LA CHANOINESSE.--Attendez!... attendez!... j'ai dit que M. le comte n'était pas chez Francesca, c'est vrai, mais je n'ai pas dit qu'il ne fût pas chez une autre femme... je ne réponds que pour une.
RANNUCCIO.--Vaine défaite qui ne justifie pas le comte. Il ne s'agit pas d'accuser vainement une femme... il faudrait des preuves.
LA CHANOINESSE.--Hé! qui vous dit que je n'en ai pas de preuves? J'en ai d'incontestables... d'infaillibles... (Tirant un paquet de lettres.)
FRANCESCA. à part.--Ciel! les lettres du portefeuille!
ODOARD, à part.--Tant mieux!
FRANCESCA, bas à la chanoinesse.--Trahirez-vous un dépôt sacré?
LA CHANOINESSE, bas.-J'en ferai pénitence après.
LE MARQUIS.--Eh bien! ces preuves, ces preuves?
LA CHANOINESSE.--Ces preuves, je les produirai...
LE MARQUIS.--Comment!... vous savez?...
LA CHANOINESSE.--Oui... je sais quelle est cette femme!
RANNUCCIO.--Son nom?...
LA CHANOINESSE.--Son nom?... je vais vous le dire, son nom!... c'est...
Scène IX et dernière.
Les mêmes, LA MARQUISE.
LA MARQUISE. Elle sort du cabinet de gauche; elle est très-pâle; elle passe près de la chanoinesse et lui dit tout bas: Silence!
TOUS.--La marquise!...
(Elle s'avance vers le marquis, et au milieu du silence général, lui remet un papier. Le marquis l'ouvre.)
LE MARQUIS.--De la part du prince. (Lisant.) «Le comte n'est pas coupable. Que toute poursuite cesse centre lui. J'ordonne surtout qu'on proclame hautement l'innocence de la marquise Francesca. En s'accusant, elle se calomniait et se sacrifiait; j'en ai la preuve.»
La chanoinesse glisse les lettres dans la main de la marquise, lui disant tout bas: Lettres pour lettre. La marquise les froisse avec colère en les serrant.
ODOARD, à Francesca.--Votre honneur rétabli! (À la chanoinesse.) Ah! madame... madame.,.
LA CHANOINESSE, avec ironie.--Remerciez madame la marquise. On ne peut pas venir plus à temps... ou dirait qu'elle a tout entendu!...
LE MARQUIS, continuant à lire.--«Et pour qu'il ne reste aucun doute sur la conduite du comte, nous le nommons envoyé extraordinaire à Venise.»
LE MARQUIS, à la marquise.--Comment donc avez-vous obtenu du prince...
LA MARQUISE, sèchement.--Ce n'est pas moi.
ODOARD, à Francesca, avec tendresse.--Eh bien! madame, maintenant que je n'ai plus de réparation à vous offrir... maintenant que la lettre du prince m'ayant donné la vie... je ne vous dois plus rien... absolument rien... me croirez-vous si je vous dis: Francesca, je vous aime du plus profond de mon âme, et cette vie que je retrouve me serait odieuse si vous ne la partagiez pas;
LA CHANOINESSE.--Dites oui, ma nièce, ou je le dis pour vous.
ODOARD, à Francesca.-Hé bien?
FRANCESCA.--Partez pour Venise, monsieur le comte, et si dans un an votre coeur est toujours le même, venez au couvent de Santa-Croce, vous y trouverez la marquise Francesca de Montenero, qui sera heureuse alors de devenir la comtesse Odoard.
ODOARD.--O ciel! un an!
FRANCESCA.--Il me faut bien un an pour oublier le commencement de cette journée et m'habituer à en croire la fin.
LE MARQUIS, bas à Odoard.--Revenez dans un mois.
ODOARD, à Francesca.--Adieu donc, madame!
FRANCESCA.--Est-ce que vous ne voulez pas que ce soit au revoir? (Elle lui tend ta main, il la baise; elle s'éloigne de quelques pas.)
LE MARQUIS, prenant Odoard et l'amenant sur le devant de la scène.--Maintenant, mon ami, j'espère que pour prix de tout ce que j'ai fait pour vous, vous me direz le nom de la femme.
E. L.
FIN.
Théâtre du Vaudeville: Le Marquis de quinze sous; Loïsa.-Théâtre des Variétés: La Jeune et la Vieille Garde,-Théâtre de Lausanne: Bonaparte en Suisse.
