Bâtiments à Hélices.

ESSAIS AU HAVRE.--LE NAPOLÉON, GOELETTE À HÉLICE (1).

Note 1: Nous devons la communication des différents dessins qui accompagnent cet article à M. Ernest Charton, du Havre.

La découverte la plus merveilleuse des temps modernes est, sans contredit, l'application de la vapeur à la locomotion soit sur la terre, soit sur l'eau. Cette puissance, inconnue encore il y a peu de temps, est aujourd'hui l'agent le plus actif des relations commerciales ou sociales; aussi toutes les intelligences sont tendues vers l'amélioration de ses moyens d'action. La force est là, mais elle est, comme toutes les forces matérielles, inintelligente et inerte, elle attend que la main de l'homme la dirige et rapplique. Des volumes ne suffiraient pas à enregistrer tous les essais, toutes les inventions auxquels a donné naissance l'étude de cette puissance, la dernière arrivée et qui laisse déjà bien loin derrière elle ses devancières.

L'application de la vapeur aux bâtiments de mer a commencé une ère nouvelle dans l'histoire des peuples. On ne l'a d'abord appliquée qu'aux bâtiments de commerce; c'était beaucoup, mais ce n'était pas tout: et cependant la première machine qui frappa l'eau de sa palette jetait les bases d'un avenir pacifique, en rendant plus fréquentes et plus faciles les communications de peuple à peuple. Aussi le cri des hommes intelligents, de ceux qui voient loin dans l'avenir, à l'aspect de ces étranges navires, qu'un peu d'eau et de charbon poussait contre vent et marée, le cri de ces hommes a été: Si l'on peut appliquer la vapeur à la marine royale, la guerre est désormais impossible. Chose étonnante! plus on perfectionne les moyens de destruction, moins on a à craindre d'avoir à les employer. Plus on se prépare à la guerre, à une guerre meurtrière et inexorable, plus les nations resserrent leurs liens; aussi, le jour où il sera possible de détruire une ville, de renverser des colonnes entières avec un boulet de canon, ce jour-là les portes du temple de Janus seront fermées pour jamais. Si vis pacem, para bellum: c'est le précepte ancien, qui est aujourd'hui plus vrai qu'il ne l'a jamais été.

Ce progrès, appelé par les voeux de tous les hommes politiques, s'est réalisé, et aujourd'hui les bâtiments de l'État ont reçu des machines dont la force varie de 100 à 430 chevaux. Tous, il est vrai, ne sont pas encore munis de ces appareils. En France, on a procédé avec lenteur: on a songé que, pour un matériel nouveau, il fallait une installation nouvelle et des hommes nouveaux, ou au moins une éducation différente. Aussi peu à peu les bâtiments à vapeur se construisent, se forment et se complètent par un personnel en harmonie avec leur destination ultérieure.

Cependant, à peine a-t-on eu fait un pas dans cette voie, que l'on s'est aperçu que, si la navigation à vapeur présentait, dans un grand nombre de cas, d'immenses avantages sur la navigation à la voile, la forme des machines, leur mécanisme, leur approvisionnement, offriraient de graves inconvénients quand on voudrait l'appliquer aux vaisseaux de premier rang; et toutefois, si nous ne voulons pas rester en arrière de nos voisins d'outre-Manche, il faut que la vapeur soit appliquée aux vaisseaux de ligne comme aux frégates, comme aux corvettes.

Le problème à résoudre était donc celui-ci: Trouver une forme de propulseur telle: 1° que la surface que le vaisseau présente à la mer en s'avançant ne fût pas augmentée; 2° que l'on pût se servir avec une égale facilité de la vapeur ou de la voile, ou de tous les deux ensemble; 3º que l'approvisionnement de charbon nécessaire à une machine puissante fût réduit le plus possible; 4° que le propulseur fût mis à l'abri du boulet et put agir par tous les temps et par toutes les mers. Nous omettons plusieurs autres conditions du problème, que l'intelligence du lecteur trouvera facilement en comparant le nouveau mode de propulsion à l'ancien.

Nous ne faisons que désigner ici le premier système, qui est déjà le système ancien, il consiste, comme l'on sait, en deux roues à palettes placées sur les côtés du navire et mises en mouvement par l'arbre d'une ou de deux machines, qui leur communique directement le mouvement de rotation nécessaire pour faire avancer le navire. Il est facile d'apercevoir de suite les inconvénients de ce système, inconvénients qui augmentent dans une proportion rapide avec la dimension et le rang du bâtiment, tellement que, si l'on n'avait que ce moyen d'appliquer la vapeur aux vaisseaux de ligne, il faudrait y renoncer.

Le second système, celui qui, pour la marine royale, est peut-être appelé à remplacer les roues à palettes et leurs énormes tambours, est le propulseur à hélice ou a vis. C'est celui qui est en essai en ce moment en Angleterre sur l'Archimède et la Princesse-Royale, et en France sur le Napoléon.

Disons d'abord que la première idée de l'application de l'hélice à la marche des vaisseaux appartient à des Français.

On pense bien que nous ne parlons pas ici de l'invention de cette vis, qui est connue depuis des siècles sous le nom de vis d'Archimède. Mais déjà en 1699 et en 1713 deux Français, Duquel et Dubost, l'avaient appliquée à faire mouvoir des moulins.

Plus tard, en 1768, un mathématicien français, Paucton, imagina de l'appliquer sur les vaisseaux à divers usages. Qu'on nous permette de citer un fragment de ce que ce savant écrivait à ce sujet:

«La rame est un instrument au moyen duquel on peut faire mouvoir un bateau sur l'eau. C'est un long levier terminé par une extrémité aplatie qui agit par sa pression sur l'eau, comme un coin sur le bois. Le point d'appui de ce levier est la cheville à laquelle il est attaché: la force motrice est le rameur, et le fluide la résistance. Je suis étonné que personne n'ait songé à changer la forme de la raine ordinaire, qui n'est pas évidemment parfaite. En effet, outre que l'action du rameur n'est pas calculée pour faire avancer le vaisseau uniformément, puisque la rame décrit des arcs de cercle dans son mouvement, il est obligé d'employer la moitié de son temps et de sa force à retirer la rame de l'eau et à la porter en avant. Pour remédier à cet inconvénient, il serait nécessaire de substituer à la rame ordinaire un instrument dont l'action fût, si c'est possible, uniforme et continuelle, et je pense qu'on trouvera parfaitement ces propriétés dans le ptérophore (révolution du filet d'une vis autour d'un cylindre). Ou pourrait en placer deux horizontalement et parallèlement à la longueur du navire, un de chaque côté, ou un seulement devant. On immergerait entièrement le plérophore on seulement jusqu'à l'axe. Ses dimensions dépendront de celles du navire, et l'inclinaison de l'hélice de la vitesse avec laquelle on veut ramer.»

Pour qui lira attentive tient ce qui précède, ne sera-t-il pas évident que toute l'invention de l'application de la vis à la navigation est là? Restait à trouver le moyen de faire mouvoir ces propulseurs; c'était à la vapeur à résoudre le problème; aussi, du jour où on l'appliqua à faire tourner les roues d'un bâtiment, on songea à substituer aux roues la rame de Paneton.

Dès l'année 1823, lorsqu'à peine la question de la navigation à vapeur était résolue, le capitaine du génie Delisle avait proposé au ministre de la Marine d'appliquer l'hélice aux bâtiments, et les expériences qu'on fait en Angleterre prouvent avec quelle sagacité et quelle exactitude étaient faits les calculs de cet officier. Malheureusement on ne donna pas suite à son idée, et, sans les Anglais Smith et Ericson, la question, il faut bien l'avouer, serait peut-être restée longtemps encore à l'état de simple théorie.


Arrière du steam-vessel Archimède.

Plus tard, en 1832, un habile, mécanicien, constructeur de navires à Boulogne, M. Sauvage, prit un brevet pour une vis de son invention, qui différait de la vis Delisle en ce qu'elle était pleine au lieu d'être évidée.

Tels sont les deux systèmes de vis actuellement en expérience, nommées par les Anglais vis Ericson et vis Smith, et qu'on devrait bien réellement appeler, pour rendre justice à qui de droit, vis Delisle et vis Sauvage; mais sic vos non vobis!

Une explication préalable est nécessaire pour bien faire comprendre ce qui nous reste à dire sur le propulseur sous-marin, sur son mode d'action et sur ses avantages.


