient point souffert; phénomène que je m'arrêterais à expliquer, s'il était plus rare.

Il s'absentait de Milan pendant des mois entiers. Quand il y restait, absorbé par la cour et les réunions brillantes, il avait bien peu de temps à donner à Marguerite. Lorsqu'elle éprouva la douleur de fermer les yeux au plus tendre des pères, Pusterla voyageait avec le prince hors du Milanais; il n'accourut point la consoler: il se contenta de lui écrire de ces paroles de condoléance qui ont si peu d'empire sur le coeur lorsqu'elles ne sortent pas des lèvres de la personne aimée.

Au contraire, dans ce malheur, Buonvicino fut pour Marguerite un ami véritable. Blâmant en lui-même l'abandon où la laissait Pusterla, il redoubla avec elle de soins affectueux, et se montra plein d'un noble et désintéressé sentiment de pitié.

Mais de la pitié à l'amour le passage est rapide! Non, aucune séduction n'égale celle des larmes dans les yeux de la beauté, ni celle du plaisir de les essuyer d'une main consolante. La muette et gracieuse reconnaissance avec laquelle Marguerite recevait les soins de Buonvicino, l'abandon naturel à la douleur, touchaient vivement celui-ci, qui se sentait heureux de jouir des menus droits de l'amitié. La communauté des sentiments, des opinions, des sympathies, les élans de la magnanimité et de la commisération, tout enfonçait plus avant l'affection dans l'âme de Marguerite, dans l'âme de Buonvicino la passion. Il comprit que la passion le liait désormais à cette femme, et il s'enflamma encore lorsqu'elle devint mère, mère de l'enfant le plus chéri, en qui s'incarnait pour lui tout le bonheur rêvé dans le temps des chimères, et quand il la vit remplir sans orgueil, sans ostentation, forte, tendre, heureuse, tous les devoirs de la maternité.

Dans les manières de Buonvicino, Marguerite ne reconnaissait ou ne voulait reconnaître qu'un effet et qu'une suite de l'affection qu'il avait portée à sa jeunesse. Hautement persuadée de la vertu du chevalier, elle ne songeait point à se retrancher dans la réserve et la sévérité qu'elle aurait certainement adoptées si elle se fût aperçue qu'il cherchait à lui inspirer un sentiment qui ne pouvait exister sans crime. Mais les yeux d'un amant se font aisément des chimères. Les grâces de la familiarité, les délicatesses d'une âme élevée, la confiance ingénue et passionnée qu'il trouvait dans Marguerite, laissaient entrevoir à Buonvicino quelques espérances pour l'avenir de sa passion. De quelle nature étaient ces espérances? c'est ce qu'il ignorait et ne voulait pas savoir, ou s'il y réfléchissait, elles lui paraissaient innocentes. Trahir un ami, déshonorer une femme qu'il admirait encore plus qu'il ne l'aimait, et pour qui son amour était né de l'admiration qu'elle lui inspirait, c'était une pensée qui ne pouvait seulement se présenter à son esprit. Il n'ambitionnait rien de plus que de lui dire combien il brûlait pour elle, de lui raconter sa passion, ses souffrances, de lui montrer qu'il ne l'avait point trompée alors qu'il présentait à son imagination de jeune fille un mystère facile à pénétrer, et de quelles douleurs il avait été torturé lorsqu'il l'avait arrachée de son coeur, ou du moins lorsqu'il avait tenté de le faire. Le comble de ses désirs, c'eût été de connaître que Marguerite agréait son amour, qu'il ne lui déplaisait point de se savoir adorée par lui, qu'elle recevrait avec satisfaction l'hommage de ces emprises chevaleresques, dans lesquelles il s'était toujours glorieusement signalé. C'est là ce qu'il croyait désirer, ce qu'il désirait peut-être; quoique ce soit de semblables rêves que la passion se repaisse lorsqu'elle veut justifier un premier pas,--ce premier pas, que tant d'autres suivront sous l'impulsion d'une fatalité inévitable.

