L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843
Ahmed-Pacha, bey de Tunis Portrait.--Courrier de Paris.--Embellissements de Paris. Nouvelle Porte de l'hôpital de la Charité. Gravure.--Les Automates de M. Stevenard. L'Escamoteur; le Jour de Flûte; le Magicien.--Martin Zurbano. (Suite) Orateur appelant le peuple à se prononcer; Villageois espagnols fuyant devant Van Halen.--Des Irrigations. M. Dangeville; M. Nadault de Buffon; Ministère de l'Agriculture. Quatre Gravures.-L'été du Parisien--(Suite.) Établissement thermal d'Enghien; Eaux-Bonnes; Baréges; Bagnères de Luchon; Bagnères de Bigorre; Mont-Dore.--Le Jeune Lapin et le Renard. Fable par M. S. Lavalette.--Margharita Pusterla, Roman de M. C. Cantù. Chapitre II, l'Amour. Cinq Gravures.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. Gravure.--Caricature. Un Tiroir difficile.--Amusements des Sciences.--Échecs (5e problème).--Rébus.
Pendant plusieurs siècles, la régence De Tunis a été l'affreux théâtre de révolutions et de crimes de toute espèce. Les derniers événements qui se sont passés en Europe, et surtout la conquête d'Alger par les Français, ont amené de grands changements dans la situation de ce pays. L'esprit de progrès, qui s'est emparé de tout le genre humain, entraîne aussi les Musulmans, si longtemps stationnaires, et les pousse, presque à leur insu, vers une nouvelle civilisation. Le bey actuel de Tunis, Ahmed-Pacha, seconde ce mouvement, et ses efforts intelligents semblent devoir être couronnés de succès.
Ahmed-Pacha sort d'une dynastie dont le chef, Hassan-ben-Ali, s'empara du pouvoir en 1705. Quoique le gouvernement soit en quelque sorte héréditaire dans la famille régnante, les successions ne sont pas réglées d'une manière tellement précise, que souvent elles n'aient été sujettes à de sanglantes contestations. La force et le génie ne sont pas moins que la naissance des titres et des droits à l'exercice de l'autorité suprême.
Depuis 1814, la régence de Tunis a été gouvernée par six beys: Hammoud-Pacha, Othman, Mahmoud, Hassan-ben-Mahmoud, Mustapha et Ahmed.
Ahmed-Pacha a succédé, le 18 octobre 1837, à son oncle Mustapha, décédé après un règne de trois mois et quelques jours, à la suite d'un événement tragique.
Le premier ministre de Mustapha-Bey, Chekib-Sabtah, ministre de la guerre, avait rempli les mêmes fonctions sous le précédent souverain, Hassan-ben-Mahmoud. Poussé par une ambition effrénée, et encouragé, assure-t-on, par des conseils venus de Constantinople, Chekib voulut profiter de l'avènement du nouveau bey pour se mettre à sa place, et travailla sur-le-champ à le renverser du trône, avant qu'il n'eût le temps de s'y affermir. Chekib jouissait d'une telle influence dans toute la régence, et par lui-même, et par sa famille, l'une des plus puissantes du pays, que le bey Mustapha, informé du complot qu'il ourdissait contre sa personne, n'osa pas d'abord le faire arrêter. Cependant, après avoir rassemblé autour de lui ses amis les plus fidèles, Mustapha, au milieu d'une grande revue que passait Chekib, le fit appeler au Bardo, sous prétexte de lui communiquer des nouvelles importantes que venait d'apporter un courrier de la Porte. Chekib n'osa pas désobéir publiquement; il arriva à la résidence avec une suite nombreuse; mais séparé de ses adhérents, sans violence et comme par hasard, par les gens du bey, il fut mené dans une salle basse, où on lui apprit qu'il ne lui restait que le temps de faire sa prière avant de mourir. Il lut aussitôt étranglé dans ce lieu même par des chaouchs, tandis que le bey faisait publier par des crieurs son crime et sa punition, avec avertissement qu'un châtiment semblable était réservé à ceux qui seraient tentés de l'imiter. Le complot, dont Chekib était l'âme, fut détruit immédiatement par sa mort, et le bey, qui, par cet acte d'énergie, avait imposé à ses ennemis, aurait pu jouir d'un règne long et paisible; mais Mustapha était un homme d'un caractère très-doux, comme, au reste, presque tous les Tunisiens, et la violence qu'il fut obligé de se faire, en ordonnant la mort de son ministre, lui fit contracter une maladie qui le conduisit au tombeau peu de semaines après cette exécution. Il laissa à son neveu Ahmed, le bey actuel, le gouvernement de la régence.
Ahmed-Pacha, âgé aujourd'hui de trente-six à trente-sept ans, est un homme d'un caractère plus ferme que son oncle, d'une capacité réelle, plus éclairé et surtout plus libéral que ne l'a été jusqu'à ce jour aucun des princes de la côte d'Afrique. Pour n'en citer qu'une preuve, les enfants de Chekib, placés au Bardo avec les siens, partagent l'éducation européenne qu'il fait donner à ses fils.
Le bey de Tunis.--Fac-similé
du croquis d'un voyageur.
La capitale de la régence, Tunis, occupe une plaine resserrée entre deux lacs. La ville a deux enceintes; celle intérieure, de construction mauresque, est flanquée de tours très-rapprochées sur quelques parties; l'enceinte extérieure, qui semble être un ouvrage européen, est formée de bastions et de courtines; elle entoure en grande partie les faubourgs, et se rattache, sur les hauteurs de l'ouest, à la kasbah, appuyée aux deux enceintes. En avant de Tunis, à l'entrée d'un canal débouchant dans la mer, est la Goulette, vieux fort à double rang d'embrasures, première ligne de défense de Tunis, et célèbre par la résistance qu'il a plus d'une fois opposée aux armées débarquant sur cette plage.
La résidence habituelle du bey est le Bardo, forteresse située en rase campagne, à environ 2,200 mètres de Tunis, entourée d'un carré de remparts élevés, dont les quatre coins sont flanqués d'ouvrages avancés et de tours. Sur le plus haut et le plus magnifique des bâtiments intérieurs, flotte le drapeau rouge. Plusieurs jolis petits bois ornent les environs, et, au milieu, on distingue les dômes, les kiosques et les vastes jardins de la Manouba, maison de plaisance du bey.
Les habitants de la régence de Tunis, comme ceux de l'Algérie, appartiennent à diverses origines. Les Turcs et les Maures habitent les villes et les villages; toute la population arabe est nomade, ainsi qu'une grande partie des Berbers, anciens habitants du sol. Une autre partie des Berbers, qui porte plus spécialement le nom de Kabaïles, ou Kabyles, habite des villages et des hameaux au milieu des montagnes. Les Turcs ont beaucoup perdu de leur importance, depuis que le bey de Tunis a organisé des troupes régulières, organisation par suite de laquelle ils ont été privés de leurs privilèges assimilés aux troupes indigènes. Les Andalous, descendants des anciens Maures d'Espagne, forment une des classes les plus notables de la population maure. A la civilisation, aux moeurs et à l'industrie qui les caractérisaient lors de leur arrivée d'Espagne, on doit la restauration de plusieurs villes détruites par les invasions des Arabes au septième et au huitième siècle, et même la fondation de quelques-unes, comme Testour, Soliman, Zaghwan, etc. Les habitants des villes et villages sont désignés par le nom générique de Beldani (citadins). Les Arabes, dont la majeure partie tire son origine des hordes qui ont pris part à la conquête, ou qui ont été appelés de l'Égypte et de la Syrie par les khalifes de Kaïroan, conservent leur dénomination d'Arabes. Quant à ceux qui, dans les temps anciens, avaient accompagné les fondateurs de Carthage, ils se sont successivement mêlés avec les Berbers, avec les Romains, les Vandales et les Grecs byzantins. Il est à remarquer que les anciens Berbers nomades ne veulent pas qu'on les nomme Arabes, alors même qu'ils offrent avec ceux-ci une parfaite ressemblance pour les moeurs et les coutumes; ils disent qu'ils sont Chaouïa (pasteurs), et se distinguent ainsi de cette partie de leur race qui habite sous des toits. Ils paraissent être, en effet, les Numides de Massinissa et de Jugurtha.
