L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843
Troubles dans le Pays de Galles. Les Rébeccaïtes. Ferme galloise pillée et incendiée pendant la nuit par les rébeccaïtes.--Le comte Kollowrath-Liebsteinski, ministre de l'intérieur, en Autriche.--Courrier de Paris. Vue extérieure et Vue intérieure du Pavillon Henri IV à Saint-Germain; une Scène des Demoiselles de Saint-Cyr; mademoiselle Plessis; mademoiselle Anaïs; M. Firmin; M. Regnier--Une Surprise de nuit. Nouvelle par O. N. Gravure.--Paris au bord de l'Eau. II. Un Parapet; Entrée des Bains Deligny; Vue intérieure des Bains Deligny; la Pleine Eau.--Cours scientifiques. École de Médecine. Botanique: M. Martins, professeur agrégé.--Margherita Pusterla, Roman de M, César Cantù. Chapitre 1er, la Marche triomphale. Huit Gravures.--Bulletin bibliographique. --Annonces. --Modes. Vieux Bijoux. Trois Gravures.--Amusements des Sciences.--Météorologie.--Rébus.
«En souhaitant toutes sortes tic prospérités à Rébecca, ils lui dirent: Vous êtes notre soeur; croissez en mille et mille générations, et que votre race, s'empare des portes de ses ennemis.»
Ce verset 60 du chapitre XXIV de la Genèse est l'étymologie du nom des rébeccaïtes, qu'ont adopté les émeutiers, les rioters de la principauté de Galles. Les portes dont ils s'emparent sont les turn-pikes et les toll-bars barrières construites pour la perception des octrois et des taxes nécessaires à l'entretien des routes. Leurs ennemis sont moins les hommes que les mauvaises lois. Revêtus d'habits de femme, le visage noirci, les rébeccaïtes se montrent en armes dans les comtés (shires) de Carmarthen, de Glamorgan, de Cardigan et de Pembroke. Les barrières de Guttevant, de Pumfag, de Bethania, de Bulgoed, de Kidwilly, du New-Castle-Emlyn, de Cardigan, sont déjà tombées sous leurs coups. Le 19 juin, ils ont osé, au nombre de plusieurs mille, entrer à Carmarthen pour en démolir le work-house, et déjà ils jetaient le mobilier par les fenêtres, quand les dragons les ont dispersés.
Les rébeccaïtes ne se contentent pas de détruire des barrières; ils dévastent les propriétés de ceux qui sont connus par leur rigueur envers la classe inférieure. Dans la nuit du 21 juillet, ils ont ravagé les plantations du capitaine Banks Davis, près Llanon. Le 25, ils ont mis le feu à l'habitation d'un fermier de Cumwill. Le chef de ces insurgés se cache sous le pseudonyme de miss Rébecca ou de la mère Rébecca. Il a pour lieutenants miss Cromwell, Charlotte, Nelly, Ret et Catie, C'est suivant les uns, un avocat sans clientèle; suivant les autres, le frère d'un membre de la Chambre des Communes. Ce mystérieux personnage paraît rarement. On l'a vu diriger l'attaque d'une ferme, et faire éteindre l'incendie à la voix d'une mère qui lui demandait grâce pour un enfant alité. On suppose que c'est lui qui, le 16 juillet, s'est présenté à cheval à la porte de Pumfag, dans le district de Gower (Glamorganshire), et a sonné du cor pour évoquer les démolisseurs. C'est toujours en son nom que les affiches sont posées dans les paroisses pour annoncer les expéditions. L'heure ordinaire du rendez-vous est dix heures du soir. Ou ne garde des rébeccaïtes qui s'y présentent que le nombre indispensable à l'accomplissement de l'oeuvre projetée. Vers onze heures la bande se met en marche; trois ou quatre éclaireurs, puis une vingtaine d'hommes d'avant-garde précédent le gros de la troupe, qui s'avance divisée par escouades, armée de fusils, de scies, de haches, de leviers, de pioches, de pelles, de marteaux, etc.; vingt à trente individus composent l'arrière-garde, et trois ou quatre hommes veillent à cent pas plus loin. Quand l'expédition est importante, des flanking parties sont placés sur les côtés. Arrivés à une barrière, les rioters en chassent le percepteur, brisent les chaînes, abattent les murs, arrachent les portes de leurs gonds, au son des tambours, des trompettes et des cornets à bouquin, et se séparent après avoir tiré des coups de fusil à poudre, en signe de joie. L'avant et l'arrière-garde ont seules des fusils chargés à balles. Ces troubles durent depuis plusieurs années, et l'autorité a tenté d'inutiles efforts pour les réprimer, quoique, dès 1839, elle ait envoyé des renforts aux troupes qui poursuivaient les bandes insurgées. La Chambre des Communes vient d'être saisie de la question galloise, dans les séances des 28 et 29 juillet dernier. «Depuis longtemps, a dit sir John Russell, le Pays de Galles est en proie à une effervescence excessive, et le ministère actuel n'a rien fait pour la calmer. Triste et vain moyen que celui qui consiste à y envoyer des dragons! ces soldats ne font que se fatiguer sans pouvoir apaiser des désordres aussi graves.» Sir Hubert Peel, dans sa réponse, a insisté sur ce que le mouvement n'avait pas un caractère politique. «Il n'y a rien, a-t-il répété, qui annonce le mécontentement contre le gouvernement, le mécontentement politique.» Les paysans gallois ne songent pas en effet à détrôner les ministres; mais ils font plus: ils attaquent les vices de l'organisation civile, ils protestent par la force contre l'inégale répartition des bénéfices sociaux.
Ferme galloise pillée et incendiée pendant la nuit par les Rébeccaïtes.
Quelles sont les causes du rébeccaïsme? On pourrait les résumer en un seul mot, la misère. La population galloise vit chétivement de l'exploitation des mines, des travaux métallurgiques et de l'élève des bestiaux. Le salaire, qui est, en terme moyen, d'un schelling (1 fr. 25 c.) par jour, suffirait strictement aux ouvriers s'il n'y avait jamais de chômage; mais la stagnation générale des affaires interrompt trop souvent le travail des forges et des mines; le dénuement de la classe laborieuse est aggravé par les impôts qui pèsent sur la houille, les grains et la chaux. Les paysans vont chercher aux fours ce dernier produit, qu'ils emploient comme engrais, et quand le trajet est long, ils rencontrent en chemin tant de toll-houses, qu'il leur arrive de débourser six livres sterling de péages pour une valeur de cinq livres sterling de chaux. Une autre taxe non moins onéreuse est la dîme, d'autant plus antipathique que les dix-neuf vingtièmes des Gallois appartiennent aux Églises dissidentes.
L'élévation des baux accable les fermiers. Les terres, dans le pays de Galles, n'ont pas une aussi grande étendue qu'en Angleterre, et le sol est beaucoup moins fertile. Les fermes de trois cents acres (1) sont rares; les plus ordinaires comprennent cent quatre-vingts, cent cinquante, ou seulement vingt-cinq acres. Quoiqu'elles offrent peu de ressources, elles sont louées à raison de deux cents, cinquante ou trente livres sterling; les prés sont affermés cinq livres l'acre dans les environs de Carmarthen, trois livres dix schellings dans les vallées, et quinze schellings dans les marécages, ou l'on ne peut faire paître que des moutons et des chèvres. Les fermiers récoltent à peine de quoi payer leurs rendages; ils n'ont pour aliments qu'un pain d'orge grossier, du lait, du fromage, un peu de lard, jamais d'autre nourriture animale; et la détresse oblige parfois les plus pauvres à travailler chez les plus aisés en qualité de simples journaliers (jobbing labourers).
[Note 1: L'acre équivaut à 40 ares 467 milliares.]
Loin de remédier à ces maux, la taxe des pauvres sert de prétexte à de nouvelles récriminations. Les dépôts de mendicité (work-houses) ne peuvent admettre qu'un petit nombre de malheureux, et les pauvres libres végètent sans secours et sans pain.
Les rébeccaïtes se sont proposé de demander compte de ces souffrances, et, sans moyens légaux de se plaindre, ils ont procédé par la violence et la destruction. Les ouvriers mineurs, les forgerons, les agriculteurs, ont formé l'association rébeccaïte, dont le but a été formulé dans une assemblée tenue, le 20 juillet, à Cumlwor, dans le comté de Carmarthen: «Voulant prendre des informations sur les justes griefs du peuple, et adopter la meilleure méthode pour le soustraire aux étonnantes privations qu'il endure, la Convention Nationale décrète la démolition des barrières, l'abolition de la dîme et des taxes, et une réduction de 25 pour 100 sur les fermages.»
Un conçoit qu'avec de semblables intentions les rébeccaïtes se soient concilié les sympathies de la majorité. La population les protège et leur garde le secret. De faux avis égarent les dragons et la troupe de ligne, qui se lassent inutilement à poursuivre les insurgés au nord, pendant qu'on démolit les turn-pikes du midi. Quelques-uns des meneurs ont été arrêtes, et comparaissaient ces jours derniers devant les assises de Swansea, présidées par M. John Morris; mais l'agitation se prolonge, entretenue par la rancune séculaire que gardent aux Anglais les Gallois, descendants des Aborigènes qui furent refoulés dans les montagnes par l'invasion anglo-saxonne.
