Je n'étais pas le seul en possession d'un morceau de glace. Une douzaine au moins de nos gens jouaient la même partie que moi; mais quelques-uns étaient blessés, d'autres saisis par le froid de l'eau: ceux-ci lâchaient prise l'un après l'autre, tantôt avec un blasphème désespéré, tantôt avec des soupirs gémissants dont l'intonation funèbre a quelque chose d'inimitable; plaintes et râle tout à la fois, qu'on n'oublie plus quand on les a une seule fois entendus.

Il vint un moment ou je fus à mon tour saisi du plus complet découragement. Je ne sentais plus mes doigts; un nuage de sang passait devant mes yeux; ma poitrine oppressée me refusait le souffle, et la tête inclinée en arrière, j'allais succomber, lorsqu'une voix amie me rappela au sentiment de l'existence.

«Courage, Moodie!... Au vaisseau, que diable!... Si j'arrive avant vous, comptez sur moi.»

Le nageur qui parlait ainsi me repoussa d'un coup d'épaule, et gagna les devants sans que je l'eusse pu reconnaître.

J'arrivai enfin près du vaisseau.

«Courage!» me répéta la même voix. Et une corde me fut jetée.

Je la saisis au vol; mais retirée trop vite, elle glissa dans ma main amortie, et le léger bruit qu'elle fit en retombant contre le bordasse du petit navire produisit sur moi l'effet d'un coup de canon.

«A vous encore!» Une seconde corde tomba sur l'eau près de moi. Celle-ci était doublée. Je la saisis et la passai sous mes bras.

J'ai su depuis que j'avais les yeux ouverts et que je parlais très-distinctement, lorsqu'on parvint à un hisser sur le pont. Une fois là, par exemple, toute force m'abandonna, et je ne sentis pas même une balle qui me fracassa le poignet pendant que mes deux braves camarades me trainaient vers l'écoutille.

Le rempart n'était pas à plus de soixante verges du bâtiment, et les Français, très-décidés à nous faire boire jusqu à la lie le calice amer de la défaite, tiraient sur nous sans pitié.

Dans la cabine où mon généreux compagnon d'armes me descendit, il n'y avait qu'un autre blessé, un sergent du 91e, nommé Briggs, atteint à l'épaule d'un coup de feu. Il souffrait horriblement et ne se faisait faute de plaintes et de cris. On m'avait étendu aussi loin de lui que le comportait l'étendue de notre commun asile, et quand je fus ranimé, nous ne nous adressâmes pas un seul mot.

Mon sang coulait d'une manière inquiétante. Je parvins à

[Note du transcripteur: Deux lignes illisibles.]

Au bout d'une heure environ, j'éprouvai une soif ardente, et je le dis à mon compagnon, qui d'un grand sang-froid me répondit par ce seul mot:

«Buvez!»

Il est vrai qu'un geste énergique m'expliqua ce qu'il voulut dire. Le plancher de la cabine était inondé. A force de tirer sur le bâtiment les Français avaient envoyé quelques balles dans ses oeuvres vives, il faisait eau, sans que l'on put s'y tromper.

Je voulus me lever, impossible; mes jambes me refusaient service. A grand peine arrivai-je à me mettre sur mon séant.

Une autre heure s'écoula. Tout entier à la douleur physique qui éteignait en lui le sentiment de la crainte, Briggs continuait à se plaindre. L'eau montait et montait sans cesse; elle arrivait à ma poitrine, et m'obligeait à tenir soulevé mon bras blessé. Le picotement que l'eau salée produit sur une plaie vive est, à la lettre, insupportable.

Je me voyais voué à une mort lente et certaine, qui me faisait regretter de n'avoir pas péri, sur les remparts, autrement qu'un rat dans une souricière.

Lorsque tout à coup il me sembla que l'eau baissait, ce qui était vrai. L'heure de la marée descendante était venue, et fort à propos; vingt minutes plus tard, c'était fait, de moi.

Le feu avait cessé depuis longtemps. Le navire étant couché sur le flanc, et la vase suffisamment raffermie, des soldats français vinrent nous chercher. J'avouerai, sans la moindre vergogne, que je fus enchanté de me rendre à discrétion. Au lieu de nous porter à bras jusque dans la ville, nos vainqueurs, assez peu cérémonieux, quoi qu'on puisse dire de la politesse nationale, nous firent hisser, comme des poids morts, au sommet du rempart voisin. Je fus de là dirigé sur l'hôpital, en compagnie d'un jeune gaillard qui trouvait la mission assez peu de son goût.

Pour se consoler, sans doute, il s'empara de la cantine qui pendait encore à mon côté, pleine aux deux tiers d'un excellent rhum auquel j'avais eu la maladresse de ne pas songer plus tôt. Ce procédé sans façon m'autorisant à quelque familiarité, je retrouvai assez de force pour lui arracher des mains ce vase qu'il vidait avec dévotion, et dont j'absorbai le contenu en quelques gorgées.

J'entrai peu après à l'hôpital, où finit naturellement un récit que j'ai entrepris pour vous égayer. J'aurais cependant encore à vous conter la disparition de mes habits d'uniforme, que j'eus la bonhomie de confier à un infirmier. Je pourrais aussi vous amuser en vous disant comme quoi je sortis de l'hôpital avec les pantalons d'un de mes camarades et la redingote d'un autre; costume d'autant plus malséant et mal assorti, que le premier avait six pieds, et le second quatre et demi tout au plus. Il ne serait peut-être pas sans agrément de consigner ici l'histoire de la chemise que l'hôpital m'avait fournie, et qu'on voulait absolument me reprendre, sans me restituer la mienne. Je fis la plus belle défense du monde, non pas tant pour la chemise (encore que ce soit un vêtement précieux en lui-même), mais parce que j'avais cousu dans un de ses coins le peu d'argent qui me restait. D'ailleurs...

«Et M'Dougal, s'il vous plaît, que devint-il?»

Un nuage passa sur le front du narrateur.

«M'Dougal avait quitté le navire aussitôt après m'avoir mis en sûreté. Personne n'a jamais su ce qui était advenu de lui: s'il mourut frappé d'une balle française ou noyé dans les eaux du Scheldt...

--Et Johanna? m'empressai-je d'ajouter.

--Johanna, reprit le colonel subitement déridé... Johanna quitta peu après Tholen, et s'embarqua pour l'Angleterre.

--Avec vous?

--Non pas, Dieu merci! avec un timbalier des Coldstream Guards. L'amour, en général... et plus particulièrement celui des liqueurs fortes... perdit cette inconsolable veuve. Du moins le burgher se plaignit-il des effets du punch, qui avait servi de philtre amoureux au séducteur de sa belle-fille. Je le consolai selon toutes les règles de l'homéopathie, qui n'était pas encore inventée, en l'abreuvant de ce dangereux poison,--mais non pas à doses infinitésimales. Le Predikaant m'aida beaucoup dans cette oeuvre charitable.»
O. N.



Paris au Bord de l'Eau.

(Voir page 119)


Badauds.

II.

Si le travail occupe une foule de bras sur les bords de la Seine, nulle part aussi la flânerie n'est plus active, plus incessante. Voyez le parapet de ce pont, comme il est surchargé d'individus: les uns suivent de l'oeil une embarcation que le courant, bien plus que ses voiles ambitieusement déployées, entraîne vers les rives lointaines de Saint-Cloud ou de Meudon; les autres concentrent toute leur attention sur un chien qui s'élance pour rapporter la canne de son maître; celui-ci est suspendu, pour nous servir d'une expression antique, à la ligne immobile d'un pêcheur de goujons; celui-là compte les passagers qui montent sur le bateau à vapeur. Quelques-uns, véritables artistes du métier, font de l'art pour l'art, c'est-à-dire de la flânerie pour la flânerie; ils regardent tout simplement couler l'eau. Un moment viendra où cette foule sera bien plus considérable encore, où ces physionomies s'animeront, c'est lorsque ce cri sinistre aura retenti sur la rive: «Un homme à l'eau!» Soyez sûr alors que, si les secours tardent à arriver, vous verrez s'élancer du haut de ce parapet un de ces flâneurs qui paraissent si calmes, si flegmatiques à présent. L'action succédera brusquement à la rêverie, le spectateur deviendra acteur, et tel individu qui comptait ne consacrer sa journée qu'à d'innocentes distractions, deviendra un héros malgré lui et sauvera son semblable. L'existence parisienne est remplie de semblables hasards.