Buonvicino, dans ses intervalles de sang-froid, s'apercevait qu'il nourrissait des illusions, et il tenta divers moyens pour arracher de son âme un sentiment criminel. Il voyagea quelque temps; mais il fut bientôt de retour, persuadé que l'absence est comme le vent qui éteint les étincelles et avive les incendies. Il chercha des distractions dans le monde et les plaisirs; mais que toute joie lui paraissait muette, décolorée, lorsque Marguerite ne la partageait pas! Comme le spectacle de la vanité, de l'égoïsme, de la bassesse humaine le ramenait plus épris à la chère image de sa bien-aimée! Il essaya de prier, mais le fantôme adoré, inévitable, se plaçait entre lui et Dieu, comme la plus belle créature que le ciel eût formée. Il essaya tout, en un mot, tout, excepté le seul remède dont il sentit l'efficacité absolue, un exil sans retour.

Enfin, pressé par la violence, de sa passion et la persuasion de son innocence, Buonvicino résolut de la découvrir à Marguerite. Mais que sa bouche en prononçât l'aveu devant elle, c'est en vain qu'il eût osé l'entreprendre; il lui avait toujours fait un mystère de sa passion lorsqu'elle était pure et permise et qu'il pouvait espérer de la voir accueillie; comment se serait-il décidé à la lui révéler, lorsqu'il devait tout redouter d'une semblable révélation? Il recourut, dans cette incertitude, à ces moyens mixtes, qui sont le refuge de ceux qui ne savent pas prendre un ferme parti, et il se résolut à lui écrire. Il médita longtemps sa lettre, l'écrivit, l'effaça, l'écrivit de nouveau pour l'effacer encore. Il recommençait, et, à la moitié de sou oeuvre, saisi de repentir, il jetait son roseau. Aucune phrase n'était assez modérée, aucun mot assez chaste, aucune expression, aucun raisonnement assez entraînants: jamais feuille de parchemin ne subit semblable torture.

Enfin il termina sa lettre. L'amitié qui l'unissait à la famille éloignait tout soupçon; les affaires et les plaisirs retenaient Pusterla hors de chez lui la plus grande partie de la journée; il put, sans crainte, charger un valet de remettre sa lettre à Marguerite.

Mais, du moment que le valet eut mis le pied hors de la maison, quelle tempête dans le coeur de Buonvicino! quels rêves! quelles craintes! quelles espérances! Combien il aurait voulu n'avoir pas fait cette démarche! combien il aurait voulu la faire autrement! Comme chaque mot, chaque phrase, chaque pensée du fatal billet lui revenaient à l'esprit comme un crime, un crime accompagné du châtiment et du remords.

«Qui sait? lui bourdonnait sa raison, le valet oubliera; il ne l'aura pas trouvée. Environnée d'autres personnes, il ne lui remettra pas ma lettre,--il me la rapportera. Je veux la déchirer, la brûler, et... Non, jamais, jamais je ne le lui révélerai. Je fuirai loin, si loin que je ne puisse entendre parler d'elle. Je l'arracherai de mon coeur; je l'y effacerai sous l'image d'un amour nouveau; d'autres soins, d'autres plaisirs, d'autres souffrances me la feront oublier... Mais quoi! n'est-elle pas digne de toutes les félicités? n'est-elle pas la plus aimable, la plus noble, la plus charmante de toutes les femmes?... un ange? Et si mon âme s'est enhardie jusqu'à l'adorer, n'est-il pas juste que je souffre pour un si digne objet? Où est la douleur qui ne soit payée par le don de son amour?--Eh! si je l'obtenais ce don inestimable? si je lui étais cher? si elle me le disait? Non, non, jamais! jamais! Malheureux qui ai voulu la tenter et troubler son repos! Reviens, reviens, messager! Puissé-je te rappeler! puisses-tu me rapporter que la mission n'a pas été remplie!»