(Voir l'article sur M. de Metternich, page 177.)
Le comte Kollowrath-Liebsteinski, dont l'influence est aujourd'hui toute-puissante dans l'empire d'Autriche, remplaça au ministère de l'intérieur le célèbre comte de Saurau, l'ami, le compagnon de Joseph II, et l'un des hommes d'État les plus distingués dont l'Autriche puisse encore s'honorer. Trop imbu des idées de réforme et des opinions libérales de son ancien maître, trop indépendant de caractère et trop libre peut-être dans l'expression de sa pensée, le grand-chancelier dut succomber enfin sous l'influence toujours croissante de Metternich. Le prince ne supportait qu'avec impatience un supérieur, et Saurau était président du conseil des ministres par droit d'ancienneté; il l'était même à double titre, le ministère de l'intérieur ayant été jusqu'alors inséparable de la présidence du conseil. Saurau fut disgracié et nommé ambassadeur de famille en Toscane. Il mourut à Florence.
Le comte de Kollowrath, au moment de cette disgrâce, était grand-bourgrave, ou gouverneur-général de la Bohème: il fut mis à la place du ministre déchu. Metternich, ravi d'être enfin débarrassé de Saurau, qui l'offusquait, et voyant les autres ministres disposés à obéir à ses volontés, proposa Kollowrath à l'empereur. Il s'abusait étrangement sur le caractère de ce nouveau collègue; s'il l'eût connu alors comme il le connut plus tard, il est probable qu'il aurait encore préféré garder Saurau, ou du moins il aurait certainement proposé un autre ministre à l'empereur, pour remplacer l'ennemi ont il venait de triompher.
Quoi qu'il en soit, le nouveau ministre ne laissa pas longtemps le prince dans son illusion; il commença tout de suite par réclamer hautement la présidence du conseil, en sa qualité de ministre de l'intérieur et de successeur du comte de Saurau. Étourdi d'une pareille prétention dans celui qu'il considérait déjà comme un subordonné, Metternich reconnut son erreur; mais il était trop tard: François 1er ne revenait pas, sans de bonnes raisons, sur les décisions qu'il avait une fois crises, et il lui déplaisait singulièrement de changer ses ministres; fidèle en cela à l'ancien système de l'Autriche, qui repose sur le principe d'immuabilité en tout et partout. D'ailleurs le comte Kollowrath convenait à son maître autant par ses manières que par son travail.
Il n'y avait donc aucun espoir de se débarrasser de ce rival, et le prince dut avoir recours à d'autres moyens pour s'assurer irrévocablement une préséance qui lui avait déjà coûté tant d'intrigue et de politique. Ce fut pour mettre fin à ces dissensions intestines que l'empereur créa, en faveur de Metternich, un titre sans précédent, qui, pareil à la triple couronne des papes, le revêtissait aussi d'un triple pouvoir et le mettait hors de ligne dans le conseil.
Il fut nommé «haus hof und staats kauzler,» c'est-à-dire que d'un trait de plume il devint le grand-chancelier de la maison impériale, de la cour et de l'État.--Saurau n'avait été que grand-chancelier d'État, et Kollowrath fut ainsi réduit au silence.
Néanmoins, à partir de ce jour, et malgré sa victoire, le prince ne vit jamais son collègue de bon oeil; celui ci se retrancha dans son département et empêcha que le triple chancelier y ait jamais pénétrer son influence. Aussi, pendant que le pouvoir de l'un était sans bornes dans le gouvernement des affaires extérieures, l'influence de l'autre dans l'administration intérieure fut pareillement illimitée. Tous deux néanmoins restèrent soumis dans leur puissance respective à la volonté toujours souveraine de François. On ne doit pas se faire illusion sur ce point; depuis 1815 l'empereur fut seul le maître chez lui, et Metternich dut plier tout comme un autre sous cette inflexible volonté. Ce n'est que depuis la mort du monarque qu'il a pris un plus grand essor.
La rivalité entre ces deux ministres, en égale faveur auprès de leur maître, allait chaque jour en croissant, et, à la mort de l'empereur elle était à son comble, menaçant de devenir fatale à l'un ou à l'autre. Mais Metternich, qui n'ignore pas le danger du moindre choc pour la machine caduque qu'il gouverne, prit alors une résolution décisive. Il s'empressa de courir chez son collègue de l'intérieur, et lui tendant amicalement la main, il lui proposa d'oublier le passé et de s'unir pour le présent; de cette union seule devait dépendre l'heureuse transition du règne qui finissait à celui qui allait commencer.
Cette démarche, qui fut un grand évènement politique, ne saurait être bien appréciée que par ceux qui connaissent la fierté sans bornes du prince envers ses égaux. Cette fierté avait plié devant la nécessite: Metternich avait trop d'habileté pour ne pas comprendre que cette réconciliation était indispensable.
Kollowrath accueillit, en ennemi généreux, les propositions du prince, et Ferdinand monta sans opposition sur le trône, quoique privé de ses facultés intellectuelles.
Cette journée fit bien des dupes, et des dupes bien haut placées.
A partir de ce moment, la concorde parut régner entre les deux rivaux, et les premiers pas se firent facilement. Cependant, le danger une fois passé et la machine de l'État ayant repris son train accoutumé, la froideur se mit de nouveau entre les deux antagonistes, et bientôt leur alliance éphémère fut entièrement rompue.
Pour expliquer cette rupture, qui arrêta pendant quelque temps la marche du gouvernement et ne fut presque connue que des personnes attachées à la cour, il faut remonter à ce qui se passa aussitôt après la mort de François Ier.
A l'avènement de Ferdinand, il avait fallu nécessairement établir un pouvoir directeur, duquel les ministres dussent relever; car, sans cette mesure, chacun se serait trouvé indépendant dans son département, et l'anarchie ministérielle devenait imminente. Un conseil d'État composé de l'archiduc Louis, qui, depuis plusieurs années, avait été secrètement l'alter ego de son Frère François, de Metternich et de Kollowrath, prit en main la direction suprême du gouvernement. Ces trois personnages s'adjoignirent encore l'archiduc François-Charles, héritier présomptif du trône, afin de l'initier aux affaires, dont il avait toujours été éloigné du vivant de son père. Ce conseil souverain, qui s'est ainsi créé lui-même, n'appelle les autres ministres dans son sein que lorsque l'on traite les affaires de leurs départements, et les actes ne sont présentés à l'empereur que pour la simple formalité du seing.
Voilà comment l'Autriche est administrée aujourd'hui, et son gouvernement marche tout aussi bien que lorsqu'il n'y avait qu'un seul chef. Ce sont, en effet, les mêmes hommes qui font mouvoir les mêmes rouages; seulement l'ancien maître est mort, et le fils, n'entendant rien aux affaires, s'en rapporte à ceux qui ont travaillé sous son père.
Les quatre co-régents gouvernaient depuis quelques mois en bonne harmonie, lorsqu'en 1836 on résolut de poser solennellement la couronne de Bohème sur la faible tête de Ferdinand; dès lors Kollowrath se trouva en dissidence avec ses collègues. Patriote ardent, zélé pour la gloire de son pays, dont sa famille fut toujours un des plus fermes soutiens, il insista pour que Ferdinand fut tenu de prêter dans cette circonstance le serment de fidélité aux lois du royaume. Ses collègues voulaient de leur côté que le serment fût entièrement laissé de côté; mais Kollowrath, loin de céder, exigea au contraire que l'on en revînt au serment imposé jadis aux rois électifs, et qui fut formulé par les États de Bohème lors de l'élection du roi Wladimir. Cette prétention fut violemment combattue par Metternich et les archiducs, car ce n'était rien moins que rétrograder vers les temps de l'indépendance de la Bohème et de sa représentation nationale.
Dans l'état actuel des choses, cette question était de si peu d'importance, qu'on a peine à comprendre comment un homme d'État aussi pratique que Kollowrath ait pu y attacher autant de valeur, à moins toutefois qu'il n'ait voulu par là établir un précédent dont il aurait usé plus tard au bénéfice de son pays. Il serait difficile, en effet, de dire à quoi le souverain devrait rester fidèle: puisqu'il est monarque absolu, il peut faire et défaire les lois à sa guise. Le serment était bon quand le roi de Bohème était électif, et que la validité de son droit reposait sur la fidélité à ses serments, sinon, non, comme le portait la formule ordinaire des élections. Mais aujourd'hui il n'y a plus de roi élu en Bohème; le roi est mort, vive le roi! tel est le fondement de la souveraineté dans ce royaume depuis la diète sanglante de Ferdinand 1er, mais surtout depuis Ferdinand II et la victoire du Mont-Blanc.
Ce premier nuage ne fut du reste que le précurseur de l'orage. Plus tard ou proposa à Prague deux projets de grande importance: le premier était d'envoyer 20 millions de florins (50 millions de francs) à don Carlos, pour assurer ses prétentions au trône d'Espagne; le second, de rappeler les Jésuites et de leur confier l'éducation de la jeunesse dans toute l'étendue de l'empire. Kollowrath fut le seul qui s'opposa dans le conseil à ces deux propositions, dont la première émanait directement de Metternich, et la seconde de l'archiduc François.