Hélices suivant le système de Rennie.

Les vis de propulsion, de quelque manière qu'elles soient construites, tirent tout leur pouvoir propulsif de filets ou lames fixées sur un axe parallèle à la quille du vaisseau; ces filets forment des segments d'hélice ou de spirale, de telle sorte qu'en faisant tourner l'axe, les filets se fraient un chemin dans l'eau, comme la vis dans une pièce de bois. Il y a cependant cette différence distincte entre la vis à bois et la vis de propulsion, que cette dernière, agissant sur un fluide, ne peut pousser le vaisseau sans déplacer l'eau, tandis que la vis à bois s'avance dans le bois sans occasionner aucun déplacement nuisible.

Si la vis agissait dans un corps solide, elle s'avancerait à chaque révolution, après avoir vaincu la résistance du frottement, de la distance déterminée sur l'axe par un tour de l'hélice, et entraînerait avec elle le bâtiment: dans ce cas, il y aurait avantage à réduire la largeur de l'hélice, de manière à ce qu'elle n'agît sur l'eau que dans la partie qui produit le plus grand effet utile. (Cette partie est à peu près celle dont la ligne de projection forme avec l'axe de la vis un angle de 45°.)


Arriére du Napoléon.--Hélice.




Hélice du Napoléon vue de différents côtés.

Mais l'eau étant un corps excessivement mobile, on a été obligé de donner à l'hélice une grande résistance, c'est-à-dire une grande largeur, de telle sorte que les angles formés par les points rapprochés de l'axe avec cet axe différassent extrêmement de ceux formés par les points les plus éloignés. On conçoit, du reste, que les différents points de cette hélice sont doués de vitesses fort différentes, chacun devant décrire, dans le même temps, autour de l'axe, des circonférences d'autant plus grandes qu'ils sont plus éloignés du centre; il s'établit ainsi une moyenne entre les vitesses extrêmes, qui peut se représenter par la vitesse du point situé à égale distance de l'extrémité de l'hélice et de l'axe de rotation. L'eau est frappée ou poussée par l'hélice dans une direction oblique à la marche du navire; il y a donc là une perte de force qui varie suivant l'angle que fait l'élément propulseur avec l'axe. Nous avons dit plus haut que cet angle variait pour chaque élément de l'hélice; et pour bien comprendre la nature de cette perte, cherchons ce qui se passe dans deux positions extrêmes de la surface poussée par l'eau, par rapport à l'axe.

Si l'eau ou la force agit sur un disque placé à l'extrémité de l'axe, et dans le sens de cet axe, aucune partie de la force ne sera perdue, et l'axe sera déplacé dans cette direction d'une quantité représentée par l'intensité de la force, abstraction faite du frottement.

Si, au contraire, la force agit perpendiculairement à l'axe, cet axe ne pourrait avoir qu'un mouvement de déplacement parallèlement à lui-même; le mouvement en avant serait tout a fait nul.

C'est donc entre ces deux manières d'appliquer la force de propulsion qu'il faut chercher celle qui donnera le plus grand effet utile, c'est-à-dire celle dont l'action sera le plus grande possible dans le sens de l'avancement, et la moindre possible dans le sens du déplacement latéral. Il est inutile d'ajouter que le propulseur sous-marin étant invariablement lié au bâtiment, ne peut qu'avancer et faire avancer la quille avec lui et jamais se déplacer latéralement. Il y a donc toujours une perte de force dans l'action du propulseur, et c'est à diminuer le plus possible cette perte que se sont appliqués ceux qui ont imaginé diverses modifications de la vis.

Nous ne pousserons pas plus loin ces explications, dans l'impossibilité où nous serions de les continuer sans appeler à notre aide le calcul: qu'il nous suffise de dire que l'effet utile, c'est-à-dire la partie de la force qui sert à faire avancer le bâtiment, dépend de la surface de la vis, qui est déterminée par son diamètre et par sa longueur, de l'angle d'inclinaison de l'hélice et de la hauteur de son pas. (Cette hauteur est la distance qui, sur la même arête du cylindre, autour duquel s'enroule la vis, sépare deux filets de cette vis.)

Les deux seuls systèmes en expérience maintenant sont le système Delisle et le système Sauvage. Le système Delisle est construit de la manière suivante: Sur un arbre qui pénètre dans le navire, sont fixées à angle droit trois branches en tôle très-épaisses, et tordues comme le serait cette partie de la vis elle-même, si elle était prolongée jusqu'à l'axe. Un cercle boulonné sur ces branches reçoit six segments hélicoïdes, qui forment ensemble presque un tour entier de la vis. L'angle milieu est de 45°. Le but du capitaine Delisle, en évidant sa vis, était de supprimer la partie la plus rapprochée, de l'axe, parce que c'est celle qui déplace l'eau le plus latéralement, et que dans ce cas, comme nous l'avons dit plus haut, l'effet était nul ou à peu près nul pour faire avancer le navire.

M. Ericson a pris en Angleterre un brevet pour une vis identiquement semblable à celle de M. Delisle, mais les expériences n'ont pas donné des résultats très-avantageux.

Le système Sauvage, établi par M. Smith à bord de l'Archimède et de la Princesse-Royale, se compose de deux segments hélicoïdes, formant ensemble un tour entier dont l'angle milieu d'inclinaison est de 45° Ces hélices reposent sur l'arbre lui-même, et, par conséquent, la vis est entièrement pleine.

Des expériences faites sur l'Archimède, il semble qu'on peut conclure:

1º Que la surface de la vis doit être dans un rapport donné avec la force de la machine, quel que soit d'ailleurs l'angle d'inclinaison de l'hélice;

2° Que l'angle milieu ne doit pas, dans les circonstances ordinaires, excéder 45º.

M. Rennie, observateur attentif des formes que la nature a données aux animaux qui se meuvent dans l'eau, et notamment à ceux qui s'y meuvent le plus vite, a imaginé un système de vis dont nous donnons le dessin. Il avait remarqué que la queue des poissons, qui est leur véritable propulseur, prenait un accroissement rapide vers la partie postérieure, et que les arêtes de la queue rayonnaient à peu près du même point, loi qu'il a suivie en composant son hélice d'un plan incliné enroulé autour d'un cône, et en disposant les arêtes guidantes de son propulseur de telle sorte qu'elles soient tangentes de toutes parts à la surface intérieure du cône. La pratique n'est pas encore venue démontrer la bonté de ce système ingénieux, mais il sera prochainement installé sur un bâtiment de l'amirauté.


Plan du Napoléon.--A. Mât de beaupré.--B. Poulaine.--C. Guindeau.--D. Capot du logement de l'équipage.--E. Petite forge.--F. Mât de misaine.--G. Capot de la chambre des passagers de l'avant.--H. Claire-voie de ladite chambre.--1. Prison.--J. Cuisine.--K. Cheminée de la mécanique.--L. Grand mât.--M. Recouvrement de la mécanique.--N. Escalier de la mécanique.--O. Recouvrement de la grande roue.--P. Claire-voie de la chambre du chef mécanicien.--Q. Claire-voie du logement des officiers et passagers de l'arriére.--R. Mât d'artimon.--S. Escalier du logement des officiers et passagers de l'arrière.--T. Claire-voie de la chambre du commandant.--U. Dunette.--1. Bossoirs.--2. Porte-haubans.--3. Puits aux chaînes.--4. Soutes à charbon de terre.--5. Pompe alimentaire.--6. Gouvernail.--7. Pistolets de porte-manteau.


Coupe du Napoléon.--A. Mal de beaupré.--B. Poulaine.--C. Logement de l'équipage.--D. Logement des maîtres.--E. Mât de misaine.--F. Escalier de la chambre des passagers de l'avant.--G. Ladite chamhre.--H. Prison.--I. Cheminée de la mécanique.--J. Chaudière de la mécanique.--K. Grand mât.--L. Mécanique.--M. Escalier de la mécanique.--N Roues qui font tourner l'arbre de l'hélice.--O. Chambre du chef mécanicien.--P. Logements des officiers et passagers de l'arriére.--R. Escaliers desdits logements.--S. Chambre du commandant.--T. Calles et soutes.--1. Bossoir.--2. Guindeau.--3. Petite forge.--Sabords.--5. Pistolets de porte-manteau.--6. Gouvernail.--7. L'hélice.--8. Arbre de l'hélice.