Ainsi grondait l'orage dans l'âme de Buonvicino pendant que le valet se rendait du palais des Visconti à la demeure, des Pusterla et qu'il en revenait. Il n'y avait pas là d'horloges qui lui mesurassent les minutes, mais il les comptait aux battements d'un coeur désespéré, à la violente succession de ses idées, qui les lui faisaient paraître l'éternité. Ses pas désordonnés se portaient ça et là dans sa chambre: au plus léger bruit, il prêtait l'oreille. Quels fantômes ce retard n'évoqua-t-il pas? Enfin, il mil la tête à la fenêtre ouverte au premier souffle des tièdes zéphyrs d'avril; il découvrit son messager. Chacun des pas de cet homme dans l'escalier enfonçait au coeur de Buonvicino une pointe acérée. Quand il le vit soulever la portière et se présenter devant lui, il n'eut pas la force de le regarder en face ni de l'interroger. Celui-ci fit un salut et dit: «Je l'ai remis aux mains de la dame.» puis il sortit.

Cette parole si naturelle, si simple, si attendue qu'elle dût paraître, le replongea dans le désordre de ses pensées. Il se jeta sur un siège, et l'effet que sa lettre avait dû produire sur Marguerite vint donner un nouvel aliment à ses tortures. Perdre l'estime de sa maîtresse était le plus redoutable malheur qui pût lui arriver. Puis il se flattait que sa lettre n'était pas faite pour lui attirer un si affreux châtiment.

«Peut-être, disait-il, l'a-t-elle agréée? peut-être me prépare-t-elle une tendre réponse? peut-être, la première fois que je la verrai, me laissera-t-elle entendre que je ne lui suis pas odieux? Oh! savoir qu'elle m'aime! l'entendre de sa bouche! le voir seulement dans ses yeux qui parlent mieux que toutes les paroles! C'est là, c'est là ce qui me rendrait heureux pour toute ma vie. Avec quelle sollicitude je m'efforcerais de complaire à tous ses désirs! Prouesses guerrières, exploits de courtoisie, que ne ferais-je pas pour augmenter l'amour de ma dame et pour me rendre toujours plus digne de son amour.--Mais, si c'était le contraire? si elle se croyait outragée! si je ne suis à ses yeux qu'un vil séducteur?...»

Jeunes gens mes contemporains, qui vingt fois avez passé par des circonstances semblables sans éprouver de pareilles agitations, qui méditez froidement la séduction, et en attendes avec joie les effets, vous souriez au récit du trouble de cet homme et vous dites qu'il n'est pas naturel. Mais, jeunes gens, mes contemporains, la main sur la conscience: si vous aviez le coeur de Buonvicino, si les objets de vos passagers désirs ressemblaient à Marguerite... Allons raillez donc encore mon chevalier.



Bulletin bibliographique.

Le Barreau, par M. Os. Pinard, avocat à la Cour royale de Paris. 1 vol. in-8 de 500 pag. Paris, 1843. Pagnerre, 6 fr.

Quel est l'avenir réservé au barreau? Les avocats conserveront-ils longtemps encore l'influence qu'ils avaient su conquérir depuis un demi-siècle par leurs talents et par leurs services, ou sont-ils condamnés à devenir bientôt, connue le leur prédisent leurs ennemis, des agents d'affaires n'ayant d'autre considération que celle qui s'attache à la probité! Au temps seul il appartient de résoudre cette question. Ce qui paraît positif, c'est que le présent ne ressemble déjà plus au passé. Une foule de motifs, qu'il serait trop long d'énumérer ici, menacent le barreau de lui faire perdre prochainement la haute position à laquelle il était parvenu à s'élever. Sans doute il compte encore parmi ses principaux membres des orateurs éloquents, de savants jurisconsultes et des esprits distingués, mais où sont maintenant les jeunes soldats destinés à remplacer dignement un jour les généraux actuels? En d'autres termes, où sont les convictions et les passions politiques? où sont les causes criminelles ou civiles qui ont fait la fortune et la gloire des avocats d'autrefois? où est l'auditoire avide d'entendre etde recueillir religieusement leur parole? où est la magistrature capable de les écouter et de les comprendre?