Les habitants des parties du désert, où le sol est composé de sables mouvants, acquièrent une grande dextérité à courir sur ces sables sans y enfoncer les pieds. Pour porter le corps avec l'aplomb nécessaire, on assure qu'ils se lestent d'un certain poids. Quoi qu'il en soit, un cavalier ne peut les atteindre à la course à travers ces sables. Ils vivent de lait de chameau et de dattes; ils entassent des fruits dans des jarres, mettent un poids par-dessus, et les laissent fermenter: il en découle une liqueur qu'eux seuls peuvent supporter. Ils sont d'ailleurs très-habiles à flairer, pour ainsi dire, l'eau sous les sables. Lorsqu'ils creusent pour en chercher, ils ont grand soin, après en avoir puisé, de recouvrir la source; aussi le voyageur étranger n'y rencontre-t-il jamais autre chose que le sable sec et aride.
L'administration est confiée à des Gouverneurs militaires (kikhia) pour les forteresses ou villes fortes, comme Kef, la Goulette, Kaïroan, Porto-Farina, etc.; à des anciens cheikhs pour plusieurs petites villes ou villages, avec le territoire qui en dépend, connue Testour, Zaghwan, etc.; enfin, à des gouverneurs civils ou préfets (kaïds) pour les provinces en général. Ces derniers sont les plus nombreux: ils sont en même temps fermiers des revenus de l'État, c'est-à-dire qu'ils perçoivent les impôts de leur département et les gardent, moyennant une redevance au bey, préalablement fixée. Ces trois classes d'administrateurs ont la juridiction dans leurs départements respectifs: le droit d'appel au tribunal du bey est ouvert à tous. Les kikhias sont nommés par le bey; les cheikhs et les kaïds seul proposés au bey par le suffrage de leurs administrés, et le bey les confirme ordinairement, comme aussi il est d'usage qu'il les révoque sur les plaintes de leurs administrés. Indépendamment des cheikhs de villes et de villages qui ne dépendent pas d'un kaïd, il y en a pour chaque subdivision dont se forment ces diverses peuplades d'Arabes nomades.
Le gouvernement tunisien, sous les successeurs des khalifes, et depuis sous les beys qui ont exercé le pouvoir, après l'établissement dans la régence de la suprématie du grand Seigneur, était tombé dans l'erreur la plus grave et la plus contraire à ses propres intérêts, en se servant des Arabes pour opprimer la population des villes et des villages. C'est ainsi que les habitations ont été dévastées, que l'industrie et l'agriculture oui été ruinées. Un long état de paix extérieure pourra seul permettre à un gouvernement réparateur et ferme de protéger les habitants sédentaires, en comprimant avec persévérance la population nomade, cette véritable plaie du pays.
Les environs de Tunis, quoique mieux garnis de villages et de fermes qu'aucune autre partie de la régence, ont aussi leur population nomade; elle n'est cependant pas organisée en arch (tribu) ou en nouadja (branches de tribu), mais elle se compose de familles occupant quatre, six, huit tentes, et appartenant à la même tribu. Ces Arabes sont souvent au service du bey ou d'un propriétaire quelconque du sol sur lequel ils campent et qu'ils labourent; quelquefois aussi ils louent des champs à l'année et les cultivent pour leur compte.
Il est difficile de fixer d'une manière exacte la délimitation précise entre le territoire de la régence de Tunis et celui de l'ancienne régence d'Alger. Les tribus qui habitent le pays voisin des limites, sont d'autant plus intéressées à laisser cette question incertaine et douteuse, qu'elles ont pu trouver, de tout temps, protection dans l'une des régences pour les brigandages quelles commettaient dans l'autre. Le camp du bey de Tunis, qui, tous les ans, se rend à Bedjia et à Kef pour lever les impôts, ne peut presque jamais remplir sa mission sans guerroyer, et, de temps à autre, la résistance est très-sérieuse. La limite la plus naturelle entre les deux États, et qui semble le plus généralement reconnue par les voyageurs, est celle de la rivière El-Zain.
L'inimitié la plus profonde a presque constamment existé entre les deux régences d'Alger et de Tunis, et celle-ci était sans cesse inquiétée sur ses frontières par le bey de Constantine. Après la chute du gouvernement turc et l'occupation d'Alger par l'année française, le 5 juillet 1830, le bey de Tunis, Hassan-ben-Mahmoud, soigneux de conserver l'amitié de la France, repoussa les offres des principaux habitants de la province, qui demandaient à se soumettre à sa domination pour se soustraire à l'anarchie dans laquelle était plongée ce beylik depuis la conquête; mais en même temps il fit faire par M. de Lesseps, notre consul-général, des ouvertures au général en chef, M. le lieutenant-général Clauzel, à l'effet de faire nommer, par le gouvernement français, bey de Constantine, un prince de la maison régnante de Tunis. Un arrangement fut conclu le 18 décembre 1830 à Alger, arrangement en vertu duquel Sidi-Mustapha était nommé bey de Constantine, et s'engageait, sous la garantie du bey de Tunis, son frère, à payer à la France, à titre de contributions pour la province, une somme de 800,000 francs en 1831, et d'un million les années suivantes.
Une convention semblable, et aux mêmes conditions de redevance annuelle, signée à Alger le 6 février 1831, donna également l'investiture du beylik d'Oran à un autre prince de la maison régnante de Tunis, Ahmed-Bey.
Mais ni l'une ni l'autre de ces conventions n'obtint l'approbation du ministère français, et, quoique celle relative à Oran eût déjà reçu un commencement d'exécution par l'arrivée d'un corps de troupes tunisiennes, le bey de Tunis dut renoncer dès lors à la double suzeraineté stipulée en faveur de deux membres de sa famille. Ses sentiments d'amitié pour la France n'en furent pas néanmoins altérés, et son intérêt même lui fit un devoir de resserrer chaque jour plus étroitement les liens qui l'unissaient à elle; car, en traitant directement avec le général en chef de l'armée française pour la cession de deux provinces sur lesquelles la Porte ottomane prétendait avoir un droit de souveraineté, le bey de Tunis, Hassan, avait ouvertement méconnu ce droit, et, par cet acte d'indépendance, avait soulevé contre lui-même et contre toute sa famille la haine du Grand Seigneur, qui la poursuit encore aujourd'hui.
Après l'insuccès de la première expédition contre Constantine, en novembre 1836, le sultan Mahmoud, pour encourager dans sa résistance le vassal qui, en refusant de reconnaître l'autorité de la France, s'était placé sous la protection de la sienne, voulait lui envoyer des secours par Tunis. Il lui fallait, à cet effet, se débarrasser du bey de cette régence, hostile à ses desseins, et le remplacer par un homme dont il était plus sûr. Dans ce but, une escadre partit de Constantinople le 20 juillet 1837; elle devait se présenter devant Tunis, où la conspiration dont nous avons parlé plus haut, organisée par les agents de la Porte, aurait aussitôt renversé le bey régnant (c'était alors Mustapha). Mais, comme on l'a vu, la conspiration fut découverte, son chef mis à mort, et deux divisions françaises, fortes l'une de trois, l'autre de quatre vaisseaux, sous les ordres des contre-amiraux Gallois et Lalande, obligèrent l'escadre turque du se retirer, avant qu'elle eût pu rien entreprendre.
Le bey actuel, Ahmed, s'est montré reconnaissant de ce service réel rendu à son prédécesseur, ainsi qu'à sa famille, qui lui doit la conservation de sa souveraineté.
Depuis plusieurs générations, les princes de la maison régnante protègent ouvertement une amélioration intellectuelle très-remarquable parmi les populations tunisiennes, au risque de s'exposer, en agissant ainsi, aux excès d'un fanatisme qu'ils bravent, non sans de sérieux dangers. La régence de Tunis, depuis que nous sommes maîtres d'Alger et de Constantine, n'a plus à redouter les incessantes incursions de ses anciens voisins. Du coté de la mer, elle est protégée par nos escadres contre les prétentions de la Porte, entretenues et excitées par les menées de la politique anglaise. Aussi Ahmed-Bey met-il habilement à profit la sécurité que notre voisinage et notre protection assurent à ses États, pour leur donner tous les développements possibles de culture, de civilisation et de puissance.