Il démontra à ses collègues combien il était inopportun de dépenser 50 millions pour imposer à l'Espagne un prince dont le droit n'était pas même bien démontré; mais surtout combien cette prodigalité devenait blâmable dans un moment où l'Autriche, pouvant à peine suffire à ses propres dépenses, était obligée de recourir chaque année à des emprunts onéreux pour couvrir le déficit de ses revenus.
Quant à la seconde question, il déclara qu'il y avait plus que de l'imprudence à rappeler en ce moment une société dont les intrigues avaient mis autrefois la maison impériale à deux doigts de sa perte, et dont le bannissement avait toujours été considéré comme une des mesures les plus sages et les plus méritoires de l'empereur Joseph II.
Mais il parlait aux représentants d'une opinion aveugle et fanatique; sa voix ne trouva point d'échos dans le conseil, et il vit dès lors qu'il ne pourrait lutter seul contre le torrent. Son parti fut pris à l'instant même. Dès le lendemain ses collègues reçurent sa démission, et il quitta Prague le même jour. Ce départ fut un coup de foudre pour le conseil, et le mit dans un embarras extrême, car il existe, quoi qu'on en dise, une opinion publique en Autriche, et cette opinion s'était depuis longtemps prononcée ouvertement en faveur de Kollowrath. D'un autre côté, la bureaucratie de l'intérieur, l'une des puissances du pays, lui était entièrement dévouée. La nation l'estimait et l'aimait généralement, à cause de son intégrité et de son patriotisme bien connus; de plus, il avait dans la noblesse un parti fort considérable; enfin, les mesures que le ministère voulait adopter étaient généralement odieuses; le conseil le savait, mais il avait espéré les appuyer de l'adhésion de Kollowrath, dont il ne pouvait se dissimuler la grande popularité, et les faire accepter ainsi plus favorablement. Maintenant il fallait reculer, car dans la situation présente des affaires on n'osait marcher sans lui; l'empire était accablé d'impôts; les emprunts se renouvelaient, et le déficit augmentait chaque année. Malgré le voile épais qui recouvrait les actes du gouvernement, les causes de la démission de Kollowrath pouvaient transpirer au dehors, et l'ancien ministre se serait trouvé alors placé dans l'opinion publique sur un piédestal, au grand regret de ses collègues, déjà mécontents de son excessive popularité.
On se décida donc à traiter avec lui, et le comte Clam-Martinitz, adjudant-général de l'empereur, fut chargé de cette négociation. C'était un intrigant et un ambitieux: de peu de capacité, mais qui savait cacher sa nullité sous une morgue et une suffisance sans bornes. Créature de Metternich, il convoitait dans l'avenir, et son espoir n'était pas sans quelque fondement, la succession de son protecteur et maître; mais la mort vint quelque temps après déjouer toutes ces belles espérances. Compatriote et parent de Kollowrath, il avait pendant quelque temps affecté une sorte de patriotisme assez libéral; on espérait donc qu'il ramènerait plus facilement qu'un autre le déserteur ministériel.
Le général se rendit auprès de Kollowrath; il lui représenta la nécessité de l'union et le danger de mettre le public dans la confidence des dissensions du conseil souverain, ce qui ne pouvait manquer d'arriver s'il continuait à se tenir éloigné des affaires; il lui annonça que ses collègues abandonnaient leurs projets, mais qu'en retour ils le priaient instamment de retirer sa résignation, que l'empereur n'avait point encore acceptée, et de reprendre sa place au conseil.
Tout fut inutile; Kollowrath resta inébranlable dans sa résolution, et le négociateur dut s'en retourner sans avoir rien obtenu.
Il fallut alors avoir recours aux grands moyens, car le ministre démissionnaire devait à tout prix rentrer au conseil; l'archiduc François-Charles, frère unique de l'empereur, héritier présomptif de la couronne, se détermina à se rendre auprès de lui et à essayer de son influence personnelle. L'altesse impériale partit donc de grand matin; mais Kollowrath, prévenu à temps de cette démarche, quoique déterminé à ne point céder, voulut cependant éviter l'embarras de refuser son futur souverain, et il se retira dans sa terre de Mayerhofen, située à quarante-cinq lieues de Prague, dans le cercle de Pilsen. L'archiduc, en arrivant au château du comte, ne trouva personne au logis.
Cependant le terme fixé pour le séjour de la cour impériale en Bohème expira, et l'empereur rentra dans la capitale de ses États. C'est de là que, tous les moyens de conciliation ayant jusqu'alors échoué, le souverain signa lui-même une lettre dans laquelle il engageait le comte Kollowrath à venir aussitôt que possible lui prêter l'aide de ses lumières et de ses services, dont il n'avait eu jusqu'alors qu'à se louer. C'était presque un ordre; il fallut se soumettre; aussi, dans sa réponse, le ministre, tout en déplorant l'état délabré de sa santé, assurait Sa Majesté de son obéissance.
Après quelques délais, il finit par se rendre à Vienne, à la grande joie du public, ravi de revoir l'homme qui possédait à un haut degré l'estime et la confiance générales.
Kollowrath refusa néanmoins d'être désormais ministre de l'intérieur, et ne voulut recevoir aucun émolument afin de mieux conserver son indépendance. Mais ce désintéressement ne convenait nullement à ses collègues, et ils forcèrent Kollowrath d'accepter 16,000 florins par an (40,000 fr.), avec le titre de staats und conferenz minister, ministre d'État et des conférences, chargé de la section de l'intérieur. Le conseil depuis est toujours composé des quatre mêmes personnages, et quoiqu'il n'y ait nominalement aucun ministre de l'intérieur, c'est cependant Kollowrath, et lui seul, qui dirige cette partie de l'administration.
Tel est l'événement principal de la carrière ministérielle du comte de Kollowrath, et cet événement est d'autant plus remarquable, qu'il y a peu d'exemples dans l'histoire d'un ministre auprès duquel il ait fallu employer de si hautes intercessions, auquel il ait fallu faire en quelque sorte violence pour qu'il se chargeât d'administrer les affaires d'un grand empire. On peut juger par là du pouvoir de ce ministre, devenu désormais indispensable. Il est difficile de décider quel est aujourd'hui le plus puissant en Autriche, de Metternich ou de Kollowrath: chacun a la haute main dans son département; tous deux se partagent le gouvernement de l'État et sans se mêler des affaires l'un de l'autre. Le premier est maître des relations extérieures, et le second dirige l'intérieur avec une puissance souveraine et sans contrôle.
Le parti opposé à ce ministre l'accuse d'appartenir à ce qu'on appelle en Autriche l'école de Joseph II, et d'avoir introduit dans la bureaucratie un grand esprit de libéralisme.
C'est Kollowrath qui emporta dans le conseil d'État l'amnistie accordée aux italiens à l'occasion du couronnement de Milan, et Metternich, après s'y être opposé de toutes ses forces, fut obligé de céder encore une fois. «Je souhaite que vos prévisions se réalisent, dit-il en signant; je le souhaite surtout pour les Italiens.» Il y avait dans ces paroles autant de doute que de menace.
Le come Kollowrath-Liebsteinski est le chef d'une des plus anciennes et des plus illustres maisons de la Bohème; il est le dernier de son nom et de la branche aînée. Il ne reste plus après lui que des Kollovrath-Crakowiski. Sa fortune est considérable, mais il vit sans faste, reçoit officiellement en prima-sera une fois par semaine, ne sort jamais, et se renferme dans un cercle d'intimes.
C'est un homme d'un grand talent, d'une haute probité, et d'une rare indépendance de caractère; ce serait un grand ministre même dans un pays constitutionnel, et peut-être ne pourrait-on pas en dire autant de son rival le prince triple chancelier.
(Extrait d'un Voyage inédit.)
L'ombre légère se glissa à travers la porte, et arrivant jusqu'à moi en effleurant à peine les dalles de l'antichambre et le tapis du salon, elle s'arrêta tout à coup, et j'entendis une voix douce comme un doux murmure qui me dit: «Me voici, ne me reconnais-tu pas?--Je vous demande pardon, charmante morte, lui répondis-je; sous le voile blanc qui vous enveloppe, sous les plis de votre linceul couleur de rose, j'ai reconnu vos yeux, et votre sourire, et votre taille fine. Soyez la bienvenue, et prenez, la peine de vous asseoir.--Je suis un peu lasse, en effet.--Je le crois bien; quand on revient de si loin, de l'autre monde!--Non pas, mais de Saint-Pétersbourg.--De Saint-Pétersbourg seulement!--En six jours.--Les morts vont vite!»
L'ombre releva son voile et me laissa voir... devinez qui? une jolie danseuse, une sylphide dont nous avons entonné, il y a deux mois, le De profundis, mademoiselle Lucile Grahn! Le puff, cet intrépide hâbleur, ce fabricant effronté de nouvelles en l'air, l'avait tuée inhumainement; rien ne manquait à ses pompes funèbre, ni le billet de faire part, ni l'acte de décès, ni l'oraison, ni les fleurs jetées à pleines mains sur la tombe: Manibus date lilia!