D'ailleurs, pendant les trente années qui viennent de s'écouler, le barreau a eu une existence si glorieuse, il a joué un rôle si considérable dans l'histoire de la France, qu'il peut bien se reposer un peu de ses triomphes passés. Sous la Restauration et depuis la révolution de Juillet, que d'orateurs n'a-t-il pas fournis à tous les partis! Ne sont-ce pas des avocats qui ont repoussé avec succès toutes les attaques tentées contre les plus précieuses libertés de la nation, la liberté de la presse, la liberté individuelle, la liberté de conscience et d'examen, l'institution du jury, etc.; qui ont détendu et parfois arraché à la mort les malheureuses victimes des discordes civiles; qui ont proclamé les premiers au palais comme à la tribune le grand et salutaire principe de la souveraineté du peuple? Quelques-uns, il est vrai, prirent parti pour l'autorité absolue contre la nation; d'autres, gorgés d'honneurs et de richesses, trahirent la noble cause qu'ils avaient d'abord embrassée; mais le plus grand nombre restèrent fidèles à leurs opinions, et la France n'oubliera jamais que, sous la Restauration et pendant les treize années qui suivirent sa chute, les plus utiles victoires de la liberté,--celle de Juillet exceptée,--furent remportées par des avocats.

C'est le barreau de cette époque mémorable que M. Os. Pinard a choisi pour le sujet de ses études; ce sont ses principaux membres qu'il a peints d'après nature et dont il expose aujourd'hui les portraits.--Avocat lui-même, rédacteur en chef du journal judiciaire le Droit, M. Os. Pinard a vu souvent poser devant lui les grands orateurs qui lui servaient de modèles; chaque jour, pour ainsi dire, il pouvait retoucher, compléter, finir son travail; aussi ses premières esquisses, déjà si ressemblantes, ont-elles atteint peu à peu à un degré de perfection difficile à égaler. Pour parler un langage moins métaphorique, le livre qu'il vient de publier estl un de ces ouvrages que la critique se complaît à louer sans aucune réserve ni expresse ni tacite, car elle y trouve toutes les qualités que le goût le plus irréprochable pourrait désirer: beaucoup d'esprit, de bon sens, de profondeur, d'habileté et un style qui rappelle toujours la belle langue française du siècle dernier. Est-il un grand nombre de livres dont on puisse faire un pareil éloge?

Par sa naissance, par ses antécédents, par ses convictions, M. Os. Pinard appartient au parti démocratique. Cependant il n'est pas exclusif. Il a rendu aux avocats qui ont attaqué ou trahi la liberté la même justice qu'à ceux qui l'avaient constamment aimée et défendue. Peut-être même a-t-il été trop indulgent en s'efforçant d'être impartial;--peut-être, et c'est le seul reproche que nous lui adresserons, aimerait-on à voir éclater çà et là une indignation plus vive contre les trahisons et les apostasies, malheureusement si communes à notre époque? «Combien d'hommes, dit M. Pinard, entraînés par le courant, éblouis à l'aspect des rives nouvelles, ont oublié les rives qu'ils avaient parcourues? Est-ce un crime de changer, quand ce n'est ni la bassesse du coeur ni la séduction de l'intérêt personnel qui vous conduisent au changement? L'homme, afin de rester le même, doit-il rester muet, doit-il rester sourd, doit-il rester aveugle? Son esprit s'est-il construit d'avance une prison d'où il ne doive plus sortir? Changer, n'est-ce pas agir? agir, n'est-ce pas vivre?» Cette doctrine est spécieuse et spirituelle, mais on en a fait un si déplorable abus depuis plusieurs années, qu'il faut mieux, selon nous, la combattre même injustement, que de paraître lui donner une sorte d'approbation raisonnable. Il y a dans ce monde où nous vivons tant de consciences disposées à la mettre en pratique, qu'il est vraiment inutile de la prêcher.

