Puis, bordant au Nord la Mer des Vapeurs, nous rencontrons une imposante chaîne de montagnes, les Apennins lunaires;--il faut qu'on sache que les auteurs de la nomenclature lunaire, si originaux quand il s'agissait des cratères et des autres accidents du sol, se sont pour les massifs montagneux trouvés tout à coup à court d'imagination, et ils leur ont purement et simplement donné des noms de montagnes terrestres. Cette imposante chaîne de montagnes, dont le point culminant a 6.100 mètres de haut, est beaucoup plus considérable en réalité que son homonyme italienne et s'étend sur plus de 600 kilomètres de longueur pour se terminer vers le magnifique cirque à piton central Eratosthène, qui a 60 kilomètres de diamètre. Eratosthène est si profond qu'on pourrait y placer à l'intérieur notre grand Mont-Blanc sans que son sommet dépassât les bords du cratère. Comme la plupart des chaînes à la fois de la Terre et de la Lune, les Apennins lunaires ont deux versants très inégalement inclinés: l'un en pente douce vers la Mer des Vapeurs, l'autre presque à pic vers la Mer de la Putréfaction. Cette mer, au nom malheureux et d'autant plus immérité que toute trace de matière vivante et putrescible est invisible sur la Lune, renferme le beau cirque Archimède dont l'intérieur forme une plaine parfaitement unie de 80 kilomètres de diamètre. Un observateur placé au centre de cette plaine ne verrait pas les bords du cratère à cause de la rotondité marquée du globe lunaire, et l'horizon de toute part lui paraîtrait illimité.


Les Apennins lunaires: un versant descend en pente douce
vers la Mer des Vapeurs, l'autre à pic vers la Mer de la Putréfaction.

Phot. Le Morvan.

Enfin, et pour terminer notre promenade à vol d'oiseau, si nous longeons le terminateur encore un peu vers le Pôle Nord, nous rencontrons un des paysages les plus grandioses et les plus féeriques qui se soient jamais dessinés sur une rétine humaine: l'immense et sombre Mer des Pluies, sur laquelle courent de longues veines saillantes et comme gorgées de sang surhumain, et d'où émergent deux cirques disparates, Aristillus avec son groupe de pitons centraux et Cassini qui, dans sa vaste enceinte, enferme deux cratères plus petits; à l'Ouest et au Nord, cette mer est bordée par deux belles chaînes de montagnes qui tombent sur elle presque à pic: les monts du Caucase d'une part et de l'autre cette saisissante chaîne des Alpes dont les arêtes projettent dans la plaine des ombres aiguës et démesurées, et qui est coupée dans son milieu par une immense vallée rectiligne, brèche taillée dans la montagne par le glaive de quelque paladin céleste. Le sommet des Alpes lunaires, qui s'appelle, comme de raison, le Mont-Blanc, n'a que 3.618 mètres. 1.200 mètres de moins que le nôtre, et ainsi se trouve respecté--une fois n'est pas coutume--le sens de la hiérarchie.

C'est ainsi que, grâce à la patiente habileté de M. Le Morvan et de ses devanciers, nous pouvons aujourd'hui admirer, aussi bien que si nous les visitions l'alpenstock à la main, les magiques horizons de notre soeur la Lune. Ils sont assez beaux, dans leur sauvage grandeur, pour ne point désillusionner les plus romanesques pêcheurs de Lune, car il n'est pas sans doute sur la Terre de paysages aussi magnifiques. Ce qui les rend plus attachants encore et plus mélancoliques, c'est que nul être vivant et pensant ne parcourt leurs étranges solitudes, puisque toute atmosphère sensible est bannie de la Lune. Celle-ci a déjà fourni aux hommes bien des images et bien des symboles: son fin croissant sert d'emblème et d'ornement aux déesses célestes et humaines. Aujourd'hui elle nous montre la solution rationnelle de la question sociale, du mal de vivre, puisqu'elle a supprimé spirituellement les habitants qui rampaient à sa surface.
Charles Nordmann,
astronome de l'Observatoire de Paris.





La plus éloquente des photographies prises après l'assaut
des tranchées d'Andrinople: à droite sont couchés les soldats bulgares;
à gauche, les soldats turcs. On voit serpenter, à l'arrière-plan, le
réseau de fils de fer barbelés.
--Phot. D. Karasioyanot.

IMPRESSIONS DU SIÈGE D'ANDRINOPLE

(EXTRAITS DU JOURNAL D'UN ASSIÉGÉ)

L'auteur du «Journal du siège d'Andrinople», dont on va lire ici les dernières pages, a longtemps représenté la France comme consul; il n'a quitté la carrière que pour devenir un fonctionnaire important de la régie ottomane des tabacs.

Son manuscrit commence à la date du 1er octobre 1912, alors qu' on sent déjà se préparer des événements graves et imminents: huit jours après se produisent, à la frontière turco-bulgare, les premières escarmouches. Pourtant on doute encore si ce sera la guerre. Le 14, le Monténégro a mis le feu aux poudres. Le 18, par les rares journaux de Constantinople qui parviennent à Andrinople, on apprend que la Bulgarie ou plutôt les alliés, ont, à leur tour, déclaré la guerre. Six jours plus tard,--dans la nuit du 24 au 25 octobre, le canon gronde sous Andrinople: c'est la première «preuve sensible» qu'on ait des hostilités. La ville est en état de siège, et bientôt investie.

La première partie du journal, jusqu'à l'armistice, ne fait guère que reproduire et confirmer les notes prises également au cours du siège par M. Marcel Cuinet, consul de France à Andrinople, que publie en ce moment le Matin. Aussi n'y insisterons-nous pas.

D'ailleurs, ceux qui sont enfermés dans la ville cernée ne savent rien--ou si peu de choses--touchant les opérations qui se déroulent à quelques kilomètres d'eux. A plus forte raison ignorent-ils ce qui se passe sur d'autres champs de bataille plus lointains. Seules, de brèves communications de l'état-major, erronées, mensongères, leur annoncent de temps à autre des victoires du croissant. Mais les obus et les shrapnells qui, tantôt sur un quartier, tantôt sur l'autre, les obligent maintes fois à changer d'asile, ne leur laissent aucun doute sur la continuation de la lutte implacable. Et puis, brusquement, c'est l'armistice du 3 décembre. Alors, le récit de notre assiégé se corse, devient d'un réel intérêt.

l'armistice démoralisateur

L'auteur n'a pour les vainqueurs aucune tendresse, aucune indulgence. Il ne cherche pas, d'ailleurs, à donner le change, et même quand il écrit dans Andrinople devenue bulgare--dans Odrin--il exprime tout son sentiment avec une brutale franchise, avec une véhémence qu'on respectera, certes, tout en n'oubliant pas que la pure justice montre plus de sérénité.

Il a eu foi dans les «Jeunes Turcs», au moins en un sens. S'il concède que, politiquement, le nouveau régime a commis des fautes, il est persuadé qu'au point de vue patriotique son oeuvre a été méritoire. Il est, notamment, convaincu qu'Andrinople, fortifiée par le capitaine Mouth, du génie allemand, est parfaitement protégée, et, quoique sa connaissance profonde de l'esprit turc l'incite parfois à la défiance, il croit que les armes ottomanes ont remporté une partie des avantages qu'on a proclamés. Mais quand il voit passer, sous les yeux des assiégés qui commencent à éprouver les premières privations, les trains qui, sans stopper, s'en vont ravitailler l'ennemi, ses illusions s'écroulent:

«Si ces exigences, écrit-il, ont été imposées et acceptées, c'est que les Bulgares avaient apparemment le droit de dicter des conditions; c'est le partage des vaincus d'accepter la loi des vainqueurs.»

L'armistice, les révélations qui, à sa faveur, arrivent jusqu'aux assiégés, c'est pour eux le signal de la démoralisation. Le choléra et le typhus sont là, parmi eux:

L'eau des fleuves est polluée, la farine, le sucre, l'alcool, le sel, le pétrole, font défaut, ou, s'il arrive d'en découvrir quelques petites quantités, c'est au poids de l'or qu'il faut les payer. Les pharmacies sont dépourvues des médicaments les plus indispensables, les stocks sont épuisés, les magasins vidés. Et pendant ce temps, comme par une ironie préméditée, les trains bulgares défilent tous les jours sous nos yeux, chargés de toutes sortes de provisions pour les armées victorieuses auxquelles ils apportent «le vin, l'ivresse et l'abondance». Où veut-on en venir? Quelle fin réserve-t-on à cette ville accablée sous le poids de tant de maux? Pour peu que cela dure, la moitié des habitants d'Andrinople serviront de fossoyeurs à l'autre moitié...