«Ah! c'est joli, mademoiselle, m'écriai-je, de nous faire des peurs comme celle-là! Comment! on croit positivement vous avoir perdue, on s'arrange en conséquence et chacun fait de son mieux: celui-ci rime une élégie, celui-là tresse une couronne de saule pleureur entrelacée d'éternelles; on pleure votre grâce, on pleure votre jeunesse', on pleure votre talent et tout ce qui s'ensuit; vous êtes la rose qui meurt, l'étoile qui s'éclipse, la gazelle bondissante que le plomb meurtrier arrête dans sa course, la fée, l'ange, l'oiseau qui perd ses ailes! Et tandis qu'on vous ensevelissait ainsi dans les plus belles fleurs de rhétorique, vous viviez dans une parfaite santé. Avouez que c'est un peu leste de votre part. Mais êtes-vous bien sûre de n'être pas morte?--Parfaitement sûre.--Voyons!» Et pour m'en convaincre, je pressai une petite main fine qui me parut en effet pleine de réalité.
«Eh bien! mademoiselle, vous allez entendre de vos propres oreilles, l'oraison funèbre que j'ai écrite à votre usage, ici même, dans l'Illustration; cela vous apprendra à vivre!» Je lus en effet ma pièce d'éloquence, qui eut tout le succès que vous pouvez penser: mais quand j'arrivai à cette péroraison si sublime et si neuve: «Adieu, Lucile Grahn, adieu! que la terre te soit légère!» Oh! alors mon succès fut au comble et se couronna d'un bruyant éclat de rire. Jamais Bossuet n'avait obtenu un triomphe pareil.--Je vis que rien n'était plus gai que de se survivre.
Elle laissa retomber son voile, glissa de nouveau sur le tapis et sur les dalles, et disparut. «Adieu, morte, lui criai-je du haut de l'escalier, mourez souvent ainsi, afin de revenir souvent.»
Mademoiselle Lucile Grahn se dispose à donner quelques représentations à l'Opéra; nous aurons bientôt le plaisir assez original de voir une morte vivante danser la cachucha.
Sur le même paquebot qui a ramené mademoiselle Lucile Grahn de Russie, Horace Vernet avait pris passage, et à côté d'Horace Vernet, mesdemoiselles Cornélie et Zoé Falcon. C'était assurément un paquebot très-agréablement peuplé. La danse, la peinture, la musique s'y donnaient la main, et derrière elles, le vaudeville fredonnait ses airs joyeux pour égayer les ennuis de la traversée. Ainsi la Russie nous renvoie de temps en temps les artistes qu'elle nous emprunte. Horace Vernet revient tout paré des marques de la tendresse impériale; les roubles et les rubans cosaques surchargent ses bagages; il revient, dis-je, après avoir achevé pour l'empereur Nicolas un vaste tableau représentant la prise de Varsovie. Quoi! le pinceau de l'auteur de la bataille de Montmirail aurait-il passé aux Russes?
Quant à mademoiselle Cornélie Falcon, on annonce qu'elle a retrouvé à Saint-Pétersbourg sa voix perdue, cette belle voix des Huguenots et de Don Juan que la célèbre cantatrice avait vainement redemandé à l'Italie. Il serait assez curieux que le Nord, ce manteau de frimas, fût un médecin propice et doux pour les gosiers malades. La Faculté, qui conseille le Midi aux ténors menacés dans leur ut de poitrine, et les douces brises aux prime donne en décadence, la docte Faculté aurait-elle jusqu à présent battu la campagne? Toucherions-nous à une révolution complète dans la médecine vocale? désormais, au lieu de Nice, de Naples ou des Pyrénées, Esculape serait-il obligé de prescrire aux larynx endommagés la Norwége et la Russie; et ferait-on refleurir les voix fanées en les arrosant d'une décoction de glace et de neige fondue?--Nous croyons savoir cependant que ce n'est pas seulement sa voix que mademoiselle Falcon rapporte de Saint-Pétersbourg. On y va sans voix, et on en revient avec un prince russe.
Les artistes français, et surtout les cantatrices, les danseuses et les comédiennes, sont en grand crédit dans le monde des czars; il ne se passe guère une semaine, sans que celle-ci ou celle-là ne triomphe des plus farouches ennemis, et ne gagne contre eux quelque bonne bataille d'Austerlitz. Les récits de tous les voyageurs sont unanimes pour attester la vérité de ces victoires et conquêtes. L'empereur, tout le premier, donne l'exemple de cette soumission à l'autorité de l'art; il lui ouvre les portes de Saint-Pétersbourg toutes battantes, et se garderait bien de brûler Moscou s'il s'avisait d'y entrer. Plus d'une fois on a vu l'autocrate quitter sa loge, dans l'entr'acte d'un ballet ou d'une comédie, et descendre dans la coulisse pour faire acte de vassalité. De sa voix impériale, il félicite le vainqueur ou adresse une allocution à l'héroïne de la soirée; le tribut que paie ordinairement l'empereur, après ces grandes visites, est représenté par une tabatière d'or pour ces messieurs, par un bracelet, un collier, des boucles d'oreilles, une couronne de diamants, pour ces dames et ces demoiselles. Autres lieux, autres moeurs. Que dirait-on ici, je vous le demande, si S. M. Louis-Philippe imitant l'exemple de son frère l'autocrate de toutes les Russies, félicitait M. Duprez, après la représentation de Guillaume Tell, et offrait à Giselle un bracelet d'améthyste venu des magasins du joaillier de la couronne?--Tout convient, tout sied un monarque absolu; qu'il vous envoie brutalement en Sibérie, on qu'il cause avec les danseuses d'un air agréable en pleines coulisses de l'Opéra: e semper bene.
Il ne faut pas croire toutefois que l'art vive toujours avec Saint Pétersbourg dans une complète harmonie. Plus d'une note discordante vient, de temps en temps, troubler le concert. Un boyard, fraîchement débarqué à Paris m'a raconté un trait récent qui le prouve. C'est peu de temps avant le départ de mademoiselle Zoé dit-on que l'aventure eut lieu; elle a fait grand bruit dans le monde en eff et en off, et la chronique de Saint-Pétersbourg s'en est longtemps régalée.
Le héros de l'histoire se présente d'abord d'une manière qui inspire la
confiance; il a un grand nom, un grand palais, de grands valets, une
grande taille, de grandes moustaches, des châteaux et des milliers de
paysans. Mais outre ses paysans, ses chevaux, ses palais, son grand nom,
et ses
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[Note du transcripteur: Ici se trouve toute une colonne entièrement
délavée, à tel point qu'il est impossible de la reconstruire. Voir le document.]
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les violons et
les danses recommencent aux environs île la ville; les jardins publics
se repeuplent, et le Parisien se répand, par bandes joyeuses, dans les
bois de Meudon et de Versailles; mais Saint-Germain surtout l'attire;
Saint-Germain a pour lui un charme secret; Versailles, au contraire,
l'intimide et lui fait peur. Ses grandes rues silencieuses, son palais
colossal, ses solennels jardins ont je ne sais quoi de grandiose qui le
gêne et le glace. Le Parisien d'aujourd'hui aime ses aises. Versailles
sent trop l'étiquette; il semble toujours qu'au détour d'une de ses
vastes allées, sur ses escaliers gigantesques, ou va rencontrer le
grand maître des cérémonies s'écriant: «Chapeau bas! genou en terre!
voici le grand roi.»
Saint-Germain.--Vue du jardin et de l'établissement de
concerts de M. Gallois, au pavillon Henri IV.
Saint-Germain est d'une hospitalité plus familière, quoique tout peuplé aussi de souvenirs monarchiques; mais ce n'est plus la même solennité. Les rois et l'histoire semblent être ici comme dans leurs maisons des champs. On s'égare sous les vieux chênes de la Forêt, sans craindre d'y rencontrer François Ier, Henri II, Catherine de Médicis où Louis XIV; quant à Henri IV, qu'il soit surtout le bienvenu. Tope là, mon franc Béarnais! Plus d'un de ces rois naquit à Saint-Germain, et parmi eux Louis le Magnifique; Saint-Germain ne l'a pas oublié. Ce fut le 5 mars 1628 que la reine Anne d'Autriche mit au monde son fils glorieux. Dans le château? Non pas; dans un pavillon isolé qui s'appelle encore aujourd'hui le pavillon d'Henri IV; Anne n'avait pas eu le temps de gagner ses appartements et de chercher fortune ailleurs.
Saint-Germain.--Cabinet en rocaille, avec sculptures
attribuées à Jean Goujon, dans le pavillon Henri IV.
Le pavillon d'Henri IV, qui abritait autrefois des reines en mal d'enfant et répéta les premiers cris de Louis XIV, est aujourd'hui occupé par M. Gallois, restaurateur.