Le Barreau commence, par une vive et spirituelle introduction dans laquelle M. Os. Pinard a esquissé rapidement l'histoire du barreau depuis la révolution de 1789 jusqu'à nos jours.--Viennent ensuite des notices biographiques et critiques plus on moins longues, mais toujours complètes, de MM. Delamalle, Mérithou, Persil, Berryer, Laine, de Vatisménil, de Martignac, Chaix-d'Estange, Paillet, Hennequin, Berville, Bonnet, Tripier, Michel de Bourges, Philippe Dupin, Manguin, Bellart, Ferrère, Odilon-Barrot, Teste, Barthe, Dupin aîné, Marie, Romiguières.--Enfin M. Pinard a cru devoir ajouter à ces études et portraits cinq curieux articles déjà publies dans le Droit, et qui ont pour titre: Omer Talon, le Parlement Meaupou, les Avocats à l'Assemblée nationale, Lepelletier de Saint-Fargeau, le Procès Baboeuf.

Les Jésuites; par MM. Michelet et Edgar Quinet. 1 vol. in-18.--Paris, 1843. Paulin. 2 fr. (Troisième édition.)

L'histoire de ce petit livre n'est plus ignorée de personne. Les jésuites, dit M. Michelet, «étaient abattus, écrasés et aplatis en 1830; ils se sont relevés en 1843, sans qu'on s'en doutât, et non-seulement ils se sont relevés, mais, pendant qu'on demandait s'il y avait des jésuites, ils ont enlevé sans difficulté nos trente ou quarante mille prêtres, leur ont fait perdre terre et les mènent Dieu sait où! «Est-ce qu'il y a des jésuites?» Tel fait cette question, dont ils gouvernent déjà la femme par un confesseur à eux, la femme, la maison, la table, le foyer, le lit... demain ils auront son enfant...

«Tout cela s'est fait très-bien, très-vite, avec un secret, une discrétion admirables. Les jésuites ne sont pas loin d'avoir dans les maisons de leurs dames les filles de toutes les familles influentes du pays: résultat immense... seulement il fallait savoir attendre. Ces petites filles, en peu d'années, seront des femmes, des mères... Qui a les femmes est sur d'avoir les hommes à la longue...

«Une génération suffisait: ces mères auraient donné leurs fils. Les jésuites n'ont pas eu de patience; quelques succès de chaire ou du salon les ont étourdis. Ils ont quitté ces prudentes allures qui avaient fait leurs succès. Les mineurs habiles, qui allaient si bien sous le sol, se sont mis à vouloir travailler à ciel ouvert. La taupe a quitté son trou pour marcher en plein soleil.

«Il est si difficile de s'isoler de son temps, que ceux qui avaient le plus à craindre le bruit se sont mis eux-mêmes à crier...

«--Ah! vous êtes là... Merci, grand merci de nous avoir éveillés!... Mais, que voulez-vous?

«--Nous avons les filles, nous voulons les fils; au nom de la liberté, livrez vos enfants.»

«La liberté, ils l'aimaient tellement que, dans leur ardeur pour elle, ils voulaient commencer par l'étouffer dans le haut enseignement... Heureux présage de ce qu'ils feront dans l'enseignement secondaire!... Dès les premiers mois de l'année 1842, ils envoyaient leurs jeunes saints au Collège de France pour troubler les cours.»

Les premiers troubles dont parle M. Michelet furent promptement apaisés... L'indignation du public effraya ces braves; peu organisés encore, ils crurent devoir attendre l'effet tout-puissant du libelle le Monopole universitaire, que le jésuite D... écrivait sur les notes de ses confrères, et que M. Desgarets, chanoine de Lyon, a signé en avouant qu'il n'en était pas l'auteur.

Cette année, au mois d'avril, les troubles ont recommencé. Deux professeurs, MM. Michelet et Edgar Quinet, osaient se permettre de parler des jésuites dans leurs chaires. Les jésuites accoururent en masse, et essayèrent d'étouffer la voix des professeurs, non-seulement par des sifflets, mais par des bravos. Le véritable public s'empressa de jeter à la porte ces insolents perturbateurs; la presse entière (sauf le journal des jésuites) prit fait et cause pour la liberté de discussion. De nouvelles tentatives de désordre furent immédiatement réprimées par les amis et les élèves de MM. Michelet et Quinet, les deux éloquents professeurs purent continuer leurs leçons sur le jésuitisme, et «ces nouveaux missionnaires de la liberté religieuse se retirèrent, dit M. Edgar Quinet, la rage dans le coeur, honteux de s'être trahis au grand jour, et prêts à se renier, comme en effet ils se sont reniés dès le lendemain.»