... Les jours commencent à nous peser terriblement. Jamais, à aucun moment de ce siège, nous n'avons éprouvé un tel sentiment d'oppression et de lassitude. Au début, on suivait les événements avec un intérêt mêlé d'une certaine curiosité. Plus tard, on était dominé par cette anxiété qui naît de l'imprévu et qui tient une si large place dans les préoccupations des gens livrés à eux-mêmes. Pendant la période du bombardement, on était encore soutenus par ces alertes qu'engendre l'action et qui font espérer une solution prochaine. Mais voilà près d'un mois que, toute opération de guerre ayant cessé, nous restons immobiles, l'arme au pied, livrés à toutes les incertitudes, plongés dans les ténèbres de l'inconnu, sans que l'on puisse prévoir un terme quelconque à cette situation angoissante.

Les hostilités ont repris. Mais, du 1er au 24 mars, «les assiégeants ne donnent plus signe de vie». On est toujours dans l'ignorance absolue de ce qui se passe au dehors, et c'est avec une stupéfaction profonde, sans y rien comprendre, que, dans la nuit du 24, on entend soudain le canon de nouveau tonner. Pourtant, on soupçonne bien vite que cette reprise d'activité n'est autre chose que le signal de l'assaut final où va succomber Andrinople. Voici, sur cette phase décisive de la guerre, les impressions de «l'assiégé».

LA REDDITION

Cependant, dans la nuit du 24 mars, une canonnade effroyable éclate sur tous les points de l'horizon. On bombarde à fond toutes les forteresses; la terre en est secouée, les maisons tremblent sur leurs bases. On se rend compte que les assiégeants livrent leur suprême attaque et qu'ils veulent en finir.

Le formidable duel d'artillerie qui vient de s'engager dure toute la journée du 24 et toute la nuit du 25. Quelques obus--peu--tombent en ville; mais, autour d'Andrinople, c'est une fournaise ardente, un tonnerre ininterrompu; à travers la basse dominante du canon, on perçoit distinctement le bruit mat de la fusillade et le crépitement strident des mitrailleuses déchirant l'air comme des coups de crécelle. Et cela ne s'arrête pas un instant; c'est bien le glas funèbre annonçant la lutte à mort, le choc de deux races qui s'entre-tuent avec l'énergie du désespoir.

Le 26, c'est le même acharnement, le même déluge de feu. Vers 7 heures du matin, on vient nous annoncer que la cavalerie bulgare est entrée en ville du côté du Kaïk et de Stamboul-Yolou (la route de Constantinople). En même temps, nous apercevons de longues colonnes de fumée au nord-est et des lueurs d'incendie qui rougissent l'horizon; ce sont les casernes qui flambent et les ponts qui sautent; les Turcs essaient, dit-on, de détruire leurs ouvrages de défense. Une terrible explosion nous annonce que les poudrières n'existent plus. A 9 heures 1/4, on aperçoit, à la stupéfaction générale, le drapeau blanc flotter sur le mât de la forteresse de Hadirlik, quartier général de Choukri pacha. Par suite de quelles circonstances ce soldat intraitable a-t-il été amené à céder? Pas plus tard que la veille, il parlait de tenir trente ou quarante jours encore. Comment cette volonté de fer a-t-elle plié au point d'accepter aujourd'hui ce qu'elle repoussait hier avec indignation?

L'explication nous vient d'elle-même. A la porte de l'établissement qui nous abrite, nous voyons des soldats débandés, sans armes, sans munitions et demandant asile. Ils meurent de faim. Ils nous racontent qu'après avoir subi deux jours durant le feu meurtrier des batteries ennemies les soldats placés aux avant-postes se rabattirent sur les forts de Kavkaz, de Karaguez-Tépé et d'Aïvas-Tépé, trois positions des plus importantes. Là, ils jetèrent la démoralisation parmi les troupes qui tenaient encore. Exténués de fatigue, épuisés par la faim, décimés par des attaques furieuses et succombant sous le nombre des assaillants, ces malheureux furent saisis de panique et lâchèrent pied. Leurs propres officiers leur donnèrent le signal d'un sauve-qui-peut général. Alors, on vit ce spectacle lamentable de bataillons entiers se sauvant à travers champs, jetant leurs armes ou les vendant contre un morceau de pain, pénétrant en ville pour cambrioler les boutiques et les maisons, et livrant une place forte de premier ordre à l'ennemi, qui croyait ne pouvoir l'emporter finalement qu'au prix des plus grands sacrifices.


La cavalerie bulgare pénétrant dans les faubourgs d'Andrinople.
Phot. D. Karastoyanof.

--On ne se bat plus avec de tels soldats, se serait écrié Choukri pacha, dès qu'il eut connaissance de ces faits.

Il fit aussitôt arborer le drapeau parlementaire et accepta la capitulation sans conditions.

LES VAINQUEURS DANS LA VILLE

Dès les 7 heures du malin, la cavalerie bulgare et serbe occupa la rue centrale, le konak, le commandement militaire et la municipalité. Elle était accourue, au triple galop de ses chevaux, de Bochnakeui, du Kaïk et de Stamboul-Yolou.

Autour de ces escadrons, c'est un empressement général, un enthousiasme indescriptible. Grecs, Juifs, Arméniens, tous ceux qui rampaient hier encore aux pieds des Turcs poussent aujourd'hui des clameurs de joie et saluent de leurs ovations les troupes de leur nouveau César.

A 10 heures, la 2e division d'infanterie, commandée par le général Vasof, débouche des hauts quartiers, musique en tête, enseignes déployées. Trois drapeaux turcs, historiés de versets du Coran richement brodés sur fond de soie verte et rouge, figurent au premier rang. Le général Vasof caracole au milieu d'un nombreux état-major et répond d'un air radieux aux acclamations frénétiques des ci-devant rayas. Ses soldats sont lourds, massifs, engoncés dans des uniformes décolorés; la plupart portent la barbe; sur leur physionomie dure, farouche, les longs mois de ce siège ont imprimé une sorte de patine cuivrée. Ils marchent d'un pas ferme et d'une allure martiale. Et il en vient, il en vient... on dirait des hordes accourues des steppes lointaines ou des bandes de guérillas organisées en milices. Quelques bataillons défilent en chantant l'hymne national, portant au bout de leur fusil un bouquet de buis simulant la palme des vainqueurs. Cette armée est suivie d'une foule de volontaires chrétiens, de comitadjis, de francs-tireurs, revêtus des costumes les plus fantaisistes. Ce sont ses plus précieux auxiliaires; après lui avoir servi de guides, ils vont lui servir de délateurs.

Ce défilé dure toute la matinée; les rangs une fois rompus, fous ces hommes se répandent dans les cabarets, les guinguettes et se livrent à de copieuses libations en chantant des mélopées de leur pays.

C'est assez pour le premier jour de triomphe; mais, le lendemain; quel réveil terrible! Les Bulgares tiennent leur proie, mais ils lui feront payer cher sa folle résistance. Pendant trois jours consécutifs, la ville est mise à sac. Les maisons turques, particulièrement, sont livrées au pillage d'une soldatesque brutale qui ne respire que haine et vengeance. Partout où l'on aperçoit aux fenêtres ces sortes de jalousies grillagées qui cachent les femmes musulmanes aux regards indiscrets, les portes sont enfoncées à coups de crosse de fusil. Adieu la claustration des harems, l'ombre des gynécées! On se vautre dans la débauche, on tue, on fait main basse sur tout ce qui tombe sous la main, bijoux, tapis, vêtements, glaces, on brise les meubles qu'on ne peut pas transporter. Des proxénètes, juifs, arméniens, grecs surtout, des mégères de quartier conduisent ces orgies furieuses et font leur part de profit.

VERS LE CHARNIER DE LA TOUNDJA

Par les rues, on voit passer de longs convois de prisonniers, leurs officiers en tête; ils sont hâves, mornes, décharnés par un long jeûne. On les conduit comme un vil bétail, à coups de crosse, de poing, à coups de botte; ou parque tous ces misérables à l'endroit connu sous le, nom de Vieux Sérail, sorte de bois situé sur la Toundja, bois de la ville, et là on les laissera mourir de froid ou d'inanition, à moins qu'une balle ne vienne mettre un terme à leurs souffrances; leurs cadavres, laissés sans sépulture, s'amoncellent de jour en jour, au point de devenir un danger pour la salubrité publique. Et, de fait, le choléra est de nouveau dans nos murs.

Le nombre des soldats qui ont défendu la place est connu. Il faut au vainqueur 40.000 ou 50.000 prisonniers, en escomptant les pertes subies. Quelques-uns, ne prévoyant que trop le sort qui les attend, essaient de s'enfuir ou de, se cacher. Malheur à ceux qu'on rattrape comme à ceux qui leur donnent asile! Sur la moindre dénonciation, partout où l'on suspecte la présence d'un prisonnier, la maison est fouillée de fond en comble, le fuyard arrêté avec son complice et tous deux passés par les armes. C'est la chasse à l'homme, ou plutôt au Turc, avec des raffinements de cruauté. De jour, de nuit, on entend un roulement de manlicher: ce sont des exécutions. Les corps sont jetés par les rues, par les champs, dans les fleuves. J'en ai vu bon nombre le long de la route de Karagatch.