Ma foi, saute marquis! Mais notre marquis a tant sauté qu'il n'a plus de jambes! mais il a tant fait sauter les écus de son coffre-fort, que les écus sont partis en dansant et que le coffre-fort est resté vide! Aujourd'hui, M. le marquis est vieux, laid et ruiné, au lieu d'être riche, beau et jeune comme il y a vingt ans. Adieu la Guimard! adieu la petite Florence! adieu la baronne et la comtesse, le plaisir, la folie et les amours! Voyez-vous ce pauvre hère, maigre, râpé, courbé, efflanqué? c'est M. le marquis. Quoi! vraiment? le léger, le sémillant, l'impertinent, l'adorable compagnon de Richelieu? Où en sommes-nous, grand Dieu?
Sans sou ni maille, sans jarret, sans fraîcheur, sans chevaux, sans boudoir, le marquis prend son parti avec philosophie: quittant les grands airs, mauvais vêtement quand on n'a plus rien à mettre dessous, il se conforme à sa triste fortune, vit de peu, et élit domicile au café du coin; c'est là son lieu d'asile: il s'y chauffe, il y passe ses heures, il s'y restaure. La consommation du marquis dans cet illustre établissement s'élève régulièrement à quinze sous par jour; sa position financière lui défend de plus grandes folies. De là lui vient le surnom de marquis de quinze sous.
Tout en faisant sa partie de dominos et en remuant le sucre de sa demi-tasse ou de son verre d'eau, le marquis avise un grand gaillard, autocrate du café; César a toutes les attitudes de l'homme puissant et fort: il sourit à la demoiselle de comptoir d'un air vainqueur, il traite les garçons par-dessous la jambe. S'élève-t-il une grave discussion au jeu de dames, au billard, aux échecs; faut-il éclaircir une question de politique et de carambolage, c'est César qui est consulté! c'est César qui décide!
Ce succès universel séduit le marquis de quinze sous et lui gagne le coeur; César devient son héros; il l'aime, il l'admire, il le vante. A son tour. César n'est pas ingrat; il n'est sorte de soins et de petits services dont il ne gratifie le marquis, égayant sa vieillesse d'un bon mot, et arrosant, de temps en temps, ses cheveux blancs d'un verre de rhum ou de punch... Le marquis et César sont des inséparables, des amis intimes, bien que César ail vingt-cinq ans et le marquis soixante.
Tout à coup un grand événement vient se jeter à travers cette amitié et rompt la monotonie de la partie de dominos. César, brave comme son nom, sauve la vie à un passant attaqué par des bandits nocturnes. Le passant a une pupille, la pupille a 500,000 fr. de dot: «Je vous donne et dot et pupille, dit notre homme à César, ce sera l'acquit de ma reconnaissance.
--Diable! s'écrie César, l'affaire me sourit assez;» et voilà mon brave qui se met en route pour aller conquérir le coeur et la main de la belle. Le marquis de quinze sous raccompagne; où passe César, en effet, le marquis de quinze sous doit passer!
On arrive au château. César s'y présente de front, avec l'aplomb d'un homme ferré sur le bloc et le doublet; ces manières, charmantes à l'estaminet, déplaisent à mademoiselle; il lui faut quelque chose de plus délicat et de plus raffiné. D'ailleurs, il y a un petit monsieur frisé, pincé, verni, qui rôde par là et lui tient au coeur; César est donc éconduit ou à peu près. Grande douleur pour le marquis de quinze sous! Mais un vaillant César ne se rend pas au premier choc; donc, celui-ci se tient sur la hanche, provoque l'amant préféré et va mettre sens dessus dessous tuteur, dot et pupille. Soudain sa colère s'apaise; de lion qu'il était il devient doux comme un agneau. Qui opère cette métamorphose? un portrait, un simple portrait au pastel. A la vue de ce portrait suspendu dans la chambre de la pupille, César s'écrie; «C'est ma mère!» On se regarde, on s'explique, on s'examine, et il se trouve que César est le frère de cette charmante fille qu'il était près d'épouser. Par quel coup du sort le frère et la soeur ont-ils vécu si longtemps sans se connaître? demandez le au marquis de quinze sous, qui vous le dira sans doute; quant à moi, je ne suis pas si indiscret. Eh! voici bien un autre mystère! le marquis de quinze sous est le père de la soeur et du frère. Que vous dirai-je? tous ces gens-là finissent par être parfaitement heureux: père, frère, soeur, amant, pupille, marquis de quinze sous et le reste.