Sa volonté à cet égard s'est manifestée dès les premiers jours de son règne, et pendant six années sa persévérance n'a jusqu'à ce jour été rebutée par aucun obstacle. Pour soumettre le pays à une organisation générale et homogène qui fit à la fois sa force et celle du gouvernement, Ahmed-Bey a compris que le meilleur moyen était de créer une armée régulière sur le modèle des armées européennes, avec leur administration, leurs grades hiérarchiques, leur discipline sévère, leur instruction: véritable et première école de civilisation pour le pays. C'est à la France surtout qu'il a fait ses plus utiles emprunts, et il peut déjà regarder son ouvrage avec orgueil. Avant lui, la régence de Tunis ne comptait que deux régiments d'infanterie de 2,000 hommes chaque. Son année comprend aujourd'hui cinq régiments d'infanterie, chacun de 5,000 hommes, un régiment de cavalerie de 1,100 hommes et un régiment d'artillerie de 3,000 hommes.
L'uniforme est presque européen. Il se compose, pour les soldats, d'une veste boutonnée et d'un pantalon un peu large par le haut; la veste est en drap de couleur bleue ou garance, suivant les régiments. Les pantalons de drap en hiver sont de couleur garance, et les pantalons d'été en toile blanche. Les collets et les parements des vestes, et les bandes des pantalons sont de couleurs tranchantes. Les officiers portent la capote et le pantalon droit, avec broderies et bandes en or. La coiffure seule est restée orientale; cependant le turban a été remplacé par la chichia rouge, élevée et garnie d'un îlot bleu en soie. La différence des grades est signalée par l'étoile et par le croissant, en argent pour les sous-officiers, en or pour les officiers subalternes et en diamant pour les officiers supérieurs. Les officiels portent en outre des épaulettes distinctives. Les armes sont celles de nos armées. Dans la cavalerie, la selle arabe a été conservée, mais avec des modifications. Plusieurs officiers ont adopté la selle française. Le bey, les princes, les officiers, ressemblent beaucoup, on le voit, à nos officiers, à l'exception de la coiffure; ils portent même des gants jaunes et des bottes vernies.
Les troupes sont partagées dans cinq casernes, situées tant à Tunis qu'aux environs, et dont l'étendue et la bonne distribution pourraient servir de modèle aux nôtres. La direction de ces casernes et l'instruction des troupes appartiennent presque exclusivement à des officiers français. MM. Gillart, chef de bataillon; Collin, chef d'escadron, et Lavelaine-Manbenge, lieutenant-colonel au 18e de ligne, sont préposés à l'infanterie. Le régiment de cavalerie a été organisé par M. Gref, ancien élève de l'École de Saumur. Le régiment d'artillerie est commandé par M. Lecorbeiller, chef d'escadron d'artillerie, officier de la Légion-d'Honneur, envoyé au bey sur sa demande, en 1842, par M. le maréchal Soult. Dans l'ancienne kasbah, une fonderie de canons est dirigée par M. Bineau, ingénieur français.
Le Hardo, résidence habituelle du bey, réunit (outre les appartements du pacha), les salles de justice, le sérail, le harem, une vaste caserne, les prisons d'État, la maison des ministres et employés, des bains, etc. C'est au Hardo qu'est instituée une Ecole Polytechnique, où sont admis les fils des officiers et des personnages attachés au service du prince.
Ahmed-Bey, libéral et tolérant, a pour principal ministre M. Raffo, Italien et catholique, envoyé déjà plusieurs fois par lui en mission à Paris. Il a concédé, en 1840, à la France, le terrain où est mort saint Louis, sur la montagne Byrsa, à seize kilomètres de Tunis; et, sur cet emplacement, une chapelle a été inaugurée, le 25 août 1841, en présence de ses ministres. Ahmed-Bey introduit la réforme partout où il la croit nécessaire au progrès matériel et moral du pays. Par ses ordres, les marchés à esclaves sont abolis et fermés; des manufactures s'élèvent, des machines se construisent, des haras s'établissent, d'anciens aqueducs se restaurent, et des puits artésiens en forage vont changer l'aridité inerte de la terre en fécondité d'une richesse inappréciable. Bientôt, peut-être cette partie de l'Afrique, tributaire de l'Europe, rendra à son tour l'Europe sa tributaire.
Nous avions dit vrai l'autre jour: le ministère bat la campagne. En sa qualité de président du conseil, M. le maréchal Soult a pris les devants et a donné l'exemple; il est parti mardi dernier pour son château de Saint-Arnaud; M. Guizot est depuis samedi à Lisieux; M. Duchâtel se propose de passer un mois à Mirambeau, département de la Charente-Inférieure; M. Cunin-Gridaie prend les eaux de Vichy; M. Teste est à Néréis; M. Lacave-Laplagne ne dépasse pas Auteuil, et M. Villemain va jusqu'à Neuilly. En choisissant son Tibur si près de la demeure royale, ou pourrait croire que M. le ministre de l'instruction publique fait un acte de galanterie ministérielle et veut se rapprocher de l'oreille du prince; mais les médisants y seront pris: au moment même où M. Villemain installait ses pénates champêtres dans le voisinage du palais de Neuilly, le roi partait dans une berline à six chevaux et prenait, bride abattue, la route du château d'Eu, toute la famille royale galopant avec Sa Majesté ou à sa suite. Était-ce pour échapper aux grâces irrésistibles de M. Villemain, et fuir les attraits de cette sirène universitaire? Non pas vraiment: le roi, en allant à Eu, satisfait tout simplement une fantaisie annuelle, et M. Villemain n'y est pour rien ou pour peu de chose.
Ainsi la royauté et le ministère sont en vacances et prennent du bon temps: l'austère M. Guizot a déposé son porte-feuille aux pieds de ses pommiers de Normandie, et M. Duchâtel s'est métamorphosé en Tityre;
Reeubans sub tegmino fagi.
A demain donc les affaires sérieuses.
Madame la princesse de Joinville est du voyage d'Eu; elle a pris place, en partant, dans la voiture du roi et à côté du roi. A peine lui a-t-on laissé le temps de faire connaissance avec la bonne ville de Paris. Depuis son arrivée, madame de Joinville n'a pas eu une heure de libre fantaisie; l'étiquette et le cérémonial l'attendaient sur le rivage de Brest, et ne l'ont plus guère quittée jusqu'à Paris. Là, il a fallu essuyer les harangues de toute espèce et signer les contrats solennels. Le Journal des Débats a fait de la cérémonie un récit emphatique qui n'a dû que médiocrement divertir la princesse, à qui l'on accorde du goût, de la finesse, de la modestie et de la simplicité.--Ce pays-ci est le pays par excellence pour ennuyer les princes: on les accable, à la moindre occasion, de salutations et de discours; on les bourre de douceurs et de flatteries; et puis Dieu sait combien cela dure!
Madame de Joinville a trouvé cependant le moyen d'échapper un instant à tout cet appareil pour venir à l'Opéra. Il était huit heures; les rideaux velours grenat et or, qui voilaient depuis un an la loge de feu le duc d'Orléans, se sont relevés tout à coup, et pour la première fois, dans cette loge tout à l'heure en deuil, un jeune homme et une jeune femme ont pris place, l'un svelte et brun, l'autre au visage gracieux, au fin sourire et aux longs cheveux blonds: c'étaient le prince et la princesse de Joinville. Il y eut d'abord dans la salle un mouvement involontaire. En voyant s'ouvrir cette loge depuis longtemps morne, silencieuse, déserte et fermée comme un tombeau, une sorte de frisson parcourut le parterre et l'orchestre. Qu'est-ce donc? Et tous les regards se portaient de ce côté, comme si une ombre allait s'y montrer pâle et sanglante sous le linceul. Au lieu de l'ombre lamentable, on a vu deux jeunes époux souriant et heureux l'un de l'autre, Habeneck a donné le signal: les danses ont commencé, le public a battu des mains, tandis que la Péri ravissait par sa danse légère le prince, la princesse, la foule enivrée. Il n'y a qu'un an que le duc d'Orléans est mort; ce soir-là l'Opéra semblait éloigné de plus de cent années de la chapelle de Saint-Ferdinand!