Reproduites en partie par les journaux de toutes les opinions, les leçons de MM. Michelet et Edgar Quinet viennent d'être réunies et publiées en un petit volume in-18, du prix modeste de 2 francs. Trois éditions, épuisées en moins d'un mois, prouvent quel vif désir la France entière a d'apprendre à bien connaître les jésuites, pour être plus sûre de pouvoir en toute occasion les démasquer et les confondre, et les enfoncer seuls, selon les expressions de M. Michelet, dans cet enfer de boues éternelles où ils voudraient l'entraîner avec eux.

Depuis leur dernière défaite, la situation a changé: les jésuites ont publié à Lyon leur second pamphlet intitulé: Simple coup d'oeil. Ce pamphlet, tout autre que le premier, est plein d'aveux étranges que personne n'attendait. Il peut, dit M. Michelet, se résumer ainsi:

«Apprenez à nous connaître, et sachez d'abord que dans notre premier livre nous avions menti... Nous parlions de liberté d'enseignement, cela voulait dire que le clergé doit seul enseigner; nous parlions de liberté de la presse... pour nous seuls. «C'est un levier dont le prêtre doit s'emparer.» Quant à la liberté industrielle; «S'emparer des divers genres d'industrie, c'est un devoir de l'Église.» La liberté des cultes «N'en parlons pas, c'est une invention de Julien l'Apostat... Nous ne souffrirons plus de mariages mixtes; on faisait de tels mariages à la cour de Catherine de Médicis, la veille de la Saint-Barthélémy!»

«Qu'on y prenne garde: nous sommes les plus forts. Nous en donnons une preuve surprenante, mais sans réplique: c'est que toutes les puissances de l'Europe sont contre nous... Sauf deux ou trois petits États, le monde entier nous condamne.»

«Chose étrange, ajoute M. Michelet, que de tels aveux leur soient échappés! Nous n'avons rien dit de si fort. Nous remarquions bien dans le premier pamphlet des signes d'un esprit égaré; mais de tels aveux, un tel démenti donne par eux-mêmes aujourd'hui à leurs paroles d'hier!... Il y a là un terrible jugement de Dieu... Humilions-nous.

«Voilà ce que c'est que d'avoir pris en vain le saint nom de la liberté; vous avez cru que c'était un mot qu'on pouvait dire impunément quand on ne l'a pas dans le coeur. Vous avez fait de furieux efforts pour arracher ce nom de votre poitrine, et il vous est advenu comme au saint prophète Balaam, qui maudit, croyant bénir; vous vouliez mentir encore, vous vouliez dire liberté, comme dans le premier pamphlet, et vous dites: meure la liberté! Tout ce que vous avez nié, vous le criez aujourd'hui devant les passants!»

De l'organisation et des attributions des conseils-généraux de département et des conseils d'arrondissement; par M. J. Dumesnil, avocat aux Conseils du roi et à la Cour de cassation, membre du conseil-général du département du Loiret; troisième édition, entièrement refondue et mise en rapport avec l'état actuel de la législation, de la jurisprudence et des instructions ministérielles. 2 vol. in-8.--Paris, 1843. Charpentier (galerie d'Orléans, 7). 14 fr.

Le 22 décembre 1789, l'Assemblée constituante décréta une nouvelle division du royaume en départements, tant pour la représentation que pour l'administration. Chaque département fut partage en districts; chaque district en cantons; chaque canton en Municipalités. Cette nouvelle division du territoire entraîna nécessairement la création de nouveaux agents administratifs. En fondant les départements, le même décret établit au chef-lieu de chacun d'eux une assemblée administrative supérieure, sous le titre d'administration de département; une assemblée administrative inférieure fut également établie au chef-lieu de chaque district, sous le titre d'administration de district. Telle a été la première origine des conseils-généraux et des conseils d'arrondissement, dont le savant commentaire publié par M. J. Dumesnil a pour but de nous faire connaître l'organisation et les attributions.