Ce vaudeville n'est pas un prodige de vraisemblance ni de bon sens; mais quel vaudeville est tenu d'être vraisemblable et d'avoir le sens commun? Le Marquis de quinze sous fait rire; point important. Il faut en remercier les auteurs, MM. Armand Dartois et de Bienville.
Du rire nous passons aux larmes; madame Ancelot nous y invite et Loïsa s'en charge. Loïsa, en effet, a toutes les provisions nécessaires pour exécuter un drame larmoyant: elle aime un infidèle, elle cultive les fleurs, elle chante des romances; le moyen de ne pas s'attendrir et de ne pas pleurer!
L'infidèle se nomme Loïs: Loïsa et Loïs, quoi de mieux? Un beau matin, je ne sais quel diable le tenant, Loïs abandonne la Bretagne, sa patrie, et l'innocence des champs, et les fleurs, et l'air pur, et le rossignol, et Loïsa. Le voilà à Paris! Qu'y vient-il faire, bon Dieu? Paris n'est-il pas le pays de perdition? A peine a-t-on mis le pied sur cette terre de Belzébuth, que tout est dit: le diable fait de vous sa proie! Certes, ce n'est pas faute d'avoir été averti par les romances, les vaudevilles et les opéras-comiques!
Loïs, comme les autres, tombe dans le piège. Le luxe, le plaisir, les désirs coupables, les amours somptueux le saisissent au débotté. Une grande dame l'éblouit et s'empare de son coeur: la Bretagne est bien loin, et il ne s'agit plus de Loïsa!
Que fait cependant la pauvre fille? L'âme toujours occupée et pleine de Loïs, elle quitte son village et vient à Paris, vêtue à la bretonne et apportant à Loïs un bouquet des fleurs qu'il aimait; elle entre: ô surprise!. qu'est devenu Loïs? Est-ce lui qui habile ce riche appartement? Est-ce Loïs qui fait à Loïsa cet accueil froid et embarrassé? D'abord, Loïsa doute de la trahison; mais comment douter longtemps? L'oubli de Loïs et son ingratitude ne sont-ils pas écris partout, dans sa voix, dans son regard, dans son geste. Loïsa comprend qu'elle a une rivale, dont les perfides attraits remplacent dans le coeur de Loïs l'image candide et naïve des premières amours.
Convaincue de son malheur, désespérée de la froideur de Loïs, Loïsa s'échappe à travers la ville, éperdue, hors d'elle-même; tout en fuyant, la pauvre enfant rencontre les roues d'une calèche et tombe sous les pieds des chevaux; une femme brillante et parée la recueille; c'est sa rivale, c'est la comtesse!
Vaudeville.--Loïsa, acte 1er.--Loïsa, madame Doche;
Ernest de Kervin, Laferrière.
Vous voyez d'ici le tableau: Loïs est bientôt placé entre sa vanité et sa conscience, entre Loïsa et la grande dame; celle-là l'attendrit, celle-ci l'enivre. Quelquefois il revient à l'une malgré lui, avec un remords et un soupir; mais toujours l'autre l'attire et le domine.
Alors Loïsa tente une lutte désespérée; la comtesse est belle, Loïsa le sera; la comtesse a de l'esprit, Loïsa en aura; et déjà elle plaît, elle charme, elle séduit par la grâce de ses manières et la vivacité de ses reparties. Les adorateurs de la comtesse commencent à déserter et à venir tournoyer autour de cet astre naissant. Un d'eux surtout se hasarde et entame la déclaration. Cette défection irrite la comtesse, en même temps qu'elle attire l'attention de Loïs et rallume son amour pour Loïsa. Cet amour va éclater, quand Loïs apprend que Loïsa n'est plus une simple fille des champs, mais une riche héritière; s'il parle, s'il annonce son repentir, ne croira-t-on pas que ce retour vers Loïsa a pour cause un vil intérêt? Il se tait donc et souffre; mais, peu à peu, Loïsa lit au fond de son âme et enfin lui pardonne. La comtesse vaincue se rejette sur le premier venu. Quant à Loïs et Loïsa, ils retournent en Bretagne, disant à Paris un éternel adieu et s'adorant plus que jamais.
Ce petit roman, peu original au fond, a réussi par ces mots doux, aimables et couleur de rose, ordinaires aux vaudevilles signés de madame Ancelot.