Les effets produits par la vis, comparés à ceux qu'ont donnés les roues à palettes pour la vitesse des bâtiments, donnent un désavantage de 10 à 12 pour 100 au premier de ces deux systèmes. Ainsi il a été démontré par les expériences que sur une mer calme et par une brise faible, un bateau à roues gagnait de 12 pour 100 sur un bateau à hélice. Tel est, du reste, le seul inconvénient de ce système.

Quant aux avantages, ils sont immenses:

1º La vis est à l'abri du boulet et des avaries qui peuvent résulter des abordages; la machine peut être entièrement placée au-dessous de la flottaison, dans les vaisseaux de ligne.

2° On peut établir des batteries dans toute la longueur du bâtiment.

3° Les bâtiments à vis ayant environ deux cinquièmes de moins de largeur que les bâtiments à roues, peuvent pénétrer dans les bassins et docks qui ne sauraient recevoir ces derniers.

4º La vis étant toujours immergée, quelle que soit l'inclinaison du navire, les mouvements de roulis et de tangage l'emportent de beaucoup sur le système à roues: en effet, souvent les roues sont émergées, et la machine acquiert, dans ce cas, une si grande vitesse, qu'on est obligé, pour préserver le bâtis, de fermer les registres de la vapeur, tandis que la vis fonctionne avec la même régularité.

5° Cette immersion constante permet de faire de la toile par le vent du travers et au plus près; ce qui donne la faculté de gréer les bâtiments à vis à peu près comme les bâtiments à voiles.

6° Le navire pouvant marcher à la voile, la machine peut être plus puissante et l'approvisionnement de charbon moins considérable.

7º Quel que soit le chargement du bâtiment, la marche est régulière, tandis que les bâtiments à roues perdent une partie de leur marche par suite de la trop grande immersion des roues, au moment du départ, lorsque le chargement de charbon est complet,

8º Enfin par un bon vent, lorsqu'on peut se servir de la voile, ou peut désembrayer la machine, et le bâtiment peut marcher comme les bâtiments à voiles ordinaires, sur lesquels il n'aura qu'une infériorité de vitesse d'un vingt-cinquième, par l'effet du propulseur que le navire traîne en ce cas; mais si on soustrait entièrement la vis à l'action de l'eau, ce qui est possible en la remontant à bord, il n'y a plus de différence dans la vitesse de la marche.

Tout ce que nous venons de dire sur les divers systèmes de vis et sur leurs avantages nous dispensera d'entrer dans de longs détails sur les essais qu'on tente en ce moment au Havre sur la goélette à hélice Napoléon, dont nous donnons le plan, la coupe et l'élévation. Rien dans sa construction n'indique un bateau à vapeur; l'oeil glisse d'une extrémité à l'autre le long de ses courbes élégantes, sans être arrêté par ces lourds tambours qui coupent si gracieusement les lignes de carène. Il a toute la grâce du bâtiment fin voilier et toute la puissance du bâtiment à vapeur. Le système de propulsion consiste en une vis placée à l'arrière et qui tourne avec une grande vitesse. Cette vis, fixée à un axe, mise en communication avec la machine par une série d'engrenages, est adaptée entre deux étambots qui supportent les extrémités de l'axe et sont séparés seulement par l'épaisseur de l'instrument. Cette installation de l'arrière, invisible quand le navire flotte, est la seule, disposition qui révèle à l'extérieur les moyens de propulsion.

La longueur du Napoléon de tête à tête est de 17 m. 50.

Sa plus grande largeur, de 8 m. 50.

Son tirant d'eau, quand il est chargé, de 3 m. 60.

La force de ses machines est de 120 chevaux.

Le diamètre de l'hélice, de 2 m. 29.

Sa longueur, de 1 m. 07.

L'hélice, qui aujourd'hui est en fonte et sort des ateliers de M. Niblus, sera construite en cuivre pour éviter l'action corrodante des sels de la mer. Dans les essais, on a expérimenté plusieurs systèmes de vis dans lesquelles on a fait varier le diamètre, l'inclinaison de l'hélice et la hauteur du pas. Celle de M. Sauvage n'a pas pu être soumise aux expériences, à cause de sa longueur qui dépasse les dimensions de la cage destinée à recevoir le propulseur.

Ces essais ont d'ailleurs été très-satisfaisants: le navire, qui d'ailleurs ne filait que 9 noeuds 3 dixièmes, a obtenu bientôt une marche de 10 noeuds, soit 12 miles anglais; l'Archimède n'a pas dépassé 9 milles 1 dixième. Au plus près du vent, le Napoléon a filé 10 noeuds et demi; en plein vent, 12 et demi. La machine seule a obtenu 11 noeuds, et, les voiles agissant en même temps que la machine, 13 noeuds et demi.

C'est avec grand plaisir que nous enregistrons ces résultat remarquables, car nous y découvrons une nouvelle ère. La vapeur, qui, depuis son application à la locomotion, a déjà produit tant de merveilleux rapprochements, va contribuer encore à resserrer les liens des peuples en activant leurs relations et en confondant leurs intérêts. Déjà nous apprenons que le constructeur du le Napoléon termine en ce moment un magnifique bateau à hélice, destiné à faire un service régulier entre Saint-Malo et le Havre.


le Napoléon, goélette à hélice.



LES DEUX MARQUISES,

COMÉDIE EN TROIS ACTES.

(Suite et fin.--V. p. 282)

PERSONNAGES.

LE MARQUIS DE FAVOLI, colonel des carabiniers, commandant à Modène; trente-six ans.
LA MARQUISE, sa femme.
FRANCESCA, jeune veuve, marquise de Montenero, sa cousine.
LA CHANOINESSE SANTA-CROCE, tante de Francesca.
LE COMTE ODOARD), capitaine des carabiniers.
RANNUCCIO, lieutenant des carabiniers; cinquante ans.
MATTEO, domestique du colonel.

La scène se passe à Modène.


ACTE DEUXIÈME.

Le théâtre représente un salon; au fond, à droite, un cabinet ouvert; porte latérale, table, etc.

Scène Ire.

LE MARQUIS, MATTEO.

LE MARQUIS, à Matteo.--Le conseil de guerre est-il rassemble?

MATTEO.--Tous les membres sont réunis.

LE MARQUIS, montrant la porte de gauche.--Ici, dans cette salle, comme je l'ai dit.

MATTEO.--Oui, monsieur le marquis.

LE MARQUIS.--A-t-on amené le comte de sa prison?

(Francesca parait au fond.)

MATTEO.--Le capitaine Rannuccio et un autre juge l'interrogent en ce moment.

FRANCESCA, toujours au fond.--La prison! interrogé!... (Elle descend la scène et s'approche du marquis.)

LE MARQUIS, à Matteo.--Prévenir le conseil que je vais venir; que le palais soit sévèrement fermé; des gardes à toutes les portes. Allez.

( Matteo sort.)

Scène II.

LE MARQUIS, FRANCESCA.

FRANCESCA.--O ciel, mon cousin! Il est donc vrai! votre agitation... votre voix menaçante... ces ordres plus menaçants encore!

LE MARQUIS, après avoir jeté un coup d'oeil autour de lui en souriant.--Pauvre petite cousine, je vous ai donc fait bien peur avec mon air de sévérité! c'est mon air de colonel; je le prenais pour le commandant Rannuccio et pour le prince. Mais rassurez-vous, tout cela n'est pas aussi terrible en réalité qu'en apparence.

FRANCESCA.--Mais cette arrestation?

LE MARQUIS.--Elle cessera ce soir.

FRANCESCA.--Mais ce conseil de guerre?

LE MARQUIS.--Il ne condamnera personne.

FRANCESCA.--Pourquoi donc alors le comte Odoard...

LE MARQUIS.--Ecoutez. Vous connaissez les immenses ruines de San-Severino?

FRANCESCA.--Qui sont toutes voisines de votre villa?

LE MARQUIS.--Celles-là même. On parlait depuis quelques jours d'une conspiration de carbonari, où étaient engagés plusieurs officiers de carabiniers. Hier, j'apprends qu'ils doivent se réunir dans la nuit aux ruines de San-Severino. Je donne ordre à Rannuccio de faire cerner les ruines; il s'y rend; mais les conspirateurs avertis s'échappent, et l'on ne saisit que quelques papiers, preuves manifestes de leur présence et de leur complot.