Et, comme dans les drames les plus sombres, ou rencontre ici la note comique; je remarque qu'un des premiers actes des nouveaux occupants a été de proscrire l'usage du fez. Ceux qui persistent à le porter sont battus, arrêtés comme suspects, leur calotte est déchirée et jetée aux quatre vents. Et comme Andrinople est complètement turque du côté de l'occiput, comme il est impossible de se procurer du jour au lendemain des chapeaux en nombre suffisant pour coiffer une population aussi nombreuse, on est obligé de s'ingénier; on fabrique des bonnets, des kalpaks, on se procure de vieux chapeaux de paille, on se campe sur la tête toutes sortes de coiffures hétéroclites qui ne laissent pas de donner à la foule un certain air de carnaval. Et voilà comment Andrinople a eu son chapitre de chapeaux.

La prise de cette citadelle a coûté aux Bulgares 8.000 à 10.000 hommes, d'aucuns prétendent 15.000. Ces pertes eussent été certainement beaucoup plus considérables si les Turcs n'avaient pas déserté au dernier moment leur poste d'honneur et livré lâchement les plus fortes positions à l'ennemi qui s'en; empara sans coup férir.

Choukri pacha est prisonnier de guerre: il a rendu son épée. Le roi Ferdinand, arrivé incognito deux jours après la prise de la place, exprima le désir de le voir, et, lorsque ce général fut introduit en sa présence, il lui serra la main et lui rendit son arme, en le félicitant de sa belle conduite. C'est un beau geste! On s'honore soi-même en honorant un ennemi courageux.

Mais un autre trait fait contraste. Le lendemain de l'entrée des Bulgares, comme je me rendais au quartier général pour demander l'autorisation de télégraphier à Paris et à Londres, j'aperçus dans une salle basse Choukri pacha entouré de son état-major. Le général me reconnut, se leva et me salua très aimablement; un grand air de tristesse était répandu sur sa physionomie; il n'était pas difficile de comprendre son état d'âme. En voyant ce soldat trahi par le sort, je ne pus me défendre d'un certain sentiment de compassion; je me découvris et lui rendis respectueusement son salut.

Tout aussitôt, un officier supérieur--un géant--se précipita vers moi en me criant d'une voix éraillée, dans un mauvais français:

--Non, non... pas ça... défendu... pas permis.

--Pardon, monsieur, lui répondis-je poliment, il est toujours permis de saluer le courage malheureux.

«ANDRINOPLE EST EN LIESSE»

En attendant, Andrinople est en liesse,--en liesse sincère, ou forcée? Des drapeaux bulgares flottent sur toutes les maisons, les caractères cyrilliques surmontent toutes les administrations publiques, la langue du conquérant sonne partout. Les vivres arrivent en abondance, la vie domestique l'entre peu à peu dans ses limites normales.

Et cependant une angoisse universelle étreint tous les coeurs. Les bandes de soldats qui circulent en armes, les arrestations, les perquisitions, les dénonciations, les exécutions glacent les sentiments de la population, qui les refoule dans le secret de son âme ou les masque sous les dehors de l'enthousiasme ou de l'indifférence: la, peur est la mère de la prudence.

Les Grecs eux-mêmes commencent à déchanter. Une sourde hostilité se manifeste déjà à leur égard. L'enthousiasme des premiers jours a fait place à une certaine méfiance. Chacun sent que ses libertés sont, en péril, que la délivrance coûte cher et que les souffrances du siège ont été remplacées par le règne de la terreur rouge; car les tueries continuent, les exécutions se font en masse, le sang coule à torrents.

Les officiers, les chefs, se rendent bien compte des excès commis; ils les déplorent, mais se déclarent incapables de les réprimer. «Ces excès, disent-ils, sont inévitables chez une armée victorieuse qui a beaucoup souffert.»

C'est une explication, ce n'est pas une excuse. Je garde toujours le sentiment que l'élimination de l'élément musulman dans cette partie de la nouvelle Bulgarie est une idée préméditée qui dépasse les limites des représailles de guerre. Deux races séparées par des haines séculaires ne peuvent pas occuper la même I erre.

Je ne saurais passer sous silence la belle tenue, des contingents serbes entrés dans la ville; elle contraste singulièrement avec celle de leurs alliés. La dignité, la politesse, les manières courtoises des officiers ont été remarquées de toute la population et leur ont attiré les sympathies générales. Il est vrai qu'une certaine tension règne entre Bulgares et Serbes. Ces derniers cachent à peine leurs sentiments de réprobation pour les excès qui se commettent et il n'est pas rare de voir des rixes éclater entre les soldats des deux camps.


Entrée des vainqueurs.--Phot. D. Karastoyanof.

Le journal se termine sur cette indication d'un dissentiment qu'on a signalé déjà et qui s'est traduit, notamment, dans les discussions auxquelles a donné lieu le récit de la capture de Choukri pacha.

Nous avons publié, impartialement, de cet épisode mémorable de la guerre balkanique, les deux versions, celle des Bulgares et celle des Serbes, n'ayant pas les éléments suffisants pour prendre parti dans cette querelle. Nous devons ajouter, guidés toujours par le même sentiment, qu'au cours d'une interview qu'il accordait, la semaine dernière, au moment où nous paraissions, à un groupe de journalistes de diverses nationalités, interview dont notre excellent confrère Ludovic Naudeau a rendu compte dans le Journal, Choukri pacha lui-même a déclaré s'être remis aux mains des Bulgares. Mais son affirmation suffira-t-elle à départager des rivaux si ardents?

Qu'il soit décidément difficile d'écrire l'histoire, on s'en rend compte dès qu'on recueille et confronte les témoignages les plus dignes de foi. Dans ce récit, par exemple, auquel nous nous sommes fait scrupule de conserver tout son caractère, de laisser son allure si vive et très certainement partiale--mais essayons, pour le comprendre, de nous placer dans l'état d'esprit de son auteur, après six mois d'inquiétudes et de privations--dans ce récit, plus d'un trait, sans doute, prêtera à la discussion. C'est ainsi que Choukri pacha a, par avance, répondu au reproche de lâcheté adressé à ses soldats. Au cours de la même interview dont nous venons de parler, comme on lui posait une question sur ce point, il s'écriait: «Ne dites pas de mal de nos soldats! Les pauvres gens!» Et les Bulgares, de leur côté, n'ont laissé passer aucune occasion de protester que leurs soldats n'ont pas commis les excès qu'on leur impute plus haut. Qu'il y ait eu, parmi ces troupes enivrées de leur victoire, des défaillances, elles étaient inévitables. Mais très vite, selon la parole que recueillit notre collaborateur Gustave Babin et qu'il a rapportée ici, «la menace de pendaisons haut et court fit tout rentrer dans l'ordre». Le commandement bulgare, qui a donné par ailleurs tant de preuves de sa culture, de son humanité n'eût pu, sans manquer à l'un de ses devoirs les plus sacrés, laisser se prolonger le désordre.



AU COEUR DE L'ALBANIE

NOTES DE VOYAGE D'UN JOURNALISTE AMÉRICAIN,
PUBLIÉES PAR ARRANGEMENT SPÉCIAL AVEC «THE CHICAGO DAILY NEWS»

III

Nous donnons ici la dernière partie du récit du voyage de M. Paul Scott Mowrer à travers l'Albanie. Il se termina à Durazzo, où notre confrère fut mis au courant d'une petite conspiration locale, un peu puérile et qui semble n'avoir pas eu de suite, mais qui nous renseigne de probante façon sur les sentiments des Serbes à l'égard de l'Autriche.

d'elbassan à durazzo

En l'absence de quoi que ce soit qui ressemble à une route, les voitures et chariots sont inconnus dans cette partie de l'Albanie. Tout voyage, tout transport commercial se fait à dos de cheval. Une caravane part d'Elbassan pour Durazzo à peu près tous les jours. Elle amène au port un chargement de peaux et d'olives, elle en ramène toutes les denrées que les caboteurs autrichiens et italiens ont débarquées pour le commerce du haut pays. En été, la descente peut se faire en quarante-huit heures. Mais, à présent que les journées sont courtes, que la vallée est à moitié inondée, que toute marche est impossible dans les ténèbres, il faut compter sur trois jours de voyage.

La route de Durazzo suit une agréable et large vallée où coule la même rivière torrentueuse qui nous donna tant de tracas dans la montagne. Aussi bien, n'y a-t-il plus de montagnes ici. Leurs sommets neigeux s'estompent de plus en plus dans le ciel oriental et finalement disparaissent. La vallée s'étale en une plaine marécageuse que limitent à l'horizon, tant à droite qu'à gauche, de légères collines où se marquent le gris des bosquets d'oliviers et les dés blancs de quelques maisons albanaises.