Un brave officier de la vieille garde vient d'être blessé à la bataille de Champaubert; il a pour garde-malade une jeune soeur de charité: la vieille garde et la jeune garde! La soeur est d'un dévouement admirable pour le lieutenant; je soupçonne même qu'à ce dévoilement un peu d'amour se mêle; toute sage qu'elle est, notre jeune garde a le coeur tendre. Veilles, consolations, potions calmantes, elle n'épargne rien pour guérir la blessure du lieutenant. Le brave se laisse faire volontiers et son coeur est plein de reconnaissance.
Cependant, l'image de la patrie menacée l'assiège et le tourmente; il souffre de ce repos; la France est envahie de toutes parts: quand pourra-t-il reprendre son rang et se faire tuer pour elle? Ainsi s'inquiète-t-il, quand une horrible nouvelle lui est apportée:. un homme annonce que la France est vaincue et que Paris a capitulé. «Vous êtes un lâche et un imposteur! crie à cet homme le lieutenant exaspéré.--Vous m'insultez, réplique le donneur de nouvelles, et j'en demande raison.--Soit!--A ce soir!--A ce soir!» Déjà le lieutenant prépare ses pistolets.
La jeune garde a tout entendu. Que faire? s'il se bat, il se fera tuer, faible encore et malade comme il est! Non, il ne se battra pas. A ces mots, la soeur prépare un narcotique et le fait boire au lieutenant, qui s'endort d'un sommeil profond. En même temps, elle quitte ses babils de femme, revêt un uniforme d'officier et va échanger un coup de pistolet à la place du lieutenant. Celui-ci s'éveille au bruit du combat, et en s'éveillant retrouve notre héroïne blessée à l'épaule.
«Quoi! c'est pour moi?--Oui, pour vous,» répond-elle en baissant les yeux.
La triste nouvelle se confirme: Paris a succombé. Le lieutenant, au désespoir, se retire devant l'ennemi et rejoint ses compagnons d'armes, non sans jeter en passant un regard reconnaissant à la jeune et jolie garde, qui lui répond par un sourire mélancolique.--Auteurs; MM. Clairville et Salvat. On ne peut malheureusement tenir compte à ces messieurs que d'une honnête idée et d'une bonne intention.
Maintenant, permettez-moi de franchir les monts Jura et de faire une excursion à Lausanne; il y a un théâtre à Lausanne, et, outre le théâtre, un auteur plein de talent et d'esprit; le bruit en était venu jusqu'à nous. Mais comment se fier à un bruit? Il court tant de bruits de toute espèce; bruits faux et mauvais bruits. Nous aurions donc gardé le silence, si, à l'appui du bruit en question, la preuve n'était pas arrivée. J'ai en ce moment entre les mains une; très jolie comédie mêlée de couplets et représentée dernièrement à Lausanne au milieu des bravos. L'auteur est M. Porchat. Ce petit acte spirituel est intitulé Bonaparte en Suisse.
Mais pourquoi, dites-vous, parler d'une comédie suisse? Pourquoi? En voici la raison: les comédies suisses de M. Porchat de Lausanne sont des comédies parfaitement françaises, par le goût et par les sentiments, si bien françaises, que M. Porchat a lu à nos comédiens de la rue Richelieu un ouvrage qu'ils ont écouté avec faveur; quand M. Porchat sera las de ses succès de Lausanne, il compte venir réussir à Paris. Demanderez-vous encore pourquoi nous avons parlé de Lausanne et de M. Porchat?
Le 17 du mois dernier, est arrivé à la Ménagerie, Rogers, un jeune éléphant de l'Inde, dont l'âge parait être de onze à douze ans, si on en juge par sa taille, qui atteint à peine six pieds. Peu de jours avant, le Muséum avait reçu de Clot-Bey, médecin français du vice-roi d'Égypte, un envoi de plusieurs animaux, savoir:--En mammifères, 1º un jeune lion de Nubie; 2º un guépard d'Abyssinie; 3º deux civettes; 4º une genette; 5º deux paradoxures; 6º deux gazelles.--En oiseaux: 1° deux autruches; 2º deux demoiselles de Numidie; 3º deux poules sultanes; 4º deux oies d'Égypte. Ce qu'il y a de très-remarquable dans cet envoi, c'est que plusieurs de ces animaux, le lion, les paradoxures, la genette, par exemple, ont la queue plus on moins recourbée en spirale, ce qui est contraire aux habitudes ordinaires des autres individus de leur espèce. On ne peut expliquer cette singularité qu'en supposant que, avant d'être envoyés en France, ils ont subi une longue captivité dans des cages ou des boîtes proportionnellement trop petites.
Nous croyons utile d'entrer dans quelques détails particuliers, relatifs aux espèces que nous venons de signaler à la curiosité publique.