              Vue extérieure des Bains Deligny.

Nous ne quitterons pas les ponts sans jeter quelques lignes de malédiction contre l'avide barbarie de certains industriels qui ont inventé la pêche aux hirondelles. Un hameçon attaché à l'extrémité d'une longue ficelle pend au-dessus de l'eau, appâté, d'un ver ou d'une mouche; l'hirondelle, que ses petits attendent et qui ne croit pas d'ailleurs à la méchanceté humaine, se jette sur la mouche et reste suspendue par le cou. Vous nous direz sans doute que nous pourrons nous donner bientôt, au prix de quelques centimes, le plaisir de rendre ces malheureuses captives à la liberté; n'importe! ces spéculations sur la sensibilité publique nous paraissent ignobles; et puis que de gens qui n'osent pas se montrer généreux en plein jour! Les pauvres hirondelles sont souvent victimes de cette fausse honte: elles meurent entassées dans leur cage, privées d'air et de nourriture. Ce genre de pêche devrait être défendu: il prive la Seine d'un de ses plus gracieux ornements; instruites par l'expérience, les hirondelles quittent ses bords maudits; or, quand vient le printemps, une rivière sans hirondelles est comme un parterre sans fleurs.

Rangerons-nous les canotiers parmi les flâneurs aquatiques? doute terrible, question épineuse! Tour résoudre la difficulté, nous avons interrogé quelques canotiers, ils nous ont répondu par le silence du mépris. Évidemment le canotier répugne au titre de flâneur; lui donnerons-nous le titre de marin? hélas! il le faut bien.

Le canotier est cousin germain du garde national: il aime à jouer au marin comme l'autre aime à jouer au soldat. N'ayant pas d'existence légale, de mandat social, d'organisation, il y suppléera par l'association individuelle; chaque canot aura son équipage, chaque équipage son capitaine. Ainsi enrégimentés, les canotiers se donneront une nationalité factice; les uns arboreront le pavillon américain, les autres le pavillon anglais; ceux-ci le pavillon grec, ceux-là consentiront à rester Français. Même manoeuvre, même costume qu'à bord des navires de guerre. Le commandement se fait au sifflet; il y a un porte-voix pour le capitaine. J'ai connu un canotier auquel on avait persuadé que M. Thiers, lors de son dernier ministère, avait rédigé un projet de loi tendant à mobiliser tous les canotiers de Paris pour parer aux éventualités d'une guerre avec l'Angleterre.

Le canotier a encore ceci de commun avec le garde national que les plaisanteries glissent sur lui sans entamer le moins du monde sa cuirasse;

Ille robur et aes triplex... qui fragitem truci, etc., etc.

On remplirait des volumes avec toutes celles qu'on a faites ou qu'on fera sur son compte. Il est question, depuis quelque temps, de rétablissement d'un canot's club à l'instar au jockey's club; nous ne savons pas au juste où en est ce projet. En attendant, les canotiers se réunissent à Bercy; ils forment des sociétés chantantes, des espèces de caveaux où l'on cultive à la fois la malelotte, le petit vin à douze et la poésie mythologique.

N'allez pas croire cependant que l'existence du canotier soit exemple de périls; la tempête s'abat sur le pont du frêle navire; les typhons de Saint-Ouen, le mistral de Saint-Maur viennent mettre en danger la frêle embarcation; souvent tous les efforts deviennent inutiles, l'esquif chavire, il faut gagner le rivage à la nage; heureux si, en touchant au bord, l'équipage se trouve encore au complet.

Les accidents sur la rivière sont assez fréquents; leurs résultats seraient bien moins souvent désastreux si le désir de faire de la couleur locale, de passer pour de vrais flambards, ne poussait l'imprudent canotier à des excès que l'amour de la poésie maritime ne suffit pas toujours à excuser.


Vue intérieure des Bains Deligny.

Vienne un événement dans le genre de celui dont nous venons de parler, une tempête, un naufrage, et le malheureux flambard, gêné par l'excédant de couleur locale qui surcharge son estomac, court le double risque d'être entraîné par le courant et étouffé par le poids de l'eau.

On ne saurait trop recommander aux capitaines de prêcher la sobriété à leurs équipages. Le vrai marin attend d'être à terre pour se livrer à l'ivresse des festins.

Le véritable flâneur de la Seine, c'est le pêcheur à la ligne. En voilà un que les moqueries populaires n'ont pas épargné; il résiste depuis des siècles aux sarcasmes de vingt générations; c'est l'homme fort d'Horace: il pêcherait à la ligne sur les ruines, du monde. Il se tient là, la ligne tendue, l'oeil aux aguets, faisant silence, s'étonnant, durant une journée entière, de la ténacité du poisson à ne pas mordre à l'hameçon; il n'aurait qu'à lever les yeux pour jouir d'un des plus admirables panoramas qui soient au monde: il reste le regard fixé sur un morceau de liège qui flotte sur l'eau.


La pleine eau.

Appliquez cette patience, cette puissance de concentration sur un objet plus relevé, les mathématiques, par exemple, et vous avez Archimède ou Newton. Il y a du pêcheur à la ligne au fond de tout homme de génie.

Mais ne poussons pas plus loin ce paradoxe; d'autres objets réclament notre attention. Le thermomètre de l'ingénieur Chevalier, qui est aussi une des curiosités des bords de la Seine, promet un jour exempt d'orages et permet l'accès de l'eau au baigneur parisien. Aujourd'hui la natation est devenue une mode pour tout le monde et un besoin pour quelques-uns: les cercles de bains sont passés à celui de monument public. Que de progrès depuis l'école-Petit jusqu'à l'école-Deligny! L'école-Petit est en quelque sorte la Sorbonne de la natation, l'école Deligny en est le café de Paris. L'une a conservé sa physionomie classique et sévère; c'est là que les élèves de Sainte-Barbe, de Rollin, d'Henri IV, viennent rafraîchir leurs membres fatigués par les luttes universitaires; l'autre est coquette, somptueuse, élégante comme un vaste boudoir. On y marche sur des tapis, on y fume le cigare de la Havane ou la cigarette de Latakié; on y prend des glaces et des sorbets. L'école-Deligny est dentelée, festonnée, pleine d'arceaux et d'ogives comme un palais mauresque. C'est un Alhambra flottant, un Alcazar bâti sur pilotis.

Ce que nous disions tout à l'heure du canotier et du pêcheur à la ligne, peut s'appliquer également au nageur; il est type comme les deux autres. Le nageur ressuscite l'antique fable des Tritons, il passe sa vie à l'école de natation, c'est-à-dire dans l'eau. Entré le premier dans l'établissement, il en sort le dernier; il décide les paris, juge les plongeons, punit les passades déloyales et règle l'ordre et la marche de la pleine-eau. C'est une royauté qui commence avec le premier lilas et finit avec la dernière hirondelle.

Quittons l'école de natation et remontons sur le Pont-Royal; de là nous pourrons embrasser le cours entier de la Seine. Toute l'histoire de Paris, représentée par ses monuments, se reflète dans ces ondes fugitives; l'Institut devant des bains publics, l'Hôtel-Dieu devant un bateau de blanchisseuses, la place de Grève devant un pêcheur à la ligne. A chaque instant ce sont de nouveaux contrastes: le quai aux Fleurs touche au Palais-de-Justice, les roses auprès des verrous; la Morgue est à côté d'un marché, la mort et la vie; la Préfecture de Police est vis-à-vis l'hôpital, le crime et le malheur, le vice et la misère. Le Louvre, les Tuileries, les Invalides, l'Hôtel-de-Ville, la Chambre des Députés, l'hôtel des Monnaies, au-dessus de ces édifices, les tours de Notre-Dame. En voyant ces monuments échelonnés sur les rives de la Seine, on serait tenté de croire que les architectes ont voulu que le fleuve portât aux flots de l'Océan quelque image de la grandeur de la France.



Cours Scientifiques.

ÉCOLE DE MÉDECINE.

BOTANIQUE.--M. MARTINS, PROFESSEUR AGRÉGÉ.