FRANCESCA.--Mais... comment le comte?...

LE MARQUIS.--Attendez. Rannuccio, avant de partir, ordonne de nouvelles perquisitions; tout à coup on voit à une des entrées un homme enveloppé d'un manteau et qui cherchait à se cacher: on court, on se saisit de lui; il lutte, se défend, et, après de longs efforts, parvient à s'échapper.

FRANCESCA.--Eh bien?

LE MARQUIS.--Mais en fuyant, il laisse aux mains des soldats un manteau d'officier de carabiniers, et Rannuccio soutient, ainsi qu'eux, qu'à la clarté de la lune, il a reconnu Odoard.

FRANCESCA.--Ciel! A part. La villa!

LE MARQUIS.--Rannuccio revint; on court à l'hôtel d'Odoard; il n'y avait point passé la nuit: nouvelle circonstance qui l'accuse. Il y a une heure enfin, il rentre; il est arrêté, interrogé, et va paraître devant le conseil de guerre. Tout va bien.

FRANCESCA.--Que dites-vous?

LE MARQUIS.--Vous ne comprenez pas! Vous voilà vengée d'elle!

FRANCESCA.--D'elle?

LE MARQUIS.--Sans doute. Odoard était chez cette femme, et non à l'abbaye. Rannuccio aura prêté les traits de son ennemi à l'homme au manteau.

FRANCESCA.--Mais si c'était lui cependant?

LE MARQUIS.--Lui! conspirer!... contre les maris, peut-être; mais contre l'État!... Il était chez cette femme! (Riant.) Et il faudra qu'il prouve son alibi devant le conseil de guerre, et pour le prouver, il faudra qu'il dise tout.

FRANCESCA.--Il ne le dira jamais!

LE MARQUIS, souriant.--Se faire fusiller par discrétion!

FRANCESCA, avec un cri de terreur.--Fusillé! Que dites-vous?

LE MARQUIS.--Pas moins. Le prince est furieux... et si Odoard se taisait...

FRANCESCA.--Mais s'il était forcé de se taire?

LE MARQUIS.--On n'est jamais forcé d'être un héros.

FRANCESCA.--Mais s'il l'était enfin, s'il l'était?

LE MARQUIS, avec plus de sérieux.--Ah! s'il l'était... son affaire serait très-grave. Le prince veut un exemple, et la prise de ces papiers de révolte, la complicité des officiers de carabiniers...

FRANCESCA.--Ciel!

LE MARQUIS.--Mais, non! non! il ne court aucun danger! Quand même il n'avouerait rien, la vérité ne se saurait pas moins; on fera une visite chez lui, sur lui; il y a des lettres, un portrait, il y en a toujours; tout se découvrira, et, grâce à un coup d'épée avec le mari...

FRANCESCA.--Ciel!

LE MARQUIS.--Rassurez-vous; Odoard ne connaît qu'un maître l'épée à la main... c'est moi. (Riant.) Cela sera charmant! Voyez-vous ce conseil de guerre assemblé pour juger... quoi? un rendez-vous d'amour. Si c'était la femme de Rannuccio! lui qui est juge!... J'ai toujours aimé les procès, parce qu'on y trouve ce qu'on n'y cherche pas.

MATTEO, entrant.--Monsieur le marquis, le conseil de guerre vient de s'ouvrir.

LE MARQUIS.--J'y vais. (A Francesca.) Odoard a demandé, à vous parler, sans doute pour quelque révélation. Je vais vous l'envoyer après l'interrogatoire. Allons, consolez-vous! tout ira bien, je vous en réponds. Il sera libre et puni; vous serez vengée et comtesse. Adieu. (II sort.)

Scène III.

FRANCESCA, seule.

Il est perdu! Parler? il ne le peut pas... c'est se déshonorer. Se taire? c'est se condamner. Si on ne découvre rien, un arrêt affreux! Si on découvre toit, un duel sans merci! L'épée du marquis est impitoyable! De tous côtés, la mort! Mourir!... lui!... Oh! il faut que je le sauve! Tant qu'il sera en danger, je sens que je l'aimerai encore! Allons, encore ce jour donné au monde, et puis adieu! Le voici.

Scène IV.

FRANCESCA, ODOARD.

FRANCESCA.--Vous me cherchiez, monsieur le comte?

ODOARD.--Oui; j'avais un service à demander, j'ai pensé à vous, madame.

FRANCESCA.--Parlez.

ODOARD.--Vous savez; un hasard que je bénis vous a livré notre secret, et, à défaut du hasard, c'est moi qui vous l'aurais confié, car je sens en vous une amie.

FRANCESCA, d'une voix tremblante.--Et vous avez raison, monsieur le comte,

ODOARD.--Je sors du conseil de guerre.

FRANCESCA, vivement.--Où vous avez dit...

ODOARD.--Ce que vous étiez bien sûre que je dirais, n'est-ce pas? Son honneur est sauf; mais j'ai encore une crainte, et vous seule pouvez la détruire.

FRANCESCA.--Comment?

ODOARD.--Un portefeuille caché chez moi renferme des lettres qui pourraient la perdre. Jusqu'à présent elles ont échappé à toutes les recherches; mais un instant pourrait tout découvrir. Sauvez-la, sauvez-nous! (Lui remettant un papier.) Voici quelques mots qui vous diront ce qu'il faut faire. Faites enlever ces lettres, et remettez-les-lui avec les adieux de celui qu'elle ne reverra pas.

FRANCESCA, qui, pendant qu'il parlait, a semblé en proie à une vive agitation, s'écrie avec résolution:--Vous la reverrez!

ODOARD, vivement et avec crainte.--Ciel! Est-ce qu'elle serait à Modène?

FRANCESCA.--Pas encore.

ODOARD.--Est-ce qu'elle a quitté sa villa?

FRANCESCA.--Elle la quittera.

ODOARD.--Comment?

FRANCESCA--Elle saura votre danger.

ODOARD.--Qui l'avertira?

FRANCESCA.--Moi, monsieur le comte.

ODOARD.--Vous!

FRANCESCA.--Croyez-vous donc que celle que vous avez appelée votre amie vous laissera mourir sans rien tenter pour votre défense?

ODOARD.--Que voulez-vous donc faire?

FRANCESCA.--Ce que je voudrais qu'un fit pour moi: allez trouver ma cousine, lui écrire, lui dire que vous mourez, lui dire de vous faire vivre!

ODOARD.--L'infortunée! Que peut elle?

FRANCESCA.--Qu'elle coure chez le prince son père, qu'elle se jette à ses genoux, qu'elle lui avoue tout; je ne demande rien, mais qu'elle vous sauve!

ODOARD.--Se déshonorer aux yeux de son père!

FRANCESCA.--Grandir aux vôtres!

ODOARD.--Le prince ne le croira pas. Elle n'obtiendra rien!

FRANCESCA.--Elle n'obtiendra rien? Vous ne savez pas ce que c'est que la voix d'une femme qui demande grâce pour celui qu'elle aime! J'y vais.

ODOARD, l'arrêtant.--Mais ce serait se perdre!

FRANCESCA.--Mais ce serait vous faire mourir!

ODOARD.--Eh bien! je mourrai! qu'importe? Mourir pour la femme qui vous a tout sacrifié, mourir pour épargner une tache à son nom, et cela sans qu'elle le sache, sans qu'elle le veuille, quelle plus belle mort pouvais-je jamais rêver?...

FRANCESCA.--Mais elle! elle! vous ne pensez donc pas à elle? Que va-t-elle devenir? Quoi! vous l'aimez, et vous voulez que votre sang retombe sur elle, et qu'elle se dise chaque jour avec désespoir: C'est moi qui l'ai lue! (Faisant un pas pour s'éloigner. Non! non! elle saura...

ODOARD, vivement et lui prenant la main.--Arrêtez!.. Vous ne la connaissez pas!... Rien ne l'épouvanterait... Eperdue, elle accourrait ici... et si le prince la repousse... bravant la honte, dédaignant la crainte... devant le conseil, devant son mari... elle avouerait tout...

FRANCESCA.--Si vous aviez tant de joie à vous sacrifier pour elle, pourquoi l'empêcher de se sacrifier pour vous?... (Elle va pour s'éloigner.)

ODOARD, l'arrêtant.--Je vous en supplie!... Il faut qu'il y ait une victime... ne m'enviez pas...

Scène V.