Deux loges restent encore en deuil; toutes deux ont appartenu à des princes de la finance, l'une à M. Schileckler, l'autre à M. Aguado. La mort ne respecte pas plus les têtes millionnaires que les têtes royales, elle va de l'une à l'autre et les fauche avec le même plaisir. Avant peu, nous verrons quelque héritier de la dynastie Aguado et de la dynastie Schileckler venir, du fond de ces deux loges abandonnées par les morts, sourire aux bonds voluptueux de la Grisi.
Qu'on ne s'y trompe pas: l'histoire des loges d'avant-scène de l'Opéra serait une histoire pleine de curieux contrastes, d'émouvantes catastrophes et de profonds enseignements. Je me propose de l'écrire un jour, quand je n'aurai rien de mieux à faire. Que de poèmes, en effet, que de romans, que de mélodrames, dans ces loges privilégiées qui dominent l'orchestre des musiciens et avoisinent le lustre! A juger les choses sur la forme et à la surface, c'est là que se donnent rendez-vous et se réunissent tous les biens qu'on désire et qu'on envie: la richesse, le luxe, l'insouciance et le plaisir; mais allez au delà de l'enseigne dorée et regardez au fond: sur le velours et les coussins moelleux de ces loges, l'ennui, la satiété, le désordre, la vanité, donnant la main à la banqueroute, se sont souvent assis, tout parés, tout gantés, tout vernis, et promenant avec grâce sur la salle l'insolence, du binocle.--De temps en temps, Sainte-Pélagie y va chercher ses recrues.--L'air y est mortel, car les jeunes y deviennent vieux très-vite et y meurent aisément; sous les fauteuils, il y a des trous où les millions tombent et s'engloutissent.--Horreur! plus d'une fois le suicide à l'oeil hagard y a passé, et je vois encore là, sur cette loge à gauche, la trace, de sa main sanglante et désespérée.
--Le quartier Saint-Antoine a éprouvé, cette semaine, une très-vive émotion: quinze bandits sont parvenus à s'échapper des prisons de la Force; ces honnêtes gens sentant venir le mois de septembre, saison de l'air libre et du loisir, se seront dit: «Pourquoi ne prendrions-nous pas aussi nos vacances?» Retenir une place à la malle-poste ou aux messageries royales, c'était pour eux du fruit défendu. Comment d'ailleurs percer ces formidables murailles, ces portes crénelées? comment briser ces terribles verrous? comment éviter les regards incessamment ouverts des gardiens et des sentinelles?
Ne pouvant aller tête levée sur la grande route, ils ont pris les voies mystérieuses et souterraines; un matin, un bon bourgeois du voisinage, occupé à préparer un bain, entend du bruit sous ses pieds: il s'étonne, il regarde, et voit le sol qui s'entr'ouvre; un homme, ou plutôt un démon, paraît, pâle, la barbe et les cheveux en désordre, agitant dans ses mains un couteau menaçant; puis un second, un troisième, un quatrième, toute une légion de damnés: c'étaient les prisonnier? qui, depuis un mois et de jour en jour, se creusaient sous terre un chemin vers la liberté: ce chemin était venu aboutir à la maison du voisin. Quelle visite, bon Dieu! des voleurs, des forçats en récidive, des faussaires, des assassins!
L'hôte s'enfuit, effrayé de voir entrer chez lui cette société arrivée sans lettres d'invitation: «Si tu dis un mot, tu es mort!» lui crient quinze voix épouvantables. Mais il était déjà loin.
Il donne l'éveil: on se précipite, on arrive, et, quand les bandits s'élancent dans la rue, effarés, haletants, ils trouvent un rempart de courageux citoyens qui leur barrent le passage. Figurez-vous les menaces, les cris, la terreur, les luttes sanglantes, tout le cortège formidable, et désordonné d'une pareille aventure.--Les sergents de ville, les soldats de ligne viennent prêter main-forte; et enfin le crime succombe, ainsi qu'il arrive dans tout mélodrame conduit selon les règles; on le saisit, on le désarme, on le garrotte, on le renvoie d'où il était sorti, comme Satan de l'enfer, au fond des cachots de la Force.
Ce qu'on ne saurait trop admirer dans ces catastrophes effrayantes et inattendues, c'est le courage, et le dévouement du citoyen. Voilà une bande de malfaiteurs armés qui s'élancent tout à coup de leur tanière et surprennent des honnêtes gens sans armes; fuira-t-on? cherchera-t-on à éviter le danger et la mort qu'ils mènent avec eux? non: chacun se prépare intrépidement à la lutte; ces simples bourgeois, ces marchands paisibles que vous voyiez tout à l'heure, regarder nonchalamment les passants, les bras croisés, d'un air bonasse, en se dandinant à leur fenêtre ou sur le seuil de leur boutique, tout à coup deviennent des combattants pleins de résolution, des lions, des héros; ils se jettent au-devant des bandits, ils les arrêtent, ils les terrassent; ni le couteau, ni le poignard, ni les fureurs de ces hommes horribles ne les épouvantent et ne les font, reculer; ils tiennent jusqu'au bout, meurtris, blessés, sanglants. C'est là, sans contredit, un courage bien au-dessus du courage du soldat: le soldat obéit et marche au danger par ordre; nos gens vont le chercher de propos délibéré; le soldat est séduit, étourdi, enivré par l'appât, de la récompense, par le prestige de ce qu'on appelle la gloire; eux ne cèdent qu'à un entraînement désintéressé; ils n'ont en le temps d'apprendre ni le pas oblique, ni la charge en douze temps; le soldat enfin est un rude compère préparé avec soin aux blessures et à la mort; nos héros, encore un coup, sont de bons bourgeois qui viennent de manger paisiblement leur soupe et d'embrasser leurs femmes et leurs enfants.
Deux courageux citoyens se sont distingués particulièrement dans cet épisode des bandits de la Force; il est juste de les mentionner ici, de même qu'après la victoire on porte les noms glorieux au bulletin de la bataille. L'un s'appelle M. Pons, l'autre M. Morel; tous deux ont donné l'exemple d'une rare intrépidité; M. Pons est dangereusement blessé d'un coup de poignard qui a pénétré dans la poitrine.
Eh bien! vous pouvez m'en croire, on ne donnera la croix d'honneur ni à M. Morel ni à M. Pons. Il est bien plus juste et plus honnête de la réserver pour un oisif, un faiseur de courbettes ou un inutile, je n'ose pas dire pour un sot, un méchant et pour une poitrine déshonorée.
On voit que Paris n'est pas précisément la terre promise, et qu'il est bon de s'y tenir sur ses gardes; tandis que vous flânez consciencieusement, et que vous collez votre nez candide aux vitres de Susse ou de Martinet, un larron subtil passe et vous enlève votre montre ou votre tabatière, sous prétexte de vérifier si vous avez l'heure des Tuileries ou de l'Hôtel-de-Ville, et si vous consommez du pur Virginie. Dormez-vous on prenez-vous un bain? un scélérat vous éveille en sursaut dans votre lit, et sort par-dessous votre, baignoire; vous n'avez plus qu'à vous débattre et à recevoir trois ou quatre bonnes blessures, en attendant que M. le commissaire de police soit averti et que le sergent de ville ait mis ses guêtres. Paris a beau faire, il a beau s'éclairer au gaz, se paver, s'aligner, dorer ses maisons et ses boutiques, il est toujours un peu le Paris que Boileau appelait un coupe-gorge.
Je ne suis ni misanthrope ni calomniateur, et j'apporte les preuves à l'appui de mes reproches. Voici donc un échantillon des agréments de Paris, scrupuleusement emprunté à la statistique: on commet, dans ce charmant Paris, soixante-dix-huit crimes ou délits par jour; il y a deux morts violentes et quatre-vingts morts par maladie; les voitures écrasent deux personnes, le tribunal de commerce enregistre deux faillites, le Mont-de-Piété reçoit trois cent quinze dépôts, l'hôpital s'ouvre pour quatre cent soixante-dix malades, les commissaires-priseurs procèdent à cinquante ventes par autorité de justice, et MM. les huissiers fabriquent, trois mille exploits: le joli pays vraiment, et comme il emploie agréablement sa journée! Si Paris ne coûtait pas si cher, on pourrait encore en prendre son parti; mais savez-vous ce qu'il faut à cette ville si pleine d'huissiers, de morts et de malades, pour se loger et se nourrir? quatre millions par jour; et encore quatre millions ne suffisent pas! Paris possède une foule de citoyens plus ou moins honnêtes, qui ne mangent pas, qui ne se logent, pas, et qui vivent Dieu sait de quoi, de l'air, du ruisseau apparemment. Il n'y a que Paris pour ces choses-là; ce n'est qu'à Paris qu'on peut mourir de faim tous les jours et recommencer le lendemain, pendant de longues années; ailleurs, si vous n'avez pas votre pain quotidien tous les matins, le soir vous êtes mort à coup sûr.