M. Gallois n'a pas déshonoré l'héritage, tant s'en faut. Je ne sais pas s'il y vient encore des reines, mais les princesses n'y manquent pas. Les gentilshommes et damoiselles que Saint-Germain attirent et qui chevauchent à travers la forêt, font halte chez M. Gallois; et vraiment, c'est faire preuve de goût et de savoir-vivre! Le pavillon de M. Gallois est un véritable Eden; tout s'y trouve réuni; M. Gallois ne vous refuse rien: il séduit les yeux par ses magnifiques salons ouverts sur une immense campagne; il contente l'appétit par des mets succulents; il charme l'oreille par des concerts d'harmonie, et pour peu que vous soyez en fantaisie d'archéologie, pour peu qu'il vous plaise de faire dans l'histoire une agréable course rétrospective, M. Gallois vous satisfail le plus largement du monde; entre deux services, tandis que le Champagne se glace ou que votre café chauffe, vous pouvez visiter la chambre où naquit Louis XIV, le salon sculpté par Jean Goujon et la grotte de Charles V; après quoi, vous déjeunez ou vous dînez excellemment et du meilleur appétit.--Un poète du terroir a célébré les vertus du pavillon Henri IV dans une épître dont je vais citer quelques vers sans m'en rendre caution:
Pavillon enchanteur!--L'opulence empressée
Vole de toutes parts vers ce doux Elysée.
Le tilbury galant, ainsi qu'un char de joncs,
Y porte nos banquiers, Lucullus--Phaëtons,
Qui, désertant Paris, et sa pluie et sa boue,
Viennent chercher ici leur nouvelle Capoue.
Cette poésie, à défaut d'autre chose, prouve au moins l'enthousiasme qu'excitent M. Gallois et le pavillon d'Henri IV. Et que peut-on ajouter après les poètes?
--Un journal judiciaire annonce la vente, après faillite, d'un mobilier appartenant à un meunier de Saint-Denis; en voici le détail, qu'on sera certainement surpris de lire à propos de moulin: voitures de luxe, chevaux anglais, vins du Rhin, de Beaune, de Champagne, de Chambertin et de Romanée, tableaux, tapis, porcelaines de Saxe et de Sèvres, piano à queue, bureaux-ministres, bibliothèque de huit cents volumes, harpe, bronzes de Thomire.--On voit que les meuniers d'aujourd'hui ne sont pas de la même farine que les meuniers de Sans-Souci et de Lieursaint; l'humanité marche; les meuniers sont des princes et les princes sont des meuniers. Dans dix ans, saura-t-on où aller se faire moudre? et, je vous prie, dites-moi ce qu'est devenue la meunière.
La simple meunière
Du moulin à vent?
--M. Jouy, auteur du poème de l'opéra de Guillaume Tell assistait l'autre jour, pour la rentrée de Duprez, à la représentation de son ouvrage: «Mon cher monsieur Jouy, lui dit son voisin, savez-vous que c'est là une oeuvre admirable?--Oui, sans doute, lui répondit l'académicien avec la bonhomie qui le caractérise; mais cependant il y a quelque chose à redire.--Quoi donc?--Eh! c'est ce damné de Rossini, qui a fait une diable de musique, une musique bruyante qui empêche d'entendre mes vers.--Que ne le lui disiez-vous, cher monsieur Jouy.--Je le lui ai bien dit, mais il n'a pas voulu me croire!»
Les théâtres ont fait des économies cette semaine; excepté un petit vaudeville, la Meunière de Meudon, nous n'avons pas la plus petite dépense à leur reprocher.
La meunière de Meudon est une assez bonne fille et d'assez bonne humeur; un joli chevau-léger fait battre son petit coeur; mais la meunière a de la vertu; tout chevau-léger qu'on est, il faut passer à la mairie; la meunière ne badine pas. Épousez-moi, ou votre servante! Comment un chevau-léger épouserait-il une meunière? voilà le point difficile. Et puis, le héros est occupé ailleurs, du côté d'une belle dame, parée de dentelles et de soie. La meunière manoeuvre donc pour guérir le chevau-léger de cet amour, et elle s'y prend si bien, avec tant de bonne foi et de gaieté, qu'elle y réussit: le chevau-léger se rend, l'épaulette contracte alliance avec la meule du moulin. Ce vaudeville n'est pas du plus pur froment mais il fait rire.
Théâtre-Français.--Les Demoiselles de Saint-Cyr. Fin du
1er acte: Régnier, Hercule Duboulloy; Firmin, vicomte de Saint-Hérem:
mademoiselle Plessis, Charlotte de Meiran; mademoiselle Anaïs, Louise
Mauclair.
--Nous sommes gens de parole; nous vous avions promis la semaine dernière une scène des Demoiselles de Saint-Cyr, comédie de M. Alexandre Dumas, Cette scène, la voici: regardez-bien.
Nous avons pris nos personnages au moment, le plus critique: Saint-Hérem et Charlotte de Meiran se disposent à fuir du couvent, escortés de mademoiselle Louise Mauclair et de Duboulloy; déjà ils se croient libres, quand tout à coup la fenêtre s'ouvre; un exempt paraît une torche à la main, suivi de ses gens, et s'écrie: «Au nom du roi, je vous arrête!» Qui est surpris? C'est Saint-Hérem, lequel se croyait en bonne fortune et ira coucher à la Bastille; c'est Duboulloy qui comptait se marier gaiement, et sent venir la prison, rien qu'au fumet. Quant à mademoiselle de Meiran, elle cache son visage dans ses mains, comme il conviendrait à une tendre et pudique colombe prise au piège; Louise Mauclair est plus brave, et se contente de faire semblant d'avoir peur.
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Théâtre-Français.--Les Demoiselles de Saint-Cyr.--Mademoiselle Plessis, Charlotte de Meiran. |
Théâtre Français.--Les Demoiselles de Saint-Cyr.--1er acte.--Régnier, Duboulloy. |
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Théâtre Français.--Les Demoiselles de Saint-Cyr.--Firmin, Saint-Hérem. |
Théâtre Français.--Les Demoiselles de Saint-Cyr.--3e acte.--Mademoiselle Anaïs, Louise Mauclair. |
Si ce n'est pas assez pour vous divertir et vous plaire, cher lecteur, nous ferons encore d'avantage; j'ai l'honneur de vous présenter cet original de Duboulloy dans son costume de noces, tout pimpant et tout gaillard; le vicomte de Saint-Hérem en habit de gentilhomme élégant, et enfin mademoiselle Plessis et mademoiselle Anaïs, Charlotte de Meiran et Louise Mauclair, toutes deux vêtues pour le bal masqué, où elles mystifient leurs infidèles. Sur quoi, chers lecteurs, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde, et envoie sur votre route beaucoup de jolies rencontres aussi jolies que la jolie mademoiselle Plessis.
De Bordeaux à Ruffec.--Le colonel m'avait pris en gré à propos des comédies de Farquhar, ma lecture de route. C'était un homme de quarante-cinq ans environ, très-sanguin, très-vif, le teint rouge-brique et les yeux bleus, qui soignait, depuis plusieurs années, ses blessures, retiré dans une villa des coteaux de Jurançon.
C'est un spectacle à la fois triste et joyeux que l'embarquement d'un corps de troupes en temps de guerre. Le ciel était beau et les blancs reflets du soleil argentaient les vagues miroitantes. Sur la berge escarpée, aux sons de la musique militaire, les soldats arrivaient par escouades, le sac sur le dos, le fusil sur l'épaule, la crosse en l'air. A mesure qu'une barque s'éloignait du rivage, emportant une cinquantaine de nos Habits Rouges, il se trouvait toujours là quelque femme désespérée qui pleurait, agitait son mouchoir, et faisait mine d'avancer dans l'eau pour suivre son époux ou son amant.
D'autres--celles-là je les plaignais davantage--baissaient leur capuchon sur leurs yeux, et allaient s'asseoir, mornes, silencieuses, honteuses d'être vues, sur quelque rocher où elles avaient l'air de rester pétrifiées. Le clairon moqueur sonnait toujours.
Nous autres officiers, tous jeunes, inexpérimentés, avides de guerre, il fallait nous voir avec nos airs d'importance, affectant le commandement brusque et bref de nos anciens. Combien cependant cachaient, sous ces façons de matamore, un ennui secret et la tristesse de quelque séparation amoureuse! Je puis bien le dire, car je laissai à Fort-Georges la meilleure moitié de mon coeur, aux pieds d'une petite demoiselle blonde, mariée depuis à un nabab.
Le vent fraîchit, les voiles s'enflent, nous voguons vers la Hollande. C'était en 1814; il s'agissait d'en finir avec la France à demi vaincue, mais qui tenait bon et dont les coups de boutoir, comme ceux du sanglier blessé, n'étaient pas les moins à craindre. En face de Goeere, une brise nous prit, des plus dures, des plus carabinées que j'aie jamais eues à supporter,--et si je ne m'y connaissais pas alors, j'ai maintenant toute l'expérience nécessaire pour en parler savamment. Nous étions à l'ancre lorsqu'elle commença, et nous attendions un pilote qui devait venir nous tirer des bancs de sable entre lesquels se trouvait notre vaisseau: un à chaque bord, un autre entre nous et la terre. Vous voyez d'ici notre position, quand le vent grossit, devint presque un ouragan, et menaça de nous porter malgré nous au rivage. Et pas de pilote!--La mer s'élève, bouillonne, écume et crie autour des brisants. Nul espoir, malgré nos deux ancres, de tenir durant toute la nuit, qui commençait alors à tomber. L'obscurité ajoutait son horreur à celles dont nous étions environnés. Le capitaine affectait de ne songer qu'aux deux bâtiments de transport que nous avions de conserve, et qui étaient chargés de soldats. Vers minuit, l'un deux, ancré au vent de nous, se détache, emporte ses câbles, et dérivant au hasard, passe à côté de nous avec des cris de détresse auxquels nos signaux répondaient. Par moments, de l'avant à l'arrière, nous embarquions des vagues énormes.