Les Mêmes, LA CHANOINESSE.

LA CHANOINESSE.--Ah!... vous enfin, Francesca. La marquise vous cherche partout!

FRANCESCA, avec un cri de joie.--La marquise est ici?

ODOARD, à part.--Il est trop tard.

LA CHANOINESSE.--Elle arrive à l'instant même de sa villa!...

FRANCESCA.--Vous l'avez vue?

LA CHANOINESSE.--Sans doute--mais comme vous êtes pâle... agitée... (Apercevant Odoard, qui s'était retiré au fond.) Ah! je comprends!... Pauvre jeune homme!...

(Matteo, qui vient d'entrer, présente une déclaration à Odoard, qui va la signer dans le cabinet ouvert du fond. Tout ceci se passe sans arrêter la scène entre les deux femmes.)

LA CHANOINESSE, à Francesca.--Son affaire est donc bien grave?...

FRANCESCA, avec agitation.--Oui... bien grave... elle l'était du moins... mais la marquise revient!...

LA CHANOINESSE.--On parlait de...

FRANCESCA.--De mort!... oh! que c'était noble à lui!... Mais non! il ne mourra pas!... La marquise me cherche?...

LA CHANOINESSE.--La marquise! la marquise!... Quel rapport entre la marquise et ce danger?...

FRANCESCA.--Rien!... je suis si malheureuse... si heureuse...

LA CHANOINESSE.--Votre tête s'égare, mon enfant... Qu'avez-vous?

FRANCESCA.--Où est-elle?... où est-elle?... La voici!...

Scène VI.

Les Mêmes, LA MARQUISE.
(Elle entre d'un air indiffèrent et sans voir
Odoard, qui écrit toujours au fond.)

FRANCESCA, courant à elle.--Vous me cherchiez, ma cousine?

LA MARQUISE.--Oui... pour vous consulter sur une toilette de bal...

FRANCESCA.--Et... pour ces tristes événements... peut-être...

LA MARQUISE, froidement.--Quels événements?

FRANCESCA.--Ignorez-vous ce qui se passe ici?

LA MARQUISE.--Que se passe-t-il donc?... (Avec indifférence.) Ah!... oui... une conspiration...

FRANCESCA.--Et... quelqu'un que nous connaissons... arrêté.

LA MARQUISE.--Qui donc?

FRANCESCA.--Le comte Odoard.

LA MARQUISE, a un dédain.--Le comte?... se mêler dans des conspirations... c'est de bien mauvais goût... c'est bien roturier.

FRANCESCA, avec un accent plus marqué.--Ne pourrait-on pas le secourir?

LA MARQUISE.--Ne me parlez pas d'un conspirateur!

FRANCESCA.--On dit qu'il n'est pas coupable.

LA MARQUISE.--- Tant mieux... son innocence le sauvera.

FRANCESCA, avec crainte.--Mais... si son innocence ne suffisait pas pour le sauver?

LA CHANOINESSE, qui observe tout à l'écart.--Comme elle l'interroge!...

LA MARQUISE.--Eh bien?

FRANCESCA.--Eh bien... alors... on viendrait à son aide, n'est-ce pas?... On ne le laisserait pas condamner...

LA MARQUISE, froidement.--Qui pourrait le défendre?

FRANCESCA, malgré elle.--Des personnes qui n'auraient peut-être qu'un mot à dire pour cela!

LA CHANOINESSE, à part.--C'est elle.

ODOARD, qui s'est levé, apercevant la marquise.--Ciel!... la marquise!...

LA MARQUISE, qui s'est retournée au bruit.-Le comte!... LA CHANOINESSE, à part.--Elle a tressailli.

(Odoard est au fond, très-agité; la marquise le regarde et lui fait signe par un coup d'oeil qu'elle veut lui parler.)

FRANCESCA, qui a saisi ce regard.--Elle veut lui parler... pour le sauver, sans doute... mais, devant la chanoinesse... elle ne peut... Comment l'écarter?... Ah!... le portefeuille?... (Elle s'approche vivement de la chanoinesse, et à voix basse.) Ma tante, voulez-vous me sauver?...

LA CHANOINESSE.--Comment?

FRANCESCA.--Voulez-vous me sauver?

LA CHANOINESSE.--Si je le veux!... mais...

FRANCESCA.--Je suis perdue si vous me refusez!...

LA CHANOINESSE.--Parlez.

FRANCESCA, tirant le papier que lui a donné Odoard.--Vous voyez ce papier?... Elle l'emmené hors delà scène tout en parlant.) Prenez-le, lisez-le... exécutez tout ce qu'il prescrit... (Elle l'éloigné toujours et sort avec elle.)

ODOARD, dés qu'il les voit parties, s'approche vivement de la marquise, et à voix basse.--Eloignez-vous.

(La marquise, sans le regarder, mais suivant de l'oeil Francesca et la chanoinesse, qui disparaissent, lui met vivement un billet dans la main, et sort par la porte latérale sans dire un mot.)

FRANCESCA, rentrant.--Déjà seul! (Elle s'approche de lui.)

ODOARD, lui montrant la lettre.--Vous l'avais-je dit?... Elle accourt!... mais je n'accepterai pas son sacrifice!... je ne le veux pas... (Il ouvre la lettre.) C'est étrange! elle a déguisé sa main. (Il lit; la consternation se peint sur son visage.) Est-ce un rêve?...

FRANCESCA.--Que vous êtes pâle!...

ODOARD.--Ce n'est pas possible!... j'ai mal lu!... (Il relit la lettre.) Non! je ne me suis pas trompé!...

FRANCESCA.--Parlez, monsieur le comte; qu'y a-t-il?

ODOARD, avec explosion.--Ah! lâcheté!... lâcheté!... et trahison!...

FRANCESCA.--Qu'avez-vous donc? vous m'épouvantez!

ODOARD.--Vous m'avez vu, madame! vous m'avez entendu! vous savez si je l'adorais!... Eh bien! tenez... lisez!... mais non, je veux lire moi-même! «J'apprends votre danger... je tremble!... j'envoie un homme sûr à votre hôtel pour prendre le portefeuille et mes lettres!... Surtout ne me nommez pas! si notre secret était révélé, je ne pourrais rien pour vous; mais n'étant pas compromise, je vous ferai évader, j'espère!»

FRANCESCA, avec indignation.--J'espère!...

ODOARD.--N'est-ce pas, madame, que c'est affreux? Oh! je me dévouais pour elle avec bonheur!... mais cette lettre!... pas un regret, pas une larme! «Je tremble!... j'envoie chercher mes lettres!...» Quel soin! Au nombre de ses vertus j'avais oublié la prudence! et cette phrase menteuse!... ce mot d'espérance jeté à la fois pour me soutenir et s'assurer mon silence!... Je ne me connais plus!... La colère... l'indignation... je la hais, je la méprise!

FRANCESCA.--Calmez-vous! calmez-vous!

ODOARD.--Mon Dieu! passer en un instant de l'adoration au mépris!... voir cette image que l'on idolâtrait se souiller... s'avilir... Ah!! puisque le monde est ainsi fait... puisqu'il n'est plein que de coeurs faux et vils... il vaut mieux le quitter, et je meurs sans regret.

FRANCESCA, avec des larmes.--Vous êtes cruel, monsieur le comte!

ODOARD.--Vous pleurez?... Pardon!... je suis un ingrat... on ne devrait pas maudire la terre quand on rencontre des êtres tels que vous!... Ah!... si elle avait eu votre âme!... Adieu!... le condamné vous a dû sa dernière consolation... adieu!...

Scène VII.

Les Mêmes, LE MARQUIS.

LE MARQUIS, vivement.--Tout n'est pas encore perdu, ou plutôt tout est sauvé!

FRANCESCA.--O ciel!... mon cousin!...

ODOARD.--Que dites-vous?

LE MARQUIS.--La sentence était prononcée... il ne restait plus qu'à y mettre ma signature et à la porter au prince, quand une pensée m'est venue. J'ai fait sentir la générosité de votre silence, et j'ai obtenu du conseil de venir vous trouver seul, de vous interroger seul, de recevoir seul vos déclarations... Ainsi, parlez.

(Francesca, qui l'avait d'abord écouté avec espoir, se cache le front dans les deux mains.)

ODOARD, avec effort.--Je ne puis que répéter ce que j'ai dit, monsieur le marquis... je suis coupable.