--Un événement encore a fait grand bruit cette semaine, plus de bruit même que le courage de MM. Pons et Morel, et que l'évasion des quinze voleurs.--Vous m'avez deviné: je veux parler de lu mémorable querelle qui a mis la plume à la main à un critique et à un dramaturge; le sujet du duel était peu de chose, une pauvre comédie nouvelle en cinq actes et en prose, moins que rien. Le critique trouvant la comédie mauvaise, l'a très-positivement et très-spirituellement imprimé, ce qui était dans son droit; le dramaturge s'est fâché, et, dans une lettre assez grossière et peu concluante, il a déclaré que l'ouvrage était excellent;
Pour le trouver ainsi vous aviez vos raisons.
Le critique n'a pas reculé d'une semelle; à la lettre peu séante il a riposté par un feuilleton plein de verve, de finesse, d'esprit et de bon sens, qui a mis la lettre en lambeaux, laissant ses débris épars sur le champ de bataille, sans honneur et sans sépulture.
L'attaque et la riposte étaient si personnelles et si mordantes, que les amis des deux adversaires se sont alarmés, le bruit s'est répandu que le dramaturge et le critique avaient jeté là leur plume, pour prendre une arme moins innocente; déjà même la rumeur publique en perçait un de part en part, si ce n'est tous les deux.--«Hé bien! dit à un homme d'esprit qu'il venait de remontrer, un ami de l'un des deux champions; vous savez ce qui est arrivé?--Quoi donc?--Mais la grande nouvelle!--Je ne m'en doute pas.--Tout le monde en parle.--Dites toujours.--La rencontre de J. et de D.--Ah! oui, je sais; ils se sont rencontrés, et... ils ne se sont pas salués!»
--Hier, j'ai assisté à un mariage; l'époux avait vingt-cinq ans, mais l'épouse n'était pas précisément de la première jeunesse; il y a quelque cinquante ans que son étoile s'est levée à l'Orient, et que l'Aurore, aux doigts de rose, a semé sur son teint ses rubis et ses perles. On alla à la mairie en grande pompe; l'époux un peu triste et la tête baissée; l'épouse triomphante, et faisant minauder sa pudeur quinquagénaire sous sa couronne d'oranger. Le maire arriva paré de son écharpe et avec toute la gravité convenable; puis, s'adressant aux époux et à l'honorable compagnie, il s'exprima ainsi: «Entre M. J. D., âgé de vingt-cinq ans, d'une part; et, de l'autre, demoiselle A. B., fille majeure, âgée de cinquante-et-un ans...» tout le chapelet du matrimonium enfin.
A ces mots: fille majeure, âgée de cinquante-et-un ans, une envie de rire me gagna malgré moi; je me contins de mon mieux cependant; mais qui peut échapper à l'oeil d'une fille majeure? celle-ci m'avait vu étouffant mon rire, et ne me quittait pas des yeux.
Après la cérémonie, je cherchais à m'esquiver prudemment. Vains efforts! elle s'approcha de moi par un détour, et me prenant à part: «Pourquoi, dit-elle, avez-vous ri tout à l'heure?--Mais, je ne sais... Un de vos témoins... ce maire, peut-être.--Ah! oui, ce maire, s'écria-t-elle avec un accent dont je ne puis vous donner une idée, ce maire est un drôle! Est-ce que vous avez, par hasard, confiance en cet homme-là? Il n'y a jamais un mot de vérité dans ce qu'il dit.»
Tout le monde connaît M. Marco Saint-Hilaire, l'homme du siècle qui a inventé Napoléon. Sans M. Marco, l'Empereur et l'Empire n'existeraient pas. C'est M. Marco qui a gagné la bataille de Marengo et la bataille d'Austerlitz; et je ne sais pas si M. Marco n'est pas mort à Sainte-Hélène, bien qu'il fabrique des feuilletons à Paris.
Un autre se contenterait d'être un grand historien; M. Marco ajoute à ce mérite plus d'un genre d'agrément; M. Marco Saint-Hilaire connaît les poètes sur le bout du doigt. Êtes-vous embarrassé pour savoir de quel père poétique tel ou tel hémistiche est le fils? allez consulter M. Marco Saint-Hilaire; il vous tirera d'embarras, vous disant: Ceci est de Virgile, ceci d'Ovide, ceci de Pindare, ceci de Dante, ceci de Boccace, de Shakspeare, de Corneille ou de Lamartine.
Dans un de ses derniers feuilletons, M. Marco donne une preuve magnifique de ce profond savoir. Il s'agit d'une entrevue entre Talma et Napoléon. Talma, suivant M. Marco, est occupé à donner à Napoléon un échantillon de son savoir-faire. Après plusieurs exercices, il arrive enfin à ce vers:
Il s'en présentera, gardez-vous d'en douter.
«Vers admirable, ajoute M. Saint-Hilaire, vers si connu que Racine met dans la bouche d'Agamemnon.»
Je voudrais savoir ce que Tancrède et Voltaire pensent de l'érudition poétique de M. Marco.
Et voilà justement comme il écrit l'histoire.
--Un ancien acteur vient de mourir, un des vieux compagnons d'Odry, de Potier et de Tiercelin; Bosquier-Gavaudan n'était pas de la force de ces trois illustres camarades; il n'avait ni leur talent original ni leur popularité; mais il s'était fait aussi des partisans et des admirateurs: c'était un gros bonhomme rond, roulant, joyeux, qui aurait chanté cent couplets de suite sans reprendre baleine.
Chaque chose vient à propos, chaque homme arrive à sa place; Bosquier-Gavaudan était contemporain de Désaugiers et du caveau, il naquit certainement pour chanter; il vécut en chantant: il est mort dans un temps où l'on ne chante plus.
L'ancienne entrée de l'hôpital de la Charité, du côté de la rue Jacob, vient de faire place à une nouvelle porte d'un style assez insignifiant, mais qui, du moins, ne choque pas l'oeil comme la noire et triste palissade de planches qu'on a tolérée pétulant tant d'années. La construction représentée sans aucune gravure n'a rien de remarquable; c'est une simple porte cintrée, assez semblable à une porte cochère quelconque, et suivie d'une espèce de lourd péristyle soutenu par quatre colonne, sans aucun caractère architectural. Cette machinerie, commencée l'année dernière, n'est pas encore complètement achevée; si nous sommes bien informés, un pélican sculpté doit se pavaner au fronton du porche. Le choix d'un pareil ornement ne fait guère plus d'honneur au goût de l'architecte qu'à ses connaissances de l'histoire naturelle; comme chacun le sait, en effet, le symbole du pélican, qui se déchire les flancs pour nourrir ses enfants, a le double malheur d'être un peu usé et parfaitement faux. S'il fallait absolument une figure au fronton, on aurait de quoi choisir parmi les apôtres de la charité chrétienne; l'image du saint homme Jean-de-Dieu, par exemple, eût été aussi bien à sa place ici peut-être que celle du pélican, et nous ne comprenons pas qu'on pousse le goût de l'allégorie jusqu'à sacrifier à des niaiseries fabuleuses la bonne et belle histoire des vrais dévouements.
Puisque nous avons prononcé le nom de Jean-de-Dieu, on nous permettra de dire quelques mots de sa vie et de montrer comment elle se rattache à l'histoire de l'hôpital de la Charité.