La brillante verdure qui renaît chaque année à nos yeux ne sert pas uniquement, comme quelques-uns de nos lecteurs le pensent peut-être, à parer nos campagnes et à nous offrir de frais abris pendant la chaleur du jour. Avant d'étendre ses bienfaits sur l'homme, elle est utile au végétal lui même; c'est par son entremise que la plante se met en rapport avec l'atmosphère et y élabore les sues qu'elle a puisés dans le sol; les feuilles sont, en un mot, les organes principaux de la respiration végétale, les poumons des végétaux. Dans les climats des tropiques, sous un ciel brûlant mais plus pur, la nature est plus riche et mieux parée, une végétation luxuriante se montre de toutes paris, et cette surabondance de vie se manifeste à l'extérieur par un développement admirable des organes foliacés, les poumons présentent une surface plus étendue, et la vie végétale atteint son plus haut point de perfection.

En quoi consiste donc cette respiration, ce phénomène important, qui tient le règne animal et le règne végétal tout entiers sous son influence mystérieuse? Nous avons déjà répondu en partie à cette question dans notre dernier numéro: nous avons donné une idée de la manière dont la respiration s'exécute chez les animaux; nous allons étudier aujourd'hui cette fonction dans le règne végétal; le cours que vient de terminer à l'École de Médecine M. Martins, professeur agrégé, nous en donne l'occasion.

Avant d'aborder l'étude de la respiration végétale, il faut bien nous rendre compte de la signification exacte des termes dont nous allons faire usage. Nous avons en effet une distinction importante à établir: nous reconnaissons dans une plante des parties vertes et des parties colorées, et nous entendons, avec tous les botanistes, par parties colorées tout ce qui n'est pas vert; ainsi, pour nous, la fleur du lis sera colorée, quoiqu'elle soit blanche; les racines, les vieilles tiges, les fleurs, leurs enveloppes et les fruits, sont des parties colorées. Cela posé, étudions successivement la manière dont, ces différentes parties agissent sur l'air atmosphérique. L'air, comme chacun le sait, est un mélange de deux gaz; l'oxygène et l'azote. Un volume d'air offre sur 100 parties à peu près 79 parties d'azote et 21 parties d'oxygène; il renferme en outre des traces d'acide carbonique. On s'étonne, au premier abord, qu'une proportion si faible de ce dernier gaz puisse, comme nous allons le voir, jouer le rôle principal dans la respiration végétale; mais cet étonnement disparaît quand on songe à l'immensité de la masse d'air qui nous entoure. Nous ne recueillons dans nos expériences que très-peu d'acide carbonique parce que nous ne soumettons à l'analyse qu'une très-petite quantité d'air, mais le calcul nous apprend que l'atmosphère renferme en réalité 1,500 billions de kilogrammes de carbone.

Fonctions des parties colorées.--Les parties colorées des plantes absorbent l'oxygène et exhalent l'acide carbonique. Ce phénomène a lieu en tout temps, et de jour comme de nuit.

Nous voyons sans cesse autour de nous des preuves de ce fait; ainsi la présence de l'air est indispensable aux racines elles-mêmes; et si elles sont trop enfoncées dans le sol, en sorte que l'air ne puisse parvenir jusqu'à elles, la plante dépérit; le même état de souffrance se manifeste si le pied de l'arbre est inondé, et qu'une grande masse d'eau se trouve ainsi interposée entre l'air et les racines. Pour hâter la croissance d'une jacinthe, il suffit de renverser une fiole d'oxygène dans le vase plein d'eau où plongent ces racines.--Les fruits agissent comme les racines et donnent naissance à des phénomènes identiques, même après avoir été cueillis; chacun connaît le danger qu'il y a à séjourner dans un endroit où des fruits sont réunis en grande quantité; l'oxygène de l'air du fruitier étant bientôt absorbé, est remplacé par de l'acide carbonique, gaz mortel pour l'homme.--Les fleurs sont dans le même cas; il serait imprudent de passer une nuit dans une serre, ce qui prouve en outre que le dégagement de l'acide carbonique s'effectue de nuit comme de jour. Les parties colorées respirent donc à la manière des animaux; elles absorbent l'oxygène et exhalent de l'acide carbonique qui vicie l'air environnant.

Fonctions des parties vertes.--Ici commence l'ordre de phénomènes le plus important pour le végétal et celui que les feuilles sont principalement appelées à remplir; une grande différence nous frappe au premier abord: l'action n'est plus la même pendant le jour et durant la nuit.

Pendant la nuit les parties vertes se comportent comme les parties colorées, elles absorbent l'oxygène et dégagent de l'acide carbonique.

Pendant le jour, au contraire, et sous l'influence directe des rayons du soleil, les plantes décomposent l'acide carbonique, fixent le carbone et exhalent, l'oxygène. Ce fut Bonnet qui entrevit le premier ce curieux phénomène.

Il avait placé des feuilles dans une source: les rayons du soleil y dardaient avec force, et de petites bulles de gaz se montrèrent bientôt, principalement sur la surface inférieure. Bonnet pensa que c'était de l'air qui provenait de l'eau; pour s'en assurer, il plaça les feuilles dans de l'eau distillée et dépouillée par conséquent d'air; il ne parut plus une seule bulle de gaz, et Bonnet se confirma dans son opinion erronée; il avait négligé de faire l'analyse de cet air prétendu, et passa ainsi à côté d'une des plus belles découvertes de la physiologie végétale. Priestley reprit plus tard la même expérience; mais, en véritable chimiste, il ne manqua pas de soumettre à l'analyse le gaz qu'il vit se produire, et reconnut avec étonnement que c'était de l'oxygène. L'acide carbonique contenu en dissolution dans l'eau avait été décomposé; les feuilles s'étaient emparées du carbone et avaient exhalé l'oxygène. Bonnet n'avait pas obtenu de gaz dans l'eau distillée, parce que la plante n'y trouvait plus d'acide carbonique qu'elle put décomposer. Mais ce n'était pas tout: il fallait prouver encore que dans l'air l'action est la même; que sous l'influence des rayons solaires la plante décompose l'acide carbonique de l'atmosphère comme elle le fait pour celui que l'eau tient en dissolution. Ce fut Théodore de Saussure qui mit ce fait hors de doute par un exemple admirable de simplicité et de précision. Il prit vingt-une pervenches aussi semblables que possible, dont il analysa sept; il nota la quantité de carbone qu'elles renfermaient; il en plaça ensuite sept sous un récipient où il avait introduit sept centièmes d'acide carbonique; sept autres furent placées sous un second récipient où il y avait de l'air privé d'acide carbonique. Il laissa végéter pendant six jours ces quatorze pervenches, et procéda ensuite à l'analyse du gaz renfermé sous les deux cloches: dans la première l'acide carbonique tout entier avait disparu et l'air restant contenait vingt-quatre et demi pour cent d'oxygène, au lieu de vingt-un qu'il renfermait d'abord; dans la seconde cloche, la quantité d'oxygène n'avait pas augmenté; les pervenches de la première furent soumises à l'analyse: elles renfermaient onze centigrammes et demi de carbone de plus que celles qui avaient été analysées au commencement de l'expérience. La quantité de carbone n'avait pas augmenté; dans les plantes de la seconde cloche, dont l'air avait été dépouillé de toute trace d'acide carbonique.

Par cette expérience remarquable, de Saussure a mis en évidence le principe fondamental de la respiration végétale; décomposition de l'acide carbonique, exhalation de l'oxygène et fixation du carbone. La plante est essentiellement composée de carbone, et toutes les forces vitales agissent pour fixer ce carbone dans son sein. L'air qui nous entoure est donc d'autant plus vivifiant pour les plantes qu'il est plus mortel pour les animaux, par la proportion d'acide carbonique qu'il renferme.

Ce n'est pas seulement de l'atmosphère que les végétaux retirent le carbone qui leur est nécessaire; il existe encore deux autres sources où ils en puisent sans cesse. Au moyen de leurs racines ils trouvent de l'acide carbonique dans le sol, et le décomposent ensuite. Pour s'assurer de ce fait, Sénébier ayant pris deux branches aussi semblables que possible, plaça la tige de l'une d'elles dans de l'acide carbonique; l'autre fut laissée à l'air; la première était encore pleine de fraîcheur que la seconde était complètement fanée. Enfin les végétaux, en combinant de l'acide carbonique, forment l'oxygène absorbé pendant la nuit avec le carbone même qu'ils renferment dans leur sein. Ainsi l'on peut dire que, pendant la nuit, la plante prépare des matériaux pour le travail plus important du jour: elle absorbe de l'oxygène et exhale de l'acide carbonique, qui sera décomposé au profil du végétal sous l'influence salutaire des rayons du soleil. M. Dumas pense même que la plante ne fait rien pendant la nuit, qu'elle n'agit réellement que le jour, et qu'à l'ombre elle se borne à laisser passer l'acide carbonique emprunté au sol qui filtre à travers ses tissus et se répand dans l'air.