Alors que dans la montagne nous ne rencontrions quasi personne, ici les passants sont moins rares. Voici une troupe de bûcherons qui vont dans le hallier manier leur large hache turque. Voici un Albanais de haute taille, à la barbe blanche, aux yeux ardents, suivi de trois femmes que ploient de lourds ballots. Lui, passe à longues enjambées, tout droit et sans nous voir. Mais les femmes, dont les petits pieds roses sont nus à cause de la boue, les enfoncent résolument dans le bourbier afin que nous n'en ayons pas une vue trop indiscrète.

Le soir même nous atteignîmes la petite ville de Petchine, où d'abord nous fûmes appréhendés au corps et ensuite traités avec grande courtoisie par les quarante ou cinquante Serbes qui formaient la garnison. Le chef de la police locale était un Macédonien serbe qui avait passé nombre d'années aux États-Unis, où il avait tenu une boutique d'épicerie dans un quartier industriel de Saint-Louis. La guerre l'avait ramené dans les Balkans. Quand nos chevaux de bât furent arrivés et qu'il découvrit parmi les bagages les vieux fusils albanais qui nous avaient été offerts en souvenir, il se mit tout de go à battre nos conducteurs pour avoir enfreint la loi militaire qui interdit le transport des armes. Mais au même moment nous survînmes, et, comme nous lui apprîmes qui nous étions, il devint aussitôt fort aimable et nous procura une chambre pour la nuit. Un colporteur juif en occupait déjà l'unique couchette. Nous dûmes donc nous résoudre à étendre sur le sol nos peaux de mouton et nos couvertures. Nous nous couchâmes sans avoir soupe, tant nous étions harassés de fatigue.

Le lendemain malin, on se mit en route à la pointe du jour pour arriver vers 3 heures dans la florissante cité de Kavaya. Là, comme tout le long de la côte turque, la majorité de la population est grecque. Nous fûmes reçus dans la principale famille de Kavaya. Elle est précisément d'origine grecque; mais ses membres se disent Albanais parce qu'ils sont nés dans le pays et qu'ils en parlent la langue. Lorsque les Serbes arrivèrent dans la ville, ils racontèrent à ces gens-là que le projet d'indépendance albanaise était abandonné. Nos Grecs s'étaient alors empressés d'exprimer leur ardent désir de voir désormais leur pays faire partie intégrante du royaume de Serbie. Ils avaient obtenu, de la sorte, foule de privilèges qui, autrement, ne leur auraient certes pas été octroyés. Et maintenant, nous arrivions avec la nouvelle, toute fraîche pour eux, que les puissances avaient résolu d'affranchir l'Albanie. Ainsi ils avaient donc commis la plus lourde des fautes en liant leur sort à celui des Serbes et en suscitant la jalousie des Albanais. J'ai rarement vu personnes plus déconcertées. «Mais, s'écriaient-ils, il n'y a pas un seul habitant de l'Albanie qui désire l'autonomie!» Nous, nous pensions aux fiers montagnards dont nous avions naguère traversé le domaine et nous nous taisions.

«N'avez-vous pas entendu parler, continuaient-ils, de la grande pétition nationale de Durazzo, qui prie les puissances de remettre le pays à la Serbie? Interrogez qui vous voudrez, et vous verrez que ce que nous disons est vrai.»


Halte dans une auberge albanaise, à Petchine.

Nous interrogeâmes dans la suite et nous apprîmes, comme nous nous y attendions d'ailleurs, que la population de Durazzo est grecque plus qu'à moitié. Cela nous donna une idée de ce que pouvait valoir la pétition.

Néanmoins, dans l'argumentation de ces hommes épouvantés, un point nous impressionna. Chrétiens, ils sont naturellement Grecs orthodoxes, et beaucoup d'Albanais sont aussi Grecs orthodoxes, et d'autres sont catholiques romains. «Or, disent-ils, si l'Albanie arrive à se gouverner elle-même, les musulmans, qui s'y trouvent en majorité, contraindront le pouvoir à opprimer la population chrétienne.» Je ne doute pas que ceci soit exact, car ces mahométans d'Albanie sont notoirement fanatiques.

La route de Kavaya à Durazzo mène d'abord à travers des marécages où nous pataugeâmes la moitié du temps dans trois pouces à un pied d'eau. Il y avait quantité d'oiseaux de marais et, à notre droite, par-dessus les roseaux, nous pouvions voir au loin la fumée de quelque vapeur longeant la côte adriatique. Les deux dernières heures, nous avons marché au bord même de la mer. Sur le sable dru du rivage, nous contournâmes la baie; puis nous franchîmes un dernier marécage qui sépare de la terre ferme le groupe de collines sur lesquelles est bâti Durazzo.

Nous fûmes arrêtés aux avant-postes serbes et dûmes exhiber nos papiers. Ensuite, nous dépassâmes une troupe d'environ trente filles et femmes bohémiennes qui portaient à la ville de longs et lourds fagots. Quelques-unes étaient presque nues, d'autres ne semblaient avoir sur elles que leur canezou ouaté et leurs pantalons-sacs de calicot. Quand nous nous retournâmes, elles se reposaient, accroupies au milieu de la route, caquetaient, allumaient des cigarettes.


Traversée d'une rivière près de Kavaya.

Dix minutes encore, et nous avions atteint les confins de la ville. Là s'élève une mosquée et tout autour s'étend un cimetière mahométan. Toute une compagnie serbe y était installée. Les uns étaient en pans de chemise; les autres, assis sur la pierre des tombeaux, s'étaient mis nus jusqu'à la ceinture. C'est à peine s'ils nous remarquèrent tant ils étaient occupés à blasphémer, à se gratter et à cueillir, dans leurs vêtements, la vermine qui s'y était logée.

LE GRAND COMPLOT SERBO-AMÉRICAIN DE DURAZZO

Et j'en arrive maintenant à l'histoire du grand complot serbo-américain de Durazzo. Je dis serbo-américain parce que, en réalité, le promoteur de ce stupéfiant projet, conçu pour sauver l'Albanie des griffes perfides de l'Europe, est un citoyen de l'Union, M. Gopcevic, de San-Francisco (Californie).

M. Gopcevic est né à Cattaro de Dalmatie voici plus de soixante années. Ses parents l'emmenèrent tout enfant encore en Amérique, et il y a passé à peu près sa vie tout entière. Quand les Balkans se mirent en branle et quand l'appel de la trompette eut retenti aux oreilles de tous les Slaves en quelque endroit du monde qu'ils fussent, M. Gopcevic ne put pas résister. Il prit train et bateau, partit pour la Serbie, bien résolu à porter aide à ses compatriotes. S'étant rendu compte qu'en Macédoine il ne pourrait guère être fort utile, il regagna l'Autriche et s'embarqua pour Durazzo. Dans le même temps, les Serbes s'y établissaient. Le colonel Boulitch, le commandant de la place, fut ravi de recevoir un conseiller aussi capable et le nomma tout de suite chef de la Croix-Rouge.


Le «gouvernement autonome» de Durazzo.
De gauche à droite: major A. Pesitch, chef de l'état-major; colonel D. Boulitch, gouverneur militaire; évêque Jacob, ministre du Culte et de l'Instruction publique; B. Gopcevic, ministre de la Marine; capitaine M. Dinitch, ministre des Affaires étrangères.

Puis vint la désolante nouvelle que l'Italie et l'Autriche, et mainte autre puissance, s'opposeraient à l'occupation de Durazzo par la Serbie.

Elles exercèrent en fait une telle pression sur le gouvernement serbe que celui-ci ordonna, au colonel Boulitch de s'éloigner de la côte le plus tôt qu'il pourrait. On n'aurait pas pu mieux trouver pour décourager et démoraliser la poignée d'officiers patriotes qui, au cours de l'hiver, venaient de franchir les Alpes albanaises avec un régiment tout entier, avec l'évident désir de donner à leur patrie un débouché commercial sur l'Adriatique.

C'est alors qu'intervint M. Gopcevic. Il proposa à ces hommes égarés par le désespoir de proclamer et d'organiser eux-mêmes l'autonomie du territoire qu'ils occupaient. Il fut acclamé. L'on ne songeait plus qu'à un chose: ne pas abandonner cette conquête qui avait coûté tant d'efforts et de privations.

Le plus pressé était de constituer un gouvernement provisoire. Il s'agissait de mettre l'Europe devant le fait accompli.

Après quelque débat, l'on s'arrêta à l'organisation suivante: colonel D. Boulitch, gouverneur militaire; major A. Pesitch, chef d'état-major général; capitaine M. Dinitch, ministre des Affaires étrangères; Mgr Jacob, évêque orthodoxe de Durazzo, ministre du Culte et de l'Instruction publique; et, enfin, M. Gopcevic, ministre de la Marine.