Depuis 1789 jusqu'en 1838, les assemblées administratives créées par l'Assemblée constituante ont subi à plusieurs reprises des modifications importantes. Avant d'exposer les règles tracées par les lois du 22 juin 1833 et du 10 mai 1838 pour l'organisation des conseils-généraux de département et des conseils d'arrondissement, M. J. Dumesnil a donc réuni et analyse, dans un chapitre préliminaire, les dispositions législatives, les anciennes lois, les décrets et les arrêtés du gouvernement, qui se rattachent à l'existence de ces assemblées; en un mot, il a refait leur histoire théorique.

Les deux titres de l'ouvrage de M. J. Dumesnil indiquent sa division principale: la première partie comprend l'organisation des conseils-généraux de département et des conseils d'arrondissement; la deuxième partie, de beaucoup la plus longue, est entièrement consacrée à leurs attributions.

Dans la première partie, M. J. Dumesnil commente, article par article, la loi du 22 juin 1833; il expose, discute et résout les principales questions que son application peut faire naître; Il cherche les motifs des décisions dans l'exposé des motifs et la discussion aux Chambres, dans les arrêts, en forme d'ordonnances royales, du conseil d'État, dans les arrêts ou jugements des cours et tribunaux ordinaires, et enfin dans les circulaires ministérielles. Cette première partie se termine par le commentaire de la loi relative à l'organisation particulière du conseil-général et des conseils d'arrondissement du département de la Seine.

La seconde partie se divise en cinq titres. Le titre 1er traite des attributions des conseils de département. Or, ces attributions étant de deux sortes, c'est-à-dire sous l'autorité du pouvoir législatif et sous l'autorité du roi, le titre premier se subdivise lui-même en deux sections.

La première section du titre premier de la seconde partie énumère donc toutes les attributions que les conseils de département sont chargés d'exercer sous l'autorité de la puissance législative, et qui se rapportent à la répartition des contributions foncière, personnelle et mobilière, et des portes et fenêtres; au cadastre, au recensement des personnes et des propriétés; aux changements de circonscription des départements, arrondissements et communes; aux impôts et emprunts dans l'intérêt du département, etc.

La deuxième section comprend toutes les attributions placées sous l'autorité du roi, telles que celles que le conseil exerce dans l'intérêt du département, considéré comme personne civile; les règles d'administration du domaine départemental; les travaux d'utilité publique qui concernent, soit les bâtiments, soit les voûtes départementales, soit les chemins vicinaux de grande communication, et, en général, tous les travaux sur lesquels les conseils-généraux doivent délibérer ou donner un avis; les attributions relatives aux prisons départementales, aux enfants trouvés et abandonnés, aux dépôts de mendicité, aliénés et voyageurs indigents; le vote; du budget des diverses recettes et dépenses départementales; les règles applicables à la comptabilité de ces dépenses; les avis sur demandes d'établissements publics, etc.; les voeux sur l'état et les besoins du département, etc. Après ces attributions générales, viennent celles relatives à l'instruction primaire. Enfin, le dernier chapitre de cette importante section du titre premier est consacré à la tenue des assemblées, aux pouvoirs du président, aux fonctions du secrétaire, à la forme, à la rédaction et à l'impression des procès-verbaux, à l'analyse des votes, etc.

Le titre II explique les rapports du préfet avec le conseil-général, et l'autorité des ministres relativement aux actes de cette assemblée.

Le titre III ne traite que des attributions des conseils d'arrondissement.

Dans le titre IV, M. J. Dumesnil passe en revue les fonctions individuelles inhérentes à la qualité de conseiller de département et d'arrondissement; il se demande si ces conseillers sont fonctionnaires publics.