Les hommes sont curieux à observer en de telles passes.
Il y a des gens nerveux qui prennent trop tôt l'alarme, et croyant de suite au pire, font leurs préparatifs en conséquence. Tel était le lieutenant McDougal, du 91e, qui vint se jeter dans mes bras en pleurant à chaudes larmes, le plus plaisamment du monde. Il y en a d'autres qui, stupides ou résignés, n'ont pas l'air de s'apercevoir que la mort les talonne et regardent tout avec une indifférence abattue. Enfin, les étourdis, les gens à tête légère, qui se rassurent ou prennent peur, suivant qu'ils rencontrent des visages calmes ou effarés.
Pour moi, je m'étais promis d'imiter de point en point le capitaine, que je jugeai un homme de sens et de courage. Sur les deux heures ce personnage important s'alla mettre au lit, et je suivis son exemple. J'avais raison; le grand péril était passé.
Quand vint le jour, la mer était grosse encore; mais le vent avait faibli, et une brume épaisse nous masquait l'horizon. Au bout d'une heure ou deux, l'atmosphère se dégagea, et nous cherchions du regard, avec un vif sentiment d'inquiétude, le bâtiment où nos camarades étaient entassés. Rien n'était en vue, et l'opinion générale fut qu'ils avaient péri. Un régiment tout entier englouti en quelques minutes, c'était de quoi nous donner à penser. Par bonheur ce doute affreux ne dura pas longtemps. Nous vîmes venir à nous, sur une barque, le pilote attendu avec tant, d'impatience, et il nous rassura du moins sur le compte d'un des transports, arrivé sain et sauf à Helvoet-Sluys.
Je rencontrais alors, pour la première fois, un Hollandais, et fus bien forcé d'accorder quelque attention à ce curieux animal. Diederich ressemblait à sa lourde barque: petit et trapu comme elle, comme elle renflé des côtés, et n'ayant de forme appréciable, sous son épaisse jaquette bleue coupée droit, qu'une énorme projection à posteriori. Cette jaquette n'avait pas de collet, et la cravate roulée en corde, qui suppléait à ce défaut essentiel, semblait plutôt faite pour étrangler le pilote que pour le défendre du froid. Ses yeux à fleur de tête et grands ouverts complétaient cette illusion funèbre. Du reste, on aurait pu lui ôter une demi-douzaine de caleçons, sans inconvénient pour sa poitrine ou sa pudeur, tant il était bien prémuni contre l'humidité. Complétez ce costume par de gros souliers à boucles et un bonnet de nuit rouge, à forme conique très-élevée.
Nous ne vîmes pas sans quelque plaisir cette étrange façon d'homme s'avancer, la pipe aux lèvres, vers le capitaine Nixon et lui offrir très-cordialement une poignée de main, accompagnée du plus affectueux goeden dag. Une entrée en matière si parfaitement républicaine fit faire la grimace à notre officier; mais comme la bienvenue de Diederich était plus cordiale encore qu'irrespectueuse et à contre-temps familière, il ne jugea point à propos de s'en formaliser autrement. Le pilote entra aussitôt en fonctions avec un flegme admirable, et Nixon ayant voulu l'interroger sur la direction des passes où nous allions entrer, la profondeur de l'eau et autres sujets du même ordre, il n'obtint pour réponse que le proverbe favori des marins hollandais:--Ja mynher, wanneer wij niet beter kan maaken dan moeten wij naar de anker komen.
Ce qui veut dire à peu près: Soyez tranquille, monsieur, quand nous ne pourrons mieux faire, nous jetterons l'ancre.
En dépit de cette prophétie, qui semblait nous menacer de nouveaux retards, nous primes terre le lendemain matin à Helvoet-Sluys: j'y retrouvai ma compagnie, ce qui me fut assez doux, après l'avoir crue noyée. On imaginera sans peine, et sans en faire grand honneur à mes qualités personnelles, que les soldats dont elle était composée n'étaient pas fâchés non plus de revoir leur second lieutenant.
Il gelait à pierre fendre quand nous arrivâmes, trois jours après, à Tholen, petite forteresse en mauvais état (du moins alors), et située à quatre milles environ de Berg-op-Zoom. Tous les matins, la majeure partie des habitants et de la garnison était employée à briser la glace qui faisait des fossés une défense illusoire; mais tandis qu'on s'épuisait à y pratiquer une tranchée large seulement de huit à neuf pieds, elle se reformait derrière les travailleurs, et nous patinions le soir à l'endroit même qu'on avait ouvert le matin.
Un vieux caporal allemand, un sournois qui nous servait d'interprète, et qui s'était chargé de faire nos logements, m'avait installé chez un brave burgher, dont la belle-fille, veuve depuis six mois, à ce que j'appris, était la plus jolie personne de l'endroit. Ce n'est pas à dire qu'elle eût jeté un grand éclat dans un bal de Paris ou un raout de Londres, mais quelle fraîcheur, quelle douce expression de visage, quelle simplicité, quelle confiance aimante et sereine!
Certain jour que je revenais des fossés, je la trouvai, la tête dans ses mains, et pleurant à chaudes larmes. Le burgher et sa femme, les yeux humides, étaient auprès d'elle et la regardaient sans mot dire, avec une compassion profonde. Quelque mot, quelque incident futile venait sans doute de réveiller leur triple douleur et de les rendre au sentiment de leur perte commune.. C'était un tableau touchant, et, jeune comme j'étais, je ne pus que témoigner à ces braves gens une véritable sympathie. Elle me valut tout d'un coup l'affection de Johanna M..., qui me sourit, doucement à travers ses pleurs. Le père me serra la main, et, pour dissiper cette inutile tristesse, me pria de lui faire du punch; il appréciait particulièrement en moi ce talent pratique qui m'a toujours valu le suffrage des connaisseurs, et me mettait en réquisition toutes les fois que le Predikaant venait souper avec nous.
Il arriva ce soir-là, comme s'il eût deviné ce qui se passait. J'aimais fort ce bon et jovial ministre, dont les joues pleines et le sourire bienveillant empruntaient je ne sais quoi de bouffon à l'étrange coiffure qui couvrait son vénérable chef, C'était un chapeau à trois cornes, aux bords convenablement retroussés, et dont il ne se séparait jamais que pour dire les grâces. Après le repas, composé de viande au beurre et de sauer kraut, le tout servi dans un plat commun, où nous cherchions fortune tour à tour, à la pointe de la fourchette, il tirait d'ordinaire de sa poche quelques vieux imprimés crasseux, et nous chantait, avec des gestes et un accent plein d'énergie, des couplets dont je n'entendais pas un traître mot, mais qui renfermaient des allusions très-directes aux affaires politiques. J'ai encore dans l'oreille le refrain de l'une d'elles;
Well mag het Ue bekommen;
parce que ce vers harmonieux ne manquait jamais de produire un merveilleux effet sur notre bon hôte; sa large bouche s'ouvrait avec un rictus effroyable et soudain; il laissait aller sa vénérable tête en arrière, et un éclat de rire, à jeter bas la maison, sortait convulsivement de sa poitrine. En général, sa bonne vrow, toute aux soins de son ménage, écoutait avec un parfait sang-froid ce hurlement joyeux, mais s'il se prolongeait au delà du terme ordinaire, son respect conjugal pour le burgher l'obligeait à sourire de compagnie.
Je m'aperçus, depuis le jour dont j'ai parlé, que Johanna me regardait avec plus d'intérêt qu'auparavant. En m'apportant les citrons, le sucre et le rhum, en me regardant manipuler la précieuse liqueur, elle avait l'air distrait et mélancolique; ses yeux, plus bleus que les flammes liquides dont j'attisais l'ardeur, s'arrêtaient sur moi, profonds et vagues; quelquefois même le verre qu'elle portait à ses lèvres,--toujours rempli jusqu'au bord,--demeurait là, comme si un engourdissement magnétique eût frappé la belle rêveuse.
Ces symptômes flatteurs ne m'échappaient point; et tandis que le Predikaant chantait, lorsque le burgher, perdu dans la fumée de sa pipe, nous envoyait, comme un esprit familier, son gros rire invisible, si la vieille mère tournait le dos et s'abandonnait au plaisir de nettoyer ses bahuts, je répondais aux regards de Johanna par des regards non moins langoureux.