Le lendemain de notre arrivée dans cette petite ville indolente, avec ses maisons grecques badigeonnées de bleu-azur, ses grands entrepôts, sa rade où les petits voiliers font la navette entre la plage et les vapeurs à l'ancre,--ce jour-là, pour la première fois, M. Gopcevic promenait son nouvel uniforme. Des bateliers et des portefaix déchargeaient des sacs de sucre, amenés d'un paquebot mouillé à quatre cents mètres de la côte. A la déférence que ces hommes témoignaient au passage à notre ministre, on sentait que Durazzo attendait de lui et de son habileté le succès de la grande entreprise.

Le jour suivant fut un jour de fête orthodoxe en l'honneur de saint Sava. Le matin, nous nous promenâmes sur les collines qui dominent la ville et où la toile des petites tentes militaires palpitait dans la brise marine. On a établi le camp sur la hauteur pour soustraire les hommes aux fièvres paludéennes. Nous visitâmes les ruines de la citadelle médiévale, relique des temps lointains où Venise était reine de l'Adriatique. De cette hauteur, nous pouvions voir très nettement s'avancer sous l'eau verte le long récif, autrefois promontoire, et qui avait fait de Durazzo un port bien supérieur à tout ce qu'il est aujourd'hui. Deux fois, dans le passé, s'élevèrent ici des cités prospères; chaque fois, un tremblement de terre les détruisit. Et, bien que M. Gopcevic ait le noble projet de draguer la baie, de combler les marais pestilentiels et de construire un port d'après des plans américains, il est peu probable qu'il rende jamais à la ville sa prééminence abolie.

L'après-midi, nous nous présentâmes nous-mêmes au quartier général, où nous prîmes part à un banquet officiel. On avait invité aussi un certain nombre de notables grecs avec leurs femmes.

Nous bûmes au roi Pierre, à son royaume, à la chute de l'empire ottoman et à la confusion des ennemis de la Serbie. Déjà la conversation s'orientait dangereusement vers l'Autriche et l'agression autrichienne.

Le colonel Boulitch, en une harangue improvisée, dénonça «cet autre ennemi de la patrie, qu'il ne voulait pas nommer». Il dit que, «un jour, il faudrait en finir», et, dans un beau mouvement dramatique, le colonel nous donna le spectacle d'un homme qui fait feu à droite et puis qui fait feu à gauche.

Le speech eut un grand succès. Toute la tablée applaudit, cria bravo. Un capitaine, plus échauffé encore, abandonna toute contrainte et cria â tue-tête: «A bas l'Autriche!»

Le jour suivant, nous nous embarquâmes sur le paquebot italien Molfetta, pour Antivari, le Monténégro et le théâtre de la guerre monténégrine. La même nuit, le capitaine Dinitch, qui est, rappelez-vous, ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement provisoire de l'État autonome d'Albanie, capitale Durazzo,--le capitaine Dinitch partait, en «mission spéciale et secrète», à bord d'un caboteur, pour Salonique. De là, il comptait gagner la Serbie par chemin de fer.

Il eût été plus court de s'embarquer avec nous et d'atteindre Belgrade par l'Autriche. Mais, pour quelque raison mystérieuse, le capitaine ne semblait pas avoir très grande envie de fouler, pour le moment, le sol autrichien.
Paul Scott Mowrer.



FIN DE LA RÉSISTANCE ARABE EN TRIPOLITAINE

Les chaleureuses sympathies que notre collaborateur Georges Rémond conquit au cours de son séjour aux camps turco-arabes de Tripolitaine avaient survécu, très vivaces, à son départ; aussi, tout naturellement, quand la Turquie, la paix signée, eut retiré ses troupes des rives d'Afrique, les Arabes, décidés à opposer jusqu'au bout aux armes italiennes une résistance opiniâtre, se tournèrent vers le journal qui avait rendu de leurs premiers exploits un compte fidèle. Et, par toute une série de lettres ou de dépêches, nous fûmes tenus au courant des divers incidents qui marquèrent les suprêmes tentatives des Tripolitains pour conserver leur indépendance.

C'était déjà presque une prouesse que de faire parvenir en France ces nouvelles. Tous les quatre ou cinq jours, les dépêches, transmises par fil de Kasr Yffren à Nalout, localité située à 45 kilomètres de Dehibat, étaient apportées jusqu'à ce poste tunisien, d'où elles étaient transmises de nouveau télégraphiquement. Malheureusement, et quoique tant de constance et d'énergie fussent pour nous toucher, ces correspondances ne rentraient guère dans le cadre de notre journal, et il nous fut impossible de les accueillir.

Quoi qu'il en soit, voici ce qui s'était passé au cours des derniers mois:

Partant de ce principe que, «en retirant ses troupes de la Tripolitaine, le gouvernement ottoman avait laissé aux Tripolitains l'autonomie absolue», un cheik «grand et vénéré», disait l'une des correspondances, Suleïman Barouni bey, député du Djebel tripolitain à la Chambre ottomane, s'était proclamé «président de la libre Tripolitaine». Il avait réuni, assurait-on, 16.000 guerriers environ, partagés en plusieurs corps, tous vigoureux, tous bien armés, bien fournis de cartouches, et avait entamé la lutte.

Il apparaît bien que Suleïman Barouni a, en maintes circonstances, inquiété les Italiens, et même remporté certains avantages. La disette, cependant,--la famine même, allait avoir raison de cette résistance désespérée. Les dernières correspondances qui nous parvinrent, en effet, contenaient à l'adresse du gouvernement français des récriminations, des plaintes véhémentes. Car les autorités françaises en Tunisie--et cela montre jusqu'où fut poussé par la France le scrupule de conserver, dans cette guerre, une stricte neutralité--les autorités, disons-nous, veillèrent énergiquement à empêcher, par le territoire tunisien, tout transit de marchandises.

Les privations, auxquelles fut alors soumise une population sans doute moins affermie en son patriotisme que ne l'était le cheik qui la conduisait, triomphèrent de l'héroïsme agissant de Suleïman Barouni. Après avoir subi plusieurs échecs, il comprit que la résistance ne pouvait plus désormais se prolonger, et il se résolut à traiter.


Le «président de la libre Tripolitaine» (coiffé du fez), en Tunisie.
Phot. prise à Foum Tataouine, par le Dr Razon.

Dans le dessein d'arrêter les conditions auxquelles il pourrait remettre à l'Italie le sud de la Tripolitaine, il se rendait à Tunis. C'est au cours de ce voyage, et comme il passait, le 8 avril dernier, à Foum Tataouine, que fut pris le cliché que nous reproduisons ici et qui montre, sous le costume turc qu'il avait adopté, le dernier champion de l'indépendance tripolitaine. On voit près de lui le cadi de Tataouine, homme tout loyal et fidèle ami de la France.

Maintenant, Suleïman Barouni trouvera-t-il à engager les pourparlers qu'il souhaite. Il est peu probable que l'Italie s'y prête. Et dans ce cas, quelle sera dans l'avenir l'attitude du cheik?




L'INFANTERIE MONTÉNÉGRINE AU SIÈGE DE SCUTARI.
--Tonneaux et gabions remplis de sable et de gravier que les assaillants roulaient devant eux pour se protéger en avançant.

LA PRISE DE SCUTARI

Mercredi dernier, à 2 heures du matin, une salve de vingt et un coups de canon, que les artilleurs durent servir avec quel enthousiasme! annonçait à Cettigne la chute de Scutari, tombée à minuit, après six mois bientôt de résistance--un peu plus qu'Andrinople--aux mains des Monténégrins. C'est une conquête enlevée au prix d'un effort plus méritoire sans doute et plus digne d'admiration encore que ne le furent celles de Salonique, de Janina et d'Andrinople même, si l'on envisage la faiblesse comparative de l'armée du roi Nicolas commandée en chef par le général Yanko Voukotitch, dépourvue des puissants moyens d'action qu'avaient à leur disposition les autres armées alliées et manquant notamment d'artillerie de siège.

Nous avons, au début de la campagne, dit avec quel héroïsme, quelle frénésie patriotique, on peut bien dire, les Monténégrins s'étaient jetés à l'assaut de Taraboch, le vrai rempart de Scutari, la mieux fortifiée, peut-être, de toutes les positions turques, une colline de 600 mètres de hauteur, armée avec toutes les ressources modernes, abondamment pourvue de canons et de munitions, qu'il fallut plus tard conquérir pied à pied, au prix de sanglants efforts.

Et puis, quelle constance n'a-t-il pas fallu au roi Nicolas pour s'acharner contre cette place.

Au milieu de novembre, les Serbes, après avoir concouru à l'action contre Saint-Jean de Medua et Alessio, étaient venus participer au blocus de Scutari, que les Monténégrins, réduits à leurs propres forces--au début de la guerre une trentaine de mille hommes, parmi lesquels les canons turcs avaient fait d'effroyables moissons--étaient incapables d'investir complètement.


Le général Yanko Voukotitch.

Essad pacha.