Les parties vertes des végétaux qui jouissent de ces propriétés admirables de décomposition, sont douées d'une autre faculté non moins mystérieuse: elles retiennent tous les rayons chimiques que darde le soleil. Chacun se souvient, en effet, de l'impuissance de l'appareil de M. Daguerre à reproduire les paysages, comme si, dit M. Dumas, les rayons chimiques essentiels aux phénomènes daguerriens avaient disparu dans la feuille, absorbés et retenus par elle et mis en réserve pour servir à la dépense énorme de force chimique nécessaire à la décomposition d'un corps aussi stable que l'acide carbonique.

Les végétaux, outre le carbone, absorbent de l'hydrogène en décomposant l'eau qui entoure leurs racines, comme font prouvé MM. Edwards, Colin et Boussingault. D'après les expériences de ce dernier chimiste, ils fixent de plus une certaine quantité d'azote.

Le tableau suivant résume d'une manière très-concise les phénomènes principaux de la respiration végétale.

RESPIRATION VÉGÉTALE.

Les phénomènes qui constituent essentiellement la respiration des végétaux diffèrent donc totalement de ceux que nous a présentés la respiration des animaux; les premiers versent dans l'air de l'oxygène, gaz bienfaisant, source de vie; les seconds répandent, au contraire, autour d'eux des flots d'acide carbonique, gaz impur et qui devrait vicier l'air qui le reçoit; la respiration végétale servirait donc, à purifier l'air souillé par le souffle impur des animaux. Quelques observations viendraient à l'appui de cette idée: on sait que le fond des mares est souvent couvert de végétaux qui forment, par leur réunion, comme un tapis de verdure au fond des eaux. M. de Humboldt, observant les poissons qui s'y trouvaient, s'aperçut qu'ils étaient pleins d'ardeur et de vie lorsque le soleil dardait ses rayons sur l'eau; ils paraissaient souvent, au contraire, épuisés et malades lorsque le soleil ne se montrait pas, et quelques-uns même finissaient par mourir si le ciel restait longtemps couvert. Frappé de ce fait, l'illustre observateur analysa l'eau de la mare quand le soleil donnait, et ce ne fut pas sans étonnement qu'il trouva que l'air contenu en dissolution dans l'eau renfermait 80 à 90 pour 100 d'oxygène; ayant soumis ensuite à l'analyse une certaine quantité d'eau de la même mare recueillie pendant un temps sombre, il n'y trouva plus que 16 à 17 pour 100 d'oxygène. Cette différence énorme expliquait le malaise des poissons durant les heures ou ils ne pouvaient respirer une quantité suffisante d'oxygène, et l'augmentation de ce gaz précieux lors des jours de soleil, jours de joie et de santé pour les poissons, ne peut être attribuée qu'à l'influence des végétaux de la mare, dont la respiration, activée par la présence du soleil, purifiait l'eau en y versant une proportion plus considérable de gaz oxygène. Mais ce fait isolé ne prouve pas, quelque curieux qu'il soit, les rapports constants que plusieurs physiologistes ont voulu établir entre les deux règnes, les mettant pour ainsi dire sous la dépendance l'un de l'autre, en donnant aux animaux la tâche de fournir l'acide carbonique nécessaire au règne végétal, et en chargeant les plantes de débarrasser l'atmosphère de ce gaz impur et de le remplacer par l'oxygène. M. Martins se hâte de prévenir ses auditeurs contre ces idées spécieuses au premier abord, mais que l'expérience ne confirme pas. Considérant la plante dans son ensemble, il remarque que les parties vertes sont toujours les plus nombreuses, que pendant la nuit la plante vicie l'air au lieu de le purifier, que pendant l'hiver l'action du règne végétal cesse presque entièrement, et qu'enfin, pendant le jour et durant la belle saison, le soleil refuse souvent à la terre ses rayons vivifiants. Le professeur en conclut que les deux actions se balancent et qu'en somme la présence du règne végétal n'influe pas ou n'exerce du moins qu'une faible influence sur la composition de l'air. Les expériences de Link Woodhouse et Grish viennent donner à cette opinion un cachet de certitude. Ces observateurs placèrent sous de grandes cloches des plantes entières chargées de feuilles, de fleurs et de fruits; après un temps assez considérable, l'air de la cloche fut soumis à l'analyse, et sa composition était la même qu'avant l'expérience: il y avait eu un équilibre parfait entre les différents phénomènes; ce que l'air avait gagné en oxygène par l'action des parties vertes lui avait été repris par les parties colorées; il en avait été de même pour l'acide carbonique, et l'air de la cloche n'avait été ni vicié ni amélioré par la respiration de la plante. La chimie, par la voix de M. Dumas, vient d'ailleurs confirmer l'opinion des botanistes. L'illustre savant nous prouve par des chiffres que l'influence du règne végétal est nulle sur les animaux. L'air qui nous entoure, dit-il, pèse autant que 581.100 cubes de cuivre d'un kilomètre de côté; son oxygène pèse autant que 134.000 de ces mêmes cubes. En supposant la terre peuplée de mille millions d'hommes et en portant la population animale à une quantité équivalente à trois mille millions d'hommes, on trouverait que ces quantités réunies ne consomment en un siècle qu'un poids d'oxygène égal à 15 ou 16 kilomètres cubes de cuivre, tandis que l'air en renferme 134.000. Il faudrait 10.000 années pour que tous ces hommes pussent produire sur l'air un effet sensible à l'eudiomètre de Volta, même en supposant la vie végétale anéantie pendant tout ce temps.» Nous voyons donc que, par des considérations différentes, M Martins et M. Dumas arrivent au même but. La chimie, la balance en main, vient confirmer les doctrines de la physiologie végétale; leurs résultats sont d'accord: nous ne devons pas nous en étonner, car les sciences sont soeurs et doivent marcher en se donnant la main.



Margherita Pusterla.

AVANT-PROPOS.

Le 13 mai dernier, l'Illustration, dans son Bulletin bibliographique, a rendu compte de l'Histoire universelle publiée en Italie par M. César Cantù, et dont une traduction s'imprime en ce moment à Paris. Nous offrons aujourd'hui à nos lecteurs un roman du même écrivain, Margherita Pusterla. Notre intention n'est pas d'entretenir ici nos lecteurs de M. Cantù lui-même, et nous renvoyons ceux qui seraient curieux d'avoir quelques détails sur sa vie; littéraire à l'article que notre collaborateur lui a consacré. Mais il est peut-être nécessaire, sans prétendre en aucune façon imposer notre opinion à personne, de dire quelques mots de l'ouvrage dont nous commençons aujourd'hui la traduction.

La renommée a ses hasards et ses caprices, et c'est surtout sur les importations littéraires qu'elle exerce sans contrôle l'arbitraire de ses jugements. Souvent, on ne le sait que trop, un peuple ne connaît que les médiocres écrivains de la contrée voisine, qui le juge également sur les moindres représentants de son génie; tandis que des réputations nationales, très-justes et très-méritées, ne passent jamais la frontière, qui ne devrait pas exister pour elles.

Nous pensons que ces réflexions s'appliquent, dans une certaine mesure, au peu de bruit qu'a fait en France Margherita Pusterla. L'école du roman historique en Italie, qui reconnaît Manzoni pour son maître, n'a pourtant produit aucune oeuvre qui, avec des qualités très-différentes, et sans la moindre trace d'imitation, mérite plus d'être comparée aux oeuvres du chantre des Promessi Sposi. On peut juger diversement les défauts de M. Cantù, mais il ne peut y avoir qu'une voix sur ses qualités: un sentiment littéraire élevé, une érudition solide et consciencieuse, un habile développement des caractères, une inspiration morale toujours droite, toujours présente, le sens du pathétique, l'expression souvent forte, souvent heureuse, de l'énergie, de la sensibilité; est-il beaucoup de romanciers célèbres dont on en puisse dire autant? Ces qualités, l'Italie les a trouvées dans Margherita Pusterla, qu'elle compte parmi ses lectures favorites. Nous espérons que la traduction, interprète toujours un peu perfide, ne les cachera pas entièrement à nos lecteurs. Ils ne chercheront pas, surtout dans les premiers chapitres, le rapide intérêt et la facile lecture des nouvelles que nous avons données jusqu'ici, et que, nous donnerons encore de temps en temps, sans interrompre le cours de la publication de Margherita. Ils comprendront dès l'abord que c'est là une oeuvre qui, par son étendue, réclame la longueur des préparations, et que le grand Écossais lui-même ne résisterait pas à celui qui le jugerait sur le début de ses chefs-d'oeuvre. Les conditions de cette équité préjudicielle une fois remplies, nous croyons que te talent de l'auteur exercera sur le public français toute l'influence qu'il a exercée en Italie.



MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert?--Non.
--Ce livre n'est pas pour toi.




CHAPITRE PREMIER.

LA MARCHE TRIOMPHALE.

n 1340, au commencement de mars, les Gonzague, seigneurs de Mantoue, avaient tenu cour plénière dans leur ville. Tables publiques, musiciens, saltimbanques, bouffons, fontaines de vin, ils avaient prodigué toute la pompe que les petits tyrans, qui avaient succédé aux gouvernements libres dans la Lombardie, appelaient à leur aide pour éblouir les esprits généreux, charmer les frivoles et capter le peuple, toujours alléché par les brillantes apparences. Trois mille cavaliers étaient accourus à cette fête, en grand luxe d'habits, couverts des plus belles armures qui furent jamais sorties des ateliers de Milan, et montés sur des destriers ferrés d'argent. Parmi eux, on comptait, beaucoup de Milanais venus pour faire cortège au jeune Bruzio, fils naturel de Luchino Visconti, seigneur de Milan. C'étaient Giacomo Aliprando, Matteo Visconti, frère de Galéas et de Barnabé, qui depuis devinrent princes; le seigneur de Gallarate, le chef de la noble famille des Crivelli, et le plus renommé de tous, Franciscolo Pusterla, le plus opulent suzerain de Lombardie. On aurait pu le dire aussi le plus fortuné, des hommes, si les richesses humaines contenaient quelque certitude de bonheur, et si, comme ou le verra dans la suite de cette histoire, il n'eût pas été sur le bord d'un abîme de misères dont il devait atteindre le fond.

Ces champions milanais avaient remporté le prix du tournoi de Mantoue. Ce prix consistait en un poulain superbe, de la valeur de cent sequins, noir comme la résine, avec sa housse bleu de ciel, chamarrée d'argent, et en un autre cheval de moyenne grosseur, bai avec des taches blanches à deux de ses pieds, on avait encore ajouté deux vêtements, l'un d'écarlate, l'autre de soie, doublée de menu vair. Pour faire montre de ces trophées, les vainqueurs avaient parcouru en triomphe Crémone, Plaisance et Pavie, d'où ils étaient revenus dans leur patrie le 20 mars de cette même année 1340. Partout ou les recevait en grande liesse. C'est un hasardeux et dominant instinct de l'homme qui le pousse en tout temps à se prosterner devant la valeur triomphante, mais qui se déployait surtout dans cet âge où la force matérielle régnait sans conteste. En outre, les petits seigneurs voyaient avec plaisir le courage s'entretenir dans les tournois et les batailles simulées, comme en d'autres temps ils virent avec satisfaction le peuple exalter son humeur de curiosité et de disputes en factions de théâtre et en querelles littéraires. Aussi Milan envoya à la rencontre de ses chevaliers une escorte composée de la cour et des plus nobles seigneurs. Après s'être arrêtés dans le splendide château de Belgiojoso, ils s'acheminèrent tous vers la cité.

Ils entrèrent en grande solennité par la rue Saint-Eustorge. Après avoir traversé le faubourg de la citadelle, déjà ceint d'une muraille, ils se présentèrent à la porte du Tesin, qui s'ouvrait au lieu qu'occupe aujourd'hui le pont jeté sur le canal del Naviglio. Ce canal marque encore le fossé que, pour se défendre contre Barberousse, les Milanais avaient creusé autour de leur ville ressuscitée. Un terre-plein élevé avec les déblais de cette excavation était leur seul rempart; mais il suffisait alors que chaque citoyen était soldat, soldat pour la patrie et pour les franchises. Peu de temps avant l'époque dont nous parlons, Azone Visconti avait. à cet endroit, bâti une muraille de dix mille brasses de circuit, avec onze portes à herses et pont-levis, et couronnée de cent tours aux créneaux innombrables.

Les chevaliers passèrent, sous l'arche qui subsiste encore, et côtoyèrent ces fameuses colonnes de San-Lorenzo, vénérables débris de l'antiquité romaine, bientôt ils arrivèrent au carrefour appelé Carrobbio, parce qu'il y pouvait passer des chariots, avantage que présentait alors un bien petit nombre de rues. Suspendant ses travaux, le peuple accourait à ce spectacle, attiré par la joyeuse sonnerie des hérauts de la ville, vêtus de pourpre, et qui s'avançaient, avec leurs trompes d'argent, au milieu des gardes de la porte en corselet blanc mi-partie d'écarlate, et en manteaux de même couleur. Ils précédaient le cortège, entourant le porte-bannière, qui portait l'étendard aux armes des diverses portes semées autour d'une vipère noire en champ d'argent.

«Quelle est cette dame tout de velours et d'or?» demandait un petit enfant.

Ses parents lui répondaient: «C'est la princesse Isabelle, la femme de celui-là tout reluisant d'acier, dont le cimier porte une vipère qui mange un enfant mutin. Il s'appelle Luchino, notre seigneur. Voyez un peu notre bonne fortune d'avoir un maître si vaillant et une si belle maîtresse!

--Eh! regardez, ajoutait un compère en poussant son voisin d'un malicieux coup de coude, quel échange d'oeillades entre elle et Galéas.

--Eh! eh! répliquait le voisin en clignant de l'oeil, ce n'est pas d'hier que la tante s'entend avec le neveu.»

Alors on commençait à réciter la chronique scandaleuse, on se conta et les affronts que se renvoyaient mutuellement Isabelle et son mari. En effet Luchino, sans la moindre vergogne, venait un peu en arrière, entouré de ses fils naturels, Lorestino, Borsio et Bruzio dont nous avons parlé, tous deux nés de différentes mères.

Luchino était fils du grand Matteo, qui, après l'archevêque Ottone Visconti, avait, par valeurs et par brigues, obtenu la seigneurie de Milan avec le titre de vicaire de l'empire, de capitaine et de défendeur de la liberté. Galéas avait succédé à Matteo dans le commandement; à Galéas son fils Azone. A la mort de celui-ci, Luchino, le 17 août de l'année précédente, avait été reconnu seigneur par l'assemblée Générale des Milanais; mais comme on se défiait d'une jeunesse indomptée qui s'était consumée en aventures de libertin, on lui avait associé son frère Giovanni, évêque suzerain de Novare. Comment le peuple, connaissant les défauts de ce prince, l'avait-il élu de préférence, ou n'avait-il pas rétabli la liberté? Ce serait mal connaître le génie populaire que de s'en étonner. Arrivé au pouvoir, Luchino, usant d'astuce et d'autorité, élimina bientôt son frère.. qui, prêtre, bon catholique et désireux de jouir en paix des avantages de sa richesse et de sa belle mine, se déchargea volontiers des affaire publiques.