Jean, surnommé Jean-de-Dieu, à cause de ses vertus et des oeuvres d'ardente charité qui remplirent les dernières années de sa vie, était un Portugais du diocèse d'Yvora. Il avait passé une partie de sa vie à porter les armes, lorsqu'à l'âge de quarante-cinq ans il se voua tout entier à la pénitence et au service des malades. Dix ans plus tard, le 8 mars 1550, il mourait, laissant une telle réputation de sainteté, que le pape Alexandre VII le canonisa en 1690. Jean-de-Dieu n'avait jamais eu la prétention de fonder un ordre religieux, mais il laissa des disciples ou plutôt des imitateurs qui continuèrent, après lui, à servir les pauvres malades, et formèrent une congrégation nouvelle, approuvée d'abord par les papes Pie V et Clément VIII, puis érigé en ordre religieux par le pape Paul V. Le bref constitutif de ce dernier pontife, daté du 13 février 1617, obligeait ceux, qui voulaient entrer dans l'ordre de Saint-Jean-de-Dieu, ou des frères de la Charité, aux trois voeux ordinaires et a un quatrième voeu, celui de servir les malades. Il permettait en même temps à chaque maison de cet ordre d'avoir un religieux prêtre, qui ne pourrait exercer aucune charge, aucun office dans la congrégation.
La congrégation de Jean-de-Dieu rendait de tels services qu'elle se répandit avec une grande rapidité. Elle n'était pas encore constituée définitivement comme ordre religieux, lorsque Marie de Médicis, seconde femme de Henri IV, songea à en doter la France. Elle fit venir de Florence à Paris cinq frères de cette congrégation, qu'elle installa, sous le titre de religieux de la Charité, dans une maison de la rue de Petite-Seine, appelée depuis rue des Petits-Augustins. Les lettres patentes par lesquelles Henri IV autorisa cet établissement au mois de mars 1602, enregistrées au Parlement le 11 avril 1609, furent confirmées par Louis XIII au mois d'août 1628, et plus lard par Louis XIV en 1643 et 1665.
En 1607, la reine Marguerite désirant fonder, dans la maison même occupée par les religieux de la Charité, un couvent d'Augustin Dechausses, les cinq frères allèrent s'établir dans un emplacement occupé par de vastes jardins, près d'une chapelle de Saint-Pierre, dont on a fait depuis Saint-Père et enfin Saints-Pères, nom qui est resté à la rue. Marie de Médicis leur fit construire, dans le voisinage de cette chapelle, un hôpital, une maison, et les dota. Les religieux de la Charité devaient, aux termes de leurs règlement, être à la fois chirurgiens, pharmaciens, et soigner eux-mêmes leurs malades. Bientôt le chiffre des bons frères s'éleva de cinq à soixante, et la maison de Pans devint le chef-lieu de toutes les maisons du même ordre, répandues dans le royaume et dans ses colonies.
Six ans après la fondation dont nous venons de parler, les religieux de la Charité élevèrent, à la place de la chapelle de Saint-Pierre, une église qu'ils mirent sous le vocable de saint Jean-Baptiste. Marie de Médicis en posa la première pierre, sur laquelle fut gravée cette inscription:
Maria Mediciva, Galliae et Navarrae regina regens, fundatrtx, anno 1615.
L'architecture de cette église ne se recommandait guère que par un assez joli portail construit, en 1722, sur les dessins de Cotte; mais l'intérieur était orné de quelques oeuvres d'art assez remarquables; on citait, entre autres, la Résurrection de Lazare, par Galloche, tableau dans lequel cet artiste avait fait les portraits de sa femme, de ses filles, de sa domestique et de son porteur d'eau;--un tableau dans lequel Dulin, membre de l'Académie royale de Peinture, avait figuré le Christ guérissant les malades;-dans le choeur, un autre Christ de Benoît;--dans une chapelle, à gauche de l'autel, l'Apothéose de saint Jean-de-Dieu qu'on voyait enlevé par les anges, oeuvre due au pinceau de Jouvenet; enfin, une vierge de marbre sculptée par Le Pautre.
D autres tableaux, répartis dans les salles de l'hôpital, appelaient encore l'attention: dans la salle Saint-Louis, Testelin avait représenté ce prince pansant un malade: Restout avait peint deux sujets tirés de l'Évangile; dans la salir Saint-Michel, Lebrun avait figuré la Charité sous l'emblème d'une femme versant de l'eau sur des flammes; c'était l'un des premiers ouvrages de ce maître; enfin, d'autres artistes en renom, tels que Labite, de Sève, etc.. avaient apporté à la décoration de l'hôpital le tribut de leurs talents. Aujourd'hui toutes ces oeuvres sont dispersées ou anéanties..
L'hôpital de la charité était le noviciat des frères de Saint-Jean-de-Dieu et la retraite des religieux hors de service. Il était administré par les religieux eux-mêmes, qui en occupaient une grande partie. C'était là aussi que se tenait les assemblées, triennales convoquées pour l'élection des supérieurs de toutes les maisons de l'ordre.
On ne recevait autrefois à l'hôpital de la Charité que des hommes attaqués de maladies curables, et encore fallait-il que ces maladies ne fussent point contagieuses ni honteuses. On s'accordait généralement à louer les soins, la propreté, la bonté, la charité véritable, avec lesquels les malades étaient traités. Parmi les garçons chirurgiens attachés à rétablissement, il y en avait un à qui six ans de service conféraient de droit la maîtrise. La Charité s'appelait, pendant la Révolution, hospice de l'Unité: Ce n'est qu'en 1818 qu'elle a repris son premier, son véritable nom.
L'établissement de l'école clinique interne de cet hôpital date de l'an X (1801).
Nouvelle Porte de l'Hôpital de la Charité.
La Charité est ce qu'on appelle un hôpital général, c'est-à-dire destiné aux personnes des deux sexes atteintes de maladies aiguës, ainsi qu'à celles qui sont blessées ou attaquées de maladies chirurgicales. Situé sur une pente qui se prête parfaitement à l'écoulement des eaux, il occupe un terrain considérable et jouit de forts revenus. Au dix-septième, siècle on y comptait cent cinquante lits; en 1790, il n'y en avait pas plus de deux cent huit, dont plus de moitié provenaient de dotations particulières; la fondation d'un lit, au commencement de la Révolution, coûtait 12,000 fr.; chaque malade, alors comme aujourd'hui, avait le sien; mais les places étaient trop rares, et l'on n'était admis que sur de puissantes recommandations. Aujourd'hui le nombre des lits est de quatre cent soixante-seize, et il s'élèvera en 1844 à quatre cent quatre-vingt-douze. On est mieux traité que jamais; y un reçoit indistinctement les hommes et les femmes, et le seul litre d'admission exigé, c'est d'être malade.
Depuis qu'il est sorti des mains des frères de l'ordre de Saint-Jean-de-Dieu, l'hôpital de la Charité est administré et régi comme tous les autres hôpitaux civils. Ses médecins actuels sont: MM. Fouquier, Rayer, Cruvelhier, Bouillaud et Andral; les chirurgiens: MM. Velpeau et Gerdy; enfin, il a pour pharmacien M. Quevenne.--La mortalité moyenne, à cet hôpital, est d'environ un sur sept.
Sous le péristyle d'une porte élégamment sculptée, un domestique, revêtu d'une livrée irréprochable, présente d'une manière respectueuse et tout automatique le programme des sujets mécaniques offerts à la curiosité publique par M. Stevenard, horloger de Boulogne-sur-Mer. Au second étage, une femme élégante, dont les mouvements sont aussi réglés que ceux du valet, remet à travers un guichet surmonté d'une glace une carte devant laquelle s'ouvre d'elle-même une porte de tapisserie donnant entrée dans une antichambre; un monsieur (M. Stevenard en personne) s'avance, salue poliment, et commence au sujet de ses ingénieux mécanismes une petite harangue de laquelle il résulte naturellement que l'orateur est Vaucanson second, ou plutôt Vaucanson premier, ou même encore le seul Vaucanson véritable; les célèbres automates de Vaucanson pouvant faire soupçonner quelque supercherie, parce qu'ils avaient la taille de personnages vivants, tandis que M. Stevenard a perfectionné l'art et créé des automates pygmées. Axiome: La gloire de l'artiste mécanicien grandit en raison de la petitesse de ses oeuvres.