L'Éléphant de l'Inde (elephas indicus, Cuv.) diffère essentiellement de l'éléphant d'Afrique, et d'une manière d'autant plus facile à saisir à la Ménagerie, qu'il est placé à côté d'une femelle (elephas africanus, Blum.) de cette dernière partie du monde. Rogers, le nouveau venu, ici figuré, a les oreilles petites comparativement, le front concave, et quatre oncles aux pieds de derrière; Chevrette, la femelle d'Afrique, a la tête plus ronde, le front convexe, les oreilles très-grandes, et, ce qui est un caractère plus essentiel, elle n'a que trois oncles aux pieds de derrière. Ordinairement l'éléphant d'Afrique, mâle ou femelle, a des défenses énormes atteignant jusqu'à six et huit pieds de longueur, et pesant, selon Thumberg, depuis trente jusqu'à cent cinquante livre-; si Chevrette n'en a pas d'apparentes, c'est parce qu'elle appartient à une race particulière, que les Hollandais du cap de Bonne-Espérance nomment Koescops, et que les chasseurs redoutent plus que ceux de la race ordinaire. Les éléphants d'Asie ont toujours les défenses très-petites. Rogers est un des mieux armés de son espèce; et cependant, quoiqu'on lui ait coupé la pointe de ses défenses pour éviter les accidents que son caractère irascible faisait craindre, il est facile de juger que jamais elles n'eussent pu atteindre les proportions de l'espèce africaine.
Comme l'éléphant n'a que très-rarement multiplié dans la captivité, il est à croire que celui-ci a été pris dans un keddah, enceinte dans laquelle les éléphants sauvages sont conduits par d'autres dressés à cet usage. Les Anglais nomment ces individus privés éléphants chasseurs; mais les Hollandais de l'Inde leur ont donné le nom singulier de Seelenverkaufer (vendeurs d'âme). Rogers fut envoyé à Londres, à la Ménagerie de la Société zoologique; là, il ne tarda pas à montrer son indocilité et la méchanceté de son caractère, et mainte fois la vie de ses gardiens fut en danger, il devenait sinon dangereux, du moins embarrassant de le garder. Le directeur de la Ménagerie anglaise apprit que le Jardin des Plantes de Paris venait de perdre un mâle qu'il possédait depuis quelques années; il y eut des négociations entamées entre les deux établissements. On demandait d'abord 8,000 francs pour prix de l'animal; mais, plus tard, avec un désintéressement aussi louable que rare, le directeur anglais fit présent de Rogers au Muséum de Paris. On le renferma dans une caisse de bois suffisamment solide, on plaça la caisse sur un paquebot, et peu de temps après il arriva au Havre. Embarqué une seconde fois sur un bateau à vapeur, en dix heures il vint du Havre à Rouen; là, on le hissa sur un wagon, et le chemin de fer nous l'amena à Paris. Il parait que, sur son wagon, l'animal fut un peu ému de la vitesse du mouvement qui l'entraînait, car quelques voyageurs ont dit que pendant les premiers instants il s'agita beaucoup dans caisse: néanmoins, et sans doute grâce aux soins du cornac anglais qui l'accompagnait, il arriva sans accident, bien portant, et fort peu fatigué d'un voyage aussi long fait avec une si grande rapidité.
Parvenu au Jardin des Plantes, il s'agissait de le faire passer de sa prison de bois dans son écurie, placée au milieu de la rotonde; comme on le savait méchant, il y avait des précautions à prendre. On ouvrit la porte de l'écurie, on posa sa caisse en face de cette porte, on la décloua, et, dès que l'ouverture fut assez grande, Rogers franchit le passage sans faire de difficulté; il fit deux ou trois fois le tour de son nouveau domicile, et s'y établit paisiblement. Deux tours après, on lui laissa la liberté de se promener dans l'enceinte extérieure, où le public le voit tous les jours.
Cette enceinte se trouve à côté de celle de la femelle d'Afrique. Aussitôt que ces deux animant se virent, ils se rapprochèrent l'un de l'autre, se regardèrent avec un plaisir qui se lisait dans leurs petits yeux humides et brillants; puis ils passèrent leur trompe à travers la palissade qui les séparait et se caressèrent. Mais comme ils sont de sexe différent, l'amour vint bientôt se mettre de la partie, et cette circonstance obligea de les séparer. La femelle étant très-douce, très-obéissante, son cornac la tient constamment éloignée de son nouvel ami, et, probablement, on ne leur laissera plus que le plaisir de se voir de loin, en élevant une double barrière à un intervalle qui ne leur permettra plus de se toucher avec leurs trompes.