Jusqu'au début de février, ce fut une série de combats, de sorties vigoureuses des assiégés, d'attaques non moins âpres des assiégeants.

Les intempéries interrompirent, en mars, les hostilités.

Ce fut le moment que choisit l'Autriche pour intervenir, déclarer qu'elle ne permettait sous aucun prétexte l'annexion de Scutari au Monténégro, et entraîner les puissances à une action navale, à un blocus des côtes adriatiques, afin d'empêcher le ravitaillement de l'armée serbo-monténégrine. Sous cette pression, les Serbes se décidèrent à fausser compagnie à leurs alliés. Ils retirèrent leurs troupes.

Rien ne parvint à ébranler l'indomptable opiniâtreté du roi Nicolas, ni cette intervention des neutres, qui ne pouvait, selon le mot du Temps, être que ridicule ou odieuse, ni même les dissentiments qui se seraient produits, dit-on, au sein de son gouvernement. Sa volonté a triomphé, et la prise de Scutari couronne d'émouvante façon l'effort surhumain de ses soldats et de tout son peuple.

Il faut rendre aussi un hommage d'admiration aux deux chefs dont la collaboration intime a assuré la longue résistance de Scutari: le colonel Hassan Riza qui, avant d'être assassiné, fut l'âme de la défense au point de vue technique, et le général Essad pacha, bey albanais puissant, qui apportait à Hassan Riza l'appui de sa haute influence sur les populations albanaises de la région. Ils furent pour le général Voukotitch et ses épiques soldats des adversaires dignes d'eux et de leur stoïque constance.


Carte de Scutari et de ses approches.



CE QU'IL FAUT VOIR

GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS

Ce qu'il faut voir chez nous cette semaine? Peu importe. C'est l'instant de l'année où Paris offre aux yeux du passant la plus gentille des visions: la vision de Paris lui-même. Allez, s'il pleut, visiter nos monuments, madame, ou goûter le plaisir--très parisien, je le reconnais--de vous faire écraser dans les magasins de nouveautés à la mode; mais, si le ciel est clair et le pavé sec, n'allez nulle part; restez dans la rue, et regardez la rue. Il n'y a pas une ville au monde qui donne, à cette heure, un spectacle comparable à celui-ci. Déjà tous les arbres sont verts,--plus résolument verts qu'ils ne le seront n'importe où dans quinze jours. Une gaieté de renouveau pare les gens et les choses. On marche au milieu d'une vie plus légère, et comme accélérée. Tous les cochers sont de bonne humeur et toutes les femmes sont jolies. Les femmes! Cette fin d'avril est leur triomphe. Elles n'ont pas encore renoncé aux fourrures d'hiver; aux manchons-boucliers (ou tabliers?); aux étoles dont les enroulements savants composent autour des corps un si joli attirail de défense; elles font semblant d'avoir encore un peu froid; mensonges! Sous tant de peaux de bêtes amoncelées je vois se dessiner, en silhouette légère, le «tailleur» très ajusté qui m'annonce le printemps. Il est, ce printemps parisien, la parure de toute la ville. Il met des étalages de fleurs au coin des rues, il rend plus jolis encore les groupes de midinettes dont la flânerie, un peu plus lente, égaie, à l'heure du déjeuner, les trottoirs de la rue de la Paix; il fait éclore, autour des églises, une floraison de minuscules robes blanches, et l'on ne concevrait pas qu'il passât, dans les rues, des communiantes à un autre moment de l'année que celui-ci!

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Tout de même Paris aura, cette semaine, d'autres spectacles à nous montrer que celui de ses rues. Un grand poète et un grand musicien reviendront au milieu de nous. Les admirateurs de Banville iront applaudir à la Comédie-Française ce Riquet à la Houppe dont la reprise mit en joie, jeudi dernier, tous les poètes. Et les admirateurs de Massenet voudront tous aller applaudir, à la Gaîté-Lyrique, une oeuvre inédite du maître, Panurge. Oeuvre inédite,--et la dernière qu'ait écrite l'auteur de Werther et de Manon. Massenet se réjouissait d'en donner la première représentation durant l'automne de 1912. Il mourait au milieu de l'été... Rappelons ce détail: il avait écrit sa partition sur un livret signé de deux noms: Spitzmuller et Boukay. Spitzmuller avait été prié, par Boukay, de collaborer avec lui, parce que Boukay est un homme trop occupé pour écrire tout seul, à cette heure, un livret d'opéra. On sait pourquoi. Boukay est l'anagramme de Couyba, qui signifie, en langage parlementaire: sénateur, ancien ministre du Commerce et de l'Industrie...

N'importe. L'assistance d'un collaborateur n'empêche pas qu'un ancien ministre, absorbé par son métier de législateur, n'ait eu le premier la pensée d'aller chercher dans Rabelais --pour Massenet--le sujet d'un opéra, et de travailler à cette adaptation imprévue aux heures de loisir que le Sénat lui laissait. Aimons ces faiblesses. Aimons que, dans le coeur des gens d'affaires, des hommes politiques et des savants, la science, la politique et les affaires ne soient pas tout, et que la «petite fleur bleue» continue d'y fleurir...

Et, par conséquent, aimons l'Orchestre médical qui, sous la direction de l'éminent Dr Richelot, dans huit jours, au Trocadéro, donnera son concours à une fête de bienfaisance. Orchestre médical! Entendez par là non pas un orchestre destiné aux malades, mais un orchestre composé de médecins. Le corps médical ne compte pas seulement, au surplus, quelques musiciens très distingués. Il a aussi ses peintres, ses sculpteurs, ses céramistes. On s'étonne qu'à l'exemple de quelques autres corporations, il n'ait pas encore son Salon!

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En attendant qu'il l'inaugure, allons voir s'ouvrir, au Grand Palais, celui des Artistes français. Le plus ancien de tous... Le doyen, diront les peintres qui aiment les jeux de mots, et ne sauraient concevoir un Salon des Artistes français sans le «déjeuner du vernissage».

Ce déjeuner, pendant bien des années, fut mieux qu'une tradition et une mode; il fut une religion. La «truite sauce verte» de Ledoyen était, le jour du vernissage, l'aliment obligatoire, rituel, des hors concours, de leurs familles, de leurs amis,--de tous ceux qui aspiraient à la gloire de ce titre. En outre, le vernissage était un événement mondain. On s'était écrasé au restaurant; on s'écrasait aux cimaises; et sur la piste sablée du Palais de l'Industrie, autour des bronzes neufs et des plâtres frais, il y avait une autre exposition: celle des toilettes. On lançait les modes d'été que devaient consacrer, quelques semaines plus tard, les journées de Chantilly, d'Auteuil et de Longchamp.

Les étrangers ne verront plus cela. Ils trouveront encore la truite sauce verte, avec quelques peintres autour; mais ils n'assisteront, sur le lieu où s'élevait le Palais de l'Industrie, il y a vingt ans, à aucun lancement de modes nouvelles. «S'habiller pour le vernissage? Merci bien.» Voilà ce que pensent les Parisiennes d'à présent.

Leur excuse, c'est que le Vernissage des Artistes français était autrefois une chose unique. Il n'est plus aujourd'hui qu'un des dix, ou vingt, ou trente vernissages de l'année. Et puis, on ne s'habille plus à Paris... qu'entre soi et à huis clos; tout au plus consent-on à se mettre en frais pour le théâtre ou pour les courses. Mais quoi! une salle de première, une enceinte de pesage sont des lieux fermés aux vilains contacts de la foule, et où l'on peut sans danger montrer une robe. On est quinze cents: on est deux mille... C'est encore l'intimité.
Un Parisien.



LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS

1814-1815

Depuis quarante-deux ans déjà, M. Frédéric Masson écrit sur Napoléon et son époque. Entendez qu'un érudit opiniâtre et ardent, qui est aussi un écrivain passionné jusqu'à l'éloquence, a consacré un demi-siècle de sa vie à rétablir les physionomies et à réincarner les âmes qui se croisent, se mêlent, se heurtent, à travers des événements inouïs, en un demi-siècle d'histoire. Napoléon, figure centrale et rayonnante, qui distribue de la lumière et de l'immortalité, a jeté autour de soi comme un éternel éblouissement. M. Frédéric Masson, sans doute, s'est bien laissé éblouir par ce soleil auquel il a voué un culte enthousiaste et raisonné à la fois. Mais il n'a point pensé que ce dieu avait le pouvoir de créer d'autres dieux. Napoléon compose à lui tout seul la mythologie impériale. Il est l'unique surhomme de sa famille qui forme avec lui, en un contraste d'ombre et de faiblesse, une opposition bien pauvrement humaine.

Sur les vingt-sept ou vingt-huit volumes d'études napoléoniennes que nous a donnés M. Frédéric Masson, dix ont été publiés sous ce titre courant Napoléon et sa famille. Le tome dixième est paru d'hier. Il se sous-intitule 1814-1815 (1) et il est consacré à la débâcle impériale.