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L'Escamoteur. |
Le Joueur de Flûte. |
Après ce préambule, M. Stevenard introduit les visiteurs dans le salon, où sont exposés trois automates en miniature.
A gauche en entrant est assis sur un divan un petit prestidigitateur haut de seize centimètres (six pouces), et revêtu d'un riche costume oriental: il promène ses regards sur l'assemblée et se lève pour faire à ses spectateurs un respectueux salut; il s'approche d'une table supportée par quatre pieds délicats, prend sur un autre meuble trois gobelets d'argent, et après avoir montré qu'ils ne contiennent rien, en fait successivement sortir, d'abord des muscades d'argent, et enfin un oeuf qui s'entr'ouvre et livre passage à un brillant oiseau-mouche, lequel s'élance, bat des ailes et chante sa délivrance.
Le voisin du prestidigitateur est un musicien haut de trente-deux centimètres (un pied), élégamment vêtu à l'espagnole; il exécute sur la flûte les plus ravissantes mélodies de Rossini et de Bellini; ses doigts s'élevant et s'abaissant selon toutes les règles de l'art des Tulou, brodent sur ces mélodies des variations fort compliquées.
Quand M. Stevenard estime que l'on a suffisamment admiré la musique et le musicien, il appelle l'attention du public vers le troisième automate, son chef-d'oeuvre.
Aux portes d'un temple construit dans le style de la Renaissance et supporté par un magnifique meuble en bois d'ébène sculpté, enrichi d'ornements en bronze doré, est assis un nécromancien de même grandeur que le petit musicien, tenant d'une main la baguette magique, et de l'autre le livre du destin.
Le Magicien.
Dans le socle qui soutient le monument est pratiqué un tiroir renfermant d'élégantes tablettes sur chaque côté desquelles sont gravées des questions en langues française et anglaise.
La tablette contenant la question choisie est confiée à quatre cygnes qui s'avancent pour la recevoir, et rentrent d'eux-mêmes pour la porter au nécromancien; celui-ci, au son d'une musique cachée, tourne les yeux vers la personne qui lui a adressé la question, consulte son grimoire et frappe sur les portes du temple, qui, en s'ouvrant, laissent apercevoir un cartouche en émail noir entouré de brillants.
A un nouvel appel apparaît un petit démon familier porteur d'un vase rempli d'encre d'or dans laquelle le magicien trempe sa baguette pour tracer successivement au milieu du cartouche les lettres qui forment une réponse courte, précise et sans réplique, dont la plus extraordinaire est sans contredit celle qui indique le nombre d'heures et de minutes marquées au même instant à la pendule du salon.
Un nouveau coup de baguette fait disparaître le petit génie, les portes du temple se referment, le magicien se rassied pour reprendre ses méditations et attendre des questions nouvelles. M. Stevenard salue, la porte du salon s'ouvre, et les visiteurs s'écoulent pour faire place à d'autres.
(Voir page 311.)
Le traité de Bergara, signé le 3 août 1839, mit fin à la guerre des carlistes et des christinos, mais il ne détruisit pas tous les germes de discorde qui naissaient successivement des mauvaises institutions sociales de l'Espagne. Il existait des mécontentements dans l'armée, dans l'administration, dans le peuple; ils ne tardèrent pas à se manifester au dehors, à se traduire en émeutes; l'une d'elles éleva Espartero au niveau de la reine régente; une seconde émeute lui donna la première place et renversa Christine.
Le soldat parvenu fut à peine assis sur son trône de régent que de nouvelles insurrections troublèrent le pays, Espartero savait manier le sabre, il ne sut pas tenir le sceptre. Trop souvent, pour faire triompher l'ordre et la loi, il frappa du sabre au lieu de se servir de la main de justice. On sait tous les abus de puissance dont s'est rendu coupable le régent dans sa courte administration. Loin de songer à réconcilier les partis, à harmoniser les intérêts généraux sans froisser les intérêts particuliers, loin de donner une bonne direction aux belles qualités de la nation espagnole, loin de la pousser dans la voie du progrès intellectuel et physique où elle peut conquérir un si brillant avenir, il ne sut que comprimer, qu'exiler, que tuer tout ce qui faisait ombrage à son despotisme soldatesque.
Aussi l'esprit public, qui avait salué son avènement comme l'aurore d'un beau jour, comme le commencement d'une ère de grandeurs et de prospérités, l'esprit public ne tarda pas à réagir contre lui. Le dévouement fit bientôt place à la froideur, puis quelques fautes encore firent naître la haine, et, chez la nation espagnole, la haine conduit à la lutte, à la mort. Les cités qui avaient montré le plus d'enthousiasme lors de l'élévation d'Espartero furent les premières à protester contre ses actes. Barcelone, par son émeute de 1840, l'avait porté sur le pavois, Barcelone se leva avant toute l'Espagne pour le renverser. Au mois d'octobre 1841 Barcelone s'insurgeait déjà contre le despotisme militaire du régent. Mais l'heure de sa chute n'était pas arrivée encore; cette tentative prématurée, qui s'étendit sur une partie de la Catalogne, n'eut pour résultat que d'alourdir le joug du régent.
Dans ces premières luttes du pouvoir et de la nation, Zurbano fut pour le régent un dogue bien dressé; rien ne l'arrêtait quand il s'agissait de prouver son dévouement. L'âge, la faiblesse, la douleur, ne trouvaient nulle pitié en lui; il tuait impitoyablement tout ce que lui désignait le doigt du maître. Cette sanguinaire soumission fut poussée si loin dans les troubles de 1841, que le nom de Zurbano devint en horreur à l'Espagne, et que plusieurs villes, Vittoria entre autres, mirent sa tête à prix.
Orateur appelant le peuple à se prononcer.
Ce fut dans ces circonstances que le régent nomma Martin Zurbano maréchal-de-camp des armées nationales. Le décret est du mois d'octobre. L'année suivante, de nouvelles faveurs tombèrent sur ce favori; Espartero lui donna le commandement supérieur de la province de Gironne.
Sur ce nouveau théâtre Zurbano déploya une activité sans égale; il poursuivit sans relâche les bandes de carlistes, de contrebandiers et de bandits qui désolaient le pays. C'était une oeuvre utile, mais, dans cette oeuvre de destruction. Zurbano dépassa les limites ordinaires de la cruauté; il ne se contenta pas de frapper les bandits, il menaça de mort toute personne qui, arrêtée par eux, leur paierait rançon pour se délivrer de leurs mains; sa menace s'étendit même sur les parents ou amis qui auraient payé cette rançon; cette menace reçut son exécution dans plusieurs cas, et quelques personnes furent fusillées. Les plaintes que souleva cette férocité furent si vives et si multipliées que le général Rodil ordonna à Zurbano de révoquer cette mesure et d'agir désormais avec plus de douceur.
Villageois espagnols fuyant devant Van Halen.
Peu de temps après, malgré cet ordre, il recommanda de nouveau aux commandants militaires de sa province de fusiller immédiatement, sans jugement, comme bandits, les contrebandiers et même ceux qui leur donneraient asile ou secours. Espartero aimait les dévouements aveugles que lui importait la vie de quelques personnes? Il approuva solennellement la conduite de Zurbano en le nommant, à la face de l'Espagne, en août 1842, grand-croix de l'ordre d'Isabelle la Catholique.
En septembre, un de nos compatriotes eut à souffrir de caractère grossier de Zurbano. Zurbano connaissait la haine d'Espartero contre la France; il crut donc pouvoir agir brutalement avec M. Lefebvre, honorable négociant de Gironne, vieillard inoffensif, dont le nom est respecté de toute la province, à cause du grand nombre de bienfaits dont il a doté le pays. Zurbano prétendit avoir besoin, pour loger ses soldats, d'un vaste bâtiment qu'occupaient les fabriques de M. Lefebvre depuis longues années. Il voulut, l'absurde soldat, l'avoir dans vingt-quatre heures. M. Lefebvre lui demanda au moins huit jours: Zurbano ne voulut rien écouter, et ordonna au négociant d'obéir sans plus tarder; celui-ci voulut foire quelques observations sur une cette rigueur. Ce farouche général maltraita ce vieillard. Il fallut la chaleureuse intervention de notre consul-général de Barcelone, M. de Lesseps, pour le garantir de nouvelles persécutions.