Le titre V et dernier règle le rang et la préséance des conseils de département et d'arrondissement dans les cérémonies publiques, et détermine les prérogatives attachées par les lois à la qualité de membre d'un conseil-général.

Cet important ouvrage, terminé par une table analytique et raisonnée des matières, a paru pour la première fois en 1837. A cette époque, le projet de loi sur les attributions des conseils-généraux et d'arrondissement n'avait pas encore été adopté. Dès que la loi du 10 mai 1838 fut promulguée, M. J. Dumesnil en fit paraître un commentaire avec la seconde édition. La troisième édition qu'il publie aujourd'hui est un ouvrage presque entièrement nouveau. D'une part, cinq années d'épreuves ont fixé définitivement la législation départementale; d'autre part, depuis 1838, des lois importantes ont étendu le cercle des affaires soumises aux conseils-généraux; enfin, une étude plus approfondie de la matière et dix années d'expérience acquise en prenant part aux travaux du conseil-général du Loiret, permettaient, à M. J. Dumesnil de faire à son travail primitif de notables améliorations.

Vies des hommes illustres de Plutarque, Traduction nouvelle, par Alexis Pierron. 1 vol. in-18.--Paris, 1843. Charpentier, 3 fr. 50 c. (L'ouvrage complet, formera quatre volumes.)

Plutarque a été souvent traduit en français. Amyot s'est immortalisé par sa traduction; malheureusement, si naïf, si coulant, si élégant qu'il soit, son style a un peu trop vieilli pour être facilement entendu du vulgaire; et, d'ailleurs, Amyot, dont l'ouvrage restera comme un des grands monuments primitifs de la langue française, a souvent substitué, sans le vouloir, sa propre pensée à celle de Plutarque. Meziriae, qui comptait dans sa traduction 2,000 contre-sens, essaya de la refaire; mais il mourut au début de son travail. L'abbé François Tallemant, son contemporain, fut plus heureux, ou, si l'on veut, plus malheureux, car Boileau lui a fait une triste réputation. Dacier, qui lutta ensuite avec ce rude jouteur, était un homme d'un profond savoir, qui ne laissa rien ou presque rien à faire, pour l'interprétation du sens, à ses successeurs, mais qui ne savait pas écrire en français. L'abbé Ricard vint ensuite, et, bien qu'il se montrât fort inférieur à Dacier, et par la science et par le style même, sa traduction obtint un certain succès; elle a même eu plusieurs fois les honneurs de la réimpression. M. Alexis Pierron, le traducteur (couronné par l'Académie) d'Eschyle et de la métaphysique d'Aristote, a donc cru qu'une traduction nouvelle du grand ouvrage historique de Plutarque pouvait n'être pas de trop, même après quatre autres, surtout après celle qu'où estime le plus aujourd'hui. Le travail qu'il offre au public n'a, du reste, nulle pretenion scientifique; son dessein n'est pas d'inventer Plutarque, mais de le reproduire. C'est sur la traduction proprement dite qu'a porté principalement, presque uniquement son effort. Il n'a rien négligé «pour retracer aux yeux, autant qu'il était en lui, une image complète et fidèle, et qui put, non point tenir lieu de l'original, mais le rappeler suffisamment à ceux qui le connaissent et donner à ceux qui ne l'ont pas vu une idée vraie de son port et de sa physionomie.»

Histoire civile, morale et monumentale de Paris, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours; par J.-L. Belin et A. Pujol. 1 vol. in-18 de 600 pages.--Paris, 1843. Belin-Leprieur. 3 fr. 50 c.

Cette histoire de Paris est beaucoup plus monumentale que civile et morale. Peut-être serait-il à désirer que MM. J. Belin et A. Pujol eussent donné moins de détails sur les édifices publics et se fussent occupés plus longuement des coutumes, des moeurs et des événements politiques. Si incomplète qu'elle nous semble à cet égard, leur compilation pourra satisfaire, sous d'autres rapports, un grand nombre de ses lecteurs, et elle suppléera, dans certaines bibliothèques, le grand ouvrage de Dulaure.