Une chose assez singulière, c'est que tous les auteurs qui ont écrit sur les éléphants ont avancé que l'espèce des Indes est plus douce, plus facile à apprivoiser que celle d'Afrique; et cependant les observations faites à la Ménagerie prouveraient nettement le contraire. Des deux qui y vivent maintenant, l'un est très-docile, c'est celui d'Afrique; l'autre est d'un caractère mauvais et presque indomptable, c'est celui de l'Inde. Le mâle, mort il y a quelque temps, était méchant, quoique d'Asie; celui que l'on fut obligé de tuer à coups de canon, à Genève, il y a peu d'années, était également un éléphant de l'Inde. Serait-ce parce que les éléphants d'Afrique ont l'air plus menaçant avec leurs longues défenses, qu'on leur aurait fait une réputation de férocité, ou bien est-ce parce que l'on n'a pas cherché, du moins dans ces derniers siècles, àl les soumettre au joug de l'esclavage pour les employer à des travaux utiles? D'ailleurs, tout le monde sait que les Carthaginois et que la colonie grecque établie en Éthiopie par Ptolémée Évergète étaient parvenus à dompter les éléphants d'Afrique, à les employer aux mêmes usages que ceux des Indes, sur lesquels, dit-on, ils l'emportaient par l'intelligence et la docilité.
Rogers, arrivé au Muséum le 17 juin.
Quoi qu'il en soit, Rogers parait jouir d'une mauvaise constitution et être un peu attaqué de rachitisme, comme on peut le voir, même sur notre dessin, à la courbure extraordinaire des os de ses jambes et à d'autres irrégularités de ses formes. Comme je l'ai dit, il est capricieux, méchant, indocile, et n'obéit au commandement de son cornac anglais que lorsque celui-ci l'y force en le tirant par l'oreille au moyen de son crochet de fer. Probablement il montrera encore plus d'indocilité à son nouveau gardien français, parce que Rogers n'a jamais été commandé qu'en anglais, et qu'il ne comprendra pas ce qu'on lui demandera dans notre langue. Cependant, avec des soins, des bons traitements et du temps, on ne désespère pas de corriger son caractère en lui formant une nouvelle éducation.
Je ne ferai pas ici l'histoire des éléphants, dont on a bercé notre jeunesse, car je n'aurais rien à apprendre de nouveau à personne; mais je dois relever les préjugés dont on a entaché cette histoire, et je le ferai d'une manière aussi succincte que possible.
L'éléphant des Indes se trouve également sur le continent d'Asie et dans les grandes îles de la Malaisie. Sa taille a été beaucoup exagérée, et quelques anciens auteurs l'ont portée jusqu'à dix-huit et vingt pieds de hauteur; la vérité est que les plus grands mâles atteignent très rarement dix pieds de haut, et que leur taille ordinaire est de sept et demi à neuf pieds. M. Corse, qui dirigea dix ans, dans l'Inde, les éléphants de la compagnie anglaise, n'en a jamais vu qu'un de dix pieds sept pouces anglais, ce qui revient à neuf pieds sept pouces français, mesuré sur le garrot. Les femelles sont plus petites que les mâles, et ne dépassent guère sept pieds et demi. Les éléphants d'Afrique sont généralement un peu plus petits. Ils grandissent jusqu'à l'âge de vingt-deux ans, ce qui porterait approximativement la durée de leur vie à cent cinquante ans, si les observations de Buffon sur la longévité des animaux sont justes.
L'éléphant est esclave, mais non pas domestique. Tel privé qu'il soit, il ne manque jamais de se sauver dans les bois pour reprendre sa vie sauvage, toutes les fois qu'il en trouve l'occasion; aussi, lorsqu'il est en marche, faut-il qu'il ait toujours son cornac ou mahoud sur le dos, pour le maintenir, l'intimider et l'empêcher de s'enfuir. Dans toute autre circonstance, on le tient renfermé dans une écurie ou attaché à un pieu.