Luchino était abondamment pourvu de ce courage militaire qui peut accompagner tous les vices et s'unir même à l'infamie. Avare de promesses, intrépide à les tenir, prompt à prendre une résolution et prompt également à l'exécution, il augmenta son empire qu'il ne laissa point morceler. Il ne sentit jamais de bienveillance que pour ses bâtards. Il ne sut pas pardonner, jamais il ne se confia à l'homme qu'il avait une fois offensé. Pour dissimuler la haine ou la vengeance, pour suivre sa proie à travers de longs détours, pour consommer une iniquité sous les hypocrites semblants de la justice qu'aucuns égalèrent parmi les seigneurs de sa race, et il y en eut pourtant de tristement remarquables par cette odieuse habileté. On le louait justement d'avoir délivré le pays des voleurs qui l'infestaient, d'avoir refréné les violences de ses feudataires, pesé au même poids Guelfes et Gibelins, et frappé d'un égal impôt le populaire et la noblesse. Mais, pour ce qui le regardait en propre, il n'appelait justice que son intérêt. A-t-il manqué d'imitateurs ou de modèles? Sa politique était simple: se conserver à tout prix. Trouvait-il opportun d'encourager le commerce et les arts, il les favorisait; la guerre lui convenait-elle mieux, il la déclarait, insouciant du sang et des larmes qu'elle allait coûter. Selon ce qu'il croyait le plus utile à ses vues, il protégeait les arts et la poésie, ou il dressait pour les artistes et les poètes des gibets et emplissait les geôles. Il se considérait comme un conducteur de bêtes sauvages, qui, sous peine d'être dévoré par elles, doit sans cesse les tenir sous le coup du châtiment et leur faire sentir qu'il est nécessaire à leur existence; aussi voulait-il apparaître aux bons, c'est-à-dire aux peureux, comme l'unique auteur de la félicité publique. A l'égard des méchants, c'est-à-dire de ceux qui auraient osé, contrôler ses actes, il exagérait par calcul son naturel féroce et dissimulé. Espions, juges achetés, soldats, faisaient de temps en temps d'éclatants exemples. Accusations, emprisonnements, exécutions, tout apprenait à la foule l'oubli des franchises dont elle avait joui; tout lui enseignait à croire que le commandement est l'unique devoir des princes, l'obéissance l'unique droit des sujets.

Les moyens violents n'étaient pas toujours ceux que Luchino aimait à mettre en oeuvre, et il semble que les Milanais ou ne comprenaient pas, ou trouvaient agréable cette partie de sa tactique qui consistait à les dompter par la corruption. A la populace, fêtes, danses, tavernes, mauvais lieux; aux jeunes nobles, dont les manières sévères et réfléchies lui faisaient ombrage, il donnait, dans sa cour, les exemples et les facilités de la débauche, afin que, voyant les routes de la gloire et des honneurs fermées derrière eux, ils livrassent à la jouissance et aux plaisirs la fleur de leur vie. On rapporte que cette voie était celle qui menait Luchino le plus promptement et le plus sûrement à son but.

La conscience criait encore en lui; mais, à l'aide des pratiques dévotes, il en étouffait la voix ou l'éludait. Chaque jour il récitait ou il entendait l'office de la Vierge. Souvent ses chiens étaient admis à sa table; mais souvent aussi il y admettait des vieillards et des mendiants, qu'il servait lui-même avec tout le faste d'une fausse humilité. Jamais il ne mangeait que des mets de carême le samedi et les jours prescrits. Il établi! le tarif des funérailles, et de graves punitions furent prononcées contre les médecins qui visiteraient trois fois un malade sans faire venir le confesseur.

Les ambassadeurs et les poètes lui répétaient sans cesse qu'il avait tout l'amour de ses sujets. Ou peut juger s'il les croyait à la cotte de mailles qu'il ne dépouillait jamais, aux doubles gardes qui environnaient sa demeure, aux énormes dogues qui ne le quittaient pas, en quelque lieu qu'il allât. Ceux-ci, du moins, pourvu qu'ils mangeassent, n'étaient pas suspects de désirer un changement de gouvernement.

Toutefois, à voir les démonstrations qui l'accueillaient sur son passage, on aurait pu prendre Luchino pour le père de son peuple, et toutes ces acclamations n'étaient pas dictées par une lâche flatterie. Il n'est pas de gouvernement, si détestable qu'il soit, dont quelque classe ne tire profit. Les Lombards, à cette époque, traversaient un âge de turbulence interne, où la liberté, achetée au prix du sang et des plus généreux efforts, était allée se perdant à travers les discordes civiles, les fureurs des factions et les ruses des puissants. Fatigués de cette continuelle tempête, où le peuple risquait tout sans rien gagner, ils voyaient, d'un bon oeil un gouvernement énergique qui mettait un frein à toutes les ambitions. La foule donnait le nom de paix à la commune servitude; ceux qu'elle enrichissait la nommaient liberté! En outre, Luchino n'admettait guère aux emplois que des citoyens de Milan; six mille d'entre eux vivaient du trésor public. Pendant la disette qui pesait sur le pays, quarante mille indigents furent nourris aux dépens de la ville, de la ville et non du prince; mais le peuple est toujours prêt à renvoyer à ses maîtres les responsabilité des biens ou des maux qu'il éprouve.

Quant aux nobles, le vertige les avait, saisis lorsqu'ils étaient aux affaires publiques. Chacun se préférait à la patrie; pourvu qu'il fût libre, il ne se souciait pas des franchises communes. Que leur était la gloire au prix de leur intérêt, la vertu au prix de la vie? Alors ils cueillaient les fruits dont ils avaient jeté la semence. Ceux à qui l'état de la cité était insupportable, et qui désespéraient de relever leur pays de l'abaissement, ou bien vivaient dans le repos d'une paix contrainte, ou cherchaient un refuge dans les pays étrangers. Ils laissaient ainsi un plus libre champ de la cupidité des citoyens qui voulaient s'élever non plus dans le gouvernement de leur pays, mais dans les charges de la cour, réservant à celui-là seul dont ils recevaient de l'éclat et des récompenses les services qu'ils auraient dû consacrer à l'utilité de tous.

Soupçonneux ou jaloux, Luchino avait retiré sa faveur à tous ceux qui sous Azone avaient atteint l'apogée de leur fortune. Désireux de s'entourer d'une troupe docile à ses inspirations, il avait appelé auprès de lui les compagnons de ses débauches juvéniles, prêts à faire tout ce qu'il voudrait, et même à se porter au pire. Dans le cortège que nous décrivons, il était facile de distinguer les favoris et les disgraciés. Les premiers entouraient le prince, se mêlaient de temps en temps à sa conversation; ils se reconnaissaient à l'orgueil avec lequel ils étalaient la magnificence de leur bassesse, à leur affectation à ne se réunir qu'entre eux, et aux grâces badines qu'ils déployaient en faisant caracoler leurs fringants coursiers. Les autres se tenaient au dernier rang, taciturnes ou échangeant à grand'peine quelques mots d'une voix craintive et voilée. Le peuple supposait naturellement dans les favoris du prince tout le sens, la valeur et la prudence dont les disgraciés étaient dépourvus à ses yeux; il saluait les premiers et assimilait les autres à des hérétiques et à des excommuniés. Contenue par la figure rébarbative de l'Allemand Sfolcada Melik, capitaine des gardes du corps de Luchino, la foule, regardant en dessous le museau barbu du gendarme, criait: «Vive le Visconti! vive la vipère! (2)»

[Note 2: On sait que les armes des Visconti étaient une vipère tenant un enfant à demi enfoncé dans sa gueule.]

Sans distinguer les grands ni les petits, un bouffon galopait à travers le cortège. Cette race pullulait alors dans les cours, mais surtout dans la Milanaise, qui consacrait trente mille florins par an à les entretenir: excellent emploi des deniers publics! Ils remplissaient l'office que remplissent quelquefois les poètes et toujours les flatteurs: aduler le prince, faire rire à leurs propres dépens, et cacher sous l'agrément d'un bon mot toute l'horreur d'un crime. Toutefois, comme il n'est rien de si mauvais en ce monde qu'il ne s'y trouve quelque mélange de bien, ils risquaient quelquefois, au milieu de leurs lazzis, des vérités hardies qui, sans eux, n'auraient jamais frappé les oreilles des grands.

Grillincervello, c'était le nom du bouffon de Luchino, couvrait sa tête rasée d'un bonnet blanc conique, surmonté d'un cimier écarlate simulant une crête de coq; ses chausses et son pourpoint de toile, larges et mal façonnés, étaient surchargés d'énormes boulons et d'anneaux sonores. A la main, il tenait un bâton qui portait à l'un de ses bouts une tête de fou avec des oreilles d'âne. Deux raves lui servaient d'éperons, fabrique de Pavie, disait-il, avec lesquels il excitait l'ardeur d'un fougueux destrier de Barlassine (autre phrase à son usage) tout bardé de rubans et de sonnettes. La bouche sans cesse tirée par un rire mêlé d'idiotisme et de malignité, les yeux louches et éraillés, il sautillait de çà, de là, tantôt donnant la chasse aux porcs et aux poules qui couraient librement par les rues, tantôt barrant le passage à tout venant, et lâchant à celui-là un bon mot, à cet autre une injure. Tout en marmottant à l'oreille de Melik quelques phrases d'un mauvais jargon tudesque, il lui tirait ces imposantes moustaches; et pendant que celui-ci, sans compromettre sa gravité, s'apprêtait à le corriger avec le plat de son sabre, le bouffon était déjà bien loin. Matteo Salvatico, auteur de l'Opus pandectarum médicinae, le meilleur traité sur les vertus des simples, chevauchait dans tout l'appareil des médecins d'alors, vêtu d'un habit de pourpre, les mains chargées de bagues précieuses et des éperons d'or à ses brodequins. Le fou, faisant à la monture de Matteo un geste intraduisible, disait au médecin: «Tâte-lui le pouls.» Puis, se dirigeant vers l'astrologue Alandon del Nero, autre meuble indispensable d'une cour à cette époque, il lui donnait un grand coup sur la nuque, pendant qu'il était absorbé, dans ses profonds calculs, et lui disait: «Les étoiles ne t'ont pas appris celui-là.»