Les Anglais, profitant, des troubles de l'Espagne, inondaient ce pays de leurs marchandises. La contrebande se faisait au grand jour sur tout le littoral; les côtes de la Catalogue surtout étaient couvertes de petits navires qui venaient de Gibraltar et débarquaient leur cargaison sous les yeux mêmes des carabineros; ceux-ci étaient évidemment gagnés par l'or anglais. Les manufacturiers de la Catalogue se plaignirent hautement d'un commerce qui les ruinait; ils accusèrent l'administration des douanes de faiblesse ou de corruption. Le régent, tout ami des Anglais qu'il était, ne put rester sourd aux justes plaintes des fabricants; il destitua quelques chefs de la douane, mais il les remplaça par des gens de même étoile; il nomma un nouvel inspecteur-général, mais à qui donna-t-il cet emploi important? à un administrateur éclairé et probe, sans doute? Non, à Zurbano, à l'ancien contrebandier. Ce fut lui qu'un décret du mois d'octobre 1842 nomma inspecteur-général des douanes de terre et de mer d'Espagne, avec des pouvoirs très-étendus; il n'en conserva pas moins le commandement militaire de la province de Girone.
Cependant les esprits s'agitaient de plus en plus à Barcelone. L'installation d'une commission d'emprunt forcé pour payer les troupes, des mesures rigoureuses prises pour la conscription, la suppression d'une fabrique de cigares qui occupait beaucoup d'ouvriers, enfin des négociations entamées à Madrid point un traité de commerce avec l'Angleterre, et qu'on savait contraire aux intérêts de l'Espagne, mirent le comble au mécontentement de la population: il ne fallait plus qu'une étincelle pour faire éclater l'incendie.
Le 13 novembre, quelques ouvriers cherchèrent à entrer une pièce de vin sans payer les droits d'octroi. Les employés les arrêtèrent et les maltraitèrent. La foule s'assembla à leurs cris, prit leur défense et les arracha des mains des douaniers. Le poste militaire voisin accourut, la foule se rua contre lui et le désarma. Dans la soirée, de nombreux rassemblements se formèrent sur tous les points de la ville, les passions s'échauffèrent par le contact. Le lendemain, la ville était sur pied; tous les griefs de la nation contre le régent furent exposés et développés par des orateurs populaires; des milliers d'ouvriers parcouraient les rues et les places en poussant des cris de révolte.
Le mouvement devenait sérieux; le capitaine-général Van Halen fait prendre les armes à la garnison et place un régiment et 6 pièces de canon sur la Rambla, promenade intérieure. Les garnisons des villes voisines sont appelées. La garde nationale, qui compte plus de 10,000 ouvriers, s'arme de son côté. La journée du 14 se passa ainsi; il eut été possible encore cependant d'éviter une collision: quelques paroles de conciliation pouvaient arrêter ce commencement d'insurrection et rétablir l'ordre; les esprits sages, des deux cotés, y songeaient et avaient entamé quelques pourparlers, lorsque, dans la soirée, la garnison de Girone, Zurbano en tête, entra dans la ville et prit position sur une place, écartant avec violence les habitants qui gênaient ses mouvements. L'arrivée de Zurbano et de sa troupe fut à peine connue, qu'une recrudescence d'agitation se manifesta tout à coup. Le bourreau d'Espartero était dans Barcelone, il n'y avait plus de réconciliation possible.
La nuit du 14 au 15 fut consacrée à des préparatifs d'attaque et de défense. Dès le matin, des combats partiels éclatèrent dans les rues et dans les places. Chaque maison devint une citadelle d'où partaient des feux plongeants qui mettaient le désordre dans les rangs des troupes. Zurbano, qui avait encouragé ses soldats par la promesse du pillage, courait de rue en rue, de place en place, mitraillant la population, saccageant les maisons et n'épargnant personne. La rue de las Platerias garde un douloureux souvenir de ce jour. Mais la férocité de Zurbano ne fit que grandir le courage des habitants: les femmes elles-mêmes prirent part à la lutte. Avant la nuit la victoire s'était déclarée pour la ville. Les troupes, après avoir perdu plus de 500 hommes, furent forcées de se retirer dans la citadelle et dans le fort Atarazanas. Le 16, des négociations s'ouvrirent entre le général Van Halen et la junte qui s'était formée la veille; les hostilités furent suspendues et les troupes se retirèrent à San Felice, à deux lieues de la ville.
On ne sait que trop la suite déplorable de ce succès. Fière de sa victoire, la ville ne songea pas à se prémunir contre les représailles du régent. Elle aurait pu, dans les premiers instants, s'emparer du fort Montjouich; elle le laissa entre les mains de Van Halen. Celui-ci n'eut garde de négliger un tel point. A peine bivouaqué à San Felice, il s'occupa de donner à ce fort une bonne garnison, des vivres et des munitions. Il restait ainsi maître de Barcelone. Sûr d'y rentrer quand il le voudrait, il la hissa organiser sa junte, sa milice, se livrer à toutes les illusions d'une victoire sans base solide et il attendit le régent.
Parti de Madrid le 21, Espartero était le 29 au village de Saria, près de Barcelone; il y établit son quartier-général et s'occupa de réduire la ville insurgée. Le 30, sommation lui fut faite de déposer toutes ses armes aux Atarazanas et de se rendre à discrétion, sinon le bombardement aurait lieu; on lui donna jusqu'au 3 décembre. Le désordre régnait dans Barcelone; la menace du régent effraya une partie de la population. On parla de se rendre; les corps francs, quelques bataillons de milice et les personnages les plus compromis s'y opposèrent. Le 5 arriva, et rien n'était décidé; à onze heures du matin le fort Montjouich ouvrit son feu et lança des bombes sur toutes les parties de la ville.
Des vaisseaux anglais, arrivés depuis peu, s'étaient mis en communication avec le régent et avaient, dit-on, fourni des projectiles à Montjouich. A peu de distance étaient à l'ancre des navires Français. Si les premiers donnaient à Espartero les moyens de détruire Barcelone, les seconds, assistés de notre consul, recueillaient au milieu du danger les malheureuses victimes de cette anarchie politique, et les sauvaient de la mort, sans exception de parti. La marine française a joué un noble rôle dans cette scène déplorable; notre consul, M. de Lesseps, a bien mérité de l'humanité.
Après un bombardement de treize heures, après avoir reçu 817 bombes, après avoir vu ses plus beaux quartiers détruits ou incendiés, Barcelone se rendit le 4 au matin, et ouvrit ses portes aux troupes du régent. Zurbano y rentra un des premiers et se promena avec une cruelle ostentation dans les lieux qui avaient le plus souffert du bombardement. Le même jour de nombreuses arrestations eurent lieu, des commissions se formèrent, et les fusillades commencèrent le 5, peu après la rentrée de Van Halen. Les exécutions continuèrent les jours suivants. De son village de Saria, d'où il n'osait sortir, Espartero donna froidement l'ordre de décimer les milices. Les chefs de l'insurrection étaient en fuite; ce fut donc de malheureux soldats égarés que frappa la vengeance du régent, et ce fut le sort, plus que la gravité de la faute, qui dicta l'arrêt de mort.
Pendant cette première phase de la réaction, Zurbano fut envoyé dans sa province de Girone, où des mouvements insurrectionnels avaient lieu. Il fallait désarmer et museler Figuères et Girone; ou ne pouvait choisir une meilleure main. Il partit le 14 décembre. Son approche causa un tel effroi dans ces deux villes, que beaucoup d'habitants les quittèrent.
Après avoir frappé Barcelone d'une contribution de guerre de 12,000,000 de réaux, comme on le fait pour une ville ennemie; après avoir rempli les prisons, prononcé l'exil, condamné aux galères et à mort le plus grand nombre possible d'insurgés, Espartero sentant sa soif de vengeance à peu près satisfaite, quitta le village de Saria, le 22 décembre, et se mit en route pour Madrid. La veille, pour punir Van Halen de son défaut de vigueur, il le destitua de ses fondions de capitaine-général de la Catalogue, et le remplaça par Scoane, sur la Fermeté duquel il pouvait compter.
(La suite à un prochain numéro.)