On a supposé à l'éléphant beaucoup plus d'intelligence qu'il n'en a, et, si l'on faisait l'histoire critique de ce monstrueux animal, il faudrait en retrancher un grand nombre de contes qui ont été accrédités par la crédulité des anciens écrivains, ou même de quelques savants modernes. Il a un caractère doux, d'une docilité passive que l'on a prise pour de l'intelligence et qui n'est probablement que le résultat de sa timidité. Il est en effet remarquable que son courage n'est nullement en rapport avec sa force prodigieuse et ses armes puissantes. Je n'en citerai qu'une preuve; jamais on n'a pu lui faire surmonter l'épouvante que lui cause la détonation d'une arme à feu, et depuis qu'on se sert de ces armes dans les batailles, on a été obligé de renoncer à l'employer, faute de pouvoir l'empêcher de prendre la fuite au premier coup de fusil. Si l'on s'en rapportait aux apparences, l'éléphant aurait l'organe de l'intelligence extrêmement développé, et MM. les phrénologues ne manqueraient pas de prendre parti contre mon opinion. Mais en réalité, malgré la grosseur de sa tête, sa cervelle est beaucoup plus petite, proportionnellement, que celle d'un chien, d'un cheval et même d'un cochon. Les os de son énorme crâne se composent de deux tables éloignées, aux frontaux surtout, de sept à huit pouces l'une de l'autre; l'intervalle en est rempli par une matière osseuse pleine de grandes cellules, et de lacunes dont quelques-unes ont plus d'un pouce de largeur sur deux ou trois de longueur. Il en résulte qu'avec une tête énorme, l'intérieur de la boîte qui contient la cervelle du plus gros éléphant, n'a guère que dix à douze pouces de longueur sur six à sept de largeur et quatre à cinq de profondeur, comme j'ai pu m'en assurer par moi-même.
La première condition d'intelligence, c'est la mémoire; or, l'éléphant en a moins que le chien, moins que le cheval et le chameau. M. Corse affirme qu'un éléphant pris au piège et retourné à la vie sauvage peut donner deux fois dans le même piège sans le reconnaître, et il en cite plusieurs exemples. J'estime que leur intelligence, bien intérieure à celle de beaucoup de mammifères carnassiers, ne surpasse pas celle du cheval.
Il existe un livre persan fort singulier, intitulé le Miroir, ou les Institutes de l'empereur Akbar. Cet ouvrage a été traduit en anglais par Francis Gladwin. Il renferme des détails extrêmement curieux sur toutes les manières de chasser les éléphants en Asie.
La GENETTE BERBÉ (geneta afra., fr. cad. la genette de barbarie, ibid.) est arrivée très-fatiguée et dans un état de maladie si avancé qu'il n'a pas été possible de la sauver; elle est morte peu de jours après son entrée à la Ménagerie. C'était un fort joli petit animal, plein de grâce, de vivacité, et de la taille à peu près d'une fouine. Sa queue était également recourbée en spirale; son pelage était d'un gris blanchâtre isabelle, avec cinq bandes longitudinales d'un brun roux, celle du dos presque noire et formant une ligne continue, les deux de chaque côté composées de petites taches arrondies et assez rapprochées; le reste de sa robe était irrégulièrement parsemé de semblables taches; son nez était rose, son chanfrein blanc, et elle avait sous les yeux et au menton une macule noire. Ses yeux avaient la pupille nocturne; aussi s'agitait-elle dans sa cage beaucoup plus la nuit que le jour. Son espèce habite la Barbarie, la Kordolan et le Senaar; cette dernière contrée était probablement la patrie de l'individu envoyé par Clot-Bey.
La Genette Berbé.
Les genettes habitent peu les grandes forêts; comme la fouine, dont elles ont absolument les moeurs et la cruauté, elles se plaisent dans les bocages, au fond des vallées, où elles habitent des terriers qu'elles se creusent sur le bord des ruisseaux. La finesse de leur petite figure à nez pointu n'est pas démentie par la ruse de leur caractère. Pleines d'agilité, elles poursuivent les petits mammifères dont elles se nourrissent, et elles surprennent les oiseaux sur leur nid pendant l'obscurité. Quoique cruelles et courageuses, elles ne sont pas très-farouches, et quand on les prend jeunes, elles s'apprivoisent parfaitement. Elles s'attachent à la maison des personnes qui les ont élevées, et, comme les chats, elles y font une guerre continuelle aux souris, aux rats et aux mulots. Je me rappelle en avoir vu deux à la Ménagerie qui y ont fait un petit. Dans la France méridionale et occidentale nous avons une espèce de genette qui diffère très-peu de celle-ci. M. Lesson dit que cette genette française (siverra genetta, Linné) est commune aux environs de Rochefort.
(La suite à un autre numéro.)
Grande victoire remportée sur saint Médard.
SOLUTION DU PROBLÈME Nº 3, CONTENU DANS LA ONZIÈME LIVRAISON.