LE MARQUIS.--Et moi, je vous dis que vous ne l'êtes pas! Croyez-vous donc que je ne voie point qu'il s'agit d'une femme?

ODOARD.--Je ne puis parler!

LE MARQUIS.--Mais... devant moi... Le conseil s'en rapporte à moi... à moi seul. (Odoard se tait.) Ah! c'est de la folie qu'une telle générosité! Qu'on se batte pour une femme, qu'on se ruine pour une femme... soit! mais se faire fusiller pour elle, c'est trop fort! Que feriez-vous donc pour votre mère?

ODOARD, avec émotion.--Pas davantage... de grâce... je suis touché jusqu'au fond de l'âme...

LE MARQUIS.--Il ne s'agit pas d'être touché, mais de vivre! Je ne veux pas, moi, que vous vous fassiez tuer pour quelque coquette, qui rira de vous avec un autre le lendemain du jour où voua serez mort pour elle... Vous gardez le silence... Eh bien, je vous sauverai malgré vous!... (Se tournant vivement vers Francesca.) Francesca, vous savez le nom de cette femme, voulez-vous le révéler?

FRANCESCA.--Ciel!...

ODOARD, vivement.--Madame, ne parlez pas!

LE MARQUIS.--Vous savez tout, puisqu'il vous dit de vous taire!... Parlez!... je, vous en supplie comme ami... je vous l'ordonne comme juge!

FRANCESCA.--Mon Dieu! mon Dieu!

LE MARQUIS.--Si vous ne parlez pas... c'est vous qui le condamnez!...

FRANCESCA.--Grâce!

LE MARQUIS, bas à Francesca.--Laisserez-vous périr celui que vous aimez?

ODOARD, bas aussi.--Vous ne me sauveriez, pas!... Un combat à mort...

LE MARQUIS.--Parlez!

(Francesca sans répondre cache sa tête dans ses deux mains.)

LE MARQUIS, avec résolution.--Vous vous taisez?... Eh ' bien donc, ce dernier moyen!... (Il tire un portefeuille.) Vous voyez, ce portefeuille?

ODOARD, à part.--Ciel!... mes lettres!

LE MARQUIS.--On l'a saisi chez vous et on me l'apporte à l'instant. Je voulais vous le rendre sans l'ouvrir, mais puisque vous vous taisez....

ODOARD, vivement.--Monsieur le marquis... mon arrêt! mais n'ouvrez pas ces lettres!..,

LE MARQUIS.--Vos instances mêmes vous accusent...

ODOARD.--Par pitié pour moi-même, je vous en supplie...

(Le marquis s'apprête à ouvrir le portefeuille; Odoard et Francesca le regardent avec angoisse... il l'ouvre... le portefeuille est vide.)

LE MARQUIS, stupéfait.-Rien!...

ODOARD et FRANCESCA, avec étonnement.--Rien!...

ODOARD, à part.--Ah!... la marquise, sans doute...

FRANCESCA, à part.--Ma tante peut-être.

LE MARQUIS, à Odoard.--Pour la dernière fois, voulez-vous parler?

ODOARD.--Je n'ai rien à dire.

LE MARQUIS.--Soit donc!... (Aux deux soldats.) Qu'on reconduise l'accusé dans sa prison!... (.A Matteo.) Avertissez les membres du conseil que nous allons porter l'arrêt au prince...

FRANCESCA--Mon cousin!...

LE MARQUIS.--C'est vous qui l'avez voulu!

(Odoard s'éloigne avec les deux soldats; Matteo entre dans la salle du conseil; le marquis s'assied vivement à la table et signe la sentence; Francesca est sur le devant de la scène.)

FRANCESCA.avec désespoir.--Perdu'.... et rien à faire!... rien pour le sauver!... O ma cousine! ma cousine qui n'aurait qu'un mot à prononcer!... Quoi!... j'ai là son salut dans mes mains... et je ne puis rien... moi... pour lui!... ah!...

Scène VIII et dernière.

LES MÊMES, MATTEO.

MATTEO, annonçant.--Messieurs les jupes!

(Les juges paraissent; le marquis ne joint à eux; Francesca s'élance vers eux.) FRANCESCA.--Arrêtez!... arrêtez!... j'ai une révélation à faire!...

LE MARQUIS.--Oui, approchez... Elle peut nous éclairer... elle sait tout!

(Les juges s'approchent.)

LE MARQUIS.--Qu'avez-vous à révéler?

FRANCESCA.--Le comte n'est pas coupable!... je puis le prouver!...

LE MARQUIS.--Jurez-vous de dire la vérité?

FRANCESCA, après un moment de silence.-Oui.

LE MARQUIS.--Toute la vérité?

FRANCESCA.--Oui.

LE MARQUIS.--Rien que la vérité?...

FRANCESCA.--Oui... (à part.) Mon Dieu! pardonnez-moi ce parjure!...

LE MARQUIS.--Parlez donc.

FRANCESCA.--Le comte Odoard n'est pas coupable... car il n'était pas cette nuit au lieu de la conspiration.

LE MARQUIS.--Où donc était-il?...

FRANCESCA.--Chez, moi!

(Cri général. La toile tombe.)


ACTE TROISIÈME,

(Même décoration qu'au deuxième acte.)

Scène 1re.

LE MARQUIS, MATTEO.

LE MARQUIS, il marche avec agitation.--Plus j'y pense, plus je m'assure dans cette conviction! Ce n'est pas Francesca... j'en suis certain.(A Matteo.) Où est la marquise, ma femme?

MATTEO, montrant le cabinet de gauche.--Madame la marquise s'est fait conduire ici dans ce petit salon.

LE MARQUIS.--Comment se trouve-t-elle?

MATTEO.--Mieux... le prince son père est auprès d'elle.

LE MARQUIS.--Le prince est là?

MATTEO.--Vous pouvez entendre sa voix.

LE MARQUIS.--C'est bien. (A lui-même.) Ma femme lui demande peut-être la réclusion de Francesca!... Elle est si sévère sur ce point-là!... Et puis une telle tache pour la famille!... Elle s'est trouvée mal en apprenant cet aveu!... Et je jurerais que c'est un sublime mensonge! (A Matteo.) Qu'on amène le prévenu.

MATTEO.--Oui, monsieur le marquis.

LE MARQUIS.--Son ignorance ce matin, son silence jusqu'à ce moment... tout me dit que ce n'est pas elle... Mais comment la justifier aux yeux de tous!... comment savoir quelle est la femme?... Voici Odoard... si je pouvais surprendre... (Il se retire au fond.)

Scène II.

LES MÊMES, ODOARD, SOLDATS, MATTEO.

MATTEO, à Odoard.--Veuillez attendre ici la décision du conseil, monsieur le comte. (Matteo s'éloigne.)

ODOARD, sur le devant de la scène.--Allons, encore cette dernière épreuve!... j'ai un supplice de moins que les accusés ordinaires... l'incertitude!... ah!... la marquise!... la marquise!... (Après un instant de silence.) Qu'a-t-elle fait après tout?... Ce qu'auraient fait toutes les femmes à sa place!... Il n'y a qu'une créature surhumaine, un ange... (Nouveau silence.) Eh bien! je suis sûr que sa jeune cousine Francesca l'aurait fait... Quelle chaleur de coeur!.... Je ne la connaissais pas!... Quel intérêt pour moi, qui ne suis rien pour elle!... Elle me pleurera... (Souriant.) Et même, c'est assez étrange... je mourrai pour une femme, et je serai pleuré par une autre... (Le marquis et Milieu descendent la scène.) Ah! voici le marquis et le secrétaire du conseil... On a beau dire... le coeur bat plus vite... n'importe, il n'en paraîtra rien.

Scène III.

ODOARD, LE MARQUIS. MATTEO, deux greffiers.

LE MARQUIS, d'une voix sévère, à Matteo.--Lisez à M. le comte le jugement du conseil.

MATTEO, lisant.--«Le conseil de guerre assemblé pour juger le complot de l'abbaye de San-Severino, et appelé à statuer sur le sort du capitaine comte Odoard, après les informations, interrogatoires et audition des témoins... déclare que le comte...»

ODOARD, l'interrompant.--Est condamné à mort... Ne prenez pas le soin d'achever...

MATTEO.--«Déclare que le comte est acquitté à l'unanimité.»

ODOARD, avec un cri de surprise.--Acquitté! acquitté!