Elle acheta peu de temps après une grammaire anglaise, et le même jour,--admirez la force des sympathies,--je me sentis pris d'une violente passion pour l'idiome néerlandais. De là, tout naturellement, échange de leçons et de conseils, qui légitimait de fréquents tête-à-tête. Nous prononcions fort mal, tous les deux, la langue que nous voulions apprendre; j'eus la gloire d'inventer un châtiment pour les fautes que la récidive rendait inexcusables. Quel que fût le coupable, un baiser les punissait, Johanna eut beaucoup à se plaindre de mon inattention; mais, pour ne pas me faire honte, elle mettait ses progrès au pas des miens. Nous n'avancions guère, sans nous rebuter pourtant.
Cet enseignement mutuel n'était pas toujours exempt de troubles. Certains jours, au plus fort de nos bévues grammaticales, la jolie veuve éclatait en pleurs et en sanglots. D'abord, ces accès de désespoir m'avaient fort déconcerté: je ne savais au juste ce qu'ils voulaient dire. Johanna me confessa naïvement que c'étaient autant d'hommages rendus à la mémoire de son défunt mari. Je compris et respectai ce culte d'un regret légitime. Il demeura tacitement convenu que la leçon finirait aussitôt que la sensibilité se mettrait de la partie. Tout cela au grand sérieux, et sans la moindre arrière-pensée.
Le 8 mars, arriva l'ordre du départ.
Nous nous supposions appelés à Anvers, où l'autre division de l'armée avait déjà livré quelques combats partiels, et je cheminai assez tristement, ruminant les larmes de la séparation. Elles m'avaient appris,--car je ne m'en étais pas douté jusque-là,--combien de place Johanna tenait dans mon coeur. Quant à elle, la pauvre enfant, elle m'avait, pleuré tout aussi franchement, devant son beau-père et sa belle-mère étonnés, qu'elle pleurait leur fils devant moi. Que voulez-vous? c'était une âme sensible et sans déguisement.
Arrivés autour d'une ferme, en rase campagne, nous fîmes halte, et je commençais à m'inquiéter de mon souper, lorsqu'un officier des Royal-Scots, quatrième bataillon, m'avertit obligeamment que, selon toute apparence, nous allions essayer une surprise de unit contre Berg-op-Zoom. La nouvelle m'étonna sans m'effrayer. Mon donneur d'avis se prit à sourire:
«Vous ferez connaissance avec le service, ajouta-t-il; et, si nous vivons tous deux demain matin, vous m'en direz votre avis.»
Après quoi il me tourna le dos. J'appris qu'il se nommait Mac Nicol, et arrivait de Stralsund à marches forcées. Nous ne devions plus nous rencontrer en ce bas monde. Il fut tué tout des premiers, à cinq heures de là.
L'appel du soir, qui suivit de près cette conversation, ne manqua point d'une certaine solennité. Beaucoup de noms, que les sergents prononçaient alors à demi-voix,--l'ordre étant donné de faire désormais le moins de bruit possible,--ne devaient plus figurer sur leurs listes, mais seulement dans quelqu'un de ces insouciants récits qui sont l'oraison funèbre du soldat.
Les régiments formèrent ensuite la colonne, et nous recommençâmes à marcher, silencieux, sur la route obscure. Le bruit des pas, régulier et monotone, se mêlait à celui du vent et des eaux lointaines. Quelques chiens aboyaient seulement avec fureur quand nous défilions devant une maisonnette de paysan. Nous voyions alors s'entrouvrir une fenêtre faiblement éclairée, et un bon gros Flamand, en chemise, la main sur ses yeux, se hasarder à guetter les passants nocturnes. A peine avait-il vu luire les baïonnettes, qu'il rentrait en hâte, tirait à lui ses contre-vents, et faisait taire ses dogues.
Berg-op-Zoom tire son nom de la petite rivière Zoom, qui, après avoir pourvu d'eau les fossés de la ville, va se jeter dans le Scheldt. L'ancien lit de la Zoom, où la marée montante fait refluer assez d'eau, forme, au centre de la cité, une espèce de port, presque à sec quand les eaux se retirent. La véritable attaque devait être dirigée vers l'embouchure de ce havre, tandis qu'un détachement de six cents hommes ferait une fausse démonstration vers la porte de Steenbergen.
Je passe, du reste, sur tous les détails purement stratégiques. Les curieux qu'ils pourraient intéresser les trouveront très-amplement rapportés dans le récit du colonel Jones.
Les autres se contenteront de savoir comment se débattit cette nuit-là un pauvre lieutenant, qui pour la première fois de sa vie entendait siffler les balles.
Nous fûmes divisés en trois colonnes. Ma compagnie appartenait à celle de droite, qui, ayant pour mission l'attaque dont j'ai parlé, devait arriver jusqu'aux fossés par le lit fangeux du vieux canal. Dès le premier pas, je me sentis enfoncer un peu plus haut que les genoux dans une espèce de glu très-infecte, et dans laquelle chaque effort pour m'en retirer semblait me plonger plus avant. Cet obstacle-là n'était pas dans mes prévisions, et je regardai autour de moi comment mes camarades se tiraient d'affaire. Les uns penchaient à droite, c'étaient ceux qui s'escrimaient de la jambe gauche; les autres à gauche, c'étaient ceux qui voulaient débarrasser la jambe droite. Tous étaient plus ou moins empêtrés. Dans un gâchis pareil, la marche en bon ordre était impossible; les régiments se mêlaient, les officiers se séparaient de leurs soldats. On se poussait, on s'accrochait. Quelques pauvres diables, mal inspirés pour le choix de leur route, s'en allaient dans une fondrière, où ils disparaissaient petit à petit en piétinant. Lorsque leur tête effarée ne marquait plus l'endroit mortel, leurs camarades arrivaient, et, sans les voir, foulaient aux pieds ces cadavres qui servaient de fascines. Le silence, néanmoins, n'avait pas été rompu.
Tout à coup,--était-ce trahison, appel de mourant, querelle d'ivrogne?--un cri part de nos derniers rangs. Le général Skerret, auprès duquel je me trouvais en ce moment, y répond par une exclamation de fureur, et à la minute même, les écluses sont levées, des masses d'eau tombent à grand bruit dans le canal, une fusée s'élève des remparts; puis tout un feu d'artifice éclate, une lumière blafarde se répand sur nous et permet aux canonniers français de nous envoyer quelques volées. Tirées en toute hâte et au hasard, elles ne firent pourtant pas grand mal.
Pendant un moment, la grande affaire fut de résister à l'effort des eaux. J'étais heureusement à portée d'un grand bloc de glace à forme plate, et dont le tranchant s'enfonçait dans la vase. Je m'y cramponnai pour résister au premier élan des flots, et, moitié nageant, moitié prenant pied, je gagnai ensuite la terre ferme. Là nous avions encore le fossé à traverser sans autre ressource qu'une forte palissade qui, partant de l'angle d'un bastion, le coupait dans toute sa largeur. Sans la fièvre qui commençait à battre autour de mes tempes, je ne sais comment je me serais tiré de cette difficile gymnastique. On s'aidait de quelques échelles de siège, on grimpait sur les épaules les uns des autres, on tombait en jurant, on se relevait de même, les soldais haletaient et criaient comme un limier qui rêve. Un colonel montrait aux premiers arrivants, qui ne l'écoutaient pas, une porte située à notre droite (Waterport-Gate), et ordonnait vainement qu'on allât baisser un pont-levis de ce côté. Voyant son autorité méconnue, il prit par le bras le premier officier qui passa près de lui; c'était moi. Je finis par comprendre ce qu'il voulait, et lui promis de faire mon possible pour lui obéir.
Pas de résistance sur les remparts. Une fausse attaque appelait, ailleurs la plus grande partie de la garnison. Les Français, en petit nombre sur ce point et pris à l'improviste, couraient s'enfermer dans les maisons de la ville, et de là, nous fusillaient sans merci. À la tête d'une vingtaine de soldats, rassemblés au hasard, j'allai vers la porte indiquée. Ce n'était qu'une palissade assez mince, mais traversée par une barre de fer épaisse d'environ trois pouces. Sans instruments, nous fîmes pour l'enfoncer plusieurs tentatives perdues, et cependant les balles arrivaient de toutes parts; les soldats tombaient un à un. Enfin, pour dernier effort, nous reculons de quelques pas, tous ensemble, et tous ensemble nous nous jetons à corps perdu sur la maudite porte. Cela réussit; la barre de fer se rompît tout au milieu comme si elle eût été de verre.
Restait le pont-levis à faire tomber; opération plus délicate, mais pour laquelle nous avions plus de temps et de sécurité, les coups de fusil ne nous arrivant plus aussi directement. Il était fixé à un seul de ses montants par une serrure que nous essayions de forcer à l'aide d'une baïonnette. Après en avoir cassé deux on trois sans résultat, nous employâmes une hache, que l'on nous apporta du bastion déjà occupé par nos troupes, à couper dans le bois même du montant la portion où la serrure était encastrée. Ceci fait, j'eus la gloire de prendre moi-même la chaîne du pont-levis, dont je dirigeai la chute.
Le colonel dont j'exécutais l'ordre arriva justement alors et me demanda mon nom, ajoutant qu'il s'en souviendrait. Le sien était Muller. Il est mort à Ceylan de la fièvre jaune.