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BLANCS.
1. Le F à la huitième case de sa D: échec double. 2. La D à la sixième case de son G : échec. 3. Le F à la septième case du lt: échec et mat. |
NOIRS
1. Le R à la quatrième case du F de la D. 2. Le C prend la D. |
N° 4.
LES BLANCS FONT MAT EN CINQ COUPS
SANS PRENDRE AUCUN DES PIONS NOIRS.
(La solution à une prochaine livraison.)
Ou rencontre souvent dans Paris, surtout aux alentours du Luxembourg et de Saint-Sulpice, un homme dont le costume et les manières éveillent l'attention. Il est âgé d'environ quarante-cinq ans, d'une taille moyenne, d'une physionomie douce et bienveillante; sa barbe est noire et frisée; il porte un tricorne, une large ceinture qui lui sert à la fois de bourse et de portefeuille, et une robe brune, dont les plis simples et sévères rappellent ceux des statues byzantines; un long manteau de bure tombe de ses épaules jusqu'à ses pieds. Ce personnage est frère Charles d'Oguisanti, moine du Mont-Carmel.
Depuis 1209, il y a sur cette montagne, au sud-ouest et à peu de distance de Saint-Jean-d'Acre, un couvent où les voyageurs trouvent un asile, sans distinction de nation ni de croyances. L'hospice du Carmel est le Saint-Bernard de l'Orient. Le touriste curieux, le pèlerin fervent, le marchand nomade, l'Européen, le Turc, l'Égyptien, l'Arabe, le Druse, l'Arménien, peuvent frapper à la porte de cette maison, sûrs d'y être accueillis comme des frères. Des vivres, des médicaments, un abri, leur sont gratuitement offerts; le musulman est aussi bien traité que le catholique; tous les hommes sont égaux devant la tolérante charité des bons religieux. A l'époque du bombardement de Beyrouth, plus de quatre mille personnes ont reçu l'hospitalité sur la montagne.
Et pourtant le couvent du Carmel est presque une ruine. En 1821, Abdallah, pacha d'Acre, écrivit au sultan Mahmoud qu'il était à craindre que les ennemis de la Porte ne transformassent le monastère en citadelle; la mine fit sauter le cloître et l'église; il ne restait que des débris inhabitables, quand frère Jean-Baptiste Casini, architecte de l'ordre, arriva de Rome pour restaurer le vieil édifice.
Frère Charles d'Oguisanti, religieux du
Mont-Carmel.
Frère Jean-Baptiste partit immédiatement pour Constantinople. Avec l'appui de l'ambassadeur français, M. le marquis de Latour-Manbourg, il obtint un firman qui l'autorisait à reconstruire le couvent. Il courut en Orient, et posa la première pierre du nouveau bâtiment en 1828, en présence du consul de France et du pacha Abdallah, le même qui avait dirigé l'oeuvre de destruction. Puis il parcourut l'Égypte, l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, la France, pour demander des secours aux populations catholiques. Partout il rencontra de généreuses sympathies. La reine de Naples lui donna un orgue magnifique; le roi de Naples lui fit présent de cloches, que les habitants des campagnes du Carmel, Turcs, juifs ou catholiques, hissèrent à force de bras jusque dans l'église. Quand les religieux demandèrent à Ibrahim-Pacha la permission de les sonner, contrairement aux prohibitions mahométanes, Ibrahim répondit: «Le Carmel est sous la garde de la France, je n'ai rien à refuser aux Français, qui sont amis de mon père.»
En onze voyages consécutifs, frère Jean-Baptiste a recueilli 500,000 fr., qui ont servi aux constructions les plus indispensables. Le registre dont il était porteur eût été précieux pour un amateur d'autographes.
Aujourd'hui le grand âge de frère Jean-Baptiste le retient en Syrie, mais il a trouvé un digne successeur, frère Charles d'Oguisanti. Le nouveau quêteur a reçu une première offrande de huit cents francs du comité central de Terre-Sainte et de Syrie, présidé par M. le marquis de Pastoret. Frère Charles s'est ensuite adressé aux ministres, qui l'ont favorablement accueilli. Le président du conseil savait, par M. Reyau, colonel de cuirassiers, récemment envoyé en mission dans la Syrie, que les moines du Carmel avaient enterré dans leur église des soldats français massacrés par les janissaires, en 1799, à l'hôpital du couvent. Il s'est empressé de faire remettre au frère Charles une somme de 500 francs.
L'esprit, par le temps qui court, n'est pas commun.