MATTEO, continuant.--L'alibi ayant été prouvé en sa faveur.

ODOARD.--L'alibi.

LE MARQUIS, sévèrement à Odoard.--Une femme a déclaré que vous étiez chez elle!...

ODOARD.--Une femme!... Qu'entends-je?... Ce n'est pas possible... Elle serait venue!

LE MARQUIS, avec un accent marqué.--Oui, monsieur le comte, elle est venue.

ODOARD, à part.--Ah!... je comprends... voici le revers de la médaille! Le marquis... j'aimais mieux l'autre péril... Enfin!...

(Matteo et les greffiers sortent.)

Scène IV.

LE MARQUIS, ODOARD.

LE MARQUIS, à part.--Plaidons le faux pour savoir le vrai. (Il s'approche d'Odoard.) Monsieur le comte, vous sentez qu'un entretien est nécessaire entre nous.

ODOARD.--Je suis à vos ordres, monsieur.

LE MARQUIS.--Cette affaire ne peut se terminer ainsi, et vous êtes trop homme d'honneur pour refuser une réparation.

ODOARD.--Désignez le lieu et les armes.

LE MARQUIS.--Comment! des armes... Avec qui donc voulez-vous vous battre?...

ODOARD.--Mais... monsieur le marquis... puisque vous venez...

LE MARQUIS.--Vous refusez donc de l'épouser?

ODOARD.--L'épouser!... (A part.) Il veut que j'épouse sa femme!

LE MARQUIS.--Est-ce que vous avez des objections contre ce mariage?

ODOARD, au comble de l'embarras.--Pas... précisément... mais il me semble... que... peut-être...

LE MARQUIS.--Lesquelles?... n'est-elle pas libre?

ODOARD, malgré lui,--Elle est libre!... (A part.) Ce n'est pas la marquise!

LE MARQUIS, à part.--Ce n'est pas Francesca!... j'en étais sùr.

ODOARD, à part.--Qui ce peut-il être?

LE MARQUIS, à part.--Qui ce peut-il être?... Haut et l'observant.) Mais, mon cher Odoard, quel air étrange vous avez avec vos exclamations de surprime.. l'épouser!... elle est libre!... On dirait que vous ne connaissez pas votre libératrice.

ODOARD.--Moi!... ne pas la connaître!... si bonne!... si belle!...

LE MARQUIS.--Si bonne!... si belle!... Toujours des faux-fuyants... Décidément il y avait donc bien des femmes qui pouvaient dire que vous ne conspiriez, pas la nuit dernière... puisque vous ne savez pas le nom de celle...

ODOARD.--Ne pas savoir son nom!... moi!...

LE MARQUIS.--Dites-le donc...

ODOARD.--Oh!... monsieur le marquis... la discrétion...

LE MARQUIS.--De la discrétion... après ce qu'elle est venue avouer dans le conseil!... mais pourquoi donc vouliez-vous vous battre tout à l'heure?...

ODOARD, au comble de l'embarras.--Mais... colonel... rien de plus simple.

LE MARQUIS.--Tant mieux... vous me l'expliquerez,

ODOARD.--Je vous croyais... envoyé... par celui qui...

LE MARQUIS--Par celui qui...

ODOARD.--Comme... c'est devant le conseil de guerre... que... elle est venue... je croyais que c'était...son mari qui..

LE MARQUIS.--C'est donc un des membres du conseil? Est-ce Rannuccio...

ODOARD.--Ne m'en demandez pas d'avantage... La joie... le saisissement!... vous comprenez... n'est-ce pas?... s'être cru mort... et puis sauvé par celle...

(Francesca apparaît au fond.)

LE MARQUIS, l'apercevant, et à part.--Francesca!... je ne savait rien.

ODOARD.--Mais où est-elle?... que je la voie!.... je veux la voir!...

LE MARQUIS, lui montrant Francesca qui s'avance--La voici!...

Scène V.

LES MÊMES, FRANCESCA.

ODOARD, se retournant et voyant Francesca.--Ciel!... vous... madame!... vous!...

LE MARQUIS.--Qui voulez-vous donc que ce soit?.... ODOARD, comme égaré.--Vous... qui êtes venue dire... quoi! tant de générosité... de dévouement!... si pure! vous perdre pour moi!.. non!... je ne puis pas, je ne dois pas... Oh!... trop de sentiments se pressent dans mon coeur!... Pardonnez.... je ne puis que tomber à vos pieds... (Il se jette à ses genoux.)

FRANCESCA, d'une voix troublée.--Relevez-vous monsieur le comte!

LE MARQUIS, s'avançant entre eux deux.--Eh bien... comme vous voila troublés tous deux!... lui, muet de stupéfaction et n'osant pas s'approcherr... vous, immobile... et n'osant pas le regarder... Vraiment ce serait à ne pas croire que Francesca ait dit vrai... geste de Francesca Si elle ne l'avait pas juré, Il prend la main d'Odoard, celle de Francesca et les réunifiant dans la sienne. Vous êtes bien les deux amants les plus dissimulés!... (A Odoard.) Quand je pense que ce matin elle se plaignait que vous ne l'eussiez jamais remarquée.,, qu'elle me demandait des conseils pour vous plaire...

ODOARD.--Ciel!...

FRANCESCA, vivement.--Mon cousin!...

LE MARQUIS.--Ne craignez-vous pas que je vous compromette?... qu'elle feignait d'être jalouse...

FRANCESCA.--Mon cousin!...

ODOARD.--Jalouse!... Elle m'aimait donc!

LE MARQUIS.--Bien!... il demande si elle l'aime après que... Décidément, mon ami... vous êtes fou.

ODOARD.--Oui, vous avez raison, monsieur le marquis... je suis fou!... fou de bonheur!... C'est que vous ne pouvez savoir ce qui se passe dans mon âme... un monde nouveau... (A Francesca.) Ah!... madame!... madame!... un mot... un mot de votre bouche qui me confirme...

LE MARQUIS.--Il ne se croira aimé qu'après le mariage...

ODOARD, avec un cri de joie.--Un mariage! quoi! elle consentirait...

FRANCESCA, avec effort, mais d'une voix ferme.--Ce mariage n'aura jamais lieu.

ODOARD.--Que dites-vous?

LE MARQUIS. vivement.--Malheureuse enfant!... Mais c'est le déshonneur.

FRANCESCA.--Je le sais.

LE MARQUIS.--Rien ne pourra vous défendre du courroux de la princesse.

FRANCESCA.--Je le sais.

LE MARQUIS.--Rappelez-vous que la comtesse Pazzi, sur le simple soupçon d'une faute, a été chassée de la cour.

FRANCESCA.--Je le sais; mais ce mariage ne se fera pas.

LE MARQUIS.--Quels sont vos motifs?

FRANCESCA.--Une seule personne doit les connaître et peut les comprendre. M. le comte.

LE MARQUIS.--Eh bien! je vous laisse. Ah! Odoard, priez, suppliez, persuadez, car il y va vie tout entière. (Il sort.)

Scène VI.

FRANCESCA, ODOARD.

ODOARD.--Oh! avant toute parole, laissez mon coeur se répandre, laissez-moi vous contempler, vous adorer... Mais non, non, parlez... Comment, après m'avoir conservé la vie,, refusez-vous d'achever votre ouvrage?

FRANCESCA.--Monsieur le comte promettez-moi d'écouter sérieusement ce que je vais vous dire, malheureusement j'ai juré que si je vous sauvais, jamais je n'accepterais votre main.

ODOARD.--Et pourquoi? grand Dieu! Pourquoi?

FRANCESCA.--Parce que vous aimez une autre femme, monsieur le comte.

ODOARD, avec mépris.--La marquise!...

FRANCESCA.--Oubliez-vous donc tout ce que vous m'avez dit, à propos d'elle?

ODOARD.--Oubliez-vous donc ce qu'elle m'a fait?

FRANCESCA.--Eh bien! je ne l'imiterai pas en vous sacrifiant à moi. ODOARD.--Mais, vous l'avez entendu, vous êtes déshonorée.

FRANCESCA.--Eh bien! vous apporterai-je un nom flétri?

ODOARD.--Je n'étais que victime, ne me forcez pas à être bourreau.