A ce moment, on entendait distinctement une vive fusillade engagée de l'autre côté de la ville. Je pensai que ma compagnie était par là, et supposant que l'intérieur devait être libre, je me précipitai comme un véritable étourdi, suivi seulement de deux soldats, dans les rues désertes. Je n'avais pas fait trois cents pas que j'étais complètement égaré. Regardant de tous côtes, je ne vis qu'une créature humaine dont je pusse espérer quelque renseignement; c'était une jeune, femme, assez jolie, pâle et en désordre, aux écoutes derrière la porte entr'ouverte d'une espèce de boutique.
Notre conversation fut très-courte.
«Les Anglais? lui dis-je en hollandais.
--Comment? me demanda-t-elle.
--Les Anglais? répétai-je, voyant que je parlais à une Française.
--Par là, répondit-elle sans hésiter, en me montrant l'extrémité de la rue.
--Bonne nuit!» Et je lui serrai la main, ne doutant pas qu'elle n'eut dit vrai.
En effet, aux clartés de la lune qui venait de se lever, j'aperçus les uniformes des Royal-Scots sur les remparts. Ils venaient d'être chassés d'un des bastions et tenaient bon dans celui qui leur restait. Le capitaine Guthrie, du 35e, qui était à la tête de ce détachement, ne savait du reste quel parti prendre, et déplorait l'absence du général Skerret, blessé tout récemment et prisonnier des Français.
Le feu était vif d'un bastion à l'autre: plusieurs blessés, tant des ennemis que des nôtres, restaient étendus sur le rempart. Un officier, atteint au bras, se promenait derrière nous d'un air mécontent, et disait: «Voilà ce qu'on appelle la gloire!» Cette philosophie me parut inopportune.
Notre position n'avait rien d'agréable. Un amas de billots de bois trouvés sur le rempart, et disposés en travers de la gorge du bastion, formait bien une sorte de parapet d'où nos gens pouvaient tirer, et deux pièces de vingt-quatre, prises à l'ennemi, faisaient bon service du haut des plates-formes; mais les Français avaient l'avantage du nombre, trois pièces de campagne, qui nous faisaient beaucoup de mal, et un moulin à vent élevé sur leur bastion, d'où ils nous canardaient fort commodément. De temps en temps ils faisaient une sortie pour nous déloger; alors, et dès que leurs cris nous avertissaient de ce projet, nous les recevions avec de la mitraille; de plus, un détachement courait à leur rencontre et les ramenait en désordre.
Vers deux heures du matin, la fusillade, jusqu'alors continue, eut des intervalles qui duraient quelquefois une demi-heure. Ils me donnèrent le loisir de m'apercevoir que je grelottais sous mes habits mouillés et sous l'air glacial de la nuit; d'ailleurs, épuisé de fatigue, je me laissai tomber plutôt que je ne m'étendis derrière le parapet qui nous protégeait. Quelques autres officiers vinrent se coucher à mes côtés, et d'instinct, on se rapprochait pour avoir moins froid. Je tombai alors dans une sorte de sommeil éveillé, d'un effet bizarre, où mon imagination ressassait tout ce qui venait de se passer avec une telle force d'illusion, que la mousqueterie recommença sans troubler mon rêve. Les coups de fusil, les cris, les imprécations, tout ce que j'entendais enfin, de près ou de loin, et très-distinctement, me semblait retentir dans ma mémoire, non à mes oreilles; et je ne sais ce qui m'aurait arraché à ce profond engourdissement, si tout à coup la terre n'avait tremblé sous moi tandis qu'une vive et subite clarté me brûlait les yeux. Un craquement général suivit, comme si la ville entière eût été sur te point de s'écrouler. C'était le magasin à poudre qui sautait; avec lui nous perdions tout le service de notre petite artillerie.
Il fallut bien se relever et tenir tête à de nouvelles attaques; le découragement s'emparait de nous: plus de vingt hommes étaient, allés demander du secours, pas un n'avait reparu. Ils étaient interceptés sans aucun doute. Aucun bruit de guerre ne nous arrivait d'ailleurs, et il était trop évident que nous allions avoir toute la garnison sur les bras.
Nous tînmes pourtant jusqu'à l'aurore: il fallut bien alors nous apercevoir et de nos pertes et de l'inutilité de notre résistance. Rassemblée derrière ce parapet improvisé, nous nous comptions lentement du regard, ne voyant guère ce qui pouvait nous sauver. Un vieil officier fit remarquer que le rempart n'était point large, et que les Français ne pourraient tirer grand avantage de leur supériorité numérique: mais il achevait à peine cette consolante réflexion, mal entendue à travers le bruit, qu'une décharge terrible vint le démentir. Pendant qu'une vive fusillade détournait notre attention, une partie des ennemis, longeant le pied des remparts, étaient venus occuper le côté opposé de notre bastion. Pris ainsi entre deux feux, il fallait nous résoudre à la retraite. Je me retournai vers le capitaine Guthrie, que je vis, les bras étendus devant lui, battre l'air de ses mains égarées. Une balle venait de lui crever les deux yeux. M'Dougal, dont j'ai parlé, ce lieutenant que la perspective de la mort faisait pleurer sur un navire, et qui s'était battu toute la nuit en vrai lion, M'Dougal gisait à terre, étourdi par une blessure au front. Le commandement me revenait, à moi, le plus jeune et le plus inexpérimenté de tous. Terrible responsabilité, savez-vous!
Sans être bien certain que la porte par laquelle nous étions entrés fût encore ouverte, j'essayai d'y mener ma petite troupe, encore en bon ordre. Guthrie, placé entre deux soldais, et guidé par eux, poussait à chaque pas d'involontaires gémissements; les ennemis nous accompagnaient d'un feu soutenu. Nous laissions derrière nous un sanglant sillage de morts et de blessés.
Pour comble de malheur, je n'avais pas calculé que l'embouchure du havre, maintenant rempli d'eau, était entre nous et Waterport-Gate. Une fois au bord de cette espèce de canal, encaissé dans de hautes murailles en brique, il ne fallut pas longtemps pour me rendre compte de notre situation à ce coup désespéré. Il n'y avait pas trois partis à prendre cernés, comme nous l'étions: à moins de nous rendre purement et simplement prisonniers, il fallait, sans balancer, sauter dans ce bassin, ou flottaient çà et là quelques gros blocs de glace, et gagner comme nous pourrions un petit bâtiment ponté hollandais, amarré par une grosse corde au bord opposé. Tandis que j'essayais de calculer froidement cette chance suprême, deux ou trois cris, et le bruit d'autant de corps précipités dans l'eau, me firent retourner brusquement. C'étaient quelques-uns de nos soldats qui, littéralement devenus fous, se jetaient, sans lâcher leurs armes, dans le bassin fatal. Plusieurs autres suivirent cet exemple insensé. Guthrie, abandonné par ses guides, et ne sachant où se diriger, allait aussi tomber dans l'eau, lorsque j'arrivai assez à temps pour le retenir. Le prenant à bras-le-corps, je le terrassai sans peine, et quand il fut à terre;
«Ne bougez pas, lui dis-je; il y va de la vie.
Puis, voyant qu'il serait inutile de donner des ordres à des gens dont la tête était perdue, je n'avisai plus qu'au moyen de fuir.
Il y avait, le long des murailles qui bordent le canal, une espèce de charpente composée d'une poutre transversale soutenue à ses extrémités et à son milieu par d'autres soliveaux disposés en piliers, le tout destiné, je crois, à préserver le mur du frottement des navires, et s'élevant à neuf ou dix pieds environ au-dessus de l'eau. Comment j'y descends, à reculons, en m'accrochant des mains et des pieds aux saillies du mur, mon épée entre les dents, au grand détriment de mes genoux meurtris et déchirés, c'est ce qu'il ne faudrait pas me demander. Le plus certain, c'est qu'arrivé sur cette plate-forme étroite, je passai mon épée dans mon ceinturon,--le fourreau était depuis longtemps à tous les diables,--et avisant un glaçon d'assez belle dimension qui flottait au-dessous de moi, je m'y élançai à corps perdu, très-assuré de la résistance qu'allait m'offrir ce radeau improvisé. Mais je manquai mon coup, et fis assez désagréablement le plongeon jusqu'au fond du bassin. Bien m'en prit alors de savoir nager, car, lorsque je revins à la surface de l'eau, il me fallut atteindre en plusieurs brassées le glaçon qui me fuyait. Ma grosse capote, complètement trempée, compliquait singulièrement cette opération; mais ce qui me parut le plus horrible,--une fois cramponné tant bien que mal à ce glissant objet.--ce fut d'avoir à lutter contre les malheureux qui, déjà submergés, s'accrochaient à moi pour sortir de l'eau. Il était assez évident que je ne pouvais les sauver; il était non moins démontré que leurs étreintes désespérées n'allaient à rien moins qu'à me faire noyer, et cependant, allez, c'est un vain souvenir que celui des coups de pied au moyen desquels je me débarrassais d'eux. Ceux-là surtout dont le regard suppliant avait rencontré le mien, dont la voix étouffée avait frappé mon oreille, il était affreux de les voir disparaître à jamais sous le flot mortel.