Note 1: Napoléon et sa famille, tome X, 1814-1815. Lib. Plon, 7 fr. 50.

Le drame intime et poignant et si divers, où jouent leur rôle ingrat les «napoléonides» dépossédés, n'est point cependant un drame du Bas-Empire. Les caractères n'y sont point faits pour la tragédie byzantine. Ils ne se haussent point dans le crime au delà de la trahison et peut-être serait-ce encore beaucoup trop dire pour certains. Il y a des crises de famille imprévues et surprenantes ailleurs que sur les trônes et, dans la vie de chaque jour, d'incompréhensibles abandons. Mais rarement l'on vit plus d'affolement que dans la tourmente impériale. Tandis que, à Fontainebleau, le vaincu «sent autour de son trône défaillant tournoyer les trahisons comme un vol de chauves-souris autour d'une lampe», la Famille en fuite passe presque tout entière, aux environs du palais: Madame Mère, l'oncle Fesch, le cardinal, le roi Joseph, la reine Julie, le roi Jérôme, la reine Catherine, nul ne s'est détourné de sa route pour venir à Fontainebleau saluer celui auquel chacun doit tout. «Certains, pour l'éviter, ont été prendre des chemins défoncés où les roues enfoncent jusqu'aux moyeux.» L'Empereur, qui vient d'assurer le sort matériel de toutes ces existences dans l'acte d'abdication, est désormais bien seul.

Seul, non point tout à fait cependant. Il reste Pauline, Paulette, la petite soeur frivole, capricieuse, insupportable, un peu détraquée, qui si souvent bouda l'Empereur, mais qui conserve au frère, au frère malheureux surtout, un coeur inchangé.

Celle-ci sait attendre et accueillir le proscrit sur sa route d'exil lorsque, sous l'uniforme étranger qui l'a préservé des outrages, le malheureux atteint la côte. Pauline est là, à la dernière étape. Elle saisit les mains du proscrit, qu'elle baise et qu'elle baigne de larmes. Et, tandis que ses frères, retournés en Italie, la terre d'origine, quémanderont des «compensations» pour leurs trônes perdus, complimenteront le pape, le tsar, et même le roi de France, elle s'en ira, résolument, joyeusement, à Portoferrajo, où elle retrouvera Madame Mère, redevenue maternelle, et se multipliera, attentive, docile et déférente, pour distraire l'Empereur, s'inclinant comme jadis aux Tuileries, à chaque fois qu'elle passe devant le fauteuil qui sert de trône, et se tenant pour contente de tout dès que son frère a souri.

Ces pages sont douces au lecteur. On sent qu'ici la sympathie de M. Frédéric Masson, maintenant indulgent pour Pauline, devient de la tendresse. La sévérité de l'éminent historien pour les autres napoléonides n'en prend que plus de relief. M. Frédéric Masson est un prodigieux et redoutable chercheur. Il a fait le bilan de toutes les ressources de ces rois débandés, celles qu'on leur vole, celles qu'ils cachent, celles qu'ils espèrent, les diadèmes qu'ils brisent, les pierres qu'ils engagent et aussi ce qui leur reste de coeur et de fidélités. Certains, Hortense, Joseph, Lucien, et Jérôme, si brave et si fou à Waterloo, reviendront, aux Cent-Jours, se grouper au pied du plus instable et du plus compromettant des trônes. Napoléon les accueillera et continuera de les aimer. M. Frédéric Masson sera-t-il--en son prochain volume --plus impitoyable pour eux que l'Empereur lui-même?

Masques et Visages

M. Robert de La Sizeranne est un rare écrivain. Sa plume a toutes les grâces, toutes les richesses et toute la lumière que prodiguaient en leurs oeuvres les maîtres de la Renaissance italienne. Il eût été glorieux et choyé à la cour de Laurent le Magnifique. Mais mieux vaut, à notre gré, qu'il soit de notre siècle, et tout à nous, car les évocations ont la sûreté des témoignages et nous lui devons de nous avoir ramenés au passé florentin dans un enchantement l'enluminures et de verrières.

M. Robert de La Sizeranne (2) a été tenté par l'énigme de ces masques mystérieux mais si personnels que sont les portraits du quinzième siècle et des premières années du seizième en Italie. Ainsi, le regard de Balthazar Castiglione, au Louvre; le geste de Giovana Tornabuoni, dans la fresque placée escalier Daru ou celui de la Belle Simonetta dans le Printemps, qui est à l'Académie, à Florence; le profil d'Isabelle d'Esté, dans la salle des Dessins de Léonard de Vinci; l'agenouillement du chevalier vêtu de fer devant la Vierge de la Victoire; l'arrivée, en grande représentation, de la belle dame compassée qui suit sainte Élisabeth, au choeur de Santa Maria Novella... Sous ces visages, que l'on regarde pour le seul plaisir de leur beauté, sans y chercher autre chose que le parti pris par l'artiste en face de la nature, le jeu des ombres et des lumières, et tout un charme qui, semble-t-il, d'abord, ne perd rien à l'anonymat du mystère, M. de La Sizeranne a voulu découvrir et nous frire découvrir des âmes précises, des passions, des volontés, que trahissent les accents physionomiques, les tares, les dissymétries, les exagérations révélées par l'oeuvre peinte. La tâche était périlleuse. Elle eût pu donner des fruits médiocres si M. de La Sizeranne n'avait su, et avec quelle aisance, se mouvoir dans le Passé, interroger les archives et faire parler les pierres.

Note 2: Masques et Visages. Lib. Hachette, 5 fr.

Il apparaît d'ailleurs que la Renaissance italienne est le seul moment où chaque figure illustre a trouvé, pour la peindre, un maître artiste où, pour ainsi dire, «chaque destinée physiologique» a été résumée dans le cadre étroit d'un panneau, dans le tour d'un buste ou dans l'orbe d'une médaille. Il est vrai, les portraitistes de ce temps l'appelaient Piero della Francesca, Pisanello, Pollajuolo, Ambrogio de Prédis, Botticelli, Ghirlandajo, Verrocchio, Mino da Fiesole, Mantegna, Pinturiechio, Donatello... Et ces témoins ne sont point seulement grands. Ils sont véridiques. «Ils étaient déjà assez maîtres de leur «métier» pour rendre ce qu'ils avaient trouvé dans leurs modèles, mais encore trop dépendants de leurs modèles pour y ajouter ce qu'ils n'y trouvaient pas et les ramener aux dépens de la ressemblance à un concept artificiel de la beauté.» Lorsque, dans des oeuvres différentes, on retrouve ces portraits retracés par différentes mains et qu'ils sont identiques et presque superposables, on ne peut douter qu'on ait devant les yeux un document physionomique parfait.

Deux documents, entre autres, parmi ceux reproduits dans ce livre précieusement illustré, méritent comparaison. C'est d'abord, en tête du volume, le buste extraordinaire que l'auteur a fait photographier à Florence dans l'angle et sous le jour choisis par lui, et qui nous présente, pour la première fois, sous son aspect total et brutal, François Gonzague, mari d'Isabelle d'Esté et chef des armées italiennes confédérées contre la France à la bataille de Fornoue. Plus loin, dans le même volume, en regard de la page 162, la photographie de la Vierge de la Victoire nous donne de cette tête une idée assez différente bien que fort juste aussi. C'est le triomphe du portraitiste que ce profil de Mantegna, rigoureusement exact au point de vue physionomique et cependant transfiguré par une expression passagère. Mais le buste, semble-t-il, reflète mieux encore que le profil la physionomie morale du personnage, telle que l'historien a pu la reconstituer sûrement, d'après les lettres du temps. Ainsi François Gonzague, marquis de Mantoue, renaît auprès d'Isabelle d'Esté, à qui est consacre le plus merveilleux chapitre de ce livre, Isabelle d'Esté, la belle-soeur de Lucrèce Borgia et de Ludovic le More, la tante du connétable de Bourbon qui prit Rome, l'extraordinaire collectionneuse, l'inspiratrice d'une foule d'oeuvres réunies au Louvre, et qui, véritablement--oh! comme nous en doutons peu après avoir eu la joie révélatrice de ces pages de vie et de lumière--suffit à incarner toute la Renaissance accomplie et triomphante.
Albéric Cahuet.


Voir dans La Petite Illustration le compte rendu des autres livres nouveaux.



LES THÉÂTRES

Les Honneurs de la guerre, tel est le titre de la comédie de M. Maurice Hennequin, qui obtient au Vaudeville un vif succès. Le sujet en est éternel: c'est le désaccord conjugal; mais joliment renouvelé, il vaut par ses détails plaisants. Un boulevardier fourbu rêve de vie rangée; pour se l'assurer il prend femme dans une austère famille provinciale. La jeune mariée entend au contraire mener la «vie parisienne». C'est la mésentente, la désunion. Il leur faut le divorce. A tour de rôle, ils simulent des flagrants délits, dans une émulation comique à vouloir se donner tous les torts, par crainte d'être «celui qui est trompé». C'est ce que leur amour-propre appelle avoir «les honneurs de la guerre». Ce ne serait pas un bon vaudeville s'ils ne s'avisaient pas, au troisième acte, qu'ils s'adorent et sont faits pour s'entendre.