Luchino l'entendait et souriait. Il venait à peine de laisser derrière lui le palais qu'il avait élevé pour en faire sa demeure particulière, en face de Saint-Georges; il pénétrait lentement la foule, qui, près de l'église de Saint-Ambroise-in-Solariolo, affluait au marché, on, comme on disait, à la Balla du laitage et des huiles, lorsque ses regards s'arrêtèrent sur la terrasse en saillie d'une tour située à l'angle de la rue qui conduit à Saint-Alexandre, et sur une jeune femme qui s'y tenait. C'était Marguerite Pusterla. Elle était aussi du sang des Visconti et cousine du prince, mais elle ne lui ressemblait en rien. Ce n'était pas pour satisfaire au caprice d'une curiosité de femme qu'elle venait regarder la marche du cortège, mais pour y reconnaître son mari, Franciscolo Pusterla, un des vainqueurs de la joute, comme nous l'avons dit, et qui se tenait au dernier rang, parmi les mécontents. La noble dame, aussi belle que doit l'être l'héroïne d'un roman, dirigeait sur le parapet de la terrasse les pas d'un enfant d'environ cinq ans, et de sa main blanche lui indiquait au loin un cavalier magnifiquement vêtu et monté. À cette vue, l'enfant sautant de joie entre les bras maternels s'écriait: «Mon père! mon père!» et, avec l'élan ingénu de l'enfance, tendait vers lui ses petites mains. Absorbée dans cet épisode de famille, qui était tout pour elle, Marguerite ne songeait ni aux acclamations de la foule, ni à la pompe du cortège, ni aux yeux qui admiraient ses charmes, ni à Luchino lui-même, bien qu'il eût ralenti le pas en arrivant près du balcon, et que, jaloux d'attirer sur lui les regards de Marguerite, il eût fait piaffer et caracoler le superbe étalon blanc qu'il chevauchait.

Ces manoeuvres furent vaines, et un nuage de dépit passa sur son rude visage, Ramengo de Casale, un de ces courtisans toujours disposés à seconder toutes les passions des princes, s'approcha, en s'inclinant avec un respect adulateur; il s'écria: «Si on veut trouver de la grandeur dans un homme, de la beauté dans une femme, il faut les chercher dans la maison des Visconti.»

Luchino, insensible à cette bouffée d'encens, lui répondit, en homme habitué aux plus basses flatteries: «Soit; mais il paraît que notre nom commun n'est pas d'un grand prix aux yeux de cette belle; et toujours est-il que vous tous ensemble vous n'avez pas su embellir nos réunions de sa présence.

--Je le confesse, répliqua Ramengo. Son humeur est aussi orgueilleuse et sauvage que sa beauté est pleine d'éclat et de charme; mais plus la victoire est difficile, plus il y a de gloire à la remporter; et quelle rigueur ne s'évanouirait devant le soupir d'un prince!»

Le bouffon arriva alors en sautillant; il rit sardoniquement au nez du flatteur, en fit autant à Luchino, et lui dit en se remuant de manière à faire tinter toutes ses clochettes; «Ne l'écoute pas, maître. Lèche-toi les barbes; ce n'est pas là morceau pour les dents.

--Et pourquoi non, misérable?» Ces mots échappèrent au dépit de Luchino.

«Parce que non,» répéta le maraud en touchant sa monture; et en un clin d'oeil il disparut. Cependant Luchino, sourd aux plaisanteries des courtisans et aux vivat du peuple, avançait toujours avec lenteur, et de temps en temps se tournait vers la belle Pusterla. Les regards de Marguerite ne quittaient pas son mari, qui s'avançait en compagnie d'un page et d'un moine venus à pied à sa rencontre, et s'entretenait avec eux. Gestes, regards, langage, tout était de feu dans le jeune pape. Le visage de l'autre, animé d'une gravité douce, révélait une lutte profonde entre l'emportement des passions et la constance de la volonté; son front, prompt à se couvrir de rides, ses joues amaigries et creusées, ses lèvres contractées, tous ses traits étaient empreints du sceau que l'infortune impose à ses victimes, comme pour leur donner la consolation de se reconnaître entre elles et de pouvoir s'allier pour la combattre en commun.

Les regards choquants du prince, et l'affectation qu'il mettait à se retourner n'échappèrent point à Pusterla. Il n'adressa que ces mots à ses compagnons, frappés comme lui de ce spectacle: «Vous voyez!

--Je vois, répondit le moine en baissant les yeux et dans l'attitude, d'un homme habitué aux graves pensées.

--Misérable! s'écria le page; et des étincelles jaillissaient de ses yeux; ceci comble la mesure! Mais que ne faut-il pas attendre d'un tyrau? Oh! que Milan ne peut il compter cent hommes animés de ma résolution! Et vous seigneur Francesco, quand vous résoudrez-vous à proclamer hautement votre nom, et à finir d'un seul coup le commun opprobre et l'esclavage de la patrie?»

Du geste et de la voix, Franciscolo Pusterla imposait silence à Alpinolo, ainsi se nommait le jeune homme, pendant que le frère, avec la tranquillité habituelle aux personnes qui vivent en elles-mêmes, disait; «Il ne reste qu'un parti à prendre pour les mécontents: qu'ils se séparent des méchants, et que, sans s'effrayer de l'oubli de leurs concitoyens, ils cherchent dans le noble bonheur des affections domestiques la paix de la conscience et la sécurité de leur honneur. C'est ce qu'à su faire ton beau-père Uberto Visconti; c'est l'exemple que tu devrais imiter; tout t'annonce que l'heure en a sonné. Avec le trésor que lu possèdes en Marguerite, est-il un coin de terre si reculé, une solitude si abandonnée, dont tu ne puisses faire un paradis ici-bas?»

La voix du moine s'était animée en parlant ainsi, et le rouge monta à ses joues. Il sembla s'en apercevoir, et baissant la tête, il fit silence; mais Franciscolo, peu convaincu par le langage de son ami; «Oui, Buonvicino, disait-il, la retraite est le songe de mes veilles. Mais quoi! qu'est-ce qu'un homme lorsqu'il a quitté la scène de la politique? Combien je paraîtrais dégénéré de mes ancêtres, toujours si appliqués au gouvernement de leur pays! Tant que le pouvoir fut aux mains d'Azone, tu sais si j'ai cessé de travailler au bien de la cité; tu sais avec quels égards pleins de délicatesse j'en usai avec Luchino, bien qu'il fût en querelle avec son oncle. J'espérais qu'arrivé à son tour à la souveraineté, il me saurait bon gré de ma conduite, me compterait parmi ses amis, et qu'ainsi je pourrais le conduire dans la voie du bien public. On a vu le fruit de ces ménagements. A peine en possession du trône que nous avons tant contribué à lui assurer, non-seulement il a oublié nos récents services, mais il nous a fait un crime des anciens; il nous a tous écartés. Il s'est entouré de gens nouveaux de race plébéienne, aveugles conseillers insensés flatteurs, pestes de cour, dont je voudrais être à mille lieues, si l'espoir ne me tenait encore au coeur de redevenir utile à ma famille et à mes concitoyens.»

Alpinolo applaudissait à ce langage hardi. Frère Buonvicino, comprenant que sous le manteau du bien public se cachaient l'ambition et un naturel qui, habitué à ne trouver de jouissances que dans les orages de la vie, mettait au même rang le calme et la mort, aurait facilement rétorqué les spécieux arguments de son ami; mais aurait-il pu réveiller dans son âme quelque honte virile, capable de le ramener à des idées plus saines? Accoutumé à voir avec indulgence les faiblesses humaines, pour ne point être conduit à les mépriser, il suivit Pusterla sans rien dire jusqu'à la place du Dôme, où ils se séparèrent.