FRANCESCA.--Je suis votre libératrice, je ne paierai pas mon bienfait! Moi, moi! vous faire acheter mon dévouement, faire de l'abnégation un calcul... et profiter de votre reconnaissance pour surprendre votre main! Non, monsieur le comte, non... ce n'est pas ainsi que mon coeur comprend le sacrifice!... Je vous ai fait l'abandon de ma réputation sans arrière-pensée, sans regret... sans hésitation, acceptez-la de même,.. Tendez-moi la main et j'ai ma récompense.

ODOARD, avec tendresse.--Eh bien! si ce n'était pas assez pour moi... si j'osais... Malheureux, je ne puis parler, je vous offenserais sans doute... Ah! si je pouvais vous faire comprendre toute la grandeur de ce que vous avez fait!... Imaginez-vous que la mort vous menace, une mort terrible, inévitable... et que tout à coup un être charmant, beau et pur comme un ange, accourt et sacrifie pour vous plus que sa vie, sa pudeur; plus que sa pudeur, son honneur; plus que son honneur, la vérité!... Dites... dites... qu'éprouveriez-vous? Ah! madame! ah! Francesca! quand j'arrivai ici, le coeur déchiré par un lâche abandon, que soudain vous m'apparûtes... et que le marquis me dit... C'est elle!... ce qui se passa en moi, je ne puis vous le rendre... Tant de dévouement à côté de tant d'égoïsme!... Cet amour que j'avais tant rêvé en elle m'apparaissant en vous!... une révolution tout entière se fit dans mon coeur! C'est impossible... c'est contre la nature... et cependant c'est vrai... j'aimais, je n'aime plus... je n'aimais pas et j'aime!

FRANCESCA.--Bien, monsieur le comte;;; bien! je n'attendais pas moins de vous.

ODOARD.--Que voulez-vous dire?

FRANCESCA.--Je vous remercie de chercher à me tromper.

ODOARD.--Vous tromper!

FRANCESCA.--Vous voulez me relever aux yeux du monde, et, comme je n'accepterais pas un sacrifice, vous feignez de m'aimer... par générosité,

ODOARD.--Je n'ai pas de générosité...

FRANCESCA.--Votre honneur..,

ODOARD.--Ce n'est pas de l'honneur...

FRANCESCA.--Votre devoir...

ODOARD.--Ce n'est pas du devoir, c'est de l'amour; m'entendez-vous? de l'amour!

FRANCESCA,--Vous devez parler ainsi; mais moi, je dois vous refuser, et je n'accepte que votre amitié.

ODOARD.--Mon amitié! ah! ne comptez pas sur elle... Il faut que je vous adore ou que je vous déteste... car, si vous me repoussez, si vous refusez nia main, c'est que vous ne m'aimez pas!

FRANCESCA,.souriant.--Vous croyez!

ODOARD.--Pardon... je m'égare... mais c'est qu'il y a de quoi en devenir fou!... Avoir là mille sentiments qui bouillonnent, qui débordent... et ne pouvoir les exprimer! Oh! que faut-il faire pour vous convaincre? Voulez-vous que je me frappe de mon épée?... Voulez-vous?...

FRANCESCA, tristement.--Ce matin vous m'auriez convaincue sans tant de peine.

ODOARD.--Ne me dites pas cela, vous me désespérez... Oh! comment ai-je été assez aveugle, assez insensé pour ne pas voir...

FRANCESCA.--Ne vous accusez pas: lorsque, comme vous, on n'est pas présomptueux, on ne s'aperçoit de l'affection qu'on inspire que quand on la partage.

ODOARD.--Ah! chaque parole de vous me ravit, me touche.., et je me laisserais arracher un tel trésor! Quoi! il est là, devant moi, je le tiens... rien ne nous sépare, et vous, vous nous sépareriez? Ce n'est pas possible! vous m'aimez, le marquis l'a dit... Vous ne pouvez vous en défendre...

FRANCESCA, avec entraînement.--Eh bien!... oui, je vous aime. Oui, le seul espoir de ma jeunesse était de vous voir devant moi comme je vous vois à cette heure, et me disant... ce que vous me dites, hélas! et qui me fait tant de mal... Et quand aujourd'hui je vous ai trouvé si généreux, si dévoué, si ressemblant au portrait idéal que je m'étais tracé de vous, ma tendresse est devenue plus que de la tendresse!

ODOARD.--Ah! que l'on est heureux de vivre!

FRANCESCA.--Voilà ce qui met entre nous une barrière éternelle! Connaissez-moi tout entière: ce coeur qui se serait donné avec bonheur en échange du vôtre, s'indignerait de recevoir votre main comme une réparation! J'aime mieux l'amère joie d'être frappée de réprobation pour vous! Vous avoir tout donné et ne vous coûter rien, prendre pour moi tout le malheur, et vous laisser libre, heureux... Ah! je trouve dans cette pensée une force invincible, même contre vos prières; c'est parce que je vous aime que je suis restée, c'est parce que je vous aime que je vous ai sauvé, et c'est parce que je vous aime que je vous quitte... Adieu!...

ODOARD.--Non, vous ne partirez pas!... Vous me croirez!... A défaut de ma bouche, le regard, le geste, le visage, tout parlera en moi. Celui qui m'a donné en un instant un immortel amour me donnera une voix... un cri pour l'exprimer, quand ce cri devrait être mon dernier soupir.

FRANCESCA.--Arrêtez, monsieur le comte... vous déchireriez mon âme sans ébranler ma volonté... Aujourd'hui vous haïssez ma cousine... mais demain... Je sais bien, hélas! qu'on ne peut rien contre un amour profond... Adieu!...

ODOARD.--Eh bien! puisque vous êtes sans pitié, je serai sans reconnaissance. Vous refusez ma main... je refuse la vie! Je cours trouver le marquis, et, n'écoutant que le désespoir, je dénonce toute la vérité!... Votre cousine, votre cousin, moi... nous serons tous perdus... N'importe, c'est vous qui l'aurez voulu!...

Scène VII.

Les mêmes, LE MARQUIS, RANNUCCIO, femmes DE LA COUR.

LE MARQUIS, vivement.--Eh bien! Odoard, l'avez-vous décidée... Le prince est là (montrant le cabinet de gauche) avec la marquise et la princesse... il ne veut plus de délai... il ordonne que ce mariage se fasse aujourd'hui même, ou sinon une réclusion sévère.

ODOARD.--Acceptez, madame, acceptez!

FRANCESCA.--Je refuse.

LE MARQUIS.--Mais l'ordre est donné,.. Une décision sévère...

FRANCESCA.--Ma résolution est prise...

ODOARD.--Et la mienne aussi. (Il s'élance pour parler.)

FRANCESCA, l'arrêtant, et à voix basse.--Que dites-vous? vous n'avez pas de preuves.

ODOARD, accablé.--C'est vrai!

LE MARQUIS, s'approchant.--Qu'y a-t-il donc?

FRANCESCA,--Rien... rien,,. Quel est l'arrêt du prince?...

Scène VIII.

Les mêmes, LA CHANOINESSE, entrant vivement.

LA CHANOINESSE.--C'est une calomnie!... une affreuse calomnie!...

LE MARQUIS.--Comment?...

LA CHANOINESSE.--Arrêtez, Francesca, vous ne partirez pas... (Au marquis.) Qu'est-ce que j'apprends? Que Francesca est renvoyée de la cour pour un rendez-vous donné à M. le comte, que cette nuit il était chez elle... Celui qui a dit cela... calomnie!

RANNUCCIO.--C'est elle-même qui le dit.

LA CHANOINESSE.--N'importe... cela n'est pas!

FRANCESCA, bas.--De grâce, taisez-vous.

LA CHANOINESSE.--Oh! vous avez beau me dire de me taire, je ne vous laisserai accuser par personne, pas même par vous...

LE MARQUIS,--Parlez!

LA CHANOINESSE.--Francesca n'a reçu personne cette nuit; elle l'a passée tout entière chez moi, auprès de moi... deux de mes femmes le savent; on peut les interroger...

LE MARQUIS.--Ah! j'étais bien sûr.,.

ODOARD.--Vous me rendez la vie...

RANNUCCIO, froidement.--C'est-à-dire qu'elle vous l'ôte, monsieur le comte.

FRANCESCA.--O mon Dieu!

RANNUCCIO.--Si madame est innocente, M, le comte est coupable; s'il n'était pas chez elle, il était au lieu de la conspiration; il redevient accusé, et nous redevenons ses juges.