Molière reprend décidément une vogue nouvelle. Voici qu'on lui offre, en dehors de la Comédie-Française et de l'Odéon, la plus généreuse hospitalité. La Comédie des Champs-Elysées a donné une curieuse représentation des Femmes savantes, bien mise en scène par M. Henri Beaulieu, et précédée d'une spirituelle conférence de Mme Marcelle Tinayre; presque en même temps, au concert Bobino, c'est au Médecin malgré lui qu'une troupe de café-concert imprimait un mouvement, un réalisme saisissants.

De Genève nous arrive l'écho du succès fait à la trilogie Mathias Morhardt. Cet ensemble d'oeuvres comprenait trois drames: A la gloire d'aimer, la Princesse Hélène, la Mort du Roi. La première pièce présente des amours de souverains contrariées par l'étiquette étroite et qui s'achèvent tragiquement. Dans la deuxième, par opposition, un vieux prince a épousé une jeune princesse pour la libérer du protocole: elle en profite pour le tromper. La dernière pièce, inspirée des rapports de Louis de Bavière et de Wagner, rapproche le génie de la folie en route vers la mort. Ces oeuvres, d'une conception morale un peu hautaine, au style à la fois sobre et magnifique, ont reçu l'accueil chaleureux des lettrés accourus à l'appel des organisateurs.



LE NUMÉROTAGE DES ROUTES


Cantonnier rectifiant, au pochoir, le numérotage des
routes sur les bornes kilométriques de la Nièvre.

Le numérotage des routes, tel que l'avait proposé L'Illustration, vient d'être décidé par les ministres compétents.

Le 8 juin 1912, après avoir exposé les services que rendrait l'inscription des numéros des routes sur les bornes kilométriques, L'Illustration concluait:

«Pour amener la généralisation du numérotage et le rendre réellement pratique, deux circulaires ministérielles suffisent: l'une, du ministre des Travaux publics aux ingénieurs en chef dos ponts et chaussées de qui dépendent les routes nationales; l'autre, du ministre de l'Intérieur aux préfets qui la feraient appliquer par les agents voyers.

» Le travail serait exécuté par les cantonniers qui sont déjà familiarisés avec l'usage du pochoir servant à peindre les lettres et les chiffres, et la dépense de peinture, très minime, serait supportée par 1er fonds ordinaires d'entretien. En cinq ou six mois, l'opération peut être terminée sans crédits spéciaux.»

L'administration essaya alors, sur la route de Paris à Trouville, un nouveau mode de jalonnement qui fut décrit dans notre numéro du 21 septembre. Tout en rendant hommage à cette tentative, nous nous étions permis quelques critiques, faisant remarquer notamment que la face de la borne regardant la route était trop chargée d'inscriptions et portait des indications figurant déjà sur les faces latérales.

Notre proposition, reprise et appuyée par la pétition pour le numérotage des routes de France, vient de recevoir la consécration officielle: les deux circulaires réclamées ont été expédiées il y a quelques jours par les ministres compétents. Qu'il nous soit permis de souligner un résultat qui montre ce que peut produire la puissante diffusion de L'Illustration, mise au service d'une idée juste.

Devançant les instructions ministérielles, M. Wendelle, l'agent voyer en chef de la Nièvre, a déjà rectifié toutes les bornes de son département. Grâce à cette heureuse initiative, nous pouvons mettre sous les yeux de nos lecteurs une scène familière de la vie de la route qui se reproduira demain dans tous les coins de la France.

D'après l'expérience faite dans la Nièvre, le travail de réfection dure de huit jours à un mois par canton et revient de 10 à 30 francs. Le travail s'effectuant simultanément dans tous les cantons, l'opération peut être facilement terminée avant l'été. Nous sommes certains que tous les ingénieurs et agents voyers en chef, dont le dévouement à la cause du tourisme est si grand, auront à coeur de hâter le plus possible le moment où, sur des routes parfaitement jalonnées, l'automobiliste et le cycliste pourront se livrer aux longues randonnées sans crainte de s'égarer.



DOCUMENTS et INFORMATIONS

Le pseudo-langage des animaux.



On a beaucoup «blagué» jadis le docteur Garner qui fut s'installer dans les forêts équatoriales pour étudier le langage des singes. Cet observateur intrépide était pourtant un homme sérieux dont aujourd'hui encore le monde savant discute les conclusions.

Pour M. Garner, les bêtes possèdent un langage; les mammifères d'un ordre élevé, les singes en particulier, parlent. Et ce langage coïncide avec celui de l'homme.

M. Louis Boutan, professeur de zoologie à la Faculté des sciences de Bordeaux, estime au contraire que les sons émis par les animaux ne se caractérisent pas comme une forme de langage analogue au langage humain; c'est un pseudo-langage de qualité essentiellement différente, traduisant une pensée rudimentaire à laquelle ne correspond aucun mot.

M. Boutan, comme M. Garner, est un grand voyageur. Il a profité de son séjour au Laos pour introduire dans son foyer familial un jeune gibbon femelle répondant au doux nom de Pépée; pendant plus de cinq années consécutives, il a noté les manifestations vocales de cet anthropoïde dont il nous conte aujourd'hui la vie intellectuelle. (Pseudo-langage, chez Saugnac à Bordeaux.)

Voici quelques-uns des cris familiers à Pépée:

Hôc hôoc, hôuc: cri général, à signification imprécise, poussé en face d'aliments présentés à l'animal, ou à la vue d'une personne ou d'un animal connu.

Couiiiiiii (très aigu et répété à plusieurs reprises). Cri de grande satisfaction, aliment particulièrement délicat et qu'on n'a pas dégusté depuis longtemps.

Hem-hem (à la fois toux et «han» exprimant l'effort). Cri fréquent quand l'animal s'élance de branche en branche et goutte le plaisir de sauter dans les arbres.

Koc, Kog-koug...hiiig (avec manifestation de colère). Franche hostilité.

Ook-okoug (grave et saccadé). Cri signalant un danger et quelque chose d'effrayant ou d'inconnu.

Crug-cruuug (accompagné d'un grincement de dents). Cri rare, très caractéristique, exprimant un sentiment peu compréhensible. Ennui de la solitude. Malaise...

Thuiiwwg (doux et plaintif). Cri pour appeler l'attention d'une personne amie et qu'on est porté à traduire: «Je suis là... occupez-vous de moi.»

Kuhig... ouk. Cri par lequel l'animal (jeune) exprime une satisfaction mitigée après un jeu ou une plaisanterie qui dépasse la mesure.

Etc.

En résumé, le plus grand nombre des sons émis par le gibbon se rattache nettement à trois états de l'animal:

État de satisfaction ou de bien-être;

État de malaise ou de crainte;

État d'excitation.

M. Boutan ajoute:

«Quoique j'aie eu l'occasion d'observer l'animal dans les circonstances les plus intimes de sa vie; quoique l'anthropoïde fût placé dans des conditions beaucoup plus favorables au développement de ses facultés que les singes que l'on peut observer dans les ménageries, puisqu'il prenait ses repas à table, couchait dans un berceau et était soigné comme un enfant, je n'ai pu démêler dans les sons émis que des cris indiquant des sensations générales, se ramenant toutes à l'état de bien-être, de malaise ou d'excitation.»

L'auteur pose ensuite en principe qu'il y a langage, lorsque les sons émis sont conventionnels et représentent des mots; il y a pseudo-langage quand les sons émis sont spontanés et instinctifs.

Or, Pépée, séparée de ses semblables dès sa plus tendre enfance, n'avait pu apprendre de ses congénères les sons qu'elle se plaisait à émettre; d'autre part, elle s'est toujours refusée à répéter les sons que ses maîtres cherchaient à lui apprendre.

Et, après avoir cité nombre d'autres petits faits, M. Boutan conclut en adoptant pour les animaux l'expression de pseudo-langage, le nom de langage étant réservé exclusivement aux sons acquis par l'éducation. Toutefois, il accorde le langage rudimentaire au perroquet et aux autres oiseaux imitateurs.

La production du blé dans le monde.



Des documents officiels, récemment publiés, permettent d'évaluer à 100 millions d'hectares la surface cultivée en blé dans le monde.

Cette augmentation est due au développement de la culture dans les pays neufs, car, aux États-Unis, en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en Danemark, en Suisse et même en France, il y a réduction.

L'accroissement de la culture est d'ailleurs doublé de l'augmentation général du rendement. Celui-ci, très variable selon les pays, va de 27,8 quintaux à l'hectare en Danemark, à 6,7 quintaux en Russie. En France, le rendement est de 13,6 quintaux.