Au lieu où s'élève aujourd'hui le palais royal siégeaient alors les intendants de l'approvisionnement, et c'est devant leur demeure que se tenait chaque semaine le marché des habits. L'emplacement occupé maintenant par le Dôme s'appelait la place aux Harangues, parce que c'est là que, sous le gouvernement républicain, les citoyens se réunissaient pour prononcer ou pour entendre les discours qui intéressaient le bien public. Sur cette place, luttèrent longtemps le sincère patriotisme du petit nombre et l'ambitieux égoïsme de la majorité. Là, naquirent les factions qui déchirèrent la patrie, jusqu'à ce que, rassasiés de tempêtes, les Milanais remissent le pouvoir suprême aux mains des Forriani, puis des Visconti. Nous avons dit que l'archevêque Ottone fut le premier seigneur de cette famille. Mateo le Grand son fils Galéas ensuite, et cet Axone dont nous avons eu plusieurs fois occasion de parler, furent ses successeurs. Ce dernier, attentif à déguiser la servitude, avait soigneusement pourvu à l'embellissement des édifices de la cité; le palais dans lequel Luchino entrait en ce moment comme dans sa royale demeure avait surtout été orné avec un goût merveilleux. C'était une tour à plusieurs étages, avec chambres, salles, corridors, bains et jardins. De nombreux appartements à doubles fenêtres s'étendaient au rez-de-chaussée, avec riches portières, profusion d'or et de telles richesses que c'était éblouissant à voir. On y remarquait une vaste volière en fil de fer, où voltigeaient des oiseaux de toutes les espèces. Il n'y manquait pas même une ménagerie d'ours, de babouins et d'autres bêtes sauvages, parmi lesquelles ou comptait une autruche et un lion. Je dois aussi parler des peintures dont chaque suite était ornée; d'un petit lac dans lequel quatre lions vomissaient un flot continu, et qui représentait le port de Carthage rempli de vaisseaux armés pour la guerre punique; enfin de la chapelle enrichie d'ornements de la valeur de vingt mille florins d'or et de reliques précieuses.

Ce fut dans cette magnifique demeure qu'entra le cortège ducal. Le beau jeune homme, à la barbe longue, aux cheveux tombant en flots bouclés sur ses épaules, splendide dans ses habits, et comme ombragé par les plumes ondoyantes qui se penchaient tout autour de sa toque, sauta lestement de cheval et présenta la main à la comtesse Isabelle pour l'aider à descendre de son palefroi. C'était Galéas Visconti. Il monta les degrés en chuchotant des galanteries à l'oreille de sa tante, pendant que tout le cortège les suivait.

On arriva à la salle dite de la Vaine-Gloire, si splendide que ce n'est qu'un long cri d'admiration chez tous les historiens qui la décrivent. Là, pendant que le bouffon faisait de respectueuses salutations à Hector, à Hercule, à Azone et aux autres images de héros qui décoraient les murailles, la foule se forma en groupes et en cercles divers pour se livrer à cette conversation riche de paroles et vide de sentiments et d'idées, qui fait le délassement des assemblées polies. On discourait de la cour des Gonzague; les uns la louaient, d'autres en faisaient la critique. La Maestria et les beaux coups de nos joueurs occupaient aussi l'assemblée; et quoique leur coeur dût conserver le vivant souvenir d'une liberté récente, ils s'enorgueillissaient d'un compliment, d'un sourire du prince. Celui-ci recevait particulièrement les hommages des envoyés des petites cours lombardes, et l'ambassadeur de Mantoue exaltait avec chaleur la bravoure et la courtoisie de Bruzio et de Franciscolo Pusterla.

Cette dernière louange dut paraître bien malhabile aux courtisans consommés, qui savaient combien peu ce dernier était dans les bonnes grâces de Luchino. Mais quelle fut leur surprise, lorsqu'ils virent le prince, à ce discours se tourner vers Pusterla, et lui adressant la parole avec plus de grâce qu'il n'en avait jamais montré aux plus favorisés, lui rejeter les éloges du Mantouan et ceux qu'Azone avait coutume de lui donner. Il s'insinua adroitement dans bon esprit par le genre de louanges auquel on résiste le moins, celles, qu'on rapporte comme sortant de la bouche d'un tiers, et il s'entretint avec lui comme avec un cavalier pour lequel il professait une haute estime. Lorsqu'il eut, avec un art brillant, caressé les passions de Pusterla, il ajouta du ton de la confidence; «Franciscolo, je n'ai point oublié, soyez-en sur, l'amitié qui nous unissait dans la vie privé; je n'attendais que l'occasion pour vous donner des preuves de ma bienveillance. Cette occasion se présente aujourd'hui. Mastino Scaliger, impuissant à supporter mon inimitié, implore une réconciliation. A qui pourrais-je mieux confier une affaire si délicate qu'à vous, qui êtes aussi habile dans le conseil que sur le champ de bataille, agréable à Mastino, et tout à fait capable de soutenir l'honneur milanais devant l'étranger. Avant la fin du mois, vous voudrez donc bien vous rendre à Vérone avec vos lettres de créance, qui vous seront remises sur les ordres que nous avons déjà donnés.»

Pusterla haïssait beaucoup moins le tyran dans Luchino que le prince qui le laissait dans l'oubli, le réduisait à un repos sans influence et sans gloire, et dont il s'affligeait comme d'une honte. Au premier signe de faveur, dès qu'il se vit un objet d'envie pour les courtisans qui l'avaient méprisé, sa haine disparut comme l'éclair; il oublia les outrages reçus; il oublia ses projets de solitude et de retraite; il oublia jusqu'au soupçon jaloux qu'avaient fait naître en lui les téméraires regards adressés par Luchino à Marguerite. Il ne se douta pas un instant que cette mission n'était qu'un piège pour l'éloigner et consommer son déshonneur. Et il remercia le prince, et il accepta avec reconnaissance, tant est grossier le voile que l'ambition étend sur nos yeux.

Tout fier et tout joyeux, il revint à son palais, où ses amis s'étaient réunis pour fêter son retour triomphant. Il embrassa froidement Marguerite, qui accourait à sa rencontre avec son jeune fils; et s'écriant: «Une bonne nouvelle!» il raconta la mission dont le prince venait de l'investir. Quelques-uns le félicitèrent. Alpinolo, que nous connaissons déjà, secoua la tête, et dit: «D'une vipère, que peut-il sortir que du venin!»

Marguerite pâlit, et d'un geste éloquent lui montrant leur Venturino; «A peine es-tu de retour, dit-elle à son mari, et déjà tu veux nous abandonner. Quel toit est donc plus cher que le toit paternel? Quelle société plus douce que celle de la famille? Quelle mission plus honorable que celle de faire le bonheur de ceux qui nous aiment.»

Franciscolo lui pressait tendrement la main, prenait l'enfant dans ses bras, et paraissait attendri. Mais bientôt la soif des honneurs et l'habitude de chercher le bonheur au dehors du foyer domestique étouffèrent le mouvement instinctif de la nature. Lorsqu'il porta la nouvelle de son ambassade au couvent de Brera, le moine essaya par tous les moyens de le dissuader d'une résolution si funeste. L'aspect solitaire et religieux de la cellule qu'il habitait s'accordait merveilleusement avec les raisons austères qu'il donnait à Pusterla pour l'enlever aux emplois politiques, alors qu'ils ne s'accordaient plus avec l'honneur ni avec le sentiment d'un noble devoir.

Enfin, lorsqu'il vit que son ami restait sourd à toutes ses instances, comme pour lui rappeler ses remarques de la veille et frapper le coup qui lui semblait devoir être le plus sensible: «Et Marguerite?» lui dit-il.

Pusterla resta un moment pensif; puis, relevant la tête avec l'obstination d'un homme décidé à avoir raison, il répondit: «Marguerite est un ange.»

Buonvicino le sentait, et il sentait aussi par là combien il était imprudent de l'abandonner. Toutefois il n'osa pas insister sur ce point, de peur de compromettre la félicité domestique de Franciscolo.

Quel était donc ce moine qui prenait un si tendre intérêt au sort des Pusterla?